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SELON LA DOCTRINE DES ANCIENS

Il est une nfinité de matières sur lesquelles les auteurs anciens ne nous ont laissé que des documents fort inexacts ou fort imparfaits , sinon entièrement erronés; cependant ces monuments sont curieux à étudier sous divers points de vue . car les vérités que nous connaissons, ou que nous croyons connaître, ont plus d'une fois acquis un nouvel éclat de l'examen attentif des anciennes observations, et l'étude philosophique des livres, où Terreur est mêlée à la vérité, a bien souvent inspiré les idées les plus fécondes: c'est dans ce but que nous rassemblons ici quelques-unes des opinions de l'an-

tiquité sur la nature de la voix et sa physiognomonie.

On sait quelle importance les philosophes grecs, ei particulièrement Pythagore, Socrate, Platon, Aristote, attachaient à cette dernière science, conjecturale sans doute, mais qui, en bien des cas, trompe difficilement un observateur exercé. Il faut aussi remarquer que chez les anciens elle reposait sur des bases plus solides que chez les modernes: on ne connaissait point alors cette hypocrisie perfectionnée , assez triste fruit de la civilisation moderne et devenue si commune dans nos temps, que beaucoup de gens professaient quel que estime pour un éminent personnage dont on avait dit avec raison que la partie postérieure de son corps pouvait recevoir un coup de pied sans que son visage en témoignât rien. Ces individualités n'existaient point chez les anciens, en sorte qu'ils étaient plus à même que nous de juger du moral par le physique, de la rectitude de l'esprit par la régularité des formes , des mouvements de l'âme par la convenance et la grâce de la démarche. L'intérêt attaché par eux à ce genre d'observations a fait que beaucoup de leurs opinions sur cette matière nous sont parvenues. Le Napolitain Jean- Baptiste Porta, ou Délia Porta, les a soigneusement recueillies et avec assez d'ordre pour que son livre ait servi de modèle à beaucoup d'autres et soit encore cité aujourd'hui.

Ce n'était pas seulement les sensations perçues

par l'organe visuel qui guidaient le jugement des anciens; ils croyaient que l'oreille fournit au3si . des moyens d'observations qui ne doivent pas être négligés. Sous ce rapport , ils pensaient , en premier lieu , que Ton peut tirer des indices sur les mœurs et les habitudes des hommes , de la ressemblance de leurs voix avec celle de certains animaux : telle était l'opinion d' Adamantins et de Polémon 5 qui l'un et l'autre ont traité spécialement de ce sujet. En effet, disent-ils, la voix, ou, pour parler plus exactement, l'émission de la voix humaine peut offrir des rapports assez immédiats avec le grognement, du cochon , le braire de l'âne, le hennissement du cheval , le bêlement des brebis et des chèvres etc.; de même que la forme du visage de l'homme offre souvent des rapports frappants avec celle de la tête de ces animaux. Telle était aussi l'opinion d'Albert -le -Grand; et, longtemps avant lui , Diogène s'était étonné avec raison que pour acheter un esclave et juger d'un homme l'on se bornât à en examiner l'apparence, tandis que l'on n'achetait pas une marmite sans avoir examiné quel son elle rendait.

Résumons d'abord les opinions des anciens sur la nature de la voix humaine.

Hippocrate se borne à considérer la voix comme un résultat du soufQe , c'est-à-dire de l'air aspiré , puis repoussé par le poumon; il établit ensuite la distinction ordinaire des voix en aiguës , graves et moyennes.

Chez les anciens , on comparait la voix aiguë à un instrument affûté en pointe comme un poignard qui ne frappe qu'un fort petit espace , mais pénètre profondément, et la voix grave à un instrument contondant dont l'action moins pénétrante affecte une plus vaste surface; ils attribuaient cette variété de résultats à la rapidité et à la lenteur du mouvement de Tair. On pensait communément que la gravité de la voix venait de la quantité d'air mise en action , et l'on supposait que cet air, en raison même de son abondance, ne pouvait être émis qu'avec lenteur; cette opinion était celle d'Aristote.

Galien prétend que la gravité de la voix se règle sur la largeur du gosier, résultant elle-même de la chaleur interne du corps humain. Le propre de la chaleur, dit-il, est de détendre, et lorsque le tube vocal qui communique au poumon se détend , il produit un son plus grave. Toutefois Galien ajoute que cette circonstance n'est qu'accidentelle, et que la grosseur de la voix provient surtout de l'ampleur de la trachée-artère. C'est aussi l'opinion d'Aphrodisée, qui dit, de plus, que la chaleur seule produit et augmente la respiration. Vitruve, d'un autre côté, fait observer que les hommes qui habitent les extrémités septentrionales du monde ont les voix plus graves, ce qui naît, ajoute-t-il , de l'humidité surabondante de ces contrées.

Les voix aiguës proviennent du peu de largeur de la trachée-artère. Aristole suppose que l'aiguïté

de la voix naît de la faiblesse du souffle : voilà pourquoi, dit-il, les enfants qui n'ont pas atteint Tàge de puberté, les femmes, les vieillards décrépits et les eunuques ont des voix aiguës. Il croit que ces sortes de voix , ne pouvant mettre en mouvement qu'une très-petite quantité d'air, et cet air se produisant immédiatement au dehors , le résultat ne peut être qu'un son maigre et inconsistant. Voilà pourquoi, dit-il encore, la voix de l'homme, lorsqu'il s'affaiblit , devient plus aiguë , et telle est la raison qui dans les temps reculés faisait comparer les vieillards aux cigales.

Nous avons vu il y a un instant Vitruve donner aux habitants des extrémités septentrionales les voix les plus graves; il était naturel qu'il attribuât les plus aiguës aux habitants de la région opposée. Il prétend que cette différence naît de l'opposition du sec à l'humide, et pour le démontrer il propose une expérience assez singulière. Prenez dit-il , deux vases de poids semblables et cuits également , de telle manière qu'ils rendent le même son au sortir de la fournaise; jetez alors un de ces vases dans l'eau , puis, retirez au bout d'un instant; frappez de nouveau les deux vases , vous trouverez qu'ils différent entre eux de son et de poids, et celui qui aura été imbibé'd'eau donnera le son le plus grave.

Voici comment les anciens médecins expliquaient la mue de la voix qui , comme on le sait , survient communément chez les enfants à l'âge de quatorze ans. Lorsqu'ils touchent au moment de la

puberté) disent ces vieux auteurs, il s'opère un changement dans toute la machine; le poumon acquiert plus d'ampleur et la trachée-artère se dilate; or, dans cette dilatation, l'accroissement plus ou moins considérable n'a pas lieu également , en sorte que la structure intérieure du conduit vocal étant pleine d'aspérités, le son qui en sort est luimême rauque et inégal. La structure de la trachéeartère des boucs et des oiseaux à voix rauqûes, tels que la grue , est constamment inégale dans sa partie interne, et tel est aussi son état chez les enfants lorsque leur organe acquiert le développement qui caractérise la voix masculine. C'est pour cela que les Grecs exprimaient l'idée de muer (en parlant de la voix) par le mot rpayl^^eiv auquel répondrait exactement notre verbe boucquiner^ pris , non dans le sens figuré qu'on lui donne d'ordinaire, mais dans le sens propre , indiquant en ce cas la similitude entre une voix en mue et le bêlement du bouc ou de la chèvre.

Tel est le précis des opinions de l'antiquité sur la physiologie de la voix humaine.

Commençons ce qui regarde sa physiognomonie par une observation préalable : c'est que la division des voix en grave , aiguë et moyenne doit ici s'appliquer à chaque sexe ; ainsi nous entendons par voix graves les voix de basse et de contralto, par voix aiguës celles de ténor et de soprano , par voix moyennes celles de baryton et mezzo-soprano. Il est du reste aisé d'apercevoir que dans l'exposé

qui va suivre on a fort peu tenu compte des voix féminines; toutes les observations ont été faites sur des voix d'homme.

La gravité de la voix est en général un indice de courage et de force; aussi est-elle Tapanage des mâles dans toute la nature et les hommes sont-ils désignés chez les Grecs par Tépithète jSapvfpcovot. Aristote, cependant, s'est imaginé que la voix du taureau était plus aiguë que celle de la vache, ajoutant que la voix du premier ne nous semblait grave que par la comparaison que nous en faisions avec celles d'autres animaux- Parmi ceux-ci on a observé que les plus courageux ont une voix grave et éclatante. Aristote , Adamantins et Polémon prétendent que les hommes les plus braves ont d'ordinaire la voix forte , décidée et soutenue , s'unissant à une grande chaleur de tempérament. Tel était, au dire d'Homère, le vaillant Diomède, renommé par son impatiente audace, sa bravoure impétueuse, son intrépide ardeur.

Une voix grave avec émission ferme, égale et posée annonce, suivant Aristote, une âme noble et magnanime.

Les voix graves et fortes , mais inégales , appartiennent, selon divers anciens, aux gens querelleurs , ne sachant jamais céder et injuriant leurs adversaires, peu vindicatifs d'ailleurs. On rapproche ces sortes de voix de celle de l'âne qui si hien chante, comme disent les Racines grecques, et qui, dans une des circonstances les plus critiques où se soient

jamais trouvés les anciens habitants de l'Olympe, joua un rôle de haute importance. On se souvient en effet que, lors de l'escalade du ciel par les géants, Jupiter appela tous les Dieux au combat : ils commençaient à plier au moment où survint Bacchus accompagné de son cortège ordinaire, c'est-à-dire des silènes et des satyres montés sur des ânes. A peine ce renfort se fut-il approché que la crainte s'empara des montures qui poussèrent de tels cris que les géants épouvantés prirent la fuite ; ainsi les Dieux furent sauvés par des ânes, et à cette occasion deux d'entre ceux-ci furent admis à figurer parmi les constellations. Telle était la récompense des grandes actions en ces temps; on y a suppléé depuis par les titres de noblesse, les décorations , les cordons , les jarretières, les crachats etc.

Des écrivains plus amis de l'exactitude soutiennent que ce n'est point à la voix de l'âne que doit être rapportée celle des querelleurs, mais à celle de l'onocrotale ou butor, oiseau stupide et criard, dont la langue française applique le nom aux gens grossiers, dépourvus de toute éducation et de toute culture, et souvent joignant à cela une vanité ridicule et une insolente prétention.

Une voix grave et forte, mais obtuse, annonce des rapports de caractère avec le lion, selon les uns, avec le chien selon d'autres.

La douceur des voix graves dénote, au sens d'Aristote, d'Adamantius et de Polémon, des mœurs honnête? et tranquilles; si les sons se produisent

lentement, ce genre de voix se rapproche de celle des brebis, dont chacun connaît la mansuétude. Selon le premier des auteurs qui viennent d'être cités, ces mômes voix, douées d'une forte sonorité, annoncent l'éloquence naturelle et les dispositions belliqueuses.

La voix grave se portant vers l'aigu appartient aux gens chagrins et emportés ; elle annonce quelque rapport avec le caractère du bœuf. Albert-le- Grand ajoute que ces mêmes hommes sont très-impressionnables et naturellement mélancoliques; Ptolémée remarque à ce propos que les mugissements tendent vers le grave, et les hurlements vers Paigu.

Les voix profondes^ c'est-à-dire d'une gravité très" prononcée, mais en même temps flexibles, indiquent des rapports avec la nature du lion.

Si des voix graves nous passons aux voix aiguës, nous trouvons dans Aristole qu'elles sont en général l'indice d'un naturel faible et timide : telle est la voix des cerfs et des lièvres. Les voix aiguës douces dénotent plus particulièrement encore la timitidé; les aiguës fortes marquent un caractère violent et emporté.

Cette même voix, émise avec éclat, se rapporte à celle des oiseaux et marque la folie, la vanité, les pensées extravagantes et le penchant aux plaisirs sensuels ; lorsqu'elle est molle et saccadée, elle appartient aux hommes efféminés ; les voix aiguës et criardes se rapprochent de la nature de la chèvre, et caractérisent, selon les uns , la stupidité, selon

d'autres la disposition à l'épilepsie. Les voix bêlantes qui, par leur dureté et leur volume, rappellent le cri traîné des brebis, annoncent en général un caractère faible et inepte; car, au dire de l'antiquité, le mouton est le ' plus sot de tous les animaux.

Quant aux voix moyennes en éclat et en étendue, Aristote dit qu'elles dénotent l'homme sage, prévoyant, vrai et juste; si ces mêmes voix ont de l'aspérité, elles annoncent le penchant au plaisir; le même philosophe en donne pour raison que la voix des cerfs et des grenouilles devient rauque et inégale au temps du rut : d'autres ont appuyé cette opinion en observant que la mue , chez les mâles, coïncide précisément avec le passage de l'enfance à la puberté.

Les naturels envieux et soupçonneux s'annoncent par une voix douce et claire ; les gens dissimulés retiennent sans cesse l'émission de leur voix; la méchanceté, l'amour du lucre, se manifestent dans les voix faibles et pleureuses ; les voix grêles indiquent ordinairement un naturel bon, modeste, et paisible; Aristote, Platon, Plutarque, avaient des voix grêles -, les voix nasillardes sont en général un indice défavorable.

Telles étaient les principales idées des anciens sur les différentes voix considérées seulement en ellesmêmes ; mais ils ne s'en tenaient pas là et tiraient des inductions non moins importantes de l'appli- Cî^lLion de la voix au langage. C'est dans ce sens que

Socrate dit à un jeune homme de belle apparence, mais fort silencieux : Parle si tu veux qu'on te voie.

Dans la bouche d'un esprit élevé le langage sera ferme, égal et posé; dans celle d'un petit esprit, donnant de l'importance aux choses les plus futiles, il sera, tout au contraire, véhément et précipité. Le langage rapide uni à la voix grêle annonce la fatuité, la sottise, l'habitude du mensonge j celui qui parle gravement et également est, en général, doux et ami de la paix. La modestie s'annonce souvent par la lenteur du débit ; au contraire, les dispositions à la violence, à l'injustice, à la haine, se manifestent fréquemment dans un langage môle de sons inégaux et en quelque sorte disloqué.

On pourrait recueillir à cet égard un grand nombre d'autres remarques, mais les esprits observateurs et réfléchis les feront facilement eux-mêmes, el pourront les ajouter à ceux de l'antiquité.

Nous croyons donc inutile d'étendre davantage cet exposé des opinions physiognomoniques des anciens en ce qui concerne la voix humaine. Le corps des observations de ce genre constituait une science autrefois fort prisée, longtemps négligée, puis renouvelée et éclairée d'une vive lumière par le célèbre Lavaler, qui peut être considéré comme l'inspirateur des systèmes qui ont depuis illustré les Gall, les Spurzheim et divers autres.

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