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JOSEPH BAINI.
Il est une cérémonie pratiquée dans les églises catholiques trois fois chaque année, aux Ténèbres des jeudi , vendredi et samedi saints, et qui , dans mon enfance , faisait toujours sur moi une vive impression. Voici en quoi elle consiste: on place sur un candélabre unique autant de cierges qu il y a de psaumes à chanter dans la soirée, et l'on en éteint un à la fin de chaque psaume ; enfin , quand le dernier cierge, placé au sommet, est demeuré seul, on l'emporte derrière l'autel et l'on chante dans l'obscurité le Miserere ou , selon d'autres rites , des prières analogues qui terminent roitice.
Le souvenir de cette cérémonie m'est revenu à l'esprit en apprenant la mort du savant et si respectable abbé Baini , directeur de la chapelle Sixtine à Rome. Il était le dernier représentant d'une École qui n'eut jamais d'élèves que dans la capitale de la chrétienté, mais qui depuis Pierluigi de Palestrina , son immortel fondateur^ avait compté un nombre infini de maître^ dont la renommée ne sortait guère du pays, dont le mérite éminent n'avait que peu d'appréciateurs et dont les productions , dignes d'un meilleur sort, délaissées, ensevelies, oubliées , étaient finalement détruites dans les archives dis ^li|e§^t8fs cc|ii^e\f s ^lï^î^î'^fe f^es modestes et laborieux artistes avaient consacré leurs veilles. L'École napolitaine , si longtemps parfaite de grâce et d'aisance, de goût et d'expression, abondante en charmes de tout genre, semblait avoir vaincu sa mère. Elle lançait ses heureux et brillants élèVes dans la séduisante carrière du théâtre , tandis que l'École romaine , grave et sévèfè, inébranlâblement attachée à ses ancieniè principes, imposait tout d^abord à ses élèves son allure noble et posée', ses formes solennelles , sa majestueuse simplicité, les rerifermant dans l'enceinte des églises et leur rappelant qu'il ne devait exister pour eux d'autre musique que Celle qui élève l'àme des fidèles vers le gralnd ahIiste dé l'éternité. '* ' • '"^
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elle dégénéra singulièrement pendant le dix-huitième siècle; mais quelques musiciens j fidèles au culle musical de leurs pères j conservèrent précku* sèment le feu sacré, transmettant à leurs élèves les secrets pour l'entretenir. C'était le pieux et savant arliste, sur lequel je vais offrir quelques renseigne^ menls, qui devait veiller le dernier devant l'antique foyer où il se conservait, et le voir s'éteindre , malgré ses efforts pour lui rendre l'éclat dont il avait brillé à une autre époque.
Joseph Baini naquit à Rome le 21 octobre 1775 ; sa famille était originaire de Venise où son oncle , Laurent Baini , s'était fait connaître avantageuse^ ment comme compositeur. Joseph, ayant perdu sa mère de bonne heure , reçut si\ première éducation à l'hospice des Orphelins, d'où, se destinant à l'état ecclésiastique, il sortit pour entrer au seminario romano. Là il fit ses études de belles-lettres, de phi-' losophie et de théologie, s'attirant l'estime générale par son application , sa piété et même par la gravité de son caractère, dès lors habituellement sérieux et réfléchi. Il étudiait en même temps leplainchant sous don Etienne Silveyra, prêtre portugais fort habile en cette matière. Aux jours de sortie, l'unique pensée du jeune Baini était de courir aux églises où l'on faisait de la musique; il aurait bien voulu que Silveyra lui apprît à la lire^ maisla règle du séminaire le défendait expressément. Pour contenter ses désirs il dut donc avoir recours à d'autres moyens et no chercher de ressourcies>qu'en lui^
( SOS ) même. S'étant procuré quelques livres, il se mita étudier conjointement avec un de ses camarades qui , partageant son goût musical, se sentait arrêté par les mêmes obstacles. A force d'essais et de tâtonnements , ils parvinrent sans autre guide que la connaissance du plain-chant à se rendre compte des figures rhythmiques et à lire aisément toute espèce de musique. Parmi les livres prêtés à Bnini se trouvait de la musique de Palestrina; l'onction de ces chants tout pleins de la divine essence , le rapport d'un grand nombre de motifs avec les mélodies grégoriennes, les artifices multipliés qui donnent à ces emprunts la valeur de compositions originales frappèrent vivement l'imagination du jeune séminariste; bientôt il voulut savoir quel avait été le musicien dont les compositions produisaient sur son àme des effets si puissants. De cette époque datent ses recherches sur le grand homme à la gloire duquel celle de Baini s'unira désormais, comme ces élégantes incrustations si bien assorties aux meubles dont elles sont l'ornement, qu'elles semblent en faire partie.
Arrivé enfin au but qu'il se proposait , capable de lire la musique sans difficulté, et doué, au sortir de la mue, d'une voix magnifique , Baini éprouvait un vif désir d'aller faire sa partie dans quelqu'un de ces morceaux de Palestrina dont son imagination se nourrissait depuis longtemps. L'occasion ne tarda pas à se présenter ; un jour que la chapelle Sixtine officiait dans une des églises de la ville ,
ainsi qu'il arrive assez souvent, les chapelainschantres devant toujours être présents quand le pape assiste, le jeune séminariste, alors âgé de dixhuit ans, s'enhardit jusqu'à monter à la tribune; et se plaçant en arriére , il se joignit résolument à la partie de basse, attaquant les entrées avec autant de franchise qu'aurait pu le faire un lecteur consommé, et mariant sa belle voi\ à celle des chapelains de la chapelle pontificale où l'on était alors de la plus grande sévérité sur les admissions, les recrues ne se faisant que parmi les voix les plus parfaites et souvent aussi parmi les chanteurs les plus habiles de l'Italie. On ne manqua pas de complimenter Baini , de le questionner et de prendre sur lui des informations; le résultat de l'enquête lut de l'engager à se présenter lors de la prochaine vacance, et de venir en attenda ît se joindre au collège des chantres toutes les fois que bon lui semblerait. Une place s'étant trouvée disponible en 1795, il fut reçu au concours en qualité de baryton, car, bien que doué d'une puissante voix de basse (jui donnait aisément le mi bémol au-dessous de la portée de clef de /a, il montait avec une semblable facilité au sol du ténor sans que le volume vocal cessât d'être proportionné.
Baini acheva ses éludes de philosophie et de théologie au séminaire romain , et fut ordonné prêtre à l'âge fixé par les canons. Il s'adonna dès lors à l'étude sérieuse du chant , sous Xavier Biancliini, chantre pontifical, et commença en 1802
celle de la composition sous Joseph lanacconi , compositeur des plus instruits et des plus laborieux, tout imbu des principes de l'ancienne École romaine dont il avait profondément , étudié toutes les ressources. On sent quels progrès pouvait faire un élève tel que Baini ; aussi lanacconi avait-il coutume de dire : « L'écolier en sait plus que le maî^ tre. >) Mais Baini n'acceptait aucunement un tel éloge, et parvenu au plus haut degré parmi les compositeurs du style antique, il n'hésitait pas à imprimer, longtemps après la mort de lanacconi , cette phrase aussi glorieuse pour l'un que pour l'autre : (( Je conserve plusieurs de ses composi^ lions , et plus je les examine, plus elles augmentent en moi le sentiment de mon insuffisance. Je ne méritais pas le bonheur de l'avoir pour maître...»
En 1 804 , Baini s'était déjà fait connaître par plusieurs compositions dans le style palestrinien , le s^fjj. qu'il ait jamais cultivé. Ces premiers travaux furent si bien accueillis à Rome et excitèrent parmi ses confrères les chapelains-chantre^ une si vive admiration , qu'une des places de directeur (Je l^i chapelle s'étant trouvée vacante, il y fut élu d'un commun avis. Plus tard il en devint le camerlingo ou directeur général. Dés lors sa situation ne changea plus jusqu'à sa mort , excepté pendant le temps où les papes furent éloignés de Rome par le gouvernement français, époques auxquelles il éprouva quelques embarras que la simplicité de ses goûts et par conséquent la modicité de ses dépenses
(511 ) lui firent peu sentir. On a imprimé « que Napoléon l'avait, en 1810, nommé maître de la chapelle impériale, puis directeur général de la musique ecclésiastique de tout l'Empire français, emplois que Baini aurait refusés; que l'Empereur irrité avait dit alors en partant pour la Russie : « A mon retour de Péienhourg, je veux que Baini soit à Paris , eto, » Rien de moins exact que toutes ces assertions. Voici simr plement ce qui arriva : Napoléon s'étant brouillé avec le pape , parce que celui-ci paraissait se soueier peu de céder seis États à un souverain qu'il se rappelait avoir couronné, il fallut s'occuper de la formation d'une Église de l'Empire français à la tête de laquelle devaient être placés les cardinaux Fesch et Maury. Le ministre des cultes, Bigot de Préameneu , fut chargé du travail à faire ; ce qui concernait la musique devait être préparé par Ghoron. Ce dernier fit à cet égard diverses propositions et présenta Baini comme l'homme le plus propre à mettre à la tête de la direction en quelque sorte rhatérielle du chant ecclésiastique. Choron écrivit deui fois à Baini , mais seulement en son nom personnel, l'engageant simplement à se rendre à Paris, sous la promesse que le ministre l'indemniserait et lui procurerait immédiatement une position convenable. Baini répondit qu'il ne pouvait accepter^ d'abord parce que son père vivant encote, il ne convenait pas qu'il s'éloignât de lui ; ensuite que son goût, sa santé et des arrangements particuliers lui faisaient préférer le séjour de Rome ; d'aijlleurs, di^aiîr
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il, la France renferme un assez grand nombre éè musiciens fort capables et n'a pas besoin d'appeler les étrangers; il ajoutait que depuis quelque temps il ne s'occupait plus de musique , c'est-à-dire de composition. En effet, ce ne fut qu'après les événements de 1814 et le retour de Pie VU que Baini se remit à écrire pour l'église. On perd naturellement le goût de composer quand on n'a plus l'occasion de faire exécuter ses productions. A combien de compositeurs, hélas! cela n'est-il pas arrivé!
Mais si Baini avait accidentellement suspendu ses travaux en ce genre, il n'avait pas cessé de s'adonner à l'érudition musicale, et il s'en occupa constamment jusqu'à sa mort, autant du moins que sa santé et les devoirs de sa profession le lui permirent.
En 1806 , il avait publié sa Lettre sur le Motel à t/iialre chœurs de l^ abbé Marco Sanlucci, couronné à Lucnues par l' Académie napoléone comme travail d'un genre nouveau. Il n'est que trop commun de rencontrer (les académies qui accordent leurs récompenses delà rvrihière la plus maladroiteet même la plus ridicule; mais il était vraiment inouï et révoltant de voir celle de Lucques signaler comme nouveaux les chœurs quadruples, tandis que du quinzième au dix huitième siècle l'on trouve quantité de musique à 8, 12 , 16 , 20 , 24 , 36 et jusqu'à 48 parties divisées en 2 , 3, 4, 5 , 6 , 9 et 12 chœurs. Tel est l'objet de cette lettre instructive qui indique un grand nombre de productions en ce genre, et donne
( ol3 ) même à entendre que Santucci en avait eu connaissance.
En 1 820, parut à Florence V Essai sur ridentitc des rhythmes musical et poétique^ ouvrage publié en réponse à seize questions adressées sur ce sujet par Louis Bonaparte. Quelques personnes peuvent savoirqu'une idée particulière de Tancien roi de Hollande fut de débarrasser les vers français de la rime; il a publié lui-même de gros volumes à cet efifet, ainsi que des pièces nombreuses en vers blancs de différentes mesures ; il proposait de substituer à la F'ime une disposition qui, en faisant reparaître constamment les syllabes fortes au même rang, devait, selon lui, donner à la versification une certaine cadence négligée dans l'usage ordinaire et compenser suffisamment l'absence de la rime. Si cette idée, depuis longtemps mise en avant et rejetée, n'eut pas alors plus de succès, elle a du moins eu l'avantage de faire naître trois bons livres, sa- \oir : Les vrais principes de la versification, par Scoppa, le Rapport SUT cet ouvrage par Choron, et I'/i55aï* de Baini. Malgré l'érudition. Tordre et la saine critique qui régne dans ce dernier, plus d'un |>oint ne semble pas suffisamment éclairci, etl'auleur est depuis convenu avec moi que pour traiter un tel sujet comme il l'aurait désiré, il lui eût fallu plus de pratique de la langue française dont il pouvait lire assez couramment les écrivains, mais qu'il ne parlait presque pas.
Ces opuscules et quelques autres fragments fu-
rent le digne prélude de ses Mémoites sur la me et les ouvrages de Palestrina^ donnés en 1829 (1). Là se déploya tout son mérite, là il montra la plus vaste érudition, jetant une vive lumière sur les questions obscures, tirant de l'oubli une foule de musiciens distingués, expliquant mille difficultés par la pré-, sence jusqu'alors inconnue de particularités théoriques ou pratiques qui n'avaient été aperçues de personne. Ce n'est pas seulement dans les livres qu'il a puisé ; une , foule d'archives publiques ou ' privées ont été visitées par lui ; il a découvert des richesses que personne ne connaissait et qu'il ne soupçonnait pas lui-même. Souvent il a dû faire des études spéciales pour arriver à résoudre une difficulté secondaire ; rien ne l'a effrayé, rien ne l'a rebuté. A l'occasion de Palestrina, il trace l'histoire de la musique pendant les premiers siècles de l'Église; il pénètre dans les ténèbres du moyenâge; enfin l'on assiste avec lui au spectacle enchanteur de la renaissance, en lisant la vie de l'illustre chef de l'École romaine, de ce grand Palestrina, auquel Baini avait voué un véritable culte, le considérant comme le musicien par excellence seul digne d'être étudié, admiré et révéré. En élevant un monument à la gloire de ce grand génie, il s'en est élevé un à lui-même, monument qui ne périra pas, car les bases sur lesquelles il repose sont so- , lides comme la vérité.
(1) Le frontispice porte 1828, année où fut achevée l'imprcs- §ioii du premier volumci
Ainsi que je l'ai dit, Baini s'occupa de cet ouvrage dès sa première jeunesse; mais après sa sortie du séminaire il s'y consacra tout entier, et y travailla sans interruption durant trente années. Il avait projeté une Histoire de la chapelle pontificale ^ pour laquelle de nombreux matériaux étaient réunis 5 et dont , je crois , la rédaction avait été commencée. Il serait bien à désirer que l'on imprimât tout ce qui , dans les papiers de Baini, mérite de voir le jour; on y trouverait une foule de renseignements précieux et absolument inédits.
Ses travaux d'érudition musicale ne l'avaient pas empêché de composer un grand nombre de morceaux de musique sacrée , le plus souvent pour des circonstances particulières où ils lui étaient demandés expressément, soit par le pape, soit par diverses églises, soit enfin par des souverains ou des particuliers. C'est ainsi qu'il a enrichi le répertoire de la chapelle pontificale de psaumes et hymnes à 4, 5, 6, 8 et 12 parties; la plupart de ces morceaux s'entendent au milieu des plus belles productions de Palestrina sans éprouver la moindre atteinte d'un si dangereux voisinage. Ce^es de ses compositions , en ce genre , qui ont été les plus remarquées sont : un Te Deum à 8, un Dies irœ à 7 et l'admirable Miserere à 10 voix qui s'exécute pendant la Semaine sainte avec ceux d'Allegri et de Bai. Je n'hésite pas à dire que je trouve l'ouvrage de Baini de bien loin supérieur à ces deux compositions si justement renommées ; et je n'en parle pas seule-
( S16) ment pour Tavoir entendu, mais aussi pour en avoir examiné la partition , faveur que l'abbé Baini n'accordait pas aisément, car, disait-il, les morceaux de ce genre perdent à être analysés. Sur moi l'effet a été tout contraire.
Baini a composé pour la chapelle du roi d'Es* pagne, Charles IV, un service musical de toutes les fêtes de l'année , à 4, 6 et 8 voix. A la suite de ce grand travail , contenu dans plusieurs volumes, se trouvent deux Acclamations en l'honneur de Ferdinand Vil, formant canon à 64 parties , divisées en 16 chœurs réels.
Ce dernier morceau fait assez comprendre que le directeur de la chapelle pontificale n'avait pas seulement imité Palestrina et les auteurs de son école dans l'expression douce et calme des sentiments religieux, qui jointe à une tonalité spéciale caractérise la musique de ce genre ; il avait aussi étudié profondément ce style sous le rapport purement scientifique et artificieux. Il s'en était pénétré à tel point, que les canons énigmatiques les plus singuliers n'étaient qu'un jeu pour lui; après une inspection de quelques instants , il en découvrait immédiatement le nœud et la solution. Chose plus étonnante encore , je me rappelle m'être amusé à lui présenter un canon énigmatique dont, par le dérangement d'un passage pratiqué à dessein, j'avais cru rendre la solution impossible; l'ayant regardé avec attention, il me demanda si j'étais bien sûr de ne m'être pas trompé , et si le canon
fermé que je lui présentais ne contenait pas de faute. Voulant pousser la chose jusqu'au bout , je lui dis que je ne le pensais pas ; alors il me promit de l'examiner à lête reposée. Quel fut mon étonnement, lorsque le surlendemain comme j'entrais chez lui, il entama la conversation par ces mots: Era fma, fratello , era fina (elle était bonne, frère, elle était bonne); et ce disant , il me montre une solution des plus élégantes , et toute différente de celle à laquelle j'avais songé. Je lui avouai ma supercherie, dont il plaisanta longtemps , me disant que j'aimais à connaître mon monde et que je ne serais pas facile à tromper. Il avait acquis cette grande habitude en mettant en partition de l'ancienne musique, et à cet égard il n'était aucune de ces difficultés de notation, si communes dans les vieux auteurs, qui l'arrêtât. Aussi venait-on souvent le consulter à cet égard, et lui écrivait-on de fort loin pour obtenir des renseignements qu'il donnait avec autant de plaisir que d'empressement. Je n'ai jamais connu d'homme dont la vie ait été plus réglée et plus uniforme que celle de l'abbé Baini. A sa sortie du séminaire, il adopta un régime dont il ne se départit plus : il se levait de grand matin, et disait la messe à cinq heures le plus ordinairement ; il vaquait pendant la journée à ses diverses occupations, n'acceptait jamais de repas hors de chez lui, où il vivait avec la plus grande sobriété ; il était toujours rentré à VAve Maria ^ c'est-à-dire au coucher apparent du soleil.
Cette régularité de vie lui conserva long temps une santé robuste et Taptilude à des travaux prolongés que sa forte constitution supportait sans la moindre fatigue. Malheureusement il en ressentit beaucoup d'un autre genre de travail qui , dès sa jeunesse, absorba une très-grande partie de son temps. Il n'était pas moins exact à remplir ses devoirs de prêtre qu'à exercer ses fonctions musicales , et sa piété tendre , la pureté inattaquable de ses mœurs, son parfait désintéressement, l'avaient fait rechercher comme directeur par beaucoup de personnes de toute condition; pendant la plus grande partie de sa vie , l'abbé Baini passa chaque jour plusieurs heures, et très-souvent des journées entières à son confessionnal , sans que rien le détournât jamais de ce devoir sacré de son ministère. Sa persévérance à cet égard devint funeste à sa santé, qui , vers l'âge de cinquante ans , s'altéra tout d'un coup et de la manière la plus sensible. Sa belle voix s'éteignit en peu de temps , et les médecins lui interdirent de se servir de ce qui lui restait de son admirable organe, prescription qu'il ne suivit pas toujours , se laissant entraîner , lorsqu'il dirigeait, à chanter avec le chœur. Sa parfaite sobriété ne conserva pas non plus son estomac ; il avait de bonne heure pris un embonpoint naturel, en harmonie avec sa haute taille; son ventre s'affaissa, et les fonctions digestives devinrent pénibles ; il arriva pis encore : il perdit le sommeil, si indispensable aux travailleurs, et passa
toutes les nuits dans un état convulsif des plus fatigants, auquel se joignit bientôt une affection c^ tarrhale qui achevait de lui ôter ses forces. Il supporta tous ses maux avec la plus parfaite résignation; mais ils lui firent, dès qu'il en fut attaqué, sentir la nécessité de mettre promptement en ordre une partie de ses travaux d'érudition musicale, et de s'occuper de leur publication. Il imprima donc à ses frais sa belle Monographie de Palestrina , ne cherchant pour ce grand ouvrage de protecteurs que dans le ciel, comme le prouve la dédicace qu'il en fait à la vierge Marie (1).
Depuis cette publication , Baini , forcé de restreindre ses heures de travail auquel il substitua des pratiques de dévotion, ne s'attacha plus à uneoccupation suivie et , selon toute apparence, renonça définitivement à terminer son ouvrage sur la chapelle pontificale. Cependant ses souffrances avaient quelques intermittences qui n'ont pas dû être complètement infructueuses; elles lui ont du moins permis de ne pas interrompre ses fonctions de directeur. Cet état s'est prolongé pendant dix -huit années jusqu'au 21 mai dernier; dans la soirée de ce jour, le plus savant des musiciens , le plus respectable des ecclésiastiques est allé dans un autre monde , dans un monde meilleur, rejoindre l'artiste immortel dont il a célébré et surtout imité les
(1) Deiparœ virgini Mariœ ^ine labe concept œ , Josephus Bainius quidquid id est operis dicat et consecrat.
talents et les vertus. Le 21 mai, le dernier cierge du candélabre de la Semaine sainte a disparu ; on Ta éteint derrière l'autel.
Ainsi que la plupart des artistes savants , Baini n'avait d'autre richesse et d'autre capital que sa bibliothèque; il l'a laissée à l'établissement appelé la Casanateme, Elle se compose de quantité d'ouvrages précieux sur la théorie , l'histoire et la pratique de l'art musical ; elle renferme la collection unique, mais que cinquante ans de recherches n'ont pu rendre complète, des éditions de Palestrina imprimées de son vivant et après sa mort; Baini la forma en réunissant de tous côtés les parties isolées qu'il put rencontrer et acquérir, ou qui lui furent données par les établissements qui les possédaient. On y trouve aussi une quantité considérable d'auteurs de la même époque. Tout ce que notre auteur a pu trouver d'utile sur le plain chant y est rassemblé ^ les didacticiens antérieurs et postérieurs à Palestrina s'y rencontrent aussi en trèsgrand nombre. Elle n'est pas moins riche en pièces manuscrites de compositeurs distingués dans le genre d'église. Mais le plus grand prix de cette partie de la collection consiste dans les manuscrits de Baini lui-même , ce qui s'entend non-seulement de ses propres ouvrages, mais de ceux de tous les auteurs mis en partition par lui, et dont la collection remonte à l'époque des premières compositions importantes en contre-point. Là on retrouve, partitionnés avec le plus grand soin, divers ouvrages
de Du Fay, d*Okeghem , de Josquin , de Goudimel et de quantité d'autres ; là on admire la collection complète de Tœuvre de Palestrina en partition, formant trente-six recueils entièrement de la main de Baini. Son intention était de publier cette collée tion , et il ne serait pas impossible qu'il eût pris ii cet égard quelques dispositions. Il dépendra dans tous les cas de la Casanatense de remplir pour son propre compte la volonté bien connue du testateur.
11 me reste à dire un mot sur la manière d'enseigner de l'abbé Baini , puisque j'ai eu, moi aussi, en cette occasion un bonheur que je ne méritais pa,^ et dont j'aurais dû mieux profiter. En général il donnait fort peu de leçons proprement dites; c'était bien plutôt des conseils sagement motivés et nés de l'examen du travail de l'élève. Comme on ne se présentait à lui qu'avec une connaissance avancée de l'harmonie et des éléments du contrepoint, c'était principalement sur la fugue ou pour mieux dire sur le genre fugué qu'il exerçait ses élèves. Il donnait un motif de quelques mesures dont il fallait tirer le meilleur parti possible, sans toutefois s'astreindre à la forme scolastique; on devait écrire alla Palestrina ^ c'est-à-dire pour voix seules et en se rapprochant autant que possible de la manière du grand maître dont Baini avait si profondément étudié le style , pénétré les secrets , deviné les artifices. Tout en exerçant ainsi ses élèves , le professeur permettait de composer des
morceaux d'église qu'il examinait et corrigeait. En général il ne s'écartait pas de l'ancien système d'enseignement italien qui, quoi que Ton 'fasse, sera toujours au fond le meilleur en musique. Peu de préceptes , beaucoup d^ exemples y telle était sa maxime. Au reste, en entrant à l'école de Baini, on devait se déprendre des formés modernes et de la musique instrumentale; il ne connaissait, disait-il, rien de tout cela et n'y voulait effectivement rien connaître.
C'est qu'il avait trouvé de quoi nourrir son âmè dans l'étude des anciens m'dîtres et des anciennes formes. Il ne concevait pas que l'on pût leur préférer ou même leur comparer quelque chose. Sans doute c'était une erreur ; mais dans sa position de directeur de la chapelle pontificale, cette erreur lui fut salutaire puisqu'elle lui fit porter toutes ses forces sur le genre unique qu'il lui importait de cultiver. Baini a Offert le spectacle singulier d'un compositeur du XIX^ siècle écrivant précisément comme on le faisait au XVI®. Il a su retrouver les plus fortes , les plus brillantes , les plus aimables couleurs du grand style créé à cette époque , et il s'est fait comprendre en parlant une langue morte pour le plus grand nombre. Une semblable circonstance, fort rare en littérature, ne s'était jamais offerte dans la musique; elle suffirait pour donner à l'abbé Baini une place très-honorable et toutà-fait à part parmi les compositeurs d'église. Mais ce qui lui vaudra par-dessu^ tout la reconnaissance
de la postérité, ce qui fera toujours citer son nom avec éloge , c'est son beau travail sur la vie et les ouvrages de l'illustre compositeur qui fut son unique modèle , œuvre de la plus vaste et de la plus sincère érudition où, plus encore qu'ailleurs, il a déposé ses vrais titres à l'immortalité.