DU GOUVERNEMENT FÉODAL, SUR-TOUT EN FRANCE
La terre (disoit le Jupiter d’Homére) est suspendue dans les airs, par Homer. ind. une chaîne d’or; seul je soutiens ce poids immense. L’effort réuni des ° dieux ne sauroit me l’arracher. Cette chaîne d'or c’est le système féodal, mais il s’en falloit bien que son chef put tenir le même langage.
Des milliers de légistes ont commenté tous les détails minutieux de ce système. Depuis un siècle, et sur-tout en France, on a voulu rechercher son origine et ses principes. Les parodoxes hardis du Comte de Boulainvilliers, et les sophismes adroits de l'Abbé Du Bos sont assez connus. Le Président de Montesquieu, toujours brillant et toujours profond, y a porté ses vues systématiques et philosophiques. L’Abbé de Mably vient de nous donner sur cette matière un ouvrage utile et bien écrit.* L'esprit juste et méthodique emprunte les conjectures du génie, et lui rend des critiques. Instruit. par Mably, on lit Montesquieu avec plus de fruit et de sureté; l’on marche sans s’égarer à la lueur de ses éclairs. Ces hommes célèbres ont ouvert la carrière; je les suis en tremblant. |
N'obscurcissons point nos idées sous prétexte de les simplifier. Le système féodal, assemblage monstrueux de tant de parties, que le tems et le hasard ont réunies, nous offre un objet très compliqué ; pour l’étudier 1l faut le décomposer. ,
Jy examine la France au commencement du douzième siècle, lorsque Je gouvernement féodal avoit acquis un peu de tranquillité sans rien perdre de sa vigueur, j'y vois, 1. Une hiérarchie presqu’infinie, qui ne laisse à son chef qu’un vain fantôme de pré-éminence, et dont chaque membre, à la fois suzerain et vassal, exerce tous les droits de la puissance publique, en démembrant l’état. 2. La foi et l'hommage, seuls liens de ce grand corps. 3. Le service militafre que ¢haque vassal doit à son seigneur pour le fonds qu'il reconnoît tenir de sa bonté. 4. Des millions de paysans enchaînés à la terre qu’ils cultivent.
* V. le Comte de Boulsimwilliers sur l'ancien Gouvernement de la France; l’Abbé du Bos, Histoire Critique de l’Etablissement de la Monarchie Françoise; l'Esprit des Loix, livres xxx et xxxi ;- Observations sur l'Histoire de France de l’Abbé de Mably, &c. &c.
M 2 Les
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Foi et nom. Les anciens Germains respectoient la naissance, mais ils n‘obéissoientmage. qu’au mérite; et ne connoissoient de mérite que la valeur. Leurs chefs, aussi barbares qu'eux, sentirent cependant cette vérité, et ils appellèrent — de bonne-heure Jes mœurs au secours des loix. Rois,. ils présidoient À Tacit, de Moti- peine dans ce champ de Mars toujours couvert d'orages; guerriers, ils surent rassembler autour d’eux une troupe de jeunes guerriers qui leur juroient un dévouement sans bornes parcequ'il étoit volontaire. Ils étoient craints et respectés à proportion du nombre et de la bravoure de cette escorte, dans laquelle la noblesse la plus illustre du pays ne rourép gissoit point de s'inscrire. La foi, l'amitié, l'amour de la gloire, la honte de survivre à leur chef; voila les liens des compagnons. Ce chef leur devoit sa protection, son exemple aux combats, et des dons grossiers et militaires, des repas, des armes, et des chevaux de bataille. Dans ce. tableau énergique que Tacite nous a tracé des mœurs des Germaiïns, je crois qu'il faut principalement entendre les peuples Sicambres, plus voisins de l'empire que la ligue Suéve. Cette confédération Sicambrique se renouvellg dans le troisième siècle, sous le nom de François. L’institution de ces compagnons d'armes, qui arrachoit l'élite de la jeunesse à la patrie pour la consacrer au. prince, auroit dû faire trembler la république pour sa liberté. Mais les François étoient déjà légers et inconséquens ; et l'amour de l'indépendance étoit gravé dans tous les cœurs. Cet esprit, plus fort que les loix, arrêtoit également les uns et les autres, et les empéchoient de former des projets tyranniques, d’y consentir, ou de les craindre. Mais l’on peut deviner, (et j'ose mème l'assurer,) que ces associations militaires et domestiques n’entroient point dans l’ordre politique de la nation. Elles avoient leur grade dans la maison du prince, sans en avoir dans l’assemblée des citoyens. Le ' champ de Mars nommoit les chefs des communautés et les juges des cantons. Je pense-que les vassaux avoient droit d'y prétendre, mais ce droit général, fondé sur leur qualité de François, ne devoit point exclurre les autres François leurs compatriotes. Je passe rapidement sur les objets connus. Pourquoi rappeller la décadence de l’empire et les conquêtes des François? Les rois s’agrandi- - rent avec la nation. Les vassaux partagèrent la fortune de leur seigneur, désormais en état de leur prodiguer les richesses des vaincus. Du tems de Tacite les nations Germaniques avoient plusieurs ‘chefs qui partageoient
tagroient les cœurs et le service de la jeunesse, et qui s'inspiroient mutellement une crainte salutaire pour l’état. Le tems, les révolutions, et l'avantage commun avoient enfin réuni cheque nation sous les drapeaux d'un seul général qui devint bientôt l'unique Roi. On sait d'mlleurs que le liberté s'affermit dans les révoltes et se perd dans les conquêtes,
‘On eût dit que les Francois ne formoient qu ‘une société de brigands, Mably, bi i. c. 3,
qui ne se connoissent plus après le partage du butin. Ils paruren ent ‘ dans des Gales, envahirent tout et se dispersèrent. Chaque citoyen exencort à son gré sa tyrannie sur les vaineus, et assouvissoit sa vengeance comtre ses concitoyens, Les champs de Mars ne s’assembloient plus, et le roi, per cette dissolution de la république, étoit devenu la seule autorité légitime. C’est depuis cette époque que les vassaux, connus sous les noms de Leudes, d’ Antruations et de Fidèles, paroissent revêtus d’une noblesse personnelle révérée des peuples, et reconnue par les loix. Le roi ne leur distribuoit plus que des terres considérables qu’on nommoit bénéfices. ‘Conjointement avec les évêques, ils composoient le grand conseil de l'état, qui s’assembloit quelquefois, mais dont la politique adroite imitoit bien mal la Liberté guerritre des champs de Mars. Le prince choisissoit lui-même les juges et les centeniers des villages, mais ces villages étoient devenus des provinces, et leurs chefs portoient les aoms de ducs et de comtes. Je vois sans surprise que le prince les prenoit toujours parmi .ces hommes fidèles que ses bienfaits et leur serment de fidélité sembloient consacrer à son service.
Mais les tyrans n ont jamais d’amis, et le prix de la séduction mérite peu de reconnoissance. Ces Leudes, devenus courtisans depuis que les enfans de-Clotaire I. ne paroissoient plus à la tête des armées, ne songèrent qu’à assurer leur état aux dépens de leur bienfaiteur. Les bénéfices €toient amovibles; bientôt ils les rendirent perpétuels et enfin héréditaires. Le traité d’Andely autorisa cette aristocratie héréditaire qui
s'établissoit au milieu de l’état. Il fut confirmé par Clotaire II. et Esprit des
scellé du sang de la malheureuse Brumehaut. C'est de cette assemblée
Loix, xxxi. 1,2. —
de Paris en 615 qu’on peut dater Phumihiation des rois de la première Mably, Li
race:
C'est aussi a la succession héréditaire des bénéfices qu'on peut fixer l’origine de la noblesse Françoise comme un ordre de l’état. Assurément
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il y avoit déjà des familles distinguées dans l’ordre civil et dans l’esprit de la nation.* ‘Les autres Francois s’empressèrent à donner leurs alleux pour les recevoir érigés en bénéfices, et pour partager les avantages attachés à ce grade, dont la possession d’un bénéfice paroissoit le caractère distinctif bien plus que la prestation du serment. Je pense même que les bénéficiers avoient su profiter de ce changement dans les idées, pour s’attribuer une prétention exclusive aux grandes dignités. Une équivoque de mots a suffi pour changer peu à peu la face de la terre. a
Les bénéficiers, devenus seigneurs, s’affranchirent facilement du nom même de reconnoissance; mais l’idée subsista dans la nation, se développa
- avec le système des fiefs, imagina l'hommage lorsque le serment de fidélité
Service Militaire.
V. entrautres l’'Hist. d’Ecosse de Robertson et celle d’Ancleterre par Hume.
étort devenu général, et imposa au seigneur et au vassal un système de devoirs pur, généreux et réciproque.
La foule des historiens nous ont tracé le plan général de l'institution des fiefs avec une simplicité satisfaisante à l'esprit, et qui évite les diffi: cultés en évitant les détails. Les barbares (disent-ils) qui envahirent les provinces de l'empire songérent aux moyens les plus propres à conserver ce qu'ils avoient acquis. Ils partagérent les terres des vaincus, .le général prit pour lui un domaine considérable. Les commandans des principaux corps en reçurent aussi, à condition de le servir dans ses guerres. Ceux-ci à leur tour s’assurèrent, par une semblable distribution, de la fidélité des soldats. Les terres tenoient lieu de solde, et l’armée subsistoit toujours cantonnée dans le pays,- et préte a se rassembler au premier signal de ses officiers.
Quand cette institution seroit plutôt le résultat des faits que le fruit de Timagination, elle surprendroit le philosophe qui seroit forcé de l'adopter. Une subordination aussi régulière dans une nation qui ne cherchoit qu’à jouir d'une indépendance personnelle, et qui daignoit à peine faire des loix générales! Une armée qui ne recevoit point de solde, et qui se fait donner des terres au lieu de cette solde; des vues aussi réfléchies dans une société de brigands! Un chef, le premier de ses pairs, qui distribue les récompenses de l’état, et qui les reprend à son gré !
® Parmi Jes Grecs et les Romains il y avoit une noblesse très"réelle, respectée de la nation, mais ignorée des loix. ‘
Rappellons-
” Rappellons-nous encore que le service militaire chez les nations nombreuses et policées, est animé par un esprit bien différent de celui qui règne chez les peuples libres, pauvres, et guerriers. Ce n’est que chez les premiers qu'on est obligé de choisir parmi les citoyens un ordre permanent de soldats, et d'entretenir par des récompenses une ardeur toujours prête à s’éteindre. L'homme civilisé craint les périls et les fatigues, l’homme sauvage les recherche. Chez les barbares tout est. soldat; l'amour de la patrie, celle de la. gloire, le plaisir d’assouvir sa férocité, et Fespérance du butin—voilà ses chefs et ses loix. II rejetteroit avec mépris une indigne exemption du service ; et sa femme, ses enfans, ses + foyers domestiques, il ne les défend que parcequ’ils. lui sont chers. Tel est l'esprit qui s'est répandu du nord au midi, depuis les frontières de la Chine jusqu'au fond de l'Afrique. Il a dû s’affoiblir par la mollesse du climat, les mélanges des nations, -et les révolutions des états ; mais quelle nation de barbares a prévu des inconvéniens qui ne se feroient sentir qu’à leur postérité, et un système de mœurs éloigné de toutes leurs idées ?. | |
Je combine l’expérience avec le raisonnement. J’ouvre les codes: de ces peuples qui renversèrent l'empire. Dans les uns il est question d’un partage des terres des vaincus.* Les autres n’en font pas mention, mais tous,.sans exception, se taisent sur ce service militaire imposé à leurs propriétaires; service qui auroit dû reparoître à chaque instant dans les loix de ces peuples de guerriers. J’ouvre leurs annales, je ne vois que des hommes libres qui suivent les drapeaux d'un roi, d'un duc; ou d’un comte. Enfin j’appercois l’aurore de la nouvelle institution, j'en fixe la date, je marque ses progrès. Je la vois sortir de la terre, cette plante foible et tardive. L'arbre s'élève. Il couvre l’Europe entière de son ombre. —
Dans l'intervalle du quinzième siècle au huitième, les barbares (je parle sur-tout des François) étoieñt devenus plus corrompus sans être plus civilisés. Leur humeur guerrièré avoit perdu de sa vigueur, et leur gouvernement civil étoit rude et informe, lorsque les Arabes passèrent
les Pyrénées et sembloient leur préparer le sort des Visigoths. Le:
* Les-Visigoths, et les Bourguignons.
+ Les Allemanni, les François, les Lombards, &c..
+ goût
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goût n’appelloit plis les François à leurs drapeaux; la patrie n’étoit
. qu'un vain nom, et la nécessité de se défendre agissoit avec moins
Mably, |. i. c, 6.
Esprit des Loix, xxxi. 14, 15,
d’efficace que l’éspérance d'acquérir. La France étoit perdue, mais Charles Martel la gouvernoit. Ce grand homme (que son intérêt personnel éclairoit peut-être sur celui de l’état) institua une milice consacrée au service de la monarchie. Il dépouilla le clergé de la plus grande partie de ces terres qu'il devoit à ses artifices et à la dévotion des Francois, et les distribua à ses capitaines. II se crut autorisé sans doute à employer les trésors de la religion à la défense de cette meme religion contre les plus cruels de ses ennemis.
Les premiers monumens de. cette institution célèbre sont perdus ; mais au défaut des diplomes de Charles Martel, nous pouvons puiser dans les annales du tems et dans les capitulaires des rois Carlovingiens, une idée assez sûre de la nature de ces nouveaux bénéfices, et des obli-
gations des bénéficters. On y voit clairement que, 1: Au lieu de cette
recohnotssance vague, dont les anciens vassaux s'étoient si facilement dispensés, Charles Martel leur imposa des devoirs précis, de s'attacher à ld petsonne du pritice, de le servir dans le palais, et de le suivie dans ses guérres; qu'on exigeoit sérieusément ces devoirs, et que le vassal ném ligent ou infidèle perdôit son fief,* par une sentence autant plus à crains dre qu’elle étoit revêtue de toutes les formalités de la justice. @. Il me s'agissoit plus de éhsisir quelques braves, prêts à mourir avec leur prince: Ce miaire politique vouloit donner un parti à sh maison et une armée à l'état. Chaque vassal étoit à la foi soklat et capitaine. Sa troupe, plus ou moins nombreuse, matchoit sous ga bannière, et remplissoit à son égard les mêmes devoirs que le prince attendoit de lui. Aussi ce n’est que sous Pépin et Charlemagne que nous trouvons la première mention des arrière-vassaux. Dans la suite cette chaîne s’étendit presqu’a l'infini. 8. Pour mettre les grands vassaux en état de soudoyer ces troupes, il falloit leur donner des terres considérables, des maisons, des métairies, et des seignenries. Je vois dans les capitulaires des bénéfices de 200 mai sons, Louis le Débénnaire donne au fils de l’impératrice Judith un fief
# Selon PAbbé de Mably on n’a connu le mot de fief que sous Charles le Simple. M. Muratori pense qu'on s’en est très peu servi avant l'an 1000.—V. Mably, 1. ii. c. L rem. J. et Muratori sopra le Antichite Italiane, Dissert. xi.
- dans
dans la haute Bavière de 4000 manoirs, 48,000 arpens. Je cherche vainement dans. les diplomes le nombre de soldats que chaque vassal devoit fournir. J’en conclus qu’un rapport général, qui nous est inconnu, fixoit une proportion entre l'étendue du fief et le service qu’il devoit. Ce rapport seroit-il différent de celui que Guillaume, duc de Normandie, établit en Angleterte lorsqu'il porta dans ce pays tout le système féodal? Chaque fief de quatre hides de terre (de 4 à 500 arpens) devoit entretenir un chevalier, c'est à dire un gendarme bien monté, armé de toutes pièces, et suivi de son écuyer et de trois à quatre soldats. On peut remarquer que le service militaire simple et général dans les premiers tems, ne pouvoit donner que des fantassins. La cavalerie exigeoit trop de soins et de frais. Elle convenoit mieux aux seigneurs des fiefs et à leurs vassaux. L'expérience s'accorde avec les conjectures: l'infanterie, seule force des armées Françoises sous la première race, s’affoiblit déjà sous Pépin, et disparut sous les successeurs de Charlemagne.
.. Les institutions conformes au génie et aux besoins d’un siècle s’établissent, sans peine et s'étendent avec rapidité. Les règlemens de la maison et de l'armée du Maire du palais devinrent bientôt le code politique de L'Europe. Pépin donna plus de consistence au système des fiefs, qui prit dès lors de fortes racines dans le royaume des François, c’est à dire dans la France, la Suisse, les Pays Bas, et dans une grande partie de l'Allemagne. Il se répandit avec les conquêtes de Charlemagne jusqu’ aux frontières. de.la Pologne et de la Transilvanie, jusqu’à Beneventum dans le fond de l'Italie, et en Espagne jusqu’à l’Ebre. Les rois de Navarre et d’Arragon en firent la loi commune de tous ces états chrétiens qui s’élevèrent sur les débris des Arabes. Les Normands l’adoptèrent en Neustrie, et le portèrent avec leurs armes victorieuses en Angleterre, en Irlande, en Naples, et en Sicile. Les Croisés l’établirent aux rives du Bosphore, du Jourdain, et de l'Euphrate. Les royaumes du Nord imitèrent leurs voisins dès qu’ils les connurent. Ils reçurent les fiefs avec le christianisme et les arts.
. Charles Martel avoit suivi la politique de Septime Sévère. Sa situation a: sera,