BUCOLIQUES CO
Il me semble que ce mot de Bucoliques rend bien le caractère général des poèmes que Madame Blanche Lamontagne-Beauregard vient de réunir en gerbe. Elle a choisi un autre titre: La Maison Nouvelle. C’était son affaire. Mais c’est aussi la mienne de dire que ce dernier n’est pas très heureux. N’est-il pas vague et bien rebattu? Puisque l’occasion s’en présente, je me demande pourquoi nos poètes surtout ne se préoccupent pas davantage d’élire pour leurs ouvrages de beaux et rares vocables. Un bon sonnet vaut un poème. Peut-être aussi un titre distingué et vraiment original. En art, rien n’est indifférent. Ce n'est pas se montrer superficiel que d’attacher de la valeur à un titre. Mistral et d’autres en ont dit la vertu. Quand il sort du banal, quand il est approprié, l’on s’arrête en le lisant ou en l’entendant. S'il a un charme réel, il dispose l’esprit en faveur de ce qu’il annonce. L’imagination travaille dessus, elle se sent inclinée vers une œuvre parée d'un nom de grâce. Tableaux, parfums et poèmes réclament des titres courts et enchanteurs, où se révèle et se reflète leur âme.
(i) La Moisson Nouvelle, par Blanche Lamontagne-Beauregard, Bibliothèque de l' Action Française, Montréal, 1916.
IZO
Bucoliques
Le recueil dont nous parlons est un ensemble de bucoliques, presque d’un bout à l’autre. L’inspiration générale en est terrienne. Notre sol, notre nature, notre ciel, nos saisons, nos grèves et nos fleuves, nos maisons éparses dans la campagne, nos types de paysans et de marins, voilà la matière où l’auteur puise le sujet de ses chants. De presque tous, des meilleurs certainement. Car, il lui arrive d’interrompre ses jeux rustiques et divins pour accorder sa lyre à des thèmes héroiques. Paulo majora canamus. Se sent-elle bien à l’aise dans ces hautes sphères? J’en doute. Non que Madame Lamontagne-Beauregard n’admire avec sincérité les grandes figures de notre passé. Mais l’admiration patriotique n’engendre pas forcément l’enthousiasme poétique. Il y a quelque chose de tendu, de factice dans ces pièces. Elles relèvent des “poèmes de circonstance” qu’aucun artiste ne réussit. Même le sublime Beethoven a échoué dans ces sortes de compositions, où il n’y a guère à louer que l’intention. Le génie obéit à des lois capricieuses. Evénements mémorables ou grands personnages de l’histoire n’ont pas toujours le don d’éveiller en lui le dieu. Notre poétesse verse aussi parfois dans l’invective. Je me réfère aux pièces intitulées: /’ Artiste et Au Vulgaire. L’on est un peu surpris d’entendre cet oiseau pousser ces cris aigus. Us ne changeront pas le monde. Les hommes, dans leurs grandes masses, seront toujours plus portés vers les plaisirs des sens ou vers la recherche de l’argent que sollicités par un pur idéal. Que les poètes et les penseurs se résignent. Ils seront toujours des isolés,
et on les appréciera plus ou moins de leur vivant. Mais l'avenir offrira à leur ombre des compensations, car la postérité est juste, en somme. Laisser quatre vers qui chantent dans la mémoire des hommes, ce n’est pas rien. Ne trouvent-ils pas, du reste, a se bercer eux-mêmes à leurs propres cantilènes un plaisir qui les dédommage de l’oubli universel? Laissons le monde à ses folies. Les jouissances de l’art sont pures; elles suffisent à enivrer une existence humaine. Ceux qui en poursuivent d’autres sont vraiment bien à plaindre. A quoi bon leur jeter l’anathème?
Madame Lamontagne-Beauregard est elle-même, quand elle quitte ces domaines où elle s'était un peu égarée, et qu’elle redescend parmi les champs, au bord des grèves, et qu elle écoute battre le cœur innombrable de la nature. C’est beaucoup de se connaître. L’on se cultive et se développe alors dans la ligne de ses facultés. Autrement l'on risque de dépenser en vain un beau talent. Je ne crois pas me tromper en disant que notre poétesse a l’âme foncièrement paysanne et primitive; elle est faite pour chanter notre terre sous tous ses aspects. Elle la comprend et elle l’aime. Elle l’aime d’abord: c’est pourquoi elle l’interprète si bien. Je voudrais qu’elle se spécialisât de plus dans le sens de cette disposition, tout-à-fait remarquable chez elle. Elle nous donnera peut-etre le livre espéré, — un poème complet de la nature et de la vie campagnarde. Nous n’attendons pas moins de celle que j'appellerai un rossignol de nos bocages.
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