‹ MiscellanéesChapitre 9 sur 31 · MONSEIGNEUR DE CHEVERUS · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR DE CHEVERUS

UNE LETTRE INEDITE

Etant de passage à Boston, l’autre jour, j’eus la curiosité d’entrer dans la Old State House. Ce n’était pas la première fois que je visitais cette relique d’histoire. J’aime à y venir, quand, au cours de mes voyages dans la capitale, il me reste une heure ou deux de temps libre. Cet édifice est en effet intéressant, intéressant par son architecture et sa décoration, — tout à fait de l'époque — plus encore par les souvenirs qu’il suscite: c’est là, en effet, que, selon une inscription que l’on lit dans l’une des salles, est né l’enfant promis à un si grand avenir: The child Independence.

The Old State House est devenue une sorte de musée archéologique, entretenu avec un soin passionné parla Bostonian Society, qui y a ses bureaux et qui y tient ses séances, dans la salle dite du Conseil, toute pleine de grandes ombres. Les gouverneurs royaux y ont siégé — je n’ai pu m’empêcher de frémir en songeant que William Shirley avait tramé dans ces murs ses plans infâmes contre les pauvres Acadiens — ; mais le souffle de la liberté naissante a épuré l’atmosphère de cette chambre consacrée par la mémoire de Washing-

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ton, de Lafayette, de Benjamin Franklin et de tant d’autres héros à l’antique. Les souvenirs coloniaux qui s’y rattachent s’évanouissent en quelque sorte devant les gestes simples et augustes accomplis ici par les pères de la confédération américaine.

Parmi les objets de toutes sortes que la piété des Bostoniens, si respectueux des choses de leur passé, a entassés dans les autres pièces de cet édifice — car la salle du Conseil est d’une simplicité vraiment républicaine, l’on n’y voit que quelques fauteuils du temps, — vieilles faïences, armes rouillées, débris de navires, estampes, etc., — j’ai découvert, sous une vitrine, une collection d’autographes dont le plus précieux et le plus intéressant pour moi était une lettre de Monseigneur de Cheverus. A ma demande, le gardien de ces trésors voulut bien sortir ce document de la vitrine, me le tendre et me permettre d’en prendre copie. Avant de le reproduire, il ne sera pas inutile de rappeler brièvement la carrière de l’illustre prélat qui 1 a écrit et signé.

Jean-Louis Lefebvre de Cheverus naquit à Mayenne (France) le 2.8 janvier 1768. En vertu d’une dispense particulière, il fût ordonné prêtre à l’âge de vingt-trois ans, en 1790. Nommé chanoine du Mans, puis vicaire et peu après curé à Mayenne, il refusa de prêter le serment à la constitution civile du clergé, ce qui lui coûta sa paroisse et mit sa vie en grand danger. Traqué comme tant d’autres confesseurs de la foi, il réussit à gagner l’Angleterre sous un déguisement. Une lettre d’un de ses anciens professeurs au Séminaire, l’abbé François-Antoine Matignon, qui s’était réfugié

à Boston où il y exerçait le saint ministère, décida l'abbé de Cheverus à venir en cette même ville où il arriva le 3 octobre 1796. Le 8 avril 1808, il était nommé premier évêque de Boston; à cause du retard des Bulles, il ne fut cependant consacré que le 1er novembre 1810. Ses immenses travaux apostoliques ayant considérablement affaibli sa santé, souffrant de la rudesse du climat, il demanda à rentrer en France. Le Saint-Siège agréa son désir si légitime, et en 182.3, le 15 janvier, après zy ans de dur labeur en Amérique, transféra Mgr de Cheverus au siège de Montauban; puis, le 30 juillet i8z6, au siège archiépiscopal de Bordeaux. Nommé pair de France par Charles X, Mgr de Cheverus fut créé cardinal le 1 février 1835. Il mourut le 19 juillet 1836. Les vingt-sept années de son séjour a Boston furent pour Mgr de Cheverus les plus fécondes de sa vie. Il s’y dépensa sans compter pour le bien de ses ouailles si mêlées; il s’occupa activement des missions sauvages, et parla distinction et la simplicité de ses manières, non moins que par la sainteté de sa vie, se fît des admirateurs et des amis même parmi les protestants. L’abbé de Cheverus acceptait d’aller prêcher et faire de la controverse dans les temples. Ce genre de ministère opéra quelques conversions; mais il eut surtout pour effet de ruiner les préjugés entretenus contre le catholicisme dans ce milieu si profondément puritain. Aussi, lorsque l’abbé entreprit de bâtir une église qui devint la première cathédrale de la Nouvelle-Angleterre, protestants comme catholiques voulurent apporter leur contribution à cette entreprise. C’est le célèbre

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architecte Charles Bulfinch — l’architecte du capitole — qui se chargea gratuitement, par amitié pour le bon curé, et comme gage de la sympathie de ses coreligionnaires envers une oeuvre catholique, de dresser les plans de cet édifice qui s’élevait coin des rues Franklin et Devonshire. L’église, dont on voit de bonnes estampes dans ce même musée de la Old State House, était de style roman. Elle fût dédiée sous le vocable de Sainte-Croix — Holy Cross. — Ce vocable s’est perpétué: l’église-cathédrale de Boston a toujours gardé ce titre. Quant à la modeste mais élégante chapelle élevée par les soins du premier évêque missionnaire, elle a depuis longtemps disparu pour faire place aux monuments du "progrès moderne." Cependant les hauts édifices qu’on lui a substitués portent le nom de "cathédral building." Ce nom est tout ce qui rappelle, dans ce quartier d’affaires, un souvenir cher non seulement à la religion mais à l'histoire. C’est quelque chose; mais n'eût-il pas mieux valu conserver la chapelle même? Et n’est-il pas bien regrettable qu’on l’ait ainsi sacrifiée? Non loin de l’endroit où elle s'élevait, subsistent des reliques d’un autre temps et qui n’avaient pas plus de titres que celle-ci à échapper à la dévastation: nous voulons parler de la Old South Church, sur la rue Washington, et de la King s Chapel, sur la rue Tremont. Elles aussi pouvaient paraître entraver la fureur mercantile qui sévissait dans cette partie de l’ancien Boston; des esprits pratiques ont sans doute estimé qu’elles occupaient un espace que réclamaient des fins plus utiles. Cependant, elles sont toujours au même lieu, comme une affirmation de

l'antique foi puritaine. Et ce ne sont pas les amateurs de pittoresque qui se plaindront de la présence, parmi tant de choses laides ou banales, de ces témoins du passé. Pourquoi donc faut-il que l’on n’ait pas été aussi respectueux envers la première église catholique de Boston? Ayant été dessinée par un artiste tel que Bulfinch, elle ne devait pas manquer d'avoir une distinction de lignes qui lui méritait de vivre. L'estampe que j’en ai vue semble bien le prouver. En supposant que son caractère artistique ait été assez ordinaire, il lui restait d’ailleurs suffisamment de signification historique et de valeur morale pour qu’on eût dû l’épargner. Elle avait la vertu d’un symbole; elle disait ce que la France religieuse avait fait, la première d’entre les nations, pour le bien des âmes et l’expansion du catholicisme, en ce coin d’Amérique; et c’est pourquoi je ne me console pas de sa disparition.

Des œuvres matérielles accomplies par Mgr de Cheverus, si la plus importante a péri, il en subsiste une qui est bien touchante, et qui nous montre en quelque sorte à nu le grand cœur de cet évêque: il s’agit de la petite chapelle Saint-Augustin, située sur la rue Dorchester, dans South Boston. Voici à quelle occasion elle fût construite: quand l’abbé Matignon mourut en 1818, son corps fut enterré dans le "Granary burying ground,” cimetière qui a été religieusement conservé, en pleine rue Tremont, à deux pas du Capitole, et où l’on vient comme en pèlerinage visiter des tombeaux dont quelques-uns sont historiques et déchiffrer les vieilles épitaphes tombantes. Mais Mgr de Cheverus avait trop aimé ce prêtre, il lui

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devait trop de gratitude pour ne pas honorer sa sépulture. Aussi acheta-t-il quelques arpents de terre en un endroit où devait se développer le faubourg le plus dense de tout Boston, et qui n’était alors qu’un vaste plateau habité par à peine une quarantaine de familles. En cette solitude bornée par la mer, et qui devait si vite et si abondamment se peupler, il fit ériger une sorte de chapelle-mausolée destinée à abriter les cendres de son compagnon d’exiletd’apostolat. C’était en 1819. Le nom de Saint-Augustin fut donné à cette chapelle, en l’honneur du Père Parisey, un augustinien, qui avait contribué largement à recueillir les donations qui avaient permis de la bâtir. Elle fut quelque peu agrandie en 1833, sans que cette addition ait défiguré la partie primitive, parfaitement reconnaissable, et d'un cachet si distinct. L’architecture en est gothique: c’est un joli spécimen de cet art si français dans ses origines, et qui a subi des transformations en émigrant en Angleterre et en Allemagne, transformations pas toujours heureuses. Charles Bulfinch a-t-il dressé également le plan de cette chapelle? Ce qui est certain, c’est que nous avons là une relique aux lignes simples et pures, probablement le plus vieil exemplaire de gothique qu’il y ait dans Boston. Fasse le ciel que les hommes n’aillent pas démolir à son tour cette chose doublement précieuse, et par ses souvenirs et par sa physionomie! Il n’importe après tout qu’il subsiste si peu de témoignages tangibles des longs labeurs apostoliques, en ce milieu, de Mgr de Cheverus. La vraie religion est esprit et vie. ‘L’heure vient, et elle est déjà venue,

où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité,” a dit le Divin Maître. Le premier évêque français de la Nouvelle-Angleterre a travaillé les âmes qui lui étaient confiées; il a posé en elles des assises inébranlables; et c’est sur ce fondement immatériel que s’est élevée la véritable maison de Dieu, laquelle est devenue l’édifice aux proportionspuissantes que nous admirons aujourd’hui. Le premier missionnaire a jeté en terre le grain de senevé qui s’est développé en un grand arbre, et les oiseaux du ciel se reposent sur ses branches. La France était présente au berceau de la République américaine; c’est même son concours qui a hâté son éclosion. Tandis que ses vaillants soldats tiraient l’épée au profit de la jeune et tendre liberté, ses apôtres semaient sur ce sol nouveau les germes de la foi catholique et y préludaient, par le zèle de leur parole et les exemples de leurs vertus, aux triomphes futurs de la sainte Eglise. Entre tous ces pionniers de l’Evangile du Christ, Monseigneur Jean-Louis Lefebvre de Cheverus tient le premier rang; dans l'organisation du règne de Dieu sur ces rivages, il a eu une part considérable, la meilleure peut-être, laquelle ne lui sera pas enlevée.

Voici maintenant la copie de la lettre dont nous avons parlé.

Elle est sur feuillet unique, lequel porte au verso (l’on ne se servait pas encore d’enveloppes en ce temps) l’adresse suivante:

Monseigneur de Cheverus — Une Lettre Inédite

A Monsieur

Monsieur Le Saulnier, curé

de Montréal,

à Montréal

Favour of Mr. B. Gleason

"Boston, ce 2.1 juillet 1821

Monsieur et digne ami

Mr Benjamin Gleason homme de lettres, astronome, etc., et d' un caractère respectable va à Montréal et à Québec. Il désire voir le collège, séminaire, etc. Je le recommande à vos bontés et à celles du cher abbé Desjardins à Québec. Je serai peut-être à Montréal avant lui.

Je suis avec un tendre respect,

Votre dévoué serviteur,

Jean, évêque de Boston"

Quelques détails sur les personnes concernées dans cette lettre compléteront la petite étude à laquelle elle a donné lieu. Elle était donc adressée à un autre émigré français, l’abbé Candide-Michel Le Saulnier, P. S. S., né à la cour des Ausy, diocèse de Coutances, en Normandie, le 26 mai 1758, ordonné prêtre le 21 septembre 1782. M. Le Saulnier arriva au Canada le 24 juin 1793, fut nommé en 1794 curé d’office à Montréal où il décéda le 5 février 1830 à 72 ans. Il avait succédé à M. Latour-Dézéri comme curé de Montréal.

Par ses moyens, il contribua plus que personne à la construction de la grande église paroissiale de Notre- Dame. Le M. Desjardins dont il y est question s’appelait Louis-Joseph, ordonné le 2.0 septembre 1788, et arrivé au Canada le 2.6 juillet 1794. Fut missionnaire à Bonaventure, cette même année; à la Baie-des- Chaleurs, en 1796; à Tracadie, en 1800; en 1801, il était nommé vicaire à Québec, et en 1805, curé d’office de Québec. En 1807, il assumait les fonctions de chapelain de F Hôtel-Dieu de Québec; il se retira du ministère en 1836, et mourut le 31 août 1848, à l’âge de 82. ans et demi; il fut inhumé dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu de Québec. (Nous empruntons ces détails biographiques à Tanguay.)

MM. Le Saulnier et Desjardins étaient donc de ces prêtres français que la Révolution avait chassés de leur pays. Mgr Jean-François Hubert (1739-1797) s’était grandement intéressé au sort de ces vénérables émigrés, dont la liste s’était ouverte avec un autre abbé Desjardins, Philippe-Jean-Louis, qui arriva au Canada le 3 mars 1793 et y demeura jusqu’en 1802.. L’admirable document où Mgr Hubert formule les dispositions propres à assurer l’avenir de ces réfugiés, tant prêtres que laiques, est du 16 avril 1793. Cette pièce, rédigée pour être soumise à l'approbation du gouverneur, est l'une des plus belles choses de notre histoire.

Quant à ce M. Benjamin Gleason, porteur de la missive épiscopale, et que Mgr de Cheverus qualifie “d'homme de lettres, astronome, etc.’’, les renseignements n’abondent pas à son sujet. Voici cependant ce

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que nous avons pu trouver, après beaucoup de recherches. Dans le Dictionary ofbooks relating to America, par Joseph Sabin (New York, 1875, vol. VII, p. 183), il y a ceci:

Gleason, B-' Anniversary oration. . . Charlestown, July 5, 1819. By Benjamin Gleason, Esq.-

Charlestown, T. Green, 1819- 8vo. pp. 16.

Gleason: An oration. . . in Wrentham, February zz, 1800, in memory of Geo. Washington, By Benjamin Gleason. Wrentham, Printed by Nathaniel and Benjamin Heaton, 1800- 8vo. pp. 31.

Gleason-' An oration on the anniversary of American Independence. Pronounced before the Senior Class of Rhode Island College, in College Chapel, July 5 th , i8oz. By Benjamin Gleason. Boston, Monroe & Francis, i8oz.

Ce Benjamin Gleason, appelé “homme-de-lettres,” était donc surtout un orateur de circonstance, à en juger par les œuvres ci-dessus mentionnées. Tout son bagage littéraire se compose de discours d’occasions, patriotiques et. . . maçonniques. Nous voyons en effet, au même endroit, toujours sous son nom: “oration before St. Paul' s and Union Lodges,

Montreal, J une 14, 18 iz, and other Masonic addresses .” Il était donc déjà allé à Montréal en i8iz, pour y parler devant les loges. Quand il se préparait à y retourner en i8zz, et à pousser une pointe jusqu’à Québec, c’était avec “le désir de voir le collège, le séminaire, etc. . .” Et c’est à cette fin qu'il avait demandé à Mgr de Cheverus une lettre de recom-

mandation pour ses amis de là-bas. Gleason était-il devenu catholique? Rien ne l’indique, et nous ne le croyons pas. Mais il était en bonnes relations avec le grand évêque français. Dans ses contacts avec un véritable apôtre doublé d’un gentilhomme, il avait sans doute été à même de voir de près et d’apprécier le “catholicisme en action"; aussi, devant faire à nouveau le voyage du Canada, il voulait, cette fois, profiter de l’occasion, pour connaître d’autres prêtres français, de la trempe de celui qu’il avait appris à admirer à Boston, et pour y étudier les oeuvres qu’y avait crées cette même église romaine, envers laquelle il ne pouvait s’empêcher de professer du respect, et sans doute de la vénération, depuis qu'il l’avait approchée en la personne de l’un de ses plus augustes représentants, — Mgr Lefebvre de Cheverus.

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