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APERÇU HISTORIQUE

SUR l'État de la musique a Strasbourg

Pendant les cinquante dernières années, PAR M. CONRAD BERG.

Messieurs,

Voici un livre comme il sérail à désirer que l'on en écrivît souvent ; la province ferait bien de parler un peu plus d elle-même et un peu moins fréquemment de Paris; elle serait mieux connue, et le plus souvent elle aurait à y gagner. Pourquoi ses habitants semblent-ils quelquefois frappés de découragement et attendent -ils que l'élégant et prétentieux Parisien arrive avec tous ses préjugés pour prononcer leur sentence? Qu'ils nous disent au moins de temps à autre où ils en sont; les vrais amis des arts, dont la vue s'étend un peu au delà du mur d'octroi, sauront apprécier leurs efforts et y ai-

( 74 ) derau besoin. Déjà, au reste, on se livre avec quelque ardeur, dansplusieursde nos départements, à la recherche et à l'illustration des monuments de l'antiquité et du moyen âge; souhaitons ardemment que ces hiborieuses investigations s'étendent à tous les arts el les embrassent, non-seulement dans leur ensemble , mais encore dans tous leurs détails. C'est à la musique que M. Conrad Berg vient d'appliquer les siennes 5 et nous ne saurions trop le féliciter de la manière dont il s'est acquitté de la tâche quil s'était lui-même imposée.

Entrant en matière, M. Berg présente d'abord une idée de ce qu'était la musique à Strasbourg, lors de notre première révolution. A cette époque, la célèbre capitale de l'ancienne Alsace occupait incontestablement, sous le rapport musical, le premier rang après Paris : des institutions de tout genre y avaient porté l'art à un haut degré de splendeur. Ignace Pleyel , dont la réputation devint bientôt européenne, avait été d'abord le coadjuteur, puis le successeur de François-XavierRichier^ eh qualité de maître de la cathédrale, où existait une maîtrise parfaitement organisée dans laquelle les élèves recevaient un enseignement musical complet; Schœnfeld dirigeait des concerts extrêmertient suivis; un théâtre allemand et un théâtre français marchaient de front el prosjîéraient de compagnie; aucune ville de France (toujours en exceptant Paris) n'aurait pu fournir alors un nombre suffisant d'arlisies habiles pour composer des

orchestres tels qiie ceux de Strasbourg ; de nombreux amateurs se réunissaient à chaque instant pour exéculcr entre eux de hi musi.iue vocale et instrumentale , et donnaient aiix arlisles des encourai^emenls de tout aerire; enfin Une exceilenle mesure avait été prise JDôui- attirer et hxerdans la ville des arlisles d'une capacité reconnue : la commune en pensionnait sept oti huit , sous la seule obligation pour eux de faire {partie d'un des orchestres existants. On voit que si la musique prospérait, c'est qu'aussi l'on aidait un peu à la bonne volonté générale et qu'on taisait quelque chose pouf elle.

Pendant la première époque de la république, la musique slrasbourgeoise se trouva fort déroutée; les instilutions musicales ayant suivi le sort des institutions politiques, on ne fciisait plus de musique qu'au théâlrCj et à la cathédrale lors des fêtes patriotiques; malheureusement c'étaient dans toutes ces occasions les airs connus et en vogue , tels que l'admirable chant des Marseillais , le Chant du Départ, et autres airs du temps beaucoup moins estimables, qui l'emportaient sur tout le reste, et c'est nécessairement ce qui arrivera toujours en de telles circonstances : tout le monde veut être de la fêle, on se croit obligé de faire chorus, mais on prend d'ailleurs peu de soucis de la mesure et de linlonalion.

Cependant cette époque d'exaltation et d'héroïsme fut signalée par une de ces grandes bolen-

nités musicales yraiment dignes d'être mentionnées dans les annales de l'art, car elles ne se revoient de longtemps. Celle dont nous voulons parler naquit dans ces moments extraordinaires où des prodiges se commandaient au nom de la loi et s'exécutaient en quelque sorte par enchantement, comme pour prouver aux races à venir tout ce qu'ont de puissance l'amour de la patrie et le génie de la liberté. Les commissaires du comité de salut public^ Saint-Just et Lebas , munis de pouvoirs extraordinaires, connaissant bien tout ce que la musique a de puissance pour exciter et exalter les esprits, voulurent qu'une grande fêle musicale fût organisée en commémoration du 10 août, et l'idée leur vint de faire composer une symphonie spéciale dans laquelle serait dépeinte la prise du château des Tuileries par les sections armées. Personne n'était plus capable de réussir dans un tel travail que le compositeur Ignace Pleyel , qui depuis le commencement des troubles vivait retiré à sa campagne d'Itlenwiller. On ne procédait alors que par réquisition; Id bon Pleyel fut donc requis d'écrire la musique demandée : deux gendarmes vinrent lui apporter celte intimation des commissaires; il ne restait plus quedixjoursjusqu'k la célébration de la cérémonie^ et sur ce temps il fallait trouver celui de la copie et des répétitions; il n'y avait à se refuser à rien , car l'on aurait passé pour aristocrate et couru des risques forl sérieux ; d'ailleurs les gendarmes avaient ordre de ne pas quitter

C77) Pleyel que son travail ne fût achevé et livré. Il s'exécuta donc de bonne grâce, travailla jour et nuit sans presque discontinuer, en sorte que l'ouvrage fut terminé, copié, répété dans le délai voulu. Rien ne fut négligé pour donner à ce festival, comme l'on dirait maintenant, toute la solennité possible, toutela pompe imaginable. L'exécution eut lieu à la cathédrale; on avait généreusement fourni au compositeur tout ce qui pouvait contribuera faire briller son œuvre du plus vif éclat : tous les musiciens du département avaient été mis en réquisition; Pleyel, ayant besoin de cloches pour un effet de tocsin, eut à choisir dans les trois cents qui provenaient des églises et avaient été réunies à la fonderie delà ville pour être converties en canons; il en assortit sept qui fournissaient plusieurs accords d'un efFet imposant et terrible. Le résultat fut des plus grandioses, et tous les auditeurs s'accordèrent à regarder celle œuvre comme Tune des plus remarquables de l'auteur; celle grande symphonie fut exécutée plusieurs fois depuis, et valut à Strasbourg la conservation de sept de ses cloches. 11 est assez singulier qu'un tel ouvrage ail fini par se perdre. On aurait pu l'exécuter dans les bruyants orchestres de nos jours, où il aurait sans doute obtenu du succès, sinon pour le mérite réel de la composition , au moins pour le fracas qui , dans cette circonstance, était indispensable pour atteindre le but qu'on se proposait.

Après l'époque de la convention et au commen-

cément du directoire, la soif des plaisirs que chacun éprouvait à la suite de temps si péniblement passés, facilita toutes les entreprises arlielles; on chanta, on dansa, on se divertit en toute façon d'un bout de la France à l'autre ; aussi voyons-nous à celte époque deux entreprises théâtrales d'une part, et de l'autre les concerts fondés et dirigés par Pleyel, et que la terreur même n'avait point suspendus, jouir ensemble d'une égale prospérité. On établit depuis des concerts suivis de bals sans cesse fréquentés par les officiers de toute arme qui défendaient la position et le fort de Kehl contre l'armée autrichienne. Comme la garnison de Kehl se relevait tous les matins par trois mille hommes, on vit , dit M. Berg , plus d'une fois des officiers se rendre du champ de bataille aux concerts, y danser, s'y amuser toute la nuit, puis retourner le matin devant l'ennemi, et, à peine sortis du bal , recevoir la mort des braves.

11 est à remarquer que celte époque fut aussi celle à laquelle les amateurs commencèrent à se mêler d'entreprises musicales ; tout en avouant que le goût pour la musique en devint plus général, M. Berg ne sait trop si la musique elle-même y gagna beaucoup ; mais il est incontestable que le séjour prolongé de Ro(lolphe Kreutzer, qu'avait attiré le voisinage du congrès de Rasladt, fut fort avantageux à la ville de Strasbourg.

L'époque du consulat olïre trois faits assez importants :1 incendie du théâtre construit en 1700,

(79) et qui dura juste un siècle; l'invention d une lypographie musicale, qui n'obtint point de succès, et dont un autre incendie acheva la ruine; enfin, l'exécution d'une sorte de musique de bataille, que bien des amaleurs aimeraient sans douie à voir reproduire aujourd'hui. Cette musique avait pour auteur un ancien capitaine autrichien nommé Bœhm qui l'avait fait entendre dans beaucoup de grandes villes d'Allemagne, où il l'appelait : les Victoires du prince Charles ; en France, ce furent les Victoires du général Bonaparte.

Elle était uniquement instrumentale ; on lui reprocha plusieurs plagiais , mais elle produisit néanmoins un grand effet. Pour Texécution, l'auteur avait fait construire diff'érenles machines destinées à imiter les feux de file et de peloton , le canon , en un mot tout le fracas d'un combat. Il avait réuni environ trois cents exécutants, tant musiciens que tambours et machinistes; lui-même dirigea le tout avec une habileté vraiment surprenante. L'orchestre occupait les deux côtés du chœur; par derrière , de chaque côté, se trouvait, sur un gradin élevé , une ligne de tambours : les machines de guerre étaient disposées dans les galeries supérieures et dans les encoignures de la nef. Le directeur^ placé dans une enceinte carrée où se trouvaient des cordons de sonnettes correspondant aux machines , tirait ces cordons au moyen de pédales et toujours un temps avant la mesure, afin que le machiniste, prévenu parce

signal, put faire partir les coups au moment voulu. Pour se faire une idée de Thabileléde cet homme^ il faut se le figurer dirigeant tout de mémoire, s'agilant en tout sens, surveillant à la fois ses deux orchestres, et ne manquant le signal d'aucune attaque, d'aucune rentrée.

On doit encore rapporter à cette époque l'exécution de la Création^ de Haydn, et l'apparition d'une troupe allemande, qui, ayant donné avec succès des représentations durant l'été de 1801, commit l'imprudence de \enir se faire entendre à Paris, où elle éprouva la plus triste déconvenue.

L'époque impériale fut désastreuse pour toutes les entreprises musicales ; et les décrets de 1806 et de 1813, en créant une foule de privilèges, c'està-dire d'abus^ portèrent à toutes les entreprises ihéàtrales et aux entreprises lyriques en particulier, un coup dont elles ne se sont plus relevées, puisque les pouvoirs qui se sont succédé depuis, bien loin de réformer ces illégaux et iniques décrets, n'ont fait qu'y ajouter des appendices qui les rendent plus pernicieux encore. Napoléon passa plusieurs fois à Strasbourg: la première impératrice y séjourna quelque temps, la seconde s'y arrêta aussi ; mais il ne résulta de ces circonstances aucune impulsion musicale-, Joséphine avait amené ses musiciens particuliers, qui ne se firent entendre qu'à huis-clos. O^^nt à Napoléon , il ne prit pas même la peine d'nssister au Te Deum qu'on avait pré-

( 81 ) paré à la cathédrale pour célébrer la victoire d'Austerlilz.

Le premier et le plus grand mal des décrets impériaux fut, ainsi que le remarque avec raison M. Berg, de mettre toutes les directions théâtrales dans un état d'hostiHté permanente contre tout ce qui se faisait hors du théâtre : aussi aucun fait musical important ne date-t-il de celte époque, car rétablissement du Musik-hrœnschen , ou cercle musical, eut fort peu de portée artistique.

Au commencement de la Restauration , les concerts furent assez brillants, et les Strasbourgeois ont conservé un agréable souvenir de ceux des années 1814, 1815 et 1816. Dans celles qui suivirent, le goût pour la musique vocale se développa d'une manière remarquable, et il est bon de dire que ce fut à l'occasion de l'arrivée de quatre chanteurs allemands connus sous le nom de chanteurs de Vienne^ qui exécutaient des quatuors sans accompagnement avec une grande perfection. Toutefois, ce ne fut quen 1821 que s'ouvrirent des classes pour les études élémentaires de la musique et du chant : on suivit d'abord la méthode ou pour mieux dire les procédés de Galin , puis ceux de Massimino, puis enfin ceux de Wilhem; ce fut l'école ouverte j)ar M. Baxmann qui obtint le plus de succès et exerça le plus d'influence sur les progrès de la musique vocale à Strasbourg.

C'est encore à des Allemands que l'on doit le goût des fanfares exécutées par les seuls instruments

de cuivre. La musique d'un régiment bavarois en garnison à Landau vint, en 1827, sous la direction de son habile chef M. Kress , faire entendre des morceaux qui furent exécutés avec un rare ensemble. Aussitôt une nombreuse société de fanfares se forma , et , plus tard , l'on en apprécia l'ulilité. En vérité, il ne faut aux Strasbourgeois que l'occasion de bien faire.

De la môme époque date une institution bien importante, celle d'une école de violon fondée par M. de Kentzinger, qui avait également aidé de tout son pouvoir à l'établissement et au succès d'une académie de chant. Dans cette école, l'instruction gratuite se donne à des jeunes gens sans fortune et annonçant d^heureuses dispositions : M. Jupin, élève de M. Baillot et actuellement second chef d'orchestre à l'Opéra-Comiquc , en fut le pro^ fesseur.

Mais, sous le rapport musical, aucune époque ne brilla d'un éclat plus vif et plus pur à Strasbourg que les deux années 1829 et 1830. Dans la première , M. Kern , président de 1 Académie de chant, entreprit de relever les anciens concerts spirituels , et parvint à réunir plus de soixante chanteurs qui exécutèrent l'oratorio de W^elfgericht avec grand succès. Cette réussite suggéra l'idée du grand concert alsacien qui fut donné au mois d'avril suivant. Les grandes réunions musicales de la Suisse^ de l'Allemagne, et notamment de la Prusse rhénane, avaient trouvé du retentissement en Europe; la

France seule était en relard pour cela cptrima pour tant de choses; car les réunions qui ayaienî eu lieu à Lille, à Douai et en d'aulres villes, p'élaieni pas des concerts d'ensemble, mais des sorles de concours où chaque corps de musique se faisait entendre séparément. A Strasbourg était réservé l'honde faire le premier pas, en réunissant tous les musiciens de lAlsace.

« A peine, dit M. Berg, l'idée d'un grand concert alsacien avait-elle été jetée dans le public , qu'elle électrisa tous nos amateurs de musique à un tel point, qu'il y eut une véritable lutte pour entrer dans le comité chargé de l'organiser : on ne se doutait pas alors quelle tâche épineuse on s'imposait. »

On dut employer environ six mois en préparaifs et répétitions ; enfin , les deux grands concerts dont se composait la fête musicale eurent lieu les lundi et mardi de Pâques, 12 et 13 avril 1830. Jl est étonnant que M. Berg n'ait pas conservé dans son ouvrage la note des morceaux qui furent execu(és en cette circonstance solennelle; quoi qu'il en soit, l'élite des artistes et des amateurs des déparlements de haut et bas Rhin concourut à son exécution ; l'émotion des auditeurs fut profonde, et le succès complet.

On fit un règlement qui déterminait que ces grands concerts auraient lieu alternativement chaque année dans les villes de Strasbourg , de Colmar et de Mulhouse. Les amateurs de Colmar conçu^

( 8^ ) rent même l'idée de faire construire un grand bâtiment qui servirait à la fois pour le Casino et pour ces grands concerts. Tout semblait présager un heureux avenir à la musique dans ces contrées; mais la révolution de juillet vint arrêter tous ces beaux projets , et le concert alsacien , selon l'expression de M. Berg, eut le sort de ces brillants météores, qui, après leur disparition , rendent la nuit plus obscure.

Le premier effet du grand mouvement qui s'opéra en cette circonstance fut une stagnation complète des entreprises purement artielles et un zèle assurément fort méiitoire pour l'organisation des musiques de la garde nationale. Cette organisation prouva 5 plus encore à Strasbourg qu'en d'autres villes, combien est grand le nombre d'amateurs qui , dans les déparlemens, cultivent la musique instrumentale et particulièrement les instruments à vent. Strasbourg a toujours été et est encore à cet égard l'une d^s cités les plus riches de France. Depuis 1789, la ville n'avait jamais cessé d'avoir un corps de musiciens salariés à la tête de sa garde nationale; en 1830, il se forma, comme par enchantement, un corps de musique particulier pour chacun des quatre batcâllons, un autre pour l'escadron de cavalerie, et enfin un sixième pour le bataillon extra muros. Cet empressement n'eut d'ailleurs pour l'art que fort peu de résultats : croiraiton, par exemple, que les amateurs strasbourgeois s'étaient imaginés, croyant sans doute faire acte

de patriotisme, de ressusciter de vieux airs connus, tels que : Ah! ça ira, çaira, qui n'a aucune importance musicale, ou bien : On va lui percer le flanc j plan, plan, plan tirelire en plan , qui^ pour le dire en passant, est de beaucoup antérieur à la révolution de 89 ; c'étaient là les pièces d'exécution dans les grandes circonstances; aux anniversaires des trois journées par exemple! Aussi, le zèle fut-il de courte durée; tous les jours on voyait des amateurs abandonner les corps de musique pour rentrer dans leurs compagnies respectives, lorsque la dissolution de la garde nationale, en 1834 , mit aussi fin à sa musique.

Nous ne parlerions pas du concert donné en 1 831 , et qui n'ayant ( ommencé (ju'à onze heures du soir, par suitedu retard qu'éprouva l'arrivcedu roi Louis- Philippe, alors à Strasbourg, ne put réveiller personne, si ce concert n'avait eu un résultat fort important, la fondation dune caisse d'éméritat pour les artistes vieux et infirmes. Strasbourg est peut-être la seule ville qui possède un établissement de ce genre; elle en avait déjà eu un analogue en 1789; celui qiii exisie aujourd hui , et au profit duquel se vend le livre de M. lierg dont nous rendons compte, est dans une voie de parfaite prospérité.

Cependant, les autorités municipales de Strasbourg, sous la direction de M. Frédéric de Tùrkeim, maire de la ville, portèrent sur les arts un œil plein de sollicitude. Ce fut sur sa proposition qu'une somme de vingt mille francs fut votée pour

( 86) payer un orchestre permanent , et faire cesser le système de rabais adopté par plusieurs directeurs de théâtre, infiniment peu soucieux du bien de l'arl. On croirait à peine que l'approbation de cette rresure fut refusée par le préfet : ce fonctionnaire ne borna pas là ses mesures antimusicales ; une troupe allemande était venue s'établir à Strasbourg, et le maire avait avec beaucoup de peines amené un arrangement entre le directeur de la troupe allemande et celui de la troupe française; une minorité composée, comme de coutume, de quelques jeunes gens fort prétentieux et fort ignorants, mit de l'opposition à cette mesure ; le préfet vint se ranger à l'avis de cette minorité, et la troupe allemande fui expulsée. Celte mesure maladroite ne porta pas bonheur à la troupe rivale, qui ne put même terminer son bail , et dont le directeur dut résigner sa gestion. Comme on ne trouva plus personne Tannée suivante qui voulût accepter l'entreprise du théâtre, on fut heureux d'avoir quelques représentations d'une compagnie allemaiide dont l'opération ne fut pas heureuse , le directeur s'étant trop pressé de faire débuter une troupe incomplète. L'opéra français reprit ensuite un peu de vie sous la conduite de M. Brice, ancien ténor de la troupe française de Saint-Pétersbourg.

Une grande solennité signala Tété de 1834; le Requiem de Mozart fut chanté à la cathédrale avec toute la pompée voulue pour le service du générai Lafayette; c'était la quatrième fois qu'on

Tentendait à Strasbourg depuis trente ans; la première fois il avait été chanté au temple neuf, à la mortdeM. Dorn, ciiantre de cette église, en 1806; la seconde fois en 1810, pour le service funèbre du maréchal Lannes , et la troisième ie 21 janvier 1815, pour le premier anniversaire de la mort de Louis XVI célébré en France. Il le fut depuis une cinquième fois à l'occasion de la translation des dépouilles mortelles du général Kléber.

On s occupa dés ce temps de donner une seconde fête musicale semblable à celle de 1830, mais ce projet ^fut reculé jusqu'à la séculaire de linvention de 1 imprimerie. Tout semblait présager un succès certain à tout concert donné dans une pareille occasion ; cependant la musique fut froidement accueillie, et l'on ne s en étonnera pas quand on saura que dans l'oratorio de Jephlé du célèbre llacndel , on eut 1 idée bouftbnne de retrancher tous les morceaux fugues; c'était, ainsi que l'observe ]\1. Berg, enlever les principales beautés de la composition du célèbre musicien auquel Mozart donnait le premier rang- car c'est dans les pièces de ce genre que le génie de ce compositeur prend un essor plus élevé. Les réunions qui avaient eu lieu en cette circonstance amenèrent l'idée d'un alhénée musical pour lequel des règlements préliminaires furent rédigés, mais on ne put rassembler qu'un trop petit nombre de souscripteurs pour que le projet fût mis à exécution.

Grùce au zèle éclairé de plusieurs amateurs et à

la largeur des vues du conseil municipal , le chant fut introduit dans les écoles élémentaires au 1*^^ janvier 1836, et aujourd'hui la ville de Strasbourg compte vingt-trois écoles, outre une classe de moniteurs et d'adultes où le chant est enseigné; espérons que son influence civilisatrice s'y fera sentir de plus en plus.

L'année 1837 ne fut pas plus heureuse que les précédentes en ce qui touche le théâtre ; elle offrit cependant la particularité d'une troupe d'opéra italien, ce que l'on n'avait jamais vu à Strasbourg; malheureusement ses représentations furent suivies presque exclusivement par la haute société; mais il V eut l'année suivante des solennités musicales d'un tout autre genre, et qui purent être fréquentées de toute la population,

La musique sacrée, jadis si florissante à la cathédrale de Strasbourg, n'avait jeté que des lueurs momentanées depuis 1800, époque du rétablissement du culte, sousWolf, mort en 1808,et Spind- 1er, morl en 1819, et sous M. Wackenthaler; dans ces derniers temps, les exécutions musicales pour lesquelles la collégiale faisait des dépenses spéciales , étaient devenues de plus en plus rares et avaient fini par être absolument supprimées. Elles furent rétablies en 1838, et, malgré une mauvaise situation du corps d'exécutants, à laquelle on remédia plus tard , des messes de Haydn , de Beethoven et de Cherubini furent exécutées avec ensemble et succès. On dut en celte occasion beau-

coup de reconnaissance à M. l'abbé Mayer, professeur au petit séminaire, qui n'épargna aucune peine pour amener ses élèves au niveau des belles compositions qui leur étaient confiées, et y réussit à la satisfaction générale.

Pendant les saisons qui suivirent, le théâtre fut toujours peu fréquenté, et il y eut même un hiver sans aucune troupe dramatique, ce qui à Strasbourg ne s'était pas yu de mémoire d'homme. Quelques concerts donnés ou formés par des amateurs furent assez bien reçus, et l'exécution du bel ouvrage de Haydn, intitulé la Création, par les élèves des écoles, obtint le plus favorable accueil.

M. Berg termine son intéressante brochure par des considérations générales sur lesquelles nous appellerons un instant l'attention. D'abord il remarque qu'à la vérité l'on a fait de très-grands efforts pour maintenir l'art dans un état de prospérité , et que l'on pourrait croire que les plaintes sur sa décadence sont exagérées et inspirées par une imagination pessimiste; mais , comme il le dit fort bien, on ne doit pas confondre des velléités passagères avec une existence normale et soutenue.

On organise des concerts; mais qu'est-ce qu'un concert? à peine est-il terminé qu'il nen reste plus de trace, et l'on oublie surtout les peines inouïes qu'a dû prendre celui qui l'a organisé, et qui réellement sont telles qu'il n'en faudrait pas davantage pour fonder un établissement musical complet et durable. M. Berg voudrait qu'il y eût à Strasbourg

( 90) un orchestre stable et suffisant, dont Texistence, indépendante de celle du théâtre, cessât d'être mise en doute chaque année; on engage les artistes au rabais, comment ceux qui sont à même de trouver mieux ne quitteraient-ils pas avec empressement? Un autre établissement nécessaire serait une académie de chant , dirigée par un artiste habiie, qui fût mis dans une position assez favorable pour lui consacrer tout son temps et tous ses soins. Passant à ce qui concerne le théâtre, M. Berg déplore la décadence incontestable de l'art dramatique; il remarque avec pleine raison que les théâtres provinciaux , qui prospéraient autrefois, ne se trouvent pas , sous le rapport des avantages matériels^ dans une position plus fâcheuse que celle qu'ils avaient jadis ; car^ s'ils paient aujourd'h ui les droits d'auteur et l'impôt des pauvres qu'ils n'acquittaient pas avant la révolution , autrefois aussi ne recevaient-ils pas les subventions assez considérables qui leur sont aujourd'hui allouées , en sorte qu'il y a compensation ou même bénéfice. D'où vient donc la décadence? Des exigences exagérées du public, qui ne tient aucun compte au directeur des difficultés qu'il rencontre, et prétend, selon l'expression de M. Berg, que le spectacle soit toujours bien monté, qu'on y aille ou qu'on n'y aille pas. Les fréquents rapports avec la capitale ont fait qu'aujourd'hui le public de province prétend à un spectacle presque pareil à ceux de Paris, sans songer à quelles conditions on peut s'en procurer un

semblable. Une autre habitude qui de nos jours devrait être entièrement bannie d'une société policée, c'est Tabus, souvent indécent, que font quelques turbulents du droit qu'ils ont à la vérité acheté à la porte, mais dont ils devraient bien faire un plus rare et surtout un plus opportun usage. Combien de fois, en effet, n a-t on pas vu la faible réunion de quelques étourdis s'ériger en juge suprême d'un mérite que pas un des membres de cette oppressive minorité n était capable d'apprécier, et arriver par leurs indécents sifflets, par des cris et des hurlements plus inconvenants encore, à éloigner du théâtre des artistes distingués , à ruiner des directeurs, et, en définitive, à priver le public du plaisir du spectacle !

Tels sont j en abrégé , les motifs qui empêchent la musique de prospérer à Strasbourg, ainsi qu'on aurait droit de l'attendre, ainsi qu'il en a été pendant longtemps; c'est sur eux que M. Berg appelle Tattention de l'autorité. 11 conclut en adjurant les magistrats et le public de porter un prompt remède à 1 état actuel des choses.

« Que les autorités locales, dit-il, veuillent bien se pénétrer de l'urgence de venir , en ce qui dépend d'elles, au secours d'un art qui est menacé de toutes parts.

» Que nos concitoyens veuillent, de leur côté, se pénétrer de l'idée que leur concours est indispensable aux efforts que tenteraient les autorités.

» Qu'un bon esprit les anime et les dégage de

ces petits amours-propres si souvent mal placés, et qui sont la mort de tout progrès.

)) Que chacun enfin contribue selon sa position, ses moyens et ses relations, à faire prospérer un art qui était jadis un des titres de gloire de cette ville , et qui est aujourd'hui un des plus grands besoins de notre époque.

» Si Ton consacrait à la musique seulement une partie des sommes et du temps qui «ont si souvent employés à des plaisirs frivoles, combien de progrès, non-seulement artistiques, mais encore moraux, pourraient se faire ! Car, dans l'état actuel de notre société, le perfectionnement de la musique doit aider au perfectionnement de l'homme intérieur. La musique, révélation divine^ attache à tout ce qui est beau et tout ce qui est bon; elle doit préserver des vices et des penchants ignobles, en élevant les âmes vers leur créateur , source et plénitude de toute perfection ! »

La manière dont nous avons rendu compte de la brochure de M. Berg, en en reproduisant toute la substance , prouve suffisamment l'importance que nous y attachons et l'intérêt qu'elle nous semble mériter. Nous regrettons que M. Berg n'ait pas remonté plus haut dans les annales de la musique strasbourgeoise, et nous rengageons à nous donner l'histoire complète de cet art dans sa patrie. Un tel travail peut donner lieu à d'assez laborieuses recherches, mais qui ne sauraient manquer d'aboutir à mettre en relief plusieurs réputations

à tort ignorées^ el à augmenter la liste déjà si norhbreuse des hommes distingués qui sont nés ou ont exercé leur profession sur les bords qu'arrose le plus majestueux de nos fleuves. Nous avons une omission d'un autre genre à relever dans le travail de M. Berg; ce professeur si distingué, en mentionnant les efforts de tout genre faits pour les progrés de l'art musical dans son pays , oublie constamment de dire qu'il n'a cessé de se trouver à la tôle de tout ce qui a été produit en ce genre de bon et d'utile. Après avoir f^nt cette remarque, nous ne signalerons pas quelques légères taches de style, et nous n'ouvrirons point de discussion sur quelques opinions qui nous paraissent hasardées; nous aimons bien mieux remercier M. Berg de nous avoir si bien mis au courant de l'état de Tart musical dans un des chefs-lieux les plus intéressants de la France. Sous le rapport artistique, comme sous beaucoup d autres, nous souhaitons que les villes importarites de province publient de semblables documents, qui nous mettront à portée de les connaître, de suivre leurs progrès et parfois même de les imiter ; nous désirons surtout qu'elles possèdent toutes des artistes aussi éclairés, aussi zélés, aussi sages que M. ConradBerg. Depuis 1830, le gouvernement a beaucoup fait en introduisant la musique dans l'enseignement primaire; c'est aux autorités municipales, aux professeurs, aux amateurs, à continuer : il ne faut pas seulement que la musique s'apprenne dès l'enfance : sa bienfaisante

influence doit s'attacher à la vie de l'homme du peuple ainsi qu'à celle du citoyen plus riche et plus haut placé dans le monde; il faut qu'elle s'identifie en quelque sorte avec notre être ; qu'elle soit en nous une source féconde et durable de douces sensations, qu'elle contribue à nous faire goûter modestement et innocemment le peu de félicité auquel nous pouvons prétendre ici-bas, et que, dans les jours difficiles de notre existence, elle se montre à nous comme un génie consolateur qui nous aide à supporter nos maux et allège le poids de nos infortunes.

Nousdemandons quedes remercîments à M. Berg soient votés par la Société, et nous le prions avec instance de continuer à nous tenir au courant de l'état de l'art musical dans sa patrie, qu'il lionore par tant de zèle, de goût et de talent.

NOTICE

SHR

MARTIN, GARAT et LAYS

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