NICOLAS ZINGARELLI
Depuis quelques années nous avons vu s*éteindre successivement la plupart des célébrités artistiques qui, à divers titres , ont illustré la fin du dix-huitième siècle et le commencement du dix-neuvième. Encore un peu de temps, et tous ces grands noms dont nous avons dans notre enfance chanté avec tant d'autres les glorieux triomphes auront entièrement disparu. Heureux ceux que le moment suprême n'a pas surpris dans le délaissement et la misère ; plus heureux encore ceux qui n'ont pas connu la situation si cruelle pour les vieux artistes de survivre à leur propre gloire et de se voir morts à leur art avant de l'être au monde : idée fatale qui
( 223 ) souvent précipite la fin d'hommes du mérite le plus distingué, qui, n'ayant pas la force d'en appeler à la véritable postérité, regrettent de n'être pas tombés au beau temps de leur gloire. Il s'en trouve toutefois que le courage n'abandonne pas et dont la verte vieillesse se montre jusqu'à la fin active et productive; ils ne cessent de composer et d'enseigner qu'au moment où leurs facultés successivement affaiblies se sont complètement éteintes ; ils meurent au champ d'honneur ; car il en est un aussi pour les artistes. Tel a été l'illustre doyen des compositeurs de musique, le dernier dépositaire des grandes traditions de l'ancienne École napolitaine, Zingarelli, dont la longue carrière, illustrée par tant de talents et de vertus, honora également son art et sa patrie.
Né à Naples le 4 avril 1752, Niccola Antonio Zingarelli était l'aîné des quatre enfants de Riccardo Tota Zingarelli, professeur de chant, et de Teresa Ricci ; des deux frères de Nicolas, l'un professa le chant comme son père, et l'autre mourut contre-bassiste au théâtre San-Carlo; leur sœur vécut jusqu'à un âge avancé sans s'être mariée. Tous sont morts sans enfants, en sorte que la famille est aujourd'hui entièrement éteinte. Richard Zingarelli joignait à la profession musicale l'emploi de cow/)mtisîa (1) du conservatoire de Santa-Maria di Loreto ou deir Oreto (2); aussi lorsqu'il mourut en 1759,
(1) C'est-à-dire contrôleur ou teneur de livres.
(2) Voyez plus haut, p. 179.
son fils, âgé de sept ans , ful-il admis sans difficulté parmi les élèves. On sait que ces écoles de charité, connues sous le nom de Conservatoires, étaient des établissements aussi pauvres et aussi mal administrés qu'il est possible de l'imaginer, que les enfants y étaient mal nourris, mal vêtus et mal élevés , mais admirablement enseignés quant à la musique. Il y avait alors à Naples trois et même quatre écoles de ce genre : Santa-Mariay I Poveri di Gesù Cristo, S.-OnofriOy et La Pietàdè' Turchini.
La plus célèbre et la plus nombreuse où étudia le jeune Nicolas se trouvait sous la direction de Fedele Fenaroli ou Finaroli, auteur d*un ouvrage élémentaire qui sert encore à l'étude de la composition (1). Sous ce maître il apprit le contre-point, aussitôt qu'il connut les éléments de la musique, et le violon qu'il avait choisi d'après la règle qui astreignait tout élève du Conservatoire à connaître un instrument. Ses plus illustres condisciples fu-
(1) Partimenti ossia hasso numerato. La meilleure édition a longtemps été celle que M. Imbifco a publiée à Paris, il y a vingt ans; elle est accompagnée d'une traduction française. L'éditeur a refondu dans le corps de l'ouvrage un opuscule du même Fenaroli, publié à Naples sous le titre de Regole muskali^ qui offre les règles les plus essentielles de l'harmonie et de l'accompagne ment, selon la méthode de Durante. Cette édition, fort soignée de tout point, a été dédiée à Zingarelli. Depuis, M. Louis Rossi, compositeur à Turin, en a publié une autre à laquelle il a réuni un Traité d'harmonie qui lui appartient en propre. Voici le litre
rent Niccolô Giordanella, elTimmorlei Domenico Cimarosa. Ni ceux-ci, ni d'autres ne surpassaient Zingarelli dans son ardeur pour l'élude du contrepoint; il ne se donnait aucun repos, s'occupant sans relâche décomposition, à tel point que durant les» vacances, lorsque Fenaroli allait passer quelque temps à la campagne, l'enfant, bravant les chaleurs du jour, se rendait à pied à Ottajano , distant de Nnples d'environ quinze kilomètres, pour soumettre à son maître quelque fugue ou autre pièce nouvellement écrite.
On sait du reste que les professeurs de l'ancienne École de Naples se bornaient à faire opérer les élèves sous leurs yeux sans trop chercher à motiver les préceptes ni à entrer dans de longues explications; ils aimaient mieux laisser indécis certains points de théorie que d'étourdir les commençants par un vain bavardage scientifique, auquel le plus souvent on ne saurait dire lequel comprend le moins du maître ou de l'élève; ils habituaient surtout leurs
entier de l'ouvrage : Partimenti ossia hasso numerato dcl célèbre M° Fedele Fenaroli e Trattato d'accompagnametito di Luigi Rossi. Il tutto forma un complesso di dottrina armonica teorico-pratica fondata sulle basi délia scuola di Napoli. Cette édition est assurément celle où l'on peut le mieux étudier les principes de la bonne École, parfaitement exposés dans le travail de M. Rossi, qui, déplus, a donné le soin le plus attentif à obtenir dans le travail de Fenaroli une correction parfaite, si rare dans les morceaux chiffrés. On lui doit aussi une excellente édition des Basses du père Mattei; voyez plus loin la Notice relative à ce dernier.
disciples à écrire purement et naturellement, et personne n'ignore combien cette méthode leur réussissait.
Cependant, Zingarelli dont l'esprit était actif et pénétrant, peu satisfait d'avoir vu beaucoup de questions éludées par son maître, se mit sous la direction d'un certain abbé Speranza, ancien élève de Durante, qui passait pour un profond théoricien; il espérait en obtenir des éclaircissements sur les obscurités théoriques que l'enseignement tout pratique de Fenaroli avait laissées dans son esprit. La méthode d'enseignement du nouveau maître offrait une singularité qu'il est utile de faire connaître; il faisait écrire trente airs différents sur les mêmes paroles, permettant à l'étudiant de changer le mode et la mesure, mais non de s'éloigner du sens indiqué par la poésie, a La chose est praticable, dit Carpani, puisque trente compositeurs peuvent écrire chacun un air sur les mêmes paroles sans s'éloigner du sens qu'elles indiquent, et sans que pour cela aucune des trente mélodies se ressemble (1). » Mais tirer de la même tête trente thè-
(1) Haydine lettera terza. L'épreuve a été faite vers 1810, et l'on a imprimé à Vienne une petite pièce de vers de Carpani lui-même, mise en musique par plus de cent compositeurs. J'ai tenté, en 1838, de la renouveler à l'occasion de l'iiicendie d'un marchand de musique de Paris; la collection des airs ainsi composés eût été vendue à son profit ; personne n'a répondu à l'appel. Les musiciens français devaient en effet mal comprendre un travail de cette nature.
( 227 ) mes différents "Sur un sujet unique, l'épreuve est, il faut l'avouer, des plus scabreuses. Quoi qu'il en soit, l'abbé Speranza ne put répandre une bien viv© lumière sur ces ténébreuses théories qui importunaient si fort l'esprit philosophique de Zingarelli. C'était, du reste, un homme fort instruit, et il inspira au jeune élève le goût de la littérature, que celui-ci n'a pas cessé de cultiver jusqu'à sa mort.
Avant sa sortie du Conservatoire, Zingarelli avait composé un intermède intitulé* Quattro pazzi^ qui fut exécuté par les élèves et applaudi par les maîtres. En même temps il écrivait un morceau de musique d^église, dont le style grave et soutenu réunissait tous les suffrages. Chose singulière pour un jeune compositeur, malgré ces succès d'école , et malgré l'habitude d'écrire acquise par plus de dix ans consacrés à l'étude du contre-point, il ne parut point pressé de travailler pour le public. Il se mit à donner des leçons de violon, et s'étant établi à Torre Annunziata, il y resta plusieurs années chez un riche particulier aux fils duquel il enseignait la musique ; vers le même temps il devint maître de la duchesse de Castelpagano qui prit à lui un vif intérêt, et s'efforça de produire ses talents dans le monde.
Ce fut sans doute cette dame qui lui facilita les moyens de faire exécuter au théâtre San-Carlo sa cantate de Pigmalione^ chantée en 1779; l'auteur avait alors vingt-sept ans. Deux années plus tard il donna sur le même théâtre Montezuma, qui parut
le 13 août 1781, el n'obtint point de succès : il est inutile d'attribuer cette chute à la médiocrité des chanteurs et de l'orchestre qui alors étaient constamment, àNaples, les meilleurs de l'Europe ; elle vint tout simplement de ce que ce premier ouvrage était écrit avec une sorte de prétention scientifique difficile à goûter en Italie, mais qui fut approuvée par Haydn et par toute l'Allemagne lorsque Montezuma se fut montré sur le théâtre de Vienne.
Zingarelli quitta dans la même année sa ville natale dont il devait rester longtemps éloigné, et se rendit à Milan où il fît paraître, en 1785, sur le théâtre de la Scala, l'opéra d'Aîsinda qui obtint un grand succès. 11 y avait employé ce style noble, simple et régulier dont jamais il ne s'écarta depuis, et qui fit accueillir avec tant de faveur quantité d'autres ouvrages représentés d'abord en Italie, et surtout à Milan, pendant le long séjour qu'y fît à deux reprises le compositeur; reçus avec enthousiasme dans toute la Péninsule, ils n'étaient pas moins bien accueillis en Allemagne, en Angleterre et en France. Après avoir donné la cantate de Telemaco ei J/igenia in AuUde à Milan, en 1786, et à Mantoue Anligone, en 1787, il quitta la Lombardie. Les succès récemment obtenus à Paris par Piccinni et Sacchini engagèrent Zingarelli à répondre à l'appel qu'on lui faisait pour s'y rendre, et écrire avec Marmontel un ouvrage pour l'Académie royale de Musique. Le compositeur arriva dans la capitale au
moment où se manifestaient les premiers symptômessérieux d'une révolution imminente; il reprit son dernier ouvrage en le refaisant pour la scène française; reçu en 1788, cet opéra fut joué pour la première fois le 30 avril 1790; il obtint peu de succès, ce qu'on peut attribuer aux circonstances politiques, quoiqu'on en ait aussi donné pour raison l'austérité méritoire du sujet (1) , tout en avouant que la musique, et particulièrement les récitatifs, portaient l'empreinte d'un beau talent, comme on peut le reconnaître en examinant cet ouvrage qui a été gravé. Zingarelli avait aussi présenté deux autres opéras, les Ilespérides, et Pharamond ou les Druides ; ils furent reçus, mais n'ont jamais été mis en scène.
Renonçant au séjour de Paris, Zingarelli revint à Milan par la Suisse, et, on vient de le voir, ce fut pour cette ville que furent composés ses principaux opéras, tels que Pirro, 1792, Arlaserse, 1794, la Morledi Cesare, 1791, Milridale^ il Ratio délie Sabine, Ricimero, Armida, le Danaide, 1796, Inès de Castro ^ Cli tenues Ira , tous du genre sérieux, puis dans le genre bouffe, il Revitor forlunato , 1803, il RitrattOy 1799, la Secch'a rapita, 1793, il Mercato di Monfregoso, 1792; ce dernier obtint particulièrement un grand succès. Les cantates à'Oreste, CCAlceste datent également des deux résidences à Milan, ainsi que l'oratorio la Passione^ exécuté dans
(1) Biographie Rahhe, art. Zingarelli*
réglise de S. Celso. Ce fut encore dans cette yille qu'il écrivit des Solfèges et des Partimenti dédiés à François Pollini son élève; plusieurs ont été réim-^ primés à Paris et à Naples.
Zingarelli s'attacha bientôt par un nouveau lien à la capitale de la Lombardie où il paraissait vouloir se fixer ; la place de maître de chapelle de la cathédrale de Milan s'étant trouvée vacante , il se présenta au concours et fut élu après trois jours d'examen. Dès lors, il s'appliqua particulièrement à l'étude du style a capella , dont le principal caractère est, comme on le sait, d'être composé pour les voix seules avec une basse chiffrée qui s'exécute sur l'orgue, et de rappeler souvent les formes harmoniques et mélodiques de l'ancienne tonalité. Il écrivit, à partir de cette époque, beaucoup de musique a pieni, c'est-à-dire destinée à être exécutée en chœur par un grand nombre de voix.
Cette nouvelle position avait présenté le talent du compositeur sous un autre aspect. La place de maître de l'église appelée la Santa-Casa-di Loreto étant devenue vacante, Zingarelli, à qui elle offrait plus d'avantages que celle de la cathédrale de Milan, fut appelé pour la remplir en 1794. Il y resta environ dix ans, et s'abandonna entièrement à son goût pour la musique sacrée qu'augmentait chaque jour son habitude des pratiques de dévotion. 11 écrivit un Annuale diLoreto, collection de messes brèves pour tous les jours de l'année, composée pour l'usage des chanteurs de cette chapelle, obligés d'en
exécuter quelquefois jusqu^à six dans une matinée. Ces messes et toute la musique sacrée de cette église sont conservées à Loreto, sans qu'il soit permis à personne d'en prendre copie; il est donc hors de propos dédire que VAnnuale fait l'admiration du monde musical (1); à moins d'entendre ces mots seulement du monde musical qui visite la Santa-Casa.
On ne peut s'empêcher de s'élever en passant contre cette manie ridicule, beaucoup trop commune en Italie, de faire mystère des collections musicales et autres; ces usages prouvent uniquement combien certains hommes ont l'esprit étroit et les connaissances bornées; elle est cent fois plus nuisible aux établissements qui les maintiennent, qu'aux personnes qui désireraient copie ou communication de tel ou tel morceau. Ces pièces musicales que vous refusez, seront, dans quelque temps, oubliées et même perdues; on se rappellera l'auteur, on ne connaîtra plus l'ouvrage. Vous croyez qu'il est beau d'être seuls à posséder telle pièce, et vous la laissez moisir dans vos prétendues archives. Mais votre absurde système n'est propre qu'à éteindre la verve des jeunes compositeurs, car ils savent que leurs ouvrages, une fois dans vos mains , seront enfermés dans un cercle aussi rétréci que celui de vos idées. Que
(1) Necrologia di Niccoh) Zingarelli, da R. Liberatore, p. 12 : « Fà yeramente l'ammirazionc del moudo musicale. »
l'on compare avec une manière de voir si misérable et si méprisable les nobles procédés de la société connue au siècle dernier sous le nom de Loge olympique; ces généreux sociétaires achetaient au célèbre Haydn ses symphonies, les exécutaient eux-mêmes pendant un an, puis les rendaient publiques, abandonnant au compositeur tout le bénéfice, en même temps qu'ils se hâtaient de répandre sa gloire dans tout l'univers. Ces beaux ouvrages avaient été écrits pour eux, exécutés par eux, ils avaient été les premiers à en apprécier le mérite, à en admirer les beautés, ils n'en demandaient pas davantage. Nobles et illustres amateurs, aussi éclairés que magnifiques, où vous trouver aujourd'hui? où vous réunir?
Revenons à Zingarelli. Quoique depuis son entrée à Lorelo il se fût adonné de préférence à la musique sacrée, il ne cessa pas d'écrire pour le théâtre, mais toujours de mauvais gré, et uniquement pour envoyer à sa mère et à ses sœurs qui n'avaient pas cessé d'habiter leur ville natale, le produit de ses ouvrages. De cette époque datent Apelle e Campaspe, donné en 1794, à Venise, if Conte di Saldagaa, représenté dans la même ville, sur le théâtre de la Fenice, pendant le carnaval de 1795. Dans la même année parut au théâtre de la Scala le chef-d'œuvre de l'auteur, GiulieUa e Romeo, dont le succès a duré trente années, fait presque unique dans les annales de la musique dramatique en Italie. Plusieurs particularités rela-
tives à cet ouvrage augmentèrent encore l'attention du public: on prétendait qu'une partie n'était pas de Zingarelli, et appartenait au célèbre Crescentini, et une longue polémique eut lieu à cet égard, particulièrement dans les journaux anglais (1). Voici à cet égard des faits sur l'exactitude desquels j'ose dire qu'il n'y a pas de doutes à élever. Crescenlini, créateur du rôle de Romeo, l'avait chanté à la Sçala, tel qu'il était, sauf les modifications habituelles à tous les chanteurs et surtout aux castrats. Au printemps de l'année suivante, la même pièce ayant été donnée à Ueggio di Modena, le chanteur apporta de notables modifications à plusieurs airs de sa partie, particulièrement au troisième acte, dans lequel il substitua, pour les paroles Ombra adorata asvella, un chant entièrement nouveau à l'air écrit dans l'origine par Zingarelli. Ce nouvel air fut si bien accueilli que toutes les fois que se reproduisit Romeo l'on n'en exécuta plus d'autre. C'est après l'avoir chanté que Crescentini fut couronné en plein théâtre, à Vienne, et ce fut aussi en pareille occasion qu'à Paiis, au théâtre des Tuileries, Napoléon, après l'avoir entendu, fit l'excellente plaisanterie de lui envoyer l'ordre deli couronne de fer. Au reste, on croyait communément que l'air était de Zingarelli, el un auteur, auquel on s'est donné beaucoup de
(1) A rt'[)0(jue (le la mort de Zingarelli je me suis (loinéiiioi nirinp jnèlr d-ins une [j(»lémique de ce j^eure.
( 234 ) mal pour faire la réputation de compositeur savant (^\), le citait pour modèle en l'attribuant à ce dernier qui nepartageait aucunementune telleadmiration; il condamnait spécialement cette gamme descendante des violons qui, paraissant après la première phrase du chant , se reproduit ensuite plusieurs fois dans le courant de l'air. Elle a véritablement quelque chose d'assez ridicule : aussi Zingarelli ne fut-il pas fâché de voir que ce même air chanté parla Malibran, à Naples, lors de la dernière reprise de Giulietta^ ne produisait plus d'effet, non que cette excellente cantatrice l'exécutât mal, mais parce que le style avait changé autant pour le chant que pour la composition, et que le goût du public avait suivi cette révolution. Zingarelli eut le tort, en cette occasion ^ de mettre entièrement sur le compte de l'air de Crescentini le peu de succès qu'obtint la reprise de son chef-d'œuvre; il écrivit de nouveau l'air Ombra adoralaj mais cette troisième version ne put faire oublier la seconde, c'est-à-dire l'air de Crescentini, et depuis, le même sujet ayant été traité par Vaccai et Bellini, l'ouvrage de Zingarelli cessa tout à fait de paraître au théâtre.
Cet opéra était, comme on l'a vu, de 1796 ; le Danaide sont de la même année ; il donna , pen-
(1) Antoine Reicha, auteur d'ouvrages didactiques assez estinnblcs, mort en 1737 ; il avait été reçu à l'Institut comme compositeur dramatique! et pour succéder à Boïeldieu ! ! !
dant la suivante, Meleagro, qui ne réussit pas. Cet insuccès augmenta sans doute son dégoût pour le théâtre ; cependant, il écrivit encore il Ritrallo, en 1799-, Clilenneslra, 1^01; il Bevitore forlunato, 1803; et aussi le Nozze di Dorina , Inès de Castro^ Annibalej, VOracolo sannita, gli Orazj ed i Curiazj et l'oratorio il Trionfo di Davide,
Ces dernières pièces paraissent être postérieures à 1804; en cette année Zingarelli avait été appelé à Rome pour remplir à Saint-Pierre du Vatican les fonctions de maîtredechapelle, vacantes parla mort du célèbre Pierre Guglielmi . Le compositeur écrivit, pour cette basilique presque autant de morceaux que pour Lorette. Il composa en outre la musique de certains passages pris dans les grands poètes de l'Italie, et obtint en ce genre les plus beaux succès. Les épisodes de Francesca da Rimini etd'Ugolino, tirés de Y enfer du Dante, les chants mis dans la bouche d'Armide et d'Herminie , par le Tasse, Texercèrent tour à tour-, les plaintes de Tancrède au tombeau de Clorinde furent particulièrement accueillies et portées aux nues, lorsque M'"^ de Staël les eut louées avec l'enthousiasme un peu affecté qu'elle apportait dans ses admirations.
C'est aussi de ce temps que date le drame sacré intitulé la Distruzione di Genisalemme, écrit dans l'origine pour un théâtre particulier et qui parut ensuite sur plusieurs scènes lyriques, notamment à Paris sur le théâtre italien, le 4 mai 1811. Cet ouvrage peut être placé à côté de GiulieUa. L'auteur
composa depuis pour Florence la Riedipcazione di Gerusalemme ; mais , comme le remarque M. Liberatore, il lui arriva précisémenl la même chose qu'au Tasse et à Milton lorsqu'ils composèrent l'un sa Gerusalemme riconquislata et l'autre son Paradise regained. En 1810, Zingarelli écrivit à Rome Baldovino, pour le théâlre deTorre Argentina et l'année suivante Bérénice pour le théâtre Valle; cette pièce fut la dernière que l'auteur composa pour le théâtre, car Agrippine, veuve de Gcrmanicus, opéra français écrit à Paris en 1812, ne fut pas représentée. Son adieu à la scène lyrique fut remarquable, Bérénice obtint plus de cent représentations; dans les premières tous les morceaux furent redemandés, et lors de la clôture du théâtre on fit même répéter le final , bien qu'il durât environ une demi-heure. Ici se présente un fait assez singulier delà vie ar tistique de Zingarelli, sur lequel il est bon de s'arrêter un instant. Napoléon, simple général de la République française, et plus grand qu'il ne fut jamais depuis, avait, lors de la première conquête d'Italie, visité Loreto, et y avait entendu la musique du compositeur ; Giulietta e Romeo l'avaient toujours enchanté, et lors de son séjour à Vienne il avait voulu avoir à tout prix à sa cour le célèbre Crescentini dont cette pièce était le triomphe. On ne refusait rien à l'usurpateur couronné qui, de son côté, s'emparait sans façon de tout ce qu'en Europe il trouvait à sa bienséance. Pie VIT prétendit résister, et montn» en cette circonstance un courage et un
caractère dont aucune famille princiére du temps n'avait fait preuve. Zingarelli se crut peut-être obligé de l'imiter, et Napoléon ayant donné à son fils le titre singulièrement choisi de Roi de Rome, des Te Deum retentirent dans tous les lieux soumis à la puissance impériale. A Rome surtout que l'on voulait bien gratifier d'un roi, les réjouissances et les actions de grâces devaient élre entourées d'enthousiasme et de splendeur; on avait particulièrement désiré, demandé, et même ordonné de la spontanéité : le Te Deum o^c/é»/ (car les gouvernants s'arrogent le droit d'abaisser la prière, cet élan si pur et si libre de l'âme vers le souverain Être, au niveau des bassesses de leurs cours) devait être chanté à Saint-Pierre. Tous les fonctionnaires, toute la noblesse, des soldats, des curieux remplissent l'immense basilique : on ne commence pas ; le maître de chapelle a refusé de battre la mesure. Stupéfaction générale; l'artiste récalcitrant est conduit au gouverneur, et lui déclare qu'il ne connaît d'autre roi de Rome que le pape Pie Vil, dont il tient son emploi. Arrêté et conduit à Civitta-Vecchia, il y reste jusqu'à ce qu'un ordre impérial le mande immédiatement à Paris: on lui donne 4,000 francs pour son voyage ; à peine est-il arrivé dans la capitale qu'il reçoit pareille somme du cardinal Fesch, au nom de l'Empereur, et une pension de 200 fr. par mois, sous la seule obligation d'écrire une messe pour la Chapelle impériale, avec la condition qu'elle ne durerait pas plus de vingt minutes^
cette messe ayant été achevée et exécutée le 22 janvier 1812, il reçut de ce grand chambellan qui fut alternativement, selon les circonstances, abbé ou comte de Montesquiou, une somme de 6,000 fr. comme marque de la satisfaction du Souverain, En divers paiements il eut pour cette messe de vingt minutes une somme totale de 14,000 fr.; 6,000 f., restes de cette somme, soat le seul héritage qu'il ait laissé en numéraire.
Sans vouloir précisément jeter un blâme sur la conduite de Zingarelli en toute cette affaire , on ne peut s'empêcher de remarquer que son escapade avait quelque chose d'étrange, et eut une issue qui fit plus d'honneur à Napoléon qu'à lui. Le compositeur montra ici le fâcheux côté du caractère napolitain. Quand on ne veut pas servir un souverain nouveau^ comme disent les courtisans, on donne sa démission et Ton n'attend pas l'occasion de faire un grand éclat, qui en somme n'aboutit à rien; si l'esclandre est faite, on conserve du moins son caractère et l'on ne reçoit rien de celui que l'on a d'abord dédaigné. Prouver au despotisme que l'on peut se passer de lui est ce qui l'étonné et l'offense le plus.
Cependant tandis que Zingarelli était à Paris, on s'était occupé de lui dans sa ville natale ; Joachin Murât, alors roi de Naples, ne vit aucun danger à bien traiter un artiste que son frère l'Empereur des Français avait distingué, lui fit adresser des offres par le ministre Zurlo, et Zingarelli quitta Paris au
( 239 ) commencement de 1812, revint lentement à Rome et ensuite à Naples, et prit possession de la direction du Conservatoire en février 1813. Cet établissement, réorganisé pendant le court règne du monarque français (1), eut à subir toutes les vicissitudes qui naissent des mouvements politiques. Lorsque son existence, sous le titre de Collège royal de Musique, parut enfin assurée, une infinité d'abus y avaient été introduits, et s'étaient liés, en quelque sorte, au mécanisme de l'administration. Zingarelli avait alors plus de soixante ans; je tiens de lui-mênîe qu'il a fait pendant longtemps tous les efforts possibles pour régénérer l'établissement et lui rendre au moins une partie de la splendeur des anciens conservatoires qu'il remplaçait ; mais voyant ses mesures sans cesse contrariées et ses conseils négligés, ne se sentant plus Ténergie nécessaire pour faire tête à l'orage, il en prit son parti et laissa les choses suivre leur cours, se bornant à diriger particulièrement un petit nombre d'élèves parmi lesquels il eut la satisfaction de compter MorlacchijMercadante, et ce pauvre Bellini mort à la fleur de l'âge et au milieu des plus brillants succès. On a beaucoup attaqué l'enseignement de Zingarelli, et il faut bien avouer qu'il n'était guère progressif. Le vieux maître n'avait nullement approuvé les innovations de Rossini, et retenait constamment ses élèves dans les anciennes
(1) Voyez plus haut, p. 179.
limites, établissant avant lout que la partie vocale seule doit être prise en considération, et que dans tous les cas les idées ne sauraient être trop simples, l'harmonie trop claire, l'exécution trop facile. Tout cela, sans doute, est vrai et fondé en principe, mais ne saurait être poussé à l'excès. Au reste, un tel système, inévitable quand un maître avancé en âge se trouve à la tête d'un établissement et qu'une révolution s'est opérée dans l'art, a beaucoup moins d'inconvénients qu'on ne le pense communément. Il n'en est pas à cet égard pour la musique comme pour beaucoup d'autres facultés ; une fois que les élèves sont abandonnés à eux-mêmes, l'audition de la rfiusique du jour les met promptement au courant presque sans qu'ils s'en aperçoivent, et le temps passé à modérer l'ardeur de leur jeune âge est loin d'être perdu pour eux.
Depuis sa nomination à la place de directeur du collège de musique Zingarelli ne s'éloigna plus de sa terre natale et n'écrivit plus rien pour le théâtre; il s'occupa uniquement de musique religieuse en langue latine ou italienne. Il avait composé antérieurement un grand nombre de cantates parmi
lesquelles la continuation à'Alcide al himo de Métastase, VAmor filiale, les deux monologues de Hero et de Sapho avaient plus particulièrement fixé l'attention. En 1829, il mit en musique pour un (estival donné à Birmingham un chapitre du prophète Isaïe. En 1833, il écrivit pour l'hospice apostolique de Saint-Michel à Rome une sorte de drame
sacré dont Saûl était le sujet : cet ouvrage, composé à la demande du directeur de l'hospice et représenté par les jeunes gens de l'établissement, ne contenait aucuns rôles de femme; l'auteur les ajouta depuis à la demande de Benedetto Vita qui espérait en faire donner une représentation à Naples. La Fuga in Egitto, dernière cantate de Zingarelli pour deux voix, avec chœur et orchestre, fut composée en 1835 à l'âge de quatre-vingt-trois ans et surprit tout le monde par la beauté du style et la fraîcheur des idées. Enfin, la même année, il avait écrit l'hymne d'inauguration de la Société Philharmonique de Naples. C'est lui qui, le premier, en Italie, a mis en musique les Heures d'agonie^ c'est-à-dire, des paroles pieuses où sont rappelées les derniers mots prononcés par Jésus sur la croix.
Quant à ses compositions pour l'église, telles que messes, psaumes, xaoX^X^, Miserere, Te Deum, etc., elles sont littéralement innombrables; sa dernière messe fut un Requiem écrit dans la dernière année de sa vie et qu'il destinait à ses propres funérailles. En entrant dans sa quatre-vingt-sixième année, il écrivait encore un Tantum ergb.
Cette aptitude pour le travail, conservée dans une si haute vieillesse, prouve assez que Zingarelli avait une constitution robuste ; il n'avait eu qu'une seule maladie, fort grave à la vérité, à l'époque de son séjour à Milan ; échappé à ce péril, il jouit constamment d'une santé excellente jusqu'en 183G. Il fut alors attaqué d'une hydropisie de poitrine dont il
parut bientôt guéri ; mais la maladie se déclarant de nouveau, Ton pensa que l'air des environs de Naples lui serait favorable; le séjour de Gonfalone ne lui ayant pas réussi, il fut transporté à Torre del Greco, et son état sembla s'améliorer sensiblement; mais le V mai 1837, un fort catharre survint, l'hydropisie se déclara plus menaçante ; cependant il écrivit encore et donna une leçon le 2 du mois. Sentant alors sa fin prochaine, il demanda les sacrements, récita lui-même, conjointement avec le prêtre, les prières usitées en pareil cas; enfin, il expira le 5, dans les bras de son confesseur, d'un fidèle domestique, et des deux neveux de celui-ci, de l'éducation desquels il avait pris soin.
Ne serait-ce que pour offrir un modèle aux compositeurs qui désirent vivre longtemps, il est utile de parler du régime suivi presque invariablement par Zingarelli durant tout le cours de sa longue existence, et dont il ne dévia jamais un seul jour pendant tout le temps qu'il dirigea le collège royal de musique. Il se levait de très-bonne heure, et après avoir fait ses prières il se mettait au travail et composait pendant deux ou trois heures. Il donnait ensuite ses leçons, entendait la messe, faisait une courte promenade et rentrait à midi pour dîner : son repas était toujours frugal, il mangeait fort peu, n'acceptait jamais d'invitation au dehors et ne marquait aucun jour par une augmentation de son ordinaire. Pour donner une idée de sa sobriété il suffira de dire que, sa nourriture devant
lui être accordée par le collège et l'usage étant depuis longtemps de la compenser en argent, il ne voulut jamais recevoir plus de dix-huit grains (environ 75 centimes) pour cet objet, prétendant que sa dépense personnelle quotidienne ne dépassait pas cette somme. Son dîner terminé, il dormait deux heures et passait le reste de la journée à lire, écrire et se promener souvent sans sortir de son appartement. Ces occupations n'étaient interrompues que par les visites, qu'il recevait toujours avec convenance et politesse. Son souper se composait d'une demi-once de pain et d'un verre de vin.
Avec les gens qu'il ne connaissait pas, son abord n'était pas exempt de rudesse; mais après un instant d'entretien, l'on appréciait toute la bonté de son âme. Tout en montrant constamment une extrême modestie en ce qui le concernait, il laissait sentir la supériorité du talent et de l'expérience, surtout quand il conversait avec de grands personnages. L'extérieur de sa personne s'accordait merveilleusement avec son caractère et avec l'idée qu'en donnent ses compositions. Sa taille était élevée, et l'âge ne la courba aucunement ; dans les dernières années de sa vie il se tenait encore parfaitement droit et marchait toujours sans appui; sa figure fort ridée n'avait à peu près rien du type napolitain ; toutes les lignes en étaient courtes et les traits peu marqués; ses yeux, d'un bleu clair, quoique myopes, étaient vifs et pénétrants ; toujours vêtu dlécemment, Zingarelli ne possédait
( 244 ) jamais d'autres habits que les plus véritablement nécessaires, donnant tout le reste aux pauvres envers lesquels il se montrait si charitable qu'il lui arriva quelquefois, en rentrant pour dîner, de prendre sur sa propre table les mets apprêtés pour lui, et de les porter enveloppés dans une serviette à quelque pauvre famille qui mourait de faim. Dans une circonstance où ses appointements furent diminués, il voulut que rien ne fût changé à la somme mensuelle destinée à ses aumônes, aimant mieux, s'il était nécessaire, s'imposer quelque privation. Aussi, quoique ayant depuis son établissement à Naples joui d'une assez grande aisance, ne laissa-t-il à sa mort qu'une très-faible somme, reste de l'argent qu'il avait reçu de Napoléon. Tous les membres de sa famille étant descendus dans la tombe, il institua, pour ses héritiers, son fidèle domestique Benedetto Vita, qui, disait-il dans son testament, l'avait toujours servi avec tendresse et avait fait plus que son devoir, et les deux neveux de celui-ci, qu'il aimait tendrement.
Membre de plusieurs sociétés savantes et correspondant de l'Institut de France depuis 1804, Zingarelli avait, dans la dernière période de sa vie, reçu plusieurs marques d'honneur justement accordées à son haut mérite; une de celles auxquelles il dut être le plus sensible fut l'inauguration de son buste dans la bibliothèque du collège royal de musique, qui se fit avec une grande solennité deux ans avant sa mort.
Malgré la haute réputation dont a joui Zingarelli durant sa longue et glorieuse existence, il n'a point été novateur ; jamais il n'a cherché à diriger l'art dans des voies nouvelles : ses partitions démontrent surabondamment qu'à cet égard non-seulement il n*a fait aucun effort, mais même qu'il n'a tenté aucun essai. C'était un parti pris chez lui de conserver intact et de transmettre dans un état de parfaite conservation le dépôt de bonnes traditions que ses maîtres lui avaient confié, mais il n'y voulait rien ajouter; semblable à ces spéculateurs prudents qui, dans la crainte des sinistres, se refusent constamment à exposer en opérations hasardeuses le patrimoine de leur famille.
C'est delà netteté des mélodies dont l'impression est toujours bien sentie, juste, noble et gracieuse, que la musique théâtrale de Zingarelli reçoit son plus vif éclat. Or, ce caractère se retrouve à divers degrés chez plusieurs de ses devanciers et de ses contemporains. On peut reprocher à l'illustre Napolitain de n'avoir pas toujours été assez sévère sur le choix des idées; plusieurs, en effet, quoique élégamment présentées, sont un peu communes. De plus, la conduite de ses airs et duos, irréprochable d'ailleurs, est presque toujours uniforme. Sa manière d'orchestrer est d'une simplicité qui ressemble souvent à la nudité et môme annonce parfois la négligence. Ces défauts, compensés assurément par d'éminentes qualités, l'ont empêché d'être placé tout à fait au niveau de plusieurs maîtres
de son temps, de Cimarosa et de Paisiello, par exemple. Du reste, il peut être regardé, avec le vif et spirituel Fioravanti (1), comme le dernier représentant de l'ancien style dramatique des Italiens. Ces deux compositeurs, Tun pour Topera buffa, qu'il a seul cultivé, et l'autre pour l'opéra séria, dans lequel il a obtenu ses plus beaux triomphes, termineront, en Italie, la liste si riche des musiciens de l'ancienne école. Après eux viennent Simon Mayer, Paer et Generali, qui marquent la transition jusqu'à Rossini et ses disciples, parmi lesquels Bellini ne doit point se confondre, son système de composition ne paraissant devoir être dans l'histoire de l'art qu'un accident passager qui ne laissera point de traces.
Zingarelli a écrit beaucoup de musique d'église, tant dans le style a capella que dans le style concerté et accompagné : sa messe funèbre composée pour les funérailles du ministre de' Medici et son
(1) Valentino Fioravanti était né à Rome en 1767; il avait commencé ses études musicales dans cette ville, et les avait terminées à Naples sous Sala, au conservatoire de la Pietà. Il est auteur d'une trentaine d'opéras du genre bouffe, qui tous portent l'empreinte d'une verve originale et d'une franche gaîté. Quant à sa musique d'église, j'ai entendu à Rome, dans la basilique de Saint-Pierre du Vatican, où il était maître de chapelle, plusieurs morceaux qui sont loin d'être sans mérite, sons le rapport de l'invention comme sous celui du style. Après s'être démis de ses fonctions, il s'était retiré à Capoue. Il y est mort dans le courant de juillet 18'^7.
Miserere (1) sont les ouvrages qui ont fait le plus de sensation. Il a, dans ce genre comme dans l'autre, adopté sans modifications la marche de ses devanciers : ses airs et ses duos sacrés, sauf une gravité générale fort convenable dans la tournure des mélodies, ressemblent aux airs et duos de ses pièces de théâtre, ils en ont les qualités et les défauts. Ses chœurs sont presque toujours excellents, soit qu'on veuille les considérer quant au caractère, à la couleur et à l'effet, soit qu'on les examine sous le rapport scientifique. On y trouve des fugues extrêmement remarquables, disposées avec l'ordre le plus parfait, le goût le plus sûr, la clarté la plus satisfaisante ; telles, en un mot, que savaient les faire les anciens maîtres de l'école d'où il sortait, et dont le secret semble devoir bientôt se perdre.
Une idée singulière et hardie qu'eut un instant Zingarelli fut de remettre en musique la Création deHaydn,dont il était ce pendant grand admirateur. Son but, disait-il, n'était pas de faire mieux, mais il voulait faire mûrement, et ne désespérait pas de faire encore bien, 11 ne paraît pas que ce projet, dans lequel on reconnaît l'élève de l'abbé Speranza, ait jamais été mis à exécution. Les musiciens ont droit de le regretter; il eût été extrêmement piquant de voir comment, sans le secours de l'orchestre, qu'il
(1) On a prétendu par erreur qu'un Miserere de Zingarelli s'exécutait à la Chapelle Sixline. Ceux de Baj, d'Allegri et de Baini sont les seuls qu'on y entende.
faisait profession de mépriser, le célèbre Italien aurait pu lutter avec l'illustre Allemand qui en tirait un parti si avantageux, sans pour cela négliger les parties de chant, qui, dans la Création du moins, sont presque toujours des modèles d'invention et de conduite.
Zingarelli travaillait avec une facilité prodigieuse. Presque tous ses opéras ont été écrits en peu de jours : ainsi, Giulietia e Romeo, son chef-d'œuvre, ne lui coûta que quarante heures distribuées en dix journées; Alsinda, le premier de ses ouvrages qui ait obtenu un grand succès, fut composé en sept jours, et à la suite d'une maladie qui avait fait craindre que la partition ne pût être livrée à l'époque convenue. J'ai vu moi-même Zingarelli, dans sa haute vieillesse, poser sur le papier le motif d'une fugue à quatre parties, puis en écrire tous les développements presque sans désemparer et sans que son manuscrit offrît la moindre rature. Une telle facilité n'étonne point chez les grands maîtres, et ils ont le droit de s'y abandonner sans inconvénient; car ils ont appris ce queïomelli appe lait le grand art de rH être jamais embarrassé (1).
(1) En traduisant dans toute son étendue l'appréciation des ouvrages de Zingarelli, telle qu'on vient de la lire, M. Libéra ioie a cru devoir ajouter, page 37, que notre compositeur avait imité et rivalisé Palcstrina et iVlarcello : je n'ai rien dit de sem- !)lahle; le style de Zingarelli n'a pas le moindre rapport avec celui de ces deux grands maîtres. Ce n'est pas non plus moi qui flit dit que Chcrubini traitait une messe comme le libretto d'un drame (p. 39). Il s'en faut que je sois de cet avis.
Comme on l'a dit au commencement de cet article, la source féconde où puisait l'imagination active de Zingarelli ne se tarit qu'au moment même où il cessa d'exister. 11 avait toujours eu la coutume de ne point persister à écrire quand les idées ne lui venaient pas naturellement sur le sujet qu'il voulait traiter; il le laissait alors pour passer aussitôt à un autre. Comme aussi il ne revenait pas toujours aux morceaux ainsi écartés, il s'est trouvé dans ses papiers quantité de pièces inachevées. 11 n'interrompait son travail ou ses lectures que pour se livrer aux pratiques d'une dévotion bien sincère, mais qu'il poussait jusqu'à la minutie.
Zingarelli était très-instruit; il possédait les classiques latins, français et italiens mieux que beaucoup de littérateurs; et un petit écrit relatif à la musique d'église lu à l'Académie des Beaux-Arts de Naples (l) prouve qu'il écrivait sa langue nonseulement avec pureté, mais aussi avec élégance. Dans les derniers temps de sa vie, ses lectures de prédilection étaient la Bible, la Vie des Saints et une foule de livres ascétiques. Comme il voyait beaucoup de prêtres et de moines, il s'était passionné pour les matières théologiques ; sa bibliothèque s'éleva pendant quelque temps jusqu'à 12,000 volumes. Le don qu'il en fit de son vivant aux jésuites de Naples et de Home l'avait réduite.
(1) 0^1 le Iroiivo (Inns les notes de la Nécrologie de M. Liberatote. • « ' *
lors de sa mort, à environ 1,000 volumes, dont plusieurs relatifs à la musique. La conversation de Zingarelli, pleine de finesse et de vivacité, avait le plus grand intérêt. Dans les derniers temps de sa vie, son esprit se manifestait surtout en sarcasmes contre le mauvais goût des compositions actuelles et la mauvaise direction des études. Ces boutades ne l'empêchaient pas de rendre pleine justice à ce que l'école moderne offre d'estimable. Ainsi , l'orchestre du Conservatoire, qu'il avait entendu lors de son séjour forcé à Paris, n'avait pas de plus sincère admirateur. Depuis son retour en Italie, il ne cessa de parler des concerts donnés à cette époque, comme étant ce qu'il pouvait imaginer de plus parfait en exécution instrumentale. La dernière fois que je le vis en 1835, il me demandait encore, car cela lui était déjà arrivé plusieurs fois, des nouvelles des maîtres et des littérateurs français qu'il avait connus : hélas! un seul, le respectable Lesueur, avait survécu (1); et lorsque de mon côté je tâchais d'obtenir de sa mémoire devenue paresseuse quelques renseignements sur ce nombre immense de compositeurs et de chanteurs célèbres avec lesquels il avait vécu et qui n'étaient plus, il mêlait sa réponse de soupirs, et terminait en me disant que Dieu semblait l'oublier sur la terre. Malheureusement il n'avait plus que peu de temps à y
(1) Jean-François Lesueur, ou plutôt Sueur, né en Picardie en 1763, est mort à Paris en 1837,
rester, et bientôt il devait aller rejoindre les amis, les compagnons de sa jeunesse, Cimarosa, Paisiello et Guglielmi, celte brillante triade musicale qui jette le plus vif éclat sur la fin du dix-huitième siècle.
Zingarelli a été le dernier rejeton de Tancienne école napolitaine qui, depuis Alessandro Scarlatti, son fondateur, a fourni au monde musical un si grand nombre de compositeurs et de chanteurs du mérite le plus distingué; de cette école, dont les triomphes semblent n'avoir été interrompus que par suite des bouleversements qui ont troublé la douce quiétude des États de Naples et chargé de sombres vapeurs le beau ciel de ces délicieuses contrées.