‹ MiscellanéesChapitre 19 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

journal. Le directeur y ayant ses coudées franches, il y parla ouvertement et y donna la mesure de sa belle intelligence, entrêmement droite. Quand on parcourt la collection de cette feuille, la plus remarquable que le journalisme franco-américain ait encore produite, l’on est frappé de voir à quel point cet écrivain avait le sens de l’orthodoxie; comme, sur les sujets vitaux, il avait des notions à la fois justes et bien hiérarchisées, comme son jugement la gardait de tout écart et de toute exagération, soit de pensée, soit de formule. Sa langue était bonne, sans être éclatante. Je ne sais si, chez Ferdinand Gagnon, les dons du cœur n’ont pas encore surpassé ceux de l’esprit. Il avait évidemment, cela est sensible dans le ton de tous ses articles, un cœur très tendre et très bon et très large. Pectus est quod disertos facit. C’est le cœur qui rend éloquent. Eloquent, il le fut dans tous ses écrits, il le fut aussi, il le fut surtout dans ses nombreux discours et conférences. Comme M. Hanotaux l’a dit de Gambetta, il avait une “âme sonore,’’ une âme aimante dont les aspirations jaillissaient dans un verbe ample et musical. La parole fut chez lui uniquement au service de sa pensée et de son cœur; il ne l’employa jamais que pour aider à la noble cause de notre survivance catholique et française. La parole et la plume, telle fut l'arme une et diverse que mania celui auquel nous venons de consacrer des pages que nous aurions voulu faire plus dignes de sa mémoire. En 1886, Ferdinand Gagnon vit tomber de ses mains défaillantes l’instrument de lutte, il sentit se glacer sur ses lèvres ce verbe si chrétien et si français, qui n’avait

Ferd. Gagnon et la Survivance Française

jamais vibré que pour la religion catholique, et le patriotisme qui en est inséparable. Il n’avait que trente-six-ans, et ce colosse tombait épuisé de labeur, quand, au regard humain, il était à peine au milieu de sa course, et qu’il lui restait une longue et fructueuse carrière à fournir. Il se soumit sans murmurer au décret providentiel qui le rappelait si tôt au terme de toute existence terrestre; il accepta la mort avec confiance et résignation. Il avait toujours été très religieux non de principles seulement, mais de pratique. Le chanoine Ouellet, supérieur du Séminaire de Saint-Hyacinthe, qui vint prononcer son éloge funèbre, nous le montre, allant souvent à confesse, "attendant son tour’’ comme le plus humble de ses compatriotes, et venant ensuite puiser à la Table Sainte force et lumière. Admirable exemple! Voici les dernières lignes qu’il publia, dans Le Travailleur du 19 mars 1886. Elles reflètent toute son âme et sont intitulées Nos Adieux.

"Un changement subit dans notre maladie nous met aux portes du tombeau , et notre sort parait maintenant inévitable. Avant de quitter ce lieu d'exil et de misère , nous devons jeter un regard en arrière, afin de nous rendre compte des humbles efforts que nous avons faits pour le triomphe des idées saines et de la cause canadienne. Si nous avons pu faire quelque chose pour nos compatriotes, nous en avons été amplement récompensés. . . notre autre a été appréciée par nos compatriotes éclairés ; et le vieux Travailleur, suivant toujours la ligne droite, a rencontré partout des amis fidèles et des sympathies ardentes. Notre disparition n'affectera en rien la marche du journal.

Le vieux Travailleur aura toujours pour devise: Fais ce que dois. . . il sera toujours le champion des intérêts catholiques et canadiens , enseignant avec modération les grands principes qui doivent servir de hase à notre élément national, aux Etats-Unis. . . En continuant à favoriser notre journal de leur encouragement , nos lecteurs feront droit à la prière d’un mourant, qui leur recommande la veuve et les orphelins qu il quittera bientôt. Merci à tous nos lecteurs et aux amis du journal, pour ce qu' ils nous ont fait de bien. Qu ils soient heureux y qu ils jouissent d' une bonne santé ; que la fortune leur soit favorable; qu' ils soient bénis de Dieu! Nous demandons pardon à ceux que nous aurions pu offenser, cotnme nous pardonnons à nos ennemis ce qu ils ont pu nous faire de mal. Que tous soient en paix, dans le bonheur et le contentement! Adieu! A Dieu!”

Et là-dessus s’est fermée à jamais une vie de travail, de dévouement patriotique, de foi vive. Ferdinand Gagnon s'en allait là d’où l’on ne revient pas, avant d’avoir, humainement parlant, rempli la moitié de la tâche qu’il s’était assignée. Dante était rendu "à moitié du chemin de la vie,” quand il entreprit son pèlerinage outre-tombe. Mais ce pèlerinage ne fut, pour le grand florentin, qu’un rêve sublime de son génie. Pour notre compatriote, ce fut une réalité. L’un sème, un autre moissonne. La Providence lui avait confié ce rôle, faire “le geste auguste du semeur.” Il a semé à pleines mains et à plein cœur; il a conçu, énoncé, mis en relief tous les principes capables d’assurer notre survivance en terre américaine. Peu im-

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porte qu’il n’ait pas récolté, qu'il n’ait fait qu entrevoir les germinations et les moissons de l'avenir! Il a semé. C’était là sa vocation, qu’il a admirablement remplie, qu’il remplit toujours. La mort n a pas éteint sa parole: ses chaudes prédications vibrent toujours dans notre atmosphère; elles ont d’autant plus de prestige que l’expérience concrète,— pierre de touche des doctrines, — en a montré la haute qualité humaine et la valeur sociale. Ecoutons-les religieusement: elles émanent d’un homme qui fut, en ces milieux, le plus grand bienfaiteur de notre race.

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