CHAPITRE II
A lliance de Lucerne—Guerre de Lauppen—Origine de Zurich—Réoolution dans son Gouvernement — Rodolphe Brun, bourguemestre— Conjuration des Exilés—Guetre avec lAutriche— Combat de Tatwyt
— Alliance de Glaris— Alliance de Zug—Siège de Zurich par ? Empereur Charles IV.—Trève—Alliance de Berne.
La bataille de Morgarten humilioit l'orgueil Autrichien ; les forces de cette maison n’étoient cependant point épuisées, et les Suisses avoient tout à craindre d’un ressentiment irrité par la honte et par le malheur. Mais ces forces étoient divisées, et ce ressentiment se tournoit contre le
i Chronique de * Les communes attroupées en Angleterre sous Richard II. y commirent de grands désor- = cisur, P. L
dres. L'humanité frémit au récit des cruautés de la Jacquerie. à qui le désespoir mit les p. 189. P. IL
armes à la main après la bataille de Poitiers. Mais les paysans qui désolérent l'Allemagne Kim Ecsous le nom d’Anabaptistes surpassèrent Jes horreurs des uns et des autres. Ils établissoient clestastical Hist.
Je royaume du Seigneur. ii, p. 232,
Duc
Duc de Bavière qui disputoit l'empire à Fréderic et ses frères. Apres avoir vaincu cet ennemi, qui paroissoit le plus redoutable, ils se proposoient de punir les Suisses de leur première révolte et de la victoire qu'ils avoient osé remporter sur leurs maîtres. Le succès ne répondit point à leur attente, Fréderic le Beau perdit enfin la liberté avec la bataille de Mulhdorf, et ne sortit de prison qu'après avoir signé un traité qui lui accordoit des avantages assez considérables à la place d’un empire auquel il renoncoit à jamais. -L’inflexible Léopold soutint son parti encore quelque tems avec plus d'opiniâtreté que de gloire, mais sa mort et celle de Fréderic assurèrent le repos de l'Allemagne. Othon et Albert héritèrent des états de leurs frères sans hériter de leurs talens et de leur ambition. Louis de Bavière fut reconnu par tout le corps Germanique malgré les ana: thèmes du Pape Jean XXII. qui s’indignoit que l'Allemagne n’eût point attendu le consentement du Saint Siège pour se donner un souverain. Cette guerre malheureuse, et l’état de foiblesse auquel elle réduisit la maison d'Autriche, ne leur permit point de se venger des Suisses. Elle se contentoit de les inquiéter dans la jouissance de cette liberté qu'elle ne pouvoit-pas leur arracher. Elle défendit à ses sujets, qui habitoient les riches campagnes de l’Argau et de la Turgovie, de fournir à ce peuple rebelle le bled, le vin, les étoffes, et tout ce que lui refusoit la nature du pays et son ignorance des arts. Les Suisses sentirent la triste vérité, que l'homme est esclave par ses besoins; mais ils déployèrent en même tems les ressources presqu'infinies de la patience et de la modération. Ta faim les obligea quelquefois à sortir de leurs retraites les armes à la main, et dans ces courses qu'ils faisoient sur les terres de l'Autriche, ils enlevoient
‘les moissons, détruisoient tout ce qu'il ne pouvoient emporter, et -pous-
soient la désolation et l’effroi jusques aux portes de Zug et de Lucerne. . La gendarmerie que l’on avoit jetté dans ces places importantes se joignoit aux milices du pays pour arrêter ces montagnards, et mille petits. combats plus sanglans que décisifs ne servoient qu’à accroître leur haine mutuelle. Un historien Suisse contemporain, mais dévoué à la maison d'Autriche, gémit des cruautés qui signaloient cette malheureuse guerre dans laquelle l'on n’épargnoit jamais les prisonniers. La tyrannie des Autrichiens, la dureté grossière des Suisses, et le droit affreux des représailles me persuadent que ses plaintes n’étoient que trop légitimes. Ces malheurs étoient communs aux deux partis, mais leurs sentimens étoient
bien
bien différens. Les Suisses payoient sans regret le prix de leur liberté: les Autrichiens s’indignoient d’être les victimes d’une ambition aussi pernicieuse à eux-mêmes qu'a leurs voisins.
Nous. avons déjà vu que la ville de Lucerne, située sur le bord occidental du lac de ce nom, avoit appartenue à l’abbaye de Murbach en Alsace, et qu’au mépris de leurs sermens, ces maîtres, éloignés et indifférens, l’avoient vendue à l'Empereur Albert. Les citoyens s'opposèrent longtems à cette transaction, mais ils se rendirent enfin à la crainte de la puissance Autrichienne, et aux assurances qu’on leur donnoit qu'ils ne connoftroient jamais cette puissance que par la protection et les bienfaits. Ils ne la connurent jamais que par leurs malheurs. A ceux dont j'ai déjà parlé, il faut ajouter l'interruption totale d’un commerce qui avoit fondé
Lucerne et qui la faisoit encore subsister avec éclat. Placée entre l'Italie :
et l’AHemagne sa situation avantageuse la rendoit Pentrepét de ces deux pays. La Reuss, qui coule au pied de ses murs, recevoit toutes les marchandises qu’on avoit voituré sur le Mont St Godard et les versoit dans le Rhin ; maïs depuis le commencement de cette guerre destructive les habitans d’Uri avoient fermé ce passage dont ils étoient les maîtres. Les Autrichiens ne furent point touché du triste sort d’un peuple dont la foi donnée à regret ne s’étoit cependant jamais démentie; au fléau de la guerre ils ajoutèrent celui de la tyrannie. La ville jouissoit des plus beaux privilèges que lui avoient accordé les abbés de Murbach. Le gouvernement étoit entre les mains d’un sénat qui se tiroit de la noblesse, et l'officier du prince qui y assistoit écoutoit leurs délibérations, mais il ne les dirigeoit point. Sous les ducs d’Autriche le sénat ne fut plus qu’un vain simulacre, et l'officier du prince devint un gouverneur armé de toutes les terreurs du despotisme et soutenu par la garnison nombreuse du château de Rottembourg. Au poids d’une guerre qui désoloit leur pays depuis vingt-quatre ans, les Lucernois avoient eu la complaisance d'ajouter celui d’une expédition éloignée. Séduits par les promesses qu’on leur prodiguoit ils avoient rendu les plus grands services à la maison d’Autriche dans la guerre de Colmar: mais à leur retour ils sollicitérent vainement la récompense de leurs travaux. Ils ne reçurent pas même la solde qu'on leur devoit. La mauvaise monnoie, que les ducs d’Autriche répandoient dans leurs états, acheva de les épuiser. Ces princes ne rougirent point d'employer un artifice aussi vil qu'il-est commun, et
‘ de
de tromper la confiance publique dont le dépôt sacré leur étoit remis entre les mains. Les Lucernois souffrirent longtems sans se permettre d’autres armes que la patience et les plaintes les plus respectueuses. Las enfin d'un joug qui s’appesantissoit tous les jours sur leurs têtes, ils osèrent se servir de leurs droits pour interdire la monnoie Autrichienne, et. pour conclurre avec les trois cantons une trève de vingt ans qui ranimoit leur commerce et qui leur procuroit du moins un calme passager.
Mais ils sentirent bientôt que par une démarche aussi mesurée ils
avoient fait trop et trop peu. Ils se virent exposés à toute l’indignation
de leur souverain, sans être assurés de l'appui des Suisses. Dans une situation aussi critique ils jettérent les yeux sur cette république qu'ils avoient si longtems combattu parcequ’elle avoit su briser les fers qu’euxmêmes portoient à regret. Pleins d’admiration pour leur courage, les. Lucernois voularent partager le sort heureux qu'il leur avoit mérité. Ils firent aux trois cantons la proposition de les recevoir comme un quatrième mémbre de leur alliance perpétuelle, pour défendre leur liberté commune contre ceux qui oseroient l’attaquer. La négociation éprouva peu de difficultés. Le sentiment de leurs avantages réciproques ramena. bientôt les esprits des deux partis qui s'étoient toujours estimés ; ils se ju-. rèrerit une amitié éternelle avec tine joie qui paroissoit sincère ét unanime,
Le même esprit qui avoit inspiré la première confédération dicta dans: celle-ci les mêmes conditions; l’union perpétuelle, le secours mutuel, l'obéissance aux magistrats, la haine des tyrans. L’on employoit les. mêmes précautions pour prévenir les différens ou pour les terminer. Le. corps Helvétique semble déjà avoir pris de la consistence. On le recon-: noit au style de ce traité. Ce ne sont plus des hommes libres qui s’unissent par un engagement volontaire, ce sont des états indépendans qui s’allient par un acte politique, et dont les loix et les privilèges séparés ne sont point confondus dans un mélange aussi intime. La politique.
juste et respectueuse des Lucernois conserva encore à la maison d’Au-
triche tous ses droits légitimes en laissant au tems et à la fortune l’mterprétation de ces droits.
Cette maison redoutable avoit encore à Lucerne un parti nombreux. Ceux qui possédoient des fiefs dans les états Autrichiens préféroient cet intérêt personnel au bien général ; une jeunesse aveugle et imprudente regrettoit encore la cour d’un maître, ses honneurs et ses bienfaits, l'éga- ‘ | lité
Htéd'une républiqueet la sévérité sourdeet inflexible des loix paroissoient à leurs yeux le plus rude esclavage. Cette partie méprisable du peuple, toujours indigne de la liberté, incapable d'obéir, joignoit ses clameurs à leurs murmures. Mais leursvains efforts n’effrayérent point le parti plus
nombreux encore des bons citoyens. Aux entreprises dont ils prévoy-
dient l’objet sans déméler les moyens, ils opposèrent la barrière d’une foi nouvelle, qui dénonçoit l'exil perpétuel et une amende de vingt marcs contre quiconque seroit cause que la république recut du dommage ; —loi singulière et dangereuse, qui permet au magistrat le choix des crimes et des victimes : un gouvernement libre y peut trouver son salut, nais elle deviendroit entre les mains d'un tyran l'instrument le plis terrible du despotisme.
- Cette loi n’intimida point les partisans de l'Autriche : ; ils se ménagerent des intelligences avec les gouverneurs des garnisons dont l'enceinte resserroit la ville. Ils convinrent d'une nuit dans laquelle ils ouvriroient les portes aux troupes, qui s’approcheroïent sans bruit, tandis qu'ils prendroient:les armes dans la ville et qu'ils feroient périr, :par' un -massacre général, tous les amis des Suisses et de la liberté. -L’indiscrétion trahit ce projet affreux peu de memens avant son exécution; un citoyen entendit par hasard la conversation de quelques conjurés qui se croyoient ‘seuls, il la communiqua sur le champ au magistrat, qui assembla la.bourgeoisie, s’assura des portes, et fit arrêter tous les conjurés, qui n’étoient point préparés à la résistance. Les manches rouges, signal dont ils s’étoient convenus pour se distinguer dans la confusion d’un :tumulte “nocturne, servoient:à les découvrir à leurs ennemis. Après avoir fortifié da république par un secours de trois cens Suisses que leurs nouveaux alliés leur envoyèrent à la première.réquisition, les Lucernois jugèrent es criminels dont leurs prisons-étoient remplies. Partagés entre l’horreur du crime, et la compassion qu inspiroient le nombre. et la qualité des Goupables, ils cratgnoient également de les punir ou de leur pardonner. ‘Iis-accordérent leur grace aux députés des trois cantons qui les prioient de ne point souiller les commencemens de la liberté par le sang même des ‘plus criminels. De:tous ces conjurés qui avoient juré la ruine de la pa- ‘trie, aucun ne perdit la vie. ‘On se contenta d'exiger d’eux une amende considérable et un serment solemnel de mériter la clémence qu'ils. avoient éprouxée: On défendit en même. tems,: par une loi de l'état, toutes les :. WOL. III, - | 8 assemblées
assemblées secrettes, et il fut ordonné qu'un citoyen n’engageroit sa fidé lité qu’à la communauté, et que tout serment particulier seroit puni comme un crime. Cette sainte et salutaire jalousie des loix auroit épargné les guerres civiles à plus d’un pays.
: Les ducs d'Autriche, indignés de la révolte des Lucernois, étoient cependant trop foibles pour les réduire. L'orgueil leur fit pendant quelque tems soutenir contre eux une guerre languissante. . Les succès étoient balancés, jusqu’à ce qu’enfin ces princes, humiliés au point de rechercher l'appui des loix, portèrent devant le tribunal de l'Empereur leurs plaintes amères de tous les attentats que cette nouvelle confédération avoit commis contre leur autorité. Louis de Bavière se souvenoit encore que les Suisses étoient ses plus fermes amis, et que les Autrichiens étoient des ennemis à peine réconcihés. Il associa les Bernois, les Zuriquois, et les Baslois au jugement qu'il prononça, et qui paroît d’abord assez favorable à l’Autriche ; il confirme sa monnaie, lui restitue les biens qu’elle possédoit dans les pays des Suisses, et lui laisse toutes ses prétentions légitimes ; mais en confirmant lalliance perpétuelle des quatre cantons, il lui enlève tout ce qu’il sembloit Ini donner et conserve à ‘la république des Suisses tous les avantages réels qu'ils sollicitoient. Cette sentence arbitrale n’établissoit entre les deux partis
- qu'une trève de trente mois. Souvent renouvellée, elle ne fut jamais
qu'un calme perfide et mal-assuré. |
. Les Suisses, tranquilles et victorieux, eommençoient à sortir de leur obscurité, et à jouir de la gloire qu'ils avoient méritée. L’Helvétie entière, divisée et déchirée depuis tant de siècles, cherchoit à se réunir avec eux sous l’étendard de Ja liberté. Tous les malheureux qui gé-
missoient sous l’oppression ou qui la craignoient, dernandèrent la pro-
teetion de la république, et après avoir sénti le prix de son alliance, ils se crurent heureux de former avec elle les nœuds étroits d'une confédération perpétuelle.’ C'est'ainsi que les villes de Berne et de. Zurich sont devenues membres d’un.corps dont elles sont aujourd'hui le plus ferme appui. co | Toujours fidèle aux. volontés de son fondateur, Berne poursuivoit depuis cent vingt ans la vengeance qu'il leur avoit commandés.et qui.se concilioit si bien avec les. intérêts de son ambition. La. noklesse de la Bourgogne Trassjuranée voyait avec étonnement cette ville :ennemrie | qui
qui s‘élevoit-au. milieu d’eux, qui bravoit déjà leur puissance,. et menaçoit de leur donner un jour des loix. La-eramte qui succède au mépris est toujouts accompagnée de la haine. Celle des seigneurs fut le ciment d'une ligue redoutable qui se proposoit pour objet l'anéantissement du pouvoir Bernois. Parmi le grand nombre de comtes, de barons, et de gèntiishommes qui formèrent cètte alliance, Ton distmguoit les eointes- de Neufchâtel, d’Arberg, de Nidau, de Gruyére et de Kybourg; ve dernier, d'une “branche cadette de la maison de Habsbourg, maître de Berthoud: et de-Thun, tenoit la ville de Berne comme assiégée au milieu de ses terres;-et prétendoit que le fonds même sur lequel elle avort été bâtie n’étoit qu'une usurpation de son domaine. Fribourg, qui jouissoit d’une assez grande indépendance sous la protection de l’Autriche, eut la foiblesse trop naturelle à-une rivale malheureuse ; elle écouta la voix de Ta jalousie plutôt que celle de la raison, et joignit ses forces à celles d'une noblesse dont .les intérêts n'avoient rien de commun avec les siens. La maison d'Autriche, toujours enhemie des villes bres, envoya ordre à son gouverneur de l’Argau de fire marcher ses troupes au secours des confédérés, pendant-qu’on voyoit par une fatalité assez singulitre l'Empereur Louis de Bavière qui appuyoit le même parti. Il étoit mécontent des Bernois, dont la politique dirai-je, ou la superstition lui refusoit le respect qu’on devoit: au chef de l'empire, et déféroit aux anathèmes du pontife Romain plutôt qu’au choix de l’Allemagne. : Une négociation inutile ne fut qu’un prélude -de la guerre.. Les Bernois:cherchoient à conjurer l'orage qui les menacoit, mais Hs leur étoit impossible de souscrire aux conditions dures et humihantes qu'on exigeoit d'eux. Chacun des alltés leur redemandoit des droits hypothéqués, des terres acquises depuis longtems, et une foule de sujets qu'ils avoient dérobés ‘a la tyrannie féodale pour les recevoir au nombre de leurs citoyens. Après avoir justifié leur conduite par cette démarche, les princes rassemblèrent leurs troupes qui étoient déjà prêtes, et parurent devant Lauppen, dont ils formèrent le siège avec une armée de-3000 chevaux et de plus de 15,000 fantassins.
Les Bernois ne voyoient autour d'eux que des ennemis déclarés ou des amis foibles et peu sûrs. La ville de Soleure eut cependant le courage de leur envoyer un secours de:80 gendarmes ; 300 paysans des montagnes de Hasli accoururent à la bannière des maîtres qu’ils -s’étoient nn s 2 … Choisis,
° ra2 INTRODUCTION A L'HISTOIBE GENERALE
1339, .choisis, et le Baran de Weissembourg se signala par une fidélité encore - plus singuliére. Ennemi des Bernois, il avoit éprouvé depuis peu leur valeur et leur clémence ; ‘après l’avoir vaincu ils le reçurent parmi leurs citoyens; il se montra digne de ce titre et servit sa nouvelle patrie à la tête de 150 de ses vassaux. Ces ressources étoient encore foibles et en petit nombre ; .et les Bernois, étonnés de la force de leurs ennemis, s'adressèrent enfin aux cantons Suisses avec lesquels ils n’avoient point d’autre liaison que celle de l'humanité. Cette liaison leur suffit, et lestrois cantons d’Uri, de Schwitz, et d’Underwald leur accordérent sur le ‘champ 900 hommes, secours moins considérable par le nombre que par -Ja qualité des troupes qui le composoient. Je suis surpris que les, Suisses, toujours attachés a leur protecteur Louis de Bavière, ayent embrassé ayec chaleur le parti de ses ennemis. Mais les états populaires se gouvernent autant par passion que par politique ; et la passion des Suisses étoit la ‘haine de l'Autriche, des nobles, et de l'injustice. Ils se mirent en marche, traversèrent une assez grande étendue des terres des confédérés, sans qu'on osat les attaquer, et arrivèrent à Berne où ils furent reçus comme des dieux tutélaires. . On les en fit aussitôt sortir pour “profiter du premier feu de leur courage et pour éviter les désordres qu’auroient pu commettre des hommes peu accoutumés au séjour des villes. . Après avoir confié aux vieillards la.garde de la capitale, la jeunesse -Bernoise avec ses auxiliaires, au nombre de 5200 hommes, marcha à l’en- -nemi encore occupé au siège de.Lauppen, dont la garnison se défendoit .avec une constance intrépide. .Les chefs de la république avoient ‘em- - ployé tout ce que la raison et la superstition peuvent contribuer au salut dela patrie. Ils avoient remis toute l'autorité de l’état à Rodolphe d’Erlach sous le nom de dictateur. Il méritoit ce dépôt important par ses talens militaires, par la réputation qu'il avoit acquise dans six batailles, et par le sacrifice qu’il venoit de faire de tous les avantages dont il jouissoit au service du comte de Nidau.* . Après avoir examiné :sa situation-et celle des ennemis il résolut de les attaquer sur le champ
* Cette maison, qui subsiste encore à Berne, y jouit d’une considération que la naissance : et la richesse ne sauroient lui procurer. Elle fait preuve d’une noblesse reconnue dans les tournois du douzième siècle, mais elle y ajoute une gloire plus rare et plus véritable, celle - avoir deux fois sauvé ‘sa patrie et de lui avoir rendu en tout tems les services les plus distingués.
TT sans
sans leur donner le tems de ‘recevoir les secours Autrichiens qu'ils attendoient de l'Argau. A côté du dictateur marchoit le doyen de l'église collégiale ; il portoit l’eucharistie à la main ; il harangua les soldats, les remplit de cet enthousiasme qui élève l’homme au-dessus de lui-même, et leur donna sa bénédiction pour le signal du combat. Les Bernois “étoient. opposés aux’ Fribourgeois et à l'infanterie des alliés; ce fut à regret qu ‘ils se contentèrent de ce poste, mais ils n’avoient pu refuser aux vives instances des Suisses l'honneur dangereux de combattre la gendarmerie ; ; dont ils étoient accoutumés, disoient-ils, a abattre 1 ‘orgueil. Leur fermeté ne résista cependant.poimt au premier choc de . ces escadrons hérissés de lances et montés sur de grands chevaux de bataille; leurs rangs en furent ébranlés; mais-ils se rétablirent dans l’in- .stant et renouvellérent le combat avec fureur. Les Bernois de leur côté ‘poussèrent vivement l'infanterie des confédérés et la mirent en déroute, La sage valeur du dictateur ne leur permit point de s'égarer dans une poursuite vaine ; il les ramena au secours de leurs amis. IIs.étoient déjà victorieux, et la noblesse de la Bourgogne fuyoit de toutes parts devant les Suisses. Quatorze comtes et quatre-vingt chevaliers qui portoient les casques couronnés, perdirent la vie dans cette journée décisive. Les Bernois profitèrent de leur victoire, et les Suisses retournèrent dans leur patrie, contens de la gloire qu ‘ils avoient acquise et de la reconnoissanee de leurs amis qu'ils avoient sauvés.. L'Europe apprit pour la première - fois qu'une infanterie de paysans avoit battu en rase campagne la gen- darmerie plus formidable encore par son courage que par l’'armure pesante dont elle étoit couverte.
Ce fut dans cette guerre de Lauppen que les Suisses et les Bernois apprirent à se connoître. L’estime mutuelle, et les services qu’ils avoient
rendus et reçus, les préparoient insensiblement à l'alliance perpétuelle.
qu'ils contractèrent bientôt après; mais avant que de la voir il faut arrêter les yeux sur une révolution qui changea par ses conséquences
la face de l'Helvétie. Pour cet effet je dois remonter jusqu'à l'origine.
de Zurich, et parcourir l’histoire de cette ville, qui devint la première de la confédération Helvétique.
. La ville de Zurich est située à la tête du lac de ce nom, au milieu d'un pays fertile et délicieux. On prétend que les anciens Helvétiens avolent remarqué les avantages d'un lieu que: la nature semble avou, formé
154 INTRODUCTION A L'HISTOIÉE GÉNÉRALE
formé pour le séjour dé l'homme, et qu'ils y avoñént:bôti une de leurs bourgades qui fut brûlée lorsqu'ils sortirent de leur patrie pour chercher de nouvelles habitations, rétablie ensuite par ce peuple après So retour,
embellie par les Romains, et détruite par Jes Allenians vers 1e eomnmibmé-
ment du quatrième siècle. Elle démeura quelque téms:déséite et rumée, Jusqu'à ce que la superstition fit sortir de ses masurès tne autre ville plus considérable que la première. Il s'Étoit répanda une ôpinion que quelques soldats de la légion Thébienne avoient souffert le martyre à Zurich. On y découvrit bientôt leurs tombeanx ;. ces tombeaux devinrent des églises célèbres, et le bruit dés prodiges dont elles étoient le théâtre, attira des habitans de toute la contrée voisme, qui se fixèrent sous là protection immédiate des saints Felix et Regula. Charlemagne paya
aux préjugés de son siècle, et peut-être aux siens, le tribut d'une église
de chanoines qu’il consacra avee les plus beaux privilèges au service de ces martyres. Louis, Roi de Gerimanie, son petit-fils, les honera encore davantage par une abbaye de religieuses qu'il fonda en faveur de sa fille Hildegarde. Il accorda aux Saints Martyrs, et aux religieuses qui les représentoient, le domame utile de Zurich, aussi bien que du pays d'Uni, et leur céda à perpétuité ces terres avec tous les serfs qui leur étoient attachés, et tous les droits et revenus que le souverain en retiroit. D'une donation aussi libérale il semble n'avoir excepté que la suzeraineté même. Les ducs de Suabe n’avoient rien à prétendre sur une ville enclavée dans leur gouvernement, maïs qui ne dépendoit que d’un préfet impérial préposé pour veiiler à la fois aux droits de l'empire et à ceux de Féglise. Les emperéurs eux-mêmes y tenoient souvent leur cour, et c'étoit ta qu'ils établissoient leur tribumal toutes les fois qu'ils évoquoient les causes des Italiens en-deçà des Alpes. Tant d’honneurs et de privilèges avoient fait de Zurich une des plus belles villes de la- Haute AHemagne. Les historiens du douzième siècle ont rendu témoignage à sa grandeur, sa beauté, et à l'abondance qui y régnoit. Cependant dans les diplômes des princes Carlovingiens elle n’est désignée que ‘par le nom de bourg et même de village. . Elle ne fut entourée de murailles que sous le règne de Fréderic II. et son territoire fut toujours borné à l'enceinte de ces mutailles. Le principe de ses richesses étoit en elle-même et -dans l'industrie d’un peuple nombreux et infatigable. Je ne sais si je dois
assurer que Zurich a possédé une des premières manufactures de soie
qu'on
DE LA RÉPURLIQUE:DES SUISGES. 185
qu'on ait vw on Europe, manufapture que ses guerres civiles lui ealevérent pour la tansporter à Come dans le Milanois; mais il est çonstant que la plipart des travaux utiles y fleurissaient depuis les premiers tems, et qu'elle s'enrichissoient en répandant sur les contrées voisines le fruit de san:industrie. Cette industrie étoit à la vérité très inférieure à celle des Italiens. Les Zuriquois, simples et grossiers, se contentoient d'un nécessaire.assez abondant . et ne connurent point le besoin et les agrémens des beaux arts.
- Les objets les plus généraux n'existent pour les hommes que relativement à leurs idées particulières. C'est ainsi que chaque ordre porte dans la société les mœurs et les préjugés de son état. Le noble ne daigne jetter les yeux. que sur un petit nombre d'hommes destinés par le droit de
la naissance à régner sur k multitude. - Pour le militaire la société poli-"
tique n'est qu'un camp toujours armé contre ses voisins et qui me recomnoît d’autres loix que les. volontés de son chef, Le prêtre apperçeit par-tout des institutions, divines et le don de la terre que Dieu a fait à
ses élus. Le négociant sent que des hommes libres par leur nature sont unis par leurs besoins réciproques. . L'esprit du commerce est celui de
la liberté, et le commerce ne peut fleurir qu’à l'ambre des loix... Celui de Zurich s'accrut avec les privilèges: qui se multiplioient tous les jours sous da douce administration des abbesses. L'Empereur Fréderic.IL mit enfin le sceau à sa liberté en confirmant tous: ses droits et en la déclarant
ville impériale et inaliénable.. | - Dans l'obscurité répandue.sur le. premier age de l'histoire l'on entie voit assez confusément la forme de. la république Zuriquoise: elle était gouvernée, selon l'opinion la. plus probable, par un conseil de tremte-stx personnes, choisies à-la vérité par le corps dé la bomrgpaisie, mais dont les places étoient perpétuelles et l'autorité à peu près souverains. Ls étoiént partagés en. trois ‘chambres, qui.se succédoient; .et chaque chamr bre se voyoit à la tête de l’état pendant quatre mois: de l'année. Dans les affuires difficilés elle s'associoit.les lumières de ses collègues, et dans celles qui sembloient intéresser la communauté entière elle: s'auterisuit par le suffrage d’un nombre considérable des bourgeois. Cette ariste cratie gouverna longtems avec ime justice et'une tranquillité qui fournit peu d’événemens à l’histoire; niaid enfin - ello: fut corrgrmpue par le vice de son institution.. ‘ Ces conseillers, abusant de leur pouvoir, sé crurent les inaîtres d’un peuple dont ils n’étoient que les ministres. Les graces ‘ et
136 INTRODUCTION A L'HISTOIRE GENBRALE
1335. et même la justice n’étoit que pour ceux dont les bassesses briguoient leur faveur et flattoient leur orgueil. Leur avarice et leur profusion épuisoient lé trésor public, et le peuple n’étoit instruit de leur infidélité que par les nouveaux impôts qu'elle exigeoit de lui. Il sentit le triste état auquel ses magistrats l’avoient réduit, et n'espéroit point un avenir plus heureux. L'esprit du conseil se perpétuoit dans tous ses membres, ét les Zuriquois, qui changeoient leurs tyrans trois fois par an, éprouvoient toujours la même tyrannie.
‘Un seul citoyen aspira à la gloire de libérateur de sa patrie; il s’appelloit Rodolphe Brun, nom consacré par la reconnoissance de la posté: rité. Sa naissance et son mérite lui avoit donné une place dans le conseil; mais sa prudence et peut-être sa vertu lui dicta des maximes très opposées à celles de ses collègues. Il prévit que cette puissance, fondée sur l'injustice, alloit bientôt s’écrouler,-et qu’en se déclarant le vengeur de leurs crimes il ne lui seroit pas difficile de s'élever sur leur chute au heu de la partager. Des mœurs populaires et upe réputation sans tâche prévenoient déjà. ges concitoyens en sa faveur, et il employait, pour gagner leur confiance, tous les arts de l'ambition qui shémilie. Il s'in-
| téressoit à toutes leurs affaires, écoutoit leurs plaintes aÿec une bonté
- attentive, s’attendrissoit sur leurs maux, leur rappelloit leurs droits.et le bonheur de leurs ancêtres, exagéroit la dureté du conseil, et ne leur lais-
soit d'espérance qu’en eux-mêmes. “Ami du peuple ét des loix, ‘j'ai souvent élevé,” leur disoit-il, “ ma foible voix contre l'oppression qu'on déguise ici sous le nom de justice. Mes efforts ont été inutiles à mes ci-
— toyens.et pernicieux à moi-même. J'ai tout à craindre de Pinimitié de
mes collègues. Je lai mérité pour avoir défendu un peuple qui ne sait
se défendre luimême.” Ses discours découvroient aux Zuriquois Je secret de leurs.forces.et de la foiblesse du conseil. Leur mépris pour ces maîtres qu’ils avoient si longtems révérés, s'augmentoit tous les. jours avec. leur admiration pour ce grand homme qui avoit ranimé leur courage. Guidés par ses avis, les citoyens refusèrent à la chambre qui entroit en office au commencement du mois de Mai, le serment de fidélité quélle.exigeoit d’eux. Avant que de reconnoître sn autorité, ils prétendownt qu'elle rendit un compte de sa dernière administration, ét de tois Jes. revenua publica qui lui étoient passés par leg mains; ils, déclanoient. bautement qui ‘ils. préparoient le meme examen pour les, deux
Poo . "autres
autres chambres, et qu'ils ne souffriroient plus les excés honteux qui ne
leur laissoient qu’un vain nom de république. Les conseillers, étonnés
d’une audace à laquelle ils étoient si peu accoutumés, essayèrent encore de se soutenir par la hauteur, et commencèrent, sans égard aux remontrances des bourgeois, à s'acquitter des fonctions de leurs emplois; mais la hauteur irrite toutes les fois qu'elle n’intimide point; leurs menaces de punir Brun et les autres conjurés ne servirent qu’à les convaincré de la nécessité où ils étoient de prendre un parti décisif. Ils le prirent enfin; la bourgeoisie s’assembla, courut aux armes, investit la maison de ville, dissipa, sans répandre de sang, le conseil qui y siégeoit, et anéantit dans un instant la vaine puissance de l’aristocratie. Les magistrats qui se sentoient les plus criminels se sauvèrent de la ville. Quelques-uns osèrent se confier à la justice ou à la clémence de leurs concitoyens. Ceux-ci n’étoient qu'au nombre de sept. Brun lui-même se trouvoit parmi eux, mais sa justification fut A chaque moment interrompue par les applaudissemens d’un peuple entier qui le nommoit son chef, son ami et son sauveur. En attendant la tranquillité nécessaire pour les soins importans d’une nouvelle législation, ce peuple lui remit l'administration souveraine de l’état Brun se chargea de ce fardeau glorieux avec une répugnance qu'il ne dissimuloit point. Il connoissoit la multitude et l'envie, et se hata de donner à sa puissance des bornes qui la rendissent moins odieuse et plus assurée.
" Peu de tems après, la bourgeoisie s'assembla pour donser son con-
sentement à un corps de loix qui établissoit une nouvelle république sur les ruines de l'ancien conseil. Treize conseillers représentoient encore la partie aristocratique de la constitution, mais leur emploi passager expiroit à la fin de six mois, et ne pouvoit se renouveller en leur faveur qu'après un pareil intervalle. Ils étoient tirés de la classe des nobles, auxquels on laissa l'honneur d’être le premier ordre de l’état, mais en associant à leurs privilèges la partie la plus riche et la plus considérée de la bourgeoisie. Quinze jours avant le changement du conseil, le Bourguemestre, déclaré chef de la république par ce nouveau règlement, étoit tenu à nommer les deux chevaliers et les quatre bourgeois qu’il estimoit le plus, et à consulter avec eux sur le choix des sénateurs. Leur puissance étoit balancée par celles des tribuns qui siégeoient avec eux, et qui par le nombre, la durée, et autorité ne différoient point des sénateurs eux-
YOL. III. | T , mêmes.
r38 INTRODUCTION A L HISTOIRE GENERALE
mêmes. Ces tribuns étoient à la fois l’organe et les protecteurs du peeple qui les élisoit. La bourgeoisie de Zurich fut partagée en treize tribus ou corps de métiers. Chaque tribu composoit une partie intégrante de l’état, elle avoit ses privilèges, ses revenus, ses assemblées, et son représentant dans le conseil souverain. Toutes les puissances de la république s’anéantissoient et se renouvelloient deux fois par an, à l'exception de l'autorité du Bourguemestre, qui étoit fixe et perpétuelle. IL étoit
chef du sénat, et son pouvoir s'étendoit également sur la guerre, les né-
gociations étrangères, la justice, et la police intérieure. Le serment de fidélité qu'il avoit droit d'exiger de tous les citoyens étoit regardé par les loix comme le premier des sermens. Les Zuriquois avoient cru qu'une ville mal-affermie dans sa liberté et pleine de mécontens demandoit un dictateur, et ils ne craignèrent point l'ambition d’un citoyen qui avoit acquis toute leur confiance. Rodolphe Brun fut nommé Bourguemestre par une acclamation générale, et gouverna vingt-quatre ans plus encore par sa considération personnelle que par la dignité de sa place. Mais ses successeurs, qui n’avoient que cette dignité, ne purent conserver des prérogatives aussi excessives, qui n’étoient plus nécessaires au salut de l’état et qui menacoient sa liberté. On partagea.bientét l’autorité en établissant deux bourguemestres, que se succédoient de la même manière que. les autres officiers de la république; ils furent dépouillés de la nomination du sénat, et l’on dispensa les citoyens du serment de fidélité. L’ésprit populaire, qui se fortifioit tous les jours, épargna aussi peu les privilèges de la noblesse que les droits du bourguemestre. Les tribus se plaignoient qu'un sénat trop peu nombreux ramenoit les tems de leur ancienne aristocratie. Elles voulurent régner; mais sensibles encore aux défauts d’une multitude qui ne sait ni délibérer ni agir, elles se contentèrent d'établir un conseil de deux cens personnes choisies dans toutes les tribus par les suffrages des bourgeois. Ils se reposèrent sur ce conseil, la créature et l’image du peuple, des soins d’une autorité qu'ils ne savoient exercer eux-mêmes. Ils lui confièrent le choix des bourguemestres et du sénat, et toute la puissance exécutrice: De la puissance législative ils n’exceptérent que les affüires qui intéressoient la religion, l'empire, et la confédération Helvétique, dont la -connoissanee étoit réservée aux assemblées générales du. peuple. Tous les grands traits de.cette constitution subsistent encore à Zurich, mais l'exception
| est
est oubliée ou abolie, et l’on doit regarder le conseil des deux cens comme le véritable souverain de la république,* qui fait la nuance entre les états populaires de la Suisse et ceux dont les sénats aristocratiques se renouvellent eux-mêmes par une succession qui ne dépend point du Choix de la communauté.
Le législateur de Zurich, après avoir donné ces loix, crut devoir obtenir la confirmation de tous ceux dont les droits étoient encore reconnus par les citoyens. L'Empereur (c’étoit toujours Louis de Bavière) approuva la forme de gouvernement qu'ils avoient établi. L’abbesse du couvent de Zurich les affranch it desa dépendance avec une facile bonté, qui ne lui laissa que le titre de prince, dont elle se pare avec complai-
sance dans le diplôme qui existe encore de cette transaction. Le cha- | pitre des chanomes suivit son exemple, et remit à la ville la plûpart. des.
anciens droits qui lui restoient encore, et qui n’étoient plus qu'un témoignage honteux de la première servitude des bourgeois. |
Occupés de cetté révolution, nous avons perdu de vue le sort des mauvais citoyens qui l’occasionnérent. On les jugea avec rigueur, mais leurs arrêts portent le caractère de la justice daris l'exactitude scruputeuse avec laquelle on y proportionne les punitions aux crimes. Les uns sont punis par les amendes. On impose aux autres un exil plus ou moins long; on flétrit le nom des plus coupables en interdisant à eux et à leurs en fans l'entrée des charges publiques. Quelques conseillers, qui préféroient uni repos assuré à une vengeance incertaine, se soumirent à leur sentence, reconnurent la nouvelle république, et s’étudièrent à mieux obéir qu'ils n’avoient commandé. Tous les autres se retirèrent auprès du Comte de Raperschwyl, qui se trouvoit par la situation de ses états ami très utile
* Les propositions générales sont rarement exactes par ba raison même qu'elles sont générales. J'ai taché de bien voir mon objet, mais cet objet assez vaste renferme dans ses détails mille exceptions que la uature de mon plan ne m’a point permis de suivre. C'est ainsi que je semble confondre les sénateurs et les tribuns de lg nouvelle constitution actuelle. Ceuxci, qui sont à la tête des représentans de chaque tribu, entrent au sénat par l'élection immédrate du peuple, pendant que les premiers, avec les bourguemestres et les autres magistrats, sent tires du nombre des deux cens par le choix même de ce conseil. Je me suis vu forcé à ne donner qu'une idée très légère de la classe des nobles, (en Allemand Constofil,) qui a perdue quelques-unes de ces prérogatives et qui en conserve plusieurs autres, J’ attends d’ailleurs de Vindulgence ou plutôt de Péquité des Suisses qu'ils n ‘oublient j jamais qu'étranger moi-même, j'écris principalement pour les étrangers. '
+. T Q on
- 140 INTRODUCTION A L HISTOIRE GÉNEBALE
ou ennemi dangereux des Zuriquois, dont la politique avoit eu soin-de inénager peu auparavant avec lui une alliance étroite. Mais ce prince, sorti de la maison d'Autriche, étoit trop sensible au plaisir daffoiblir une ville libre et puissante pour ne pas accueillir tant de ses. citoyens méoontens qui la déchiroient de leurs propres mains. Il leur accorda le chateau de Raperschwyl pour retraite, et leur permit de travailler à la ruine de leur patrie. Aussitôt que la nouvelle de leur révolte fut portée à Zurich; le sénat confisqua tous leurs biens, et leur dénonça un exil perpétuel. Irrité enfin par la mauvaise foi du comte et par la protection qu'il accordoit toujours à leurs sujets rebelles, il voulut l'en punir. Les citoyens, rassemblés sous la bannière de la ville, montèrent sur leurs bateaux, et voguèrent sur le lac de Zurich du côté de Raperschwyl. Les exilés joignirent leur désespoir au courage des habitans; les assaillans furent repoussés, et le Comte de Toggenbourg, qu'une querelle particulière avoit engagé à joindre ses armes à celles des Zuriquois, demeura prisonnier entre les mains des ennemis. Le Comte de Habsbourg assiégeoit alors la petite ville de Grynau située à l'extrémité du lac, et les Zuriquois s’avançcèrent jusques-là pour se venger sur sa personne de l’échec qu'ils avoient reçu devant sa capitale. L'entreprise fut heureuse ; le comte fut tué après un combat opiniâtre qui fit périr la plüpart des siens. Les Zuriquois rentrèrent dans leur ville contens et victorieux, mais leur. joie fut troublée par le triste sort de leur allié. Il fut la victime de la fureur de ceux de Raperschwyl, qui croyoient signaler leur amour pour leur prince,
en sacrifiant à ses manes ce prisonmier malheureux, qui fut coupé en mille
morceaux : la république de Zurich profita de la première terreur qu’inspirèrent ses succès pour détruire plusieurs châteaux qui lincommodoient, ‘et fit des alliances avec l’abbé et la ville de St. Gall, et les villes de Basle, de Schaffouse, et de Constance. Elle réussit aussi à attirer dans son parti un grand nombre de maisons des chevaliers de Rhodes, aujourd'hui de Malte, dont la foi et la valeur ont été les mêmes dans tous les siècles. Zurich jouit d’une assez grande tranquillité pendant l’enfance du jeune Comte de Habsbourg; fils de celui qui avoit été tué au combat de Grynau ; mais sa jeunesse fut empoisonnée sans peine par les conseils intéressés des exilés qui lui répétoient toujours qu’il avoit à la fois son père et sa gloire à venger. Trop foible cependant pour prendre les armes, il choisit une vengeance lâche et perfide. Les exilés avoient toujours entretenu
4retenu des intelligences secrettes dans leur ancienne patrie. Toutes les républiques ferment des mécontens à qui les magistrats sont odieux, des coupablés qui craignent les loix, des hommes ruinés qui n’espérent que dans la confusion générale, et des esprits ambitieux qui travaillent à fonder leur grandeur sur cette confusion. Ils se réunirent tous par les intrigues des. exilés, se dévouèrent à leurs intérêts, et promirent de les ramener dans Zurich embrasé et inondé du sang de tous les partisans du bourguemestre et du sénat. Huit cens soldats du comte se glissèrent dans la ville à la faveur de leurs déguisemens et se dispersèrent dans les .maisons de leurs partisans. Une cavalerie choisie s'approchoit de toutes des portes, pendant que plusieurs chaloupes armées se préparoient à entrer ‘dans le port ala faveur de la nuit. Le Comte de Habsbourg avoit communiqué ses desseins à un grand nombre de gentilshommes qui ne rougirent point d'être les complices des assassins. Il gardoit encore quelques dehors de bienséance avec les citoyens de Zurich, et l'on ne fut paint surpris de le voir arriver dans la ville avec une suite très nombreuse:de no-
bles et de militaires. Quelques-uns des exilés eurent la hardiesse de le
suivre, le sénat ne voulut pas les voir, et le peuple s'imagina qu'ils ve- -
noient pour faire leur soumission et pour recevoir la grace que leur protecteur avoit:tant de ‘fois sollicitée pour eux. Le complot se tramoit ‘avec un secret qui déroboit aux yeux vigilans du bourguemestre les manœuvres des conjurés, dont aucun.ne fut ébranlé ni par la crainte ni par les remords. Un jeune garçon fut le sauveur de l’état. Le hasard lui fit entendre les discours de quelques soldats du Comte de Habsbourg, qui se communiquoient mutuellement les ordres qu’ils avoient reçus de prendre les armes à une heure après minuit, de s'emparer de la maison de ville et de massacrer Rodolphe Brun et toute sa faction. Il apprit jusqu’au mot de ralliement qui servoit à distinguer les séditieux.. Déjà J’heure approche, le tems presse, et le danger croit à chaque mstant. Ce j jeune homme court chez le bourguemestre, le fait lever, et lui apprend que dans peu de momens, la liberté et les amis de la liberté vont périr. Brun prend son parti-avec ce courage tranquille qui voit le danger et ne s’en étonne point. I] change d'habit avec son valet, traverse ‘les flots séditieux, qui remplissent déjà les rues et qui n’atteudent que le signal du carnage, perce jusqu'à l'hôtel de ville, s'enfermé dans le clocher, et sonne le tocain. : Réveillés par ce bruit terri ble, les citoyens ; | . effray és
2é Fevrier.
2 Mars.
effrayés s’arment, sortent de leurs maisons, et volent au secours de leur chef qui se-défendoit dans la maison de ville, dont les conjurés travail loient à enfoncer les portes. , L'allarme se répandit dans tous les quartiers de la ville, -et l’on combattoit dans les ténèbres de la nuit, sans trop connoitre son danger ni ses ennemis. Les bouchers terrassoient avec leurs grandes haches tout ce qui se présentoit devant eux. Les prétres de la. cathédrale mterrompirent l'office pour courir au secours de la patrie avec les armes qu'ils trouvèrent dans la sacristie. : Bientôt ta voix du bourguemestre fit connoître aux citoyens les objets de leur juste terreur. Mille flambeaux s’allumoient dans toutes les rues, les conjurés furent accablés du haut des maisons d'une gréle de pierres et de traits. Le jour parut enfin et découvrit le spectacle affreux du carnage d’un combat nocturne. Mais les Zuriquois victorieux virent avec transport leurs ennemis étendus à leurs pieds, le petit nombre qui restoit encore, chargé de fers les campagnes remplies d'une cavalerie qui fuyoit avec précipitation, et le lac couvert des débris des bateaux qui s'étoient brisés dans la confusion de leur retraite. Les corps morts des conjurés demeurèrent sans sépulture,
abandonnés à la fureur et aux insultes de la populace. Les prisonniers
ne furent épargnés que pour éprouver le supplice qu'ils avoient si bien mérité. . Dix-sept d’entre eux furent exposés sur la roue devant leurs maisons; dix-huit furent décapités devant l'hôtel de ville. Le Comte de Toggenbourg avoit péri dans le lac. Le Baron de Maringen et un Seigneur de Landenberg furent tués les armes à la main. Le Comte de Habsbourg lui-même avec le Baron de Bonstetten étoient du nombre des prisonniers, mais on respecta encore en eux la naissance qu'ils avoient déshonorée, et l'on se contenta de les garder étroitement.
Le Bourguemestre Brun ne laissa point refroidir lindignation publique. Il profita de sa première fureur pour conduire la bannière de Zurich devant la ville de Raperschwyl, dont le voisinage lui avoit toujours été incommode. Les Zuriquois la prirent par capitulation, détruisirent ses murs et sa citadelle, dévastèrent toutes les terres du Comte de Habsbourg, et obligèrent tous ses sujets à leur prêter serment de fidélité.
Des succès aussi rapides élevèrent la gloire de Zurich: le peuple, qui
passe avec tant de facilité de la consternation à la fierté, fut ébloui de
cette gloire, pendant que son sage magistrat n’en voyoit que les périls. II savoit que le sang ou l'intérêt urtissoient le Comte de Habsbourg à la | maison
maison: d'Autriche et à toute la noblesse Helvétique. Pour soutenir le 1s6e. choc de tant d'ennemis, que l’indignation, la honte, et la jalousie alloient armer contre sa patrie, il lui cherche un nouveau rempart. La foi et la valeur des Suisses lui étotent connues; pour les intéresser en sa faveur, il proposa aux quatre cantons de recevoir Zurich dans leur confédération perpétuelle. Les Suisses eurent la sage hardiesse de mépriser le danger actuel et de le sacrifier aux avantages futurs et à l'honneur que leur promettoit une pareille alliance. Ils l’acceptèrent sans hésiter, et pour témoigner leur respect à la première ville de l’Helvétie, ils lui accordérent cette primauté dont elle jouit encore dans la confédération.
Le fond de cette alliance est le même que dans les traités précédens, 1551. mais on sappercoit que les liens de l'amitié se relachent en s'étendant. Au lieu d’une.obligation simple de marcher avec toutes ses forces à la ‘première réquisition d’un allié, une diette générale doit juger de l’objet, du peril, et du secours qu'il exige, et le canton qui à recu les avantages de ce secours doit fournir aux frais de l'expédition. Les alliés ne se dépouillent point du droit de prendre des engagemens avec les puissances étrangères; mais ils jurent que ces engagemens n'auront jamais rien de contraire. à ceux qu’ils viennent de contracter. Les quatre cantons, attachés à leurs premiers nœuds, déclarent qu’ils auront toujours la préférence sur cette alliance plus récente et moins étroite.* Elle porte cependant les caractères sacrés d’une union intime, égale et perpétuelle, qui distingue la Confédération Helvétique de tous les autres traités, tristes monumens de l'ambition et de la perfidie de l’homme.
. Les cramtes des Zuriquois n'avoient point été sans fondement. Le Duc d'Autriche se déclara leur ennemi ; c’étoit Albert, surnommé le Bor teux, seul fils qui restoit encore de l'Empereur Albert. Etranger à la Suisse, qu'il ne visitoit que très rarement, 11 méconnut, aussi bien que les autres princes de sa. maison, la force et la faiblesse de ses états éloignés. L} témoigna son indignation de l'attentat que les Zuriquois avoient osé
* C'est dans ce traité qu’il faut chercher la première idée de ce qu'on a ensuite nommé V. Tschodi, ad droit Helvétique, auquel chaque canton et chaque individu étoit tenu à soumettre ses différens, he. rés Les deux partis nommoient quatre arbitres tirés du corps Helvétique. Ces juges assermentés Contedéraion prononçoient leur arrêt. S'ils se trouvoient partagés ils choisissoient un sur-arbitre qui n’avoit tom. i. Di 262. que le droit d’opter entre les deux avis. Lorsque la patrie des arbitres s’y trouvoit intéressée,
on avoit la précaution de les dispenser du serment de fidelité qu'ils.lui avoient prêté: commettre ;
commettre; il réclama hautement la personne et les droits du Comte de Habsbourg, son parent et son vassal, et il exigea encore qu'après lui
avoir rendu la liberté, ils expiassent, par une amende considérable, les — outrages qu’il avoit soufferts. Les Zuriquois représentèrent vainement qu'ils avoiertt suivi la première des loix; qu'ils n'étoient coupables que
d’avoir détourné le glaive de l’assassin ; et que le Comte de Habsbourg,
cet assassin, leur devoit la vie qu’il avoit mérité de perdre. On leur répondit quil falloit choisir de la soumission ou de la guerre. Ils choisirent la-guerre, et se préparèrent à la soutenir. Les Suisses, leurs nou-' veaux alliés, leur envoyèrent un secours de quinze cens hommes qui ne démentirent point la gloire de la nation. D’un autre côté, la noblesse Helvétique, qui se prétoit avec une sorte d'enthousiasme au ressentiment
‘de leur duc, le mit bientôt en état de lever une armée nombreuse et de
marcher en personne contre la ville de Zurich. .
Ce fut dans cette guerre que le Duc Albert assiégea deux fois cette capitale. C’est ainsi du moins que les historiens de la nation ont désigné des opérations militaires qui ressemblent assez peu à nos sièges. L'armée Autrichienne s’approchoit de la place pour l’investir, ceux qui cherchoient à signaler leur bravoure s’avançoient jusqu’aux portes pour défier les habitans au combat. Les Zuriquois, tranquilles sur leur foibles rem-
parts, rioient des efforts impuissans d’un ennemi destitué de tout ce que
l'art a inventé pour les attaquer. Quelquefois irrités de leurs insultes ils y répondoient avec audace. Ils ouvroient les portes pour inviter l’approche des Autrichiens, et la prévenoient par des sorties fréquentes, qui ne produisoient que des combats sanglans et inutiles, Le courage de cette noblesse indépendante s'animoit dans le péril et cédoit assez facilement aux difficultés. Elle se dégoûtoit bientôt d’un siège qui ne lui annonçoit que l'ennui et la fatigue, se retirott et entraînoit dans sa retraite le Duc d'Autriche, dont les forces principales consistoient dans le service volontaire de ses vassaux. Ce duc, trop foible pour vaincre, étoit néanmoins assez fort pour nuire. Les habitans de cette triste contrée distinguoient leur marche et leur retraite par leurs villages embrasés,
Jeurs moissons enlevées, leurs vignes arrachées, et par les cris des mal-
heureux qui éprouvoient la fureur du soldat livré Alui-méme. Le Duc Albert avoit amené de l'Autriche quinze cens Hongrois, dont la férocité naturelle ignoroit également les loix de la discipline et celles de l’huma-
nité.
nité. Je ne m'appesanteraf point sur le détail de ces horreurs qui effrayent sans instruire.. L'objet de l’histoire, c'est l’homme: on doit l’étu-
dier jusques dans”les excès ‘qui déshonorent sa nature; mais ces excès
renouvellés dans tous les siècles nous ont déjà depuis longtems appris combien il est foible et méchant.
Les Zuriquois souffroient beaucoup d'un ennemi qui poussoit ses ravages jusqu'aux pieds de leurs murs, mais ils goûtèrent quelquefois le triste plaisir d’une vengeance qui ne s'exerçoit à la vérité que sur les sujets innocens d’un prince coupable envers eux. Dans une de ces courses que fit le bourguemestre à la tête de 1200 hommes, il brûla les bains de Bade et dévasta tout le pays des environs. Chargé du butin, ‘il avoit repris le chemin de Zurich lorsqu'il s’engagea dans le défilé de Tatwyl sans avoir reconnu les “hauteurs qui le dominoient. Elles étoient occupées par les Autrichiens, qui l’attaquèrent dans le même instant de tous côtés avec une confiance et une impétuosité qui sembloient annoncer et assurer la victoire. Rodolphe Brun fit voir dans cette occasion, qu’il y a des momens de surprise et de terreur dans lesquels l'âme la plus ferme est trahie par les sens. Il oublia le dépôt important que lui avoit confié la patrie, et pour se dérober à un péril incertain il se condamna à l'infamie qui poursuit toujours la lâcheté. Les Zuriquois, découragés par la fuite de leur chef, se crurent perdus. Ils l’étoient en effet, si son . Lieutenant, Roger de Mannes, n’eut rétabli l’ordre et la confiance par un artifice heureux. “La grande bannière de la république,” s’écria-t-il, .“s’avance pour nous dégager. Notre bourguemestre nous a quitté pour
précipiter sa marche. Mais si vous m’en croyez, notre salut et la gloire de
cette journée ne seront l'ouvrage que de nos mains.” Aussitôt il vole par .tous les rangs, il donne au bataillon Zuriquois la forme serrée et pointue d’un coin, pousse les Autrichiens, ébranlés d’un effort aussi imprévu, les
enfonce et se fait un chemin sanglant pour sortir du défilé. Le combat
recommença dans la plaine avec une nouvelle opiniâtreté, mais avec plus d'égalité, lorsqu’une circonstance heureuse seconda la valeur-des Suisses. Une petite troupe de cent cinquante homnies parut tout à coup et donne sur le flanc des Autrichiens. L’'imagination trompée fit voir aux deux
partis la grande armée de Zurich, dont cette troupe ne formoit que
Pavant-garde. Les Autrichiens cédèrent le champ de bataille qu'ils
. avoient.si bien disputé. Sept cens morts y. demeurèrenit, et’ les vaig-
VOL, II. y queurs
queurs recueillirent soixante-cinq casques couronnés, avec les bannières de Bremgarten, Mellingen, &c. Roger de Mannes rentra dans Zurich parmi les acclamations des citoyens qui apprirent en même tems son danger.et sa victoire.
Au milieu de la joie publique le malheureux bourguemestre, caché dans une maison de campagne, fuyoit la lumière et les hommes. Mais
- la reconnoissance de.ses compatriotes leur fit oublier une faute que les
peuples guerriers ne savent pardonner. Toute la bourgeoisie, assemblée sous la bannière, alla le chercher avec une compassion respectueuse, et le ramena dans une ville qu’il avoit sauvé deux fois. On le remercia de n'avoir pas exposé l'état en sa personne. La politique des Zuriquois, remplie de justice et d’humanité, pardonna sa foiblesse à ses services, et lui conserva l’estrme publique dont il avait besoin pour réparer cette foiblesse, et pour être toujours utile à la république.
Les combats les plus célèbres sont bientôt oubliés, ce sont de petits traits qui se confondent avec mille traits semblables dans le grand tableau des misères humaines. Mais on ne doit point oublier que de la confusion de.cette guerre sortirent deux états libres qui furent ajoutés à la confédération Helvétique par les victoires.et par la modération des Suisses.
Le pays de Glaris a de grands rapports avec les cantons de Schwits et
d'Uri, dont 11 n’est séparé que par de hautes mantagnes. Le ciel.:et la
terre sont les mêmes; .et l’on sait assez combien. l’homme «st esclave: di
qalimat. Dans le tems-quella ‘Haute Allemagne n’étoit quinn vaste désert
parsemé d'un. petit: nombre de bourgset.de villages, un de ses ducs donna
le territoire de ‘Glaris avec tous ‘ses serfs à St, Fridelin, et ce moine
transporta ce présent assez peu considérable aux religieuses de Seckin, gen: sur le Rhin, dont il étoit le directeur. Les ahbesses ne firent jamais sentir à leurs nouveaux sujets le poids de :la servitude. Elles ne:se.réservèrcnt que la:haute justice et des redevances assez modiques. - La :k: berté de Glaris se formoit entre :leurs mains, :et.ses habitans établirent, sous la protection de l'abbaye, une république populaire. Nous avons
déjà vu que ces bons .paysans, contens d’une liberté obscure, avoient obtenu de leur souverame la promesse de.ne les jamais-aliéner, et qu'au
mépris de ses sermens elle:les.céda:aux ducs d'Autriehe, en nommant ces
-prynces avocats héréditaires ou protecteurs de l’abbaye. dans de pays .de
Glaris.
. DE LA REPUBLIQUE DES SUISSES. : | t47
Glaris. Les citoyens, qui préféroient l’exil aux fers, se retirérent les uns 1551. à Zurich, les autres dans les cantons populaires. L'on arracha à ceux qui restèrent dans le pays un serment de fidélité qu'ils ne violèrent jamais, et la maison d’Autriche trouvoit parmi eux le secours utile d’une infanterie impénétrable.* Cette maison paya leurs services avec la reconnoissance ordinaire des princes:—le mépris, l'oppression et les injustices. Les impôts et les corvées se multiplièrent. L'on enleva aux habitans le choix de leur premier magistrat qui fut remplacé par un governeur étranger. Le feu qui prit au dépôt des archives avoit détruit un grand nombre des anciens diplômes sur lesquels se fondoit la liberté de Glaris. Ses nouveaux maîtres leur refusèrent la permission qu'ils sollicitoient de les faire rétablir, et ne cachèrent plus le dessein qu’ils avoient formé d’éteindre jusqu’à la mémoire de leurs anciens privilèges. Leurs voisins les Suisses, instrutts de l'esclavage sous lequel ils gémissoient, prirent la résolution daffoiblir leur ennemi; en lui enlevant des sujets qu'il n’étoit pas digne de gouverner. Ils entrèrent dans le pays de Glaris avec des forces assez considérables, Les officiers du duc s’enfuirent à leur approche, le peuple vint au devant de ses libérateurs, renonça aux nœuds qu’avoit brisé la tyrannie, et prêta avec transport le serment de fidélité qu'on exigeoit de lui au nom des quatre premiers cantons. Assurés ‘de jeur obéissance, les Suisses ne commandèrent aux. vaincus que de re. prendre leur Liberté et de la mériter. Bientôt ils les élevèrent au rang de leurs alliés par un traité, qui fit de Glaris 1in des cantons du corps Helvétique. On reconnoit cependant dans ce traité, des conditions inégales qui ne furent dictées que par une juste crainte des partisans cachés de la maison d'Autriche, et qui disparurent dès que cette crainte ne subsistoit plus. Les quatre cantons se réservent l'interprétation de toutes les dif ficultés, et s’attribuent jusqu’au pouvoir de changer par leur consentement unanime les articles de cette alliance. Ils dépouillent le caxiton de Garis du-droit de prendre des engagemens avec les puissances étrangères,
* En 1830 le Duc Othon assiégeoit la ville de Colmar. en | Alsace. Voici les paroles d’un Chron. Joan. historien contemporain : ‘ Rex Bohemiæ pertransiens per circuitum castrorum Ducis, et per- Voroduran. Pveniens ad aciem virorum de Glarus, vidensque illorum instrumenta bellica, et vasa interfectionis ditta Gesa, in vulgari Helnbarton ; admirans ait, O quam terribilis est aspectus istius fabei, cur suis instrementis horribilibus et non modicum metuendis !”
U2 . mais
mais ils assujettissent ce canton à toutes les obligations qu’ils trouveront à propos de contracter eux-mêmes. On retrouve dans ce traité I’ exception de tous les droits de la maison d'Autriche, et I’ exception plus sincère des services que le pays devoit à l'abbaye de Seckingen et dont il se racheta enfin quelques années après. | Enhardis par ce premier succès, les Suisses ne songèrent qu’à pousser leurs avantages contre un ennemi qui ne savoit supporter ni la paix ni la guerre, Ils s’avançèrent dans le territoire de Zug et mirent le siège devant cette ville, dont la situation et la force l’avoient rendue une place d'armes très importante qui menaçoit la frontière des Suisses, et qui ne leur laissoit qu'une communication assez difficile avec leurs nouveaux alliés de Zurich. Le pays de Zug est une plaine favorisée par la nature, mais il n’avoit jamais connu les douceurs de la liberté. Ce patrimoine des anciens comtes de Lentzbourg étoit entré dans la maison d’Autricheavec la succession des corhtes de Kybourg ; et le peuple, soumis au joug, respectoit ses princes par devoir et par habitude. La patience et le dévouement qui font l’héroisme de la servitude lui tenoient lieu de amour d’une patrie qui n’existoit point pour lui. Rempli de cet esprit, il résista avec courage aux Suisses et supporta sans murmures tous les maux d’un siège opiniâtre. Lorsque les habitans se virent enfin prêts à succomber aux efforts des assiégeans, ils leur demandèrent une trève de trois jours pour instruire leur souverain de leur danger. Le Duc Albert se promenoit dans les cloîtres de Konigsfeld lorsque les députés de Zug l'abordèrent. Au lieu de l'accueil qu'il devoit à de pareils sujets, ‘il se plaisoit à leur marquer un mépris qui ne déshonoroit que lui-même. Il écouta leurs plaintes d’un air distrait, les interrompit pour donner des ordres à ses fauconniers, et leur dit, avec une indifférence hautaine, qu'ils, n’avoient qu’à se rendre, et qu’il sauroit bien les reprendre. Les oitoyens de Zug ne profitèrent qu’à regret des droits que leur prince leur avoit rendus: mais il fallut céder à la nécessité et traiter avec les Suisses, qui leur proposèrent de signer, au lieu d'une capitulation humiliante, une alliance perpétuelle. La modération de cette république naissante n'étoit point encore corrompue par le goût des conquêtes; éclairée sur ses vrais intérêts, elle préféra l'amitié d’un peuple brave et libre au triste soin de garder des esclaves ; Zug devint un nouveau canton du corps Helvétique.
Helvétrque. Les peuples de son territoire établirent un gouvernement populaire, que l’union du bourg prineipal tempéra d’un mélange d’aristocratie, qui laissoit dans sa constitution le germe de la discorde civile. J’ai rassemblé les traits principaux d’une guerre qui fut plus d’une fois suspendue par les négociations et interrompue par les trèves. Albert se voyoit dépouiller de ses états héréditaires par les Suisses ; pendant que Zurich opposoit toujours à sa fureur un rempart impénétrable: Ce prince foible et inquiet traitoit avec un ennemi qu'il ne savoit vaincre, violoit les traités qu’il venoit de signer, et achetoit la guerre et la paix aux dépens de sa gloire. J’entrevois dans une de ces négociations une
scène assez singulière mais que les historiens ont mal su développer. Le —
duc d'Autriche et les Suisses ne pouvant pas s’accorder au sujet de leurs prétentions mutuelles convinrent de s’en rapporter au jugement des arbitres. Agnès, Reine de Hongrie, sœur du Duc d'Autriche et fille de l'Empereur Albert premier, fut choisie pour décider entre sa famille et une nation ennemie. Cet honneur fut déféré à quarante ans de retraite et à sa réputation de sainteté ; mais elle montra par sa conduite que cette sainteté n'avoit rien de commun avec la justice. Les intérêts de son frère dictèrent la sentence qui lui accorda tout ce qu’il avoit demandé et qui exigea des Zuriquois seize de leurs premiers citoyens pour lui ré
' pondre de l'exécution du traité. La confiance excessive des Suisses te
paroît aujourd’hui qu’une imprudence assez ridicule, mais ce ridicule est celui d’un peuple qui croit à la vertu dans un siécle corrompu. Ils se préparoient à remplir les conditions dures et injustes qu’on leur avoit imposées, lorsque le Duc se rappella que, par un oubli des plus étranges, l'article Ie plus essentiel avoit été négligé, et qu'on n’avoit rien stipulé en faveur du Comte de Habsbourg pour qui l’on avoit entrepris la guerre. Furieux de ce que les Suisses lui refusoient la liberté de son parent, il reprit les armes, et renonça, par sa perfidié, à tous les avantages qu'il trouvoit dans la sentence arbitrale, Bientôt il fallut négocier de nouveau; un arbitre moins intéressé pronogça un arrêt plus impartial: c’étoit Louis, Margrave de Brandenbourg, et fils du feu Empereur Louis de Bavière, Il rendit la liberté au Comte de Habsbouïg sans rançon, mais aussi sans dédommagement ; il confirma toutes les alliances des
Buisses, mais il n’affranchit point les sujets de la maison d’Autriche de
l'obéissance
| l'béissancé à teur souverain. Il devoit prévoir, et sans doute il prévoyoit,
que les deux partis né g’accorderdient jamais sur l'interprétation des derniers articles qui sémblént sé contredire. Lé sort de Zug et dé Glaris devint une source dé difficultés qui se términèrént bientôt par une fouvelle guerre.
Toutes ces tentatives inutiles d'Albert lui apptirent enfin qu'il étoit trop foible pour réussir dans uné entreprise qu'il ne pouvoit ni èxécuter ni abandonner. Il s’adressa à l'Empereur, lui représente le danger de ces alliances particulitres qui se formoient dans le sein de Pempire sans le consentèment de son chef, et lui fit entrevoir avec terreur, cette indépendänce féroce qui s’étoit formée dans lés montagnes de la Suisse, qui déscéndoit déjà dans la plaine, et qui s’insinuoïit avec impunité dans toutes les provitices de l'Allemagne. Cet Empéreur rétoit plus Louis de Bavitre. Charlés, Roi de Bohème et petit-fils de Henri VII. occupoit depuis six ais un trône qu’il devoit à ses profusions et À la faveur des prêtres. Il avoit acheté cette faveur par des bassesses qui avilirent Sd dignité, et la comparaison de son caractère timide et artificieux avet la franchise intrépide de son prédécesseur l’exposa au mépris des peuples. La postérité réconnoît qu'avec un ésprit éclairé il avoit l'âme petite et foible. 11 Écouta avec trop de coniplaisance les plaintes du Duc d’Autriche, partit du fond de la Bohème, et se rendit à Zurich dans le dessein de briser les nœuds d’üne confédération qu’il voyoit d’un œil d’inquiétude et de jalousie. Mais avant que de se déclarer l'ennemi ouvert des Suisses il commenga par des moyens plus assortis à son caractère. II se para de l'impartialité d’un Médidteur qui ne cherchoit qu’à terminer une guerre si fiineste aux provinces de la Haute Allemagne, et proposa aux Suisses de soumettre à sa décisron tous leurs différens avec l'Autriche. Ce'peuple, à qui tes artifices de son ennemi âvoient enfin inspiré la défiance, pénétrà Sans peine les desseins de l'Empereur, qui ne les avoit pas assez bien dissimulés. Ils lui répondirent avec une fermeté réspectueuse “ qu'ils consentoient à le rendre juge de cette triste et longue querelle, mais qu'ils exceptoient la question de leurs alliances. Que ces
älliances, justifiéés par leurs privilèges et par les loix de l’Empire, étoient
le fondement de leur sûreté et de leur liberté, et qu'ils n’exposeroient jamais au jugetnent des hommes ces nœuds chers et indissolubles qui ne pouvoient
pouvoient déplaire qu’à leurs ennémis et ceux de la justice.” Les insi-
auations de l'Empereur ni ses menaces ne. purent jamais les faire départir
de cette réponse.
Une résistance aussi opiniâtre irrita enfin l’orgueil de l'empereur. Il voulut parler en vainqueur aux peuples qui avoient refusé de l'écouter comme juge et comme médiateur. Le Duc d'Autriche, charmé d’une résolution aussi conforme à ses intérêts, se préparoit à joindre les drapeaux de Charles avec toutes les forces de sa maison. L'on voyait sous
les mêmes drapeaux les troupes Bohémiennes qui suivojent leur roi, et |
les corps auxiliaires que les princes et les villes libres de ’'empire ne pauvoient refuser à la réquisition de leur chief. L’exagération a parte cette armée formidable jusqu’au nombre de cent mille hommes, mais les historiens les plus exacts nous assurent qu’elle étpit composée de quatre mille cavaliers et de quarante mille fantassins. Elle s’approcha de Zurich et investit fa ville par deux camps séparés, dont l’un fut composé des troupes des princes et l’autre de celles des villes. Les Zuriquois, étonnés de voir fondre sur eux toutes les forces de l’Allemagne avec L'empereur À leur tête, ne songèrent cependant qu'à se défendre avec fermeté. Le bourguemestre encouragea, par sa conduite et par ses discours, un.peuple aguerri qui combattoit pour sa liberté et poyr ses foyers. Quinze cens Suisses augmentèrent cette petite troupe qui se croyoit invincible. Brun profita de cet enthousiasme, fit ouvrir toutes les portes, et se campa fièrement sous les remparts à la vye d’un ennemi étonné de son audace, qui n'étoit point une imprudence téméraire. Il savoit que cette armée nombreuse cachoit dans son sein le principe de sa foiblesse . et de sa destruction ; qu’elle étoit sans union.et sans obéissance, et que ce souverain de la Chrétienté ne. tratnoit à sa suite tant de princes puissans que.pour éprouver à. chaque instant leur discorde.et leur indgcilité. L'événement ne trompa pas Jes espérances de ce sage magistrat, Le -poiat d'honneur, ce principe utile et dangereux, qui sacrifie intérêt général à la gloire de l'individu, fit naître une mésintelligence entre les nations. différentes de l'armée de l'empire, qui se disputojent l’honneyr et le danger de la première attaque. Les Bohémiens demandaient à se sigoaler sous les. yeux de leur prince ; l'Evêque de Constance déclaroit au nom, des Suabes qu’ils ne .céderoient jamais le privilège que Charle-
magne avoit accordé à leurs ayeux. Les Autrichiens insistoient que.
c'étoit
c'étoit à eux de venger leurs injures et celles de leur souverain. L’assaut ne se donna point et Zurich fut sauvé. Les troupes des villes ne firent
de leur côté que des efforts assez foibles. La vue de l'étendard de l'em-
-pire, que Je bourguemestre avoit arboré sur les murs, les fit rougir de la ‘lâche complaisance avec laquelle-elles avoient suivi les drapeaux d’une
foule de princes, ennemis de la liberté et de toute ville impériale. Elles ge retirèrent malgré les remontrances de l'Empereur et du Duc d’Au-
«triche. . L'Empereur lui-même suivit bientôt leur exemple ;. it reprit Je
chemin de la Bohème, et laissa sans gloire une entreprise sur laquelle l'Allemagne avoit les yeux ouverts. Le Duc Albert s’opiniâtra encore,
“mais ses efforts impuissans ne servirent qu’à redoubler sa honte.
Charles sentit bientôt qu’il avoit déshonoré la majesté impériale par une
démarche assez contraire à ses vrais intérêts. Peu content de-lui-méme,
il cherchoit à hair le Duc d'Autriche, l’auteur de sa faute et de son re-
-pentir. L'ancienne jalousie de leurs deux maisons s’aigrissoit par leurs reproches mutuels, et la haine ne succède que trop facilement à la vaine . amitié des grands. L’Empereur, mécontent d'Albert, vit d’un ceil moins “sévère cette confédération ennemie de l'Autriche. Il s’offrit de nouveau
pour médiateur avec une sincérité qui persuada aux Suisses de lui rendre
‘une partie de leur confiance. Mais ce prince, ami timide et ennemi peu ‘redoutable, ménagea toujours le Duc d’Autriche qu'il n’aimoit plus, et n’osa jamais prononcer l'arrêt clair et définitif qu'on lui demandoit. Toutes
ses sentences portoient le caractère de la foiblesse et de l'obscurité, et la
variété d’interprétations dont elles étoient susceptibles sembloit faite pour éterniser les négociations et la discorde. Les ministres Autrichiens mi. rent dans ces négociations toute la subtilité qu'on nomme prudence dans “les cours ; mais leurs arts insidieux se brisèrent contre la franchise ferme -et simple des Suisses. Je n’engagerai point mon lecteur dans les sombres : labyrinthes d’une politique inutile ; il lui suffira de savoir qu’Albert, ac-
cablé d’age et d’infirmité, quitta enfin les rênes du gouvernement, et que
ses deux fils Rodolphe et Léopold, qui avoient moins de préjugés à vain- ere que leur père, conclurent avec Jes cantons une trève de onze ans qui fut renouvellée plusieurs fois dans la suite. Zug et Glaris y conservent
leur alliance avec le corps Helvétique, sans renoncer aux services qu'ils doivent à la maison d'Autriche, et cette maison pourra nommer parmi les
: citoyens le premier magistrat du pays. Ces deux républiques avoient
brisé
brisé leurs fers ; mais il leur restoit encore des nœuds qui ne furent déliés ‘que par les mains de la victoire. - .
I} y avoit longtenis. que les Bernois connoissoient les Suisses, et qu'ils sentoient tout le prix de leur amitié, mais ce ne fut qu’au milieu.de cette
guerre qu’ils recherchèrent leur alliance: elle fut préparée par un évé.
nement qui n’annonçoit que la discorde. Quelques paysans, sujets des Bernois, se plaignirent de‘leurs injustices, et sollicitèrent la protection de leurs voisins du canton d’Underwald, un .appui que la générosité plutôt que la politique leur accorda assez facilement. Les Bernois marchérent en force pour réduire ces peuples révoltés, et les trouvèrent campés aux environs du lac de Brientz avec un secours assez considérable qu’ils avoient reçu du. pays d’Underwald. Après un combat opiniâtre l'avantage se déclara en faveur de ceux de Berne; les rebelles se soumirent, les Suisses se retirèrent dans leurs montagnes, et portèrent leurs plaintes devant la diette générale de leurs compatriotes des trois premiers cantons. Les Bernois parurent dans cette assemblée. Ils parlèrent en vainqueurs, mais en vainqueurs qui ne cherchoient que la paix et la justice. Leur ton de raison et de franchise désarma le courroux des Suisses: “ Ils ne rougirent
point de rappeller toutes les obligations qu'ils leur avoient, et ne refusèrent point de prendre pour médiateur et pour juge un peuple dont ils :
connoissoient l'équité.” Les. esprits se rapprochérent, on vit renaître
l'amitié et la confiance. L’on avoit commencé par les plaintes, on finit
par une alliance étroite et perpétuelle qui associe Berne à la confédération Helvétique. Je ne rappellerai pomt les conditions de ce traité, il ne différoit des premiers engagemens des Suisses que par une circonstance qui fut dictée par l'éloignement des lieux; c'est la solde d’un sous par jour que les confédérés promettoient aux troupes de leurs alliés dont ils
-demanderoient le secours.. Les Bernois ne contractent cette alliance qu’avec les trois premiers cantons, mais ces cantons deviennent un point de réunion qui joint les intéréts de Berne a ceux de Lucerne et de Zu-.
nch ; ils s'engagent les uns et les autres à se fournir des secours mutuels sur la réquisition de leurs amis communs. L’exécution de ce dernier article fut néanmoins suspendue, et la bannière de Berne suivit à regret les
drapeaux de l'Empereur et de l’Autriche jusques sous les murs de Zurich.
L'alliance des Bernois ajouta un grand poids à la confédération, dont les racines profondes s’étendoient depuis le lac de Constance jusqu'à celui VOL. III. | x de
154 INTRODUCTION A L'MESYOIRE GENERALE
de Neufchâtel, et qui se trouvoit composée de cing communautés popalaires et de trois villes des plus considérables de PHelvétie. Celle de Berme étoit déjà la plus puissante des trois; mais cette puissance bomée et mal-assurée n’annoncoit qurassez foiblement sa grandeur future. Elle ne consistoit alors que dans une bourgeoisie aguerne plutôt que nombreuse, dans la possession des deux petites villes d’Arberg et de Lauppen, et dans les services auxquels les paysans de Hasli et du Bas Sibental, avec leur Seigneur le Baron de Wesssembourg, s’étoient obligés envers eux. Mais elle avoit droit de tout espérer de la sagesse de ses magistrats et de l'esprit de son peuple. L'amour de la patrie régnoit au fond de tous les cœurs, et, par une illusion qui fait la vertu des républiques, le citoyen confondoit ses intérêts avec la gloire et le bien de l’état. Berne apporta dans les conseils des Suisses une politique plus ferme, plus réféchie et plus éclairée; mais elle y apporta en même tems ses desseins intéressés, le goût des conquêtes, et une ambition moms soumise aux loix de la justice qu'à celles de la prudence.
En —
On the passage relating to William Tell, Mr. Gibbon in the original manuscript marked an intention of introducing a Note respecting a Publication by M. Téophile Emanuel de Haller, eldest son of M. Albert de Haller, which however he omitted, or neglected to insert. M. de Haller, the son of Téophile Emanuel, has favoured me with the following account: That hjs father published a speech, which he made as orator of an assembly of young phtricigns of Berne, called L’Etat Extérieur : an institution well calculated to prepare and bring forward jn eloquence those who from their hereditary rank might aspire to the principal offices of state. In the speech, M. de Haller disputed the authenticity of the story of William Teil, more for the purpose of exercising his talent for discussion, than because he doubted the fact, of which so many testimonials and chapels erected at the time on the spot, and other documents, left little doubt. It was usual for the speakers to embrece either side of a question açcording as they thought they could best distinguish themselves. The Canton of Uri, heweyer, was highly offended, and demanded satisfaction from the Canton of Berne. M. de Haller absented himself from Berne for some time, and afterwards wrote another tract to prove the authenticity of the story; which satisfied the Canton of Uri, and the affair was forgotten. M. de Haller adds, concerning the suggestion that the story of William Tell was taken from the Danish history, that it is very improbable, even if such a circumstance had occtrred in a very remote period in Denmark, that it should have been known in Switzerland at the time of Tell, in 1307, when that country had no connexion whatever with distant nations. __
Mr. Coxe, in his interesting account of Switzerland, supports the story of William Tell,
but
but seems to admit that the circumstance respecting the apple may be doubtful, and that it may have been herrowed from the proabbly fabulous story of Toké, mentioned by Saxo Grammaticus, and seid to have happened in 965. But the most intelligent, and those best acquainted with the affairs of Switzerland, and the two late and most enlightened historians of that country, Muller and Planta, seem to be in general satisfied of the authenticity of tha . story of the man who has been for ages universally considered throughout the cantons as their great deliverer from Austrian tyranny. Mr. Planta observes that the popular tale of the apple, which Fell was ordered to shoot at on the head of his infant son, is wholly omitted by Muller. |
The story of Toko, as related by Saxo Grammaticus, is not exactly the same as that of. William Tell; and the opinion of M. de Haller seems well founded, that at that early period, the Swiss had not the slightest intercourse with, nor probably any knowledge of, the most northern nations of Europe ; and as it was before the invention of printing, such communica- ‘aon of Danish history was still more improbable. —S..
xZ DOUTES
DOUTES HISTORIQUES 'SUR LA VIE ET LE REGNE DU | ROI RICHARD III. PAR M. HORACE WALPOLE.*
M. Wa rote est fils cadet du célèbre ministre de ce nom. Sa naissance et ses talens lui ouvroient la route des premiers emplois; mais il a préféré, aux vaines poursuites de l’ambition, les plaisirs plus sûrs et plus doux de la société et des lettres. Ses ouvrages d'imagination sont maïqués par le goût, la légèreté, et par le ton d'un homme de condition qui semble badiner avec les muses. Mais il s’est distingué par deux ouvrages plus considérables, et d'un genre nouveau qu’il a créé lui-même. Avant. Ini l’histoire littéraire, abandonnée aux manœuvres de la littérature, n’avoit présenté que des nomenclatures sèches, ou des recherches minutieuses et puériles. La noblesse savante de M. Walpole a amusé les gens du monde, et a mérité l’attention des philosophes. Des traits intéressans mais ignorés, des vues fines et nouvelles sont embellies par le plus séduisant coloris. Les grands noms de Bacon, de Clarendon, et de Shaftesbury, y sont dignement célèbres, et une foule d'écrivains oubliés dès longtems, reçoit des mains de son historien une immortalité qu'elle se promettoit vainement de ses propres travaux. À cet ouvrage M. Walpole en a fait succéder un second, c’est l’histoire des artistes des Anglois, sujet très ingrat pour tout autre que pour lui. L’Angleterre, qui adopte Holbein et Vandyck, n’a jamais eu une école de peinture, et les efforts qu’elle fait encore annoncent ses vœux plutôt que ses succès. Un antiquaire laborieux (M. Vertue) avoit employé un travail de trente ans à l’histoire des arts de son pays, et ses recueils, dont M. Walpole fit l’acquisition, lui inspirèrent l’idée de les mettre en œuvre: c’est l’aimable Fontenelle qui devient l'interprète du savant Vandale. Aux éloges qui conviennent également aux deux ouvrages de notre auteur, il faut ajouter pour celui-ci amour et la connoissance des beaux arts qu'il a toujours aimés et protégés. Avec tant de mérite, il est permis d’avoir quelques défauts, et ce sont précisément les défauts d’un homme d'esprit que les Anglois ont réproché à M. Walpole, des pensées trop recherchées, un style coupé et épigrammatique, des antithèses un peu trop fréquentes.
* This was written by Mr. Gibbon, in the year 1768, for the Mémoires Britanniques, a periodical work.
Ces
DOUTES HISTORIQUES, &c. 157 .
Ces critiques peuvent avoir quelquefois raison. L’imagination d'Ovide l'a trahi assez souvent. Le pinceau du Guide n'est pas toujours correct ; mais l'homme de goût, frappé des graces vives et touchantes qui brillent — dans leurs productions, oublie sans peine leurs défauts menus.
Pour donner à nos lecteurs une idée juste de la manière de cet agréable écrivain, nous lui communiquons en entier la préface de son ouvräge. Elle renferme d’ailleurs des réflexions ingénieuses, sur l’histoire en général, réflexions plus intéressantes pour les étrangers, que les discussions particulières sur l'histoire d’Angleterre.*
M. Walpole s’est proposé un dessein digne d’un antiquaire curieux et d'un ami de la justice. Il veut justifier Richard III. Roi d'Angleterre, des accusations affreuses, dont la postérité a chargé sa mémoire. Des historiens, selon notre critique, trop crédules ou trop prévenus, lui ont imputé le meurtre de Henri VI. du jeune Prince de Galles, de son propre frère le Duc de Clarence, de ses néveux le Roi Edouard V. et le Duc d’Yorc, et enfin celui de sa femme la Reine Anne. Ils comptent encore parmi .les assassinats les exécutions de Hastings, de Rivers, de Vaughan, et de Grey, dans lesquels ce tyran négligea jusqu'aux apparences de la justice. Pour achever ce noir portrait, ils associent en sa personne toutes les difformitiés du corps avec tous les vices de l’âme. Shakspeare a ajouté de nouveaux traits à ce caractère effrayant, et les crimes de Richard, représentés sur nos théâtres depuis un siècle et demi, se sont établis dans tous les esprits avec une autorité que l’histoire seule ne leur auroit donné. Un seul critique (Buck) s'est élevé contre le sentiment général ; mais son ton de panégyriste a révolté tous les esprits. M. Walpole défend la même cause avec plus de modération et plus dhabileté.
Il remarque d’abord qu’il n’y a que trois historiens de Richard qui puissent mériter le nom de contemporains ; Jean Fabian, l’auteur de la . Chronique de Croyland, et le fameux Thomas More. Les deux premiers n’ont que le seul mérite de l'être. C’étoient un moine et un bourgeois, l’un et l’autre ramassoient tous les bruits populaires sans examen et sans choix. Après avoir témoigné un juste mépris pour des auto- : rités aussi minces, M. Walpole essaye de ruiner celle de More. Il veut
__ © For the preface see Mr. Walpole’s original work. . nous
158 DOUTES HISTURIQUES: :
nous faire regarder son histoire.du règne d’Kdeuard .V. comme le: pendant de son Utopie, comme la première tentative d'ux jeune homme qui essayoit ses- forces, tmitoit les historiens de l'antiquité, dont i s'étoit nourri, et qui s'attachoit à l'élégance bien. plus qu'à l'exactitude. Notre eritique remarque que lArchevèque Morton, qui protégea la jeunesse de More, mourut lorsque celui-ci n’avoit que vingt ans. et qu’enfin ce prélat étoit mtéressé à noireir le caractère du prinee mal: heureux que ses intrigues avoient perdu. .
Ces soupçons sont très ingénieux ; peut-être le sont-ils un peu trop. Si l'on rejette le témoignage des auteurs parcequ'ils sont mtéressés, et celui-des spectateurs parcequ’ils sont peu exacts, toute l'histoire devis endra un problème, ou plutôt un roman. Grafton, Holimshed, Stowe, &c. ne sont que des copistes, dont chacun:a cependant ajouté quelques nouveaux traits à ceux qu'il a trouvés dans l'original.
Nous ne suivrons point M. Walpole dans son examen de là: plitpart des crimes de Richard; examen qui montre avec avantage toute la variété de ses connoïssances et les ressources de san-esprit. Des crimes imputés à Richard, les-uns étoient: inutiles aux intérêts dé son ambitier; les autres y étoient même contraires. Ity en.2 qui sont emconteadiction avec les-dates les mieux: étabhex Il: résulte enfm de cet examen que nous-sommes: très peu. autorisés. 4 regarder Richand:comme le meurtrier de Henri VI. du Prince de Galles, du Duo de Clarence, et dela. Reme Anne. Lassassinat de. ses jeaney. neveux, crime phap atroce en lus -même, mieux établi, et: suivi. des conséquences les:plus importantes mérite de nous arrêter plus longtems: Dansile tableau Historique de la conduite de Richard que nous allons tracer, M. Walpole, bien-luin de reconnoître l’assassin, veut à peine y appercevoir l’usurpateur.
Edouard IV. Roi d'Angleterre, mourut le: 9 Asvil, 148%. De: ses deux fils, Edouard l'amé avoit treize ans ;. Richard, duc d'Yorc, le cadet; en avoit que neuf. Deux partis puivsans prétendoint au gouverne: ment du jeune roi et'dü-royaume. La: Reine Mère avait joui dus anédit rinens sous le rdpenp d’an-dpoux qui l'avert tirée de l'obscurité pour la placer sur le trône Elle avoit profité de sa faveur: pour: enrichiz sa famille; mais. ce erédit et: ces richesses avaient: révolté l'ancienne: sus blesse, qui envioit à la fois et qui méprisoit ces hommes nouveaux. Elle se réunit auprès de Richard, duc de Glocester.. Ge prince rusé et
ambitieux |
ambitieux n'eut pas beaucoup de difficuité à tromper la Reine Mère. I] l'engagea à congédier les troupes assemblées pour escorter le jeune roi dans son voyage de Ludlow Castle à Londres, l'accompagne luimême avec de grandes démonstrations de respect, se rend bientôt maître de sa personne; et fait arrêter le Comte de Rivers et les autres parens. de la Reme. Justement effrayée des dangers qui la menacent, cette princesse se réfugie dans l'église de Westminster avec son fils cadet, Mais toujours foible et irrésolue, elle renonce aux privilèges qu'on n’auroit jamais.osé violer, et les remet entre les mains du Protecteur ; c'est ainsi qu'il faut désormais nommer le Duc de Glocester, qui prit ce titre et Fadmmiistration de l'état avec le consentement du conseil privé. Les exécutions du Comte de Rivers, de Vaughan, et de Grey, servisent à cimemter sa nouvelle puissance, mais tout le monde fut étonné de la mort du Lord Hastings, l'ami du Protecteur, qui l’avoit associé à ses desseins. ‘Tout étoit violent, subit et irrégulier dans cette exécution. | |
Jusques ici notre critique est assez content de la conduite de Richard. ‘Sa naissance lui donaoit un juste titre à la régence, et l’autorisoit à employor les moyens les plus violens contre ceux qui vouloient la lui disputer. L'exécution des.parens de la reine est excusée par la nécessité et par les mœurs d'un sièele barbave. Quant à celle de Hastings, M. Walpole suppose avec un peu trop d’mdulgence, que Richard n’auroit jamais sacrifié le meilleur de ses amis, si cet ami perfide n’avoit pas tramé ume conjuration contre sa personne. __
Cette supposition me paroît des plus gratuites, et la mort de Hastings ne peut sexpliquer que d’une manière peu favorable à Richard. Ce seigneur étoit ennemi de la reine, mais 11 conservoit un fort attachement pour les enfans d’Edouard. I] ne pouvoit se trouver en opposition avec l'ambition du Duc de Glocester, que lorsque ce prince, peu content de la régence, aspiroit 4 la couronne.
Les moyens dont il se servoit, selon More, pour y parvenir, sont a-la fois violens, indécens et ridicules. Un prédicateur mercénaire (le Doctour Shaw) avança dans un sermon, que par l'adultère dc la mère d’Edouard IV. et par un premier contrat de ce prince avec Elizabeth Lacy, le Duc de Glocester étoit le seul héritier de la maison d’Yorc ; que le Duc de Buckingham harangua les bourgeois de Londres, : qu'ils | le
le reçurent très froidement ; que là-dessus le maire offrit la couronne à Richard, qui fit quelques difficultés avant que de l’accepter.
Tout ce récit porte aux yeux de M. Walpole les caractères d’un roman, et d’un roman très-mal imaginé; que Richard ait voulu flétrir l'honneur de sa mère, princesse yertueuse, pour laquelle 1l eut dans la suite beaucoup d’égards ; qu’une troupe de bourgeois ait donné la couronne d’Angleterre. D'ailleurs, More ne peut ici se concilier avec les monumens les plus assurés. Un registre du Parlement, déterré depuis peu, nous assure que le premier contrat d'Edouard ne regardoit point Elizabeth Lucy maîtresse reconnue de ce prince; mais Lady Eléonore Butler, d’une des premières familles du royaume. Ce même titre ajoute que le Protecteur accepta la couronne qui lui fut déférée par une assemblée des trois ordres de l’état. ‘Tout se passa dans les règles, et cefgrand événement ne ressemble pas mal. à la révolution de 1688, qui mit le Prince d'Orange sur le trône. Telle est du moins la comparaison de M. Walpole. -
Les.princes déposés passent assez rapidement du trône au tombeau ; tel aussi a été le sort des enfans d’Edouard, si nous en croyons More et Ja foule des historiens. A leur témoignage notre ingénieux critique oppose les réflexions suivantes. 1. Dans les premiers jours de son règne, Richard témoignoit beaucoup d’égards pour: son neveu; mais de ces égards qui montroient une sévérité dédaigneuse. Un registre de la garderobe, qu'on a communiqué à M. Walpole, indique le détail des robes et autres ornemens destinés à l’usage du Seigneur Edouard, fils du feu Roi Edouard IV. pour la cérémonie du sacre dé son oncle. Ce titre est effectivement des plus singuliers ; mais la conséquence qu’on en veut tirer me paroit des moins décisives. 2. Le récit de More est peu juste et peu vraisemblable. Richard confie ses inquiétudes à un page, qui lui recommande un certain Jacques Tyrell, dont l'ambition mal récompensée le rendoit propre à tout. Richard goûte l’idée, appelle ce Tyrell, le fait chevalier, et Penvoye à Londres pour assassiner ses neveux. Cependant nous savons d’ailleurs que ce Tyrell étoit déjà Chevalier et Grand Ecuyer du Roi. 3. Henri VII. si intéressé à noircir son rival, paroît peu assuré de ce crime. L'acte du Parlemerit qui condamne le meurtre de Richard, lui reproche seulement et en termes vagues, . d'avoir répandu le sang des enfans. On ne fit point d’en-
| quêtes
PAB M. HORACE WALPOLE. 161
quêtes. alors, et celles qu’on fit dans la suite paroissent très suspectes.-
Cet argument a beaucoup de poids, et le silence de Henri VII. et de son Parlement est assurément trés difficile 4 expliquer. 4. More lui-méme avoue qu'on douta longtems si ces enfans périrent du tems de Richard. 5. .La Chronique de Croyland suppose que ces jeunes princes’ vivoient encore lorsque Richard se fit sacrer de nouveau à Yorc. Le registre du Parlement semble insinuer la méme chose. Selon More cette cérémonie suivit l'assassinat des enfans, et le peu d’exactitude de cet auteur doit affoiblir son témoignage. Mais la curiosité inquiéte des lecteurs demandera toujours : “ Si ces enfans n'ont pas été les victimes de la cruauté de leur oncle, rendez-nous compte de leur sort, que sont-ils devenus, pourquoi ont-ils disparu ?” &c. Toute hypothèse qui ne satisfait point à ces questions paroîtra foible et défectueuse. M. Walpole essaye de garantir la sienne de cet inconvénient. Edouard V. a pu mourir à la Tour de mort naturelle; sa santé .étoit mauvaise et chancelante, et le chagrin ne contribue à l’affermir. D'ailleurs on soupconnoit du tems de More que ce jeune prince survécut à Richard. Si l’usurpateur Henri le trouva vivant, le caractère de ce tyran jaloux et cruel nous annonce assez clairement le sort du malheureux Edouard. Je crains qu’on ne reproche, à notre Pyrrhonien, qui réduit par-tout ailleurs les faits à des problèmes, de convertir ici ses soupçons en certitudes. Quant à Richard Plantagenet, le lecteur instruit peut prévoir sans difficulté l'hypothèse
de M. Walpole. Perkin Warbeck, ce jeune prétendant qui ébranla plus
d'une fois le trône de Henri VII. est à ses yeux le vrai Duc d’Yorc- Voici les principaux titres qui ont engagé notre savant critique à le reconnoître. 1. Warbeck paroissoit tout ce que le jeune Plantagenet auroit dû être. La ressemblance avec Edouard IV., le souvenir exact de la cour Angloise, &c. ; tout sembloit annoncer en lui le vrai héritier de la maison d’Yorc. @. II réussit par-tout à inspirer une confiance qu'un imposteur n’auroit jamais obtenue. Le Roi d’Ecosse lui donna en mariage une de ses parentes, la Duchesse de Bourgogne le reconnott pour son neveu, et soutint ses intérêts avec chaleur. Le Chevalier Guillaume Stanley, qui avoit mis la couronne sur la tête de Henri, aussi
-bien que plusieurs autres partisans de la Rose blanche, abandonnérent
le roi pour suivre le fils de leur bienfaiteur, et périrent sur un échafaud toujours convaincus qu'il l’étoit. 3. Henri lui-même se conduisit. a VOL. IL Y l'égard
l'égard de Perkin: (lorsqu'il fut entre ses mains) de la manière la plus propre à confirmer toutes les prétentions de ee jeune homme. Tout étoit incertam, obscur, et mystérieux dans le procédé du roi, qui sembloit craindre de découvrir la vérité. Il n’osa jamais le. confronter avec la Reine mère, ses filles, et les-seigneurs de la cour. C’étoit cependant le moyen le plus sûr et le plus naturel d' exposer l'imposture ; c'étoit encore celui que Henri lui-même avoit employé à l'égard de Lambert Simnel, dont personne n’a depuis épousé les intérêts. 4. Le conte qui Henn débita enfin sous le nom de l'Histoire de Perkin Warbeck est pleine d’absurdités et de contradictions. M. Walpole en relève quelques, unes avec beaucoup de force et de vivacité. Il remarque même que le Chancelier Bacon, historien fort estimé de Henri VII. en a été si peu content qu'il a bien voulu inventer un autre qui n’est pas plus vraisemblable, Tous les écrivains ont cependant adopté l’idée d’une imposture nécessaire à la gloire de Henri, et M. Carte étoit le seul qui eut encore osé s'éloigner du sentiment général. | | Il est difficile de quitter M. Walpole, mais il faut le quitter. . Observons seulement qu'il réduit la difformité monstrueuse de Richard à quelques défants assez légers. Il étoit petit de taille, son visage étoit: court, et ses épaules‘ un peu inégales. Un dessein fort ancién que M. Walpole a fait graver, et le témoignage d’un moine très passionné à l'égard de Richard, lui fournissent ees traits adoucis. La vieille Comtesse de Desmond le dépeignoit d’une manière encore plus favorable. . Elle se souvenoit d’avoir dansé avec lui, et se rappelloit qu’à son frère Edouard près, i] étoit l'homme le mieux fait de l’assemblée. M. Walpole n'a donné ses observations que sous le titre modeste de Doutes Historiques. Cet aimable critique doit sentir mieux que personne que dans un sujet aussi obscur, la vérité, et même la vraisemblance, sont enveloppées de milleë nuages, que tout y est problème, doute, objection et réponse. C'est sur-tout aux yeux d’un homme de génie, instruit de l'histoire de. son pays, que les points de vue se multiplient à l'infini. Les argumens de M. Walpole nous avoient ébloui sans nous convaincre. Les réflexions suivantes nous ‘ont ramené au sentiment général; elles sont de M. Hume, qui nous les a communiquées avec la permission d'en enrichir uos Ménioires.
Il règne en général une grande obscurité sur les circonstances des guerres
‘guerres entre les deux Roses ; mais la narration de Thomas More jette beaucoup de lumières sur toutes les transactions du règne de Richard, et sur le meurtre des deux jeunes princes ses neveux. La magnanimité, la probité, et le grand sens de cet auteur rendent son témoignage assuré ; ‘et il n’y a point d’historien ancien ou moderne qui doive avoir plus de poids. On peut aussi le regarder au juste titre comme contemporain ; car quoiqu'il n’eut que cing ans lorsque les deux princes furent massacrés, il vécut et fut élevé parmi les principaux acteurs du règne de Richard ; et on voit clairement par son récit, qui est souvent très circonstancié, qu’il en tenoit les particularités des témoins oculaires euxmêmes. On ne sauroit donc se refuser à son autorité, et elle doit emporter la balance sur cent légers doutes, scrupules, et objections, car on n’a point formé contre lui d'objection solide, et on n'a pu le convaincre <ticore d’aucune erreur. Il dit, à la vérité, que les partisans du Protecteur, et en particulier le Docteur Shaw, répandirent le bruit d’un premier contrat d’Edouard IV. avec Elizabeth Lucy, tandis qu'il paroft par des titres que le Parlement déclara les enfans d'Edouard illégitimes, sous prétexte d’un premier contrat avec Lady Eléonore Butler. Mais il faut remarquer qu’on n’essaya pas seulement de prouver l’un ou l’autre de ces contrats : et pourquoi les flatteurs et partisans du Protecteur n’au- ‘roient-ils pas répandu tantôt un bruit, tantôt un autre? More les cite tous les deux, et les traite aussi légèrement qu’ils le méritent. M. Carte trouve incroyable que Richard ait engagé le Docteur Shaw à calomnier ‘la Duchesse d'Yorc ga mère, avec laquelle il étoit en très bonne intelli- ‘gence. Mais si l’on trouve effectivement de la difficulté à le croire, -pourquoi ne supposeroit-on pas que le Docteur Shaw ayant pris l'idée
générale de son sermon du Protecteur ou de ses amis, choisit lui-même ‘les chefs particuliers et les choisit avec fort peu de jugement? La dis-
grace qu’il éprouva ensuite paroît appuyer cette supposition. 2. Si l’on refuse à More la qualité de contemporain relativement au ‘protectorat du . Duc de Glocester, on ne peut la lui disputer quant à
Timposture de Perkin; il étoit alors homme fait, et il avoit toutes les
facilités nécessaires pour connoître, examiner, et se décider sur la vérité ;
‘ainsi en nous assurant que Richard fit massacrer le Duc d’Yorc, il nous
assure, en effet, de la manière la plus claire, que Perkin qui prit son ‘nom étoit un imposteur. a Le.
y 2 3. Un
3. Un autre grand génie a traité avec soin ce point d'histoire ; génie qui est regardé avec justice comme un de ceux qui fait le plus d'honneur à notre nation, et qui est effectivement un des génies les plus sublimes ; c'est le Chancelier Bacon dont je veux parler. Il fait au long l’histoire de Perkin Warbeck, et le traite positivement d’imposteur, sans témoigner le moindre doute à cet égard. Si l'on nous objecte que Milord Bacon n’étoit pas contemporain, et que nous devons former nos jugemeas, non d'après les matériaux que lui-même employa, nous répondrons qu'il paroît clairement que Bacon composa son histoire, histoire exacte et travaillée avec sain, sur plusieurs papiers et titres qui sont maintenant perdus, et qu’en conséquence en doit toujours le citer comme un écrivain original. Supposé que lopinion de M. Carte fût fondée, il seroit bien étrange que parmi tous les papiers que M. Bacon parcourut, il n’eut pas trouvé la moindre raison de soupçonner Perkin d'être le vrai Plantagenet. On n’avoit plus d'intérêt alors à noircir Richard JIL. et d’ailleurs Bacon est un historien droit, qui n’est point partial pour Henri, puisque c’est de lui seul que nous tenons les détails du gouvernement tyrannique de ce prince. Tout ce que l'on peut seulement lui reprocher, c'est qu’en traçant son caractère, il ne l’a pas blâmé aussi fortement que les faits qu’il rapporte paroissent l’exiger. Qu'on me permette de remarquer en passant, comme une singularité, combien l’histoire Angloise doit à quatre grands hommes qui ont possédé la première dignité de la | magistrature, More, Bacon, Clarendon, et Whitlocke. |
4. Mais si l'on exige des témoignages contemporains, on peut sur cet article en présenter des plus forts, et des moins suspects. La reine, son fils le Marquis de Dorset, homme d’un grand sens; le Chevalier Edouard Woodville, frère de la reine ; le Chevalier Thomas St. Leger, qui avoit épousé la sœur du roi; le Chevalier Robert Willoughby; le Chevalier Giles d'Aubeney; le Chevalier Thomas Arundel; les Courteney; les Cheyney; les Talbot: les Stanley; et un mot tous les partisans de la maison d’Yorc, parmi lesquels on compte les personnes les plus illustres de la nation, étoient si persuadés du meurtre des deux princes qu'ils s adresstrent au Comte de Richemond, l'ennemi mortel de leur famille, et de leur parti. Ils formérent le projet de le placer sur le trône; projet insensé, et qui les perdoit si le prince étoit vivant ; et ils promirent de lut donner en mariage la Princesse Elizabeth, comme héritière de la
| couronne,
couronne, qui n’y avoit de droit que par la mort de ses frères. ‘Y a-t-il une seule de ces personnes qui, en écrivant les mémoires de son tems, n'eut assuré que Richard avoit fait mourir ses neveux ? Et qu’avons nous besoin de leurs écrits ?—leurs actions nous montrent, bien plus sûrement encore, leurs véritables sentimens.
5. Mais nous avons une autre autorité contemporaine plus sûre encore, et d'une personne des plus intéressées à connoître la vérité, c'est celle de Richard lui-même. Il résolut d’épouser sa nièce (alliance très extraordinaire en Angleterre) pour unir par-la son titre au sien propre. Il savoit donc que cette princesse avoit un droit réel à la couronne; car pour | ce qui regarde sa prétendue illégitimité, comme on n’en donna jamais de preuves, et qu’on n’essaya pas même d'en donner, la nation en traita la déclaration avec le plus grand mépris, et sur le même pied que quantité d'actes parlementaires, si fréquens dans ce période, qui étoient scandaleux, et sans aucune autorité. On ne songea même pas à casser cet acte lorsque Henri et Elizabeth furent sur le trône.
6. Nous devons'aussi regarder comme un témoignage contemporain lopinion généralement reçue, et dans.le pays et chez l'étranger. On étoit si persuadé du meurtre des deux princes, que lorsque Richard notifia à la cour de France’son avénement au trône, cette cour fut frappée d'horreur de l’abominable parricide qu’il avoit commis en faisant mourir ses neveux, ainsi que nous l’apprend Philippe de Comines; et ces sentimens se manifestèrent avec force, puisque, comme nous le dit le même auteur, la cour ne voulut pas faire la moindre réponse à la notification. du ministre.
7. Les mêmes raisons qui persuadèrent aux contemporains la vérité de ce parricide subsistent encore, et doivent être pour nous les preuves les plus claires. Ces deux jeunes princes, après avoir disparu tout d'un coup de la Tour, ne se montrérent point aïlleurs. Chacun disoit: “ Ils n'ont pas.échappé à leur oncle, puisqu'il ne fait aucune recherche ; il ne les a point fait transporter aïlleurs, sans quoi il le déclareroit pour se justifier de l'accusation de les avoir fait mourir. I ne s’exposeroit pas.inutilement à l'infanue, et au danger attaché au nom: de meurtrier, sans acquérir la sécurité qui est le prix de ce crime; ils étoient sous sa garde, c'est à lui à en répondre; s’il ne les représente point, comme il a un intérét bien clair à leur mort, le bon sens doit nous engager à. le regarder
- comme
comme leur meurtrier. Son usurpation manifeste, et ses autres actions perfides et cruelles ne nous font rien attendre de mieux de sa part. Il ne pouvoit pas dire comme Cain, ‘ Suis-je le garde de mes neveux ? ” Ces raisonnemens, solides dès le commencement, prenoient de jour en jour une nouvelle force, par le silence soutenu de Richard, et la profonde ignorance où l’on étoit sur le séjour des princes. Il s’écoula deux ans depuis cette époque jusqu’à la fin du règne du roi, et il n’auroit pu cer-. tainement mieux renverser les projets du Comte de Richemond, et justifier son propre caractère, qu’en produisant les princes ses neveux.
8. Si-aprés des évidences aussi lumineuses, il étoit nécessaire de produire des preuves qui dans tout autre cas paroitroient considérables et plus valides, je citerois les témoignages de Dighton, et de Tyrell; il n’est pas naturel sur-tout que ce dernier, qui étoit gentilhomme, se soit exposé lui-même aux justes reproches que lui attiroit un si grand crime, par une imposture, qui ne paroît pas même luiavoir-acquis la faveur de Henri.
9. Le Duc d'Yorc ne pouvoit à lage de neuf ans s'échapper sans l’assistance de quelques personnes plus agées que lui. N’auroient-elles pas averti sur le champ de ce grand événement la Reine Douarière sa mère, la Duchesse de Bourgogne sa tante, et tous ceux qui étoient attachés à la maison d’Yorc ?
10. Le silence total qui a régné sur ceux qui avoient aidé au Duc d'Yorc dans sa fuite, et sur le lieu de sa résidence pendant neuf ans, est encore une preuve suffisante de l’imposture de Perkin.
.11. Le récit même de Perkin est destitué de toute vraisemblance. Il dit que‘les assassins massacrérent son frère ; mais qu'ils eurent compassion de lui, et lui permirent de s'enfuir. On trouve ce récit dans tous Jes historiens de ce tems-là.
12.. Perkin fit lui-même une entière confession de son imposture, et ne la fit pas moins de trois fois. La première lorsqu'il fut mis au carcan à la cité et à Westminster; et la troisième (qui fait une preuve bien complette) au pied de la potence où il fut pendu. On ne trouve pas la moindre insinuation que ces confessions lui ayent été arrachées par la torture, et lorsqu'il fit la dernière il n’avoit certainement rien de plus à redouter.
13. Si Henri n’avoit pas été bien convaincu que Perkin étoit un ridicule imposteur, désavoué par toute la nation, il ne l’auroit pas laissé vivre
une-heure depuis qu'il l’eut en son pouvoir; eacore moins lui auroit-il pardonné
pardonné deux fois. La manière dont il traita l’innocent Comte de Warwick, qui n’avoit aucun droit au trône, donne bien de la force à cette | raison.
14. Nous trouvons bien clairement la source des impostures de Perkin dass les intrigues de la Duchesse de Bourgogne. Elle avoit reconnu et supporté auparavant Lambert Simnel, reconnu généralement pour imposteur. Nous remarquons que M. Carte, pour conserver le poids du témoignage de la duchesse en faveur de Perkin, supprime entièrement ce fait important : effet bien frappant des préjugés de parti, et preuve de l'envie qu’avoit cet auteur de noircir Henri, qui n’avoit pas un droit héréditaire à la couronne.
15. On ne produisit jamais dans le tems même la moindre preuve que Perkin fut Richard Plantagenet. Richard disparut à l’age d’environ neuf ans; Perkin ne parut pas avant d’être homme fait; quelqu'un à sa. vue pouvoit-il être convaincu qu'il étoit Richard? Perkin savoit, à la. vérité, quelques anecdotes sur l'enfance de Richard et la cour d’Angleterre; mais tout ce qu’un enfant de neuf ans pouvoit avoir retenu lui avoit été suggéré fort aisément par la Duchesse de Bourgogne, Frior,. secrétaire de Henri, ou quiconque avoit été à la cour dans ce tems-la.. Il est vrai que plusieurs personnes de distinction y furent d’abord trompées; mais le mécontentement qu’inspiroit le gouvernement de Henri, et l'enthousiasme général qu'on avoit pour la maison d’Yorc, rendent as-sez raison de cette illusion passagère. Tous. les yeux étoient ouverts. longtems avant le supplice de Perkin.
16. La circonstance de la découverte que l’on fit à la Tour de deux: corps morts, sous le règne de Charles II. n’est certainement point indif-. férente. On les trouva dans la même place où More, Bacon, et d’autres. anciens écrivains nous assurent que les deux jeunes princes furent enter-. rés. Les os de ces cadavres étoient d’une grosseur proportionnée à l’agedes princes. La place secrette et ir régulière (puisqu'elle n’étoit pas.en. terre sainte) où. ils furent enterrés, prouve que ces enfans-avoient été as-. sassinés secrettement. Et quels enfans, excepté ceux qui touchent de: près à la couronne, pourroient être exposés, dans la Tour, à une mort violente? En comparant toutes les circonstances, nous.avons raison d’in-férer que ces cadavres étoient ceux d'Edouard et de son frère, et telle fut aussi l'inférence qu'on en tira dans le tems de la découverte.