‹ MiscellaneesChapitre 29 sur 30 · LE MOULIN DE L'ONCLE JEAN · texte numérisé non relu

LE MOULIN DE L'ONCLE JEAN

C'était une joie toujours nouvelle d'y aller. Car au village la vie imposait des contraintes. Il fallait se surveiller beaucoup, être tiré à quatre épingles. La petite société, extrêmement aristocratique, qui le composait, n'aurait pas admis la moindre négligence, même dans la tenue d'un enfant. Un seul manquement à l'étiquette aurait créé tout un émoi. Un bel aprèsmidi que ma mère était sortie faire des visites, ne m'avisai-je pas de me déchausser, et d'aller courir ainsi dans le parterre de la maison et jusque sur le trottoir? Il me semblait que le comble du bonheur, pour un petit garçon, était d'aller nu-pieds. Tout fier de moi, j'allais traverser la rue quand ma mère survint. Je me rappelle encore sa surprise indignée. Elle me fit rentrer au logis au plus vite. La bonne leçon qu'elle me donna m ota toute envie de recommencer. Heureusement qu'aucune des grandes dames du village n'avait été témoin de mon escapade. Car l'honneur de ma famille en eut souffert. Et moi, j'eusse été compromis pour longtemps, tellement, dans notre monde, l'on badinait peu avec ces questions de bienséance. Mais là-bas, au moulin, je pouvais déposer, au moins pour un jour, tout ce fardeau des civilités, si lourd à l'enfance. Et je trouvais cela délicieux.

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Il était situé à une heure de chez nous, distance qui me paraissait considérable. Pour s'y rendre, l'on enfilait le grand chemin qui mène tout droit à Victoriaville, la rue de la Cour, ainsi nommée à cause du Palais de Justice qui s'y élève. Un peu en deçà du pont tendu sur le bras de rivière marquant de ce côté la limite d'Arthabaska, l'on prenait à gauche une route champêtre, inégale, sinueuse. Là, un charme opérait. J'avais l'impression d'entrer dans un monde nouveau. J'éprouvais comme une libération. Je me sentais déjà loin de mon village, que je venais de quitter pourtant, et dont je voyais les toits alignés au pied de la colline, noyés dans de la verdure. Ici régnait la nature toute simple, invitant à l'abandon. Plus de trottoir. Mais la bonne terre, généralement recouverte de morceaux d'écorce de pruche d'un rouge-éteint, provenant de la tannerie voisine, où ils avaient servi à préparer les peaux. Ce tan, chauffé par le soleil, et mêlé à l'odeur des framboisiers, des champs de trèfle, des touffes de sureau, exhalait un arôme qui m'était enivrant. C'était sans doute à raison de tout ce qu'il me rappelait et m'annonçait d'heureux. Les parfums sont tellement évocateurs! Celui-ci avait pour moi la valeur d'un signe. Il s'associait, dans ma jeune imagination, aux joies que j'avais goûtées déjà, à celles qui m'attendaient encore, au bout de ma course. Il me les rendait comme présentes. S'il m'arrivait, même aujourd'hui, de le respirer, toutes ces choses de mon enfance surgiraient dans un enchantement.

Je hâtais le pas. Mon pied battait rapidement le sol, comme rendu élastique par l'écorce. La rivière cou-

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lait au long du chemin, qui en épousait les contours. Mon regard fuyait vers les saules qui la cachaient à demi. A vrai dire c'était à peine une rivière. Sans la chaussée qui arrêtait l'eau, qui en enflait et en faisait refluer le cours, elle n'eût pas mérité ce nom. Il n'y aurait eu qu'un gros ruisseau perdu au creux de la vallée. Mais la chaussée avait opéré ce miracle d'une rivière, s'en allant paresseusement sous l'ombre des merisiers. Je l'estimais grande et profonde. Son mystère m'attirait et m'effrayait à la fois. Son cristal, tantôt clair, tantôt noir comme l'ébène, me semblait recéler des secrets. J'aimais bien la voir. Elle mettait une grâce exquise dans ce paysage. Mais je n'osais pas frôler de près sa séduction. Qui savait ce qu'elle cachait de traîtrises sous son allure nonchalante? —

Enfin, je touchais le but. Au fond d'un jardin potager, dont les carrés de légumes étaient encadrés de plates-bandes où s'épanouissaient des dahlias, des saint-Joseph blancs ou mauves, des myosotis, s'élevait la maison de famille. Tout près, en contrebas, au bout de la chaussée, le moulin. La maison n'avait rien de luxueux, certes. Que fût venu faire le luxe en ces parages? Mais elle avait un air honnête, et si hospitalier! C'était un simple rez-de-chaussée en briques fanées par le temps, avec petit toit aigu. Attenante était une allonge aussi en briques, et contenant, d'un côté la cuisine, de l'autre la salle à manger, qui s'ouvrait sur une perspective délicieuse: de hautes herbes, un vieux four abrité sous des planches, des cerisiers, des merisiers dévalant vers l'eau dormante de la chaussée pleine de billots. J'entrais

d'abord saluer tante Aurélie, sœur de mon père, qui m'accueillait toujours comme si elle me m'eût pas vu depuis longtemps. La bonne femme, comme il ne s'en fait plus guère, maternelle, empressée! Et il fallait tout de suite aller embrasser l'oncle Cyrille. Le pauvre vieux! C'était un petit gros, à cheveux et barbe blancs, à peau rose, que la paralysie clouait sur un fauteuil bien capitonné d'étoffes tissées à la maison. Tout le jour, il se tenait à l'une des fenêtres de la cuisine, épiant les allées et venues. C'était sa seule distraction. Aussitôt qu'il nous voyait arriver, quel contentement! Ses yeux en devenaient tout rieurs. Il ne pouvait ni faire un geste, ni parler. Mais les épaules lui sautaient d'émotion, et il poussait des petits cris de joie, à la manière d'un enfant. Il avait tout son esprit, le regard pétillant. Son corps, hélas! était comme une masse inerte. Ce qu'il en avait de naturel! Notre présence l'illuminait.

Le ciel seul sait les soins et la tendresse que tante Aurélie prodigua à ce frère infirme, et cela pendant vingt ans, jusqu'à sa mort. C'est l'un des plus beaux exemples de charité chrétienne que j'aie vus. Jamais d'impatience avec lui, pas le moindre signe de lassitude. De la douceur, des prévenances. Elle ne pensait même pas qu'il pouvait lui être à charge. Véritablement, elle le traitait comme les membres souffrants de Jésus- Christ. Chaque matin, elle prenait goût à lui faire sa toilette. L'oncle Cyrille était toujours propre comme un sou. C'était plaisir de le baiser au front, ou sur la joue, où sa barbe me piquait bien un peu. Ce témoignage d'affection semblait le rajeunir. Que de fois j'ai vu

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ses yeux pleins de larmes, à cause de cette preuve d'amour que nous lui donnions! C'était aussi une excellente cuisinière que tante Aurélie, qualité qui n'était pas indifférente au petit gourmand que j'étais, et que peut-être je suis resté. A peine étais-je là qu'elle courait au puits, d'où elle revenait avec une chaudière remplie des meilleures choses. Car le puits servait de glacière. On y conservait les viandes, le lait, la crème, les gâteaux. La crème surtout me tentait, la crème fraîche. Etendue sur une tranche de pain de ménage, saupoudrée de sucre du pays, non, je ne crois pas qu'il y ait rien au monde de plus savoureux. En ai-je dévoré de ces succulentes tartines!

Il me tardait de descendre au moulin dont le sourd bourdonnement remplissait l'atmosphère. Ce bruit régulier, monotone, s'accordait avec les entours, semblait en faire partie. Sans cela, tout eût été trop calme ici , comme mort. Mais le ronron des meules, puissant, sonore, où se fondait le cri sec des cardes, le cri strident des scies, agrémentait cette solitude de la palpitation de la vie. Car il y avait trois moulins en un. Ces diverses industries étaient bien modestement installées. L'ensemble constituait un groupe pittoresque. Le plus important était le moulin à farine, dont s'occupait l'oncle Jean. Il était meunier dans l'âme. Je courais lui dire bonjour. Je le trouvais au milieu de ses sacs de grain, entouré d'une buée subtile. Non seulement son habit et son bonnet, mais sa barbe rousse, ses cils, ses sourcils étaient couverts de fleur blanche. Il avait l'air du bonhomme Noël. Je n'ai jamais vu physionomie plus paisible,

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respirant plus sereine bonté. Tout en me demandant des nouvelles des miens, il surveillait son travail, palpait la mouture, voyait à ce que les meules fussent toujours fournies abondamment. Mais il n'était jamais pressé. Il faisait tout tranquillement. Il avait toujours un bon sourire. On ne le dérangeait pas. Il avait toujours le temps de causer un brin. Il était bien spirituel, l'oncle Jean. On ne l'aurait pas pris sans vert. Plusieurs de ses bons mots ont été conservés dans la famille. Et quelle égalité d'humeur chez lui! Son visage doucement épanoui était le miroir de l'âme la plus droite qui fut. Je lui applique, en toute sûreté de conscience, ce que Victor Hugo dit du patriarche Booz:

Vêtu de probité candide et de lin blanc. . .

Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin . . .

L'oncle Jean ressemblait, en effet aux patriarches de l'ancien temps. Sa vie s'écoulait entre son moulin et sa maison. On ne le voyait au village que le dimanche, où il venait à la messe et aux vêpres. En semaine, il continuait à servir le bon Dieu. Il se fut bien gardé d'oublier sa prière du matin et du soir, de ne pas se découvrir et faire une pause à l'angélus, dont les sons, s 'égrenant du clocher de l'église, là-haut, traversaient lentement la plaine, et venaient mourir dans ce repli de vallée, jeter leur note divine sur les bois et sur l'eau. Il faut dire que tante Aurélie n'était pas moins pieuse que lui, certes. Toute la famille était profondément religieuse. La maison était comme un sanctuaire. Sur les murs, il n'y avait que des images de dévotion.

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Dans la cuisine se voyait la petite croix noire de tempérance, surmontée d'un rameau bénit. Un de leurs fils était prêtre. Sa santé délicate ne lui permettant pas d'exercer le ministère actif, il remplissait les fonctions d'aumônier des frères. Quelle vénération ses parents lui portaient! Ils ne l'appelaient jamais autrement que monsieur le chapelain. Ils auraient bien cru manquer de respect à sa dignité en le désignant par son petit nom. N'était-ce pas très beau, cet honneur rendu au sacerdoce, incarné en la personne de leur enfant?

En ce lieu d'élection, je n'avais que l'embarras du choix entre les formes de plaisir. Tantôt je me creusais une grotte bien moelleuse dans l'énorme tas de bran de scie qu'il y avait tout près du moulin. Ou bien j'escaladais les cages de frais bardeaux, marqués d'un ou de trois X, suivant la qualité, et qui sentaient si bon la sève et la gomme. Ou encore je montais à cheval sur un plançon que l'on retirait de l'eau à coups de gaffe, et qu'une machine hissait à portée de la grande scie ronde. Sur la chaussée, il y avait une traverse servant à retenir les billots, et permettant d'aller d'un bord à l'autre. Un jour que je venais de m'y engager, je ne sais quelle fausse manœuvre me fit perdre l'équilibre, me précipitant tête la première dans l'abîme. J'avais cinq ou six ans lors de cette aventure. Mais je me la rappelle comme si elle était d'hier. Heureusement que mon pied était resté pris entre la planche de la traverse et le billot sur lequel elle flottait. Sans cela, je faisais le plongeon fatal. Ma sœurLily,qui,dela grève, m'avait vu tomber, accourut

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aussitôt, et me tirant par la queue de mon gilet, me remit à flot. Comme de bonne, j'étais tout navré. Il fut souvent question, par la suite, de ce bain inattendu. L'on me faisait raconter mes impressions de naufragé. Je disais entr'autres que j'avais avalé bien des petits poissons. Les amies de mes soeurs s'amusaient bien de mon naïf récit.

Si j'aimais à jouer, à me distraire, comme tous les enfants, j'avais cependant déjà un fort penchant au rêve. Nos dispositions se manifestent de bonne heure. Ce trait de caractère qui me porte à m'isoler dans les bois, à regarder les choses vivre leur vie lente, à rêver, je l'ai toujours ressenti. Il se confond pour moi avec l'éveil de ma raison. Et il est plus que probable que je l'emporterai dans la tombe. Ce n'est pas une tendance pratique, j'en conviens. Qu'y faire, quand c'est la nature qui l'impose? Elle a du bon, certainement. Que de fois ai-je vu se dissiper des soucis et des peines dans de longues rêveries, au milieu d'un calme paysage! Au moulin de l'oncle Jean, le décor facilitait à merveille l'envolée au pays du songe. Au bas de la chaussée, c'était le lit de la rivière, assez large ici, presque à son point de jonction avec le Nicolet, et à sec. Seuls de minces filets d'eau se frayaient un chemin à travers les galets, s'enroulant autour d'un grand banc de terre qu'ils transformaient en îlot. J'ai toujours subi l'attirance, la nostalgie des îles. Pourquoi? Je n'en sais rien. Mais c'est comme cela. Il m'a toujours semblé que là seulement était le bonheur. Cette miniature d'îlot, dessinée parmi les cailloux de la rivière, et fort accessible, j'allais m'y asseoir dans les

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hautes herbes, et je m'y croyais bien loin du monde, isolé de tout par une large ceinture marine. L'enfance, comme la nuit, agrandit les choses, leur donne des proportions fantastiques. Les vibrations du moulin accentuaient la poésie éparse dans cette nature paisible. J'entrais en un recueillement extraordinaire. Sur la rive s'élevait une érablière, pleine d'ombres mystérieuses où se perdait ma pensée en herbe. . .

Ce moulin de l'oncle Jean, c'était une joie toujours nouvelle d'y aller. De l'évoquer seulement, du fond de ma plus lointaine enfance, m'a donné du plaisir. Voici que l'essaim de mes jeunes rêves m'a entouré un instant. Un cortège de figures évanouies, parfait exemplaire de bonté humaine, accompagnait son image, qui demeure dressée au premier plan de ma vie.

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