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LA VIE ET LES OUVRAGES DE JOSEPH HAYDN

A mon avis, il est peu d'occupation plus agréable pour un arlisie, et en même temps plus utile pour lui, que d'éludier non plus seulement les ouvrages qui ont valu limmorlalilé à ceux qui 1 ont précédé dans la carrière , car c'est là < e qu'il fait à lousles instants, mais leur vie intime et leurs habitudes, leurs goûts, et si l'on veut même les singularités et les bizarreries de leur caractère. On aime à revivre avec tant de grands hommes, à se trouver avec eux et chez eux ; on se plaît surtout à remarquer parfois en soi-même quelque point de conformité avec un artiste célèbre qui n'est plus. Eh! pourrait- il en être autrement? Quel tableau nous oflre la vie des grands artistes? Quelquefois un génie supérieur, toujours du talent, souvent dea vertus, trop souvent des infortunes : en sorte

(6) que, si nous n'osons aspirer à égaler leur mérite sous le rapport de Tart, nous pouvons du moins nous efforcer d'imiter leur conduite dans la vie; leur exemple doit nous apprendre à surmonter les obstacles de tout genre qui, pour eux, n'ont pas été infranchissables, et qu'ils ont su vaincre à force de courage et de persévérance. C^est surtout dans les instants de découragement, de dégoût même, que Ton éprouve dans la culture des arts, qu'il est bon de relire l'histoire des grands artistes; le tableau de leur vie peut , à la vérité, nous amoindrir à nos propres yeux, mais en même temps il amoindrit les obstacles qui nous sont opposés; car, si nous ne devons pas arriver si haut, nous avons aussi moins de chemin à faire.

J'ai toujours regretté bien vivement qu'il y ait si peu d'artistes qui nous aient laissé d'eux des autobiographies; que de choses des mémoires de ce genre nous apprendraient! Telle journée d'artisle a été plus féconde en pensées et en créations que la vie tout entière d'un grand nombre d hommes, non de ceux du vulgaire, mais bien des plus en vue et dés plus crêlés. Eh bien, de cette exubérance d idées, il ne reste que ce qui a passé dans les ouvrages de l'artiste^ et nous ignorons d'ordinaire comment et par quelle suite d'opéralions s'est opérée celte transfusion. Comment le saurions-nous? le plus souvent nous n'avons sur les artistes que des renseignements incomplets ou inexacts, et qui s'allèrent encore par la forme

qu*il& reçoivent ; leur vie nous est presque toujours présentée en éloge académique; on y tourne tout en belles paroles, en périodes arrondies , et de substance ? rien. Si du moins nous pouvionâ découvrir l'homme à travers tout cela, mais c'est précisément lui qu'on s'efforce de fcacher ; de grê ou de force on veut l'entrer dans runiformê académique qui le manequine ; on le guindé à grand' peine sur un fauteuil élevé , d'où il ne nous paraît plus ce qu'il est réellement , parce qu'on l'a mis artificiellement hors de riolre niveau ; si nous levons les yeux vers lui , et qu'il fasse un mouvement pour se pencher vers nous, les faux brillants dont on a chargé ses habits nous éblouissent au point dé nous forcer à détourner le regard.

J'aimerais mieux un simple registre où seraient consignés des faits et des pensées sans ordre ni suite. Ceci soit dit sans offenser les auteurs d'éloges académiques, car ce sbnt d'ailleurs de trèshonnêtes gens et s'exprimant en bon style; tnaià je puis affirmer cjue quelques fragments de la correspondance d'un artiste me lonl toujours mieuî fait connaître que les pages magnifiquement tournées où de fort estimables littérateurs ont consigné l'expression compassée de leur admiration avec un enthousiasme tout à fait académique. Il en est de même que pour l'histoit'e politique ; celui, par exemple, qui voudra étudier attentivement l'époque des Henri Ili et IV rois de France, en apprendra bien plus dans quelques pages du

Journal de Lestoile que dans l'histoire particulière de messire Hardoin de Perefixe, évêque de Rhodez et prëcepleur du roi^ et que dans rhisloire généiale du père Daniel de la compagnie de Jésus. Ces réflexions m'ont mené un peu loin, mais je ne voulais pas perdre l'occasion de les présenter; elles pourront engager quelques-uns des artistes contemporains à écrire des Mémoires sur leur propre vie; je le souhaite fort ; mcis, comme ces sortes d'ouvrages ne sont d'ordinaire connus qu'outre tombe, je désire en même temps, malgré tout rinlérêl qu'ils pourraient offrir et tout leprofit qne j'en pourrais retirer, n'avoir à en lire que le mo'ns possible. Quant à la notice suivante, je lâcherai en récrivant de ne pas perdre de vue les principes qui viennent d'être posés.

François-Joseph Haydn, naquit à Uohrau, village des confins de l'Autriche et de la Hongrie, à cinquante-huit kilomètres de Vienne, le 3J mars 1732; il fut l'aîné des vingt enfants deMathias Haydn, qui exerçait Tétat de charron, et de plus était sacristain et organiste de la paroisse (1). Sa mère, première femme de Mathias, se nommait Anne-Marie; on ignore son nom de famille, et Fon^ sait seulement qu'avant son ma-

(1) Plusiplirs bi-^graplios, entre autres Cirpani {Tfafdine, leUtra IT, pige t8), ei Fo'lis [Riogrnphie universelle des musiciens, .irùc.le HAYD^), .ijoulfiil qu'il elait en ouire juge du UeUf mais VEncj^clopédie nationale autrichienne , qui con-

riage elle avait été cuisinière chez le seigneur de l'endroit. Joseph eut pour parrain et marraine le meunier et la meunière de Rohrau.

Ses dispositions musicales s'annoncèrent de bonne heure. Les dimanches et les jours de fétcs, Malhias, qui, dans son séjour à Francfort, où il était allé tout simplement pour travailler de son élat, avait appris à pincer de la harpe, et possédait d'ailleurs une assez belle voix de ténor, se délassait du travail de la semaine en faisant de la musique avec sa femme devant la porte de sa boutique. A peine âgé de six ans, l'enfant voulut aussi faire sa partie, et ramassant du bois dans l'alelicr, il en figura un violon et un archet. Un certain Franck, cousin de Malhias et mailre d école à Hainbourg, se trouvant un jour présent à ce concert de famille, remarqua 1 exactitude avec laquelle l'enfant indiquait le rhylhme par le mouvement delà baguette qui lui servait d'archet; il offrit de se charger de son éducation, ce qui fut accepté, et emmena Joseph, qui durant les trois années qu'il passa chez ce maître, apprit, outre la lecture et 1 écriture, les éléments de la langue latine et de la musique, en sorte quil ne tarda pas à chanter et à jouer de plusieurs instruments. Dans la musique à orchestre qui se faisait à Hainbouig à cer-

sacrcuntrèslonp;articl<^ à l*illiisfrc romposi'cur, ne dit pas un mot sur cette rh »r{»e de juge ^ et je dois l'iniit«r, piii'qtie pour l'ouvrage ;il!ein nd on a etcà mcoic de faire dans le pays tuuies les vérificaiions uccessaires.

taines solennités ou lors de l'arrivée du seigneur, c'était lui qui blousait les timballes, et dans la suite il se plaisait à rappeler qu'il avait longtemps rempli ce modeste emploi. Il paraît même que son oreille était si sensible au rhythme et s'entendait si bien à en distribuer avec bonheur les éléments, que dès cette époque il composa une espèce de sonate qu'il exécutait sur une paire de timballes. « Mai'î , hélas ! disait-il lui-même en per*sant à cette époque de sa vie, j'étais encore plu^ battu que je ne battais mon instrument, et à l'école c'était presque tous les jours abstinence pour mes camarades et pour moi. « On sait en effet qu'à cette époque les maîtres d école, et particulièrement ceux qui enseignaient la musique, étaient la plupart d'une sévérité outrée; plus d'un élève, devenu depuis illustre, a eu à souff'rir de la part de ses maîtres les suites d'une brutalité souvent injuste; Grétry , en particulier, s'en est plaint amèrement dans ses iWmofres, et tous les musiciens (iiii ont reçu leurs premières leçons dans des maîtrises de paroisse ou de cathédrale, telles qu'elles existaient encore au commencement de notre siècle, peuvent affirmer que les plaintes du célèbre auteur de Zémire et Azor n'ont rien d'exagéré.

L'enfant qui devait par la suilefdonner au nom de Haydn une si grande illustration, étudiait donc sous son cousin, qui le traitait assez durement, lorsque Reiiter, maître de chapelle de la cathédrale de Vienne, faisant une tournée dans l'inten-

don de recruter des voix pour son église , passa par Hainbourg, et entendit le petit écolier, qui, sans la moindre hésitation déchiffra un morceau en sa présence, de manière à le satisfaire pleinement. Toutefois Router lui demanda s'il savait faire le trill, car alors cet exercice était avec juste raison regardé comme une des choses les plus indispensables pour acquérir un talent vocal quel qu'il fût; Haydn répondit naïvement « qu'il ne le savait pas, et que cela n'était pas étoni ant, puisque son cousin, ne le pratiquant pas, n'avait pu le lui montrer. » Reûter l'ayant fait approcher et lui ayant expliqué en peu de mots le mécanisme du trill, lui promit de belles cerises qui étaient sur la table s'il parvenait à le faire. L'enfant ayant réussi du premier coup, les cerises lui furent données. Quand plus lard Haydn racontait ce fait, pour exprimer le plaisir qu'il en ressentit, il disait qu'il lui semblait encore avoir les cerises à la bouche.

Reiiter, charmé d'avoir rencontré une si heureuse organisation, emmena le musicien de huit ans k Vienne, où il resta pendant huit autres années enfant de chœur de Saint-Étienne. Comme le service de Téglise lui laissait beaucoup de temps, il l'employait à se rendre partout où l'on faisait de la musique, n'imaginant pas de plus grand plaisir que d'entendre chanter ou jouer des instruments. A treize ans^ il avait déjà fait quelques bagatelles^ et prétendit s'élever plus haut en com-

posant une messe avec orchestre. Reûler, à qui elle fut montrée, ne daigna pas môme y jeler les yeux, et dit à Fauteur qu'avant de songer à composer, il fallait apprendre à écrire. Ce jugement sévère chagrina le jeune Haydn, mais il en sentit la justesse. « Dans ce temps-là, disait il depuis en riant, je croyais que plus le papier était noir^ plus la musique était helle. »

Il aurait bien voulu prendre des leçons, mais aucun maître n'en donnait sans être payé, et sa famille était trop pauvre pour subvenir aux frais de ce genre. 11 prit une autre route et demanda quelque argent à son père pour faire faire à ses habits des réparations indispensables. Le pauvre charron s'empressa d'envoyer ce qu'il put à son fils, qui, au lieu de s'en servir pour l'usage annoncé, acheta le Gradus ad Parnassum, de Fux, et le Parfait maître de chapelle^ de Matlheson; ce furent les premiers traités dont HaydYi fil la lecture. 11 étudia aussi Rirnberger, dont au reste il faisait peu de cas. Il avait divisé ces ouvrages par cahiers, et en portait toujours un dans sa poche; quand il était arrôlé par quelque difficulté, n'osant pas demander d'écldircissements à ses camarades, et moins encore aux maîtres alors en renom, il relisait les passages obscurs jusqu'à ce qu'il eût trouvé au problème une solution quelconque. On a tout lieu de croire que cet exercice fait dans l'âge où Tesprit a autant de puissance que d'activité, a dû contribuer singulièrement à ouvrir au

génie de Haydn certains sentiers nouveaux dont il a depuis parcouru avec tant de succès tous les détours.

Cependant Tépoque de la mue était arrivée, tt la belle voix de soprano qui, pendant huil ans, avait fait les délices de la calhédrale de Vienne n'exislait plus; il fallut quitter la maîlrise, et celte sortie, qui dans les cas ordinaires est annoncée et convenue à l'avance , eut lieu pour Haydn de la manière la plus violente et la plus fâcheuse. Reiiter le chassa immédiatement, en prenant pour prétexte une espièglerie qui ne méritait pas assurément un traitement si rigoureux : le jeune musicien avait essayé une paire de ciseaux neufs sur la queue d'un de ses camarades, qu'il avait cou[)ée en se glissant derrière lui. Pour expier ce méfait, il dut quitter la maîlrise au mois de novembre, à sept heures du soir, sans argent et presque sans vêlements. 11 paraît qu il erra toule la nuit en cet état; le lendemain , le hasard lui fît rencontrer un pauvre perruquier nommé Relier, qui à l'église avait souvent admiré sa belle voix; l'affaire d'une queue coupée ne pouvait être un grand crime aux yeux de ce brave homme, qui, n'ayant pour lui, sa femme et ses enfants, qu'une chambre au cinquième étage et une mansarde au sixième, offrit celle-ci à Haydn, ainsi que la table frugale de la famille. Cette proposition fut acceptée avec joie, et sûr au moins de ne pas mourir de faim, le chanteur réformé put se livrer tout entier à son

goût pour l'étude ; outre les traités dont j'ai parlé plus haut, il se mit à jouer les sonates d'Emmanuel Bach , auxquelles il prit un plaisir infini. « Assis à mon clavecin vermoulu , disait-il depuis , tremblant de froid et tombant de somipeil, je n'enviais pas le sort des monarques. »

Le talent de Haydn ne tarda pas à lui procurer quelques occupations; il jouait le violon dans une église , chantait la partie de ténor dans une autre, touchait l'orgue de la chapelle d'un seigneur autrichien , enfin donnait quelques leçons de clavecin et de chant. Peu de temps après, il fit la connaissance de Métastase, qui demeurait dans la maison même où était le galetas du perruquier. J^e poêle italien choisit Haydn pour donner des leçons à sa nièce ou fille adoptive (M""" Marti nez), et le présenta bientôt à l'ambassadeur de la république de Venise, qui avait une maîtresse folle de musique. Celle-ci avait relire chez elle le vieux et célèbre Porpora ; l'ambassadeur étant allé à celte époque aux bains de Mannersdorf, alors à la mode, la belle Willelmine voulut que le maître napolitain et le jeune Haydn fussent l'un et l'autre du voyage. Celui-ci saisit cette occasion pour avoir quelques leçons de Porpora, et dans l'espoir d'obtenir ses bonnes grâces, il se fit en quelque sorte son laquais j dès le malin, il se levait pour battre ses habits, cirer ses souliers et accommoder sa perruque. D abord il ne reçut que des bourrades pour prix de sa complaisance, car des chagrins

particuliers et une vie fort agitée avaient aigri le caractère de Porpora ; mais après quelques jours de patience, il obtint, sur le chant et 1 accompagnement , des conseils tels que pouvait les lui donner l'un des pères de cette sublime école tiapolitaine, aujourd'hui si déchue. Les conseils de Porpora furent à vrai dire les seules leçons de composition que prit Haydn, et c'est à tort que l'on a prétendu qu'il en avait reçu de Jean-Sébaslien Bach , mort en 1750, et avec lequel il n'a pu se rencontrer; de Werner, qu'il n'a connu que lorsque son laknt était déjà formé, et moins encore de Reùler, qui par une faiblesse dont il n'y a que trop d'exemples parmi les artistes, après lui avoir d'abord donné quelques avis, paraît avoir conçu de bonne heure contre lui des sentiments de jalousie, et lavoir brutalement expulsé par cette seule cause.

Ce fut alors que l'on grava les premières productions de notre compositeur; ce sont de petites pièces et des sonates de clavecin, qui ne lui procuraient d'autre avantage que de voir son nom écrit sur le frontispice de l'œuvre : on y réconnaissait déjà le cachet d'un talent distingué, mais la position de Haydn ne s'en trouvait pas améliorée. Enfin une comtesse de Thun, charmée de ses petites compositions, voulut en connaître l'auteur; le prit pour maître de chant, se fit sa prolectrice, et bientôt fut imitée par plusieurs dames de la cour. Haydn put tenir un rang con-

venable ; les mauvais jours de l'artiste étaient passés.

Ayant un jour composé une sérénade pour trois inslruments, il alla Texéculer sous les fenêlres du célèbre Arlequin Kurlz ouCurzio^ plus connu sous le nom de Bernardone, qui dirigeait alors le théâtre de la Porte deCaryruhie. Ce n'était pas précisément pour celui-ci que la sérénade avait lieu, maispoursa femme, dont la beauté était célèbre, Haydn avait alors dix-neuf ans. Curzio, frappé de Toriginalilé et de la grâce de la composition, descendit dans la rue pour savoir quel en était l'auteur. « C'est moi, dit Haydn. — Aussi jeune que tu es ! — Il faut bien commencer par quelque chose. — Voudrais-tu écrire un opéra ? — Volontiers," mais... c'est que je n'en ai jamais fait. — Je te montrerai comment on s'y prend. — Eh bien ! j'essayerai. — Viens avec moi. » Haydn monta et redescendit de chez Curzio avec un libretlo, dont le sujet était le Diable boiteux ; il en écrivit la musique en peu de jours, et elle fut trèsbien accueillie du public ; malheureusement les représentations furent arrêtées par l'autorité supérieure, parce que l'on crut y découvrir des allusions satiriques contre un certain comle d'Afflisio, alors directeur des spectacles de Vienne, qui finit par être arrêté comme faussaire, et termina ses jours dans les prisons de Pise. Ce qui coûta le plus de peine au compositeur dans la musique de cet opéra, fut une tempête de mer que l'orchestre

devait exprimer. Curzio, qui ne manquait ni tie goût ni de jugement, n'était pas toujours aisé à contenter: mais ce n'était là que le moindre inconvénient; ni lui, ni Haydn n'avaient de leur vie vu la mer : pour en donner une idée à celuici, notre Arlequin se mit à courir par la chambre autour du compositeur assis au clavecin. Figure-toi, lui disait-il, une montagne des plus hautes, après laquelle vient une vallée des plus profondes, puis une autre montagne, puis une autre vallée, et toujours ainsi; les pics les plus escarpés, les plus immenses abymes; en outre, le tonnerre, les éclairs, les vents en fureur, un bruit d'enfer en un mot; allons , fais-moi sentir tout cela. Haydn , pour répondre à l'idée de Curzio , promenait rapidement les mains sur le clavier , multipliait les échelles chromatiques, faisait pleuvoir les septièmes , sautait des tons aigus aux tons graves, comme on le fait si souvent aujourd'hui sans avoir d'orage à exprimer. Tout ce fracas ne contentait pas le directeur ; à la fin Haydn, ne sachant plus comment s'y prendre avec les doigts, présente aux touches le dos des mains, et avec les ongles balaye pour ainsi dire le clavier en sens contraire. Bravo! bravo! s'écrie Curzio, voilà ce qu'il nous faut ; il saute au cou du compositeur, l'embrasse jusqu'à Télouffer, lui disant qu'il est le premier musicien du monde. Bien plus souvent qu'on ne pense, des artifices, qui ne sont ni plus neufs ni plus piquants que celui que Haydn

avait employé, ont captivé l'attention et dicté le jugement, non pas seulement de quelques individus, mais du public tout entier, tandis que les plus belles inspirations, les plus hautes conceptions du génie sont passées inaperçues. Quoi qu'il en soit, Haydn, qui déjà sur le déclin de l'âge passa deux fois le détroit pour se rendre en Angleterre, disait lui-même qu'au lieu de souffrir du mal de mer, il n^avait fait que rire pendant la traversée , en se souvenant de sa tempête du Diable boiteux^ et de la scène comique improvisée à cette occasion par le célèbre Arlequin de Vienne. Au reste l'auditoire, ainsi qu'on l'a dit plus haut, confirma au théâtre le jugement de Curzio sur le mérite du jeune compositeur , et sa tempête particu. lièrement réussit à merveille.

C'est de l'époque où le sort de Haydn fut amélioré par suite de la protection de la comtesse de Thun, que date son premier œuvre de trios et son premierœuvredequatuors, qui Tun et l'autre furent écrits pour le baron de Fûrnberg , amateur passionné de ce genre de musique, et qui en exécutait souvent chez lui avec Haydn. Durant les années qui suivirent, les compositions instrumentales de Haydn se succédèrent avec rapidité ; les principales sont des sonates de clavecin, et diverses petites pièces à plusieurs instruments, musique alors connue sous le nom de partkien ou casalionesy et fort à la mode en ce temps. Ce qui frappe surtout dans ces ouvrages, c'est une résolution

fermement prise dès le commencement de secouer le joug du style scolaslique sous lequel élait alors courbée toute musique instrumentale, et auquel les productions de Sanmartini avaient déjà porté une rude atteinte. Il y eut nécessairement une grande opposition parmi les vieux compositeurs, qui reprochèrent à leur jeune confrère diverses incorrections, telles que réponses vicieuses dans les imitations, modulations hasardées, désordre dans la marche des parties, etc. Haydn, sans s'inquiéter de toutes ces clameurs, continua paisiblement sa marche hardie; car il voyait la carrière s'élargir de plus en plus devant lui à mesure qu'il avançait, et l'approbation générale, plus forte et mieux fondée que les critiques rébarbatives de quelques vieux musiciens, lui disait assez qu'il devait suivre une route qui ne le conduisait qu'à des triomphes.

Au milieu de ses légitimes succès , Haydn avait atteint l'âge de vingt-six ans, et désirait trouver une position stable ; elle s'offrit à lui vers la fin de 1758, et il entra, au commencement de 1759, chez le comte de Morzin. Ce fut là qu'il dut entendre pour la première fois les symphonies deSai. marlini; elles faisaient le principal fond du répertoire instrumental de l'orchestre du comte, qui les achetait à Tauteur lui-même; ce fut ^ussi pour ce seigneur que Haydn composa les premières qu'il ait écrites. Un jour que levieux prince Antoine Esterhazy se trouvait chez le comte de Morzin, on

( 20 ) joua une symphonie qui lui plul à tel point, qu'il voulut en connaître l'auteur, et apprenant qu'il était au service de la maison Morzin, il pria le comte avec les plus grandes instances de le lui céder. Celui-ci, qui avait alors l'intention de licencier sa musique par motif d'économie , ce qu'il fit en effet peu de temps après, ne se fit pas trop prier. Haydn n'était pas présent, mais Fatfaire fut airangée sans lui ; il n'en éprouva pas moins une vive satisfaction ; cependant l'exécution de cet engagement se fit attendre assez longtemps. Selon toute apparence, le prince Esterhazy avait perdu de vue cette affaire ; les princes, même les plus petits, sont souvent oublieux, il fallait trouver moyen de la lui rappeler; ce fut un musicien du prince, nommé Friedberg, ami et admirateur de Haydn, qui vint suggérer à celui-ci un moyen de ramener l'attention sur lui. 11 lui conseilla de composer une symphonie, que l'on ferait exécuter en présence du prince sans le prévenir de rien. Haydn se mit à l'ouvrage, et peu de temps après, le 19 mars 1760, fut jouée à Eiseinsladt, résidence ordinaire des Esterhazy, une symphonie nouvelle que le prince interrompit après la première partie de l'allégro, pour demander quel était l'auteur d'une si belle composition (1). Haydn, répondit aussitôt Friedberg, en poussant au milieu de Ten-

(1) C'est la cinqiiicrnc du premier œuvre de symphonies j elle est en ut à deux-quatre.

( 21 ) ceinte réservée au prince et à sa cour le compositeur tout tremblant, qui jusque là était demeuré caché et commeeffacé dans un coin de la salle. Quoi! ce maure ! dit le prince (en effet Je teint de Haydn n'avait pas la blancheur des lis). Eh bien ! maure, dit-il en continuant , tu seras désormais à mon

service. Comment te nommes-tu ? Joseph

Haydn. — Mais, tu es déjà de ma maison ; comment se fait-il que je ne taie jamais vu? Le pauvre maître ne savait que répondre. « Va l'habiller en maître, lui dit le prince, je ne veux pas te voir en ce costume; tues trop petit, trop maigre; il te faut un habit neuf, une perruque à grandes boucles, un large rabat , des talons rouges et des plus hauts, afin que ta taille réponde à ton mérite. Tu entends? va, et Ton le donnera tout. » Il est bon de savoir que le costume décrit par le prince était alors celui des maîtres de chapelle qui avaient acquis une haute réputation , et que l'on considérait plutôt comme savants que comme artistes. Haydn s'approcha, balsa la main de son seigneur et se retira, peu satisfait d'être obligé de renoncer au costume de son âge et de cacher ses propres cheveux sous une coiffure d'emprunt, mais sans doute pénétré de reconnaissance pour les hontes du fier magnat , au service duquel il venait d'entrer. Il faut le dire en passant, à cette époque les artistes n'étaient en général regardés chez les grands , en Allemagne surtout , que comme de véritables serviteurs, pour lesquels

on pouvait bien , quand ils le méritaient, avoir quelques bontés^ mais qu'il fallait maintenir à distance respectueuse , et qui en public ne devaient en aucun cas recevoir des marques d'une considération trop apparente. De nos jours, il en va tout autrement , pas un artiste, même de médiocre renommée, ne souffrirait de la part d'une supériorité hiérarchique un langage tant soit peu impertinent, et il aurait pleinement raison. Quoi qu'il en soit, Haydn dut paraître le lendemain devant le prince dans son nouveau costume, et il offrait ainsi vêtu l'ensemble le plus grotesque et la tournure la plus ridicule qui se puisse imaginer, au point que personne ne pouvait le regarder sans rire. Toutefois ce ne fut que longtemps après, lorsqu'il fut ancien dans la maison et que son maître fut entièrement habitué à lui, qu'il lui fut accordé de s'habillera sa fantaisie. Quant au sobriquet de maure, il lui resta tant qu'il fut jeune, et que les musiciens du prince purent se considérer comme ses camarades. Haydn entra chez le prince Antoine Esterhazy en qualité de musicien de chambre, ou second maître de chapelle ; ce ne fut qu'à la mort de Werner qu'il fuY entièrement à la lôte de la musique de la petite cour.

Antoine étant mort en 1761, Haydn demeura au service de son fils Nicolas UI. Ce fut pour ce dernier, grand amateur de musique, ainsi que 1 avait été son père, et de plus bon exécutant sur !e barylon, que noire compositeur écrivit beau-

coup de musique destinée à cet instrument, aujourd'iiui hors d'usage, et qu'il est par conséquent utile de faire connaître ici. Le baryton, appelé aussi viola di bordone , se jouait comme le violoncelle; il était monté de sept cordes de boyau que l'on faisait résonner à l'ordinaire avec un archet, mais il avait en outre seize cordes métalliques, dont le nombre fut même plus tard porté à vingtsept, qui se pinçaient à vide avec le pouce de la main gauche. L'exécution sur cet instrument était fort difficile, c'est sans doute là ce qui Ta fait tomber en défaveur. On ignore le nom de l'inventeur du baryton, dont au reste on n'aperçoit aucune trace antérieure à 1700. >

C'est aussi pour l'orchestre de la cour d'Esterhazy que Haydn composa la plus grande partie de ses ouvrages en tout genre , car ce ne fut qu'en 1784, que la Loge olympique de Paris lui fit demander des symphonies. Dans la petite ville d'Eisenstadt, à Esterhazy et enfin à Vienne, où le prince conduisit plusieurs fois Haydn, rien ne changeait les habitudes régulières qu'il s'était imposées ; il se levait de bonne heure et travaillait jusqu'à midi, heure de son dîner; le reste de la journée était employé au service du prince ou en conversations avec quelques amis. Si Haydn a dit lui-même que pendant longtemps il avait travaillé seize et même dix-huit heures par jour, sans doute il n'entendait parler que de l'époque de ses études, ou bien il comptait comme temps de travail

celui des exécutions, répétitions, leçons que son service auprès du prince exigeait. Du reste on a calculé que cinq heures seulement de travail par jour^ font pour trente ans un total de plus de cinquantequatre mille heures. Son assiduité quotidienne ainsi restreinte est encore fort insuffisante pour expliquer la quantité prodigieuse d'ouvrages sortis de sa plume.

Chez le prince Nicolas Esterhazy, Haydn jouissait d'un Iraitemeut modique, mais suffisant pour ses besoins. Enlièrement dévoué à l'art et Taimant pour lui-même, il pouvait se livrer sans inquiétude à un travail qu'il chérissait; aussi jamais dans sa vieillesse ne parlait-il sans s'attendrir jusqu'aux larmes des trente années si calmes et si heureuses qu'il avait passées chez les princes Esterhazy.

Toutefois cette période de son existence n'avait pas été entièrement exempte d'amertumes; soit par reconnaissance^ soit qu il fût véritablement épris, Haydn , lors de son séjour chez le perruquier Relier, lui avait promis d'épouser une de ses filles aussitôt que sa position serait assurée. Il tint religieusement parole, et pendant quelque temps vécut fort heureux avec Anna, qu'il aimait réellement et dont il était non moins réellement aimé; elle n'était d'ailleurs ni belle ni laide, et ses mœurs étaient irréprochables, mais son caractère capricieux et son humeur acariâtre finirent par pousser à bout la patience du bon Haydn. Les cir-

(25) constances qui amenèrent une rupture définitive méritent d'être rapportées. Les deux époux étaient l'un et l'autre animés de la plus tendre piété , mais celle d'Anna se manifestait surtout par un goût prononcé pour la conversation et la fréquentation des ecclésiastiques, ce qui doit paraître d'autant moins étonnant qu'elle avait elle-même un frère dans les ordres. Or, un proverbe le dit : les moines sont comme les cerises; si vous en tirez une du panier, il en vient une douzaine à la suite. La table de Haydn était donc sans cesse garnie de membres du clergé séculier et régulier, et il en résultait pour lui un surcroît de dépenses, que la modicité de ses honoraires ne lui permettait pas de supporter. Haydn voulait absolument que ce désordre cessât ; sa femme avait alors recours aux attaques de nerfs, aux convulsions, aux évanouissements, et le mari devait payer en sus les visites du médecin qu'il fallait appeler, ce qui n'empêchait pas ensuite les reproches, les pleurs et une mauvaise humeur continuelle. En vain le compositeur représentait que non seulement cette troupe joyeuse et bien vivante interrompait à chaque instant son travail, et cependant en augmentait la dose , lui demandant à tous propos des motets, des antiennes , des psaumes et même des messes, qu'il ne lui était pas toujours possible de refuser. Anna voulait absolument avoir raison , et c'était au milieu de ces perpétuelles contestations que devait travailler le compositeur.

Enfin un sentiment d'attachement qui paraît n'avoir jamais été au-delà de l'amitié, le rapprocha d'une demoiselle Boselli, aimable cantatrice qui était aussi au service du prince d'Esterhazy. Cette liaison fut pour Anna l'occasion d'ajouter la ja- . lousie à ses autres qualités. Il n'y eut plus moyen d'y tenir, et il fallut en venir à une séparation. Haydn fit une pension à sa femme, et la lui paya régulièrement jusqu'à sa mort arrivée en 1800; elle était alors âgée de plus de soixante-dix ans.

Cependant la réputation de Haydn s'était depuis longtemps répandue en Europe, tandis que lui même ignorait sa propre célébrité. Dés 1766, ses premières symphonies avaient été gravées à Paris, et exécutébs avec un immense succès. Huit ans plus tard, les directeurs des concerts de la Loge olympique lui firent demander six symphonies écrites expressément pour leur usage. Cette demande, la première qui lui vînt du dehors, fut reçue avec transport, et Haydn composa aussitôt les six symphonies dites de la Loge olympique, les plus belles qu'il ait faites ju.squ'alors. L'année suivante il écrivit pour un chanoine de Cadix, l'excellent œuvre connu sous le titre des Sept paroles de Jésus-Christ sur la croix. Ce beau travail a un historique tout particulier que je crois devoir rapporter ici. A Madrid et en d'autres villes, il est d'usage de célébrer, le jeudi-saint de chaque année, une cérémonie qui consiste en exhortations religieuses, dans lesquelles on prend pour texte les sept der-

( 27) niéres paroles prononcées par Jésus, que le prédicateur développe successivement. Pendant les intervalles qui séparent ces pieuses instructions, le prédicateur descend de la chaire et reste prosterné devant l'autel. Il s'aj^issait de remplir ces divers espaces de temps par des symphonies à grand orchestre. A cet effet on répandit des prospectus dans lequel on promettait un prix au compositeur qui réussirait le mieux à rappeler dans la musique le caractère des paroles indiquées. 11 paraît que Havdn fut seul concurrent en cette circonstance; sa hardiesse fut couronnée du plus beau succès, et lui-même regardait les Sept paroles comme le meilleur de ses ouvrages. Maintenant, comment se fait-il que ces pièces composées pour les instruments seuls, se trouvent partout avec des paroles? Voici l'explication : un frère du musicien Friedberg, signalé plus haut comme ami de Haydn, pensa, peut-être avec raison, que sept adagios de suite, quelque parfaits qu'ils fussent, seraient toujours un peu fatigants à entendre s'ils étaient exécutés par les seuls instruments ; il songea en conséquence à composer des pièces de poésie , diihs lesquelles seraient paraphrasées les sept paroles de l'Évangile. Michel Haydn, dont je dirai plus tard un mot, entreprit la lâche ingrate et ardue de composer un chœur régulier à quatre ]>arties, qui vinl s'adapter convenablement au travail dé son frère j auquel rien ne devait être changé ; l'ouvrage achevé fut envoyé à Joseph, qui

l'approuva, le fit graver avec les parties vocales, et c'est sous cette forme qu'il a toujours été connu du public.

Pendant son séjour dans la famille Esterhazy, le compositeur avait reçu bien des fois des offres avantageuses pour se rendre en pays étrangers, et tout récemment encore il s'était refusé à venir diriger des concerts à Paris. Son goût pour le repos et son attachement sans bornes pour la maison dans laquelle il vivait depuis si longtemps, l'avaient toujours retenu, et probablement il n'aurait jamais songé à quitter son pays, si la mort presque subite de la demoiselle Boselli n'était venue le décider tout à coup. Il avait déjà perdu depuis peu (en 1790), son seigneur Nicolas Esterhazy III; il accepta donc l'engagement qu'on lui offrait pour Londres, demanda un congé à Nicolas IV, fils du précédent, partit et arriva dans cette ville en 1791. 11 dirigea les vingt concerts dont le violoniste Salomon avait fait lentreprise. Pendant le cours d'une année qu'il resta dans cette capitale, il écrivit six grandes symphonies, des sonates de piano, et diverses autres compositions. Un second voyage fait en 1793, produisit les six dernières symphonies, de la musique pour piano, et les accompagnements de deux recueils dairs écossais ; Haydn avait de plus com" mencé à écrire un opéra d'Orphée, mais des difficultés furent élevées relativement au privilège du théâtre où cette pièce devait être jouée, le cornpo-

sileur ne voulut pas en attendre la solution, impatient qu il était de retourner en Allemagne; onze morceaux de la partition étaient terminés. Dans son voyage il donna plusieurs concerts, et revint à Eisenstadt en 1794. Il regretta toujours que les événements politiques ne lui permissent pas de s'arrêter à Paris , où son nom était déjà connu depuis plus de trente ans. De retour en Hongrie , il ne tarda pas à demander sa retraite au prince Eslerhazy Nicolas IV^ et ayant acheté une petite maison avec jardin dans un des faubourgs de Vienne, il s'y retira pour ne la plus quitter ; ce fut dans ce séjour qu'il composa ses derniers ouvrages, et en particulier les deux oratorios ou grandes cantates dont le baron Van Swieten lui avait fourni les paroles. Haydn avait soixante-trois ans lorsqu'il commença la Création du monde ^ qui lui coûta deux années de travail ; cette belle composition , exécutée aux dépens de la Société des Amateurs, sous la direction du compositeur lui-même, obtint le plus grand succès. Les Quatre Saisotis parurent un peu moins de trois ans après (1801); et bien que rempli d'une infinité de beautés de détails, cet ouvrage sembla inférieur au précédent; on s'y aperçoit en effet que les forces de l'auteur ont diminué en ce qui concerne l'invention des mélodies. Il n'écrivit depuis que son dernier œuvre composé de trois quatuors; le troisième n'est point achevé, et au lieu du final, on lit une phrase musicale au dessous de

( 30 ) laquelle sont placées des paroles allemandes qui signifient : Mes forces m'ont abandonné; je suis vieux et faible. H lui arrivait souvent d'écrire cette phrase sur les cartes de visite qu'il envoyait à ses amis, ne sortant plus du tout de chez lui. Quelques musiciens de l'époque se persuadèrent que ces quatre mesures contenaient un canon énigmatique, et essayèrent d'en donner des solutions. Perne, homme d'ailleurs si instruit dans ces matières, eut le malheur de publier la sienne, qui véritablement est tout à fait extravagante.

Dans les huit années qui suivirent, les facultés physiques et morales du grand compositeur allèrent diminuant de plus en plus ; il se mettait encore quelquefois au piano, mais ne tardait pas à éprouver des vertiges, et retournait à son fauteuil, où il ne cessait de rouler entre ses doigts les grains d'un rosaire. Quand on venait le visiter, il semblait sortir d'une profonde léthargie ; un doux sourire de satisfaction errait sur ses lèvres, quelquefois même une larme roulait dans ses yeux, sa voix se ranimait, et s'il avait reconnu un ami, il lui parlait avec amour du temps passé ; mais après ce premier élan de son âme , il retombait dans sa torpeur ordinaire. Deux craintes paraissaient le tourmenter souvent, celle de tomber malade et celle de manquer d'argent : aussi acceptail-il avec reconnaissance les petits présents qui pouvaient contribuer à diminuer sa dépense. IJ ét^it dans ses dernières années devenu fort par-

cimonieux, et quand on lui en faisait le reproche, il répondait simplement : Cesl pour mes pauvres héritiers que féconondse. Mais ce qui inspira des alarmes bien plus vives au vieillard, fut l'invasion de l'empire d'Autriche par l'ai mée française en 1809. Haydn ne cessait de s'informer de ce qui se passait; celte malheureuse guerre me tue^ disait-il, puis il courait à son piano et chantait d'une voix éteinte : Dieu ^ sauve T empereur François! Le 10 mai , l'armée française était à deux kilomètres du jardin de Haydn , et bientôt quatre obus vinrent tomber près de sa maison ; les deux domestiques qui le servaient accoururent près de lui, la terreur peinte sur le visage. Que craignez-vous ? s'écria le compositeur en se ranimant tout à coup et faisant un effort pour se lever de son fauteuil : Que craignez-vous ? aucun malheur n^ arrive là où, est Haydn, A peine eut-il proféré ces paroles qu'il fut saisi d'une agitation convulsive , et transporté dans son lit, il s'affaiblit de plus en plus jusqu'au 26 mai, et cependant voulut encore se faire porter à son piano, où, par un dernier effort, il chanta trois fois avec ferveur : Dieu , sauve l'empereur François ! puis tomba dans un assoupissement qui dura jusqu'au 31 ; il s'éteignit vers le matin de ce jour, et fut inhumé sans pompe dans le cimetière de Gumpendorf ; il était âgé de soixante-dix-sept ans et deux mois. Quelque temps après, on célébra un service solennel pour le repos de son àme , à Vienne et dans plusieurs autres villes. Le Conser-

valoire de Paris exécuta une belle Cantate funèbre sur la mort de Haydn, composée par M. Cherubini , qui peu d'années auparavant avait été chargé de remettre entre ses mains la médaille que cet établissement avait fait frapper en son honneur.

Haydn ne laissait d'autre postérité que ses œuvres immortelles. Tous ses frères avaient embrassé des professions mécaniques, à l'exception de Jean, qu'il fit entrer comme chanteur au service du prince Esterhazy (on ignore l'époque de sa naissance et de sa mort)^ et de Jean-Michel, compositeur trés-dislingué , dont j'ai promis de dire un mot. Il était né àRohrau ^ le 14 septembre 1735; il étudia d'abord dans la maison paternelle les éléments delà musique, la harpe et le clavecin, puis entra comme enfant de chœur à la cathédrale de Vienne, apprit la composition sous Reiiter, et s'instruisit plus encore dans les ouvrages de Fux, de Haendel et de Graun. 11 fut d'abord maître de chapelle de l'évéque de Groswardein , en Hongrie, puis de la cathédrale de Salzbourg , qu'il ne quitta plus jusqu'à sa mort, arrivée le 10 août 1806. Il a composé de la musique instrumentale , des opéras , des oratorios et surtout de la musique d'église ; sous ce dernier rapport , Joseph Haydn considérait son frère comme le plus grand compositeur qu'il y eût de son temps en Allemagne. Plusieurs personnes qui, comme moi , ont été à même d'entendre et d'examiner les compositions manuscrites de Michel , ne sont pas éloignées de

souscrire à ce jugement. On n'en a publié qu'un fort petit nombre, et seulement depuis sa mort; car, de son vivant, il se refusa constamment à laisser graver ses ouvrages. On peut dire de lui, comme de Thomas Corneille, qu'il eût été bien plus connu s'il n'eût point eu de frère. Ce rapprochement pourrait môme être exact presque à tous égards; car Thomas, ainsi que Michel, se distinguait surtout par la correction du style, l'ordre et la régularité dans renonciation des pensées, mais il manquait à l'un et à l'autre ce qui caractérisait singulièrement leurs aînés, Pierre et Joseph, savoir la verve, la force, l'originalité, legénie. Un autre point de ressemblance, c'est que les deux Haydn furent constamment, ainsi que les deux Corneille, des modèles touchants d'amitié fraternelle.

Ce fut entre les mains d^un neveu, maréchalferrant à Rohrau, que passa l'héritage de Haydn; sa fortune, en y comprenant le prix de sa maison, dépassait un peu 100,000 francs. Du reste ce n'était que depuis l'époque de ses voyages en Angleterre qu'il avait songé à faire des économies. Ses livres et ses manuscrits furent achetés par le prince Esterhazy; un autre seigneur voulut avoir le vieux perroquet du compositeur, et le paya plus de 3,000 francs, ce qui émerveilla singulièrement l'héritier. Divers autres objets furent acquis par des personnages distingués de la cour d'Autriche. Il ne faut pas omettre de dire que Haydn avait légué environ 24,000 francs aux deux fidèles do-

(34) mesliques qui l'avaient servi sur ses vieux jours Haydn, parodiant le mot de César, s'était fait en

badinant cette épilaphe : Veni, vixt, scripsi; je vins, vécus , écrivis. Le prince Esterhazy témoigna l'intention d'élever un monument à sa mémoire, mais il ne paraît pas qu'on ait donné suite à ce projet ; la dépouille mortelle du grand homm^ est demeurée dans la fosse comrriune ^e la paroisse de Gumpendorf.

Haydn était d'une taille médiocre , et ne fut jamais ni gras, ni maigre; ainsi qu'on l'a vti, sa carnation tirait sur le brun, et sa peau, dont la petite véroje avait altéré la surface, était de plu^ gàlée par des taches de rousseur; son nez était fort et régulier ; sa bouche grande ei belle ; ses yeux bien ouvert^; son front haut et large; les protubérances qui, dans le système de Gall, indiquent l'organe de la musique^ étaient chez lui fort développées; ses cheveux étaient blonds. Une faiblesse de ce grand homme consistait à ne vouloir pas paraître vieux ; on croirait à peine qu'en 1800, c'està-dire à l'âge de 68 ans, il fit entièrement refaire un portrait dans lequel le peintre l'avait représenté tel qu'il était, disant que c'était une véritable trahison, lorsque l'on voulait reprodui.e limage d'un honnêle homme, de choisir l'époque la moins avantageuse de sa vie; puiî? s'échaufTant davantage, il ajouta: « Si à quarante ans j'étais Haydn, pourquoi léguer à la postérité un Haydn de soixante-dix ans? Ni vous, ni moi n'avons à y

gagner ». Le peintre dut se soumettre à cetle fantaisie ; au reste sa physionomie avait quelque chose de triste et de sévère ; m )is elle s'animait dans Toccasion , et surtout quand il dirigeait luir même l'exécution de ses ouvrages.

•^Haydn fut toute sa vie pénétré de la piétç la plus tendre : sur ses manuscrits on voit souvent en tête des pages les lettres!. M. J. (Jésus, Marie , Joseph) , ou les paroles m nomine Domini^ ou bien soli Deo gloria, et à la fin des morce^MX, laus Deo. Quand sa yerve venait à tarir, il récitait un Ave Maria^ puis se remettait au travail, et il disait que ce moyen lui avait toujours réussi. Haydn, en présence des grands, était retenu et silencieux, mais dans la société de ses amis, il parlait volontiers, et sa gaîté allait quelquefois jusqu'à la bouffonnerie. Il s'amusait spuven^ à répondre par des facéties aux questions dont on l'accablait' sur ses ouvrages et les effets qu'il savait si habilement tirer de l'instrumentation : c est amsi qu'il expliquait le passade des léné^ bres à la lumière, dans la première scène de la Création dû monde, en disant que tout l'artifice

résidait dans lés deux mesures qui précèdent Tac-

hj- ■'■.■: ■ V TV- 1''' i"-^ n;: ^. v.] .y^ '^\

1 outait le malin compopileiir, donne 1 idée du Père éternel, tenant le briquet (l'une main et de raulre la pierre à feu et cherchant à en tirer des élincelles pour produire la lumière, v Plus d'un aue^-

tioniieur prit souvent de telles réponses pour argent comptant.

Parvenu au plus haut degré de gloire et de réputation, Haydn ne chercha jamais et en aucun cas à dissimuler l'obscurité de son origine , et il déclarait comme Horace, qu'il n'aurait pas voulu changer de parents, quand même il eût été en son pouvoir de le faire. Une de ses plus grandes jouissances élait de se rendre chaque année à Pruk , et d'y rassembler de toutes les campagnes voisines les ouvriers et paysans qui faisaient partie de sa famille. On se réunissait dans la meilleure hôtellerie du pays, où le compositeur donnait un bon repas à tous ces braves gens, et après s'être bien réjoui avec eux, remettait à chacun un petit cadeau en argent, et dans l'embrassement d'adieu, les invitait de nouveau pour l'année suivante ; il appelait cette fête de famille le jour de sa magnificence.

Hors de la musique, il n'eut d'autres goûts que ceux de la chasse et de la pêche ; il ne lisait guère que ses livres de prières. Jamais compositeur ne fut plus modeste et moins jaloux des succès d'autrui. Quand on lui demandait son avis, il commençait presque toujours par se déclarer peu capable de juger la question. Il se trouva plus d'une fois seul à prendre parti pour Mozart, attaqué par l'ignorance ou le pédantisme.

Sa sensibilité, ainsi que sa reconnaissance, était extrême. Lorsqu'il fut nommé correspondant de

l'Institut de France, il en reçut la nouvelle en fondant en larmes, et la même scène se renou- \elait chaque fois qu'il montrait la lettre qu'on lui avait écrite à cette occasion. Une grande représentation de la Création du monde, à laquelle il assista et qu'il termina en donnant sa bénédiction aux exécutants, acheva glorieusement sa carrière musicale. Les hommages sincères qui entourèrent sa vieillesse le conduisirent doucement au tombeau; il put envisager sans désespoir la décadence de ses forces et de ses facultés; et quand il cessa de vivre , les suffrages unanimes de ses contemporains lui laissèrent la pleine certitude que l'immortalité lui était acquise sur la terre, en même temps que sa ferveur religieuse et la pureté de sa vie la lui promettaient dans un autre monde.

L'œuvre de Haydn , d'après une liste qu'il a dressée lui-même de la musique qu'il se souvenait d'avoir composée depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à celui de soixante-treize, renferme les pièces suivantes :

118 symphonies pour orchestre.

163 pièces pour le baryton (voy. p. 85). 50 divertissements à 2, 3, 4, 5, 6, 7^8 et 9 parties pour divers instruments.

16 concertos, dont 3 pour violon^ 3 pour violoncelle, 2 pour contrebasse, 1 pour cor, 1 pour deux cors, 1 pour clarinette, 1 pour flûte, 1 pour orgue, 3 pour piano.

S3 quatuors pour cieux violons, viole et violoncelle.

20 sonates, fantaisies, etc., pour piano seul; l'une de ces fancaisies est à quatre mains.

36 sonates pour piano , avec accompagnement de violon ou deux violons et violoncelle.

366 mélodies écossaises , arrangées pour le piano.

19 niesses et 12 grands motets. .

là opéras, dont 5 allemands et 14 italiens.

4 oratorios.

13 cantates a trois et quatre voix.

Enfin, quantité de p[éces fugitives de tout genre, soit pour les voix^ soit pour les instruments, composées en différentes occasions et dont la plus grande partie n a pas été gravée.

11 y a plusieurs des ouvrages que nous venons d'énumérer qui ont été gravés à diverses reprises et en différents pays, tant en parties séparées qu en partition. La collection la plus complète des quatuors , est celle de Pleyel, publiée à Paris il y a vingt ans. Madame Launer a commencé en 1840 une collection complète de sonates de piano. Au reste, il faut remarquer que la liste ci-dessus, quoique faite par l'auteur iui-même , est incomplète, et que des omissions assez nombreuses y ont ëlë signalées.

Telle qu'elle est cette nomenclature semble vraiment effrayante, et prouve 1 inépuisable fécondité du compositeur. Ce serait cependant une

erreur de croire qu'il écrivît avec une grande rapidité ; il consacrait ordinairement un mois à une symphonie et deux à une messe. Mais dans le cours de l'opération, il jetait sur le p «pier une multitude d'idées qu'il n'admettait pas dans l'ouvrage actuel , et dont il tirait parti en d'autres occasions; il ne prenait là plume qiiè lorsque son travail était entièrement achevé dans sa télé , aussi ses manuscrits sont-ils d'une correction et d'une propreté qui ne laissent rien à désirer.

.La manière de travailler de Havdh était fort singulière. Avant dé Se mettre à rbuvrn2:e, il se rasait et s'habillait avec le plus grand soin , même avec recherche; il rie manquait jamais de meitre à son doigt l'anneau que liii avait donné Frédéric 11, roi de Prusse ; il n'aurait pu, disait-il, rien faire sans loiit cet appareil.

Haydn s'est ëxèr'cé dans tous les genres, et dans chaque genre ses compositions sont fort nombreuses. Si l'on voulait les examiner en détail, oh arriverait à conclure qu'il en est bien peu auxquelles on ne trouve les qualités éminentes qui ont valu à l'aiiieur une si belle j3lacé sur le Parnasse musical, et cette opinion se fortifierait d'au- Ijanl plus, que l'on rapprocherait la pièce examinée de l'époque a laquelle elle a été écrite. Sans entrer dans une telle analyse, examihôhs tt (|u'a été Haydn dans chacune des grandes divisions qui servent à classer les compositions musicales.

En jetant un coup d'œil sur la miisique vocale

écrite par ce grand compositeur, la première remarque à faire c'est que sa musique de théâtre est non seulement inférieure à ses autres compositions, mais qu'elle n'égale pas même celle des musiciens de second ordre qui brillaient alors sur les nombreuses scènes lyriques de l'Italie. A Texception du Diable hoileux^ dont il a été question plus haut , et de V Orphée^ qui n'a jamais été terminé, les dix-neuf opéras de Haydn ont été écrits pour le petit théâtre des princes Esterhazy, et dans le nombre il en est qui, là même, ont été mal accueillis. La majeure partie de ces partitions a péri dans un incendie, mais ce qu'il en reste a suffi pour faire connaître que le génie de Haydn se pliait peu aux exigences de la scène; il ne pouvait faire passer dans ses airs et dans ses duos cette chaleur de création qui distingue si souvent sa musique instrumentale ; il semble que son âme délicate et habituée en quelque sorte à ne concevoir qu'en songe les fortes émotions , les passions vives, les situations terribles qui sont la vie de la tragédie lyrique, ne pouvait se mettre dans une position convenable pour les reproduire sur la scène, de manière à en faire passer 1 impression dans l'esprit des auditeurs. Cependant, je me rappelle un duo de son Armida, qui, pour la conduite de la mélodie et la beauté de l'expression, ne le cède assurément à aucun des plus renommés de l'époque. Haydn réussissait mieux dans le genre comique, et l'on cite de lui des airs bouffes, qui,

(4t ) dans leur temps, ont joui d'une réputation méritée. Une autre considération qui ne doit pas être négligée, c'est que jamais il n'a eu occasion d'écrire pour ces virtuoses de premier ordre, qui font si souvent valoir infiniment la pensée du compositeur par le caractère qu'ils lui impriment, et répandent dans tous les pays qu'ils parcourent tel morceau qui présente sous un jour heureux les moyens que la nature et l'art ont développés chez eux. Haydn n'écrivit que pour les chanteurs nécessairement fort ordinaires qui étaient comme lui au service des Esterhazy. Mais un mérite très-réel et tout à fait digne d'être observé, parce qu il est une preuve de la justesse d'esprit et de la pureté de goût qui présidaient aux opérations musicales de notre auteur, c'est que, dans toutes ses compositions théâtrales, il a constamment subordonné l'orchestre à la mélodie vocale, laissant toujours celle-ci occuper la place éminente qui lui appartient, et ne permettant à 1 autre ni prétentions orgueilleuses, ni empiétements irréguliers.

Dans la musique d^église, Haydn a obtenu un rang fort honorable , et il n'est presque aucune de ses compositions en ce genre qui ne renferme de grandes beautés; on sent qu'il avait étudié attentivement les ouvrages des maîtres italiens de son temps. Aussi ses airs sont-ils conçus et développés précisément dans le même style et avec une teinte religieuse , une élévation de pensées et surtout une sensibilité pleine de tendresse et de

douceur vraiment religieuse. Quant à la facture, il, échaufle souvent le cl.ant par des Irails d'orchçslre pleins de vigueur; il ennoblit les molifs qiii respirent la jgaîlé par la gravité des accords, fXiais. il faut avouer que dans les morceaux particuliers au genre d'église, et surtout dans lés fugues , Haydn, ne réussit pas toujours. On peut aussi reprocher aux mélodies et en général à ce qui est de concejjtion, quelques défauts de convenance. Les compositions ecclésiastiques de Hciydn n'en sont pas moins dignes de la réputation jdont elles jouissent encore de nos jours; elles eussent eu plus de renommée si ses compositions instrumentales en avaient eu moins.

Ce sont en effet celles-ci qui l'ont mis au-dessus (de tous les compositeurs qui l'avaient précédé dans la carrière; c'est là qu'il a développé toutes les richesses de son génie ; là, qu il a déposé tout ce que son esprit fécond a imaginé de plus neuf, quant au fond et quant à la forme. Toutes les innovations de Haydn sont aujourd'hui tombées, pour ainsi dire, dans le domaine public; mais, si l'on compare ses compositions avec celles de ses dt^vanciers, on est étonné de voir avec combien de pioyens nouveaux il a exploité le vaste champ de la musique instrumentale ; c'est lui qui a vraiment élé le premier à indiquer quelles ressources on pouvait tirer d'un habile arrangement et d'une sage conduite des parties. Il a fait voir comment l'on reproduisait une idée principale de quan-

lité de manières, en lui ajoutant chaque fois de nouveaux attraits, sans s'astreindre aux régies sévères de la fu2:ue scolastique. C'est encore lui qiii a montré comment d'une pensée unique on en déduisait une infinité d'autres qui semblaient n être qu'une conséquence nécessaire de la première. En outre, c'est Haydn qui a réellement créé, même matériellement, le quatuor instrumental, car, avant lui, on n'écrivait généralement que des trios; il est permis d'en dire autant de la symphonie, puisqu'il a été le premier à donner à chaque instrument un rôle qui lui fût propre. On peut assez naturellement se demander comment il se fait que ce grand homme n'ait pas écrit de quintettes, et cette question lui fut adressée à luimême^ il répondit naïvement qu'il n'aurait su que faire de la cinquième partie, mot qui ne prouve assurément ni contre lui ni contre le quintette, mais qui démontre seulement quil n'avait pas voulu acquérir l'habitude de ce genre de composition. L'examen de ses sonates, de ses quatuors et de ses symphonies, offre ladmirab.'e tableau d'un talent qui va sans cesse se développant, se polissant, s'enrichissant dans une progression qui n'a eu de terme qu'au moment où l'auteur à cessé d'écrire.

Ce qui est vraiment prodigieux, c'est que, dans cette immense quantité d ouvrages sortis de sa tête inépuisable, Haydn ne se copie jamais, et ne copie jamais personne, et ceci s'applique à ses plus gran-

des compositions comme à toutes ses élégantes bagatelles qu'il laissait échapper en se jouant, et qui sont presque toujours charmantes. Sans avoir la prétention de tout dépeindre en musique, Haydn se plaisait à se proposer pour plan de ses compositions une sorte de petit drame dont les combinaisons musicales marquaient les incidents^ et voilà ce qui a fait donner à plusieurs de ses symphonies des noms particuliers dont on ne comprend pasd'abordla signification. Quand on a été loin de l'époque qui avait vu naître l'ouvrage, ilya eu lieu dejoindre à ces noms une sorte de commentaire historique ; ainsi, trois anecdotes diverses ont été racontées pour donner l'explication de ce singulier morceau dans lequel chaque instrument disparaît successivement de l'orchestre. On a prétendu que le prince Esterhazy ayant eu la pensée de réformer sa musique, Haydn avait voulu faire de cette circonstance un tableau musical qui détournerait peut-être l'effet de la décision, ce qui était arrivé. D'autres ont dit que, les musiciens du prince se trouvant séparés de leurs femmes pendant leur séjour au château d'Esterhazy que l'on reconstruisait, Ha^dn s'était servi de ce moyen pour obtenir aux maris la permission d'aller les rejoindre. La troisième manière d'expliquer cette symphonie est la moins connue, et selon moi la plus probable. Il paraît que pendant les premiers temps de son séjour à la cour d'Estherazy, les musiciens de l'orchestre se montrèrent peu favo-

rables au compositeur : les uns jouaient sans vigueur, d'autres oubliaient de compter les pauses d'autres quittaient avant la fin, ou se refusaient à faire les répétitions. Haydn ayant composé la symphonie en question, la fit exécuter à l'improviste en présence du prince. Tout le monde crut s'être trompé, on s'accusa réciproquement, on accusa le copiste; mais quand on eut suffisamment disputé, Haydn pria de recommencer, engageant chacun à donner la plus grande attention à sa partie; l'on reconnut alors qu'il n'y avait point de faute, et l'on rendit de nouveaux hommages au génie du compositeur qui lui avait inspiré cette petite malice. Pleyel a composé une symphonie en sens contraire, dans laquelle l'auteur suppose que chaque exécutant arrive en retard. Haydn se plaisait du reste beaucoup aux plaisanteries de ce genre; dans une composition intitulée les Enfants à la foire, il employa tous les instruments joujoux qu'il put avoir à sa disposition, les faisant même figurer en solos. Dans un final de symphonie, il a fait compter quatre pauses à tous les instruments, et quand on ne connaît pas le morceau, il est rare que l'on ne croie pas s'être trompé. Il avait d'ailleurs tapissé sa« chambre de canons facétieux disposés de différentes manières; il en y avait un fort singulier contre sa femme.

Haydn n'avait eu, comme on l'a vu plus haut, d'autre maître que lui-même, mais on peut re-

( 46) connaître quels ont été les auteurs dont il a profité et sur lesquels il s'est fornié. 11 disait luimême qu'il devait beaucoup à Emmanuel Bach dont il avait étudié les sonates avec tant d'appli^ cation. L'examen attentif des quintettes tie Boccherini, pour lequel il professait la plus grande estime, et dont il fut toute sa vie l'émule et i'ami, a pu contribuer aussi à augmenter les beautés de ses propres ouvrages. Ce n'est que dans sa Création que Ton s'aperçoit que Haydn avait étudié les œuvres de Haendel ; en effet il avait plus de soixante ans lorsqu'il entendit pour la première fois la musique de ce grand compositeur des Feautes duquel il fut vivement frappé. Ç'esl notre père à tous^ diî?ait-il depuis.

Mais un compositeur moins connu, et de bien loin inférieur aux deux précédents, a été cerlainement d'un grand secours à notre Haydn. Je veux parler du Milanais Sanmartini, doué d'une imagination pleine de feu, et dont les ouvrages innombrables renferment le germe de plusieurs développements d'orchestre si heureusement mis en œuvre par Haydn qui avait pu entendre sa musique chez le comte de Morzin. Du reste, il disait avec assez de fondement que Sanmartini n'était qu'un brouillon j et en effet, ses composition^, excessivement nombreuses, étaient toujours écrites à la hâte, et offraient un désordre perpétuel, conséquence naturelle et inévitable de celle manière de faire. On croit que Sanmartini a été le premier

(47) à traiter régulièrement la partie de viole (^ui , avant luijs'associaitconlinuellemenl au violoncelle; le premier aussi, dit-on, il donna au second Violon la forme d'un accompagnement conjinu. Haydn adopta (;es perfeclionnemenls comme chose acquise à la science de l'inslrumentalion , maiç c'est lui qui a vraiment élé le créateur de celte science ; c'est lui qui a montré le premier comment on peut distribuer de la manière la plus avantageuse, entre les divers instruments, les fragments mélodiques; personne n"a jamais employé avec plus de sagesse les instruments à vent ; tandis que^ d un autre côté, il fournissait les plus Jheureuse$ formes de modulations, s'écartant souvent d'une route principale dans laquelle il rentre bientôt par le plus heureux détour, reprenant par fragments ce qu'il a d abord montre ensemble, surchargeant de riches accorda et desavanies modulations cequ'il avait d'abord oflert dans la plus grande sirnplicilé d'harmonie et de mélodie; personne plus que lui n'a su donner à ses compositions les proportions les plus heureuses ; personne n'a su mieux concilier les ressources de la science avec les inspirations du génie, et obtenir de celle heureuse union des produits plus abondants, plus variés, plus brillants, plus grandioses.

Haydn n'a eu d'autre élève direct qu'Ignace yieyel, compositeur gracieux, manquant un peiji* de vigueur, mais qui a eu comme son maître le précieux avantage de devenir populaire, parce

(48) que ses chants étaient toujours heureux et faciles. Weigl et M. Neukomm ont aussi reçu des conseils de Haydn, et Ton s*en aperçoit par Theureuse conduite qu'ils ont su donner à leurs mélodies, par la pureté et la facilité de leurs modulations. Mais Haydn aurait pu réclamer comme élèves tous les compositeurs instrumentistes ses contemporains, et ceux qui sont venus depuis. Mozart, en lui dédiant son premier œuvre de quatuors, prit ce titre, déclarant qu'il l'avait choisi pour modèle. , Du reste, Haydn eût été peu propre à donner des leçons méthodiques; il limitait tous ses préceptes à se pénétrer de ce qui fait bien^ de ce qui fait mieux, de ce qui fait ma/; quant à ce que l'on a dit qu'il avait réduit ce système à des expressions numériques, c'est un conte semblable à celui du père éternel battant le briquet. La seule chose qu'il y ait de vrai ici, est ce calcul musical connu, au moyen duquel on peut composer une infinité de menuets ou valses, par le mélange de mesures disposées de manière à pouvoir s'associer les unes aux autres dans leur succession ; ce kaléidoscope musical a été publié vers 1808. Une autre idée singulière de Haydn consistait à jeter au hasard sur le papier de musique quelques notes çà et là, il indiquait ensuite les mesures, puis traitant les notes marquées comme fondamentales de la mélodie, il remplissait les lacunes de manière à former un chant beau et régulier. Souvent d'ailleurs, il s'amusait à demander un motif à la première per-

sonne venue, disant qu'il ne s'agissait que de le savoir mettre en œuvre; il lui arrivait aussi d'enprunter quelquefois un thème d'une chanson nationale il rétendait et le maniait avec toutes les finesses de l*art, tirant de celte idée première qui, dans l'origine, ne lui appartenait pas, ses pensées les plus heureuses et ses inventions les plus originales.

Si Ton veut maintenant jeter un coup d'œil d'ensemble sur tout l'œuvre de Haydn, on aura d'abord à remarquer que la sérénité d'âme du compositeur se reflète à chaque instant dans ses ouvrages; lexistence douce et uniforme qu'il a menée pendant trente ans a répandu sur toutes ses compositions une aimable et tranquille gaîté; à l'exception des iS'^pf /)aro/^s, il n'a écrit presque aucun morceau qui porte l'empreinte d'une tristesse profonde; il lui vient bien par moments quelque impression fâcheuse dans l'esprit , mais elle s'efface immédiatement pour faire place aux riantes images qu'il a 1 habitude d'envisager. Sa musique d'église n'offre à cet égard aucune différence et, comme on lui en adressait le reproche, il répondait que l'idée qu'il se faisait de Dieu le portait par dessus tout à la confiance, et que, le regardant comme le meilleur des pères, il ne pouvait s'empêcher de se livrer h la joie que lui inspirait le plaisir d'approcher en quelque sorte d'un Dieu si bon et de converser avec lui. Mais cette sorte de gaîté douce et tranquille, toujours propre à charmer l'auditeur, sans même qu'il puisse se

rendre comple du plaisir qu'il éprouve, n'est que le moindre mérite des compositions de ce grand homme; celui qui domine dans tout ce qu'il a écrit, c'est une admirable netteté de pensée et de naïveté d'expression qui rend sans cesse son style accessiJDle à tous les auditeurs; ses idées sont si claires, et il les exprime en termes si bien choisis, que son discours ne laisse aucune obscurité dans l'esprit; s'il ramène ces mêmes pensées^ en les embellissant de toutes les ressources de la science, en les développant avec une éloquence abondante et facile, le sujet principal a été si bien compris dés le commencement, que l'on ne trouve pas la moindre difficulté à en saisir de même les accessoires et à en embrasser l'ensemble. Enfin, si les compositions vocales de Haydn ne l'ont pas mis au premier degré parmi les artistes qui occupent en musique le rang des peintres d'histoire, ses compositions instrumentales lui ont mérité l'une des plus honorables places parmi les paysagistes ; elles seront à jamais dignes de leur haute renommée, dignes de l'admiration des siècles.

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