LE DUC DE SAINT-SIMON
LETTRE INEDITE
Claude de Rouvroi, duc de Saint Simon, lieutenantgénéral, naquit le 16 août 1607, et mourut à Paris le 3 mai 1693. Il était fils de Louis, mort en 1643, W1'1* en fidèle royaliste, avait suivi toutes les guerres de Henri IV. Page de Louis XIII, Claude sut gagner la faveur du roi, qui lui donna plusieurs charges considérables, comme celles de grand louvetier, de premier gentilhomme de la chambre et de premier écuyer. A la fin de 1630, il reçut le gouvernement de Blaye, et fut créé en 1635 duc et pair. Il suivit le roi dans différentes campagnes, et eut le commandement en chef de tous les arrière-bans du royaume, qui étaient de 5,000 gentilshommes. Après avoir été en bons rapports avec Richelieu, il finit par donner del'ombrage à ce ministre, qui l'éloigna de la cour en 1637. Après la mort de Richelieu, il reparut quelque temps à la cour, puis vendit sa charge de premier écuyer, et mena une vie assez retirée.
De sa seconde femme, Charlotte de l'Aubespine, il eut un fils, Louis, né dans la nuit du 15 au 16 janvier 1675, mort à Paris Ie 2. mars 1755. Ce Louis est l'auteur des fameux Mémoires. (1)
(1) Michaud. Nouv. biogr. gén.
MlSCELLANEES
Du même personnage, Tallemant des Réaux dit: "Le voilà (Barradas) relégué chez lui. Saint Simon prend sa place. Il était page de la chambre, aussi bien que Barradas. . . Le roi (Louis XIII) prit amitié pour Saint-Simon, à cause, disait-il, que ce garçon lui rapportait toujours des nouvelles certaines de la chasse, qu'il ne tourmentait pas trop ses chevaux, et qui, quand il portait en un cor (pour sonner du cor), il ne bavait point dedans . Voilà d'où vient sa fortune. ' '— L'éditeur a mis en note: "Ce Saint-Simon, 'qui portait dans un cor,' fut le père du fameux duc de Saint- Simon, dont les Mémoires, une des œuvres historiques les plus extraordinaires, les plus à l'emporte-pièce, sont injustes et terribles pour ceux que le duc n'aime point." (i)
Nous possédons, de ce Claude de Rouvroi, duc de Saint-Simon, une lettre-autographe que nous allons essayer de transcrire ici. "Essayer," — sans promettre de réussir complètement. Cette écriture longue, couchée, est assez difficile à déchiffrer. Et il y a, pour compliquer la chose, la différence d'orthographe, que nous respecterons d'ailleurs. Chateaubriand a dit de l'auteur des Mémoires qu'il "écrivait à la diable, pour la postérité." Son père écrivait aussi "à la diable," à tous les points de vue.
Cette lettre est sur papier plus long que large. En ce temps-là, et même jusqu'au XIXe siècle, l'on ne se servait pas d'enveloppes. L'on inscrivait l'adresse de
(2.) Rois, Grandes Dames et Beaux Esprits d'autrefois, d'après Tallemant des Réaux, avec appendices et notes par A. Mevrac, Pans, Albin Michel, p. 135-6.
Le Duc de Saint-Simon — Lettre Inédite
son correspondant sur le papier même de la lettre, que l'on pliait ensuite et scellait, de façon à lui donner l'apparence d'une de nos enveloppes, ou à peu près. Ici, l'écriture est au verso du grand feuillet et en remplit toute la page. Au recto, en lignes transversales, se trouve l'adresse suivante:
A Monsieur
Monsieur le Marréchal de Brezé
A droite et à gauche de l'adresse, le cachet de cire rouge aux armes du duc, posé sur lacs de soie vert pâle qui ressortent en petites touffes de chaque côté du sceau et sont d'un très joli effet. Le papier à été plié en six dans le sens de la longueur, et c'est sur l'un de ces plis, le troisième à partir du milieu du feuillet, en allant vers la droite, que se trouve l'adresse susdite.
Voici maintenant la teneur de la missive, aussi bien que nous pouvons la déchiffrer:
"Monsieur,
La painne où nous sommes tous de vostre santé ne me permet d 'estre plus long tamps sans vous suplier (3) de nous en mander des nouvelles. Mr Bout h il lier ma dit V accident arrivé dans vostre maison qui je vous jure ma donne beaucoup dinquiestude quoyque jf insparre Q* espère) qtiil ne vous en arrivera pas de mal. Je le souhaite bien au moins comme le
(3) L'auteur avait d'abord mis prier, — mot que l'on distingue encore nettement sous sa transformation en suplier.
MlSCELLANEES
plus passionné serviteur que puissiez, avoir car je vous prie (4) de croire que suis et serai parfaitement toute ma vie Monsieur
Vostre très humble et très obéissant serviteur
Cl. S t- Simon.
Chaste au Thierry 14 octobre 1633.-"
La marge de gauche de la lettre contient, en manière de postscriptum, les lignes suivantes écrites transversalement:
"Je vous puis asseurer que le Roy vous plaint et qutl parle souvent de vous. Sa sancté est gras ce adieu bonne. Vous avez sceu la maladie de Monseigneur le Cardinal comme aussi sa guarison. Je vous puis asseurer que sa parfaite sancté est entièrement confirmée. Si javais du temps je vous manderais les divertissements du Roy." (Suivent quatre mots indéchiffrables.^) * * *
Nous avons fait des recherches concernant les personnes mentionnées dans cette lettre, et nous en donnons ici le résultat.
Le personnage à qui elle était adressée s'appelait Urbain de Maillé-Brézé, qui avait épousé Nicole du Plessis, sœur de Richelieu. "Richelieu, dit J.-H. Mariéjol, (5) éleva aux plus hautes charges ses parents. ... Il nomma son beau-frère, Urbain de Maillé- Brézé, maréchal de France en 1631. . ."
(4) Le mot est indistinct, c'est peut-être;'//^ qu'il y a.
(5) Hist. de France, de Lavisse, Tome VI, le P. Henri IV et Louis XIII par J.-H. Mariéjol, p. 436-7, et passim au sujet de Brézé.
Le Duc de Saint-Simon — Lettre Inédite
Quant à ce M. Bouthillier, qui a mandé à Saint- Simon l'accident arrivé chez le maréchal de Brézé, nous avons lieu de croire qu'il s'agit d'une autre créature de Richelieu, Claude Bouthillier, que le cardinal "aurait fait l'un des quatre secrétaires d'Etat, en 162.4, et qu'il nomma plus tard surintendant des finances et ministre d'Etat. Son fils, Léon Bouthillier, eut, à vingt-quatre ans, la survivance de la charge paternelle, et fut créé comte de Chavigny." (6)
Les Bouthillier et les Saint-Simon étaient en grandes relations d'amitié, de père en fils. C'est ainsi que l'auteur des Mémoires allait souvent visiter dans sa solitude dom Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, le célèbre réformateur de la Trappe, et qu'au dire de Sainte-Beuve il soumettait à l'austère abbé des passages de son manuscrit, lui demandant s'il pouvait, en sûreté de conscience et sans blesser gravement la charité, continuer à écrire sur ce ton. Il faut croire que de Rancé tranquillisa l'auteur, et ce fut bien heureux pour l'histoire et pour les lettres: autrement nous risquions d'avoir un grand chef-d'œuvre de moins. Que l'on nous permette de citer ces quelques lignes de la Vie de Rancé par Chateaubriand, (7) et qui se rapportent à ce que nous venons de dire au sujet des relations des Saint-Simon avec les Bouthillier; car de Rancé était le fils de "Denis le Bouthillier, seigneur de Rancé, maître des requêtes, président en la chambre des comptes et secrétaire de la reine de Médicis; de la famille de Claude Le Bouthillier, sieur de Pons et de
(6) Id. Ibid, p. 361.
(7) Livre IV, p. 533, Tome X des Œuv. compl. Edit. Garnier,
Soligny, qui fut d'abord conseiller au parlement de Paris, ensuite secrétaire d'Etat, et quelques-années après surintendant des finances et grand trésorier des ordres du roi." (Le Nain.)
"Immédiatement avec Madame de Guise, dit Chateaubriand, parut à La Trappe le duc de Saint- Simon. Il faudrait presque révoquer en doute ce qu'il raconte de la manière dont il parvint à faire croquer par Rigaud le portrait de Rancé, si Maupeou n'avait rapporté les mêmes détails. Le père de Saint-Simon tenait son titre de Louis XIII; il avait acheté une terre voisine de La Trappe; il menait souvent son fils à l'abbaye. Saint-Simon serait très croyable dans ce qu'il rapporte s'il pouvait s'occuper d'autre chose que de lui. A force de vanter son nom, de déprécier celui des autres, on serait tenté de croire qu'il avait des doutes sur sa race. Il semble n'abaisser ses voisins que pour se mettre en sûreté. Louis XIV l'accusait de ne songer qu'à démolir les rangs, qu'à se constituer le grand-maître des généalogies. Il attaquait le parlement, et le parlement rappela à Saint-Simon qu'il avait vu commencer sa noblesse. C'est un caquetage éternel de tabourets dans les Mémoires de Saint- Simon. Dans ce caquetage viendraient se perdre les qualités incorrectes du style de l'auteur, mais heureusement il avait un tour à lui; il écrivait à la diable pour l'immortalité."
Enfin le duc de Saint-Simon fait mention de "la maladie de Monseigneur le Cardinal, comme aussi de sa guarison." Sa lettre est du 14 octobre 1633. La maladie dont il est parlé ici, s'était déclarée l'automne
Le Duc de Saint-Simon — Lettre Inédite
précédent. Nous lisons en effet, toujours dans VHist. de France plus haut citée, (p. 441): "Après l'exécution de Montmorency (30 octobre 1632.), pendant que le Roi retournait de Toulouse à Paris par Lyon, le cardinal avait pris le chemin de Bordeaux avec la Cour et la Reine. Il fut malade à mourir d'une rétention d'urine. (6-17 novembre 1631.) Cependant le garde des sceaux partit en avant avec Anne d'Autriche et Madame de Chevreuse, et, dansant aux étapes, s'en alla gaiement vers La Rochelle, où la Reine fit une entrée royale, donna et reçut des fêtes. Louis XIII fut outré de cette conduite. Le Cardinal, qui l'avait rejoint, Ql janvier 1633), ne se plaignait pas; mais ses serviteurs, le P. Joseph, les deux Bouth illier, le Cardinal de la Valette, et Bullion, agissaient. . ."
— De novembre 1631a octobre 1633 "Monseigneur le Cardinal" avait eu le temps de se remettre ce cette maladie humiliante et douloureuse que l'histoire signale. Et c'est pourquoi Saint-Simon pouvait dire à Urbain de Maillé, marquis de Brézé, maréchal de France, en parlant de leur commun protecteur, Richelieu: "Je vous puis asseurer que sa parfaite sancté est entièrement confirmée."