FRAGMENTS
. . . Ah! si tous les matins étaient comme celuici!
Le soleil est magnifique et doux. Il n’éclate pas. Sa splendeur est équilibrée. Toute chose reçoit une part égale de ses dons. Une sérénité riante est épandue. Le fond du ciel est pâle, presque blanc, mais gai, sans nuage. Pas de vent. Des souffles intermittents et tempérés, qui m’apportent la bonne odeur du sol, des germes neufs, des bourgeons, des sèves en travail, des feuilles près d’éclore.
En entrant dans la chapelle, j’ai trouvé qu’elle embaumait. Il y avait sur l’autel quatre lys vivants. C’était assez pour parfumer discrètement le saint lieu. Et domus impleta est ex odore unguenti . Je n’aime pas les fleurs coupées, et arrangées en gerbes. Elles se fanent si vite. Et, par une étrange association, elles me rappellent la mort. Le parfum d’un bouquet évoque toujours pour moi une image de deuil. L’on en met tant dans les chambres funéraires! L’on en prodigue tellement autour des tombes. Quand la fleur est sur sa tige, que ses racines continuent à puiser dans la terre leur vie lente et mystérieuse, l’impression est toute différente. J'adore respirer son arôme.
Fragments
Lys! lys! vous êtes par excellence la fleur des autels. Car le Christ-Jésus vous a consacrés. Sa parole vous a rendus immortels. Vous appartenez à l’évangile. La liturgie a raison de vous revendiquer pour ses parures. C’est parmi vous que le Bien-Aimé fait paître son troupeau, au dire du Cantique. Vos pétales immaculés sont le symbole de la beauté des Vierges. Et vous avez la grâce des attitudes. Un souffle fait mouvoir votre tige flexible. N’est-ce pas ainsi que l'âme doit s’incliner au vent de l’Esprit?. . .
. . . Ma vie est prise par le travail de pensée. Tout le jour, je demeure penché sur mes manuscrits, sur mes livres. Je ne m’en plains pas, certes. Cela seul m’attache à l’existence, le labeur intellectuel suivi, profond, assidu. En dehors de là, rien ne m'intéresse, absolument rien. S’il me fallait abandonner ou délaisser ma librairie, pour d’autres emplois, si je voyais mes heures les plus précieuses dévorées par ce qui s’appelle l’administration, je crois que j'en mourrais d’ennui. Comment font-ils donc, ceux qui ne lisent pas, qui ne se rafraîchissent pas l'esprit dans un commerce avec les grands auteurs? Pour moi, je ne conçois la vie qu’absorbée par l’exercice de la pensée. Comme elle m’apparaîtrait morne et vide sans cela!
Je ne suis sorti que vers la fin de l'après-midi. Car il faut bien aller prendre un peu l’air. Au reste, ces promenades solitaires ne sont pas du temps perdu. Souvent l’inspiration me vient au cours d’une marche lente à travers les rues paisibles, ou dans les bois
proches. Et la nature est toujours si belle, si charmante, et, sur un fond éternel, si variée dans ses effets! Aujourd’hui, par exemple, vers l’heure du soir, il se donnait une fête dans les hauteurs des cieux. Le soleil, boule pourpre, plongeait rapidement derrière la crête des collines. Des traces de sa chute demeuraient dans l’espace, sous forme de longues traînées violettes ou roses, de laines mauves, d’îles en feu. Quel sort enviable, s’en aller ainsi, s’évanouir à l’horizon du monde, en semant des fleurs, en faisant éclore un parterre infini de pétales aux nuances les plus délicates, s’ensevelir dans un linceul aux couleurs de lis et de lilas! Manibus date lilia pletiis! . . .
. . . Vidi turbam rnagnam. Les élus se présentent aux yeux de saint Jean en foule absolument innombrable, — les élus, non pas les anges, car les commentateurs nous disent que ce texte de l'Apocalypse doit être entendu des humains glorifiés. La sanctification ici bas, prélude et condition essentielle de la gloire céleste, est-elle chose aussi difficile qu’on le pense, et presque impossible? Est-ce un privilège seulement réservé à une élite, soigneusement triée sur le volet? Tous les chrétiens n’y sont-ils pas au contraire appelés? Estote perfecti, a dit le Divin Maître. Parole d’un caractère universel. Large invitation adressée à tous les rachetés. Plus qu’une invitation: un ordre. Le ton est impérieux: soyez. Si la perfection était quelque chose d’à peu près inaccessible, si ce n’est à de rares initiés, comment le Sauveur en aurait-il fait une
Fragments
obligation générale? Aurait-il manqué de psychologie? Il y a une autre expression du Christ: haec est autem voluntas Dei, sanctificatio vestra. Or, la volonté divine ne peut avoir qu’un objet pratique. Si ce qu’elle nous propose est hors d’atteinte à nos moyens, n’est pas à la mesure commune, la voilà donc rendue vaine. A preuve que la sainteté n’est pas un état exclusif, dans lequel s’insère une infime minorité, c’est précisément le spectacle que saint Jean a vu dans une extase: turbam quarn dinumerare nemo poterat. Le ciel n’a rien d’aristocratique, en ce sens qu’il ne s’ouvre pas seulement aux âmes extraordinaires dont la vertu a éclaté ici-bas. Tous y ont accès, ou du moins tous sont invités à y entrer, comme à ce banquet dont parle la parabole évangélique. Et parmi la foule des élus, le plus grand nombre s’est sanctifié dans le secret. Dieu seul a contemplé la beauté de leur âme, comme Lui seul pouvait la couronner de gloire. Même quand la vertu des saints s’est manifestée, ce qui en jaillissait au dehors n’était qu’un pâle reflet de la réalité intérieure.
Saint Thomas nous dit que la sainteté implique deux qualités principales, à savoir, d’abord: munditia , c’est-à-dire la netteté de l’esprit, du cœur, de tout l’être.
C’est la traduction du mot grec: ayios, sans terre, sans alliage, sans souillure. Sanctus, quasi sanguine tinctus. Sous l’Ancienne Loi, celui qui était aspergé du sang de la victime expiatoire était considéré comme lavé de ses tâches. Ce rite était un symbole de l’avenir, l’ombre de la vérité. Pour acquérir cette netteté sans
laquelle il n’est pas de sanctification, il faut que l’âme soit teinte du sang de la Victime Eternelle. Cette opération s’accomplit par les sacrements. Le sang rédempteur du Christ coule jusqu’à nous par l'intermédiaire de ces signes visibles. Les sacrements, est-il si difficile de les recevoir? Est-ce qu'ils n’abondent pas? Est-ce qu’ils ne sont pas à la portée de tous? Qu'est-ce qui peut donc empêcher les fidèles de venir se baigner dans leurs flots purificateurs? C’est là que se lavent les iniquités. Là que le cœur et l’esprit se revêtent de clarté totale. — L’autre qualité qu'implique la perfection morale, est: firmitas. C’est-à-dire que l’âme, une fois unie à Dieu, participant de sa lumière et de sa vie, doit se tenir fermement attachée à son objet. Pureté, dans le sens le plus étendu, fermeté par laquelle l’âme résiste aux caprices des passions, et s’enracine de plus en plus profondément dans le sol sacré. . .
"Seigneur! Seigneur! donnez-nous des saints!" s’écriait Lacordaire. "Notre monde ébranlé penche vers de grands abîmes." "Il n’y a qu’une tristesse, dirai-je avec Léon Bloy, c’est de n’être pas des saints."
. . . Profitant de l’un des derniers beaux jours, je suis allé à la campagne, au bord d’un lac, où j'ai passé deux heures. J’aime tant les champs et les bois, le miroir mobile des eaux. Je voudrais vivre au sein de la nature. Elle est vivante et pacifiante. Les matins et les soirs y ont des charmes infinis. Et les nuits, ah! comme elles y sont belles, pleines de souffles embaumés. Pourquoi n’ai-je pas ma maison dans une
Fragments
solitude agreste? Dire que pas un pouce de terre ne m’appartient de tous ces immenses espaces que mon regard embrassait! Que d’énigmes dans ma vie! Où est la juste distribution des biens?. . . Mon Dieu, pardonnez-moi cette parole. Elle est impie. Ne m’avez-vous pas donné avec une générosité sans mesure? Cette intelligence, que vous conservez claire et forte, ce cœur, que vous rendez capable d’élans vers vous. Par-dessus tout, le sacerdoce, et l’offrande auguste que cette dignité me permet de vous faire chaque jour. . .
Le lac était calme. Une glace lumineuse. Parfois, un petit frisson y courait; ou bien une ondulation légère. Alors, c’était comme une moire. J’ai cueilli des branches de chênes, encore garnies de leurs feuilles si diversement nuancées par l’automne: rouge vif, ou couleur poussière, ou marron. Les unes sont mates. D’autres lustrées. Il en est qui ressemblent à du cuir. J’ai fait tout un gros bouquet de ces dépouilles d arrière-saison, et je l’ai emporté avec moi. . .
. . . Depuis quelques jours, je soupirais après les grands bois de la Source. J y suis allé, au commencement de la soirée. Comme j’en approchais, un grand bruit m’a accueilli, le tonnerre des eaux fraîchement libérées de leur couche de glace. Le ruisseau débordait des neiges fondues. Quelle puissance dans son cours, ainsi augmenté de toute cette substance! La dernière fois que je l'avais vu, c’était en janvier. Il était alors recouvert d’un épais linceul. Je pouvais 1 entendre
couler avec mystère. Aujourd’hui, et bien que l’hiver soit loin d’être fini, plus rien pour m’empêcher de l’admirer dans son déchaînement. Avec quelle neuve énergie sa large nappe étreignait le pied des falaises bordées de glaçons! Je me suis assis sous les pins. C était la chute du soleil, là-bas, derrière le rideau sombre de la forêt. Le ciel était tendu de pourpre. Sur ce fond de velours les arbres se profilaient avec majesté. Pas un souffle, pas un cri d’oiseau, rien, rien dans l’air immobile. Toute vie était comme suspendue. Seulle la musique du torrent s’élevait dans le silence des choses. Parfois, très loin, un aboiement de chien, un roulement de char, tout cela atténué par la distance, incapable de troubler le profond recueillement dans lequel ici tout s’enveloppait. Du sol s’exhalait cette senteur si particulière provenant des dépouilles de l’automne. Sur le faîte des pins, les étoiles vinrent poser comme un diadème. Un astre errant s’abîma dans l’espace. . .
Abbaye de***
. . . Me voici dans une solitude sacrée. Endroit élu pour une récollection spirituelle. Je ne me rappelle jamais sans douceur les impressions religieuses que j ai goûtées ici autrefois. Notre Seigneur m’y a parlé. Mon âme a senti son attouchement. J’y suis revenu me mettre sous sa direction plus immédiate, consulter sa volonté sur moi, le prier de me faire la grâce de 1 accomplir. Je vieillis. Ma vie s’écoule rapide. Je descends le versant qui mène à la tombe. A certains
Fragments
signes qui ne trompent pas, je m’aperçois que je ne suis plus jeune. Le sang afflue plus lentement au cœur. Bientôt, je serai compté au nombredes vieillards. Il est temps de me préparer à l’échéance fatale. Elle viendra, pour moi comme pour tous. Je n’en connais ni le jour ni l’heure. Je ne sais sous quelle forme elle se présentera. M’atteindra-t-elle soudainement? Me laissera-t-elle me consumer à petit feu? Une seule chose est certaine, c’est que le terme de ma course est marqué dans la pensée de Dieu, aussi bien que la façon dont il se produira. Dès maintenant, je veux dire la parole de mon Sauveur: In tnanus tuas. . . Lorsqu’on est jeune, l’on ne songe guère à apprécier la vie à sa valeur réelle. Un fils de riche ne compte pas avec l’argent. Comme il en a à profusion, il lui semble que jamais son trésor ne s’épuisera. Ainsi de nos jours, quand on en cueille la fleur. On les dépense avec toute l’insouciance d’un prodigue. Ils sont apparemment si pleins, si nombreux. A mon âge, j’éprouve un bien autre sentiment. Il n’y a plus à jouer avec le temps. Je vois comme il est précieux, comme il importe de bien l’employer. Il m’échappe chaque jour, il fuit comme l’eau que la main voudrait en vain retenir. Sans doute, à quelque étape que l’on soit, il est insensé de s’appuyer sur l’avenir. Mais l’homme réfléchit si peu. Il lui est si naturel de croire au lendemain. Et pourtant, rien de plus problématique. Si le jeune homme est excusable de se livrer à de vastes pensers, je ne le serais pas, moi. Car j’ai déjà un long passé. Il me reste beaucoup moins d'années à vivre que
je n’en ai vécues. Alors, il faut en profiter pour bien réfléchir à l’unique chose nécessaire. . .
Neuf heures du soir.
. . . Tout repose dans l'antique abbaye. Les moines sommeillent sous l’aile de la Vierge. Ils l'ont saluée tout-à-l’heure par le sublime Salve, chanté sur un mode si doux. Et ils sont allés dormir, pour se lever avant l’aurore, où ils recommenceront à psalmodier les louanges de leur Mère. Car c'est par là toujours que prélude l'office divin, chez les Cisterciens, si ce n’est le soir, où leur dernier cantique est pour Marie. Religion monastique, que tu as de délicatesses! Quel symbolisme est enclos dans la liturgie!
. . . Les grands bois, tout autour du domaine, sont aussi endormis. J’entends seulement le cri des grillons dans les herbes. Un quartier de lune brille, d’où coule sur la forêt, occupant le sommet de la colline, un mince filet crème. . .
... Ce matin, de ma fenêtre, je regardais un bon vieux moine convers ratisser les allées du petit cimetière qui s’étend sous l’abside de l’Abbatiale, tondre les pelouses, sarcler les lits de fleurs grandes écloses sur les tombes, voir à ce que tout soit bien propre, bien à l’ordre, dans l'enclos des morts. Il y allait avec entrain, il semblait faire sa besogne avec amour. Quelles pensées ruminait-il? En voyant la fosse toujours creusée à l’avance dans les cimetières de Trappistes, qui sait s’il ne se disait pas qu’elle serait
Fragments
peut-être la sienne? L’idée de la mort n’a rien d’effrayant pour ces religieux, qui s’y préparent toute leur vie. Elle doit plutôt leur apparaître comme une délivrance. Quelle sécurité ils éprouvent, à son approche! Comme ils l’accueillent avec joie et courtoisie! Pour eux, c’est l’heure de la moisson. . . Ce petit cimetière, il est rangé et fleuri. Même dans la mort sont observées les distinctions et la hiérarchie monacales. Les clercs et les prêtres sont séparés des convers. Les familiers, ou les prêtres amis qui ont demandé à venir dormir leur dernier sommeil à l’ombre du cloître, ont leur place à part. Comme c'est beau, cette permanence de l’ordre. Pas de confusion, jamais. Les distances sont maintenues entre les diverses catégories. Sur chaque tombe, une croix blanche, uniforme pour tous, une croix de bois, avec une inscription portant le nom du religieux, la date de sa mort. Pour les religieux de choeur, l’inscription est en latin; pour les frères convers, elle est en français. Et des fleurs, des fleurs sur chaque tertre. Des couleurs et des parfums, des abeilles qui butinent dans les corolles, des oiseaux qui chantent, qui préludent à la résurrection et à la vie. . .