Misère et remèdes
« Depuis six mille ans, de même qu'il tombe du ciel une certaine quantité de pluie par année, il tombe du cœur de l'homme une certaine quantité de larmes. L'homme a tout essayé pour échapper à cette loi; il a passé par bien des états différents, depuis l'extrême barbarie jusqu'à l'extrême civilisation; il a vécu sous des sceptres de toute forme et de toute pesanteur; mais partout et toujours il a souffert, et si attentivement qu'on lise son histoire, la douleur en est le premier et le dernier mot. »
Ces paroles ne sont point empruntées aux déclamations d'un pessimiste ou aux lamenta-
lions d'un poète; c'est de la bouche d'un chrétien et d'un prêtre qu'elles sont tombées, et leur triste éloquence trace de l'éternelle condition humaine un tableau qui répond trop fidèlement à la réalité. Mais ce tableau ne paraît-il pas d'une vérité plus saisissante encore lorsque l'imagination se représente les douleurs sans nombre cachées sous les toits de ces grandes villes où, pour reprendre une des expressions de Lacordaire, l'homme a cru échapper à la souffrance par l'extrême civilisation et où l'extrême civilisation rend au contraire plus poignant le spectacle de la souffrance? Lorsqu'on songe qu'à Paris, en particulier, dans cette ville de joie, de plaisirs, de fêtes que nous habitons, il n'y a pas un jour, pas une heure, dont le cours ne soit marqué par quelque souffrance et que, si nous pouvions tout voir, tout entendre, il n'y aurait pas d'instant où nos yeux ne fussent témoins de quelques drames et nos oreilles frappées par quelques gémissements, on est pris d'une sorte de vertige et l'on se demande pourquoi l'homme est voué à une condition si dure. On s'adresse à la science, à la philosophie, elles demeurent silencieuses; on is'adresse à la religion, et sa réponse mystérieuse, ses espérances lointaines ne suffisent pas
à soulager l'esprit du poids douloureux qui l'oppresse.
Fort heureusement il y a dans Paris des hommes et des femmes en grand nombre qui ne s'abandonnent pas à cette tristesse oisive et qui, faisant en quelque sorte leur choix parmi ces souffrances, se consacrent à soulager celles qui sont causées par la misère. C'est à ces hommes et à ces femmes qu'il appartiendrait de prendre la parole dans le douloureux sujet que j'ai choisi, pour dire ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont fait. Mais, comme c'est le propre de la charité d'être modeste et silencieuse, les témoignages de cette nature font absolument défaut, et la misère parisienne n'a jamais été décrite par. ceux-là qui l'ont maniée et soulagée. La parole est restée jusqu'à présent à ceux qui envisagent sous un aspect plus général la difficile question du paupérisme. Mais leurs recherches n'ont point encore réussi à dissiper l'anarchie qui règne dans les régions supérieures de la doctrine. Nous sommes en effet témoins, voici déjà plusieurs années, d'un fait singulier. Depuis qu'où a cru pouvoir élever à la hauteur d'une science l'observation rationnelle des faits que présente le développement historique des sociétés et depuis que, sur l'indication d'Auguste Comte, on a baptisé du
nom de sociologie l'élude comparative de ces faits, il semble que la question du paupérisme et de ses causes soit devenue plus obscure que jamais. Il est vrai que les maîtres de cette science nouvelle n'ont rien fait pour en préparer la solution. On chercherait vainement dans les Principes de sociologie d'Herbert Spencer un chapitre consacré à la question du paupérisme, et si, dans son Introduction à la science sociale, il parle en passant de la misère, c'est pour condamner cette sotte philanthropie, « qui aide les moins méritants à se propager en les affranchissant de la mortalité à laquelle les vouerait naturellemeut leur défaut de mérite ». Et cependant si, comme le veut Herbert Spencer, le corps social est en tout point semblable à un corps organique, si c'est là non point une figure de langage, mais une similitude véritable, les membres inférieurs et malades de ce corps ne méritent-ils pas autant de sollicitude que ses membres supérieurs et bien portants? La science sociale, puisque science il y a, ne perdrait-elle même pas quelque peu de son crédit, le jour où il serait démontré qu'elle consiste uniquement dans une série d'observations et d'inductions plus ou moins ingénieuses, mais qu'elle n'enseigne aucun remède pour guérir les plaies de l'organisme qu'elle étudie? Aussi les économistes
sont-ils moins dédaigneux de cette question du paupérisme que les sociologues de profession; mais c'est ici que l'anarchie commence.
Il y a en effet dans la science économique (les sciences sont nombreuses de notre temps), deux tendances bien distinctes, la tendance optimiste et la tendance pessimiste. Depuis une dizaine d'années, l'économie politique, si je puis me servir d'une expression aussi triviale, a ses Jeans qui pleurent et ses Jeans qui rient. D'après le dire d'un certain nombre d'économistes, principalement Anglais et Allemands, tout ce merveilleux développement de la richesse publique auquel nous assistons depuis un siècle n'aurait eu pour résultat que d'accroître le luxe et les jouissances de la classe privilégiée, de celle qui fait travailler, mais n'aurait rien ajouté au bien-être de ceux qui travaillent. La transformation de l'industrie depuis l'introduction de la vapeur et l'accroissement de la production n'auraient eu d'autre résultat que de démontrer la vérité de cet axiome émis pai- Turgot il y a un siècle : En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive que le salaire de Vouvrier se home à ce qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance. D'après cet axiome, une loi fatale opposerait une barrière invincible à tout progrès dans la condition
de la classe laborieuse, et toute nouvelle richesse produite ne profiterait qu'à ceux qui possèdent déjà. Pour mieux rendre cette désolante vérité, la littérature économique s'est même enrichie d'un luxe de métaphores jusqu'ici tout à fait inconnu à sa langue un peu terne. Les économistes de cette école ont emprunté au socialiste allemand Lasalle l'expression de loi d'airain pour désigner cette loi fatale qui tendrait toujours à ramener le salaire de l'ouvrier au minimum nécessaire à sa subsistance. Ils ont baptisé du nom de sisyphisme l'effort i mpuissant que ferait l'invention humaine pour améliorer par ses découvertes la condition des hommes, effort dont le dernier résultat serait toujours de laisser retomber en bas ceux qu'elle aurait un instant réussi à élever. Enfin ils ont résumé leurs doctrines dans une formule qui a fait fortune par sa brièveté et qui est passée presque à l'état d'axiome dans une portion du monde économique : Les riches deviennent chaque jour pins riches et les pauvres chaque jour plus pauvres.
A ces affirmations peu encourageantes, l'école optimiste oppose, au contraire, une imperturbable confiance dans le progrès des sociétés. Le chef de cette école est un très brillant, très savant, très incisif écrivain, qui s'est élevé au premier rang des
économistes contemporains, M -Paul Leroy-Beaulieu. Dans un livre rempli de faits et d'idées sur la Répa^^tilion des richesses, dont il a publié récemment la seconde édition, M, Leroy-Beaulieu s'est eftbrcé de démontrer que le paupérisme diminue, que l'écart entre les fortunes va en s' abaissant et que la tendance à une moindre inégalité des conditions sera la loi du développement futur des sociétés. Il appuie cette démonstration sur des faits incontestables, sur l'élévation du taux des salaires, sur l'abaissement du prix de certains objets de consommation, sur la diminution de l'intérêt de l'argent, sur la dépréciation de la grande propriété foncière et sur une foule d'autres considérations qui seraient trop longues à énumérer. x\ussi conclut-il, à l'inverse des économistes allemands, que la question sociale se résoudra graduellement et d'elle-même (en tant, ajoute-t-il prudemment, qu'elle est soluble) par l'action des grandes causes économiques qui sont en travail depuis quelques années. On voii qu'entre les doctrines des deux écoles, l'opposition est aussi complète que possible et que je n'avais pas tort de parler tout à l'heure de l'anarcliie qui règne dans les hautes régions de la science.
On comprendra qu'en présence de cette anarchie,
quelqu'un qui n'a point l'honneur d'être économiste ne se hasarde pas à donner son opinion dans une question aussi controversée. Le but que je me propose est beaucoup plus modeste. Je voudrais tracer une monographie patiente, consciencieuse, exacte autant qu'il dépendra de moi, de la misère parisienne, en décrire les aspects, en rechercher les causes, non point les causes abstraites et cachées, qu'il convient peut-être de reléguer dans le domaine de l'inconnaissable (pour emprunter une expression au langage de la philosophie positive), mais les causes concrètes et patentes. Ce sera tout au plus si, chemin faisant, je m'enhardirai parfois à indiquer quelles conclusions on pourrait, suivant moi, tirer, au point de vue théorique, des faits que nous aurons étudiés. Peut-être, je dois cependant l'avouer, l'ambilion de fournir quelques arguments nouveaux aux partisans ou aux adversaires de l'optimisme économique n'aurait-elle pas suffi à m'engager dans une série d'études qui ne laissent pas de présenter, comme on le verra, quelques difficultés et quelques rebuts. Il m'a fallu encore l'espérance que ces études pourraient être d'une certaine utilité. Je ne suis pas disposé à m'exagérer le bien qui peut résulter d'un livre, et je tiens que la plus modeste œuvre de bienfaisance,
LA MISÈRE A PARIS. Il
poursuivie avec persévérance, en fait cent fois davantage. Mais dans une société riche, animée, nécessairement un peu oublieuse comme la nôtre, la publicité donnée àde trop réelles misères peut contribuer à les guérir en provoquant à les soulager. Enfin si, comme l'affirment certains prophètes, le spectacle politique dont nous sommes témoins n'est que le résultat d'un ordre social nouveau, si nous assistons à l'avènement d'un quatrième état destiné à remplacer ce pauvre tiers-état qui se plaignait à tort de n'être rien et qui croyait si naïvement pouvoir être tout, n'y a-t-il pas un intérêt véritable à rechercher dans quelles conditions vivent quelques-uns de nos nouveaux maîtres? Ce sont ces diverses considérations qui m'ont déterminée entreprendre un travail dont l'aridité et les tristesses ne décourageront pas, je l'espère, la patience de mes lecteurs.