‹ Miscellanées musicalesChapitre 30 sur 35 · PALESTRINA · texte numérisé non relu

PALESTRINA

Parmi les artistes qui ont laissé un nom illustre dans les fastes de la musique, il en est qui tiennent, pour un temps, le sceptre de Tart, sans s'écarter notablement de la route tracée par leurs devanciers. Paisibles successeurs par droit de mérite (le seul connu dans les arts) , ils prennent sans secousse et sans opposition une place qui leur appartient et que nul n'oserait leur disputer ouvertement. D'autres, en plus petit nombre , doivent , comme les fondateurs de dynasties , s'emparer du pouvoir par une

sorte de violence ; ils viennent renverser une partie de ce qui est debout ; ils apportent des institutions et une administration nouvelles; ils ne sauraient être compris du premier coup. Mais, arrivés en temps convenable, on apprécie bientôt leur valeur^ alors , àl eur école féconde se rattachent une foule de talents de différents ordres qui forment autour du maître la cour la plus brillante , reflétant les faces diverses du génie dont ils empruntent leurs plus lumineuses clartés.

Au milieu de ces derniers , Tune des plus belles places appartient sans contestation au grand maître dont je vais esquisser la vie.

Palestrina, nom moderne de Tantique Préneste, petite ville des États de l'Église, sert habituellement à désigner l'homme de génie dont le véritable nom était Giovanni Pierluigi, et qui était né à Palestrimi, comme on le reconnaît par le titre des ouvrages qu'il a lui-même publiés où il se qualifie toujours de Prœnestinus. Il est impossible de préciser la date de sa naissance, les archives de Palestrine ayant été brûlées lors de l'envahissement de la campagne de Rome par le duc de Bourbon, sous le pontificat de Paul IV, et les auteurs n'étant point d'accord sur l'âge qu'il avait au moment de sa mort; c'est donc par conjecture et au moyen de divers rapprochements que l'on arrive à établir qu'il dut voir le jour dans l'été ou l'automne de 1524 , date que l'inscription d'un portrait presque contemporain, conservé dans les archives de la

chapelle pontificale, autoriserait à reculer jusqu'en 1504. On s'accorde à reconnaître que les parents de Pierluigi étaient d'une condition inférieure , et Ton suppose, d'après certaines indications, qu'ils \enaienl de la campagne vendre, à Home, des fruits et des légumes. 11 est probable que le jeune Giovanni annonçant d'heureuses dispositions, ses parents l'attachèrent à quelque église en qualité d'enfant de chœur; c'était un moyen de pourvoir à son entretien et en môme temps àson instruction ; les connaissances musicales qu'il aurait ainsi acquisespourraient assurer son avenir, car dès cette époque il y avait en Italie plusieurs musiciens, attachés à des cours souveraines, qui recevaient de magnifiques émoluments.

On ignore le nom du maître qui donna les premiers principes à Pierluigi; les chanteurs et compositeurs illustres de cette époque sont Français, Brabançons ou Espagnols; on ne trouve parmi eux presque aucun nom italien , ce qui fait croire que les écoles musicales fondées par Sixte IV et Jules 11 ou étaient restées en projet ou n'avaient point réussi. Quoi qu'il en soit, Claude Goudvmel, qui fut depuis l'une des plus intéressantes victimes des massacres de la Saint-Barthélémy, établit de son chef, à Rome, une illustre et excellente école {{) , d'où sortirent une foule d'élèves qui firent le plus grand

(1) Lettre d'Aiilirao Libcrali à Ottavio Pcrsapcggi, p. 22.

honneur au maître qui les avait instruits. De ce nombre et au premier rang fut assurément Pierluigi, qui travailla sous sa direction pendant plusieurs années et probablement jusqu'à son entrée à la basilique de Saint-Pierre du Vatican. Il y fut admis en septembre 1551, en qualité de Maître de chapelle, et il est le premier qui porte ce titre sur les registres conservés dans les archives -, avant lui l'on appelait le maître de chapelle : maître des enfants, maître du chœur, maître de musique, ou simplement maître.

En 1554, il publia son premier livre de Messes f qui en contient quatre à quatre parties et une à cinq ; cet ouvrage annonce la connaissance la plus profonde des ressources de l'art tel qu'on le considérait en ce temps , et l'étude qu'avait dû faire Fauteur des compositeurs venus avant lui; tout y est artifice et combinaison ; ainsi , dans la première messe, qui est la plus solennelle, l'une des parties, ordinairement le soprano, chante continuellement le plain-chant de l'antienne Ecce sacerdos magnus, tandis que les autres parties traitent les paroles de la messe avec des contre-points sans cesse variés. Dans la dernière, dont les mélodies sont travaillées sur le chant de l'hymne Ad cœnam agni providi , on trouve sans cesse dans le soprano un canon à la quinte inférieure. Quant au sens même des paroles delà liturgie, l'auteur n'y songe pas le moins du monde 5 il ne paraît aucunement vouloir sortir de la route tracée par ses prédécesseurs , et borne ses

prétentions à obtenir parmi eux l'une des premières places.

Il paraît que ce premier ouvrage obtint un grand succès j car Pierluigi eut la permission de le dédier au pape Jules III , qui voulut récompenser l'auteur en l'admettant parmi les chapelains-chantres de la chapelle pontificale, malgré le motu-proprio publié récemment par lui-même, et dans lequel il désapprouvait l'admission, en qualité de chapelainschantres, de plusieurs individus reçus, non à raison de leur mérite , mais par la protection de quelques cardinaux ou autres grands personnages ; ce motuproprio défendait, sous des peines très-graves, d'admettre dorénavant aucun sujet contre la teneur des règlements qui exigeaient impérieusement le concours et un scrutin secret des membres de la chapelle. Toutefois le pape crut pouvoir y déroger à l'égard du compositeur qui, se plaçant dès l'abord au rang des musiciens les plus célèbres de son temps, annonçait une si brillante carrière; en conséquence il donna ordre de le recevoir, ce que durent faire Its chapelains, après avoir inutilement réclamé le maintien des statuts et l'exécution de l'ancien motuproprio.

Pierluigi quitta Saint-Pierre du Vatican pour cette place qu'il ne conserva que deux mois. Jules IIÏ étant mort peu de temps après , ainsi que son successeur Marcel II , qui n'occupa que vingttrois jours le trône pontifical , Jean-Pierre Caralïa , de l'ordre des Théatins , lui succéda sous le nom

de Pie IV et résolut d'opérer une réforme dans le clergé et la cour de Rome. Il en fut de ce projet comme de presque tous ceux de même genre; on porte remède à quelques insignifiants abus, les plus révoltanls et les plus nuisibles se consolident et s'enracinent plus que jamais. Le plus grand musicien de l'époque devait être la première victime de la prétendue réforme. Il vint aux oreilles du pape que, parmi les chantres de la chapelle apostolique, il s'en trouvait qui étaient mariés , chose contraire aux règlements de l'institution; un molu-proprio , conçu dans les termes les plus durs , déclarant que la présence des trois chantres qui se trouvaient dans ce cas était un grand sujet de blâme et de scandale {yiiipendium el scandalum plurimitm)^ ordonna leur expulsion immédiate. Le pauvre Pierluigi, qui, peu de temps auparavant, avait épousé une jeune fille nommée Lucrèce, et qui croyait sa position el l'existence de sa famille assurées , ne put résistera un pareil coup; il tomba malade. Heureusement on obtint pour lui une pension mensuelle de six écus, et quand sa santé se rétablit , la place de maître de chapdle à Saint-Jean-dc-Latran étant devenue vacante, il y fut reçu en octobre 1555; six ans plus tard, en mars 1561, il quitta cette basilique pour celle de Sainte-Marie-Majeure, où les avantages étaient plus considérables, y resta dix années, et n'abandonna son emploi que pour reprendre celui qu'il avait jadis occupé à Saint-Pierre du Vatican,

et qui , en 1571, était devenu vacant par la mort de Jean Animuccia.

Pendant l'exercice de ses fonctions à la chapelle pontificale, Pierluigi avait publié un livre de madncjaux à 4 voix qui avait étonné tout le monde par les grâces, la clarté et l'élégance du style, et surtout par l'union intime des paroles et de la musique, et par l'expression plus marquée et plus heureusement rendue qu'elle ne l'avait été jusqu'alors. Une des pièces de ce livre peut servir à montrera quel point ce grand compositeur poussait la candeur et la modestie; on y lit les éloges les pifs emphatiques de son confrère François Roussel , homme de talent d'ailleurs, mais auquel il eût été bien difficile de mériter des louanges de telle nature. Pendant son séjour à Saint-Jean-de-Latran, Pierluigui composa un très-grand nombre d'ouvrages; c'est notamment pour cette basilique qu'il écrivit ces admirables Impropena, si pleins de la plus majestueuse simplicité , qui se chantent à Rome pendant la Semaine sainte. L'époque de son séjour à Sainte-Marie-Majeure est la plus glorieuse de sa vie, car ce fut alors que son génie valut à la musique d'être conservée dans les églises catholiques , d'où il était fortement question de Texclure en raison des aberrations auxquelles s'abandonnaient en ce temps la plupart des compositeurs.

On a longtemps controversé sur la question de savoir quels étaient positivement les motifs qui avaient déterminé l'autorité ecclésiastique à s'oc-

cuper de cette matière; les actes du concile de Trente ne laissaient pourtant aucun doute à cet égard. (( Pour que la maison de Dieu puisse être regardée comme un lieu de prière , est-il dit dans le décret sur ce que Ion doit observer et éviter dans la célébration de la messe ^ les évêques de l'endroit doivent en bannir toute musique, soit vocale, soit instrumentale, qui offrirait quelque chose de lascif ou d'impur. )) Or, l'on sait que le quinzième siècle , qui vit renaître le bon goût dans la littérature et dans les arts du dessin, n'avait point eu le même bonheur à l'égard de la musique; et en examinant certaines productions de cette époque, l'on croirait volontiers que les compositeurs de musique d'église avaient perdu la raison. Ils paraissent ne se proposer d'autre but que de surcharger leurs productions des intrigues les plus recherchées, des combinaisons les plus disparates , de la réunion des plus insurmontables difficultés. De là les modes, les temps^ les prolaiions , les hémioHes , ]es proportions ^ les augmentations , les divisions , les altérations , les perfections, les imperfections , les énigmes , les nœuds, les canons, etc. Toutes ces complications allaient s'enchevêtrant les unes dans les autres , et la composition qui offrait à un degré suffisant l'assemblage de ces inconcevables extravagances était réputée vraiment belle , et son heureux auteur voyait partout l'épithéte de divin accolée à son illustre nom. Quant aux paroles, au sens de la let Ire sacrée , on en avait peu de souci ; on possédait une

manière plus commode d'exprimer le sens du texte: s'agissait-il de ténèbres, d'obscurité, on teignait les notes en noir: parlait-on de soleil, de lumière, de pourpre, on employait la couleur rouge; était-il question de vignes, de champs, de prairies, c'était du vert que l'on faisait usage.

Pendant un temps les folles idées des compositeurs n'avaient porté atteinte qu à la musique même, les paroles de la liturgie avaient été respectées; mais bientôt on n'en tint plus aucun compte. Tantôt l'on écrivit la musique destinée à l'église indépendamment des paroles, que les chanteurs adaptaient tant bien que mal au-dessous; tanlôt l'on fît des contre-points sur des pièces ou fragments tirés du chant grégorien qui se chantait en même temps que les paroles de l'ordinaire de la messe : telle est la première messe publiée par Palestrina , dont j'ai parlé ily a quelques instants; mais Tune des pièces les plus singulières en ce genre est une composition qui fut alors regardée comme un prodige; elle est entièrement traitée sur les mélodies grégoriennes: une des parties chante ÏAve regina cœ/orum, l'autre le Regina cœli^ la troisième VAIma redemptoris mater, et la dernière Vlnviolata. Cette idée bizarre du célèbre JosquinDeprez fit fortune, et nombre de compositeurs du temps l'imitèrent. Mais on alla plus loin , et là commença un grand et intolérable scandale: on prit pour thèmes des chansons profanes françaises ou italiennes , en sorte que l'on chantait, en même temps que le Kyrie ^ le

( 488 ) Gloria, le Credo, le Sanctus ou VAgnus, des paroles telles que: Baise-moi, ma mie , Adieu mes Amours , Che fà oggi il mio sole? Vami Baudichon madame, L'ardent désir, 0 Venere hella , Mon mari m'a diffamée , La belle se sied auprès de la tour, etc. Il était certainement de la dernière inconvenance d'accoler de semblables paroles aux prières de l'église, et pourtant l'usnge en était si bien établi, que, depuis la fin du quatorzième siècle jusqu'au milieu du seizième , on ne chanta presque autre chose à la chapelle des papes comme partout ailleurs; les maîtres les plus estimables et les plus savants n'hésitaient pas à recommander cette pratique. Son moindre inconvénient était d'amener, ainsi que le mélange des pièces tirées du chant grégorien , une telle confusion dans l'ensemble en raison de la multiplicité des paroles, qu'il était impossible d'en rien distinguer. C'est à un tel état de choses que l'autorité spirituelle voulut remédier, et la première idée fut de n'admettre que le plain-chant dans les offices catholiques.

Cependant les sessions du concile de Trente ayant été closes, des commissaires furent nommés pour faire exécuter les décisions de cette assemblée. Les deux cardinaux chargés de ce qui concernait la musique eurent le bon esprit de s'adjoindre une commission de huit membres pris dans le collège des chapelains-chantres du pape. Dès la première réunion l'on tomba d'accord sur les points suivants : i"" on ne chanterait plus à l'avenir les messes

ou motets dans lesquels des paroles différentes étaient amalgamées; 2" les messes composées sur des thèmes de chansons profanes seraient bannies à tout jamais ; 3" les paroles seraient toujours tirées des offices de l'église. Un quatrième point fut discuté, savoir: s'il était possible que, dans un chant figuré écrit à plusieurs parties, qui, dans les chœurs, n'étaient jamais moins de quatre, les paroles fussent constamment et distinctement entendues; les deux cardinaux-commissaires désiraient qu'il en fût ainsi; les musiciens répondaient que cela n'était pas toujours possible en raison de la nécessité des fugues et imitations, qui formaient le principal caractère de la musique, et dont on ne pouvait la dépouiller sans la dénaturer complètement; les cardinaux répliquaient en citant des morceaux de Costanzo Festa et de Pierluigi , dans lesquels les paroles s'entendaient très-distinctement; mais les chanteurs faisaient observer que ce n'était là que des pièces de peu d'étendue , et que dans des morceaux de longue haleine, cette extrême clarté dans la disposition des paroles n'était pas continuellement praticable. Enfin il fut décidé que Pierluigi composerait une messe d'après les intentions manifestées par les commissaires du concile ; que, si elle les remplissait, la musique continuerait comme par le passé à être admise dans les offices de l'église; si au contraire elle s'en écartait, on prendrait les résolutions convenables.

Ce fut alors que le compositeur, plein d'enthou-

( 490) siasme et inspiré par l'espoir de sauver la musique du coup terrible qui la menaçait, écrivit trois messes à six voix qui furent exécutées chez l'un des cardinaux- commissaires. On loua les deux premières, mais on jugea la troisième l'un des chefsd'œuvre de l'esprit humain; exécutants et auditeurs furent frappés d'une égale admiration ; il fut unanimement décidé que la musique serait, comme par le passé , admise dans les églises, mais qu'on ne chanterait pins à l'avenir que des compositions dignes du lieu saint dont les Irois nouvelles messes de Pierluigi , et notamment la dernière , offraient un excellent modèle. Cetle messe , connue depuis sous le nom de messe du pape Marcel (1), valut à son auteur l'emploi de compositeur de la chapelle apostolique y avec le misérable traitement mensuel de 3 écus romains (16 fr. 20 cent., de notre monnaie) , mais sa pension lui fut en même temps conservée. 11 avait donné à sa messe la dénomination du pjape Marcel par respect pour la mémoire de ce pontife, auquel il s'était proposé de dédier un livre de motets, projet que la mort presque immédiate de Marcel l'avait empêché d'exécuter.

Rentré au Vatican en 1771, Pierluigi ne quitta plus cette place jusqu'à sa mort ; il en remplissait en même temps plusieurs autres; il devint ainsi maître de musique de Toratoire fondé par saint

(1) C'est la première du recueil de cinq messes publié à Paris «a 1843 , dont on parlera bientôt.

Philippe Néri, pour lequel il composa des motets, des psaumes, des cantiques spirituels; il prit aussi la direction d'une école de musique fondée à Rome par Jean-Marie Nanini , et forma quelques élèves particuliers; il publia divers livres de messes et de motets qu'il dédia au cardinal Hippolyte d'Est , à son frère Alphonse II, duc de Ferrare, à Philippe II, roi d'Espagne, etc. Enfin, d'après les intentions manifestées par Grégoire Xllï, il s'occupa d'une révision du Graduel et de V Antiplionaire romains; il s'était adjoint son disciple Jean Guidetti pour l'aider dans ce travail , qu'il n'acheva point et dont le manuscrit a fini par se perdre.

Cependant Pierluigi avait éprouvé dans son intérieur des chagrins bien terribles; il avait perdu successivement trois de ses fils, qui , à en juger par quelques motels insérés parmi les siens, annonçaient les plus heureuses dispositions; leur mère les avait suivis dans la tombe en 1580, et Hygin, le seul enfant qui lui restât, paraît lui avoir donné peu de satisfiiction. D'ailleurs un chagrin de tous les moments venait de Tétat de détresse dans lequel ce grand homme, malgré les places qu'il occupait, paraît avoir constamment vécu; il l'expose avec de tristes détails dans sa dédicace au pape Sixte V, d'un livre de Lamentalions , et qui en est elle-même une véritable : elle nous donne la triste preuve que le plus illustre des compositeurs de son époque manquait de tout moyen pour faire imprimer ses immortels ouvrages, devait les pu-

blier à son propre compte et se trouvait le plus souvent (c'est lui qui le déclare) arrêté par la misère. Cette dédicace paraît avoir touché, non pas tant le pape auquel le compositeur l'adressait, que certains personnages distingués qui voulurent lui faciliter les moyens de donner au public les nouveaux chefs-d'œuvre depuis longtemps prêts à paraître.

Il allait s'occuper de leur publication lorsqu'il fut attaqué d'une maladie inflammatoire ; s'étant mis au lit à la fin de janvier 1 594 , il reçut les derniers sacrements des mains de saint Philippe Néri, son confesseur et son ami , comme il l'était des principaux artistes du temps. Pierluigi , sentant sa fin prochaine , appela son fils Hygin, et lui ayant donné sa bénédiction , il lui dit : « Mon fils, je te laisse un grand nombre d'ouvrages inédits; grâce au père abbé de Beaume , au cardinal Aldobrandini et au grand -duc de Toscane, je te laisse aussi de quoi les faire imprimer ; fais en sorte que cela s'exécute le plus tôt possible pour la gloire du Très-Haut et pour la célébration du culte dans ses saints temples. » L'inflammation et la fièvre ayant fait de nouveaux progrès, il rendit l'âme le 2 février 1594.

Tous les compositeurs , chanteurs et instrumentistes qui se trouvaient à Rome assistèrent à ses funérailles , et il fut enterré dans la basilique du Vatican, non par un honneur particulier, mais comme demeurant sur l'arrondissement de cette paroisse.

( 493 ) On mit sur son tombeau l'inscription suivante :

lOANNES PeTIIVS-AlOYSIVS MySICAE PlUxNCEPS.

La physionomie de Palestrina répondait parfaitement au caractère essentiellement sérieux de sa musique; elle était noble , mâle, très-prononcée, et dire qu'elle offrait des rapports avec celle de Michel-Ange, tout en étant infiniment plus belle, c'est assez indiquer qu'elle annonçait l'artiste occupé de conceptions hardies et grandioses , pénétré et dominé par les pensées les plus sublimes.

Quant aux intentions manifestées par lui à son lit de mort, elles furent fort mal remplies ; Hygin dissipa promptement les sommes destinées à l'impression des manuscrits de son père , et les vendit à des éditeurs vénitiens qui publiaient alors beaucoup de musique (1).

L'œuvre de Palestrina se compose comme il suit : 1" Treize livres de Messes à quatre , cinq , six et huit voix ; on en pourrait former deux autres de messes inédites conservées à Rome dans diverses archives :

(1) It lit plus encore : ayant fait achever le travail de son père sur le Graduel et V Antiphônaire dont il a été question plus haut , il vendit le tout comme étant de Palestrina : la fraude fut découverte; il y eut un procès ensuite duquel le contrat fut rompu par décision souveraine et llygin condamné à la restitution des sommes reçues et à une amende.

le tout composerait un tolal d'environ qiialre-virigls messes ; 2° dix livres de Motels à quatre, cinq, six, sept 5 huit et douze parties, dont deux sont inédits; 3^ un livre d'Hymnes à quatre parties; 4° un livre d' 0 [fer loir es à cinq ; 5" trois livres de Lamentations ^ deux à quatre voix et un à cinq et six : il n'y en a eu qu'un seul d'imprimé; 6^ un livre de Magnificat à quatre parties, et un autre à cinq, six et huit, inédit jusqu'à ce jour; 7° Litanies à quatre voix que l'on pourrait augmenter de quelques autres à six et huit voix; S"" deux livres de Madrigaux à quatre voix et deux à cinq voix.

Tous ceux de ces ouvrages qui ont vu le jour ont été publiés à l'époque de l'auteur en parties séparées, comme il se pratiquait alors ; on n'a donné en partition qu'un fort petit nombre de pièces citées comme exemples dans divers traités. Burneya fait imprimer quelques morceaux de Palestrina, en partition, dans son Recueil des pièces qui se chantent à Rome pendant la semaine sainte, reproduit en France par les soins de Choron, à qui Ton doit aussi une édition de deux messes, les seules qu'il eût alors à sa disposition, et qui malheureusement ne sont pas les meilleures. Enfin l'on a lithographie à Rome un Recueil de musique sacrée (1), dont les premières li-

(1) Raccolta di musica sacra in eux contengonsi i capilavori depiii celehri compositori italianij consistente in Messe, 5equenze , Olfertorj , Mottetti, Salmi, Inni, Responsor j. Opéra di Pielro Alfieri , 2 -vol. in-fol.

( 495 ) Yraisons sont consacrées h Palestrina. C'est d'après ce choix qu'a été gravée , en 1843, par les soins de M'°^ Launer, l'édition de cinq Messes , choisies parmi les plus belles de l'auteur, et de vingt Motets à cinq voixj également choisis parmi ce qu'il a écrit de plus parfait. Tous ces morceaux s'exécutent encore à la chapelle Sixtine dont le répertoire a l'heureux privilège de ne pas vieillir (1).

Ces deux recueils auront du moins l'incontestable avantage de lever une partie des obstacles qui jusqu'à présent s'opposaient à la lecture et à l'étude

(1) J'ai été chargé de revoir cette édition , mais beaucoup trop lard, puisque la gravure était entièrement achevée. Peut-être auiais-je trouvé quelque amélioration à introduire dans la disposition et la diôlribulion des matières : ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, je n'aurais pas laissé substituer l'arrangement de clefs adopté pour la messe du pape Marcel, L'auteur les avait ainsi disposées, soprano clef de sol, alto clef d'ut-seconde ligne, deux ténors clef d' ut-troisième, deux basses clef d'ut-quatrième ; dans l'édition d'Alfieri et dans celle de madame Launer on a subsiitué une clef d'ut-preraière à la clef de sol , ce qui est indifférent, une clef d'ut-troisième à la clef d'ut-seconde, chose utile, puisque celle-ci est maintenant peu usitée ; mais ensuite, après avoir écrit les basses en clef de fa , on a laissé les ténors en clef d'ut-troisième : évidemment il fallait aussi les abaisser en clef d'ut-quatrième. Je regrette également de n'avoir pu vérifier le texte de certaines pièces sur des éditions originales , mais celles-ci n'existent point à Paris; j'ai lâché d'y suppléer en m'aidant de plusieurs manuscrits que j'ai soigneusement collalionnés, et particulièrement des partitions que j'avais moi-même dressées pour mon instruction pendant mon séjour à Rome.

des ouvrages de Pierluigi ; elle fera plus palieifitncnl attendre l'édition si désirable de ses OEuvres complètes dont on a peu d'espoir aujourd'hui de voir raccomplissement (1). En effet, Paleslrina doit con" server à jamais l'un des premiers rangs parmi les artistes qui ont poussé la musique dans de nouvelles voies. L'innovation introduite par ce grand génie fut en quelque sorte la création d'un ordre d'idées nouvelles, où ne se servant des formules scientifiques que comme d'un moyen, il laissa le goût et la sensibilité dominer, quant au choix des pensées mélodiques et à la manière d'en traiter l'harmonie. Et, remarquez-le bien, en tirant de sa belle et noble imagination l'expression la plus élevée des sentiments religieux ou tendres , soit qu'il offre ces cantilènes d'une si admirable limpidité, qui le firent appeler par Vincent Galilée grand imitateur de la nature , soit qu'il puise à la source immaculée du chant grégorien, il n'ehtend se priver d'aucune des ressources dont ses devanciers avaient tiré en sens différent un si heureux parti ; il s'impose même quelquefois, en ce genre, des difficultés inouïes et qu'il était peut-être seul capable de vaincre (2) ; dans tous ses efforts scientifiques il est d'une pu-

(1) Voyez plus loin la Notice sur Joseph Baini.

(2) Voyez la messe en canon , p. 77 du recueil indiqué. Dans une autre messe à six parties, intitulée Saccr dotes Domini, et qui se trouve dans le huitième livre des messes , les ténors contiennent perpétuellement deux canons qui se résolvent, l'un à la

relé, d'une correction, d'une régularité, d'une élégance qui ne se démentent jamais • il sait établir les contrastes les plus piquants entre les parties et les plusj«sles proportions dans l'ensemble ; ce n'est rien pour lui 4e sejouer pendant toute une messe d'un motif unique et des moins étendus; il s'entend si bien à ménager et départir ses artifices , que la même idée mélodique se fait encore désirer chaque fois«qu'elle reparaît. *

Au reste, son plus beau titre de gloire sera toujours d'avoir rappelé la musique à son but primitif, en la rendant par-dessus tout gracieuse, expressive et pleine d'images ; c'est sous ce rapport qu'il peut être considéré comme chef de toute cette grande École romaine, dont l'École napolitaine fut une ramification; si son système de composition a été abandonné après les progrès de cette dernière, c'est que, outre les difficultés qu'il offrait , le goût du public s'était porté vers le style de théâtre et ne comprenait plus autre chose. Observons cependant que , de nos jours encore, la musique de Palestrina , même entendue au milieu des pièces modernes, ou peut-être bien à cause de cela, produit la plus vive impression lorsqu'elle est exécutée d'une manière digne de son auteur, digne de celui

MHîonde , l'autre à la tierce , à des distances toujours très-rapprochées; et, ce qui étonne davantage, c'est que les mélodies n'en sont pas composées d'imagination , mais tirées du plain-cbant. [.es compositeurs comprendront la difficulté presque insurmontable d'un tel travail prolongé pendant toute une messe.

que ses contemporains appelaient le Prince de là musique) titre que la postérité semble avoir confirmé en nommant style a/'a Palestrina celui qui offre quelque chose des qualités aussi ^imple^vque sublimes, si justement admirées t^ns ffis productions de ce grand homme. %

H,!! j]]-tji il)' 'M' i,; *'.')jij >.', iifj j; -/»'i

Page 1