FERDINAND GAGNON ET LA SURVIVANCE FRANÇAISE AUX ETATS-UNIS CO
"Toute bonne pensée qui nous sauve a toujours son précurseur.”
Bossuet.
Après la guerre de Sécession se produisit un fort mouvement d’émigration canadienne-française aux Etats-Unis, surtout en Nouvelle-Angleterre. Ce mouvement dura plusieurs années, tantôt s’accentuant, tantôt se ralentissant, jusqu’à une époque qu’il est assez difficile de préciser avec exactitude, mais déjà assez lointaine. Diverses causes avaient amené cet exode de la race, dont les plus sérieuses sont impropres à le justifier entièrement. Il s’explique un peu par un goût du voyage et de l’aventure chez les descendants des explorateurs et des coureurs de bois. Mais je crois qu’il faut en chercher la principale raison dans ce mirage doré dont la séduction est si forte sur les populations des campagnes. Toute guerre est suivie d’une
(i) ” La place d’un homme dans l'histoire se détermine moins encore par sa valeur propre que par la signification que cet homme a prise à un moment donné et par l'influence qu’il a eue. Si cette influence a abouti à provoquer un événement considérable, si elle a marqué un changement d'orientation profond et décisif, il n'y a plus à épilogucr, on se trouve en présence d'une personnalité élue. . . '
[Paul Verlaine, par Alfred Poizat, dans Le Correspondant du 2.5 novembre 1918, page 613. J
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période de “reconstruction sociale.” Les temps présents le montrent bien. A la guerre civile américaine succéda donc une reprise intense des affaires. Dans l’Est s’ouvraient les manufactures, les industries se multipliaient. Or, il fallait des bras pour faire marcher les machines destinées à produire les choses dont le pays avait besoin. Et l’on offrait de gros prix. La nouvelle s’en répandit dans la province de Québec, moins par les journaux que par l’intermédiaire de ceux de nos compatriotes déjà établis ici, y gagnant de forts salaires, et s’en retournant, de temps à autre, visiter leur “ancienne place,” tout de neuf habillés et porteurs de sommes d'argent qui paraissaient fabuleuses aux yeux de nos gens. “De la belle argent,’’ comme ils disaient. Les habitants en touchaient si peu à cette époque. Et c’était un maigre privilège réservé au chef de famille. Garçons et filles n'en entendaient guère le son. Au delà de la frontière, tout le monde faisait de l’argent. En échange d’un travail régulier, qui vous laissait vos soirs et vos dimanches libres, 1 on vous versait des flots d'écus. Le travail? mais il faut 1 accomplir partout. N’est-ce pas la loi de la vie? Et sur une terre, il est si absorbant; il prend les matins et les soirs. Jamais de plein congé. Même le dimanche, il y a le “train” à faire. Et le résultat en est toujours douteux. L’on ne peut jamais compter sur une moisson. Tant de causes peuvent la faire manquer. Et puis, beaucoup d’habitants avaient dû s’endetter pour “se bâtir” une maison et une grange. D’autres se décourageaient en face des durs labeurs du défrichement. Alors, pourquoi ne pas aller là-bas, au moins
le temps d’amasser de quoi payer son bien? Et les “maisons abandonnées” devenaient de plus en plus nombreuses dans nos concessions; et des villages entiers se dépeuplaient. En foule, l'on “montait aux Etats.” Des Cantons de l’Est, de la région de Montréal, de la Beauce, “d’en bas de Québec." jusque du fond du Saguenay, s’acheminaient vers la terre étrangère des générations vigoureuses que les manufactures américaines allaient happer au passage. Beaucoup partaient avec espoir de retour. Ils clouaient des planches aux fenêtres de leur logis, disposaient de leurs animaux, mais gardaient tout le reste, en attendant de pouvoir venir se réinstaller à demeure chez eux. Et le fait est que, pendant bien des années, il y a eu un mouvement de va-et-vient entre la province de Québec et les Etats de l’Est. Fatalement, les choses devaient se stabiliser. S’il en est qui sont rentrés au pays, et si un grand nombre des “vieux,” qui ont dû continuer à rester ici, tournaient mélancoliquement leurs regards vers la terre natale avec le vague espoir d’y rentrer un jour, fût-ce pour y dormir leur dernier sommeil, des milliers et des milliers d’autres, venus aux Etats-Unis très jeunes, devaient vite en prendre leur parti, et s’accommoder d’une condition qui leur semblait toute naturelle, n'en ayant jamais connu de différente, et qui leur assurait des avantages directs et tangibles, préférables à tous les hasards de la vie agricole et à toutes les austérités du travail sur les terres neuves. La fécondité de la race contribuait à fixer le problème et à lui donner un aspect permanent. Les naissances en sol américain créaient entre les
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Etats-Unis et les fils d’émigrés des liens durables. Et c’est ainsi que dans l’espace de cinquante ans s’est constitué en Nouvelle-Angleterre, grâce à l’apport considérable fourni par les nôtres, un noyau social fort intéressant à observer, et dont l’évolution a exercé et exercera pendant longtemps la sagacité des amateurs de “géographie humaine.” Ce que nos futures destinées, les contingences de l’histoire nous apporteront, beaucoup s’essaient à le dire; et leurs spéculations sont ou sombres ou couleur-de-rose, suivant la nature de leur tempérament intellectuel.
C’est un jeu difficile, qui offre tous les attraits et aussi tous les risques de l’aventure, de vouloir calculer ce que l’avenir réserve à un groupement ethnique placé en certaines conditions anormales. Aussi bien n’est-ce pas notre intention de chercher à percer le mystère de nos destinées en ces milieux. Premièrement, ce n’est pas notre sujet; ensuite nous reconnaissons simplement que l'art divinatoire nous fait totalement défaut. C’est sur le passé et sur le présent que nous allons tabler. Des considérations positives auxquelles nous allons nous livrer sortiront peut-être des conclusions qui dépasseront l’heure actuelle, et qui permettront, dans une certaine mesure, de pressentir ce qui fermente et ce qui se prépare au délà de la ligne de l’horizon. Mais, d’avance nous nous interdisons toute solution définitive concernant des possibilités qui échappent à notre emprise, nous souvenant du mot du poète: “L’avenir est à Dieu.”
Et donc, à un moment qui n’appartient pas à l’histoire ancienne, la Nouvelle-Angleterre, grâce
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à un afflux migratoire venu de chez nous, de nos belles paroisses de campagne, se trouvait plus riche d’une population de sept à huit cent mille âmes d’authentique souche française. Il est rare, si cela arrive jamais, que ce qui enrichit l'un n’en appauvrisse un autre. Nos frères américains sont, pour le Canada français et pour le Canada tout court, une puissance perdue. Sous l'empire de telle ou telle cause plus ou moins raisonnable, du caprice peut-être, de l'inconstance, ou de quoi que ce soit, une fissure s’est opérée dans le mur d’enceinte d’ailleurs purement fictif qui sépare le Canada des Etats-Unis; par cette fissure le sang généreux de la race a coulé abondamment chez nos voisins. Que cela ait anémié la source originelle, la chose n’est que trop certaine. Et l’on se prend à rêver à ce qui fût advenu si le bloc canadien-français n’avait pas été ainsi durement entaillé et entamé. Edmond de Nevers a dit ce mot profond: “Le Canada français n'a pas cette attraction unique qu’exercent les patries bien définies et fermées.” (i) Cela était très vrai, il y a cinquante ans et au delà. La réflexion est-elle encore juste aujourd’hui? Nous ne le croyons pas. Par la force des circonstances, par le ministère d’une école transcendante aux vues étroites et intéressées des simples partis politiques, l’idée nationale a pris corps chez nous, elle s’est développée, elle est descendue dans les couches populaires et y a fait une œuvre dont les résultats déjà tangibles comptent parmi les plus grands bienfaits que nous devons à la Providence. Si, pour un
(z) J'ai cité ccttc phrase dans une étude sur cet auteur: je pense, sans en être sûr, qu elle est tirée de son Avenir du peuple cauadtenfrancais.
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individu, avoir conscience de son âme, de ses droits, de ses responsabilités, s’ouvrir à la vie personnelle, être orienté dans sa vraie vocation, est la suprême grâce et qui amène toutes les autres, n’est-ce donc rien pour cette âme collective qui s’appelle une race d’être éveillée enfin à son rôle et à ses devoirs immédiats? N’est-ce rien pour elle de concevoir l’idée de patrie? C’est assez récemment que cette idée s’est concrétée parmi les nôtres; le fait qu’elle n’existait qu’à l’état épars et confus, avant que le mouvement dont nous parlons en eût ramassé les éléments et en eût fait quelque chose de solide et de précis, est peutêtre l’explication la plus rationnelle du fort courant d'émigration qui a singulièrement réduit nos forces nationales. Autour de l’idée de patrie, tout naturellement, et comme par un effet nécessaire, d’autres ont germé, le retour à la terre, l’amour du sol natal; notre littérature même a pris une physionomie qu’on ne lui connaissait pas; elle s’est dépouillée de ses ornements volontiers exotiques et est devenue franchement canadienne. Autant d’éléments qui contribuent à enfoncer dans les coeurs l’attachement au pays d’origine, et qui sont restés trop longtemps en puissance, et qu’il aurait fallu voir éclore plus tôt, et qui s’imposaient plus impérieusement qu'ailleurs dans ce Canada français, aux frontières mal définies, mal fermées, par conséquent faciles à franchir, pour peu qu’une attraction éblouissante venue du dehors, le mirage d’une vie aisée vinssent tenter des myriades de ses fils en qui l’éducation patriotique n’avait pas fait surgir ces sentiments qui ne sont guère servis et
aidés, chez nous, par la conformation géographique et ce que j’appellerai l’influence du milieu. Mieux vaut tard que jamais, certes, et les conquêtes contemporaines sur ce point marquent un moment solennel de notre évolution sociale. Il n’en reste pas moins que lorsque cette forme précieuse d’action a commencé de se dessiner, un tort irréparable avait été fait à la souche commune par un "coulage” qui l’avait beaucoup appauvrie et allait rendre plus lent et plus difficile à réaliser le progrès général.
Mais une autre question se présente à propos de cette force qui a passé à un autre territoire et à une autre allégeance, opérant un déplacement d’équilibre qui ne pouvait en bonne logique être à l’avantage du noyau primitif et de la patrie d'origine. Et il y a un autre angle sous lequel il nous faut maintenant envisager cette donnée ethnique. Cette puissance était-elle perdue en soi et absolument? En d’autres termes, voici quelques centaines de mille "déracinés, transplantés tout à coup dans un milieu aussi étranger que possible à leur langue, à leurs coutumes, à leurs traditions, à leurs façons d’être et de penser, à leur religion même. En 1903, je crois, Laurier disait à un journaliste de New-York qui lui parlait du sujet toujours débattu de l’annexion du Canada aux Etats- Unis: "Qu'irions-nous faire dans cette fournaise?" Eh! bien, voici une part considérable des nôtres plongés dans ce feu ardent, dans ce creuset où s’élabore un monde dont nous ne savons pas laformuledéfinitive. Et tout le problème est en ceci: que vont-ils devenir, du moins dans leurs grandes masses? Vont-ils périr
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dévorés par les flammes? ou au contraire, comme les trois jeunes gens dont parle la Sainte Ecriture, rester intacts dans cette “fournaise?” Nous faisons abstraction pour le moment des faits réels et si consolants que nous avons sous les yeux; nous faisons en quelque sorte une thèse; nous nous plaçons dans l’idéal; nous supposons que nous sommes en 1868 ou '69. Or, quel va être le sort, je ne dis pas matériel, — il semble assuré, — mais intellectuel, moral, religieux, de ces émigrés que les trains déversent dans le grand tout américain? Y seront-ils engloutis, après avoir peutêtre surnagé quelque temps à la surface de l’abîme? Seront-ils absorbés, fondus dans la masse amorphe? Ou bien réussiront-ils, naviguant contre vents et marées, à gagner la terre ferme, à se constituer en survivance distincte, laquelle, comme une île au milieu d’un océan où toutes les eaux de l’univers convergent, permettra aux traits éternels de la race de se garder intacts?
L’enjeu en valait la peine. Et il y avait certainement lieu d’entretenir de graves inquiétudes au sujet de l’avenir ethnique de ces groupements canadiensfrançais. Un principe de philosophie, et de bon sens, dit que dans les choses humaines: major pars trahit ad se minorent, ce que la sagesse populaire a traduit ainsi : “Ici-bas, le gros mange le petit.” Cette loi est à la base du règne animal; et il semble qu’elle se retrouve dans la vie des sociétés. Les faibles, les minorités sont condamnés à souflrir de la part des “plus forts, selon le titre d’un roman de M. Clemenceau, riche d’observation humaine, et non seulement à souffrir, mais
à être constamment menacés dans leur existence même. Et toutes les chances étaient que les nôtres ne pussent résister longtemps aux puissances d’absorption auxquelles diverses causes venaient de les livrer. Non pas qu’il y aurait tyrannie de la part de ces puissances, ou qu’elles auraient recours à la violence pour assimiler ces éléments nouveaux dont le corps social venait tout à coup de s’augmenter. Pareil procédé n’est pas dans la tradition d’un pays né d’une idée de liberté. Ce qui était à craindre, c’était que la fusion ne fût en quelque sorte fatale, ne se produisît par le simple jeu naturel et doux des circonstances de milieux. Espérer un autre résultat était compter sur le miracle, sur une dérogation au cours ordinaire des événements. Et l’on n’a pas le droit de fonder une théorie régulière sur ce qui est par essence une exception. Et ceux qui prédisaient l’anéantissement des nôtres dans cette immense mêlée sociale pouvaient paraître raisonner fort sensément.
Or, il s’est trouvé quelqu’un, àcemomentpsychologique de l’histoire de notre race en Amérique, qui a abordé résolument le problème ethnique posé par son émigration en terre étrangère, et qui a prétendu lui donner une solution, paradoxale au premier abord, impossible, utopique, et que les événements devaient cependant justifier. Nous avons nommé Ferdinand Gagnon.
Ferdinand Gagnon a eu une carrière courte par le nombre des années, mais extrêmement féconde. Et quand je dis féconde, je prends ce mot dans son sens, premièrement le plus obvie, et le moins métaphorique.
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Il s’est en effet marié à vingt ans, et il est mort à trente-six, après avoir eu dix enfants, dont sept lui survécurent. C’était déjà un très bel exemple qu’il avait donné. Se marier jeune est tout à fait conforme aux intentions de la Sainte Eglise, pour des raisons d’ordre moral et physiologique. A ce dernier point de vue, l’on sait que le bien des générations s’en ressent. Ce n’est pas quand l’arbre a vieilli que sa sève coule le plus généreusement. D’autre part, à combien de dangers échapperaient les jeunes gens, s’ils fondaient de bonne heure un foyer? Cela se pratiquait assez généralement autrefois chez nous. Cette coutume patriarcale, dont la société bénéficierait non moins que la religion, n’est plus guère observée. L’on invoque là contre les conditions économiques. Pur sophisme! En un temps comme le nôtre où l’on parle beaucoup de “reconstruction sociale,’’ pourquoi ne pas donner comme base à tout programme en ce sens les “mariages jeunes?” Le bonheur des peuples s’en trouverait du coup assuré. Mais l’autre doctrine malheureuse, qui fait que l’on retarde de plus en plus cet événement qui est pourtant selon la vocation du plus grand nombre, est la conséquence de la diminution de la foi dans les âmes. Cela explique tout, mais n’excuse rien, hélas! En se mariant à vingt ans, Ferdinand Gagnon est donc resté dans la tradition chrétienne de notre nation. Comme on 1 a vu, la Providence a béni abondamment cette union.
C’est aussi dans le sens le plus large que la brève carrière de cet homme fut féconde. Il nous semble bien qu'il a posé tous les principes dont l’observation
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et le développement ont abouti à notre survivance ethnique en ces milieux; c’est à lui qu'il faut remonter pour trouver un plan net et précis dont l’application a valu aux nôtres d’émerger du sein de cet océan, et de s’y faire une existence où les modalités imposées par les circonstances s’allient avec la préservation intégrale des caractéristiques foncières de la race.
Gagnon était sorti du petit séminaire de Saint- Hyacinthe avec la bonne culture moyenne que l’on donnait et que l’on donne toujours dans nos maisons d’enseignement secondaire. Il n’avait rien du métaphysicien ou du rêveur. Et qu’est-ce que serait venu faire un méraphysicien parmi ces Canadiens-français, simples ouvriers pour la plupart, sans lettres, et dont l’école avait été surtout la tradition orale? Lacordaire a dit, en songeant probablement au sort du pauvre Lamennais, quelque chose comme ceci: “L’on n’a d’action ici-bas qu’à la condition d’être à la mesure réelle de son temps.” (3) Et c’est Anatole France qui a écrit ces mots où il faut faire la part du paradoxe et de la vérité: “Le cerveau de Napoléon ne pensait rien de plus rare que ce que pensait le cerveau du dernier de ses soldats, mais il le pensait plus fortement.” (4) Notre compatriote fut bien à la mesure de son temps, et des circonstances où la Providence l’avait placé. Et ses idées n’eurent rien d’extraordinaire; elles furent, comme il fallait, très saines, très justes,
(3) Je crois que cette phrase est dans son Eloge funèbre de Mgr de F or b in- J ans on.
(4) Nous donnons le sens. Je n'ai pas le loisir de chercher le texte même, qui est certainement plus harmonieux.
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très claires, et il a eu le grand mérite de les penser fortement et de les imposer.
Voici comme la synthèse de sa doctrine: 1 on va voir qu’elle est plus que jamais d’actualité. Des centaines de mille Canadiens se sont implantés dans un sol étranger, la plupart à demeure. Ils ont changé d’allégeance. Ils se trouvent placés dans des conditions qui, à la longue, et même assez vite, influeraient sur leur langue pour en changer la nature et finalement l’étouffer, sur leur religion pour la noyer dans le matérialisme ambiant, sur leur âme pour en changer le caractère et l’espèce, en faire quelque chose d hybride qu’il serait impossible de classer dans aucune catégorie connue. Mais ont-ils le droit, si défavorables que soient leurs nouveaux entours, d’abdiquer ce que la nature et la Providence leur ont donné? Gagneraientils à une transformation radicale de leur être, transformation qui dépasse peut-être la puissance humaine la plus énergique? Pour sacrifier les biens supérieurs qu'ils possèdent maintenant, en acquerront-ils d autres capables de les remplacer avantageusement? ou ces sacrifices n’aboutiront-ils pas simplement à les appauvrir sur toute la ligne et à les laisser indéfiniment en marge de tout groupement ethnique précisé La langue française! mais elle fut parlée ici avant toute autre; elle a donc des droits historiques et primordiaux à continuer à retentir en ces régions qu’ont ouvertes nos pionniers. L’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud des Etats-Unis furent explorés par nos découvreurs. Pourquoi, nous, leurs descendants, irions-nous oublier des vocables qui éveillèrent les
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échos au sein de ces immenses territoires? Il faut que les nôtres apprennent la langue officielle de ce pays, l’anglais. Mais leur cerveau n’est-il pas assez bien constitué pour donner asile à ce nouveau parler sans éconduire celui qu’ils tiennent de leur origine, et qui seul et à jamais pourra servir d'expression à la voix de leur sang? Au nom de quel motif raisonnable leur demanderait-on de consentir au reniement de leur langue maternelle? Cet abandon en amènerait un autre, beaucoup plus grave, essentiel. C’est notre foi même qui en serait entamée, et qui, chez le plus grand nombre, finirait par se dissoudre dans un christianisme vague et peut-être dans l’apostasie, dans une indifférence totale à l’égard de toute croyance. Nos compatriotes, venus ici pour y rester, doivent devenir citoyens du pays, s’y faire naturaliser. C’est leur devoir pressant. S’ils veulent pouvoir se protéger, faire reconnaître leurs droits, il faut qu'ils puissent voter, participer aux affaires. Autrement, ils seraient regardés comme des parias. On leur reprocherait d'être venus ici uniquement pour faire de l'argent, pour des fins intéressées, et de ne pas assumer les responsabilités et les charges qui incombent à tout citoyen. Plus il y aura d’ailleurs d’électeurs catholiques dans ce pays à majorité protestante, et mieux ce sera pour le bien général de l’Eglise. Le droit de vote est une puissance qu’il est urgent pour les nôtres de se préparer â exercer. Les écoles ici sont neutres, sans religion; et tout l’enseignement s’y donne en anglais: double écueil. D'un autre côté, la loi commune oblige tous les parents à faire donner une certaine somme
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d’éducation à leurs enfants. Comment parer à ce danger, si ce n’est en ayant, à côté de nos églises desservies par des prêtres de notre nationalité, des écoles vraiment catholiques et où notre langue maternelle soit sur le même pied que 1 anglais? Autrement, notie survivance ne sera bientôt plus qu un mythe. C est l'école qui forme les générations. Et il est impossible de rêver pour les nôtres la conservation de leur héritage ancestral s’ils ne se retrempent pas à cette source de vie. Avec nos églises et nos écoles, il nous faut des sociétés nationales. Aux Etats-Unis, il y a comme une fièvre d'association. L’on s associe pour tout et à toutes fins. Les associations foisonnent. Elles se chiffrent par milliers. Elles sont neutres, ou anticatholiques, ou antifrançaises. Elles guettent nos compatriotes, qui n'en voient pas les dangers, qui se laisseront tenter peut-être par les secours matériels qu’elles offrent, et qui s’enrôleront, sous des prétextes purement financiers, dans des organisations dont l’effort apparent ou caché est au détriment de ce que nous avons de plus cher. Alors, la seule chose qui nous reste à faire est de fonder nous-mêmes des associations catholiques et françaises.
Pour répandre ses idées, Ferdinand Gagnon se servit de ce grand moyen d’apostolat qu est le journal. Après avoir rédigé en collaboration, soit a Manchester, soit ailleurs, tel périodique, il fonda a W orcester, en 1874, Le Travailleur, auquel il consacra les douze dernières années de son existence, et qui fut la tribune du haut de laquelle ce patriote sincère lança les mots sauveurs. * Fais ce que dois était la devise de ce