‹ Miscellanées musicalesChapitre 27 sur 35 · BOCQUILLON-WILHEM · texte numérisé non relu

BOCQUILLON-WILHEM

La culture de chacune des différentes branches de Tarbre musical n'offre pas, à beaucoup près, d'égales chances de célébrité ; ainsi , tandis que de brillants compositeurs dramatiques et d'habiles exécutants , chanteurs ou instrumentistes , se montrent aux premiers rangs, accompagnés de musiciens d'un talent plus frivole, mais agréable, c'est à peine si , à la suite de cette troupe nombreuse et chérie du public , on remarque quelques modestes et laborieux professeurs auxquels pourtant les premiers doivent réellement , du moins en grande partie , les applaudissements dont ils

( 396 ) ont été honorés, les couronnes dont on a décoré leurs têtes , en un mot leur renommée et même leur existence musicale. (1)

11 est pourtant un cas dans lequel la réputation du professeur, trop souvent négligée durant sa vie, survivra non-seulement a c^lle de beaucoup de virtuoses , mais encore à celle de plus d'un compositeur célèbre en son temps. La circonstance heureuse et rare que je veux signaler, est celle où le professeur a eu le bonheur d'attacher son nom à quelque découverte heureuse , à quelque idée féconde , susceptible de faire époque dans l'histoire de l'art et de jeter sur l'avenir une clarté lumineuse dont l'éclat ne saurait ni s'éteindre , ni même s'obscurcir. Telle a été , par exemple , la gloire de l'un des noms les plus cités dans l'histoire de la musique , du célèbre Guido d'Arezzo qui , en fournissant un moyen mnémotechnique de solmisation et facilitant ainsi l'étude des principes de l'art dont il rendait le début moins épineux , s'est acquis un titre vraiment impérissable ; il s'était uniquement proposé d'être utile , l'utilité même de ses travaux l'a fait immortel, et telle a été sa haute réputation que pendant plusieurs siècles on ne crut pouvoir mieux faire que de lui attribuer toutes les découvertes musicales dont on ignorait les auteurs.

L'ensemble d'opérations formant la méthode

(l) Voyez plus haut l.i Notice sur Mattei.

d'enseignement imaginée par Tartiste laborieux, par l'homme excellent dont je vais esquiss&r la vie et indiquer les travaux, n'est pas sans quelque analogie avec Tinvenlion de Guido, et sa destinée, quoique plus limitée, ne saurait être moins glorieuse.

Guillaume-Louis Bocquillon, qui adopta plustard le nom de Wilhem , naquit, le 18 décembre 1781, à Paris, où son père François Marie Bocquillon faisait le commerce de parfumerie. Ses premières années se passèrent auprès de sa mère et de son aïeule maternelle. Elles furent trop tôt écoulées pour lui, car Bocquillon père, ayc^nt , au moment de la révolution, embrassé la profession des armes, voulut que son fils partageât avec lui les honneurs et les fatigues de l'état militaire.

Dans un petit écrit adressé à ses enfants, Wilhem a fait lui-même un récit plein de grâce et de bonhomie de l'histoire de ses premières armes (1). Il s'y montre chantant les airs du temps au milieu du camp et des dangers auxquels il s'exposa, dit-il, surtout dans les vergers des ennemis de la république, ou bien demandant à partager le sort de son père injustement emprisonné , et manquant par une imprudence d'enfant d'occasionner une évasion générale.

En quittant la vie des camps , si dure et si active, pour entrer à l'école de Liancourt, la situation ma-

(1) Voyez ci-après VA'ppendice n° II,

térielle du jeune Guillaume ne se trouva pas fort améliorée, mais ses facultés purent prendre un développement qui , à l'armée, se serait sans doute porté vers une autre direction.

En 1795, un décret de la Convention avait ordonné l'établissement, au château de Liancourt, dans le village du même nom , situé près de Clermont, département de l'Oise, d'une École nationale pour les fils d'officiers des défenseurs de la pairie; le noyau de cette maison devait être formé par les élèves de l'ancienne école de Liancourt , fondée par le duc de La Rochefoucault (François Alexandre- Frédéric, mort le 27 mars 1827), auxquels viendraient se joindre ceux de l'établissement du chevalier Paulet , casernes à Popincourt , et ceux de Léonard Bourdon , qui jusqu'alors avaient occupé l'abbaye Saint-Martin-des-Champs , où se trouve aujourd'hui l'École des arts-et-métiers. Guillaume fut admis dans le nouvel établissement, le lendemain même de l'installation.

Ce fut en ce lieu , comme Wilhem l'a dit depuis, qu'un grain de musique vint le frapper au front, et puis qu'un autre lui tomba sur le cœur. A l'audition d'une mélodie composée par Gossec et chantée par la jolie voix d'un ancien enfant de chœur, le grain poussa un premier germe qui devait promptement croître et fructifier. Les moyens d'études pour l'art musical n'étaient pas fort étendus à Liancourt ; cependant il y avait dans l'école un brave militaire , nommé Guette , dont la présence ne fut

( 399 ) pas entièrement inutile au développement des dispositions musicales de 1 élève que la nature avait créé si sensible et si impressionnable aux charmes de la mélodie. Le père Guette était, nous dit-il, un homme prodigieux; il enseignait la clarinette, le basson , le cor., la trompette , voire la caisse et les cymbales ; il jouait du violon , de l'alto , de la basse, en un mot de tout les instruments. Toutefois^ il paraît que ses talents n'avaient pas été appréciés à leur juste valeur, car ce musicien universel avait fini par être tambour de la compagnie de vétérans chargée de la police de l'école.

Cependant telle était l'ardeur et la force de volonté apportée alors à toute chose , qu'une sorte de musique militaire s'organisa tant bien que mal , et fut en activité peu de temps après l'ouverture de l'école. Le jeune Guillaume se présenta donc à Guette pour en obtenir quelques leçons, et par suite faire sa partie avec ses camarades. Les génies universels ne sont jamais absolument complets : on sait que la fable est le seul genre que Voltaire n'ait pas cultivé ; la flûte était le seul instrument dont Guette ne jouât pas ; en conséquence , le corps de musique militaire en était dépourvu. Quand l'enfant vint 1 ui demander de l'instruire: « Impossible, répondit le vieux musicien-tambour, le temps et les instruments me manquent ; prends pourtant cette petite flûte et cette Méthode de Devienne; va et souffle. » L'enfant ne se le fit pas dire deux fois, il souffla pendant toutes les récréations, il souffla même

pendant les nuits sans que ses camarades en fussent gênés: ils avaient le sommeil dur; en un mot, il mit tant d'ardeur et de persévérance dans son apprentissage musical , qu'il fut bientôt en état déjouer dans les marches et autres pièces de musique qui s'exécutaient à l'école.

Mais là ne s'arrêtaient pas ses désirs; il voulait composer, et , sans ressources pour se diriger dans une pareille étude, il analysait à sa manière les morceaux qu'A avait entre les mains , et qui se réduisaient presque absolument aux chants patriotiques de Gossec et de quelques autres, et aux exemples de la méthode de Devienne; puis , prenant ces mélodies pour modèles, il en imaginait d'analogues qu'il exécutait sur la flûte et notait ensuite , ajoutant les accompagnements d'après les réflexions qu'il avait faites sur l'arrangement des parties dans la musique qui lui était passée sous les yeux. Malheureusement, dit-il, cela ne sonnait pas toujours aussi bien que les modèles. Il espéra trouver de nouvelles lumières dans les traités de Rameau , qui étaient dans la belle bibliothèque du château, restée à la disposition de l'école. Jl se mit à les lire et à employer toutes les forces de son intelligence pour les comprendre ; mais ce fut en vain. Quel qu'ait été le mérite bien réel des traités de Rameau, nous concevons parfaitement aujourd'hui comment leur lecture est de tout point insuffisante pour former des harmonistes , même en la supposant faite par un esprit exercé.

Une circonslaiice fortuite facilita au jeun(3 ciève les moyens d'éclaireir ses doutes et d'acquérir en musique l'instruction qu'il recherchait avec tant d'avidité. Ginguené étant venu inspecter l'école, on exécuta en sa présence un des essais de l'élève que le bonhomme Guette avait abandonné à ses propres lumières. L'auteur de l'Histoire littéraire de l'Italie n'était pas seulement un littérateur très-distingué, il possédait aussi une connaissance assez avancée de la musique; il jugea sur-le-champ que celui qui, à cet âge et sans maître, était parvenu à concevoir et à écrire de la sorte, réussirait bien autrement lorsqu'il aurait sérieusement éludié; il conseilla d'envoyer l'élève à Gossec, pour avoir son avis sur ce talent précoce et l'admettre, s'il y avait lieu, aux leçons du Conservatoire de Musique qui s'organisait alors.

On conçoit quelle fut en ce moment la joie de notre jeune compositeur. Le surlendemain , à quatre heures du matin, il part, Vâme bondissante, la tête et le cœur pleins d'avenir et d'espérance, et la bourse garnie d'une pièce de cinq fr., qui devait le co^iduire et le nourrir durant les cinquante-six kilomètres qui séparent Liancourt de Paris. A moitié chemin, un pauvre lui demande l'aumône: « La charité, s'il-vous-plaît , mon bon jeune citoyen, je prierai pour vous. — Tenez, mon brave homme, voilà cinq sous : priez Dieu que je sois reçu au Conservatoire de Musique , et je vous don-

nerai trois francs en repassant après-demain (t). » Le pauvre eut ses trois francs , car aussitôt que l'écolier de Liancourt eut remis à Gossec la leltrede Crouzet , qui le priait d'examiner le jeune homme et de donner son avis sur son aptitude musicale , le compositeur, ^près avoir jeté un coup d'œil sur les essais de l'auteur imberbe, le traita comme un fils, l'encouragea, le félicita et le reçut immédiatement au nombre de ses élèves. Mais il se présentait ici une difficulté. Bocquillon père, devenu commandant de la citadelle de Perpignan, voulait toujours que son fils suivît la carrière des armes, et professait pour toute autre le plus profond mépris. L'ancien parfumeur s'imaginait que son nom serait déshonoré si son fils adoptait la profession musicale. Les éloges prodigués par Crouzet et par Gossec au talent naissant de son fils le touchaient peu, et bien loin de vouloir faire la moindre dépense pour lui donner la facilité de subsister à Paris en suivant les cours du Conservatoire , il répondait par des paroles fort dures à tout ce qu'on lui écrivait sur son enfant, bien que toutes les lettres fissent l'éloge le plus complet de sa bonne conduite, de son application et de l'aménité de son caractère. Comme dans tous les cas il fallait provisoirement rester à l'école , Gossec consentit

(1) Wilhem a lui-même fait de cette circonstance de sa vie un récit fort piquant, autographié dans le Choix de morceaux y facsimilé d'écrivains contemporains et de personnages célèbres ^ publié par Eugène Cassin. Il forme le n° 1 de V Appendice»

à lui faire passer à Liancourt ses leçons, c'est-àdire ses annotations et observations sur les ma-nuscrits de musique qu'il lui enverrait.

Crouzet fit un dernier effort en écrivant au commandant que les dispositions de son fils étaient telles, qu'il serait du plus grand avantage de le fixer à Paris , afin qu'il travaillât au Conservatoire. En même temps, on sollicitait une pension qui permît au jeune musicien d'étudier sans être à charge à sa famille ; on l'obtint enfin , et après un an de sollicitations , le ministre de l'intérieur , Lucien Bonaparte, accorda pour une année seulement la somme de 600 francs , qui fut presque immédiatement réduite à 500, et pa^ée à l'élève pendant l'an IX , c'est-à-dire pendant les derniers mois de 1800 et les premiers de 1801.

Guillaume, alors âgé de dix- neuf ans, quitta Compiègne , où l'école avait été transférée , et fit aussitôt ses petits arrangements pour vivre à Paris, lise mit en pension chez un de ses oncles, auquel il devait donner 400 francs; ayant reçu le premier trimestre, il paya d'abord 100 francs pour sa pension , puis il acheta un solfège de 24 francs : on voit ce qui lui restait pour sa toilette et ses menus plaisirs. Une lettre qu'il écrivit à son père en cette occasion est une preuve, entre mille autres, de la candeur etde la pureté de son âme; après avoir indiqué les dispositions prises pour son séjour à Paris, arrivé à la question du solfège , il marque que l'on est obligé d'apporter au Conservatoire le reçu du

( iOI )

marchand : u Cette mesure est prise, ajoute- t-il, pour que l'on soit sûr que les élèves étudient chez eux. » Tout en adoptant une telle explication , il est permis aujourd'hui de remarquer que cette manière d'obliger les élèves à étudier chez eux s'accordait merveilleusement avec l'intérêt des professeurs qui étaient eux-mêmes éditeurs de leur ouvrage.

Ce n'était pas assez du solfège; Wilhem, qui suivait au Conservatoire les classes de solmisalion et celles de piano, avait aussi besoin d'un clavecin : le bon Gossec vint à son aide en cette circonstance; il se chargea d'abord de lui procurer un instrument à très-bon compte , et finit par le lui faire avoir sans rétribution. Les paroles manquent à l'élève pour rendre ce qu'il sent à cet égard : « L'air de bonté et d'affabilité de ce grand homme me pénètre, écrit-il à son père; je ne sais comment lui en exprimer ma reconnaissance. »

Dès ce moment, Guillaume crut que sa carrière était décidée; il se perfectionna dans la lecture musicale, acquit sur la flûte un talent remarquable . et s'appliqua sérieusement à l'étude du chant et du piano. Quant à la composition, quoiqu'il travaillât sans relâche à des ébauches qu'il présentait chaque jour à Gossec, le fait est qu'il apprit véritablement l'harmonie de lui-même et au moyen des livres qu'il put se procurer. 11 m'a décrit depuis la manière dont Gossec donnait ses leçons, et m'a montré en quoi consistaient les devoirs de ses élèves;

avec de tels procédés, il fallait absolument marcher au hasard pour trouver le moyen de bien faire. Personne n'imaginera que je dise ceci pour diminuer en quelque manière la juste réputation de Gossec pendant sa longue et heureuse vie et les souvenirs qu'il a laissés après sa mort ; mais il est certain que ce grand artiste , le premier et longtemps le seul Français qui ait su écrire de l'harmonie proprement dite avec élégance et correction , n'entendait aucunement l'art d'enseigner. 11 avait eu le rare mérite de deviner la science en étudiant les bons modèles, et il croyait que tous ses élèves devaient procéder comme lui et réussir de même. Aussi ne lui fut-il pas donné de créer la véritable école harmonique française; cet honneur devait appartenir à l'un de ses plus illustres élèves ^ au judicieux Catel, artiste si recommandable à tous égards , qui réduisit en une didactique aussi précise que lumineuse le talent tout pratique de Gossec.

Revenons à notre jeune musicien : il reçut , outre les leçons de ce compositeur, les conseils de Méhul, excellent auteur dramatique , esprit sage et fort cultivé, mais peu habitué aux formes méthodiques et progressives d'un enseignement régulier. Wilhem ne trouva réellement l'occasion de coordonner et de préciser ses connaissances musicales qu'après avoir fait la connaissance du savant François-Louis Perne, musicien moins célèbre assurément que les précédents , mais qui leur était fort supérieur dans

l'art de professer. Cet artiste , praticien des plus habiles et des plus exercés , et qui fut plus tard directeur du Conservatoire , s'était adonné dès sa jeunesse à des recherches sur l'histoire de la musique chez les Anciens et pendant le Moyen-Age. Ces travaux sérieux et pénibles lui avaient fait sentir la nécessité de tout définir et de ne pas faire un pas en avant sans être bien maître du terrain déjà parcouru. Wilhem fit de grands progrès sous sa direction.

Il conserva d'ailleurs pour ses trois maîtres la plus tendre vénération , il visita les deux premiers jusqu'à leur mort (1) , et eut toujours leurs bustes dans son cabinet. Quant à Perne , son âge le rapprochait de son élève , puisque celui-ci n'avait vu le jour que huit ans après lui ; il se forma entre eux la liaison la plus intime ; ils conçurent même le projet de se rapprocher, de se servir mutuellement de société dans leur vieillesse , et chacun d'eux , dans cette vue , acheta plus tard une propriété à Chamouille , dans les environs de Laon , dépîirtement de l'Aisne. La mort de Perne, arrivée le 1 1 mai 1832 , rompit le projet de réunion des deux amis.

Wilhem ne travailla au Conservatoire que pendant le cours d'une année; sa pension annuelle

(1) Méhul cessa de vivre à Paris , le 18 octobre 1817, âgé de 54 ans. Quanta Gossec, qui était né le 17 janvier 1733, il prolongea sa carrière jusqu'au 16 février 1829.

( -'K>'" ) n'a^'ant pas été renouvelée , il fui , à ce qu'il paraît, appelé à Perpignan par son père , auprès duquel il resta environ six mois , et qui selon toute appa^ renée obtint de lui la promesse de ne point embrasser la carrière musicale ; car nous le voyons revenir à Paris et entrer au Prytanée de Saint-Cyr, dont Crouzet , son ancien maitre à Liancourt et à Compiègne j venait de prendre la direction. 11 est employé en qualité de répétiteur de mathématiques et de grammaire; mais tout en remplissant ces fonctions, il s'occupe de réunir les élèves de Saint- Cyr qui ont quelques connaissances musicales, et trois mois après, à la distribution des prix de 1802, présidée par Rœderer, il fait exécuter un hymne de Gossec. Pour récompenser ce zèle, on le chargea officiellement de donner danjj le Prytanée des leçons sur r art musical.

Pendant les années qui suivirent, Wilhem écrivit un grand nombre de morceaux, tels qu'hymnes, scènes et chœurs , avec ou sans orchestre , qui furent exécutés aux cérémonies analogues : on remarqua particulièrement un opéra de circonstance, çxécuté à l'époque du couronnement de Napoléon , et un chant guerrier composé dans le même temps, et que Gossec honora d'une approbation particulière. Quatre années s'écoulèrent ainsi pendant lesquelles le talent de Wilhem acquit toute la consistance et tout l'aplomb que peuvent procurer une étude assidue, un travail quotidien, et une attention sévère sur ses propres productions. Sa posi-

tion , bien que peu brillante, lui fournissait les moyens de continuer à s'instruire en restant dans ]a retraite, auprès du maître qui a\ait dirigé sa première instruction; elle convenait surtout à un homme que sa modestie extrême rendit toujours fort timide, et qui par conséquent ignorait tous ces moyens d'intrigue trop souvent nécessaires pour réussir d'emblée dans une grande capitale. Cependant sa pensée était toujours de venir s'établir à Paris j il la mit enfin à exécution en 1807. Dés 1804, Guillaume-Louis Bocquillon avait pris le nom de Wilhem, sous lequel tous ses ouvrages ont été publiés. On a imprimé qu'il avait voulu se faire passer pour étranger, ce qui en effet a été parfois en France un moyen de succès , de même qu'en pays étranger on a souvent trouvé de l'avantage à se direFrançais; mais ces petits moyens ne sont jamais bons que pour des hommes fort médiocres ; ils n'étaient aucunement dans le caractère de notre artiste. Voici donc le véritable motif qui donna lieu au changement, ou pour mieux dire à la modification de son nom : son père, homme d'une excessive sévérité, et qui, ainsi que je l'ai déjà marqué , poussait l'amour de son état jusqu'à couvrir de mépris tout ce qui n'était pas militaire, ne pouvait s'habituer à l'idée de voir son fils musicien; celui-ci donc, par respect pour l'auteur de ses jours, crut devoir faire son entrée dans le monde musical sous le nom de Wilhem^ qui n'était autre que son prénom Guillaume , Wilhelm en

allemand, qu'il avait francisé en retranchant la lettre /. Jeremarquerai à ce propos que le loallemand se prononce exactement comme le v français, el non pas comme le w anglais : on doit donc prononcer Vileme et non pas Ouileme. Quoi qu'il en soit, après la mort de son père , et lorsque ses productions commencèrent à se répandre dans le public, il crut inutile de quitter un nom sous lequel il était avantageusement connu , et le conserva 'toujours en y joignant quelquefois celui de Bocquillon et toujours l'initiale de ce dernier. Quand il écrivait à son père , n'osant signer en entier son nom musical , il se bornait à mettre le Wk la suite du nom de famille. Quels que fussent les succès de son fils à Saint-Cyr, le commandant de place se montra inflexible jusqu'à la fin, et refusa constamment d'approuver la détermination que le jeune professeur lui avait annoncée dans les termes les plus convenables et les plus respectueux. Dans la lettre écrite à ce sujet , Wilhem représente que si la position des artistes n'est pas toujours avantageuse, du moins les arts sont de tous les gouvernements; il ajoute que les professions ne sont que ce qu'on .^e les fait, et que tel grand est méprisé et tel artiste honoré.

Toutefois Wilhem continua de rester à Sainl- %r, jusqu'après la mort de son père, arrivée le 21 octobre 1806; on ne doit pas omettre que sa mère, craignant avec raison l'effet que produirait cette nouvelle sur une àme aussi sensible, accablée.

( 410 ) comme on va le voir, d'nne autre perte encore

toute récente , n'écrivit point en cette circonstance

à son fils , mais au respectable directeur du Pryta-

née 5 en le suppliant de n'annoncer l'événement à

son élève qu'avec toutes les précautions nécessaires

pour qu'il ne succombât pas sous le poids de ses

maux: elle connaissait bien son enfant;... elle le

connaissait comme une mère.

La perte qui , peu de temps auparavant , avait si douloureusement affecté Wilhem , était celle de sa grand'mère maternelle , auprès de laquelle il avait été élevé : dans une lettre de quelques lignes, écrite en celte occasion à ses parents , il semble avoir déposé son âme tout entière. — « 26 septembre 1806. — ïl est minuit 25 minutes. Ce qui était n'est plus ! Mes lèvres brûlantes ne peuvent réchauffer l'amie de mon enfance. Ma pauvre maman Delaporte! son cœur battait toujours lorsqu'une plainte sortait de ma bouche , et maintenant elle n'entend pas ma douleur. Pleurez avec votre fils. Bocquillon W. »

Wilhem quitta Saint-Cyr à la fin de 1807, c'està-dire à l'époque à laquelle le Prytanée fut transféré à La Flèche. 11 vint habiter Paris avec sa mère, qu'il conserva jusqu'au 14 avril 1809. Il était arrivé dans la capitale avec l'idée de travailler pour le théâtre, si agréable à l'imagination de tout jeune compositeur; mais plus tard il se félicitait avec moi de n'avoir eu cette pensée que comme une sorte de velléité passagère, promptement abandonnée.

En effet j il est certain qu'après avoir perdu en démarches et sollicitations un temps considérable, il eût peul-être quitté la partie, abreuvé d'ennuis et de dégoûts ; d'ailleurs la sensibilité de son caractère aurait rendu terrible pour lui l'approche de la représentation , et il me disait que le succès même n'aurait jamais pu réparer le mal que lui auraient causé les angoisses de crainte et d'incertitude dont il aurait été tourmenté.

Il prit donc le parti que doit suivre à Paris tout musicien sans fortune : il se mit à donner des leçons; et comme la ressource des écoliers est souvent incertaine et toujours éphémère, il entra dans les bureaux de la commission chargée de la rédaction et de l'impression du grand ouvrage publié par le gouvernement sur V Egypte j dont la direction était confiée à M. Jomard. Là il se trouva en rapport avec plusieurs savants et littérateurs distingués , et eut de nombreuses conférences avec Villoteau , dont les Mémoires y relatifs à la musique des anciens et modernes habitants de l'Egypte , offrent tant et de si consciencieuses recherches. Il trouva grandement à profiter dans les entretiens de ce savant écrivain, car la justesse parfaite de son esprit lui faisait aisément distinguer les idées saines et praticables que présentait Villoteau , des vaines et extravagantes théories dont il s'est fait trop souvent l'apôtre, et qui ont gâté ses meilleurs écrits.

Les occupations administratives de VVilhem n'employaient pas tellement son temps qu'il ne lui

en restât pour ses leçons, et surtout pour la composilion des romances et pièces analogues qu'il fît paraître alors en assez grand nombre. La plupart de ces morceaux se distinguent par une grande pureté de mélodie, par une expression de sentiments qui n'est ni forcée ni embarrassée, par une manière de prosodier toujours irréprochable , enfin par la simplicité et l'originalité des pensées. Quelquesunes ont obtenu un succès populaire, les Adieux de Charles VII j par exemple , auxquels cependant cette faveur ne fut pas accordée tout d'un coup. Déjà ce morceau si heureusement conçu et construit s'étant répandu dans les salons, beaucoup moins nombreux qu'aujourd'hui , où se chantaient des romances, y avait produit son premier effet, lorsqu'un fabricant d'orgues à cylindre, appelées avec assez de raison orgues de Barhœrie , eut l'idée de le noter sur un de ces instruments mécaniques : dès lors sa vogue devint si grande qu'il fallut le regraver, et , comme il arrive presque toujours en pareil cas, ce fut, non l'auteur, mais l'éditeur, qui profita de cette heureuse circonstance.

Il faut ajouter que Wilhem savait choisir les paroles qu'il mettait en musique; son*goût ne le trompait jamais à cet égard. Le plus ancien des poètes dont il ait mis les œuvres en musique , est le célèbre Évariste Parny ; on trouve diverses pièces de cet auteur dans celles qu'il a publiées; le Chant Scandinave, reproduit depuis avec d'autres paroles, sous le titre des Trois Gloires , fut, lors de son ap-

( il--} ) parition, iu^é comme pouvant faire honneur aux compositeurs les plus habiles (1).

Mais le poëte dont le nom se rencontre le plus souvent parmi ceux dont Wilhem a mis les vers en musique , est le plus illustre des chansonniers , Déranger, dont Wilhem avait fait la connaissance à cette époque, et en qui depuis lors il trouva toujours un ami aussi sincère que dévoué. Jamais deux hommes ne se rencontrèrent plus heureusement; jamais deux esprits différemment construits ne se mirent mieux d'accord: c'est qu'ils s'entendaient surtout par le cœur. Wilhem dut la connaissance de Déranger à l'un dé ses plus anciens amis, à son bon Antier, comme il l'appelle dans VElève de Liancourty à cet ancien camarade d'enfance ^ auteur de vers agréables, dont quelques-uns ont été aussi mis en musique par notre compositeur. Je ne dois point omettre un de ces petits faits qui intéressent toujours parce qu'ils peignent les hommes. On sait que Déranger a composé toutes ses chansons sur des airs

(1) On a publié à la fin de 1842 un Album B. Wilhem qui contient plusieurs rorannccs et morceaux analogues: ii est difficile d'imaginer un recueil plus mal conçu et plus mal ordonné. D'abord il était ridicule de donner le titre d'Album à un recueil de ce genre ; ensuite on ne devait pas parler de morceaux inédits pour une ou deux pièces seulement qui sont dans ce cas ; enfin des paroles ont été omises , des parties importantes retranchées ; on n'a suivi ni l'ordre chronologique de la composition , ni la classification en pièces à une ou plusieurs voix ^ ni la division en romances, chansons, etc. , ni, en un mot, aucun ordre quelconque.

connus , et que la pensée ainsi que la forme poétique se sont toujours arrangées dans le travail du poëte d'après des coupes données auxquelles s'adaptait la chanson nouvelle : eh bien ! s'il arrivait à Wilhem de rencontrer dans les productions récentes de son ami quelque pièce qui lui inspirât un chant nouveau dont il fût content, le poëte n'avait plus de repos qu'il n'eût appris cet air tout neuf pour lui , ne voulant pas désormais en chanter d'autre , afin que la musique se répandît en même temps que les vers ; or, ce travail est fort pénible quand on n'est pas musicien : Béranger ne se rebutait pas ; rélève était aussi patient que le maître, et ils riaient ensemble de bon cœur du mal qu'ils

se donnaient l'un et l'autre avec tant de plaisir.

Mais quelque douces que fussent ces délicieuses scènes d'amitié , elles ne suffisaient pas au cœur de Wilhem : son âme affectueuse avait besoin d'épanchements plus fréquents ; il lui fallait une intimité de tous les jours et de toutes les heures. Il était dans sa vingt- neuvième année; il venait d'entrer au lycée Napoléon , depuis collège Henri IV, en qualité de professeur de piano. Cette place occupait la plus grande partie de sa journée d'une manière assez avantageuse; il put songer dès lors à combler le vide produit par la mort de sa mère, qui l'avait laissé seul de sa famille. Il se maria, et Béranger voulut signer son contrat à sa manière, en composant l'une de ses plus jolies chansons, une de celles qui prouvent le mieux comment un

grand poë te sait redonner une vie nouvelle aux sujets en apparence les plus rebattus et les plus usés.

Cependant Wilhem continuait à lancer des romances dans les salons ; il fît un moment diversion à ces publications en donnant une édition fort améliorée de la Méthode de flûte , par Devienne, le premier ouvragé de musique qu'il avait connu , ainsi qu'on l'a vu plus haut. On reconnaît dans ce travail son esprit d'ordre et d'exactitude qui lui faisait apporter aux moindres choses un soin minutieux ; on le voit s'efforcer de suppléer à tout ce que Devienne avait omis, interpréter ses pensées quand elles sont présentées avec obscurité ou incertitude, et réparer toutes ses omissions et ses négligences; il a soin d'indiquer le nom des auteurs dont Devienne a inséré des pièces dans sa Méthode, de placer chaque chose en son lieu ; il n'abuse jamais du droit qu'on a dans une édition corrigée d'ajouter de son propre fonds aux ouvrages reproduits ; en un mol i ' st pas d'éditeur plus judicieux et plus consciencieux.

La révision de la Méthode de flûte fut une sorte d'adieu fait par Wilhem à cet instrument, dont il jouait avec beaucoup de goût et d'expression; il l'abandonna complètement , la faiblesse de sa poitrine ne lui permettant plus d'exercer lé talent qu'il avait acquis en ce genre.

A cette même époque il donnait aussi quelques leçons d'harmonie ; ce que je note ici pour indiquer qu'en enseignant cette partie de l'art il conçut dés

loi\^ l'idée d'une portée vide collée sur une planche ou sur du carton et garnie de trous propres à recevoir des fiches représentant les signes de la musique en notes mobiles; il se servait de ce moyen pour faire concevoir sans peine aux élèves la théorie du renversement des accords.

L'occasion de développer cette heureuse idée ne tarda pas à se présenter, et c'est en partie sur elle que repose le système d'enseignement qui fit la gloire de Wilhem et occupa depuis lors tous les instants de sa vie.

Pendant son court ministère (du 20 mars au 22 juin 1815) le célèbre Carnot avait appliqué aux améliorations intérieures la prodigieuse activité qui vingt-deux ans plus tôt avait si puissamment contribué à la défense de la patrie et de la liberté. L'instruction du peuple avait particulièrement attiré son attention , et il avait ordonné des études et demandé des rapports sur cette branche si essentielle de la civilisation. L'idée qui lui souriait le plus était celle d'introduire dans les écoles projetées le mode mutuel, si commode, si économique , si avantageux à tous égards. 11 était homme d'un trop grand sens pour ne pas sentir l'utilité de la musique dans les écoles populaires , et il eut à ce sujet plusieurs conférences avec Choron, qui même réunit un certain nombre d'enfants et leur fit exécuter, en présence du ministre, deux ou trois morceaux appris en peu de leçons. Le but de ce savant maître était de prouver d'abord que la prétendue

• ( -^<7 ) iiiapliluile musicale du peuple était une assertion dénuée de tout fondement ; et en second lieu , qu'il suffisait de savoir enseigner pour que le peuple sût apprendre.

La désastreuse campagne de Waterloo ayant renversé le gouvernement , et l'Europe conjurée ayant occupé une seconde fois le territoire français, les travaux préparés au ministère de l'intérieur furent immédiatement écartés , et les successeurs de Carnet témoignèrent pour ses idées un éloignement que, pour leur honneur, on doit regarder comme une concession à l'esprit de parti de cette époque. Mais heureusement une Société destinée à répandre l'instruction dans les classes populaires ne tarda pas à se former, et Wilhem y fut admis sur la présentation de M. Jomard, le 3 avril 1816. Dès ses premières séances la Société décida qu'elle porterait principalement son attention sur le mode mutuel, dont M. Jomard avait, dans un voyage récent en Angleterre, observé l'organisation et la manœuvre, et dont il avait à son retour prôné dans la Société le système et les avantages. Quelques essais furent immédiatement tentés dans des établissements particuliers, et bientôt sous les auspices de la Société et à l'aide de la protection du préfet de la Seine Chabrol de Volvic, plusieurs écoles destinées aux enfants du peuple furent ouvertes dans des localités appartenant à la ville de Paris. Dès que ces écoles furent définitivement organisées , on songea que l'étude du chant pourrait y être avantageusement

introduite , et l'on s'adressa naturellement à Choron, dont on avait adopté la Méthode de lecture et d'écriture pour en former les tableaux destinés à l'enseignement.

Après avoir pris connaissance de la marche de l'enseignement mutuel , Choron se hâta peut-être un peu trop de décider que l'application du mode mutuel à la musique était impraticable en raison de la cacophonie , résultat inévitable de l'audition simultanée de plusieurs chants n'ayant point entre eux de rapport : il avait pensé qu'à cet égard le plan d'études de lecture musicale proposé par lui et mis en pratique dans sa Méthode concertante , où se trouvent réunies quatre parties de forces différentes , était le seul raisonnablement applicable à des classes de musique renfermant des élèves inégalement avancés et travaillant simultanément sous la direction d'un maître unique.

A la même époque , plusieurs méthodes nouvelles ou prétendues telles avaient été essayées et mises en œuvre avec un succès assez remarquable qui ne s'est pas maintenu depuis. Mais tous ces systèmes, présentés plus ou moins comme suivant le mode mutuel , n'étaient au fond que des classes d'enseignement simultané, car il ne suffisait pas de faire écrire de la musique sur des ardoises, comme M. Massimino, ou de faire chanter les élèves sur un tableau , en prenant l'un d'eux pour montrer les notes avec une baguette, comme Galin; ces procédés ne constituaient aucunement une série

d'opérations adaptables aux habitudes d'une écoJe mutuelle : aussi toutes ces méthodes , après avoir été plus tard consciencieusement examinées par plusieurs membres de la Société, furent-elles jugées, sans préjudice de leur mérite intrinsèque, inapplicables à l'objet que l'on avait en vue , incapables d'atteindre le but que l'on se proposait.

Les choses en étaient là, lorsque, le 23 juin 1819, M. de Gérando fît à la Société d'instruction élémentaire la proposition formelle d'introduire l'enseignement du chant dans les écoles populaires. Cette idée ayant été vivement appuyée et adoptée séance tenante, son auteur s'occupait de chercher un musicien pour la mettre à exécution , lorsqu'il rencontra Déranger , et lui annonçant la décision de la Société, il lui demanda s'il connaissait quelqu'un : J'ai votre homme, répondit le poëte; et il désigna Wilhem qu'il en avertit le soir même.

Personne alors n'était assurément mieux préparé, ou, comme l'on dit maintenant , plus heureusement/^ose que Wilhem pour répondre aux intentions de la Société. En effet, il ne faut pas oublier qu'il s'était trouvé dans sa jeunesse en rapport avec les élèves du chevalier Paulet, parmi lesquels le mode mutuel avait été appliqué, même avec de certains développements , et il en était passé quelque chose à l'école de Liancourt tandis qu'elle était dirigée par Crouzet. Les impressions de l'enfance sont si profondes, elles pénètrent si avant dans l'intelligence, qu'elles se présentent fraîches et intactes

iiprès bien des années; reprises alors, examinées, appréciées, remaniées, il semble qu'elles aient mûri en même temps que Je jugement; le sentiment les avait admises, le raisonnement les accepte; elles peuvent dés lors mener aux plus beaux , aux plus heureux résultats.

Wilhem avait donc été l'un des plus empressés à seconder, en ce qui le concernait , le mouvement qui s'opérait de toutes parts, depuis 1815, dans l'instruction publique; il avait surtout saisi avec ardeur l'idée des classes de musique , et avait ouvert des cours chez lui et dans diverses institutions de la capitale. L'enseignement y était simultané , mais mélangé déjà de quelques procédés mutuels. A peine Béranger lui eut-il rapporté les paroles de M. de Gérando, qu'il se mit à réfléchir, et dés le lendemain il avait disposé un tableau synoptique du travail successif et simultané des huit classes qui dès lors ont constitué sa méthode.

11 présenta immédiatement ce tableau à M. Jomard , l'un des membres de la commission chargée par la Société d'examiner les méthodes d'enseignement musical. Tout en approuvant l'ensemble , M. Jomard pensa que, pour apprécier exactement la valeur de l'invention , il fallait voir le plan de l'inventeur mis à exécution : la commission pourrait alors comprendre comment l'étude de chaque intervalle isolé , le chant successif et simultané de chacune des classes, les lectures mesurées sans intonation musicale, les dictées parlées, en un mot ,

. ( -^21 ) toute la manœuvre de l'enseignement s'accomoderait au mode mutuel , c'est-à-dire à l'emploi de moniteurs, à la division en cercles, à la disposition locale et autres habitudes des classes de ce genre. Pendant un mois , Wilhem s'occupa de préparer cette séance, et ayant réuni dans une salle prêtée par M. de La Haye, instituteur dans Tîle Saint- Louis , plusieurs de ses élèves des deux sexes au nombre de quarante à cinquante, il opéra, de la manière la plus heureuse, en présence de la commission ; il mit dès lors en pratique plusieurs des procédés ingénieux qui seront bientôt exposés. On exécuta un beau chœur sur le quatrain de Voltaire, Tout annonce d'un Dieu, etc.; les six parties de ce morceau étaient calculées de telle façon , que chaque classe ne dépassait pas l'un des six premiers intervalles, depuis l'unisson jusqu'à la sixte; il a depuis été retouché et inséré dans V Orphéon. Celui qui écrit ces lignes se rappelle avec cette émotion qu'inspirent les plus délicieux souvenirs du premier âge que, bien jeune alors, et suivant les cours du collège Charlemagne, il chanta le solo de la partie des quintes que Wilhem avait expressémen i écrit pour lui. L'effet de cet ensemble fut excellent, et tout d'ailleurs se passa de manière à contenter des juges môme un peu difficiles.

Voilà qui est bien ! dirent tout d'une voix les membres de la commission ; mais ces jeunes gens possédaient des connaissances musicales, et l'enseignement tel que nous le voulons doit s'adresser

( 422 ) * à des élèves qui ne savent rien ; c'est donc avec des enfants n'ayant aucuns principes de musique qu'il faudrait arriver à de semblables résultats ; essayez vos procédés dans quelque école gratuite, en un quartier populeux. Wilhem accepta cette sorte de défi 5 et l'on choisit pour lieu d'essai l'école de la rue Sain t - Jean- de -Bau vais, premier berceau de l'enseignement mutuel en France.

Dès cet instant , Wilhem conçut l'idée de populariser la musique par l'introduction du chant élémentaire dans les écoles primaires , et il n'eut plus d'autre but, d'autre travail, d'autre pensée; il y consacra dès lors ses jours et ses nuits, et voua toute son existence musicale aux succès de cette belle, honorable et philanthropique entreprise. Son premier soin fut d'étudier les procédés de l'enseignement mutuel et de se pénétrer de tout ce qui constitue ce mode d'instruction: on le vit passer des journées entières sur les bancs de ces écoles, observant, notant, et, par suite, concevant ces moyens simples et ingénieux d'expliquer aux plus jeunes intelligences les éléments de la musique.

Tout en s'appliquant à ce travail d'observation , persuadé que pour rendre l'étude de l'intonation et du rhvthme tacile et non rebutante il fallait surtout une bonne répartition du travail et une graduation parfaite aes di^icultés, il s'efforçait de disposer les premières études musicales dans l'ordre le plus naturel , le plus clair, le plus rationnel , se proposant sans cesse cette fin , qui doit être en effet

celle de tout écrit didactique bien conçu, savoir, d'aller toujours du connu à l'inconnu ; or, avec les enfants qu'il voulait instruire, c'était , comme il Ta dit lui-même, s'élever de rien à quelque chose; en sorte qu'ici, plus que jamais, la première page du livre était la plus difficile à écrire.

Wilhem n'eut point l'idée toujours périlleuse de refaire le système de notation musicale actuel ; de telles pensées ne viennent jamais aux artistes : ils savent d'abord que les signes graphiques aujourd'hui en usage ont , dans leur complication même, des avantages que rieti ne pourrait remplacer -, et en second lieu , ils n'ignorent pas que les réformes de ce genre ne s'opèrent jamais tout d'une pièce , mais par degrés et d'une manière en quelque sorte inaperçue.

Des méditations de Wilhem , deux fois interrompues par des maladies de la même nature que celle qui le conduisit au tombeau, naquirent ces diverses combinaisons de procédés sensibles à la vue, appréciables à V esprit et facilement transmissibles du maître au moniteur, et du moniteur aux élèves; ces figures, heureusement conçues, qui rendent en quelque sorte matérielles et palpables les premières études d'un art dont les principes avaient été jusqu'ici très-fugitifs , et font de l'enseignement musical de Wilhem un exercice de toutes les facultés des jeunes élèves, puisque pour être compris de leur intelligence on s'adresse à la fois à plusieurs de leurs sens.

Partant de l'absence de toute idée musicale et même de toute idée quelconque , autre que celle qui constitue toute l'espèce humaine, même dans les organisations les plus imparfaites, l'idée d'imitalion^ Wilhem commence au chant par écho ^ qui consiste à reproduire au moyen de l'organe vocal ce que l'on a entendu; vient ensuite le chant sur la main y et enfin le chant noté. L'idée si simple et si heureuse de se servir de la main comme d'une portée musicale vide est due à Rameau; mais il ne paraît pas qu'avant Wilhem elle ait jamais été mise à exécution ; d'ailleurs , en s'emparant de cette idée, il l'étendit de manière à la rendre susceptible de se prêter à tous les besoins. Dans ces démonstrations , il veut, chaque fois que se présente l'intervalle de semidiaton ou demi- ton (comme l'on dit vicieusement), que l'élève ferme les doigts; dans la solmisation, il place les notes naturelles à la phalange du milieu, les notes diéséesà l'extrémité des doigts, les notes bémolisées à leur naissance. Une autre idée de Wilhem, qui complète également celle de Rameau el remplace avantageusement la main harmonique des anciens , consiste à se servir de la main droite , comme représentant la clef de solj, et de la gauche comme reproduisant la clef de fa. Dans le cas où l'on veut faire usage de l'une des clefs d\it, on place un anneau à l'un des quatre doigts inférieurs, pour désigner la place de Vut. Évidemment on trouve là toute l'étendue des sons de la voix humaine , appelée ay trefois dia-

( 425 ) gramme. L'usage des démonstrations du solfège sur la main est un des points les plus importants de la méthode; la main dont chaque doigt représente un intervalle musical, a l'avantage d'être un instrument mnémonique ; par son moyen l'on exerce en même temps la vue , le toucher, l'oreille et la voix. Cette opération a en outre un avantage pratique fort important , celui de permettre aux moniteurs de se tourner vis-à-vis des élèves en les faisant solfier.

Bien convaincu que les figures qui parlent à l'œil et expliquent les opérations d'un sens par un autre ne sauraient être trop multipliées , Wilhem se sert d'un escalier vocal, pour rendre sensible la position des semidiatons dans l'échelle diatonique , en ne donnant à l'espace contenu entre les 3^ et 4*, 7« et 8*" degrés que la moitié de la hauteur des autres marches. Cette même figure sert plus tard pour expliquer d'une manière non moins sensible la disposition de la gamme chromatique.

Vindicateur vocal, c'est-à-dire la portée vide , divisée en trois compartiments (notes naturelles, diésées et bémolisées), reproduit les principaux avantages de la main, et sert à fixer dans l'esprit la composition des différentes échelles, par suite de la mobilité des pions ou fiches de bois sur lesquels on colle les huit premiers chiffres et les trois clefs; ce qui est ici d'une haute importance, puisque , par ce moyen, l'on peut démontrer aux élèves, d'une manière en quelque sorte palpable,

tout ce qui concerne la formation des différentes gammes et la position des demi-tons, les notes principales dans chacun des modes, et enfin le mécanisme de la transposition. L'indicateur vocal sert en outre à faire solfier à la baguette.

Enfin , pour bien graver dans la mémoire des élèves les intervalles de seconde , tierce , quarte , etc., et les altérations qu'ils peuvent subir, Vilhem imagina de composer des airs qui dès leur début présentassent un de ces intervalles bien posé et bien nettement indiqué, qui frappant vivement l'oreille y demeurât en quelque sorte fixé.

Ces procédés ont tous rapport à la tonalité; le rhythme n'est pas moins rigoureusement analysé. Dans le but d'arriver à la dernière décomposition de la mesure musicale, Wilhem a eu l'heureuse idée de faire prononcer les notes qui entrent dans la composition des diverses mesures , abstraction faite du degré qu'elles occupent sous le rapport de la tonalité , en nommant simplement les notes ronde j blanche^ noire, etc. Cette sorte d'épellalion rhy thmique habitue les élèves à la décomposition immédiate de la mesure , et elle est fort avantageuse pour l'ensemble du système , en ce qu'elle occupe utilement les cercles des commençants , dont, sans cette ressource, on ne saurait que faire pendant la durée de la leçon.

Les critiques qui furent faites de ces procédés se bornèrent à peu près à des accusations vagues de plagiat, immédiatement réfutées. Ainsi M. Fran-

( 427 ) cœur, organe de la Société d'instruction élémentaire, fut obligé de répondre à un professeur qui prétendait queAVilhein lui avait pris ses procédés, que les deux méthodes étaient différentes sur tous les points et que l'accusation venait d'un homme qui connaissait mal les procédés de la méthodeWi- Ihem et ne connaissait point du tout l'esprit de l'enseignement mutuel.

Une autre accusation de plagiat fut intentée par Galin , qui se croyait inventeur du méloplaste , c'est-à-dire de l'idée d'une portée vide servant à tracer une écriture musicale volante, au moyen d'une baguette qui se porte sur telle ligne ou tel espace, dont la voix des élèves marque l'intonation. Il paraît en effet que Galin à Bordeaux , et Wilhem à Paris , avaient , chacun de son côté , conçu cette idée; mais Galin avait cherché à en faire grand bruit, et surtout prétendu que le professeur de Paris, qui, comme nous l'avons vu, en faisait usage dès 1810, la lui avait empruntée. Perne indiqua un plagiaire beaucoup plus ancien, Sébalde Heyden, dont l'ouvrage publié en 1537 offre une portée vide de dix lignes , de laquelle ensuite il extrait trois portées particulières de cinq lignes. Je signalai depuis à Wilhem un autre plagiaire, l'abbé Le Beuf , dans son Traite historique et pratique du chant ecclésiastique , publié en 1741 ; depuis on a retrouvé la même idée dans un opuscule publié par un violoniste de l'Opéra , nommé Jacob. Wilhem dès lors ne réclama plus pour lui que le développement

qu'il a donné à l'idée de Sébalde Heyden et la division de la portée en trois compartiments , modification de la plus haute importance et qui lui appartient incontestablement.

Ces critiques et quelques autres vinrent à la suite des premiers essais qui en avaient été faits aussitôt qu'un certain nombre d'élèves de l'école de la rue Saint -Jean -de -Beau vais avaient été en état de se faire entendre en présence de la commission musicale de la Société d'instruction élémentaire, des membres de l'Institut et du Conservatoire, de plusieurs artistes, enfin du ministre de l'intérieur et du préfet de la Seine (Siméon et Chabrol de Vol vie). Le mérite de la méthode fut constaté et ses succès unanimement prédits. Perne, alors inspecteur-général du Conservatoire, en porta le jugement le plus favorable, et plus tard, Choron, après avoir suivi ces exercices , reconnut publiquement, et en toute occasion, qu'il s'était trompé lorsqu'il avait cru l'enseignement mutuel inapplicable à l'étude de la musique. Enfin , dans les premiers mois de 1820, M. Francœur fit un rapport comparatif sur les diverses méthodes proposées à la Société pour l'enseignement du chant dans ses écoles, et celle de Wilhem fut adoptée pour toutes les écoles d'enseignement mutuel. Le préfet de la Seine donna son assentiment à cette détermination, et , au mois de décembre de la même année, nomma Wilhem professeur en titre de l'école modèle , avec un traitement de 1,500 francs. 11 avait jus-

qu'alors fait ses cours sans rétribution. Parlemènie arrêté , le préfet souscrivit pour vingt-cinq exemplaires de la Méthode y dont les premiers tableaux avaient déjà paru. Il est de plus à remarquer que la décision du préfet annonce que tout ceci est provisoire, et que l'on attend la décision du ministre de l'intérieur sur Vorganisalion d'une école normale de chant élémentaire. Cette école , projetée en 1820, était encore à créer en 1842. Trois ans plus tard, le préfet donnait un coadjuteur à Wi- Ihem, en lui demandant, pour l'école de la Halle aux Draps, un jeune homme capable de conduire le chant sous sa direction. Ces derniers mots contiennent implicitement la modification du titre de simple professeur; et en effet, depuis 1826, les lettres qui lui sont adressées de la Préfecture portent la suscription suivante : a A. M. B. Wi- Ihem , chargé de diriger renseignement du chant dans les écoles élémentaires de Paris, » En cette même année 1826, le coadjuteur de Wilhem ayant été remplacé, celui qui lui succède prend le titre de répétiteur de chant sous la direction de M.B. Wilhem. Là se trouve l'origine du titre que nous verrons le conseil municipal lui conférer plus tard, tant pour assurer la stabilité de sa position que pour récompenser ses travaux et son zèle.

Cependant la rédaction de la Méthode allait lentement, en raison même du soin qu'y apportait l'auteur. Il fallait voir ces tableaux manuscrits surchargés de ratures et de collettes , presque toujours

modifiés et quelquefois entièrement refondus du jour au lendemain. Obligé de courir d'une école à Tautre en portant sous son bras tout le matériel de son enseignement , il arriva plus d'une fois au professeur de semer le long des rues , et le plus souvent de perdre ainsi des papiers utiles. Je me rappelle particulièrement que, venant me voir un matin , il voulut me montrer un chant qu'il avait passé la nuit à composer, et s'aperçut que d'un énorme paquet de papiers enroulés les uns sur les autres il ne lui restait plus guère autre chose que l'enveloppe ; tout son travail était à refaire.

Une des grandes difficultés de celte rédaction consistait dans la répartition convenable des matières sur chacun des tableaux , qui , comme l'on sait , sont les seuls livres en usage dans les écoles mutuelles. Bien des fois son esprit fut à la torture pour resserrer le texte et les exemples dans l'espace voulu et combiner le tout avec les difficultés inhérentes à la distribution de l'enseignement aux diJBférents cercles et à leur exécution simultanée et isolée 5 à la division des périodes d'études , disposées de telle façon qu'un cercle occupé de telle ou telle manière ne troublât jamais le cercle voisin. On n'a pas non plus assez remarqué toute la difficulté qu'il y avait à vaincre pour imaginer des chants à plusieurs parties , qui ne renfermassent que tel ou tel intervalle préfixé, et fournissent une mélodie agréable et une harmonie régulière, sans s'écarter jamais de l'obligation imposée. Il faut être composi-

(431 ) leur et avoir essayé d'écrire sur un pareil plan , pour bien se rendre compte des embarras sans cesse renaissants d'un semblable travail. Beaucoup d'autres problèmes se présentaient et se reproduisaient à chaque instant; mais Wilhem avait, dés le commencement, résolu celui qui les renferme tous, en s'imposant une marche rigoureusement logique , en s'attachant à ne rien laisser passer sans s'en être rendu compte à lui-même et l'avoir fait comprendre à ses élèves.

Toutefois, il fallut toute la force de volonté et toute la foi du professeur dans son œuvre pour conduire à fin un travail qui l'occupa pendant dix ans, et dont la publication, commencée dés 1820,4 ne fut achevée qu'en 1829. Pour cette première édition, dédiée à M. Chabrol de Volvic, l'auteur dut faire graver expressément des poinçons, afin d'obtenir un caractère en rapport avec celui des tableaux employés dans les écoles d'enseignement mutuel; et il faut encore remarquer qu'en cette occasion les difficultés graphiques étaient aussi nombreuses que les autres, et qu'elles furent une des principales causes de la lenteur du travail ; des calculs mal faits forçaient à chaque instant à graver le même tableau plusieurs fois, et jetèrent par moments l'auteur dans des embarras inextricables. Dés que les premières livraisons avaient été rendues publiques, Choron avait observé que le nombre des tableaux d'étude musicale était fort considérable, et hors de proportion avec celui qui dans les écoles

élémentaires est consacré aux autres facultés; en effet 5 il y eut dans la première édition plus de trois cent cinquante tableaux.

Wilhem sentit la justesse de l'observation et Finconvénient de ce grand nombre de feuilles pour un enseignement circonscrit dans la partie élémentaire de Fart. La première édition n'était pas encore achevée que Fauteur s'occupait d'en publier une seconde, dont la gravure fut achevée en 1832, et qui ne renfermait plus que des tableaux. Ce travail fut de nouveau réduit dans la troisième édition publiée en 1834. En disposant les matières d'après la nouvelle division adoptée pour l'enseignement primaire en écoles primaires élémentaires y et primaires supérieures , l'auteur ({ reconstruisit à neuf sur le double terrain des deux degrés de l'enseignement primaire ; et concentrant dans ce dernier travail les produits d'une expérience acquise par quatorze années de pratique dans les écoles populaires , il présenta son ouvrage divisé en deux cours gradués et successifs ou simultanés : cours distincts par la limite spéciale du premier, mais unis par un même esprit d'ordre progressif, qui fait que chaque tableau résume pour ainsi dire ce qui le précède et prépare à cequi le suit (1). » Celte troisième édition fut, non plus

(1) Guide de la Méthode ou instructions pour l'emploi simultané des tableaux de lecture musicale et de chant élémentaire, p. XVII.

gravée , mais imprimée en caractères mobiles par Duverger : elle ne renferme que quarante-deux tableaux pour le premier cours et trente et un pour le second, avec trois tableaux d'appendice.

Dans la vue de la rendre susceptible d'être employée dans toutes les classes de musique, quel que fût le mode d'enseignement, Wilhem la reproduisit sous le format in-S*" en 1836. Cette quatrième édition fut gravée avec le plus grand soin, mais bientôt remplacée par une édition, en caractères mobiles, exécutée d'après les procédés de Tantenslein et Cordel. Cette cinquième édition, achevée en 1839, a été traduite en anglais l'année suivante, et publiée à Londres en 1841 , en même temps que les procédés de l'enseignement étaient adoptés pour les écoles de celte grande cité.

De 1820 à 1830 Wilhem, entièrement absorbé par la rédaction des tableaux et la composition des airs et morceaux de divers genres qui en dépendent, ne s'occupa presque d'autre chose; il faut cependant mentionner ici un travail particulier qui a été d'une assez grande utilité pour n'être pas passé sous silence.

Parmi les écoles particulières dont Wilhem dirigeait l'enseignement s'en trouvait une fort importante, en raison du but que l'on s'y proposait; elle avait été fondée par le Consistoire de l'église réformée de Paris, dans l'intention d'améliorer l'exécution du chant des psaumes usités dans cette communion. Wilhem composa pour l'usage de cette

école un travail spécial à l'aide duquel on pouvait au bout de douze leçons hebdomadaires, et avec une élude convenable entre les séances , déchiffrer les psaumes , en observant la valeur des durées , chacun faisant la partie convenable à l'étendue de sa voix. Voici le titre de cet ouvrage : Douze leçons hebdomadaires de musique vocale à Vusage des jeunes élèves et des adultes qui suivent le Cours de chants sacrés institué par le Consistoire de V église réformée de Paris 5 extraites , diaprés la délibération du Consistoire j de la Méthode élémentaire et analytique de musique et de chant. Ce volume est gravé en format Jésus et forme un vol. in-S'' de 120 pag. et 20 pages d'appendice, contenant des exercices, solfèges, et quelques préceptes sur l'exécution vocale.

Il ne suffisait pas d'avoir donné aux jeunes protestants de bons préceptes pour chanter convenablement leurs psaumes , il fallait leur mettre entre les mains un livre où ils trouvassent la mélodie de ces pièces régulièrement imprimée et revêtue d'une harmonie simple et correcte. Wilhem publia en conséquence un Choix de trente psaumes ^ disposés à trois parties. On imposa expressément au rédacteur l'obligation de respecter la notation des psautiers vulgaires , sous le double rapport des intervalles et de la durée; il s'astreignit d'ailleurs à n'employer que l'harmonie du livre d'orgue en usage depuis 1766. Ce premier recueil ayant été fort bien reçu , il fut invité à en publier un second dans lequel on lui laissa plus de latitude; il lui

fut permis d'améliorer notablement le chant des psaumes en rhythmant les mélodies , en distribuant les mesures par phrases symétriques , et en variant l'harmonie lorsque la même mélodie se représentait une seconde fois dans la même pièce. Ce rer cueil, intitulé: Nouveau choix de mélodies des psaumes rhythmées el disposées à trois parties j in- 8", est imprimé en caractères mobiles; il contient les cinquante-cinq psaumes et les quinze cantiques les plus usités dans la liturgie protestante.

Les autres publications de Wilhem , à cette époque, sont des Chants religieux et chants moraux, qui presque tous ont reparu dans l'Orphéon ^ une Invocation avec accompagnement d'harmonie militaire, composée pour les distributions de prix; un Chant avec chœurs , sur le dévouement des médecins français qui, en 1821, se rendirent en Espagne pour y étudier la nature de la fièvre jaune; il est intitulé :/e Retour de Barcelone. Enfin, il fournit au Dictionnaire des découvertes une notice étendue sur les travaux de Perne, relatifs à la musique des lirecs et à c^lle du Moyen- Age : ce morceau fut tiré séparément; et il était d'autant plus nécessaire d'en parler ici, que M. Fétis (Biographie universeîèe des Musiciens, art. Perne) attribue, on ne sait sur quel fondement, cet article à M. Francœur.

Ce n'était pas seulement la publication des divers travaux que nous venons d'énumérer dont Wilhem s'était occupé, il avait constamment dirigé par luimême des classes de chant dans diverses institutions

( 436 ) de la capitale, et particulièrement dans les écoles gratuites de la ville de Paris; mais les progrès de sa méthode avaient été peu remarqués.

On sait tout le mauvais vouloir que le gouvernement de la Restauration témoigna toujours à l'enseignement mutuel et à la Société qui l'avait pris sous son patronage ; il fallut tout le crédit dont jouissait le préfet de la Seine, respecté de tous les ministères qui se succédèrent depuis 1814 jusqu'en 1830, pour maintenir cet enseignement dans les écoles de la ville de Paris. Le chant particulièrement n'avait trouvé qu'un appui bien faible, et avec un homme aussi peu remuant que Wilhem ses succès n'avaient pu avoir l'éclat qu'ils méritaient. Il fallait aller dans les écoles mêmes pour entendre l'exécution de chants que l'âge des élèves resserrait nécessairement dans un système de composition à voix égales. Une seule fois dans l'année, le jour delà séance publique de la Société pour l'instruction élémentaire, quelques morceaux en chœur étaient chantés par les meilleurs élèves de chaque école, et déjà l'on pouvait prévoir quels auraient été les résultats, si les éléments eussent été suffisants ; mais tous ces succès étaient renfermés dans un espace trop restreint. Aussi, quoique tous ceux qui avaient été témoins de l'enseignement musical en appréciassent les avantages , introduit dans les écoles en 1819, adopté pour les deux écoles de la Société en 1820 , il n'avait été admis successivement que dans neuf écoles de la ville

( 437 ) de Paris; ce fut seulement en 183S que le conseil municipal adopta l'enseignement du chant dans tout s les écoles communales, et ordonna son introduction immédiate dans trente de ces écoles. La délibération du conseil municipal qui provoqua cet état de choses est du 6 mars 1 835. Par arrêté du préfet , sur la rapport de la commission musicale, et après délibération du conseil , Wilhem fut nommé Directeur-inspecteur général de V enseignement du chant dans les écoles primaires de la ville de Paris. Son traitement fut fixé à 6,000 fr., outre les frais d'inspection. Le rapport appuyait sur ce que le chiffre avait élé choisi bien moins pour rétribuer les fonctions que « pour récompenser et honorer l'homme si laborieux, si désintéressé, si plein de dévouement et de modestie, doué d'uu talent si élevé... Paris devait acquitter envers lui sa dette et celle de la France, d Lorsque l'enseignement de la musique fut introduit dans l'Université, le cercle de ses attributions fut étendu , et il fut nommé par le ministre de l'intérieur Délégué général pour l'inspection de renseignement universitaire du chant, 11 était en outre membre de la commission d'instruction primaire pour l'examen des aspirants aux brevets de capacité en ce qui concerne léchant. Le 30 avril 183o Wilhem avait été nommé chevalier de la Légion-d'Honneur. Dans la même année , il reçut une médaille d'or de la Société pour la propagation de Venseignement mutuel, qui en 1821 lui en avait déjà décerné une d'argeaf;.

^ Toutes 6és résolutions, si honorables pour celui qui en était l'objet, avaient été le résultat du succès extraordinaire de certaines réunions musicales formées par Wilhem, sous le nom de Réunions de r Orphéon, Voici quelle en avait été l'origine. En 1833, notre professeur assembla dans le local de l'école du passage Pecquet des élèves choisis parmi ceux des onze écoles alors existantes, qui s'y rendaient une fois par mois des divers quartiers de la capitale. On ne tarda pas à reconnaître les inconvénients d'un tel arrangement, qui forçait un grand nombre d'enfants à se déplacer et à se transporter à une grande distance. Secondé dans tous ses plans par le conseil municipal , qui depuis 1830 lui témoignait autant de bienveillance qu'il lui avait montré d'indifférence pendant les années précédentes , Wilhem imagina de compléter et de régulariser cette heureuse idée, en réunissant tour à tour les élèves de trois arrondissements, savoir: ceux du 1^*", 2® et 3% le premier jeudi du mois ; ceux des 4% 5® et 6®, le second, et ainsi de suite. Un règlement proposé par lui, fut délibéré au comité central d'instruction primaire, et approuvé en conseil royal par le ministre de l'Instruction publique, les 8 mars et 11 novenibre 1836. Tous les élèves admis au cours de ¥ Orphéon, et que l'on nomma orphéonistes, devaient ensuite être rassemblés à des époques convenues , pour concourir à l'exécution de morceaux entendus publiquement.

Le premier exercice de ce genre eut lieu en 1836, à la salle Saint-Jean, telle qu'elle existait dans l'ancien Hôtel-de-Ville ; les autres suivirent d'année en année, et ils excitèrent toujours un véritable enthousiasme. Tout le monde fut frappé d'admiration en entendant ces grandes masses vocales exécuter sans l'appui d'aucun instrument des mor*ceaux souvent d'une assez notable difficulté.

A l'époque même à laquelle avaient commencé les réunions orphéoniques, Wilhem avait donné les premiers cahiers d'un Répertoire de musique wcaîe sans accompagnement^ composé de pièces inédites et de morceaux choisis , à voix seule ou à plusieurs parties. Cette collection, qui prit aussi le litre d' Orphéon^ offre des pièces de différents auteurs, parmi lesquelles un assez grand nombre appartient àWilhem . 11 a publié cinq volumes in-8° de ce recueil , fait avec goût et convenance, tel enfin qu'on pouvait l'attendre d'un musicien qui possédait au plus haut degré l'expérience de la matière (1).

Les exercices publics de V Orphéon acquirent une nouvelle importance lorsqu'ils furent renforcés par la présence des élèves adultes des deux écoles fondées en 1835, toujours d'après les principes de la méthode de Wilhem , et qui eurent <(ussi leurs

(1) Il est fort étonnant que l'on se soit permis de publier la suite de ce recueil avec le nom de Wilbera. Plusieurs morceaux de sa composition qui s'y rencontrent n'autorisaient pas cet abus.

réunions orphéoniquesbi-mensuelles. On a généralement approuvé ces exercices ; mais on n'a peutêtre pas assez remarqué toutes les difficultés qui se présentaient pour leur organisation. En effet, les réunions partielles n'ayant lieu qu'une fois par mois, il en résulte que les élèves demeurent toujours isolés d'un arrondissement à l'autre, et que, de fait, quand ils arrivent à la réunion générale, plus des onze douzièmes de leurs co-exécutants leur sont inconnus, et pourtant après une répétition unique , tout marche comme si cette immense réunion de sept à huit cents individus s'exerçait quotidiennement ensemble. Et notez bien qu'à l'exception du maître qui conduit et du moniteur général, il n'y a véritablement pas là un seul artiste proprement dit; ces centaines de chanteurs ne sont que des amateurs recevant chaque semaine trois leçons d'une heure (les adultes en reçoivent seulement deux), n'étudiant par conséquent la musique que de la façon la plus accessoire, et, hors de leurs classes, n'ayant pour ainsi dire aucune occasion d'en faire ni même d'en entendre. Quelques gens de mauvaise humeur, peut-être, d'ailleurs, il faut bien l'avouer, un peu jaloux des succès obtenus, comme ils devraient l'être tous, par le travail et la persévérance, se sont avisés que l'exécution était trop carrée, trop stricte; qu'il n'y avait pas assez d'abandon, de sentiment, de spontanéité. De pareilles critiques ne venaient assurément pas des professeurs de chant ; et ceux qui savent combien

( 441 ) il est difficile en France d'inculquer à de grandes masses le sentiment de la mesure, sont au contraire demeurés comme frappés d'élonnement à la vue de tant de régularité et d'exactitude.

Ces nouveaux succès répandirent de plus en plus la méthode Wilhem, et par conséquent le goût de la musique dans le peuple ; et lorsqu'il fut frappé de la maladie dont il mourut, Vimpecteur général donnait ses soins à près de cent écoles, toutes florissantes , toutes dansle plus satisfaisant état, et dans lesquelles le professeur était toujours chéri et vénéré.

Une si heureuse réussite, toutes les récompenses qu'il avait obtenues, enfin la vie si active et si occupée qu'il menait constamment n'avaient pu chasser de son àme quelques chagrins particuliers qui le laissaient par moments dans une tristesse profonde. 11 avait perdu en 1828 une compagne qui avait fait pendant dix-huit ans le bonheur de ses jours; cette plaie s'était cicatrisée avec le temps, lorsqu'en 1 829 l'un de ses fils sorti depuis peu de l'École Polytechnique et ensuite de celle de Metz, arrêta lui-même, dans un moment de folie, le cours de la brillante carrière qui s'ouvrait devant lui. Wilhem eut depuis cette époque le pressentiment d'une fin prochaine, mais celait chez lui une de ces idées vagues que provoque d'ordinaire la iiïsr tesse de l'àme au moindre affaiblissement physique du corps. Il s'était choisi une retraite à Chaillot, où il comptait bientôt aller s'établir ; une

partie de son mobilier y avait même été transportée. Ce n'était pas seulement la solitude et le bon air qu'il venait chercher dans ce quartier éloigné; il se rapprochait de son ami Déranger, chez lequel il pouvait se rendre en un quart d'heure. Il comptait s'occuper d'un Traité de composition musicale depuis longtemps projeté ; il allait enfin, me disait-il la dernière fois que je le vis (peu de jours avant que la maladie le frappât), s'en occuper à loisir aussitôt que les deux séances générales de l'Orphéon, qui devaient avoir lieu dans le mois de mai, seraient terminées. Il ne lui restait pour ces séances à s'oc» cuper que de la mise en répétition d'une hymne à la mémoire de Cherubini , qui venait de terminer sa longue et glorieuse vie (Ij. L'hommage rendu à la mémoire de ce grand compositeur eût ainsi été rapproché du moment où Ton avait eu le malheur de le perdre.

Cette pensée et la fixation définitive du programme des grandes réunions orphéoniques de 1842 l'occupaient tout entier, lorsque le mardi 19 avril il fut tout à coup atteint d'une fluxion de poitrine. Il avait la veille dîné chez Déranger , et, se félicitant du changement de domicile qui le rapprochait de son ami, il paraissait croire que sa santé s'en trouverait également bien ; mais on sait que ces sortes de maladies qui avaient déjà plusieurs fois éprouvé Wilhem, et qui chez lui étaient

•(l)Lel6ï6âfsl842.

( ui )

le résultat de travaux souvent excessifs, attaquent au moment où l'on s'y attend le moins, et font en peu d'instants des progrès d'une effrayante rapidité. Pour ne pas épouvanter le malade on lui laissa ignorer la nature du mal, et la première prescription des médecins fut d'écarter tout ce qui pourrait le préoccuper d'une manière quelconque, et particulièrement tout ce qui rappellerait à son esprit ses occupations habituelles. En conséquence, ni ses répétiteurs, ni ses élèves, ni aucun de ses amis ne fut admis auprès de lui ; son fils seul ne quitta pas le chevet de son lit. Les secours de l'art et les soins dévoués dont il était entouré semblèrent d'abord exercer la plus heureuse influence, et le troisième jour on crut le malade hors de danger. Lui-même reprit toute sa sérénité habituelle, et il parlait sans cesse et avec une prédilection particulière de la prochaine séance de l'Orphéon • c'était, disait il, une grande consolation pour lui de rendre hommage à la mémoire du célèbre compositeur qu'on venait de perdre, par l'organe pur et innocent de ses élèves chéris, qui pius d'une fois avaient chanté avec tant de succès les ouvrages de ce grand compositeur. Le malade resta dans cet ^tat calme et plein d'espoir jusqu'à la nuit du dimanche ; alors il se mit à plusieurs reprises à réciter des vers ou partie de vers qu'il voulait adapter à la musique de l'hymne funèbre de Cherubini.

Ces douces impressions, qui semblaient charmer délicieusement le malade, cessèrent le lundi mutin,

et de cruelles souffrances leur succédèrent. Une seconde fluxion de poitrine venait de se déclarer, et depuis qu'il en sentit la terrible atteinte, le délire ne le quitta plus, et toutes les heures qu'il vécut encore furent en quelque sorte une longue agonie. Ses forces physiques étaient dans un état de prostration complète , et l'exercice de ses facultés morales ne se manifestait plus que relativement à l'art objet de son culte. La musique l'absorbait tout entier et avait détruit chez lui tout autre souvenir» à tel point qu'il reconnaissait à peine ceux qui l'entouraient de leurs soins et s'efforçaient d'apaiser cette tempête qui agitait une dernière fois son imagination musicale. Mais, hélas! tout était inutile. Les plaintes même que lui arrachait la souffrance, et qui s'échappaient péniblement de l'extrémité de ses lèvres, se formulaient en notes de musique , et c'était par des termes empruntés à l'art qu'il désignait tous les objets qui l'environnaient. Demandait-il quelque breuvage pour éteindre la fièvre brûlante qui le dévorait, il ne trouvait d'autre moyen pour désigner celui qui devait, disait-il, lui faire du bien, que de l'indiquer comme appartenant à tel ou tel ton. Dans d'autres moments , il étendait la main comme s'il eût voulu battre la mesure, puis la reportait à sa poitrine, sur laquelle ses doigts s agitaient comme sur un clavier; c'est ainsi qu'il marquait le siège de ses souffrances. Reconnaissait-il autour de lui un parent, un ami, après avoir prononcé son nom

( -HH ) avec tendresse, il semblait vouloir le prendre à part pour lui faire la confidence de ce qu'il souffrait ; mais c'était pour lui déclarer avec un accent de vérité déchirant que les paroles qu'on lui avait données étaient impossibles; puis, après une pause, il ajoutait : Enfin ^ j'y suis arrivé, mais j'ai eu bien du mal. 11 s'agitait ensuite comme s'il eût entendu cette musique qui lui avait tant coûté.

Cet état dura trente-six heures. Il était plus pénible encore pour les témoins que pour la victime, qui ne soupçonnait même pas l'approche du moment suprême. Wilhem cessa de souffrir en cessant de composer; sa tête, comme fatiguée d'efforts laborieux et opiniâtres, demeura tout à coup immobile; ses yeux, dirigés vers le ciel, semblaient suivre une dernière pensée Son fils,

qui depuis sa rechute ne le quittait plus un seul instant , recueillit son dernier soupir le mardi 26 avril, à six heures du soir. Il était âgé de soixante et un ans et quatre mois.

Son corps fut embaumé par le procédé Gannal; en sorte que ses funérailles purent être retardées jusqu'au iundi suivant 2 mai. On peut dire que tout Paris ressentit aussitôt la perte qu'il venait de faire, car sur tous les points de la capitale Wilhem était connu, apprécié, chéri. Le Comité central et la Société pour l'amélioration de l'instruction élémentaire résolurent de se faire représenter aux obsèques par des députations. Le Comité invita en outre les comités locaux et spéciaux à en-

voyer également des députations, et décida que les directeurs et directrices de toutes les écoles communales dans lesquelles le chant est enseigné, conduiraient au convoi , comme représentants de l'école , tous leurs élèves orphéonistes. Wilhem était mort dans son domicile de la rue des Maçons-Sorbonne, et par conséquent sur la paroisse Saint- Étienne; mais on craignit avec raison que cette église ne fût trop petite pour l'afïluence qui ne pouvait manquer de s'y porter; la cérémonie eut donc lieu dans la vaste église de Saint-Sulpice, qui suffit à peine à contenir la foule. Environ cinqcents orphéonistes 5 hommes et enflmts mâles (on n'avait pas permis que les jeunes filles chantassent), exécutèrent quelques morceaux d'un Requiem bref de Perne, à trois parties sans accompagnement. Ces fragments, appris en peu de jours par les soins des répétiteurs, produisirent en généralun effet satisfaisant. Mais un spectacle bien plus touchant fut celui du convoi funèbre et de son arrivée au cimetière de l'Est. Les jeunes filles des écoles de Paris ouvraient le cortège; Wilhem était porté sur un char très-simple, suivi de son fils , puis de diverses autorités de l'université et de la ville de Paris, des députations des Sociétés d'instruction, et des amis du défunt; les élèves adultes venaient ensuite par rangs de douze ; le cortège allait se grossissant de tout le peuple qui se trouvait sur la voie publique, quand on savait que c'était le maître de chant des ouvriers. Jusqu'ici, comme l'a remarqué M. Trélat,

les convois politiques seuls avaient amené la foule; celui de Wilhem est le premier où elle se soit por^ tée sans passion , sans esprit de parti. Au sortir de l'église on distribua des vers composés un an auparavant par Béranger, qui suivait tout en larmes les restes mortels de son ami. Hélas ! il ne croyait pas que la consolante prédiction qu'il lui faisait, en lui annonçant que

Ceux dont il charmait les douleurs Offriraient un jour à sa gloire Des chants , des larmes et des fleurs ,

devait s'accomplir sitôt. Wilhem avait, lors de la mort de sa femme , acquis un terrain pour la sépulture de sa famille , ce qui avait dû arrêter immédiatement les projets de souscription que l'on avait eus jusque parmi les plus jeunes enfants des écoles; c'est là qu'il fut déposé par huit jeunes gens qui avaient brigué l'honneur de porter ce précieux fardeau. Plusieurs discours furent prononcés sur sa tombe : mais ces oraisons funèbres ne pouvaient résumer et reproduire les éloges qui sortaient de toutes les bouches, les larmes qui coulaient de tous les yeux , les regrets universels , en un mot le deuil des cœurs (1).

Wilhem était de moyenne taille; sa figure, pleine d'agrément pendant sa jeunesse, était restée belle et régulière, bien que fatiguée par le travail, l'âge

(1) Voyez la brochure inûtnléè Funérailles rfe M. B. VTilbem.

et les chagrins. Chez lui la physionomie était bien réellement le miroir de l'âme; son caractère s'v reproduisait tout entier; elle respirait surtout le calme des passions, la bonté la plus affectueuse, cette extrême modestie , cette défiance de soimême, cette crainte d'offenser qui que ce soit, qualités , il faut Ta vouer, bien peu communes dans notre profession; une extrême sensibilité se manifestait dans tous ses traits , plus encore s'il écoutait que s'il parlait, tant sa pensée était entièrement à celui dont il partageait l'entretien. A cette profonde sensibilité se joignait un certain air de finesse, qu'il apportait en effet dans tous ses jugements et ses appréciations. Son sourire était plein de charme, et M. Trélat définit admirablement son regard , en disant qu'il avait « l'œil vif et pénétrant, mais d'une limpidité et d'une douceur où l'on se reposait encore après avoir quitté cet homme de bien. »

Les deux petits écrits qu'il a laissés sur ses premiers pas dans la vie , (1) et la pureté du style de SB. Méthode^ prouvent que s'il eût voulu cultiver l'art d'écrire, il aurait réussi en divers genres, et que ses productions eussent pu briller par une sorte d'originalité et de bonhomie qui lui était toute naturelle. 11 avait d'ailleurs la tête fort bien meublée; tous les bons ouvrages de philosophie et de littérature lui étaient familiers ; on reconnaît

(l) Voyez ci-après VÂppendice*

dans son principal ouvrage qu'il avait adopté les méthodes de la logique condilacienne, seules capables en effet de répandre la lumière sur les opérations de l'intelligence , et de conduire à des résultats positifs et raisonnables. Il parlait peu, même dans le commerce intime , mais ses idées étaient toujours d'une justesse remarquable, et exprimées de la manière la plus heureuse; il lui échappait parfois des mots qui semblaient d'un autre temps, car o ny rencontrait ces plaisanteries spirituelles et inoffensives jadis si connues en France , et dont on semble de nos jours avoir perdu le secret.

Ses habitudes particulières avaient souvent de la singularité. Il s'était créé pour ses travaux plusieurs petits moyens ingénieux de simplification et de mnémonique. Dans le siècle où nous vivons, on pourrait compter au nombre de ses singularités le rare désintéressement dont il fit preuve et ses sacrifices en tout genre pour faire approcker les travaux qu'il entreprit du point de perfection auquel l'humanité peut prétendre. Quand on est si peu intéressé et si consciencieux on réussit rarement en affaires ; aussi Wilhem n'en tlt-il jamais de bonnes tant qu'il s'occupa lui-même de la publication et de la vente de ses ouvrages ; sans cesse retouchés et remaniés durant l'impression , ils finissaient par lui coûter extrêmement cher, et ensuite il les donnait plus souvent qu'il ne les vendait.

Son désintéressement n'était égalé que par sa bienveillance pour tout le monde; cette bienveil-

lance faisait vraiment le fond de son caractère; jamais je ne lui ai entendu dire de mal d'aucun de ses confrères, même quand il avait eu à s'en plaindre ; il ne prit pas la peine de répondre à ceux qui attaquaient sa méthode d'une manière détournée, et ne parla de certains autres, qui ne craignaient pas de se poser comme introducteurs du chant populaire en France, que pour révéler au public l'existence de leurs classes de musique, sans laisser échapper le moindre mot qui leur semblât contraire. S'il s'inquiétait peu des dépréciateurs de ses travaux , il manifestait en toute occasion les plus vifs sentiments de reconnaissance pour ceux qui contribuaient ou avaient contribué en quelque manière à la propagation de sa méthode. Cet homme, qui n'eût pas fait un pas ni trouvé un instant pour aller chez un journaliste solliciter un article favorable , aurait volontiers fait cent lieues pour remercier celui qui en parlant de ses travaux n'avait fait en somme que les juger comme tout le monde. Jamais d'ailleurs on ne put le décider à rédiger ou faire rédiger une de ces notes dont la presse périodique est quotidiennement inondée , et dans lesquelles l'auteur s'offre modestement un encens tarifé à tant la ligne.

De tels moyens de succès devaient sembler avilissants à un artiste qui poussait si loin le respect de sa profession; aucun, en effet , ne considéra de plus haut l'enseignement populaire, aucun ne chercha moins à tirer personnellement parti d'une position*

A eeux qui venaient lui demander f,eé élèves pour chanter dans les concerts ou ailleurs, il répondais fort nettement qu'ils ne dépendaient p9s de lui : (i L Orphéon ne va point en ville », dispjt-il. 11 ^e î*tî^ rait cru déshonoré (ceci esta h lettre) s'il eut fait chanter ses élèves dans une occasion quelconque} dont il eût à recueillir quelque profit, ou s'il leur eût fait chanter de mauvaise musique dans le but de se faire des protecteurs , ou s'il les eût jamais dérangés de leurs travaux pour dt^s répétitions ou des exécutions. 11 se refusa constamment, et même avec une énergie qui annonçait assez qu'il j^eraii inébranlable à cet égard , à donner aux chants em-r ployés dans ses écoles telle ou lelki couleur politique; il ne voulut môme insérer la Pamienne dans le recueil Orphéon qu'avec des paroles spéciales qui ne pouvaient servir aucun parti, il se comporta de même à l'égard des sujets religieux, qui , toujours sur des paroles en langue française, pris dans les idées générales , et abstraction faite de toute croyance de détail , peuvent être chantés sans inconvénient non-seulement par les chrétiens de toutes communions , mais encore par des israélites ou des mahométans. Il sentait combien en pareille matière un pas maladroit pouvait être préjudiciable à son enseignement. Cette constance à se renfermer tout-à-fait dans son art, sans s'arrêter à ce qui se passe dans la sphère religieuse et politique, est plus rare qu'on ne pense, et dans la po-

sition spéciale de notre professenr on peut la trouver vraiment méritoire.

Il comprenait si bien la nature de cette position, qu'il tenait fort à bien faire comprendre qu'il n'était le concurrent de personne. Il se comparait à un pépiniériste faisant de nombreuses plantations, mais ne pouvant soigner des plantes particulières, obligé qu'il est de les laisser sortir de chez lui avant leur maturité; son but est atteint s'il a livré de jeunes sujets de bonne espérance et de forte constitution; la transplantation, la greffe, la taille ne le regardent plus ; il ne peut opérer qu'en gros , et il faut qu'en tout cas son action soit générale et uniforme. On n'avait pas remarqué jusqu'à ces derniers temps toute l'étendue de pouvoir qu'exerçait Wilhem , ayant chaque année sous sa direction musicale six mille enfants et deux mille hommes; en tenant compte du roulement et du renouvellement des écoles , on trouve que dans l'espace de vingt-six années il a dû exercer une action directe sur deux cent mille hommes au moins , a qu'il adoucissait par le charme de la musique , et en même temps par l'urbanité de son langage , par la bonté communicative dont chacun à son approche subissait l'influence (1). »

On pourrait s'étendre ici sur les résultats purement artistiques que promettent les travaux de

(1) Voyez la Notice de M. Trélat, dans la Revue du Progrès du l*'"iuin 1842.

Wilhem, et sur l'avantage que la musique recueillera des institutions qu'y s'y rattachent; mais l'examen de ces questions mènerait trop loin. Il suffira de dire en peu de mots , et ceci ne sera douteux pour personne , qu'il a rendu à son pays un service vraiment immense, en formant le corps de doctrine auquel son nom restera désormais attaché. Il eût peut-être obtenu durant sa vie des succès plus retentissants s'il se fût entièrement adonné à la composition musicale , pour laquelle il a montré un véritable talent. Il pouvait être un musicien brillant, il a surtout été un artiste utile, sa gloire sera durable. Il a fourni aux peuples et à ceux qui les gouvernent de nouveaux et sûrs instruments de civilisation, d'amélioration, de perfectionnement, au moyen du plus agréable, du plus accessible , du plus délicieux des Beaux-Arts. Les anciens artistes civilisateurs , ces antiques héros de la mythologie, se servaient des charmes de la musique pour se faire écouter, et les sons de leurs voix éloquentes adoucissaient les mœurs grossières des premiers habitants du globe. Mais ils chantaient seuls ; au peuple la croyance et l'obéissance , à eux la science ; c'était tout pour eux de s'être fait écouter. Il ne suffît plus aujourd'hui que les chants destinés à porter la lumière dans les intelligences soient entendus, d'innombrables échos doivent les reproduire, et ceux qui consacrent leur vie à aider à cette propagation ont bien mérité de leur patrie et de l'humanité tout entière.

-îiAuasi Williem vivrait il toujotifs dans le souvenir de ses amis , de âes élèves , de tous ceuit qui ont connu ses travaux et ses succès; il vivra surtout dans son œuvre , et s'il trouve, non pas seulement des successeurs (il s'en rencontre toujours), mais des continuateurs, les bienfaisants résultats de l'applîéation du mode mutuel à l'enseignenient de la musique grandiront chaque jour, se développeront avec rapidité , et s'étendront sur un terrain sans bornes. Ainsi ces arbres de l'Inde, nés sur une terre généreuse et parvenus à leur degré de croissance, laissent retomber à l'entour d'intiombrables rameaux, qui bientôt adhérant au sol y puisent une nouvelle vie et renvoient vers le ciel des rejetons vigoureux; puis, arbres eux-mêmes, se reproduisent comme leurs aines, et continuent ainsi à se multiplier tant qu'ils trouvent autour d'eux un espace libre ', forêt imtnense, composée d'une souche uâique.

eb gnoe sol

-soir; ^1U3^n

eli èicM

t)l, iool -' '■' ' : ' ■

*) trrol ^liniîmu»

Page 1