‹ Misère et remèdesChapitre 2 sur 19 · L INDIGENCE A PARIS ET A LONDRES · texte numérisé non relu

L INDIGENCE A PARIS ET A LONDRES

Quel est à Paris le nombre approximatif des indigents? Je dis approximatif, car en cette matière il n'est possible d'arriver à rien qui soit d'une précision absolue. La principale difficulté qu'on rencontre est celle de tomber d'accord sur le sens du mot indigent. Ce serait, au point de vue de la sollicitude que doit nous inspirer le sort de nos semblables, l'entendre d'une façon bien restreinte que de désigner par ce mot ceux-là seuls qui sont obligés de faire habituellement appel aux secours de la charité publique ou privée. Ne faut-il pas remonter à l'étymologie du mot {indigere, manquer) et considérer comme indigent celui qui

manque de certaines conditions que nous regardons comme indispensables au plus modeste bienêtre; celui dont la famille est entassée dans un appartement plus ou moins obscur et malsain; celui qui est obligé de se contenter d'une nourriture monotone, grossière et presque insuffisante; celui qui ne peut prélever sur son gain journalier la somme nécessaire pour assurer la dignité de sa vieillesse; celui enfin auquel un travail incessant ne permet pas de goûter ces moments de loisir qui sont indispensables au repos de l'esprit et à l'épanouissement du cœur? Ainsi entendue (et cependant ce ne sont point là des exigences déraisonnables), l'indigence à Paris s'appelle légion, et il serait absolument chimérique de prétendre en dénombrer les bataillons. Aussi ne faut-il pas s'étonner que la privation de ces conditions générales du bien-être que je viens d'énumérer paraisse difficilement supportable à ceux qui y sont habituellement condamnés, ni s'indigner trop fort de ces aspirations vers un état meilleur qui travaillent si fort aujourd'hui les couches de la population parisienne.

Prenons maintenant l'indigence au sens concret qu'on lui attribue généralement, c'est-à-dire comme désignant la condition de ceux qui ne peuvent pas

n MISERE ET REMÈDES.

faire face à leurs dépenses obligatoires sans avoir recours à la charité publique ou prirée. Arriverons-nous de ce côté à quelque résultat positif? En aucune façon. Il est relativement assez facile d'établir le nombre de ceux qui reçoivent les secours de la charité publique; mais si l'on voulait y ajouter le nombre de ceux qui reçoivent les secours de la charité privée, on viendrait se heurter à deux difficultés insurmontables. La première serait la rareté et l'insuffisance des statistiques tenues par les sociétés charitables ; la seconde, le grand nombre des doubles emplois, car il y a peu ou point de clients de la charité publique qui ne puisent aussi dans la bourse de la charité privée. Si l'on veut procéder par chiffres, on en est donc réduit à étudier ceux que fournissent les comptes de la charité publique. Ici les documents statistiques abondent et sont remplis d'intérêt. Mais il ne faut pas oublier qu'ils ne donnent qu'une idée très incomplète de la misère à Paris, puisqu'ils ne comprennent pas tous ceux que secourt la charité privée, sans parler de celle qu'elle ne secourt pas et dont on a dit dans un beau vers :

la misère profonde

Est celle qu'on promène en gants blancs par le monde.

Misère assez rare, il est vrai, car le monde, qui n'est pas tendre à la pauvreté, ne prodigue guère ses invitations à ceux qui n'ont pas le moyen de changer souvent de gants blancs. Sans essayer donc de parler de ce qui nous échappe, prenons les chiffres de la charité officielle et voyons ce qu'ils vont nous apprendre.

Le projet de budget de l'assistance publique pour 1886, établi d'après les données de l'année précédente, évalue au chiffre total de 465,260 le nombre des indigents de toute catégorie aux besoins desquels ce budget est dans l'obligation de pourvoir. Pour ne pas trop nous effrayer de ce chiffre énorme, hâtons-nous d'en décomposer les éléments et d'indiquer les réductions qu'il convient de lui faire subir, si l'on veut arriver à une évaluation approximative de la misère. Remarquons d'abord que les enfants assistés y figurent pour 44, 000. Or, bien que l'abandon des enfants soit souvent un résultat de la misère, cependant les enfants qui sont placés hors Paris ou qui reçoivent dans leur famille des secours destinés surtout à prévenir leur abandon, ne sauraient, au point de vue qui nous occupe, figurer dans la statistique de la misère parisienne. Les 421,260 restant se décomposent en deux grandes catégories : les indigents

secourus à domicile, au nombre de 267,000 et les indigents traités ou entretenus dans les hôpitaux ou hospices, au nombre de 154,500. Mais ces chiffres présentent inévitablement des doubles emplois et ne répondent pas à autant d'individualités distinctes. En effet, parmi les malades admis dans les hôpitaux, figurent un nombre plus ou moins grand d'indigents qui étaient déjà secourus à domicile. Le chiffre des admissions dans les hôpitaux n'est pas, au reste, un critérium auquel il faille s'attacher beaucoup dans l'évaluation de la misère, ces admissions subissant surtout l'influence de l'état sanitaire général et des épidémies. La même observation s'appHque aux 43,000 malades qui figurent parmi les 267,000 indigents secourus à domicile; quant aux 20,000 accouchées qui y figurent également, le secours momentané qu'elles reçoivent ne doit pas toutes les faire classer dans l'indigence habituelle. Restent les indigents inscrits sur les contrôles des bureaux de bienfaisance et les nécessiteux momentanément secourus. Un mot sur ces deux catégories et sur la façon dont leur décompte s'établit.

La visite et l'assistance des indigents à domicile sont à Paris (comme au reste dans toute la France) confiées en principe aux bureaux de bienfaisance.

Il existe un bureau par arrondissement, et chacun de ces bureaux arrête chaque année, au mois de décembre, la hste des indigents de l'arrondissement. Tous les trois ans, la liste ainsi arrêtée est revisée par les contrôleurs de l'assistance publique, qui s'assurent de la régularité des inscriptions, et le recrutement de la population indigente par arrondissement ainsi arrêté sert de base, pendant une nouvelle période de trois années, à la répartition de la somme que l'assistance publique distribue chaque année entre les vingt bureaux de bienfaisance de la ville de Paris, au prorata du nombre des indigents inscrits sur leur contrôle. Cette inscription n'est point arbitraire. Elle est, au contraire, soumise à certaines règles assez étroites, qu'il est indispensable de faire connaître.

Les secours distribués par les bureaux de bienfaisance sont divisés en secours ordinaires ou annuels et secours extraordinaires ou temporaires. Sont admis aux secours annuels : les aveugles, les pai-alytiques, les cancéreux, les infirmes et les vieillards ayant accompli leur soixante-quatorzième année ; aux secours temporaires les blessés, les malades, les femmes en couche ou les nourrices ayant d'autres enfants à soutenir, ou se trouvant sans aucun moyen d'existence, les enfants abandonnés,

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les orphelins, les ménages ayant à leur charge au moins trois enfants au-dessous de quatorze ans accomplis ou deux enfants dont l'un serait atteint d'une infirmité grave S les femmes abandonnées, les veufs ou les veuves ayant à leur charge au moins deux enfants au-dessous de quatorze ans, ou un enfant atteint d'une infirmité grave, les veuves ou femmes abandonnées qui, ayant déjà un enfant de quatorze ans, sont enceintes ; enfin les personnes qui se trouvent dans les cas extraordinaires et imprévus. Si je n'ai pas hésité, malgré ce qu'elle a d'aride, à reproduire cette nomenclature tirée d'un règlement administratif de 1879, c'est pour montrer combien les prévisions en sont minutieuses et étendues. L'idée qui a présidé à ce règlement (dont les dispositions principales sont, au reste, de date très ancienne), c'est qu'un individu ou un ménage valide doit pouvoir subvenir sur les seules ressources de son travail à ses besoins et à celui de deux enfants. En principe, la règle est juste ; mais, en pratique, l'expérience a contraint de reconnaître qu'il se pré-

1. L'inscription peut également avoir lieu lorsque la femme est enceinte de son troisième enfant ; quant aux orphelins et aux enfants abandonnés qui forment la catégorie précédente, ils sont, s'ils ont moins de douze ans, recueillis par l'administration de l'assistance publique et comptent dans le chiffre des enfants assistés.

sente annuellement un certainuombre de demandes de secours auxquelles la fixité de cette règle ne permet pas défaire droit et qu'il y aurait cependant inhumanité à rejeter complètement. Pour faire face à ces demandes, l'administration s'est réservé, sur le montant du crédit qui est annuellement alloué au service des secours à domicile, une certaine somme qu'elle distribue directement, après enquête faite par ses visiteurs sur la situation de ceux qui s'adressent à elles. C'est cette seconde catégorie qui est désignée administrativeraent sous le nom de nécessiteux momentanément secourus. Le mot momentanément est-il bien exact? Je ne le crois pas. Suivant une définition humoristique que j'ai recueillie de la bouche d'un haut fonctionnaire de l'assistance publique, les nécessiteux sont des aspirants à l'indigence. En réalité, ce ne sont pas des individus atteints à l'improviste d'une infortune à laquelle il faut venir en aide; ce sont des indigents non moins misérables que les autres, qui ne fatiguent pas moins souvent la charité publique de leurs demandes. Il serait très intéressant d'établir parmi les clients de la charité une distinction entre les indigents d'habitude et les indigents par accident. A vrai dire, l'art et le but de la charité devraient être d'empêcher l'indigent

par accident de devenir un indigent d'habitude, de même que le but de la science pénitentiaire (puisque à la dignité de science elle prétend aussi) devrait être de ne pas faire du criminel d'accident un criminel d'habitude. Mais si l'on voulait traduire cette distinction par des chiffres, il faudrait sans nul doute ranger les nécessiteux momentanément secourus dans la même catégorie que les indigents inscrits sur les contrôles des bureaux de bienfaisance. Le projet de budget de l'assistance publique évalue les premiers à 124 000 (le dernier recensement de la population indigente en fixe le nombre à 13S 32 i), et les seconds à 80 000, ce qui porte à 200 000, en nombre rond, le chiffre des indigents d'habitude qui sont secourus à Paris par la charité publique.

200 000 individus habituellement voués à l'indigence pour une population d'environ 2 millions d'habitants! Est-ce beaucoup, est-ce peu? C'est beaucoup, sans doute, doit-on dire, quand on songe que cela signifie 200 000 êtres humains que nous coudoyons tous les jours, à côté desquels nous passons inattentifs, indifférents , qui souffrent dans leur corps et qui sont abaissés dans leur àme par cette vie toujours dégradante delà misère, qui ont vécu sans joie, qui mourront pour la plupart sans

espérance dans la nuit intellectuelle et morale où ils auront vécu. En tout cas, c'est trop, c'est toujours trop. Mais on aurait peut-être le droit de répondre que c'est peu, si la statistique internationale établissait que les grandes agglomérations urljaines des autres pays européens comptent une proportion d'indigents non moins élevée, ou bien qu'à Paris, le nombre des indigents, eu égard à la population, était autrefois plus considérable. Il y a donc là, quelle que soit l'aridité des rapprochements de chiffres, un double point de comparaison auquel il est nécessaire, pour se faire une idée exacte des choses, de s'arrêter un instant.

Rien ne serait plus instructif qu'une étude comparative du paupérisme dans les différentes capitales de l'Europe. Mais, pour que cette élude fût possible, la première condition serait que les principales nations étrangères commençassent par établir le dénombrement de leur population indigente. Or, tandis que la statistique internationale abonde en renseignements sur les finances, sur le commerce, sur l'instruction, sur la criminalité même, elle est muette sur le compte de l'indigence. Rien n'est facile comme de savoir pour chaque pays le nombre de kilomètres de chemins de fer, celui des illettrés et celui des voleurs. Mais

celui des indigents, qui ne serait pas le moins intéressant, demeure un mystère. Il n'y a qu'un pays qui fasse exception à cette règle, c'est l'Angleterre. Encore le soin avec lequel la statistique des indigents est dressée en Angleterre est-il expliqué par cette considération que la question du paupérisme est aussi une question de finances, puisque la charge imposée aux contribuables est en raison directe du nombre des pauvres inscrits. En effet, dans notre époque positive, il n'y a rien qui excite la sollicitude comme les questions de finances. Profitons donc de cette bonne fortune pour établir au moins une comparaison entre la proportion du paupérisme à Londres et celle du paupérisme à Paris.

Le résultat de cette comparaison surprendra peut-être, je le dis à l'avance, quelques-uns de mes lecteurs. S'il y a, en effet, en France, une croyance accréditée, c'est que l'Angleterre en général, et en particulier la ville de Londres, est rongée par le paupérisme. Notre pays, après avoir mis autrefois sa gloire dans sa suprématie militaire, l'a mise aujourd'hui dans sa richesse. Le bourgeois de Paris aimait autrefois à se dire, au coin de son feu, que la nation française était la plus brave du monde; il aime aujourd'hui à se

dire qu'elle est la plus riche, et il n'a peut-être pas tort s'il entend par là celle où l'aisance est le plus répandue et où se rencontrent le plus, sinon de grandes, du moins de moyennes fortunes. Mais quelques chiffres vont montrer que le nombre des pauvres proprement dits, c'est-à-dire de ceux qui vivent de la charité publique, n'est pas plus considérable à Londres qu'à Paris et que, chez nos voisins, un singulier changement s'est opéré depuis qu'il y a un peu plus de trente ans, M. Léon Faucher écrivait ses tristes descriptions des quartiers pauvres de Londres. En France, tout le monde est resté sur le souvenir de ces études, et les Anglais eux-mêmes, toujours soucieux des imperfections de leur état social, n'ont pas mis en lumière les progrès réalisés par eux autant peutêtre qu'ils auraient eu le droit de le faire.

Pour établir les chiffres comparatifs du paupérisme à Londres autrefois et aujourd'hui, il n'est pas possible de remonter jusqu'au temps où Léon Faucher préparait ses travaux. Le périmètre de la ville de Londres s'est depuis lors agrandi de plusieurs paroisses qui n'y étaient pas encore comprises, ce qui ôlerait toute justesse à la comparaison. Le point de départ le plus lointain qu'il soit possible de prendre est Tannée 1861. En cette

année, la population de la ville de Londres s'élevait à 280^2307 habitants et le nombre des indigents à 103936. La somme dépensée en secours publics cette même année s'élevait à 832153 livres sterling. Franchissons maintenant une période de dix années. La population s'est augmentée ; elle atteint 3 2542G0 habitants, mais le chiffre des indigents a augmenté aussi, il atteint 106928. Il est vrai que cette année 1871 fut, par tous pays, une année spécialement calamiteuse, le contre-coup de la guerre s'étant fait sentir dans toute l'Europe. Aussi la diminution du paupérisme va-t-elle être rapide. Trois ans après, en 1874, le chiffre des indigents n'est plus que de 115 009. En 1879, il ne dépasse pas 94 565. En 1883, il se relève à 102193, mais en 1884, dernière année dont les chiffres aient été publiés, il redescend à 99 435, ce qui, pour une population de 3816483, donne une proportion de 1 indigent sur 39, 4 habitants \ On se souvient que nous avons constaté à Paris un chiffre de 200 000 indigents pour une population d'environ 2 millions d'habitants. A supposer même que j'aie eu tort de comprendre les nécessi-

1. Ce chiffre comprend à la fais ceux qui sont admis au ruork~ house (in-door-relief) et ceux qui reçoivent des secours au dehors {out-door-relief).

teiix momentanément secourus au nombre des indigents habituels et qu'il faille s'en tenir aux indigents inscrits sur les contrôles des bureaux de bienfaisance, on aurait encore, d'après le dernier recensement, 123o24 indigents pour 2Î269023 habitants, soit une proportion de 1 indigent sur 18,4 habitants. Que devient, en présence de ces chiffres précis, indiscutables, la légende du paupérisme à Londres?

Il convient cependant, pour serrer la question d'aussi près que possible, de faire une double observation. La première, c'est que les listes d'indigents à Paris et à Londres ne sont pas dressées de la même manière. Tandis qu'à Paris, l'inscription s'opère, ainsi que nous l'avons vu, d'après des règles fixes, à Londres elle est laissée à l'appréciation du bureau des administrateurs (&o«rc?o/5f!mrdians) de chaque ivorkhouse ; de sorte que telle famille d'indigents qui serait admise aux secours publics à Paris pourrait se les voir refuser à Londres. Mais ce n'est pas, en tout cas, un resserrement dans les libéralités de la charité publique qui a amené la réduction du nombre des indigents inscrits, puisque la somme distribuée d'après les comptes de la dernière année financière s'est élevée à 2215060 livres sterling, soit 4 800 000

livres de plus qu'en 1861. Toutefois je devais faire cette première observation, car, pour que les comparaisons de chiffres aient une valeur absolue, il faut que ces chiffres soient établis identiquement de la même manière. La seconde observation, c'est qu'en cette matière, les chiffres ne sont pastout, et qu'à côté du chiffre il faut aussi, si j'ose ainsi parler, apprécier la qualité de la misère. Or il est certain qu'à Londres, les victimes de la misère paraissent atteintes plus profondément qu'à Paris. Quelle qu'en soit la cause, le pauvre et surtout la pauvresse de Londres, cet être dont le roman, le théâtre et la peinture se sont emparés, est plus dégradé d'aspect, de mœurs, de sentiments qu'il ne l'est à Paris. Quiconque a visité Londres conserve sur ce point des impressions contre lesquelles aucune statistique ne saurait prévaloir, et ceci confirme encore la supposition émise par moi, tout à l'heure, que tel indigent inscrit au bureau de bienfaisance à Paris ne serait peut-être pas secouru par le workhouse à Londres. Enfin il faut peut-être tenir également compte d'une certaine répugnance des pauvres de Londres pour la charité publique, qui les ferait s'adresser de préférence à la charité privée. Je crois ne devoir négliger aucune explication, car j'ai peine à croire moi-même que

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la proportion véritable des pauvres puisse être de i sur39 à Londres contre 1 suris à Paris. Mais, laissant de côté toute idée de comparaison, cette diminution du paupérisme à Londres n'eu est pas moins un fait très remarquable. La même décroissance est observée au reste dans toute l'Angleterre. En 1849, la population de l'Angleterre était de 1 7 534 000 habitants, et le chiffre des pauvres atteignait à 1 088 659 habitants, soit environ 60 indigents pour 1000 habitants. Vingt-deux ans plus tard, en 1871, année où cependant la misère a été très grande partout, tandis que la population s'élevait à 22 704108, le nombre des indigents ne dépassait pas 1 037360, soit de 40 pour 1000. Enfin, en 1884, tandis que la population atteignait le chiffre de 26 770 744 habitants, celui des indigents s'abaissait à 765914, soit environ 28,6 pour 1000. Ainsi, en résumé, la propoition du paupérisme à la population est descendue, en trente années, de 60 à 30 pour 1000, c'est-à-dire qu'elle a diminué de moitié. C'est là un résultat dont nos voisins ont d'autant plus le droit de tirer honneur que cette diminution de paupérisme n'est pas due seulement à l'augmentation générale de la richesse, mais aussi à des habitudes plus grandes de tempérance, d'épargne, introduites dans la classe ouvrière, et surtout à une

distribution plus judicieuse des secours publics, dont l'abus entretenait la misère qu'elle avait pour but de combattre. Ainsi, tandis que les grands maîtres de la sociologie n'ont rien découvert, faute peut-être d'avoir cherché, comme remède au paupérisme, de modestes administrateurs de paroisses ont contribué, en trente ans, à le réduire de moitié, et je ne puis m'empècher de penser qu'ils ont rendu peut-être un plus grand service à leur pays que M. Herbert Spencer et toute son école.

Laissons maintenant de côté toute idée de comparaison et recherchons si la misère augmente ou diminue à Paris depuis un certain nombre d'années. C'est là, pourrait-on croire, une question de fait sur laquelle on doit aisément tomber d'accord et dont, en tous cas, on devrait chercher la solution avec le désir de constater que la misère diminue. Mais il n'en va point ainsi depuis que la politique s'en est mêlée; et les uns (je n'ai besoin de désigner personne) prétendent que la misère était plus grande sous l'Empire, les autres qu'elle est plus grande sous la République. Voyons qui a raison et qui a tort. Le dernier recensement opéré en 1869, d'après les contrôles des bureaux de bienfaisance, donnait 11 1 357 indigents pour une population de 1 818 710 habitants, soit 1 indigent sur 15,09 habi-

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lants ; celui de 1 877, 1 1 3 31 7 indigents sur 1 988 800 habitants, soit 1 indigent sur 17,55 habitants; celui de 1880, 123 735 indigents sur 1 988806 habitants, soit un indigent sur 16,07 habitants. Enfin celui de 1883 donne 123 324 indigents sur 2269 023 habitants, soit 1 sur 18. Les oscillations sont, on le voit, assez peu sensibles, sauf peut-être la dernière; mais il convient de faire remarquer que, le dénombrement quinquennal de 1881 ayant constaté une augmentation de 300 000 habitants, le chiffre de 1 988 806 sur lequel est établie la proportion de 1880 avait cessé d'être exact. De telle sorte que, si on se reporte à la dernière année de l'Empire, on restera dans la vérité en disant que, depuis quatorze ans, la misère n'a ni augmenté ni diminué sensiblement dans Paris par rapport à la population et qu'elle demeure à l'état stationnaire, cependant avec une tendance à la diminution ^ Je le regrette sincèrement pour ceux qui, en politique, aiment à tirer argument de tout; mais en moi-même je ne saurais parvenir à m'en affliger.

Quelle est maintenant la conclusion que, de ce

1. Cette diminution tient peut-être à ce que le contrôle des indigents inscrits sur les listes des bureaux de bienfaisance s'opère avec plus de sévérité qu'autrefois. C'est ainsi que, lors du dernier recensement, les contrôleurs de l'assistance publique en ont réduit le nombre de i-i0ô85 à 1:23 324.

fait, tout local et partiel, il est vrai, on serait en droit de tirer, dans la grande querelle qui s'agite entre les optimistes et les pessimistes de l'économie politique? lime semble que ce fait ne vient àTappui ni des uns ni des autres. Nous avons assisté, en effet, pendant dix ans à un développement prodigieux de la prospérité publique. La passion que la politique introduit dans toutes lesquestions a pu seule mettre en doute cette réalité dans un pays où les impôts de consommation donnaient des plus-values qui dépassaient toute prévision, où le montant des dépôts faits aux caisses d'épargne s'accroissait d'année en année, où les chemins de fer étaient encombrés de produits qu'ils avaient peine à transporter, où les valeurs de placement les plus sérieuses se capitalisaient «à des taux qui reléguaient au rang des souvenirs l'intérêt classique de 5 p. 100. Cette augmentation de la richesse publique a été sans doute générale par toute la France, mais en présence des souffrances non moins incontestables de l'agriculture dans certains départements plus particulièrement éprouvés par les mauvaises récolles ou par le phylloxéra, on peut affirmer que ce sont les grandes villes qui en ont pris la meilleure part, et Paris en particulier. Ce résultat a été attesté à Paris par des faits caractéristiques; la

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hausse du prix des terrains, l'élévation des loyers et l'augmentation des produits de l'octroi coïncidant (car c'est là une vérification qu'il faut toujours faire) avec l'augmentation des dépôts à la caisse d'épargne qui, d'une année à l'autre n'ont cessé de s'élever. Puis cette période de prospérité a pris fin et une période de gêne a commencé. Or ces oscillations de la richesse publique paraissent avoir été sans influence sur celles du paupérisme qui pendant cette période aurait d'abord diminué, puis augmenté, puis diminué de nouveau, mais d'une façon assez peu sensible. Il n'y aurait donc heureusement rien de vrai dans cette triste formule : Les riches deviennent chaque jour plus riches et les pauvres chaque jour plus pauvres , puisque le développement de la richesse à Paris n'a point amené un accroissement proportionnel du paupérisme. Mais, par contre, si le jeu naturel des lois économiques qui préside à la distribution des richesses devait résoudre (même graduellement et en tant qu'elle est soluble) la question sociale, et si une beaucoup moins grande inégalité des conditions devait caractériser notre développement futur, ne serait-il point temps que la société se mît en marche vers cette solution bénigne, et quelques symptômes favorables ne devraient-ils pas faire pressentir cet état bien-

heureux? On a vu qu'iln'en est rien et qu'à Paris du moins, l'accroissement de la fortune publique n'a point amené une diminution sérieuse du paupérisme. Serait-il téméraire et précipité d'en conclure que, dans les sociétés complexes comme la nôtre, où la propriété a atteint à peu près son maximum de division et l'organisation industrielle son maximum de perfectionnement, il y a comme un stock irréductible de misère sur lequel le développement de la richesse publique cesse d'avoir action? Faudrait-il, opposant formule à formule, aller jusqu'à dire, malgré ce que l'assertion présente au premier abord de contradictoire, qu'au delà d'un certain degré de division des fortunes, Vaccroissement de la richesse est sans injluence sur la diminution du paupérisme? C'est là une simple question que je me permets de poser aux économistes de profession, avec les ménagements qu'on doit à cette race non moins irritable que celle des poètes. Peut-être aurai-je occasion d'y revenir plus tard en recherchant si les causes de la misère n'ont pas par elles-mêmes quelque chose de permanent et d'indestructible.

LES QUARTIERS PAUVRES A PAIilS

La population indigente que nous venons de dénombrer se répartit, comme on peut penser, d'une façon tout à fait inégale entre les divers arrondissements de Paris. Cette inégalité, qui est inévitable, tend de plus en plus à s'accroître et devient pour la répartition des secours une difficulté chaque jour plus grande, les arrondissements qui sont les plus chargés de misère étant aussi ceux qui ont le moins de ressources charitables. A ne considérer que les chiffres bruts, celui de tous les arrondissements de Paris qui paraît le plus misérable, c'est le xx% c'est-à-dire Charonne, Belleville et Ménilmontant, où l'on compte 13750 indigents.

Viendraient ensuite le xi" qui s'étend depuis la rue du Temple jusqu'à la rue du faubourg Saint-Antoine avec 13 453 indigents; puis le xviii% c'est-à-dire Montmartre, avec 12 269 indigents ; le xiir, c'est-àdire les Gobelins, avec 11353 indigents; le xix% c'est-à-dire la Villette, avec 1 1 227 indigents ; le xv% c'est-à-dire Vaugirard, avec 7 410 indigents; le v, c'est-à-dire le Panthéon, avec 6923 indigents. Mais si l'on considère la relation du nombre des indigents avec la population, la situation change un peu. Le plus misérable est alors lexiii% avec 12,37 indigents sur cent habitants ; viennent ensuite le xx% avec 12,24 indigents sur cent habitants, le xix% avec 9,41 indigents sur cent habitants, le xv% avec 7,25 indigents sur cent habitants, le xiv' (arrondissement de l'Observatoire), avec 6,81 indigents sur cent habitants. Le xi' arrondissement, qui tout à l'heure occupait le second rang, n'occupe plus que le septième; le v* arrondissement vient le huitième. Quant aux arrondissements qui comptent le moins de pauvres, ce sont l'arrondissement de l'Élysé et celui de TOpéra, le premier 1,64, et le second 1,65 indigents sur cent habitants.

Pour quiconque connaît un peu la topographie de Paris, les renseignement si sommaires que je viens de donner font apparaître un premier fait qui

saule tout d'abord aux yeux, c'est que la misère tend de plus en plus à quitter le centre pour affluer à la circonférence. L'ancien Paris, celui qui ne comprenait autrefois que douze arrondissements, est aujourd'hui environné d'une ceinture de misère qui l'enveloppe de toutes parts et qui occupe tout l'espace compris entre les anciens boulevards extérieurs et les fortifications. Il ne serait point juste de rendre uniquement responsable de ce déplacement les percements qui ont été entrepris sous l'empire à travers les quartiers populeux de la vieille ville. Il y a dans cette tendance de la misère à se porter du centre à la circonférence un fait constant et facilement explicable par l'élévation inévitable du prix des loyers dans les quartiers commerçants ou luxueux. Mais on ne peut nier que ces percements n'aient accéléré le mouvement un peu plus qu'il n'était désirable et que le bien qu'ils ont produit n'ait été compensé par un mal. Sans doute lorsque l'ouvrier laborieux et aisé a fini sa journée il est bon et sain pour lui de trouver, à quelques pas de la petite rue où il demeure, soit un boulevard bien éclairé, où ilpourra se promener gaiement, soit un square planté d'arbres, où assis sur un banc avec sa femme, il pourra surveiller les jeux de ses enfants. Mais pour celui qui aura cherché à obtenir

une diminution de 50 francs sur son loyer en émigrant loin de l'endroit où il avait l'habitude de travailler, sur les hauteurs de Ménilrnontant ou dans la plaine de Grenelle, pour celui-là le bien incontestable qu'a fait la transformation de Paris est singulièrementperdu. S'il est logé à moins de frais etdans des conditions plus hygiéniques, en revanche la distance qu'il a souvent à parcourir pour se rendre à son travail représente pour lui un surcroît de de dépenses ou de fatigues. Un temps trop long s'est même écoulé avant qu'on songeât à mettre à sa disposition des moyens plus rapides et plus économiques de transports en créant ces lignes de tramways dont se plaignent si fort les gens accoutumés à circuler dans leurs propres voitures, mais qu'il est vraiment difficile de leur sacrifier. Cet émigré d'un nouveau genre tombe-t-il dans l'indigence qu'il côtoie sans cesse, les secours publics sont plus rares dans le nouvel arrondissement qu'il habite et plus parcimonieusement distribués. Les secours de la charité privée, qui partent presque tous du centre, y arrivent plus lentement et plus difficilement. En assainissant les quartiers pauvres du vieux Paris, on n'a donc pas plus supprimé la misère (au reste on a jamais eu cette prétention) qu'on n'a supprimé le bagneen le transportant de Toulon

à l'île Nou.On l'a seulement éloi<?néedenos regards et, malheureusement, peut-être aussi de nos préoccupations.

Ce qui achève de montrer que cette expulsion de la misère a lieu en vertu d'uue sorte de force centrifuge dont la transformation de Paris a pu accélérer le mouvement, mais qu'elle n'a pas créée, c'est que cette émigration continue et déborde les fortifications. Cette première ceinture de misère qui environne l'ancien Paris sera bientôt enveloppé»^, elle-même par une seconde qui envahira toute la portion de la banlieue de Paris contiguë au mur d'enceinte. La charité privée, toujours active, avait fondé, il a quelques années, l'œuvre des faubourgs, qui a rendu de grands services avant que les villages où elle opérait fussent englobés dans l'enceinte de Paris et qui en rend encore. Bientôt il sera nécessaire qu'elle fonde une œuvre de la banlieue, et l'entreprise pour être difhcile n'en sera que plus digne de ses efforts. La misère gagne en effet dans la banlieue et y fait en quelque sorte la tache d'huile. Elle s'est installée d'abord dans la plaine Saint-Denis, cette plaine hideuse et empestée, justement chère aux descriptions des naturalistes, avec ses chemins de gravats semés de tessons de bouteilles, ses jardins de légumes arrosés de purin, ses tas de fumier et

ses linges sales suspendus à des cordes. D'un côté elle dispute aux petits rentiers les villages de Clichy et de Levallois, qui sont aujourd'hui habités en partie par une population dangereuse autant que misérable. De l'autre côté, elle a envahi ces hameaux qui avaient autrefois dans l'imagination populaire renom de poésie et de joyeuseté, Romain • ville, lesLilas, les Prés-Saint-Gervais. Depuis longtemps elle s'étale dans les localités maussades de la rive gauche qui ont nom Gentilly, Montrouge, Malakoff, la Californie, et n'était qu'elle respecte encore ces jolis villages situés sur les bords de la Marne et de la Seine, où les bourgeois de Paris viennent encore avec tant de délices pêcher à la litine et mano^er de la friture, l'investissement serait complet. Dans celte région mal habitée on déporte les établissements insalubres et les candidats néocalédoniens. Il est question de fermer quelques-uns des premiers, mais il sera plus difficile de la débarrasser des seconds, qui naguère y ont remporté leurs premières victoires. Vienne, ce qu'à Dieu ne plaise, une nouvelle épopée parisienne, comme celle delà Commune, et ces villages de la banlieue disputeront certainement à Belleville et à Montmartre l'honneur d'y jouer un rôle, de même que Belleville et Montmartre ont enlevé le sceptre de la ré-

volution au quartier Saint-Merri et au faubourg Saint-Antoine, devenus presque des quartiers bourgeois. Sans insister sur ce noir pronostic, on peut dire cependant qu'il y a dans l'existence de cette population tloltante, misérable, aigrie, qui vient se grossir de tout le rebut, de tout le vomissement de Paris, un sujet de préoccupation constante pour l'autorité publique à la surveillance de laquelle elle échappe, et que cette préoccupation devra un jour ou l'autre gagner aussi la charité.

La promenade à travers les royaumes de la misère, que je voudrais demander à mes lecteurs de parcourir avec moi, ne nous entraînera cependant pas aussi loin. Le terrain où je voudrais leur servir de guide est déjà assez vaste, etje n'essaierai même pas de les conduire à travers les vingt arrondissements de Paris, car ils finiraient par trouver avec rai;^on que les aspects de la pauvreté se ressemblent à peu près partout. Cependant, depuis la transformation apportée dans les conditions d'existence de la population indigente par les percements dont j'ai parlé, on peut dire qu'il y a aujourd'hui dans Paris deux misères, la vieille et la nouvelle : la vieille qui se cache et s'entasse dans les maisons à six étages au centre de la ville ; la nouvelle qui s'étale et pullule dans les quartiers excentriques.

Ces deux misères sont assez différentes d'aspect, presque de mœurs, et je voudrais les étudier toutes les deux sur le vif. Pour étudier la vieille misère, je pourrais être tenté de choisir ces quartiers du vieux Paris situés sur la rive droite de la Seine, à l'intérieur de l'ancienne enceinte de Philippe- Auguste, qui après avoir été le théâtre des drames et des crimes du moyen âge ont été témoins des élégances du xvii^ siècle et des désordres du xviif; les quartiers de la cour des Miracles, de la porte Barbette, près de laquelle fut assassiné le duc d'Orléans, de la rue des Lions-Saint-Paul, où demeurait madame de Sévigné, de la rue Qaincampoix, où Law avait établi sa maison de banque. Sous le premier empire et la Restauration, ces quartiers étaient devenus la résidence de ce monde des gros commerçants si bien mis en scène par Balzac, les Birotteau, les Matifat, les Crevel, les Popinot, et autres habitants de la rue des Bourdonnais ou delà cour Batave, Aujourd'hui, bien qu'ils soient surtout habités par ce qu'on pourrait appeler le demi-peuple, petits boutiquiers et ouvriers en chambre, cependant la misère y a aussi élu domicile. On y trouve des ruelles, la rue de Venise (peut-être la plus étroite de Paris), la rue Maubuée, l'impasse Berthaut, la rue du Grenier-sur-l'Eau,

dont l'aspect misérable contraste avec celui de quelques vieux hôtels encore debout, comme l'hôtel de Soubise, devenu le bâtiment des Archives, et l'hôtel de Luxembourg, qui ouvre sa porte majestueuse dans la petite rue Geoffroy-Lasnier. Mais je préfère choisir une autre région plus anciennement parisienne encore, puisqu'elle fut à la fois le lieu de plaisir de nos anciens rois et le premier berceau de la science : je veux parler de celle qui s'étend sur la rive gauche depuis le bord de la Seine jusque sur le plateau qui couronne le sommet de la montagne Sainte-Geneviève, et qui dans la langue administrative s'appelle le v' arrondissement ou arrondissement du Panthéon.

Les quais, la grande ligne droite du boulevard Saint-Michel, jusqu'au carrefour de l'Observatoire, les boulevards de Port-Royal, de Saint-Marcel et de l'Hôpital jusqu'au Jardin des Plantes forment les limites de cet arrondissement. Au point de vue administratif, il est divisé comme au reste tous les arrondissements en quatre quartiers. Mais à celte division j'en substituerai une autre qui répond mieux à l'objet de nos études , le quartier des couvents et des écoles et le quartier de la misère. Les couvents et les écoles occupent le sommet du plateau qui couronne la montagne Sainte-Geneviève

42 MISÈRK ET REMÈDES.

et les pentes qui s'abaissent vers la Seine. Sur le plateau les couvents dominent. C'est là que, dans des monastères demeurés fameux, comme celui de Port-Royal de Paris, ou celui des Carmélites de la rue Saint-Jacques, dernière retraite de mademoiselle de la Vallière, les âmes repentantes ou fatiguées venaient, il y a deux siècles, chercher la pénitence ou le repos. Quelques-uns de ces asiles subsistent encore et n'ont fait que changer d'hôtes, comme l'ancien couvent de la Visitation, où les dames de Saint-Michel reçoivent aujourd'hui les jeunes filles que leur confie la préfecture de police. D'autres ont disparu en laissant derrière eux quelques souvenirs de leur nom, comme le couvent des Ursulines, sur l'ancien jardin duquel s'ouvre une rue paisible et recueillie, et celui des Feuillantines, les vertes Feuillantines de Victor Hugo, dont la grande allée où se jouait l'enfance du poêle a été remplacée par une large voie nouvelle. Mais de nouveaux asiles se sont élevés, répondant à ces instincts mystiques que développe de nosjours, chez certaines âmes, le besoin de protester contre l'étroitesse de l'horizon où voudraient nous enfermer les théories de la science. Il n'y a pas bien loin du Muséum d'histoire naturelle au couvent de la rue d'Ulm, où les religieuses de la Réparation, prosternées jour et

nuit devant l'autel, demandent pardon à Dieu pour les iniquités des autres. Quant aux collèges, depuis le temps de l'école Sainte-Geneviève, qui fut témoin des luttes d'Abailard et de Guillaume de Chanipeaux, ils occupent le sommet et les pentes de la montagne. L'aspect de ce qu'on appelle parfois le pays latin a aussi bien changé depuis vingt ans. Miirger ne s'y reconnaîtrait plus au milieu des rues nouvelles, et il y chercherait vainement la grisette, qui en a été chassée par la galanterie beaucoup plus vénale des cafés dorés et des brasseries du nouveau boulevard Saint-Michel. Mais ce changement est moindre peut-être que celui du quartier de la misère.

La misère enveloppait autrefois comme d'une large ceinture tout le bas de la montagne Sainle- Ge;:eviève. Elle se déroulait le long des quais sur les terrains jadis occupés par le clos des Lias, qui était l'ancien jardin du palais des Thermes, et par les clos de Mauvoisin et de Garlande, dont la rue Galande rappelle encore le nom. Elle s'allongeait derrière les bâtiments de l'Hôtel-Dieu, et, arrêtée par les terrains inhabités de la Halle aux Vins, elle contournait la montagne et remontait le long des pentes abruptes qui aboutissent à Saint-Etiennedu-Mont et à l'ancienne abbaye, occupée depuis par

le collège Henri IV. Le centre de tout ce quartier était la place Maubert, cette vieille place populaire dont le nom est une contraction de celui du grand docteur du moyen âge, le maître Albert, et qui a non seulement sa langue, le français de la place Maubert, mais aussi sa littérature, le théâtre de Cluny reprenant tous les deux ou trois ans, à la grande joie des habitués du quartier, un vieux drame qui est intitulé la Lionne de la place Maubert. La misère trônait à l'aise dans toute cette région; elle était là chez elle, et il n'y avait guère que la charité pour y pénétrer. Depuis quinze ans, l'aspect de ce quartier a été singulièrement transformé; le boulevard Saint-Germain l'a en quelque sorte éventré. Passant en plein milieu de la place Maubert, qu'il a presque détruite, il a coupé la misère en deux. Une partie a été rejetée le long de la Seine dans l'étroite bande qui subsiste entre le boulevard et le quai ; l'autre s'est trouvée refoulée vers les pentes de la montagne Sainte-Geneviève, où les larges percements de la rue Monge et des voies nouvelles qui sont amorcées de tous les côtés l'ont encore pourchassée. Une haute barrière de maisons en pierre détaille, dont le rez-de-chaussée est occupé par des boutiques et les étages supérieurs habités par des familles de professeurs ou

de pelils rentiers, sépare aujourd'hui ces deux agglomérations de misère dont l'existence pourrait parfaitement être ignorée de celui qui se bornerait à suivre le boulevard ou la rueMonge. Mais, arrivé à la hauteur des Thermes de Julien ou du Collège de France, engagez-vous dans une de ces petites ruelles qui conduisent du boulevard au quai, et au bout de quelques pas vous pourrez vous croire à cent lieues de toute cette civilisation et de tout ce progrès apparent. Vous vous trouverez, en effet, au cœur de ce quartier où Eugène Sue avait placé autrefois quelques scènes des Mystères de Paris, dans un dédale de petites rues bordées de hautes maisons où la misère s'entasse, où le vice se réfugie. Le vice, qui malheureusement suit toujours de près la misère, y a ses rendez-vous de prédilection qui jouissent dans le monde interlope d'une certaine réputation. Ce sont, sans parler des maisons mal famées de la rue Maître- Albert (encore un souvenir du grand dominicain) et de la rue Zacharie, le Chateau-Rouge et le Père-Lunettes. Le Château- Rouge, qu'il ne faut pas confondre avec le bruyant Château-Rouge de la chaussée de Clignancourt, est un vaste cabaret situé rue Galande, au fond d'une cour dont la muraille extérieure est peinte couleur sang de bœuf. A. la porte stationnent

toujours des hommes de mauvaise mine qui reofardent d'un œil malveillant les intrus. Au dedans, une première salle à boire garnie de tables et de bancs en bois reçoit les buveurs toujours en grand nombre. Une seconde plus obscure sert souvent de dortoir à des femmes avinées qu'il ne fait pas bon troubler dans le sommeil de leur ivresse. Le cabaret du Père-Lunettes est, au contraire, une échoppe située dans une infecte ruelle, la rue des Anglais, et qui doit son nom trivial à une gigantesque paire de lunettes peinte sur l'enseigne. Un comptoir d'étain où l'on boit debout et devant lequel se pressent les buveurs, une petite arrière-salle réservée aux habitués, où il faut quelques précautions pour pénétrer, voilà tout l'établissement, et l'attrait que les endroits borgnes inspirent toujours à ceux dont la conscience n'est pas bien nette, explique seul que la nuit il soit difficile de trouver un bout de banc pour s'asseoir.

Quant à la misère, elle habite un peu partout, dans des rues étroites, obscures, tortueuses, dont l'existence est dissimulée par les maisons à hautes façades du boulevard et du quai. Quelques-unes de ces rues attestent leur ancienneté par la vulgarité même de leur nom : la rue de la Huchette, la

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rue de la Bûcherie, la rue de la Parcheminerie. D'autres, au contraire, rappellent les plus vieux souvenirs de notre histoire : la rue Saint-Julien-le- Pauvre, qui conduisait à une ancienne basilique souvent visitée par Grégoire de Tours et dédiée au patron des voyageurs en détresse :

Saint-Julien, Qui héberge les chrétiens.

dit une vieille Description de Paris; la rue du Fouarre, où prenaient gîte au moyen âge les étudiants qui ne trouvaient point à se loger sur les pentes de la montagne SaintelGeneviève ; la rue de l'Hôtel-Colbert, où s'ouvre encore la porte cintrée, surmontée d'une plaque de marbre noir, de la vieille demeure habitée par la famille du grand ministre. Toutes ces rues sont bordées de maisons à six ou sept étages, où l'on monte par un escalier tortueux. Quelques-uns des appartements que contiennent ces maisons prennent jour sur la rue et n'en sont pas beaucoup plus clairs pour cela; d'autres s'ouvrent sur une cour intérieure ou plutôt sur une sorte de puits au fond duquel le jour ne descend jamais. Ces maisons sont bondées d'habitants (il y en a une, rue Galande, qui compte

jusqu'à cent cinquante locataires) et jamais un appartement ne reste vacant. Elles sont généralement occupées par une population assez paisible d'individus qui, travaillant dans les environs, ne veulent pas se loger trop loin de leur ouvrage : balayeurs de la ville (il y en a toute une colonie dans une maison de la rue de la Parcheminerie), hommes de peine employés sur les quais ou à la Halle aux Vins, bien d'autres encore appartenant à ces humbles professions qui n'exigent qu'une certaine dose de vigueur physique et où il n'y a ni avenir ni espérance. Ces pauvres gens s'entassent comme ils peuvent dans des appartements très exigus, composés généralement d'une pièce qui donne sur la rue et d'une petite cuisine qui s'éclaire par une lucarne sur la cour intérieure ou sur l'escalier. Lorsqu'arrivenl les enfants (et ils arrivent toujours en grand nombre), la cuisine devient un dortoir et les enfants couchent par terre sur des matelas. Ces taudis se louent à un prix exorbitant. Il est impossible d'avoir un appartement composé de deux pièces à moins de 250 francs par an. Une seule chambre se paie 150 à 200 francs, suivant qu'elle est située à un étage plus ou moins élevé de la maison et qu'elle donne sur la rue ou sur la cour. RueSaint-Jnlien-le-Pauvre, une chambre où.

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à deux heures de l'après-midi, il est presque impossible de coudre sans lumière, se loue 1(30 francs par an ; la moitié d'une mansarde coupée en deux par une cloison où, entre le lit et la muraille, il n'y pas place pour deux personnes, 120 l'rancs. Dans une visite assez minutieuse de ces logements, je n'en ai trouvé que deux dont le prix de location ne dépassât pas iOO francs. L'un était situé au sixième étage d'une maison de la rue de la Huchetle; on y pénétrait non point par une porte, mais par une ouverture basse par laquelle on ne pouvait passer sans se plier en deux. Une fois redressé, on se trouvait, dirai-je dans une chambre? non, dans une sorte de boîte carrée, éclairée dans un coin par une lucarne. Une étroite couchette en fer, don tout récent du bureau de bienfaisance, une chaise boiteuse, quelques haillons suspendus à la muraille composaient tout l'attirail de deux vieillards dont les moyens d'existence demeuraient pour les autres locataires un problème. L'autre logement était situé dans une mansarde de la rue Maître-Albert. C'était une soupente pratiquée sous l'inclinaison du toit : six êtres humains y vivaient dans un espace à peine plus grand que l'intérieur d'une alcôve : le père, la mère et quatre enfants. Le père, homme de peine dans un magasin, était parti dès l'aube;

la mère, malade depuis quelques jours, s'était rendue à la consultation du bureau central, et la sœur aînée, demeurée seule pour garder tout ce pauvre petit monde, espérait, me dit-elle, que sa mère aurait été admise à l'hôpital.

Si nous voulons envisager maintenant un autre aspect de la misère dans ces mômes quartiers, regagnons le boulevard et, à partir de laplace Maubert, suivons la rue Monge jusqu'à sa rencontre avec la nouvelle avenue des Gobelins. Arrivés à la vieille église deSaint-Médard, dont un agréable jardin a remplacé le fameux cimetière, tournons à droite, et nous nous trouverons au centre de ce quartier qu'on appelait autrefois le faubourg Saint-Marceau et qui fut longtemps le quartier le plus pauvre de Paris. Il est traversé dans toute sa longueur par la rue populeuse qui conduisait jadis du sommet de la montagne Sainte-Geneviève à celui du Mont- Cetard, où l'on vénérait les reliques de saint Marcel. Une contraction hardie de la langue populaire a baptisé cette longue artère du nom de rue Mouffetard (rue du Mont-Getard). Elle est aujourd'hui la rue populeuse et commerçante, on pourrait dire la rue Vivienne ou la rue Richelieu du quartier. Des boutiques de petits détaillants, des marchands de vins, des traiteurs la bordent dans toute sa Ion-

gueur. Vers les six heures du soir, c'est-à-diie au moment où les ouvriers reviennent de leur travail, où les femmes, en bonnet et le panier au bras, vont débattre avecles marchandes des quatre saisons le prix des provisions nécessaires à leur mince dîner, c'est une rumeur, un va-et-vient qui rappellent les vers de la ballade sur la foule

Qui se rue Incongrue Par la rue Saint-Marceau.

Le soir, les boutiques de marchands de vins regorgent de monde, et deux fois par semaine le bal du Vieux-Chêne ouvre ses salons (dit prétentieusement l'affiche) aux ébats d'une foule déguenillée. La misère habite un peu partout dans le quartier, dans la rue Mouffetard elle-même, bien que celleci commence à être envahie par une population demi-bourgeoise, mais de préférence dans les ruelles environnantes, aux noms pittoresques, la rue Gracieuse, la rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel, la rue de l'Arbalète, la rue du Marché-des-Patriarches. Ces ruelles sont habitées par une population misérable qui se compose en grande partie de journaliers, de brocanteurs, de regrattiers, de

chiffonniers. Ceux-ci ont émigré cependant pour la plupart dans diverses régions où nous les retrouverons et ils n'occupent plus guère qu'une ruelle étroite et malpropre, la rue Saint-Médard. Je serais embarrassé pour dire si cette population vit dans des conditions plus misérables que celle des ruelles avoisinant la Seine. Les maisons où elle demeure sont moins hautes; partant elle reçoit dans ses taudis un peu plus d'air et de lumière. Mais généralement les chambres de ces maisons sont plus petites, et il est très rare que chaque appartement se compose de plus d'une seule pièce où la famille s'entasse corn m.e elle peut. Quelques-unes de ces chambres sont situées de plain-pied avec le sol et ne reçoivent de lumière que par une porte vitrée dont les carreaux cassés sont souvent remplacés par de vieux journaux. On ne peut aérer la pièce qu'en tenant la porte ouverte, et, comme il n'y a pas de cheminée, c'est sur le pas de la porte qu'il faut faire la cuisine. Ces cavernes obscures, comme on en peut voir plusieurs dans une grande cour située rue Berthollet, se paient encore 150 francs par an. Pour avoir deux pièces il faut aller au delà de 200 francs; aussi pareil luxe y estil fort rare. Et cependant, malgré les conditions déplorables de pauvreté, de promiscuité et de saleté

OÙ elle vit, cette population se présente avec un aspect relativement assez digne et décent. Lorsqu'on pénètre chez ces malheureux sous un prétexte quelconque, ils vous reçoivent généralement avec déférence, et vous témoignent leur reconnaissance de la patience avec laquelle vous écoutez l'hisloire toujours longue de leurs malheurs. Lorsqu'ils se présentent à la mairie pour solliciter des secours ou à la consultation du bureau de bienfaisance, ou voit qu'au lieu d'étaler leur misère sur eux, ils cherchent au contraire à la dissimuler. J'en ai vu un jour défiler un grand nombre dans cette maison de secours de la rue de l'Ëpée-de-Bois, où la sœur Rosalie plantait hardiment, il y a plus d'un demisiècle, le drapeau de la charité .et que le respect de sa mémoire n'a pas réussi à préserver complètement. Pour venir à la consultation du médecin, les hommes avaient quitté leurs vêtements de travail, les femmes avaient mis leur robe la plus propre et leur bonnet le plus blanc. La plupart venaient demander des remèdes qui en réalité sont pour eux des petites douceurs, et qu'ils ajoutent à leur modeste ordinaire, de la tisane, un sirop quel conque pourvu qu'il fût sucré, et presque invariablement du vin de quinquina fort apprécié, non pour le quinquina, mais pour le vin. Le médecin

accordait à l'un, refusait à l'autre, d'après sa connaissance personnelle de leur situation et de leurs besoins. Sur soixante-dix consultants, il n'y avait guère que vingt malades et bien cinquante mendiants. Tout ce pauvre monde demandait humblement, remerciait de même, mais une fois sorti dans la rue, n'avait rien dans son aspect ni dans son allure qui le distinguât de la population demi-aisée du quartier. La vieille misère, habituée à coudoyer l'aisance, est toujours un peu honteuse d'elle-même, et si elle est habile à solliciter les secours, si elle connaît parfaitement toutes les ressources de la charité et y fait incessamment appel, elle a aussi je ne sais quelle pudeur qui fait qu'elle se dissimule et qu'elle ne veut pas du moins s'étaler dans la rue.

Transportons-nous maintenant au cœur de la nouvelle misère, et pour cela nous n'aurons pas d'abord bien loin à aller. Suivons l'avenue des Gobelins, qui n'est que l'ancienne rue Mouffetard prolongée; franchissons la Bièvre, cette rivière au nom si connu, au cours ignoré, qui semble heureuse de cacher sous terre ses eaux noirâtres, et laissons de côté, à droite, la vieille manufacture royale de tapisseries à laquelle la famille des Gobelins a donné son nom, à gauche, les grandes

maisons de teinturiers et de tanneurs qui, depuis un temps immémorial, sont installés sur les bords de la Bièvre, nous arriverons à la place d'Italie. C'est là qu'était située l'ancienne barrière et que le coche venant de Lyon ou de Marseille se croisait autrefois avec les chaises de poste qui emportaient vers l'Italie les rares voyageurs assez riches et assez hardis pour affronter un voyage dans ces contrées lointaines. Mais l'annexion de la banlieue de Paris ayant reculé jusqu'aux fortifications lès limites de la ville, la place d'Italie est devenue le centre d'un nouvel arrondissement, le xiii% qui se compose des quatre quartiers de la Salpêtrière, de la Gare, de la Maison-Blanche et de Croulebarbe. Bien que les deux arrondissements soient limitrophes, il est impossible d'imaginer deux régions plus différentes que le v^ et le xiii'. Tandis que sur le v' la population est dense et entassée, elle est au contraire à l'aise et au large sur le xiii'. La superficie du Y^ est de 249 hectares pour LU, 4M habitants, ce qui ne donne que 21"% 7 pour un habitant tandis que la superficie du xiii' est de 625 hectares pour 91,315 habitants, ce qui donne ôS^'S^ pour un habitant. Aussi certaines portions de l'arrondissement et, entre autres, tout le quartier de la Maison-Blanche, ont-elles conservé un aspect

rural. Les rues elles-mêmes ont encore des noms campagnards : rue du Moulin-des-Prés, vue de la Fontaine-Mulard, rue de la Butte-aux-Cailles. Je ne voudrais pas répondre que celte butte reçoive encore la visite de l'oiseau de passage auquel elle a dû autrefois son nom. Mais parfois, par une froide journée de décembre ou de janvier, une volée de canards sauvages vient s'abattre sur l'étang que forment au fond d'une vallée assez profonde les eaux de la Bièvre et y demeure quelques jours cachée dans les herbes marécageuses. Cet étang est environné de terrains vagues où vaches, moutons, chèvres paissent en liberté, comme à la campagne, sous la surveillance d'un enfant ou d'une vieille femme. Quelques habitations bourgeoises ont conservé dans leurs jardins environnés de murailles d'un blanc criard, des bosquets de lilas qui embaument l'air, au printemps. Lorsque, par une belle soirée, on voit du viaduc de la rue de Tolbiac le soleil s'abaisser derrière l'observatoire de Montsouris, dont le dôme rappelle la coupole d'une mosquée, et le clocher de Saint-l-'ierre du Petit- Montrougese dessiner sur le ciel rougeâtre avec l'élégance d'un minaret, on éprouve une vague illusion d'Orient dont la reproduction serait digne de tenter le pinceau d'un peintre et vaudrait bien ces

LA Mi;SÈRE A PARIS. 57

vues réalistes de marchés et de boulevards que nous offre chaque exposition. Peut-être est-ce un peu affaire d'imagination, mais pour ceux qui sont courbés sous la dure loi de misère, la vie doit être, ce semble, moins dure dans ces masures éparses sur les pentes de la vallée de Bièvre que dans ces hautes maisons où nous avons pénétré tout à l'heure. N'est-ce pas pour eux une consolation que de jouir ainsi de l'air, de la lumière, et de pouvoir, assis par un beau temps sur le pas de leur porte, se chauffer aux rayons du soleil de Dieu?

Redescendons maintenant par le boulevard de la Gare, du côté du chemin de fer d'Orléans. A la hauteur de la place récemment baptisée du nom de place Pinel, entre le boulevard de la Gare et le boulevard de l'Hôpital, s'étend un vaste terrain qui est loué par bail emphytéotique à divers locataires. Sur une partie de ce terrain se sont élevées peu à peu les masures qui portent le nom de cité Doré, nom qui pourrait sembler une raillerie, et qui est tout simplement celui du locataire emphytéotique. Ces masures élevées sur trois rangs se composent d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage auquel on n'arrive souvent que par un escalier extérieur en bois, aux marches pourries. Elles sont occupées presque toutes par des familles de

chiffonniers. Quelques-unes de ces familles, et c'est le plus petit nombre, demeurent au premier et entassent leurs chiffons au rez-de-chaussée; mais la plupart de ces maisons sont occupées par deux familles, et c'est la chambre même qui sert de magasin, le père et la mère couchant dans un vieux bois de lit et les enfants sur les chiffons amoncelés. Les vieux os, les vieux chiffons, les détritus de toute sorte exhalent par la fermentation une odeur aigre et douceâtre; mais les habitants de ces pauvres intérieurs y sont devenus insensibles; aussi la puanteur, la saleté, la dégradation au milieu de laquelle ils vivent défient-elles toute description. A qui sort de la cité Doré il peut sembler qu'il ne verra jamais rien qui soit au-dessous; ce serait cependant une erreur.

Parallèlement à cette cité et dans la direction du boulevard de l'Hôpital se trouve un autre terrain vague qui ne recevait encore, il y a quelques années, que les dépôts de chiffons des habitants de la cité. Peu à peu ceux auxquels le prix trop élevé des loyers (environ 120 francs par an) fermait la porte de la cité se sont établis, sur ce terrain, dans des cahutes, moitié en planches, moitié en plâtras, qu'ils ont parfois construites eux-mêmes, et pour lesquelles ils ne paient guère que 70 à 80 francs de loyer. Le

LA MISÈKK A PARIS. . 59

nombre de ces cahutes s'est accru assez rapidement, et comme c'est au lendemain de l'expédition de Tunisie que cette agglomération nouvelle s'est formée, la fantaisie populaire l'a baptisée du nom de cité des Kroumirs. J'ai visité la cité des Kroumirs à sa naissance et je me souviens d'avoir vu au milieu de ce parc à chiffons un vieillard et sa femme qui demeuraient dans une voiture roulante en bois. Moyennant cet ingénieux expédient, ils n'avaient à payer que la location des quelques mètres de terrain que leur cabane occupait. Le mari était un peu fou, la femme trop âgée pour travailler. De quoi vivaient-ils? Mystère. A côté de cette voiture s'ouvrait une porte en bois entrebâillée; je la poussai et me trouvai dans une petite cour encombrée de chiffons et d'ordures de toute sorte. Trois masures rappelant, à s'y méprendre, ce qu'on appelle dans nos campagnes des toits à porc, s'ouvraient dans cette cour. Sur le seuil de l'une d'elles une vieille femme était assise; elle grattait soigneusement avec un couteau un os qu'elle avait tiré d'un tas d'ordures et étendait sur son pain les débris de viande qu'elle en retirait : c'était une chiffonnière. Je voulus entrer en conversation avec elle, lui demander quelques renseignements sur sa vie, sur ses gains journaliers;

mais je n'en pus tirer que quelques paroles incohérentes et je m'aperçus bientôt qu'elle était ivre*. Je ne voudrais pas prolonger plus longtemps qu'il n'est nécessaire cette promenade dont la tristesse finirait par devenir monotone. Il faut cependant qu'on veuille bien se transporter encore avec moi à l'autre extrémité de Paris, dans cette vaste région qui s'étend des environs du Père-Lachaise au bassin de la Villette, entre les boulevards extérieui's et les l'ortifications. Avant que la banlieue eût été annexée à Paris, cette région comprenait plusieurs villages ou hameaux séparés par des terrains vagues, Gharonne, Ménilmonlant, Belleville, la Villette. Leur réunion a formé le xix' et le XX' arrondissement. Bien que l'annexion ait singulièrement uniformisé l'aspect de ces localités, cependant chacune garde encore quelques traces de son ancienne physionomie. Gharonne, qui était autrefois un gros village peuplé de maraîchers, a conservé un aspect campagnard avec ses maisonnettes, dont les jardins renferment tous quelques arbres fruitiers, et sa vieille édise située au milieu

1. La cité des Klirouinirs, qui s'était édifiée peu à peu sur un terrain appartenant à l'Assistance publique, a dû disparaître, il n'y a pas longtemps, par mesure administrative. Mais que sont devenus les habitants?

d'un cimetière sur le sommet d'un monticule. MéniImontant,la\'illette étaient et sont encore des localités populeuses habitées presque exclusivement par des ouvriers. C'est Belleville qui a le plus changé d'aspect, Belleville que Dulaure décrivait ainsi en 1825 : « Belleville, autrefois Poitronville, est traversée par des rues et des ruelles, bordées de belles maisons, de jardins, et qui aboutissent à des vignes, à des champs couverts de groseilliers, de lilas. On s'y promène par des sentiers ombragés et, des bords du plateau, on jouit de la vue la plus gracieuse et la plus magnifique. » Vignes, groseilliers, lilas, sentiers ombragés, tout a disparu, mais, dans le haut de Belleville, on rencontre encore des rues dont les noms rappellent encore ces souvenirs champêtres, la rue des Bois, la rue des Prés, la rue des Lilas, et quelques petits rentiers y vivent encore dans d'assez jolies maisons de plaisance. Quant au bas de Belleville, le restaurant de Vile cV Amour e[ la descenie de la Courtille lui avaient déjcà fait une fâcheuse célébrité avant que Belleville tout entier se couvrît d'une autre gloire, celle de devenir « le Mont-Aventin de la démocratie ».

La population réunie des deux arrondissements s'élève à. 243,802 habitants (bien des villes ne sont pas aussi peuplées) et leur superficie totale est

de 1087 hectares, ce qui donne 44™", 6 par habitant. C'est dire que la misère y vit dans des conditions intermédiaires entre l'entassement du V" arrondissement et le plein air du xiir. Les grandes maisons à six étages bondées de logements y sont rares. Le plus grand nombre n'en a que deux ou trois; parlant les rues, qui sont généralement plus larges, sont aussi moins sombres et plus aérées que dans l'arrondissement du Panthéon. Les loyers sont aussi moins chers; on peut y avoir pour une somme qui varie de 150 à 200 francs un petit appartement composé de deux pièces. Quelques-uns de ces appartements sont situés dans des maisons d'apparence assez propre et qui ont dû manifestement être habitées autrefois par des bourgeois. Tel est, en particulier, à Ménilmontant, l'aspect de la rue des Cascades, dont le sol est perpétuellement humecté par l'infiltration des sources auxquelles elle doit son nom. Mais ce qui caractérise ces deux arrondissements, c'est le grand nombre des cités, des passages, des impasses, qui sont le véritable refuge de la misère. Généralement les maisons de ces cités, de ces passages, de ces impasses se sont élevées peu à peu sur des terrains vagues et le propriétaire du sol n'est pas le même que le propriétaire des maisons.

Ce dernier est presque toujours un principal locataire qui, après avoir loué le terrain pour une période d'années assez longues, l'a couvert de constructions à un étage, bâties sur le sol même, moitié en planches et moitié en plâtras. II loue ces constructions, non pas au terme ni même au mois, mais à la semaine, au prix exhorbitant de 2 fr. 50 par semaine pour une seule chambre, ce qui fait i 40 francs par an. Il lire ainsi de son argent un intérêt annuel de 25 pour 100, et, comme il se fait toujours payer d'avance, il n'est exposé à aucune perte. Aussi n'exige-t-il l'apport d'aucun mobilier, et toute une famille peut venir, comme c'est parfois le cas, s'installer dans une de ces chambres avec une botte de paille. Souvent le principal locataire joint à son industrie celle de marchand de vins, et, si parmi les sous-locataires il s'en trouve un, par exception, qui ne soit pas un ami du cabaret, il ne se fera aucun scrupule de l'expulser pour ce seul fait, trouvant qu'il ne lui rapporte pas assez. Lorsqu'au bout d'une vingtaine d'années, le principal locataire voit son bail expirer, il se retire avec une aisance assez ronde, abandonnant pour une légère plus-value ses constructions au propriétaire. Celuici, ne voulant point continuer ce triste commerce les fait démolir et expulse du coup une centaine

de familles qui vont promener leur misère ailleurs. Ces familles, prévenues d'avance, attendent jusqu'au dernier moment pour se trouver un logis dan? l'espérance vatiue qu'on les laissera là pour rien et se font mettre sur le pavé. On s'émeut alors, on se récrie contre l'inhumanité du propriétaire, contre l'imprévoyance de l'Assistance publique, sans s'informer si on ne se trouve pas en présence d'un droit parfaitement légitime qu'une inertie calculée voudrait tenir en échec. Ajoutons que, si le propriétaire avait la faiblesse de laisser occuper gratuitement ces masures pendant un temps indélini, elles ne tarderaient pas à devenir un repaire que la sécurité publique rendrait nécessaire de fermer. L'expérience en a été faite dans une cité située à Glignancourt et elle a été concluante.

Ainsi se sont élevées, ainsi tomberont fort heureusement un jour ces cités de la rue de Meaux, qui n'ont point encore la réputation de la cité Doré, mais qui sont encore plus hideuses et plus abandonnées, la cité Gand, la cité Philippe, la cité du Tarn. Aujourd'hui ce sont d'étroites ruelles bordées à droite et à gauche de bouges où s'entasse, souvent sans autre mobilier qu'un lit pour toute la famille (on sait que le lit ne peut jamais être saisi), toute une population de gens, la plupart sans

aveu et sans profession. En hiver, on enfonce jusqu'à la cheville dans un sol boueux : au milieu, deux cabinets, qui servent pour toute la cité, exhalent, par leur porte toujours béante, une odeur infecte; on circule entre des tas d'immondices, entre des détritus de toute sorte, et l'intérieur des maisons n'est pas moins sale que la ruelle. La misère n'a point ici cet aspect décent que nous avons constaté dans le V* arrondissement, ni cette bonhomie geignante qu'on rencontre encore dans le XIII'. Nulle part je n'ai vu individus plus déguenillés ni figures plus rogues. Comme je demandais au concierge de Tune de ces cités la profession de ses locataires : « Moitié chiffonniers, moitié voleurs, » me répondit-il, et je n'avais guère besoin de ce renseignement pour m'en douter. Ces deux arrondissements sont peut-être aujourd'hui le coin de Paris le plus vilainement peuplé. Ily a longtemps que les maisons mal famées et les bals publics, dont le boulevard extérieur est bordé, y attirent une population interlope d'hommes et de femmes qui, à partir de la tombée delà nuit, y trône en souveraine. Naguère encore, les vagabonds et les voleurs étaient attirés dans ces quartiers par ces fameuses carrières d'Amérique qui leur servaient de refuge et qui ont même donné leur nom à l'un

des quartiers du xix'' arrondissement. Aujourd'hui les carrières d'Amérique sont en grande partie comblées ; mais leurs hôtes se sont répandus un peu partout, et il n'est pas étonnant que ce levain putride de la prostitution et du vol ait contribué à corrompre la population. Nulle part également je n'ai rencontré d'aussi tristes exemples de dégradation morale. Je citerai un fait qu'on me pardonnera de rapporter malgré sa crudité.

Le hasard m*a fait une fois accompagner un contrôleur de l'assistance publique chez une femme qui , ayant perdu un de ses enfants à la suite d'une maladie, avait adressé à l'administration une demande de secours. Cette femme, à laquelle une boiterie permanente rendait tout travail difficile, avait son mari en prison et demeurait avec son père et un second enfant dans une toute petite chambre. L'exiguïté du mobilier et certains détails dans lesquels je n'entrerai pas ne nous laissèrent aucun doute, malgré ses faibles dénégations, sur la nature des relations du père et de la fille. Nous nous renseignâmes sur la conduite habituelle de la femme, et on nous apprit que, le jour où l'employé de la mairie s'était présenté pour constater le décès de son enfant, il l'avait surprise, dans la chambre même où reposait le petit cadavre, en compagnie

de deux hommes. Ce qui m'a le plus frappé, c'est que cette femme n'avait l'air ni d'une impudente ni d'un monstre. Elle semblait prendre assez de soins de l'enfant qui lui restait, et son aspect humble, presque décent, n'avait rien qui, au premier abord, la distinguât de ses voisines. On sentait que c'était moins la perversité de sa nature que la détresse et l'abandon d'elle-même qui l'avaient précipitée dans cette fange. 0 misère ! misère !

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