‹ MiscellanéesChapitre 26 sur 31 · ART ET NATURE · texte numérisé non relu

ART ET NATURE

... Je viens de faire, pour un journal anglais, un petit article sur Robert Frost, ce grand poète américain, qu’une étude, parue dans la Revue des Deux- Mondes, sous la signature de Albert Feuillerat, m’a, autant dire, révélé. Frost habite pas bien loin d’ici, au pied des Montagnes Blanches, au milieu d’une nature embaumée. Sa carrière fut curieuse. Lui aussi, pour percer, pour se faire accepter de ses compatriotes, d’abord apathiques à ses premiers essais, a dû passer les mers. C’est en Angleterre que son talent si personnel s’est fait reconnaitre: de hauts critiques en ont salué le mérite. Sa renommée, une fois consacrée, s’est insérée d'elle-même dans l’admiration des siens. Il vit maintenant dans son pays, proche des choses, en contact journalier avec les bois, les champs, les ruisseaux, les bêtes, les gens des fermes, dont l’âme, pour être rugueuse, a sa saveur. Il observe: il écoute la musique éparse dans la nature et dans la vie. Cette harmonie diffuse se recompose en lui, s’accorde dans sa pensée. Il en tire des sons inentendus. Il se fait la voix, primitive et savante, du monde qui l’entoure. Vox clamantis. N’est-ce pas là la fonction du poète?

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. . .J’ai passé une heure avec mon ami French, dans son atelier. Il est grand artiste. C’est un pur autodidacte. Il s’est formé lui-même. Je recueille, au fil de la causerie, des documents pour une étude sur son oeuvre. J’aurai plaisir à dire toute mon sentiment sur cet honnête et probe idéaliste. Voilà des années que je le fréquente. Et je lui découvre toujours plus de qualités morales. Sa dévotion à l’art s’intensifie avec l’âge. A mesure qu’il vieillit, elle le prend plus entier. Il travaille, il travaille, avec ferveur et passion. Tout lui est prétexte à exprimer un nouvel aspect de son être intérieur. Il vient de terminer des fleurs, une toile assez grande, oû les dahlias sont si beaux!

. . .Aujourd’hui, j’ai rêvé d’une petite maison, gaie et chaude, oû je serais seul avec mes livres, une maison dans un paysage agréablement accidenté, à l’ombre d’un bois, près d’un cours d’eau chantant. Je n'aimerais pas le voisinage d’un étang ou d un lac. L’étang a quelque chose de morne. Un lac est mystérieux, énigmatique, souvent traître. Mais un ruisseau, coulant sur des pierres serties dans des sables d’or mat, voilà qui est vivant, sonore, varié, et de tout repos! Quelle serait alors ma liberté! Je pourrais obéir à tous les caprices de l’inspiration, me laisser aller au vent de l’esprit, qui souffle où il veut, et nul ne sait d’où il vient ni où il va. Il ne me plairait pas de voir à l’horizon de trop hautes montagnes. Les hautes montagnes nous écrasent de leur masse. Leur vue anéantit. Des coteaux modérés, une ligne d ondula-

tions, des vallées, des bosquets profonds: dans ce cadre, mon petit chez moi, sobre et moelleux.

. . . Nouvelle visite à l'atelier, cet après-midi. J’avais l'impérieux besoin de m'évader dans l'art. Je me suis arrêté longuement devant une gerbe de glaieuls, de toutes les nuances, des plus tendres aux plus vives, s’échappant négligemment d'une poterie d un vert éteint. A gauche, un petit encrier en porcelaine de Chine.

... Je vais passer tout le jour sur les collines. French m’y a donné rendez-vous. J'y arrive vers dix heures, et je le trouve déjà installé au bord d’un tournant de la route, en train de pousser un tableau. Cela promet; au premier plan, le chemin qui zigzague, dans un cadre de feuillages automnaux, — ruban d or où, par endroits, dansent des ombres blondes, légères, en quelque sorte transparentes. Comme fond, le profil des montagnes. A ce moment, elles se recouvrent d’une gaze subtile, où je distingue du bleu très pâle, du violet délavé, du gris perle, du mauve. Les croupes énormes paraissent assoupies sous cette voilette d'une teinte indécise difficile à saisir pour 1 œil et pour le pinceau. Je laisse l ’artiste à son travail et vais m asseoir sur un monceau de pierres. Mon regard descend sur les bois comblant l'ample vallée, au creux de laquelle est le village de Goffstown. Octobre a paré les arbres, — chênes, châtaigniers, plaines, érables, touffes de sureaux, peupliers, bou-

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leaux, — de couleurs somptueuses; — jaune clair, orange, grenat, pourpre, marron, rouge vif, cuir frais tanné. De place en place, le vert sombre, éternellement le même, des pins. Fermant l’horizon, la masse géminée de l’Uncanoonuc. Pas d'arêtes, ni de pics, ni d’échancrures, ni de fantaisies architecturales, dans ces puissants reliefs. Des contours moelleux, encore étoffés par cette écharpe qui épouse leurs formes, accentue la grâce de leurs longs balancements, les situe dans une perspective plus lointaine, leur donne l’attrait de l’indistinct, presque de l'irréel. Une chose, essentielle au charme d'un paysage, manque pourtant ici; pas de pièce d'eau; aucun miroir où l’œil puisse se baigner, et jouer avec les reflets mobiles de toute cette nature. Il y a bien une petite rivière sinueuse au plus profond du ravin. Mais je ne la vois pas; je n’entends même pas monter dans l’air tranquille sa note fluide et perlée. — Quatre heures de l’après-midi. La draperie tendue sur les monts, et qui, ce matin, avait quelque chose d’aérien et d’impalpable, s’épaissit; elle retombe plus lourdement. L’on dirait presque un brouillard. Sous cette brume toujours nuancée, les masses reculent. D’énormes distances semblent nous en séparer. A l’approche du soir, le silence de la campagne devient solennel. Comme je voudrais m'établir au sein de cette paix infinie! Voici que le soleil, resté tout le jour enveloppé de vapeurs, se dégage nettement, sans rayonner toutefois, ssfns projeter le moindre éclat, — boule d’or mat plaquée sur fond neutre. Puis l’orbe divin tourne à l’orange, au rose clair, au vieux rose fané, et s’efface enfin. L’ombre envahit les champs,

les coteaux, s’élève de la vallée en bouffées denses. . . Dans ce noir, au dessus de ces ténèbres d’où vient une fraîcheur crue, émergent longtemps, avec persistance, les tons rouges, fauves, vert-léger, pourpres, sanglants, des feuillages d’automne. Leur splendeur diverse continue à monter du sol, et à lutter contre les voiles de deuil où la nuit va tout ensevelir.

. . .Jour splendide. Douceur de l’air. Les choses baignaient dans la sérénité. Dans le parc, là-bas, les arbres s 'estompaient dans une vapeur tiède et lumineuse; ils avaient l’air contents de vivre. Quel magnifique décor, ces frondaisons diaprées, où toutes les couleurs de la palette sont fondues en synthèse rare! Saison d’automne, tu es grande artiste! Sous ton souffle, les bois se transfigurent. Avant de se dépouiller, ils donnent une fête: ils s'incendient, s’ensanglantent. La sève mystérieuse, qui court encore sous les écorces déjà moins gonflées, s’épanouit en des carnations humaines. Cela est si beau, mais si éphémère. French m’a invité à venir voir son tableau exécuté l’autre jour, et auquel il vient de mettre les dernières touches. Le sentiment en est très-poétique. Il a bien rendu le profil des montagnes sous leur délicate voilette finement nuancée. Peut-être y a-t-il dans cette toile quelques coups de pinceau de trop, qui furent donnés à l’atelier, de chic, de souvenir. Ce qui fait qu’elle prend, en certaines parties, un caractère artificiel. La nature réelle cède la place, çà et là, à un paysage de fantaisie. L’ensemble demeure bon. Je ne puis

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cependant me tenir de signaler à l’artiste un trait qui me parait en désaccord trop évident avec le motif. J’ai l’impression de voir une route tournante mais plane. Rien n'indique qu’elle décline et dévale, comme elle fait pourtant dans la réalité. Je lui demande si je me trompe, si mon souvenir est inexact, ou si j’ai présentement une illusion d’optique. Voici ce que French me répond avec sa probité coutumière: “Mon tableau représente une route plane, contrairement à ce que donne la nature ici, pour la bonne raison que je ne connais pas le secret de peindre un chemin descendant. It is the most difficult thin g to do.'

. . .Je réfléchis souvent à l’art de la peinture et à l'art d’écrire. Celui-ci est incomparablement supérieur à l’autre et à tous les autres. Ecrire, c’est l’art suprême. Et pourtant, le peintre a cet avantage de pouvoir donner une forme matérielle et concrète à ce qu’il voit: les objets qui le frappent, les paysages qui le font rêver, il les saisit et les emporte avec lui, comme des trophées splendides. L’écrivain a les mots, toutes les ressources de la langue, pour décrire ce qui a séduit ses yeux. L’œuvre qui sort de là est-elle aussi satisfaisante et aussi tangible que ce que le pinceau a exécuté? L’art d’écrire est le plus grand de tous les arts, parce que le plus spirituel, le plus intimement accordé à l’idée et à l’image intérieure. Son extrême intellectualité a sa rançon dans le fait que celui qui l’exerce, est privé de certaines consolations d'ordre sensible, privilège des arts plastiques. La belle chose que de pouvoir combiner en soi les deux arts, être à la fois peintre de génie et remarquable écrivain!

Fromentin en a donné l’exemple, très rare. La nature a ses limitations. Ses donc ont ordinairement quelque chose d’exclusif.

. . .Ce soir, mes souvenirs d’Orient se sont tout-àcoup réveillés. Je voudrais bien revoir ce pays, la Palestine surtout. J’ai la nostalgie de son ciel. C’est là qu’est la lumière. Sait-on ce que c’est que la couleur, tant qu’on n’a pas vu les paysages de là-bas? Gérome prétendait que non. Il est difficile de lui donner tort ou de le taxer d’exagération. Sa manière, à ce grand peintre, changea du tout au tout, à partir du jour où un hasard le conduisit en Egypte. Il avouait que c’était là qu’il avait découvert la lumière. J'ai essayé déjà de fixer quelques-uns des petits tableaux de nature qui m’ont charmé, au cours de mon voyage en Orient. Il y en a un que je n’ai pas utilisé encore. Ne devrais-je pas l’évoquer dans un écrit, puisque ce soir il se présente si nettement à mon imagination? C’est le désert au soleil couchant. Des pâturages, à l'infini, alternant avec des sables; des pâturages du vert le plus tendre, piqué de couleurs fines. Car l’on est en février, la saison des pluies. Tout pousse alors comme par enchantement, pour peu que le sol ait de vertu. Encadrant ces îlots d herbes et de fleurs, d'immenses étendues arides. Là, devant nous, un berger, un vrai berger de légende, vêtu de peaux de brebis, à la queue de son troupeau qu'il ramène à l’étable. Les chiens raccolent les bêtes, dont l’épaisse toison est recouverte d’un poudroiement doré et scientillant. Non loin, dans une légère accentuation de terrain, l’abri misérable

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et chaud. A la veille de disparaître, le soleil verse sur ce tableau de vie pastorale, surgi tout-à-coup du sein des mornes espaces vides où je chemine depuis deux jours, un véritable ruissellement. Tout s’idéalise sous son toucher royal.

. . .Au cours d’une conversation, j’ai été amené à faire quelques considérations sur la parole humaine. La parole est un acte. Un acte immense. L’on dit qu'elle est un son, un souffle, flatus. Oui, mais un souffle chargé de vie ou de mort. Pourquoi cette distinction entre la parole et l’écrit, qui semble n'accorder d’importance qu’à ce dernier? Verba volant, scripta manent. Je mettrais volontiers cet axiome dans le dictionnaire des idées reçues, lesquelles ne valent rien. La parole ne diffère pas essentiellement de l'écrit. De l’une à l’autre, c’est une simple question de modalité. L’écrit est la parole cristallisée. La parole est l’écrit ailé, actif, vivant, se propageant par miracle. Le Christ n’a pas écrit, si ce n’est une fois, en passant, et sur le sable; les caractères mystérieux qu’il a tracés sur cette chose mouvante ont été effacés par le vent du soir. Il a parlé seulement. Si la parole était aussi vaine que le veut un préjugé courant, n’eut-il pas hésité à lui confier tout son message? Ne se fut-il pas préoccupé d'en assurer lui-même l’avenir, en le consignant sur des tablettes indestructibles? Si l’on était vraiment sage, l’on serait tout aussi prudent et circonspect dans ses paroles que dans ses écrits. Toute parole se grave d’elle-même dans le cœur qui la reçoit. Et l’y voilà fixée pour toujours. La parole

est la traduction, plus directe, plus efficace, de la pensée humaine, que l’écrit. D’où sa redoutable influence. L’homme parle avec d’autant moins de précipitation que sa conscience est plus délicate, ou que son intelligence a fait une plus longue expérience de la vie.

. . .Une question que je me pose souvent, et que j’ai vue résolue dans un sens apparemment contradictoire, est celle-ci: Chez les écrivains, même les plus grands, les mots sont-ils jamais le reflet exact et fidèle de la pensée? Ou la pensée, en se matérialisant et en s’incarnant dans les mots, ne subit-elle pas comme une déchéance? Il semble que saint Thomas soit en faveur de cette dernière alternative. C’était aussi l’opinion de Renan. Seule la pensée divine a la puissance de formuler une complète et totale expression de soi, expression par laquelle est engendré le Verbe, Dieu de Dieu, Lumière de Lumière. L’homme, lui, n’en est-il pas réduit à ne pouvoir extérioriser que l'image affaiblie de sa vision intellectuelle? Bossuet, dans son discours de réception à l’Académie, a ceci: “Nous n'égalons jamais nos propres idées.’’ N’est-cc pas ce que Renan signifiait par déchéance? D’autre part, est-il permis de soutenir qu'une pensée existe par elle-même, et indépendamment de sa forme verbale? N’est-ce pas plutôt le vêtement du mot qui la crée en quelque sorte, en tout cas l’achève, la produit, la réalise? (i) Tant qu’elle ne s’est pas formulée en termes précis, peut-on dire qu’elle a la vie? Et comment alors

(i) Tu parlas; la parole acheva ta pensée. Lamartine. Premières Méditations.

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qualifier de déchéance l’acte par lequel elle s'incarne, et passe de la puissance à l’être, d'un état voisin du néant à la splendeur du jour? Mystère de la pensée, du style, des mots, mystère de tout!

. . .Vers le soir, je suis allé faire quelques recherches spéciales à la bibliothèque de la ville. Comme je furetais à travers les rayons, mes yeux tombèrent sur une Life of Lamartine, en deux tomes considérables. Je me procurerai cet ouvrage, qui contient nombre de documents inédits, et d’illustrations précieuses. Le poète y est représenté à toutes les époques de sa vie, et, en quelque sorte, dans tous ses ‘ ‘états. ’ ’ L'on y voit aussi les domaines qu’il a embellis en se grevant de dettes. La dernière image m’a fait l'impression la plus pénible: j’en aurais pleuré. Elle montre Lamartine vieilli. Quel contraste avec le jeune dieu des premières photographies! Quelle différence même avec l'homme mur! C’est une déchéance vraiment. Le poète n’a plus que son grand front puissant, et son regard encore vif, aigu même, amer, où le désenchantement a remplacé le rêve. Les joues lui rentrent, la lèvre supérieure est profondément enfoncée. Il n a plus de dents: ce qui fait que son masque se creuse. Par là-dessus s ajoutent des rides. Il n’a plus de cheveux non plus: seules quelques mèches folles couronnent cette tête, autrefois ornée d’un véritable diadème. Chateaubriand porta beau jusqu’à la fin: il a su vieillir. Mais Lamartine s’est affaissé, enlaidi. Il apparait déçu, fatigué. Les mains longues, négligemment croisées

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sur scs jambes, expriment la lassitude et le dégoût. Ce portrait et navrant. Il n’est que trop véridique, hélas! c'est un Nadar. Vanité des vanités!

. . .J’étais aujourd'hui particulièrement avide de calme au grand air. Les bois m’ont dispensé ces biens infinis, les bois plus beaux que jamais en cet octobre. Leurs feuillages ont la magnificence. Je ne me lassais pas de les contempler. Il y en a de rouge sang, de mauve, de pourpre sombre, d’or, d'émeraude, de lilas, d’orange, de brun mat. J'ai remarqué tout un arbrevert liséré d’incarnat. Toutes ces couleurs sont fondues, harmonisées. J'ai marché en forêt, me grisant de scs baumes, laissant scs silences m’envelopper, m’isoler pour quelques heures de mes habituelles occupations. Je me suis assis sur une falaise, au pied de laquelle coule un ruisseau abondant: de si haut, son onde, profondément encaissée, bordée de pins, paraissait du marbre noir poli, là où elle s’étend en larges nappes tranquilles; ailleurs, elle dégringole sur un lit de pierres grises ou moussues, et j’écoutais scs notes simples, peu variées, mais si musicales, voix de la terre et du temps, cristal sonore. La lune se leva. Entre les faîtes luisait son orbe d’argent. Du côté du nord, les arbres se profilaient solennellement sur un ciel ourlé d’orange. L’on aurait dit des sentinelles rangées en ordre à l'appel de la nuit.

. . . Les journaux de ce soir nous apprennent la mort de Maurice Barrés. Rien n'avait préparé le

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monde à cette nouvelle. A lire les journaux de France et les comptes rendus du Palais Bourbon, le grand écrivain semblait au contraire tout plein de vie, puisqu'il prodiguait encore, tous ces jours derniers, articles et discours. Et le voilà parti à jamais, entré dans l’histoire et dans l'éternité! Je venais justement de finir, dans la Revue des Deux Mondes, son Enquête aux pays du Levant. Ces pages d’un récit, par endroits touffu, et où il semble que l’idée directrice se perde parfois en zigzags d’un caprice exagéré, sont généralement belles comme un chant. Tous les ouvrages de Barrés, au reste, abondent en stances et en échappées lyriques. Dans les derniers chapitres de cette Enquête, il y a un portrait de Jaurès, qui est merveilleux. Et que d’autres morceaux d’anthologie l’on pourrait y découper: ses peintures des Sœurs de Charité, par exemple, son Renan. Je me disais: Barrés doit être satisfait maintenant. Comme Chateaubriend, auquel si souvent on le compare, et comme Lamartine, il a écrit son Epopée Orientale. Pouvais-je me douter que ce grand livre, où le profond sentiment français et catholique sert de trame à la plus intense poésie, allait marquer le terme de sa carrière?

Barrés, est, avec Bourget et Maurras, le maître qui a exercé l'influence la plus considérable sur la génération actuelle. J’ai beaucoup lu ses ouvrages. Je l’ai entendu à la Sorbonne, en Juin 1911, lors de la célébration solennelle en l'honneur du septième centenaire de Dante. Monseigneur Baudrillart avait eu l’extrême amabilité de me faire tenir l’invitation personnelle qu’il avait reçue. En sorte que je me trou-

vais placé aux premières loges, tout à côté des célébrités de la politique et des lettres, qui devaient prendre la parole: M. Millerand, dont le bref discours consista surtout à prôner l'alliance entre l’Italie et la France; M. Bonin Longare, amabassadeur d'Italie, un sénateur italien, professeur à l’Université de Turin; M. Poincaré, dont le débit fut trop rapide, et qui, manifestement, lisait un discours “officiel”; M. Léon Bérard, dont la thèse présentait un réel intérêt d’érudition: il élucida le point de savoir si vraiment Dante était venu à Paris et avait prié dans Saint Séverin. Il conclut à la négative, d’ailleurs avec beaucoup d'élégance souriante. Car Bérard est le type de l’humaniste mondain, par opposition aux “humanistes dévots” de M. Henri Bremond.— Maurice Barrés parla le dernier. Son discours fut, de tous, le plus littéraire, le plus charmeur, et le plus frénétiquement applaudi. Il avait une voix haute, un peu âcre, une voix de gorge, et qui manquait d'agrément et de moelleux. Mais elle portait bien. Et quel style, — imagé, ample, d’un bercement très doux, chargé de poésie souvent vaporeuse, et d’autant plus prenante! L’immense auditoire était soulevé. Quel enthousiasme accueillait les couplets infiniment harmonieux! Un véritable délire éclata avec sa période finale.

Au physique, Maurice Barrés était grand, mince, droit. Il avait un type espagnol très-accentué, cheveux plats, rebattus en bandeau sur la tempe droite, yeux très noirs. Sa physionomie avait une allure à la fois rêveuse et dominatrice, comme de grand oiseau qui plane. Dans son discours, il avait parlé de tous les pays

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où existent des sociétés dantesques, et mentionné particulièrement le Canada. Ce dont je le remerciai, en le félicitant. Il me tendit sa longue main fine. Voilà un souvenir que sa mort si soudaine consacre à mes yeux. . .

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