UN AUTOGRAPHE DE RENE
. . . Je possède un autographe de Chateaubriand; j'en suis fier. J'aime les autographes des grands auteurs. Ce n'est pas pour le plaisir de chercher à deviner, à travers les signes matériels, des traits de leur caractère, car je ne sais pas la graphologie. Je ne m'en moque point: elle repose, en effet, sur une donnée philosophique, qui veut que tout ce que nous faisons soit à notre image, porte notre empreinte. Si l'homme se révèle dans son rire ou dans son marcher, pourquoi pas dans son écriture? Mais, pour arriver à découvrir, dans cette œuvre de sa main, quelque aspect de sa physionomie intérieure, il faut de l'étude, de la pratique: et je n'ai ni le loisir ni le goût de me livrer à ce genre de travail, ne fût-ce que par curiosité. Il est des choses plus importantes.
Du reste, quand il s'agit de René, pas n'est besoin de recourir à ses autographes pour avoir un supplément d'informations sur son compte. Ses livres nous renseignent amplement. Nul auteur ne s'est davantage confessé dans ses ouvrages. Ce père du romantisme a introduit bien des modes littéraires, entre autres celle de prendre le public pour confident de ses plus intimes pensées. Et il n'a pas fait qu'émettre la chose en principe, mais, ainsi que Rousseau, son premier maître
Un Autographe de René
dans cette orientation nouvelle de la littérature européenne, il a prêché d'exemple. Chateaubriand demeure le type le plus représentatif de cette génération de "montreurs," que l'impassible Leconte de Lisle devait flageller, dans un sonnet célèbre. Ses écrits sont le parfait miroir de ses complexités de sentiments, des plus fugitives nuances de son esprit; on y voit à nu son cœur égoiste, capricieux, bizarre et infiniment séduisant, affamé d'émotions que son art incomparable a traduites en rythmes immortels. Je ne dis pas que, devant cette glace profonde où il posait pour la postérité, René n'ait pas eu le souci d'arranger les boucles de sa chevelure et de se composer un type. C'est tout le contraire qui est vrai. Malgré tout ce qu'il y a eu de voulu et de calculé, dans ses attitudes et ses jeux de physionomie, en vue d'un certain effet à produire, sa manière est tellement subjective que force est à ce grand peintre, qui s'est pris lui-même pour unique modèle, en somme, de laisser de cette image centrale à la quelle il rapportait tout, un portrait extrêmement étudié, flatté, héroique et. . . ressemblant.
J'imagine donc que le plus sagace des graphologues ne nous apprendrait rien de bien neuf sur Chateaubriand,après la plus pénétrante expertise de son écriture. Et ce n'est pas comme moyen possible de percevoir un secret inédit de sa grande âme chimérique, que j'apprécie de posséder l'un de ses autographes. C'est pour des raisons plus simples et plus humaines. Que l'on discute tant qu'on voudra Chateaubriand, et que l'on dise, avec Veuillot, "il n'est pas mon homme"; — que l'on approuve la façon dont cette mauvaise langue
Institution des Sourds-Muets Montréal
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de Sainte-Beuve en a parlé, ou, qu'avec Lemaître, l'on se moque finement de son genre solennel, il n'en reste pas moins l'une des plus hautes figures littéraires de tous les temps, un virtuose ailé, l'enchanteur. — Veuillot, bon sens populaire porté jusqu'au génie, n'avait guère d'affinités électives avec cet aristocrate; mais je crois que ce qui lui a déplu surtout dans René, c'est la forme imprécise de sa religion; Veuillot était un Père de l'Eglise, d'une rigoureuse orthodoxie; les apologies poétiques de Chateaubriand n'allaient pas à son âme brûlante et avide de stricte vérité; pourtant ce polémiste était un sentimental aussi: "sensitive que je suis," dit-il quelque part dans sa correspondance; je doute que, dans toute l'œuvre de Chateaubriand, il y ait de plus ardentes effusions, plus de romantisme, plus de rêve et plus d'amour sanctifié par la foi, je ne dis pas tempéré, mais canalisé par la croyance, que dans les extraordinaires lettres de Veuillot à Madame Léontine Fay-Volnis. — Sainte- Beuve, lui, ce laideron, n'a jamais pardonné à René d'être beau; il lui pardonnait encore moins d'être poète, chantre altissime. C'est ce qu'ambitionnait Joseph De Lorme, les lauriers poétiques; il ne s'est jamais consolé d'avoir été seulement:
"Un poète mort jeune en qui l'homme survit;"
et il a fait payer à tous les grands poètes du siècle, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, ce mécompte de sa destinée. — Quant à Jules Lemaître, oh! non, il n'a pas mis d'amertume dans sa critique, il en était bien incapable; mais voilà, Lemaître était "l'homme
Un Autographe de René
des coteaux modérés," fin et narquois, et son âme tourangelle, toute en nuances discrètes, s'arrangeait mal du tour dramatique et de la vaste mélancolie qu'affectait celle de René; elle était un peu dépaysée au bord de ces abîmes, retentissant du fracas des flots et voilés d'éternels nuages. Combien les paysages si humains de l'Ile-de-France lui paraissaient préférables à l'âpreté des côtes celtiques! La nature tourmentée de Chateaubriand lui donnait la nostalgie de sa province.
Et donc, René a été et sera très critiqué, mais on l'admirera quand même, et il est incontestable qu'il tient la première place dans le mouvement littéraire dont nous sommes issus; il est la source d'où s'épanche incessamment la vie, depuis plus d'un siècle. Et alors, en dépliant le feuillet qu'il avait tenu dans ses mains et sur lequel il s'était penché pour écrire, en voyant ce nom qu'il y avait tracé d'une plume tremblante, j'ai ressenti comme un frisson, quelque chose de fervent et de rare.
C'est une lettre, sur papier blanc pelure, bordé d'un mince filet de deuil:
"Monsieur,
"Je souscris avec grand plaisir à V érection du monument du général Drouot, pour la somme de dix francs. Ayez la bonté, monsieur, de les faire recevoir. Je vous prie d'agréer, Monsieur, l' assurance de ma considération très distinguée."
Chateaubriand .
"Paris, 30 ybre 1847
"à Monsieur Planot de la F âge."
Cette lettre, qu'il n'a fait que signer, est donc du 30 novembre 1847. Sa femme était morte en février précédent — d'où la bordure noire qui l'encadre, — Je demi-deuil, car plus de six mois s'étaient écoules depuis l'événement. René avait été prié de souscrire à la statue que l'on projetait d'élever au général Drouot, décédé cette année même. Drouot avait loyalement servi Bonaparte, et les Bourbons lui en avaient gardé rancune. De ce chef, Chateaubriand ne pouvait guère avoir de sympathie pour le général, encore que ce dernier eût mérité l'admiration de tous pour sa grande valeur militaire. Mais, dans ses longues années de retraite à Nancy, sa ville natale, le Sage de la Grande Armée, ainsi qu'on l'appelait, s'était enfoncé dans l'étude et la lecture; et l'on se rappelle l'admirable page où, dans son Eloge funèbre de Drouot, Lacordaire nous le montre s'absorbant dans la compagnie des chefs-d'œuvre antiques et modernes: "Le général Drouot avait appris, dans les laborieuses études de sa jeunesse, cet amour antique des lettres humaines. Un chef-d'œuvre était pour lui un être vivant avec lequel il conversait, un ami du soir qu'on admet aux plus familiers épanchements. Penser en lisant un vrai livre, le prendre, le poser sur la table, s'enivrer de son parfum, en aspirer la substance, c'était pour lui, comme pour toutes les âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. . ."
Cet aspect de sa nature n'était, certes, pas fait pour déplaire à Chateaubriand, et, puisque Drouot avait si bien pratiqué "la religion des lettres," il méritait un hommage de la part de l'écrivain qui était, en France
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et en Europe, le plus illustre pontife ce ce culte. René a donc versé sa contribution à la statue dont l'exécution fut confiée à David d'Angers, et qui fut dévoilée à Nancy, en 185 1. Maigre contribution, en vérité: 10 francs, — le denier de la veuve, l'obole du pauvre. Car il était pauvre. Pour avoir simplement de quoi vivre, ce sublime artiste avait dû "hypothéquer sa tombe," ainsi qu'il disait amèrement. Il avait vendu ses "Mémoires," à la condition qu'ils ne paraîtraient qu'après sa mort; et c'est sur les avances que lui avaient consenties les futurs éditeurs de cette grande œuvre qu'il prélevait de quoi subsister et tenir son rang. Il avait dans ses armes: "Je sème l'or." Généreux, désintéressé à l'extrême, il n'avait que trop bien pratiqué sa devise, semant l'or sans compter, en de folles dépenses, tellement qu'il ne lui en restait plus, et que, pour n'être pas réduit à la mendicité, il avait dû escompter ses souvenirs et souscrire des transactions odieuses .
Cet autographe de René, de quelle main peu sûre il a été tracé! L'on voit que la plume a vibré en quelque sorte: les lettres ont des contours irréguliers et frémissants. Laquelle de ses amies avait donc dit si joliment: "M. de Chateaubriand est un homme charmant. Il n'a qu'un petit défaut, celui de ne pouvoir voir une page blanche sans être tenté de la noircir?"
Hélas! ce beau temps est loin. Les doigts de l'écrivain se sont engourdis. Celui qui a noirci tant et tant de pages peut à peine maintenant signer son nom. René est vieux, infirme. Bientôt, il entrera dans la
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mort, la mort dont il a beaucoup parlé, après laquelle il soupire, dans laquelle il entrevoit, comme chrétien et comme poète, le seuil d'une double immortalité: "Il ne me reste plus qu'à m'asseoir au bord de ma fosse, après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l'éternité. La vie me sied mal; la mort m'ira peut-être mieux."