LES SALAIRES DES HOMMES
Sans avoir la prétention de donner une nomenclature complète des professions parisiennes et des salaires afférents à ces professions, il est cependant nécessaire d'établir d'abord une distinction entre celles exercées par les hommes et celles exercées par les femmes. Profonde est en effet la différence qui existe entre la situation des hommes et celle des femmes au point de vue de la rémunération de leur travail. Toutes les générahtés qui sont exactes, lorsqu'on parle de la situation des ouvriers, deviennent autant de contre-vérités lorsqu'on parle des ouvrières. Nous examinerons donc séparément ce qui concerne les uns et les autres.
Commençant par les ouvriers, on peut distinguer, entre les différents métiers qu'exercent les hommes à Paris, trois natures de professions. Les unes, qui sont nécessairement en assez petit nombre, supposent non seulement une instruction professionnelle poussée assez loin, mais un certain don artistique ou un certain développement de rinlelligence, et par suite ne nécessitent pas un grand déploiement de force physique. Telles sont, par exemple, les diverses professions de graveur, de sculpteur, de dessinateur, de peintre sur porcelaine, de ciseleur, de compositeur typographe, etc. Dans ces industries, le salaire rémunère beaucoup moins l'eflbrl physique que l'habileté et l'intelligence qui constituent une sorte de monopole individuel.
Une seconde catégorie de professions suppose, chez ceux qui les exercent, la réunion d'une certaine éducation professionnelle plus ou moins longue à acquérir et d'une certaine vigueur physique sans laquelle l'exercice même de la profession ne saurait être entrepris. Telles sont, par exemple, les diverses professions qui se rattachent à l'industrie du bâtiment ou du meuble : maçons, charpentiers, menuisiers, ébénistes, tapissiers, ou bien encore celles qui se rattachent à l'industrie du fer : ajusteurs, forgerons, etc., et bien d'autres
qu'il me serait facile de citer. Dans ces industries, le salaire rémunère à la fois l'aptitude professionnelle et l'aptitude physique.
Enfin il existe une troisième catégorie de professions qui n'exigent aucune instruction professionnelle, ou du moins une instruction professionnelle tellement simple qu'elle est à portée de tout le monde et qui supposent exclusivement l'aptitude à un effort physique plus ou moins prolongé. Tel est le cas de ceux qu'on appelle dans l'industrie parisienne les ouvriers de métiers, c'est-à-dire qui, n'ayant aucune spécialité déterminée, peuvent être employés indifféremment dans toutes les industries. Appartiennent également à cette catégorie : les charretiers, les palefreniers, les déchargeurs, les balayeurs et tous ceux qui sont compris dans la nombreuse catégorie des hommes de peine^ Ici le salaire ne rémunère guère que l'effort physique; l'aptitude professionnelle n'y entre presque pour rien. Cette division n'est pas celle généralement adoptée dans les statistiques industrielles, mais je crois qu'elle répond à la réalité des choses et qu'elle peut être utilement suivie.
Avant d'entrer toutefois dans le détail des salaires attribués à ces différentes professions, je dois faire une observation. Parmi ces professions,
quelques-unes subissent régulièrement une interruption de travail plus ou moins longue; c'est ce qu'on appelle la morte saison. Les autres assurent, au contraire, à ceux qui les exercent une occupation permanente. Mais les unes et les autres sont sujettes inévitablement aux chômages, qui sont la conséquence des crises industrielles et commerciales. Ces crises peuvent avoir plusieurs causes. Ou bien la mauvaise direction des affaires publiques, en détruisant la confiance, amène un resserrement des capitaux qui paralyse à la fois toutes les industries; ou bien la production, surexcitée par une époque de prospérité, a jeté sur le marché une quantité de produits plus grande que les besoins des consommateurs (c'est le phénomène que les Anglais appellent overtrading); ou bien la production étrangère, favorisée, par des causes diverses, vient faire sur le marché national une concurrence heureuse aux produits du pays. Ces trois causes pourraient bien se trouver réunies dans la crise que traverse en ce moment notre industrie. Mais, s'il est possible de tenir compte de la morte saison dans l'évaluation du salaire annuel, il est impossible de tenir compte de ces chômages accidentels qui peuvent frapper tantôt une industrie, tantôt une autre. Les chiffres que je vais don-
ner supposent des industries en pleine activité. Ce sont les chiifres d'hier, ce ne sont peut-être plus ceux d'aujourd'hui ^ 11 dépend en partie de la sagesse des intéressés que ce soient ceux de demain.
Comme spécimen des professions assez peu nombreuses qui appartiennent à la première catégorie, je prendrai celles qui se rattachent à la bijouterie et à l'orfèvrerie, celles qui se rattachent à la gravure et celles qui se rattachent à l'imprimerie. Je puis certifier la parfaite exactitude des chiffres que je vais donner pour les avoir puisés moi-même à des sources très sûres.
Dans l'orfèvrerie et la bijouterie, l'apprentissage commence généralement vers quatorze ou quinze ans et dure trois ou quatre ans. Durant ce laps de temps, les apprentis ne reçoivent régulièrement aucun salaire et apprennent le
1. Les chiffres qui m'ont servi à composer cette étude ont été rasseniblés par moi il y a un peu plus de deux ans. Je n'ai pas cru cependant devoir leur subsistuer des chiffres nouveaux et cela pour deux raisons. La première c'est que le moment ou l'industrie parisienne traverse une crise d'une gravité exceptionnelle serait mal choisi pour chercher à établir le gain d'un ouvrier en temps normal. La seconde c'est que, dans certaines professions, cette crise a eu jusqu'à présent pour résultat plutôt une réduction du travail qu'une diminution des salaires. Dans beaucoup d'industries, on ne fait guère travailler que les ouvriers d'élite; mais l'on continue à les payer le même prix.
métier sur le conseil des ouvriers plus âgés et sous la direction des chefs d'atelier. Au sortir de l'apprentissage, c'est-à-dire au moment où ils commencent le métier, l'orfèvre et le ciseleur gagnent 4 francs par jour, le bijoutier et le graveur gagnent 5 francs, et le sertisseur (celui qui assujettit les brillants) 6 francs. Au bout de quelques années d'exercice, par leur seule régularité dans le travail et l'expérience qu'ils acquièrent dans la profession, c'est-à-dire vers vingt-sept ou vingthuit ans, ils arrivent à gagner : l'orfèvre 5 francs, le bijoutier et le graveur 8 francs, le ciseleur 10 francs, et le sertisseur 12 francs. Ce sont là les salaires de l'ouvrier moyen. Quant aux chefs d'atelier et aux ouvriers hors ligne, ils peuvent arriver à gagner : le bijoutier et le graveur 15 francs, le ciseleur 20 francs, et le sertisseur 30 francs par jour. Mais c'est l'exception. Dans ces industries, il n'y a pas, à proprement parler, de morte saison; cependant le travail est moins actif pendant les quelques mois d'été.
Les ouvriers employés dans les imprimeries se divisent, au point de vue des salaires, en plusieurs catégories : les compositeurs, les metteurs en pages et les conducteurs de machines. Les compositeurs, qui sont payés à l'heure, ce qu'on appelle
les ouvriers travaillant en conscience, reçoivent un minimum de 0 fr. 65 par heure; mais, suivant leur degré d'intelligence et d'habileté, suivant aussi la nature da travail plus ou moins difficile qu'on leur donne à faire, ils peuvent gagner jusqu'à 0 fr. 80, 1 franc et même 1 fr. 10 de l'heure, ce qui fait, pour une journée de dix heures, un salaire minimum de 6 fr. 50, maximum de 11 francs. Il faut compter que le salaire le plus habituel est de 7 à 8 francs. Les compositeurs travaillant aux pièces (c'est le mode de travail le plus usité) sont payés 0 fr. 65 pour le mille de lettres. Suivant leur plus ou moins grande habileté et la nature de la copie qu'on leur donne à composer, ils peuvent atteindre, comme l'ouvrier travaillant en conscience, à un salaire de 6 à 11 francs. Il en est de même des corrigeiirs, c'est-à-dire de ceux qui exécutent les corrections. Il s'agit ici des compositeurs employés dans les imprimeries qui travaillent pour la librairie. Les ouvriers employés à la composition des journaux sont payés 10 francs pour sept heures de travail pendant le jour et 12 francs la nuit. Ils ont de plus sur leurs compagnons travaillant pour la librairie cet avantage d'avoir leur besogne assurée toute l'année, tandis que les imprimeries qui travaillent pour la librairie, ayant moins de
travaux à exécuter pendant certains mois de l'année, ne gardent pendant ces mois que leurs meilleurs ouvriers.
Au-dessus des compositeurs, il y a les metteurs en pages; ceux-ci se font un salaire habituel de 10 à 12 francs, pouvant s'élever même dans certains cas jusqu'à 15 francs. Enfin il y a les conducteurs de machines; car, dans les grandes imprimeries, les machines à vapeur ont remplacé, comme chacun sait, l'antique presse à bras. Un conducteur de machine ordinaire gagne de 8 à 10 francs. S'il est bon ouvrier, son salaire s'élève jusqu'à 12 francs. Enfin, si, dans les feuilles tirées par lui, se trouvent des gravures, et s'il est employé à ce qu'on appelle, en termes techniques, le découpage, cette opération lui assure un salaire supplémentaire de 5 francs, qui porte son gain journaher à 15 francs.
La gravure sur bois se paie au centimètre carré. Le prix du centimètre varie suivant l'habileté de l'artiste et aussi suivant la nature de l'œuvre. C'est ainsi que le centimètre carré de figure se paie plus cher que le centimètre carré de paysage. Le prix minimum du centimètre carré est de 0 fr. 20. Un graveur ordinaire peut arriver à se faire 8 à 9 francs par jour. S'il est habile et connaît bien son
métier, il va sans difficulté jusqu'à 15 francs. S'il est doué d'une habileté exceptionnelle et s'il arrive à être connu dans sa profession, c'est 20,25 et jusqu'à 30 francs par jour qu'il peut gagner. Mais ce sont là des cas exceptionnels, et les ouvriers qui arrivent à toucher des salaires aussi élevés sont presque des artistes. Il en faut cependant tenir compte, et l'on peut dire que dans les différentes professions qui se rattachent à la bijouterie, à l'orfèvrerie, à l'imprimerie, à la gravure, les salaires habituels varient de 7 à 10 francs, les salaires élevés de 10 à 15 francs et les salaires exceptionnels de 15 à 30 francs. Voilà, pour les processions de la première catégorie, celles où le salaire rémunère surtout le don naturel et l'intelligence. Passons maintenant aux professions de la seconde catégorie, à celles où le salaire rémunère à la fois l'instruction professionnelle et l'effort physique.
Je prendrai d'abord pour exemple les diverses professions qui se rattachent à l'industrie du bâtiment. Nous aurons ici l'avantage de nous trouver en présence d'un document certain : c'est la Série des prix delà ville de Paris. On sait, en effet, que la ville de Paris fait paraître chaque année sous ce titre le recueil des prix qu'elle paie aux ouvriers
employés par elle. 11 y a quelques années, ces prix n'étaient que des évaluations maxima sur lesquelles la Ville s'appuyait pour régler les mémoires de ses entrepreneurs. Mais, grâce à la faiblesse des autorités municipales, ces prix mrt:cim« sont devenus le tarif véritable des salaires pour les ouvriers employés dans les travaux publics, et, pendant la période d'activité désordonnée qu'a traversée l'industrie du bâtiment, ce tarif avait fini par s'imposer, grâce à l'entente des ouvriers entre eux, aux entrepreneurs de travaux privés. C'est donc à l'administration parisienne et à ses concessions trop faciles que revient en grande partie la responsabilité de l'exagération du prix de la main-d'œuvre dans l'industrie du bâtiment, exagération qui, par un retour facile à prévoir, tient sa part dans la crise traversée aujourd'hui par cette industrie. Nous allons nous rendre compte, en effet, avec quelle rapidité les ouvriers du bâtiment ont vu hausser leurs salaires depuis quelques années*.
Voici quels sont les prix que la ville de Paris paie aujourd'hui à ceux qu'elle emploie : le tailleur de
1 . La crise actuelle a amené une certaine baisse dans les salair<>s se rattachant à l'industrie du bâtiment. Mais la ville de Paris n'en maintient pas moins les prix de sa série. Le conseil municipal ne soulTrirait pas un abaissement.
pierres en ravalement est payé 1 fr. 20 par heiirej soit 12 francs par jour en été pour une journée de dix heures, et 9 fr. 60 en hiver peur une journée de huit heures; le poseur 9 francs en été, 7 fr. 20 en hiver; le tailleur de pierres ordinaire, le maçon et le briqueteur 8 fr. 50 en été et 6 f. 80 en hiver; le garçon maçon et le garçon briquetier 5 francs en été, 4^ francs en hiver; le charpentier 9 francs en été, 7 fr. 20 en hiver, le couvreur 8 francs et le garçon couvreur 5 francs; le plombier ou zingueur
7 fr. 50 et le garçon plombier 5 francs; le monteur gazier 10 fr. 25; l'ajusteur 9 fr. 90;raide-ajusteur 6 fr. 50; le parqueteur 9 francs; le menuisier
8 francs; le serrurier 7 fr. 50; le fumiste 7 fr. 50 elle garçon fumiste 4 fr. 50; le marbrier 8 fr. 50; le polisseur 7 fr. 50; le peintre en décors 12 francs; le peintre ordinaire 8 francs, le vitrier 8 fr. 50; le doreur 10 francs; le colleur 10 francs; enfin le miroitier 10 francs en été et 8 francs en hiver.
Parmi ces industries, il en est quelques-unes qui subissentpendantl'hiver une morte saison régulière qu'on évalue à deux mois ; ce sont celles qui ont trait à la construction proprement dite : maçons, tailleurs de pierre, etc. Aussi beaucoup de maçons, originaires de la campagne, relournentils dans leur pays au mois de janvier pour n'en
revenir qu'au mois de mars. C'est autant à déduire sur les 2,500 ou 3,000 francs qui constituent leur gain annuel (à supposer bien entendu qu'ils ne subissent pas un chômage général). Mais celles qui s'exercent à l'intérieur des bâtiments déjà construits (peintres, doreurs, menuisiers) ne subissent aucune interruption. Quant à l'augmentation de ces salaires depuis quelques années (toujours d'après la Série des prix de la ville de Paris), elle a varié de 25 p. 100, dans les industries les moins favorisées, à ÔO p/ 100 dans celles qui l'ont été le plus. Ce sont toujours les salaires les plus élevés dont l'augmentation proportionnelle a été le plus considérable. Ainsi le tailleur de pierres en ravalement, dont la'série des prix fixe la rémunération à 12 francs par jour a vu son salaire hausser de 60 p. 100, tandis que le garçon plombier qui est payé 5 francs,|n'a bénéficié que d'une augmentation de 25 p. 100. Quant au garçon couvreur-guetteur, dont le métier très facile à exercer consiste à écarter les passants, il recevait 3 fr. 50 il y a sept ans ; c'est encore 3 fr. 50^qu'il reçoit aujourd'hui. Mais, en moyenne, il faut compter que l'augmentation a été de 40 p. 100.
Passons à une industrie bien voisine de celle du bâtiment.à l'industrie del'ameublement.Sans entrer
dans des détails quifiniraient pai* fatiguer l'esprit, je me bornerai à dire que les sculpteurs sur bois ont, dans ces dernières années, gagné de 9 francs à 12 fr. 50parjour;les tapissiers de 8 francs à 12 fr. 50; les ébénistes en meubles de luxe, de 8 à 11 francs; les menuisiers en meubles massifs, de 8 francs à 1 1 fr. 25 ; les menuisiers en sièges de luxe, de 7 à ! 0 francs ; les ébénistes en meubles ordinaires, de 5 à 8 francs; les menuisiers en sièges ordinaires, de 4 fr. 50 à 6 fr. 50. Tel est le taux auquel les dernières grèves avaient élevé les salaires dans l'industrie de l'ameublement, et il n'est pas très étonnant, lorsque les ouvriers italiens ou allemands se contentent d'un salaire de 3 à 5 francs parjour, que la concurrence de leurs produits fasse subir à cette industrie une crise non moins sérieuse que celle du bâtiment.
On pourrait être tenté de croire que ces industries du meuble et du bâtiment étaient à Paris des industries privilégiées, où les ouvriers touchaient des salaires exceptionnellement élevés. Aussi, pour compléter ces indications, prendrai-je encore deux industries qui n'ont rien d'exclusivement parisien : celle de la construction des machines et celle de la construction des wagons. Ces deux industries emploient à Paris, lorsque les affaires marchent, un grand nombre d'ouvriers, et ici encore je pourrai
donner des renseignements de première main. Dans l'industrie de la construction des machines, les ouvriers les mieux payés sont les ajusteurs, et traceurs dont le salaire est de 8 fr. 50 par jour. Encore faut-il compter que c'est là un salaire moyen et que les ouvriers très habiles gagnent davantage. Viennent ensuite les forgerons et les marleleursqui sont payés en moyenne 8 francs. Puis les oulilleurs, les embateurs et caleurs de roues, les chaudronniers et les cloutiers, dont le salaire oscille aux environs de 7 fr. 50; les tourneurs, les aléseurs, les mortaiseurs, les raboteurs et les chefs monteurs dont le salaire varie de 6 fr. 50 à 7 francs ; les pilonniers, les perceurs, les taraudeurs, les frappeurs et aides-marteleurs, dont le salaire varie de 5fr. 50 à 6 francs; enfin les aideschaudronniers et les manœuvres, dont le salaire dépasse quelque peu 5 francs. Tous ces salaires ont augmenté depuis dix ans d'une somme qui peut varier de 1 fr. 50 à 3 francs par jour et qui est en général du tiers du salaire, l'augmentation ayant toujours été, comme dans l'industrie du bâtiment, d'autant plus forte que le salaire était plus élevé.
Dans l'industrie de la construction des wagons, qui peut servir aussi d'indication pour celle de la carrosserie, voici les salaires que nous trouvons :
les modeleurs (dont le salaire a augmenté de 3 francs par jour depuis dix ans), sont payés Ofr.50; les charrons, les peintres-rechampisseurs, broyeurs ou vernisseurs, de 7 francs à 7 fr. 50; les menuisiers, zingueurs, ferreurs, ferblantiers, garnisseurs, selliers, de 6 fr. 50 à 7 francs; les ébénistes et ouvriers aux machines à bois, de 6 francs à 6 fr. 50; les peintres ordinaires et ponceurs, de 5 fr. 50 à 6 francs, enfin les chefs-manœuvres et manœuvres, de 5 francs à 5 fr. 50. Dans ces diverses professions, l'augmentation des salaires s'est élevée depuis dix ans de i à 3 francs suivant que le salaire était plus ou moins fort. Il n'y a pas de morte saison, mais il faut tenir compte que l'activité de cette industrie est singulièrement ralentie depuis deux ans. Cependant les salaires, au moins dans les grands établissements, ont été maintenus au même taux.
En résumé, dans les professions de la deuxième catégorie, où le salaire rémunère à la fois l'aptitude professionnelle et l'effort physique, nous avons trouvé des salaires minimum de 5 francs, maximum de 12 francs. L'augmentation a été constante et, dans ces dernières années, elle a dépassé sensiblement celle du coût de la vie.
Il ne me reste plus qu'à parler des professions de la troisième catégorie, de celle où l'aptitude profes-
sionnelle entrant pour peu de chose, le salaire ne rémunère guère que l'effort physique. Ici, on ne rencontre guère de série de prix, ni de tarifs, à moins que les ouvriers adonnés à ces professions ne soient employés dans la grande industrie, où ils travaillent côte à côte avec des ouvriers employés dans des professions appartenant aux deux premières catégories. Ils bénéficient alors, dans une certaine mesure, des tarifs élevés de l'industrie à laquelle ils sont attachés. C'est ainsi que, dans les imprimeries, ceux qu'on appelleles margeurs, c'està-dire ceux qui ont à placer avec certaines précautions les feuilles sous les cylindres de la machine, louchent de 4 francs à 4 fr. 50. De même, dans les aleliers de construction de wagons, les simples laveurs touchent de 4 francs à 4 fr. 25. On peut également ranger dans cette catégorie les ouvriers qui s'emploient dans les grandes usines à des travaux n'exigeant point d'aptitudes spéciales, comme dans les raffineries ou les fabriques de produits chimiques ; ceux-là peuvent gagner environ 4 francs par jour.
Parmi les mieux payés dans ces diverses professions, n'oublions pas de faire figurer les camionneurs et les charretiers, car il faut encore une certaine adresse pour conduire dans les rues de
232 MISÈll E ET REMÈDES.
Paris Iroiâ ou quatre chevaux attelés à la file ou une voiture lancée au grand trot. Aussi sont-ils encore payés de 4 francs à 4 fr. 50. Il en est de même de ceux qui sont doués d'une force physique assez grande pour porter sans faiblir sur leurs collets (aussi les appelle-t-on colletineurs) des fardeaux considérables. Mais l'homme de peine proprement dit, de quelque nom qu'il s'appelle, le palefrenier qui panse les chevaux, le portefaix qui, le long des quais, au vent glacé ou au soleil torride, débarde les trains de bois, décharge le sable ou la chaux, hisse des pierres de taille sur les charrettes; le garçon de magasin, non point celui qui est employé à la recette, mais celui qui, dans les plus élégantes comme dans les plus modestes boutiques, arrive le premier, s'en va le dernier, balaie le plancher, | décharge les paquets et risque chaque jour d'attraper, travaillant en nage dans un courant d'air, ce que, dans la langue populaire, on appelle un chaud et froid, prélude de la fluxion de poitrine et de la phtisie; l'homme d'équipe qui, dans les gares de chemin de fer, pousse les wagons et graisse les roues des voitures ; l'homme, en un mot, voué à la peine, comme son dur nom l'indique, celui-là combien gagne-t-il? Dans les grandes administrations, où il est très
Lien payé, 4- francs, quelquefois 3 fr. 75, le plus souvent 3 Ir. 50, quelquefois moins. Ne faut-il pas, en effet, ranger dans la caté2:orio des liommes de peine ces balayeurs de la ville de Paris qui, par tous les temps, hiver comme été, sont obligés de se lever au milieu de la nuit pour commencer, dès la pointe du jour, le nettoyage des rues, balayer la neige ou la crotte, et auxquels, pour ce dur métier qui a l'avantage de n'exiger d'autre aptitude que deux bons bras, on donne 3 fr. 25? Aussi trouve-ton peu d'ouvriers parisiens d'origine pour manier le balai municipal ; ce sont généralement des ruraux qui sont venus échouer à Paris ou des étrangers, autrefois des Allemands, aujourd'hui dos Italiens. Il y a toute une colonie de ces derniei s dans une de ces ruelles qui se cachent entre le boulevard Saint-Germain et le quai, à la hauteur des Thermes de Julien, et qui a nom rue de la Parcheminerie. Une grande maison à plusieurs étages en est bondée; ils vivent là sept ou huit ensemble, maris et femmes, ou soi-disant tels, dans des chambres qu'ils paient jusqu'à 250 francs par an. Quelques-unes de ces chambres ne sont éclairées que par un châssis situé à six ou huit pieds audessus du sol. Il n'y entre jamais un rayon de soleil, et ce sont des Italiens !
Ce salaire de 3fr. 25, est-ce un minimum ? Non ; on trouve encore des hommes de peine à 3 francs et môme à 2 fr. 75. J'ai rencontré un chargeur aux bureaux ambulants, dans les gares de chemins de fer, auquel l'administration des postes n'allouait que 2 fr. GO. Mais ceux-là sont en général des débiles, payés en proportion des services qu'ils rendent; et r/est à 3 fr. 50 ou 3 fr. 75 par jour qu'il faut fixer à Paris le salaire du véritable homme de peine. Nous avons vu que, dans l'industrie, si bien payée, du bâtiment, le guetteur chargé d'avertir les passants est payé 3 fr. 50 par jour.
Jusqu'ici, je n'ai parlé que des professions régulières et classées, dont les salaires courants sont fixés par des tarifs ou par l'usage. Mais, en dehors de ces professions, il existe sur le pavé de Paris un certain nombre d'individus qu'il n'est pas possible d'assimiler complètement aux salariés, parce qu'ils vivent des produits d'une petite industrie, et dont le gain journalier est souvent fort au-dessous de celui des salaires les plus humbles : marchands des quatre saisons (ceux-ci ne font cependant pas de mauvaises affaires), vendeurs à la criée de petits objets (ce que, dans la langue de police, on appelle des camelots), crieurs de journaux, distributeurs de prospectus, etc., sans parler ici de professions
interlopes qu'on ne pourrait énumérer et décrire sans refaire le Paris inconnu de Privât d' Anglemont. Ces individus sont parfois des infirmes, généralement des déclassés, qui en sont arrivés là par fainéantise, quand ce n'est pas par quelque cause encore moins avouable. J'ai eu la curiosité d'engager un jour la conversation avec un individu qui, au coin d'un boulevard fréquenté, distribuait aux passants des prospectus. C'était un garçon bien découplé, à la figure intelligente, et, comme je lui demandais comment il était tombé si bas, il m'expliqua avec un peu d'hésitation qu'étant employé dans une maison de commerce, « il s'était mis dans l'embarras, à cause d'une femme », puis, peu à peu, prenant confiance, il me raconta les garnis misérables où il vivait, les gargotes invraisemblables où il se nourrissait au rabais, et il ajouta, dans un langage dont on me pardonnera de rapporter ici le naturalisme pittoresque : « Ah ! Monsieur, à Paris, quand une fois on est tombé dans la pom^nade, on ne peut pas se figurer combien il est difficile de se relever. » Telle est, en effet, la situation du plus grand nombre de ces individus, dont il est impossible d'évaluer le gain journalier, mais qui vivent certainement, eux, leurs femmes et leurs enfants, quand ils en ont, dans la plus profonde
misère. Parmi ces professions, il en est une seule au sujet de laquelle je crois devoir entrer dans quelques détails, parce qu'elle est essentiellement parisienne de sa nature et qu'elle occupe régulièrement plusieurs milliers d'individus : c'est l'industrie des chiffonniers, et, s'il ne répugne pas trop à mes lecteurs de pénétrer avec moi dans ce monde assez malpropre, nous allons y passer quelques instants.
Sous l'Empire, la profession de chiffonnier était à Paris une industrie limitée et privilégiée. Pour s'établir chiffonnier, il fallait obtenir une autorisation delà préfecture de police, autorisation qui se traduisait par la délivrance d'une médaille. Aujourd'hui la préfecture de police s'est relâchée de ces exigences, et devient chiffonnier qui veut, ce qui n'empêche pas les anciens chiffonniers de porter encore leurs médailles avec un certain orgueil. « Il y a vingt ans que je suis médaillé, » me disait l'un d'eux, et il y avait autant de fierté dans sa voix que s'il eût porté la médaille militaire. Depuis cette tolérance, le nombre des chiffonniers s'est sensiblement accru. Comjne, pour s'établir chiffonnier, il suffit de pouvoir acheter une lanterne et une grande hotte qu'on appelle dans le métier un mannequin^ c'est une profession facilement accès-
sible. Autrefois les chiffonniers demeuraient en grand nombre derrière le Panthéon, dans les rues Mouffetard, Gracieuse, et autres encore, ou bien du côté du parc lionceaux, dans ce quartier mal famé qu'on appelait la petite Pologne et qui a depuis complètement disparu. Aujourd'hui, chassés par l'élévation constante du prix des loyers et par la répugnance qu'inspire leur voisinage, ils sont de plus en plus refoulés loin du centre et obligés de s'établir dans des terrains vagues qu'ils peuvent trouver encore dans Paris, les uns dans les environs de la barrière d'Italie, sur les vastes emplacements occupés par la cité Dorée et la cité des Khroumirs, les autres au pied des buttes Ghaumont, les autres à Clignancourt. Parfois, sur ces terrains, ils construisent eux-mêmes une cahute en bois, bcàlie avec des planches qu'ils ont ramassées de droite et de gauche, dont ils bouchent les interstices avec des gravats. Mais généralement leurs logements fort misérables ne leur appartiennent pas : ils sont construits par un principal locataire qui les leur loue au mois ou à la semaine à un prix exorbitant, et, dans ces logements, ils vivent le plus souvent pêle-mêle avec les détritus qu'ils ont ramassés. Aussi le voisinage d'une cité de chiffonniers se trahit-il toujours par l'odeur aigre et douceâtre
qui s'en exhale. Cette odeur est cause qu'on les pourchasse et les expulse sans cesse. Dans les baux qu'ils consentent, les propriétaires de ces terrains couverts par des cités de chiffonniers stipulent souvent que, dès qu'une portion du terrain sera vendue, tous les baux prendront fin et que les chiffonniers seront obligés de déguerpir en masse. C'est alors un véritable exode de ces pauvres diables, qui s'en vont de côté et d'autre, où ils peuvent, généralement hors barrière, parce que là on rencontre plus facilement des terrains inoccupés. Dès que quelques-uns ont trouvé à s'établir quelque part, le bruit s'en répand; d'autres viennent les rejoindre, et il se forme là une nouvelle agglomération. C'est ainsi que à Clichy, à Levallois, les terrains qui bordent la route de la Révolte sont aujourd'hui couverts de cités de chiffonniers, où se réfugie une misère plus hideuse et plus abandonnée encore que celle qu'on trouve à Paris.
J'ai passé, il y a quelque temps, un curieux après-midi à visiter et à faire causer leurs habitants, chez lesquels j'ai trouvé, je dois le dire, cette bonhomie et cette ouverture qu'on rencontre toujours à Paris chez les plus misérables, lorsqu'ils ont le sentiment qu'on s'intéresse véritablement à
leurs petites affaires. L'une entre autre de ces cités est particulièrement curieuse. De son nom administratif elle s'appelle la cité Foucault, mais son nom populaire est la cité de la Femme en culotte. Elle doit cette appellation bizarre à sa fondatrice, qui est morte, il y a peu d'années, laissant par testament la nue propriété de la cité fondée par elle au village de Clichy, son pays natal, et l'usufruit à une de ses parentes assez jeune encore, qui vit dans une pelile maisonnette au milieu de la cité. Cette jeune femme perçoit elle-même les loyers, comme faisait la Femme en culotte, sobriquet qu'avaient valu à madame Foucault son costume habituel et peut-être aussi certaines particularité de ses mœurs. A vrai dire, la propriété léguée au village de Clichy n'est pas bien brillante : c'est une longue et étroite allée, bordée de maisons dont le rez-de-chaussée est construit au niveau du sol et dont le premier étage donne sur un long balcon en bois. Ces masures rapportent cependant quelques milliers de francs par an, louées qu'elles sont à la semaine et au prix de 15 à 20 francs par mois. Le loyer étant toujours payé d'avance, aucun mobilier n'est exigé des entrants; les plus fortunés possèdent un lit, une table, deux ou trois chaises; quelques-uns ne possèdent rien du tout : « Venez, Monsieur, que je
2i0 MISÈRE ET REMÈDES.
VOUS montre mon armoire à glace, » me dit l'un d'eux, et il m'introduisit dans son taudis. De meubles point; dans un coin, une botte de paille sur laquelle il couchait, et à la muraille un fragment de miroir cassé suspendu à un clou. C'était ce qu'il appelait son armoire à glace.
Il était environ midi, Fheure du repas; beaucoup de chiffonniers et de chiffonnières faisaient leur cuisine en plein air sur de petits réchauds; ils mettaient tremper dans l'eau des croûtons de pain et des débris de légumes ramassés la veille, ou bien faisaient rôtir quelques morceaux de viande détachés de Adieux os. Il est très rare, en effet, que le produit de la tournée de chaque jour ne fournisse pas au chiffonnier la nourriture du lendemain, soit que, dans les tas d'ordures explorés par lui, il trouve quelques morceaux dont il puisse faire façon, soit que des dessertes de tables lui soient directement données à la porte des maisons riches et des restaurants. 11 faisait un beau soleil et des enfants jouaient gaiement dans la poussière, les plus petits vêtus d'une simple chemise, les autres en haillons. J'ai appris, dans la conversation de ces malheureux, bien des choses que j'ignorais. C'est ainsi que j'ai pu discerner qu'il y a des chiffonniers de tradition et des cliiffonniers d'aventure.
LA VIE ET LES SALAIRES A PARIS. 2il
Les premiers sont nés de parents ayant exercé euxmêmes ce médiocre métier, et ils ne seraient pas en état d'en exercer un autre : ils y tiennent même comme à une profession qui leur laisse toute leur indépendance et qui leur permet de travailler à leurs jours et à leurs heures : ce sont des indécrottables ; nés dans le chiffon, ils mourront dans le chiffon. Les autres sont, au contraire, des déclassés; c'est après avoir essayé de dix métiers qu'ils sont tombés dans celui-là, parce que tout le monde peut l'exercer et qu'on ne dépend de personne. Ils rêvent d'abord d'en sortir, puis ils finissent par s'y enfoncer et s'y abrutir peu à peu. Tel était notamment le cas d'un individu assez beau parleur qui avait été autrefois dans la culture et qui, après avoir mangé tout son bien et celui de sa femme, vivait maintenant séparé de celle-ci. Mais elle lui faisait une pension de 300 francs. Aussi passait-il dans la cité pour un rentier, et il ne chiffonnait qu'à ses heures. Quand j'entrai chez lui, il était étendu sur son lit, en train de lire l'Amour de Michelet, et il me montra sa bibliothèque composée de cinq ou six volumes, qu'il avait ramassés dans des tas d'ordures.
J'ai appris aussi, que, suivant son humeur et son imagination, chacun se îd'd placier ou coureur; le placier est celui qui se rend tous les matins à la même
place, attendant qu'on lui apporte dans des paniers les détritus de certains établissements, ou qui va, au contraire, chercher ces paniers dans les maisons, évitant ainsi aux domestiques la peine de les vider au dehors. Les coureursy au contraire, sont ceux qui, leur mannequin sur le dos, leur lanterne à la main, courent d'un tas à un autre et ramassent avec la pointe de leur crochet tous les débris qui sont susceptibles d'être revendus ensuite : vieux os, vieux chiffons, vieux bouts de papiers, etc. Le métier de placier est moins fatigant et plus rémunérateur que celui de coureur. Néanmoins, celui de coureur est généralement préféré : pourquoi? Pour deux raisons. Par fierté d'abord; parce que le placier est toujours un peu dans la dépendance des domestiques des maisons qu'il dessert, et que ceux-ci lui font sentir toute leur supériorité sociale; par imagination ensuite, parce que le coureur espère toujours trouver dans les tas qu'il remue quelque trésor jeté par mégarde. On se transmet, en effet, de père en fils, dans le monde des chiffonniers, des légendes, qui n'ont peut-être aucun fondement, de parures "de diamants, de liasses de billets de banque trouvés dans des tas de chiffons et qui, du jour au lendemain, ont fait du chiffonnier un bourgeois. Si grand est l'empire de l'imagination sur
les intelligences les plus humbles, qu'échanger le métier de coureur contre celui de placier semblerait à maint chiffonnier renoncer pour toujours à la fortune.
Si la fortune doit arriver au chitfonnier, elle ne lui arrivera certainement pas en dormant, car son industrie s'exerce surtout la nuit, de huit heures du soir cà minuit, et de quatre heures du matin jusqu'au jour. Un chiffonnier actif peut faire ainsi deux tournées par nuit en se reposant trois ou quatre heures entre les deux ; mais il faut qu'il soit pour cela vigoureux et doué de bonnes jambes. J'en puis parler par expérience. J'ai eu, en effet, la fantaisie, qui pourra paraître singulière, d'accompagner un chiffonnier dans sa tournée nocturne. Partis du village de Clichy, nous avons parcouru de compagnie toutes les rues des Batignolles et descendu le boulevard de Gourcelles jusqu'à la grille du parc Monceaux, courant de tas en tas, à l'étonnement des passants qui ne s'expliquaient pas bien le but de notre association. J'admirais la rapidité avec laquelle, à la faible lueur de sa lanterne, il savait reconnaître et piquer avec son crochet les débris qui étaient de revente. Chemin faisant, il me conta son histoire. Celui-là était un déclassé et il avait fait un peu tous les métiers. Originaire de la
24i MISÈRE ET REMÈDES.
Flandre, il avait d'abord travaillé dans les fabriques du département du Nord, puis à Paris, puis dans des mines en Espagne, Là, il s'était marié avec une jeune fille du pays et il était revenu avec elle à Paris. Ils n'avaient pas trouvé d'ouvrage et peu à peu ils étaient tombés dans le cliiffon. Dans les premiers temps, sa femme et lui étaient honteux du métier qu'ils faisaient et ils ne sortaient que la nuit ou en se cachant la figure avec un mouchoir. Puis, peu à peu, il s'y était fait et ne se plaignait pas trop de sa condition. Il était père de deux petites filles qu'il envoyait à une école protestante établie à portée de la cité où il demeurait. C'était un garçon intelligent, s'exprimant avec aisance, et fort expansifsurcequi le concernait. Mais quand j'essayai de le faire parler sur ses camarades et quand je l'interrogeai sur certains détails de mœurs peu édifiants dont il m'avait été parlé, je trouvai bouche close. L'honneur de la corporation lui commandait le silence. Causant ainsi, nous avions marché pendant quatre heures de ce pas rapide qui est particulier auxchiftonniers,et, lorsque je le quittai à la barrière, sur le coup de minuit, je ne pus m'empêcher de le plaindre à la pensée que, sur la pointe du jour, il lui faudrait recommencer celte rude tournée.
LA VIE ET LES SALAIRES A PARIS. iib
A ce métier que peut gagner un chiffonnier? Il vend chaque jour ce qu'il appelle sa vidée, c'està-dire le contenu de sa hotte, à des maîtres chiffonniers qui achètent au poids et à des prix différents les débris dont elle se compose pour les revendre eux-mêmes soit directement, soit par l'intermédiaire de marchands en gros, aux fabricants qui utilisent ces débris en les transformant. Le prix d'une vidée, suivant que la tournée a été plus ou moins fruclueuse, peut varier de 1 fr. 50 à 2 francs Si le chiffonnier fait, comme il le peut, deux tournées par jour, cela lui assure un gain journalier de 8 à -4 francs. S'il vit en ménage (mariés ou non, c'est le cas de presque tous les chitïonniers) et que sa femme chiffonne avec lui, c'est un gain de 6 à 7 francs. Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, les enfants sont plutôt une manière d'augmenter le gain.. Teunes, ils font le tri de la vidée, c'est-à-dire qu'ils mettent ensemble les débris de même nature avant de les porter chez le maître chiffonnier. Plus âgés, ils chiffonnent avec le père et la mère. La dépense de nourriture est presque nulle, ce qui a été ramassé dans les tas d'ordure ou donné directement aux placiers y subvenant en grande partie. La dépense en vêtements est très faible, car ils sont obligés en quelque sorte
par leur profession même d'être en haillons et ils ne sont pas tenus à cette décence du costume qui s'impose à l'ouvrier parisien. Userait donc facileà beaucoup d'entre eux d'économiser un peu et d'arriver avec le temps à s'établir maîtres chiffonniers, ce qui est le débouché de la profession. Pourquoi ne le font-ils pas? Parce que, cela est triste à dire, le plus clair de leur gain passe au cabaret. Beaucoup vont directement dépenser chez le marchand de vin l'argent qu'ils ont touché pour le prix de leur vidée. Nulle part, je n'ai vu autant de figures enluminées et senti autant d'haleines respirant l'alcool que dans la cité de la Femme en culotte. Les chiffonniers vivent généralement au jour le jour, et rarement une pièce de monaie leur reste entre les doigts. Aussi les prévoyants, les économes, sachant combien ils auraient de peine à conserver dans leur poche les 3 ou 4 francs qu'il leur faut chaque semaine verser entre les mains de leur propriétaire, mettent-ils à part, chaque matin, une portion de leur vidée. Le jour du terme arrivé, ils vendent cette réserve en bloc et ils vont immédiatement s'acquitter entre les mains du gérant ou du propriétaire de la cité.
Vis-à-vis de ceux qui n'ont pas eu cette sagesse, le propriétaire ou le gérant se trouve dans un certain
LA VIE ET LES SALAIRES A PARIS. :2i7
embarras. Comment s'y prendre pour extirper d'eux la redevance hebdomadaire? Saisir leurs meubles? Souvent ils n'en ont d'autre que le lit, insaisissable. Voici alors comment le propriétaire pi'ocède. 11 enlève la porte etlatenètre de la chambre du locataire en relard, et il patiente une semaine. Au bout d'une semaine pour ravoir sa porte et sa fenêtre, le locataire récalcitrant s'arrange souvent pour payer l'arriéré. Sinon il est expulsé et va traîner sa misère ailleurs. Aussi les cités de chiffonniers changent-elles souvenl d'habitants et ces habitants sont-ils généralement fort dégradés. C'est, je crois, une erreur du penser, comme certains publicistes, que le chiffonnier, pouvant avec avantage associer à son industrie sa femme et ses enfants, constitue un embryon sauveur de famille-souche dans notre société désorganisée. En réalité, le chiffonnier est le plus souvent un paresseux ou un déclassé, qui vit dans des conditions fort misérables, mais qui est un peu l'auteur de sa propre misère, et sur lequel il n'y a pas grande illusion à conserver.
Résumons maintenant en quelques mots ces indications trop longues, bien que très incomplètes. Nous avons vu que, dans les deux premières catégories de professions, les salaires s'élèvent notablement au-dessus de ce chiffre de 2 fr. 75 à
2i8 MISÉ HE ET REMÈDES.
4 IVancs, qui nous a semblé être le minimum du coûl de la vie, et que même, dans la troisième catégorie, la moins favorisée, les salaires variaient généralement de 3 fr, 50 à 5 francs. Enfin nous avons vu également que, en dehors de ces trois catégories, il existait encore un certain nombre d'individus dont le gain journalier était presque impossible à évaluer, mais devait cependant atteindre difficilement 3 francs. Il serait intéressant de pouvoir dire avec exactitude comment la population qui vit de son travail se répartit entre ces dilférentes catégories. Mais les renseignements que la statistique peut fournir à ce sujet sont nécessairement très sommaires. En chiffres ronds, on peut dire que le nombre des ouvriers employés à Paris dans les usines, les manufactures et dans les arts et métiers de diverse nature, s'élève à 250 000; celui des hommes de peine, journaliers, etc., à 75 000, enfin celui des mendiants, vagabonds, individus sans profession, à 15 000. Il en faudrait donc conclure que, sur l'ensemble des individus vivant à Paris de leurs gains journaliers 74 p. 100 gagnent 4 francs par jour et au-dessus jusqu'aux chilTres les plus élevés, 22 p. 100 de 3 à 4 francs et 4 p. 100 seulement moins de 3 francs. Ce sont là, sans doute, des évaluations très approximatives;
iTiais ces indicatioDS suffisent pour donner le droit d'affirmer que, à Paris, l'insuffisance des salaires ne saurait être représentée comme une cause générale de la misère, et qu'il n'y a rien de vrai au point de vue expérimental dans la fameuse maxime de Turgot rajeunie par Lasalle : « En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive, en effet, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui est nécessaire à sa subsistance. » Il faut même aller plus loin et reconnaître que Paris esl, en temps normal, le paradis terrestre des ouvriers. Lorsqu'on pense qu'un grand nombre d'entre eux se fait annuellement par son travail une somme qui varie de 2000 à 3000 francs et qu'on compare leur situation à celle des employés qui touchent un traitemenl égal ou même inférieur, (car il y a nombre d'employés à 1800 et même à 1500 francs,) on ne saurait nier que la situation des ouvriers ne soit infiniment plus enviable, car l'employé est obligé de satisfaire à des conditions d'existence dont l'ouvrier est affranchi. L'employé ne peut pas porter la blouse; il ne peut pas manger dans une gargote ou dans un fourneau économique; il est obligé de se loger dans une maison décente. Avec un salaire moins élevé, la vie lui revient donc plus cher, et cependant on n'a jamais vu les employés à 1800
francs se mettre en grève et quitter leur bureau pour aller faire une manifestation pacifique, ou soidisant telle, sur l'esplanade des Invalides.
Ceci dit, il faut cependant se préoccuper de celte humble catégorie, encore assez nombreuse après tout, puisqu'elle comprendrait près d'un quart de la population ouvrière, qui touche habituellement un salaire à peine égal à ses besoins, et il faut reconnaître également que, pour ceux-là, la situation est singulièrement précaire et pénible. Cependant eux non plus ne manifestent guère, et l'on n'a jamais entendu parler à Paris d'une grève des hommes de peine. C'est peut-être une raison de plus pour se préoccuper de leur situation et pour dire que l'homme dont le salaire quotidien oscille de 3 à 4 francs, s'il ne vit pas habituellement dans la misère, est toujours à la veille d'y tomber. Gomme à moins de pratiquer ces vertus d'anachorète qu'on doit admirer quand on les rencontre, mais qu'on ne saurait exiger, il ne lui est pas possible de faire des économies, la moindre interruption de son travail, tenant à un chômage ou à une indisposition de quelques jours, le met immédiatement audessous de ses affaires. Que le chômage, que l'indisposition se prolonge, que les dettes surviennent, que la mauvaise chance s'en mêle, c'est un
LA VIE ET LES SALAIRES A PARIS. ti51
homme perdu. Aussi n'est-il pas étonnant que, sur la liste des indigents inscrits au bureau de bienfaisance, les hommes de peine, pour ne parler que de ceux-là, figurent, pour 4474, soit pour un chiffre cinq fois plus élevé que celui de la profession qui fournit ensuite le plus d'indigents, celle des cordonniers, profession également très humble lorsqu'elle est pratiquée à domicile, en dehors des grands ateliers.
Il convient de plus de faire remarquer qu'en fixant entre 3 et 4 francs la somme nécessaire pour vivre à l'abri du besoin, nous avons toujours parlé d'un individu isolé. Mais n'est-ce pas le cas de se rappeler certain dialogue d'un conte oriental entre AUah et un portefaix très pauvre, aux ferventes prières duquel Allah avait prorais d'accorder tout le nécessaire? Après avoir adressé à Allah différentes requêtes qui toutes avaient été exaucées, le portefaix finit par demander une femme.
— Mais une femme, c'est du superflu, fit observer Allah.
— C'est donc, repartit le portefaix, un superflu bien nécessaire.
Une femme, des enfants qui l'accueillent avec tendresse au retour d'une rude journée de travail passée sous les ordres d'un contre-maître impé-
rieux et qui illuminent d'un doux rayon son triste intérieur, n'est-ce pas aussi un superflu bien nécessaire pour l'homme de peine, aussi nécessaire, plus nécessaire pour lui peut-être que pour tout autre? La journée de travail finie, espère-t-on qu'il passera les quelques heures qui lui restent, seul dans une chambre sans feu? Non! Il va tout naturellement au cabaret, le club de l'homme du peuple, et il y dépense les quelques sous qu'il aurait pu mettre de côté, à moins qu'il n'ait dans son voisinage un cercle d'ouvriers, institution excellente dans son principe, mais où il craindra peut-être d'entrer, parce que la fréquentation d'un de ces cercles équivaut, aux yeux de ses camarades, à une profession de foi religieuse et politique. Il faut donc, et pour beaucoup d'autres raisons encore, désirer qu'il se marie. Mais son modeste salaire ne lui permettra pas de soutenir à lui tout seul une femme et les enfants à venir. Il faut donc de toute nécessité qu'il épouse une femme exerçant elle-même une industrie suffisamment lucrative. Et ceci nous amène tout naturellement à compléter cette étude en recherchant quels sont, dans l'industrie parisienne, les salaires des femmes.