I.E COUT DE LA VIE
Il est peu de questions économiques qui donnent lieu de nos jours à d'aussi ardentes discussions que celle des salaires, et la vivacité de ces discussions se comprend sans peine. Il ne s'agit pas là, en effet, d'un de ces problèmes théoriques dont les intelligences cultivées sont seules aptes à saisir la portée, mais d'un intérêt vital et quotidien pour une nombreuse partie de la société. Pendant longtemps, dit M. Paul Leroy-Beaulieu dans son bel Essai sur la répartition des richesses, la doctrine classique en économie politique a été le développement de cet axiome posé par Turgot : « En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive, en effet, que le salaire de
l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance. » Cet axiome avait reçu, directement ou indirectement , explicitement ou implicitement, l'adhésion plus ou moins réfléchie des plus grands docteurs en économie politique, Adam Smith, Ricardo, John Stuart Mil!. Il dormait cependant d'un sommeil assez paisible dans les œuvres peu lues de Turgot lorsqu'il a été réveillé et rajeuni par le célèbre socialiste allemand Lasalle. En répétant à satiété, dans ses discours et ses manifestes, « que la concurrence entre les ouvriers borne le salaire à la subsistance », Lasalle n'a pas fait autre chose que de rééditer le vieil axiome de Turgot ; mais en donnant à cette tendance le nom expressif de « loi d'airain », il a trouvé une de ces formules retentissantes et pittoresques qui font fortune à peu de de frais. La « cruelle loi d'airain », a joué depuis lors un grand rôle dans les discussions entre économistes d'outre-Rhin. En France même, elle s'est imposée à beaucoup d'esprits, qui se sont inclinés devant sa fatalité. Cette prétendue loi a rencontré aussi des contradicteurs déterminés, entre autres M. Paul Leroy-Baulieu lui-même, dont l'autorité peut dès à présent être mise en balance avec celle des grands noms que j'ai cités. Avec beaucoup de
vigueur, M. Paul Leroy-Beaulieu a soutenu que la loi d'airain n'existait pas et qu'il fallait y voir tout simplement une invention de ceux qui l'ont proclamée. Suivant lui, ce que Turgot et les économistes anglais ont appelé à tort le salaire naturel, c'est-à-dire le salaire limité au coût de la vie, est tout simplement le salaire minimiin, et le salaire moyen ou habituel s'élèverait notablement au-dessus. La contradiction est, on le voit, aussi formelle que possible et, entre autorités d'un si grand poids, les ignorants ont le droit de se trouver quelque peu embarrassés.
Si je rappelle le souvenir de ces controverses dans un travail aussi dénué de toutes prétentions théoriques, c'est que ce souvenir servira peutêtre à relever les détails assez terre à terre dans lesquels je vais être obligé d'entrer sur les salaires à Paris. Il ne sera pas en effet, sans intérêt de rechercher si ces renseignements viennent confirmer la doctrine du salaire naturel ou celle du salaire minimum, si le salaire habituel se borne véritablement à la subsistance ou s'il s'élève notablement au-dessus. Mais, pour résoudre cette question, il en est une première qu'il faut d'abord examiner. Quel est à Paris le minimum nécessaire à la subsistance? Quel est, en d'autres termes, le coût de la
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vie ? Question complexe et délicate entre toutes, car le mot vivre peut être entendu de bien des façons. Si on l'entend simplement au sens opposé à celui de mourir, quelques sous par jour peuvent suffire pour cela. Encore ne les trouve pas toujours qui veut. Il n'y a pas bien longtemps, les habitants d'une maison située dans le xv' arrondissement firent appeler le commissaire de police pour constater un décès. Dans une mansarde, sur un grabat, était étendue sans vie une jeune femme tout habillée ; à côté d'elle, un enfant à la mamelle respirait encore. Un médecin, que le commissaire fit appeler, déclara que la femme était morte d'inanition. Lorsqu'on voulut la déshabiller, on s'aperçut que, sous sa robe, elle n'avait pas de chemise. Le fait s'est passé en plein Paris, en l'an de grâce i883. On en a parlé, on plutôt on n'en a pas parlé pendant un jour, et puis tout a été dit.
Pareils accidents sont rares, à tout prendre, dans une société civilisée. Mais, à côté de la faim qui fait mourir, il y a ce que Fourier appelait éloquemment la faim lente « cette faim de tous les instants, ajoutait Proudhon, de toute l'année, de toute la vie, faim qui ne tue pas en un jour, mais qui se compose de toutes les privations et de tous les regrets, qui sans cesse mine le corps, délabre
l'esprit, démoralise la conscience, abâtardit les races, engendre toutes les maladies et tous les vices, l'ivrognerie entre autres, et l'envie, le dégoût du travail et de l'épargne, la bassesse d'àme, l'indélicatesse de conscience, la grossièreté des mœurs, la paresse, la gueuserie, la prostitution et le vol. » Cette faim lente est assurément rendue plus aiguë chez l'ouvrier parisien que chez tout autre par la comparaison avec les jouissances qui s'étalent sous ses yeux, et telles conditions d'existence qui lui paraîtraient insupportables seront acceptées presque avec reconnaissance par le terrassier des Basses-Alpes. Aussi j'espère qu'on ne me taxera pas d'une philanthropie exagérée si je souhaite pour lui un salaire qui le mette également à l'abri de cette faim et si je comprends dans ces mots : le coût de la vie, certaines dépenses de nature à lui assurer un minimum de bien-être.
Même ainsi entendu, le coût de la vie pour l'ouvrier et l'ouvrière de Paris est assez difficile à fixer, et cela faute de documents. A Mulhouse, la Société industrielle publie tous les dix ans le résultat d'une enquête entreprise par elle sur la situation matérielle et morale des ouvriers de la ville, sur leurs salaires et leurs dépenses. A Paris, rien de semblable. Je m'efforcerai de combler cette lacune à
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l'aide des quelques indications que j'ai pu recueillir moi-même et que je classerai dans l'ordre très judicieux adopté par la Société mulhousienne dans sa dernière enquête décennale : dépenses relatives au logement, à la nourriture, au vêtement, et enfin dépenses diverses.
Quel est aujourd'hui le minimum du loyer que doit payer un individu isolé ou une famille pour ne pas vivre dans un taudis malsain? Ce chiffre varie sans doute suivant les quartiers de Paris, mais en prenant une moyenne, on peut l'établir ainsi : pour une seule chambre, de 100 à 150 francs; pour une chambre et un cabinet pouvant fournir un logement décent à un ménage avec un ou deux jeunes enfants, de 150 à 200 francs ; pour un appartement de deux pièces avec une cuisine, de 200 à 250 francs, et, dans les quartiers du centre de Paris, 300 francs. Ne perdons pas de vue que, pour avoir droit à occuper un appartement particulier, il faut posséder un petit mobilier, ce qui suppose une mise de fonds. Quant à ceux qui, faute d'avoir pu acquérir ce mobilier ou pour avoir été obligés de le vendre, en sont réduits à se logeren garni, c'est 200, 300, 400 francs même qu'il leur faut payer, suivant qu'ils se contentent d'un lit dans une chambrée ou qu'ils s'installent en famille dans un
cabinet. Mais, laissant de côté ceux qui sont à leur début, (car beaucoup de jeunes ouvriers arrivant à Paris commencent pour coucher au garni) et ceux qui sont déjà sur le penchant de leur ruine, il faut considérer les chiffres que je viens de donner comme des minima, car bien des familles paient 300 francs et au delà des appartements qui certes ne feraient envie à personne. Le prix des appartements est d'autant moins élevé que le quartier où ils sont situés est plus éloigné du centre de Paris. Mais ceux qui prennent ainsi leur parti de s'établir dans les quartiers excentriques dépensent souvent en frais de tramways, d'omnibus, ou même tout simplement de chaussures, l'économie qu'ils réalisent sur leur loyer, sans parler de l'obligation pour eux de manger au dehors. Il faudra donc y regarder à deux fois avant de les éloigner encore ; mais, pour le moment, ces chiffres ne seront contestés, je crois, par aucun de ceux qui contrôlent par leurs investigations personnelles les résultats de la statistique.
Ce n'est pas, au reste, que les données de la statisque contredisent ces renseignements : au contraire. D'un intéressant travail publié, en 1880, par M. Toussaint Loua, dans le journal de la Société statistique de Paris, il résulte que, sur 684 952 lo-
2)9 MISÈKE ET REMÈDES.
gements existant dans Paris et servant en moyenne à trois habitants, i68 641, soit plus des deux tiers, étaient d'une valeur inférieure à 300 francs. Quant au loyer moyen par tête, la statistique officielle l'évaluait en 1876 à 167 francs, mais comme les évaluations officielles des loyers sont toujours un peu au-dessous de la réalité, M. Paul Leroy- Beaulieu n'hésite pas à l'évaluer à 190 francs, (.liilTre strictement intermédiaire (ainsi que cela doit être pour une moyenne) entre les 150 francs de loyer payé par le célibataire et les 250 francs payés par celui qui est chargé de famille. Ce chiffre moyen s'élevait en 1817 à 90 francs, à 110 francs en 1839, à 150 en 1872. Cela revient à dire que chacun depuis dix ans paie pour son loyer entre 20 et 25 p. 100 de plus qu'il ne payait autrefois, et c'est là un fait qu'il ne faut pas perdre de vue, lorsqu'on parle de la hausse des salaires. Passons maintenant à la question de l'alimentation.
Pans les réunions où les ouvriers discutent les intérêts de leur profession, on les entend souvent répéter que les objets nécessaires à l'alimentation ont doublé de prix depuis dix ans, et ils s'appuient sur celte hausse pour justifier leurs exigences en matière de salaires. Il y a dans cette affirmation une exao-ération manifeste. Certaines denrées ont
haussé, il est vrai, mais d'autres sont demeurées au même prix, et d'autres ont même une certaine tendance à la baisse. Nous n'arriverons à nous rendre compte de ces variations qu'en entrant dans quelques détails assez fastidieux; mais, lorsqu'on veut pénétrer dans l'intimité de la vie populaire, il ne faut pas se laisser rebuter par un peu de vulgarité. Commençons par le prix du pain.
D'après la dernière enquête faite par la Société mulhousienne, dont je parlais tout à l'heure, dans seize familles d'ouvriers (suivant le système excellent en cela des monographies), le pain entrerait pour une proportion de 33 p. 100 dans la nourriture de l'ouvrier. A Paris, cette proportion pourrait bien être un peu exagérée, en raison de la quantité considérable de viande et d'autres denrées qui entrent dans la nourriture populaire. La moyenne de la consommation quotidienne par tête d'habitant atteint à peine 400 grammes; en province et dans les campagnes surtout, elle est très supérieure. Notons, en passant, que le pain consommé à Paris, même dans les classes les plus humbles, ne ressemble nullement à celui dont font usage nos ménages de paysans même aisés ; c'est toujours du pain blanc de première qualité. Le pain bis qui, il y a vingt ans, figurait encore pour 2 p. 100 dans la
fabrication parisienne, en a aujourd'hui complètement disparu, grâce en partie peut-être à la mauvaise volonté des boulangers, auxquels la fabrication de ce pain donne autant de peine et procure moins de bénéfice \ Quant au prix du pain de première qualité, si l'on se reporte à une période assez éloignée en arrière, il a légèrement haussé. Pendant la première moitié du siècle, la moyenne du prix de vente du kilogramme a été de 0 fr. 34. Elle oscille aujourd'hui entre Ofr. 35et0fr. 40. Cette hausse par elle-même ne pourrait pas être qualifiée de considérable; mais elle a droit de surprendre lorsqu'on la compare à l'abaissement du prix du blé, abaissement qui devrait profiter, ce semble, aux consommateurs de pain. Il n'en a rien été, et la liberté de la boulangerie n'a pas donné sur ce point les résultats qu'on était en droit d'en attendre. Les frais exagérés causés, soit par la cherté des procédés de fabrication, soit par la multiplication trop grande du nombre de boulangeries, ont absorbé cette différence, et le prix du kilogramme de pain qui, au temps de la taxe, était toujours inférieur au prix du kilogramme de farine, se tient
1 . Ces renseignements et ceux (jui vont suivre sont empruntés à un très intéressant travail de M. Armengaud sur la meunerie et la boulangerie.
toujours aujourd'hui légèrement au-dessus. Mais cette hausse, somme toute assez peu sensible, du prix du pain est compensée par un avantage, celui de sa fixité : si le pain en moyenne est un peu plus plus cher aujourd'hui qu'il y a trente ou quarante ans, en revanche, on ne le voit plus comme autrefois doubler d'une année à l'autre, et passer d'un bond de 0 fr. 30 à 0 fr. 60. Aujourd'hui le prix du pain est presque une constante (comme on dit en statistique) dans la dépense annuelle d'un ménage, et par là bien des angoisses, bien des émotions, bien des causes de ti'oubles populaires ont été supprimées. Ce n'est pas un des moindres avantages de la libre importation des blés étrangers que d'avoir ainsi fait disparaître la terrible question du prix du pain, et cet avantage compense en partie les inconvénients que cette importation entraîne, sans qu'il faille cependant renoncer pour cela à en attendre des avantages plus sérieux encore, ni cesser de réclamer de la boulangerie parisienne un abaissement du prix du pain en partie proportionnel à l'abaissement du blé.
Si la consommation moyenne du pain tend à diminuer dans Paris, il n'en est pas de même de la consommation de la viande, qui, au contraire, a augmenté considérablement depuis dix ans. En
1872, Paris a consommé 2':266996 têtes de bétail de toute nature, bœufs, veaux, moutons et porcs entrés aux marchés de la Yillette. En 1883, la consommation s'est élevée à 2 931 371, soit une augmentation de près de 700 000 têtes de bétail. A cette consommation il faut encore ajouter la vente à la criée aux Halles centrales, qui, de 18 150 660 kilogr. en 1872, a passé à 30 768 493 kilogr. en 1883. A cette augmentation considérable de la viande consommée correspond, il est vrai, un accroissement assez notable de la population ; mais, tout compte fait, il n'est pas douteux que le nombre des individus consommant de la viande n'ait augmenté considérablement. Ce qui achève de le démontrer, c'est que, depuis deux ans, c'est-à-dire depuis le début de la crise industrielle, cette consommalion a légèrement fléchi; mais les chiffres demeurent cependant très supérieurs à ceuxd'ilyadix ans. Cette augmentation de la consommation a-t-elle provoqué une hausse du prix de la viande? Oui sans doute, mais dans une assez faible mesure. Le prix dukilog de bœuf a passé de 1 fr. 59 en 1873 à 1 fr. 60 en 1883; le kilogramme de mouton, de 1 fr. 56 à 1 fr.92*. Par contre, le prix du kilo-
1. Les prix sont ceux de la vente en gros; ceux de la vente au
gramme de porc est descendu de 1 fr. 34, en 1873, à 1 fr. 28 en 1883. Il est encore certaines denrées qui entrent dans la consommation populaire, à Paris, du moins, et dont le prix a haussé plus ou moins : ainsi la volaille, qui a presque doublé, le poisson, le fromage; d'autres sont demeurées stationnaires, comme le beurre, dont la motte valait (toujours au prix de la vente en gros) 3 fr. 40 en 1873, et 3 fr. 38 en 1883. Enfin il faut bien parler des huîtres, qui jouent aujourd'hui un grand rôle dans la consommation populaire. Autrefois l'huître était un hors-d'œuvre qui ne figurait que sur la table des gens aisés. x\ujourd'hui on rencontre des marchandes d'huîtres dans les quartiers les plus populeux. Aussi la consommation de l'huître de Portugal a-t-elle été en 1883 de 3 000 000 de kilogr. contre 2 500 000 kilogr. en 1882, et cela pendant que la consommation de la viande baissait de plus de 5 000 000. Il est vrai que l'huître de Portugal, qui valait 7 fr. le cent en 1873, était descendue à ^fr. 30 en 1883. Il est encore une denrée que l'ouvrier des campagnes est habitué à considérer comme une denrée de luxe et que l'ouvrier parisien considère comme
détail sont nécessairement plus élevés, et les bouchers réalisent des bénéfices qui sont même supérieurs à ceux des boulangers.
une denrée de première nécessité : je veux parler du vin. L'ouvrier parisien est accoutumé à boire du vin comme le paysan normand à boire du cidre, et s'en passer lui paraîtrait une privation insupportable. Le prix du vin avait légèrement baissé avant l'invasion du phylloxéra; si depuis il n'a pas aussi sensiblement haussé qu'on pouvait s'y attendre (je parle, bien entendu, des vins communs), cela tient à l'importation de plus en plus considérable des gros vins étrangers et aussi aux mélanges fabuleux qu'on fait boire sous le nom de vin aux consommateurs parisiens, mélanges dont les expériences du laboratoire municipal sont en train de nous révéler la nature. Mais cependant la hausse est certaine. Il en est de même de certaines denrées d'épicerie, telles que le café, etc.. par suite des impôts et parsuite aussi de la consommation plus grande. Par contre le sucre a une certaine tendance à la baisse. En résumé, et sans entrer dans des détails qui finiraient par devenir fatigants, on peut dire que, s'il y a eu depuis dix ans une hausse sur les objets d'alimentation, cette hausse ne porte pas sur la denrée de première nécessité, qui est le pain, et que, sur les autres elle n'est pas aussi exagérée que les intéressés le prétendent. En tout cas elle ne saurait se comparer à la hausse des loyers.
Serrons maintenant la question d'un peu plus près et cherchons à déterminer quelle est, à Paris, la dépense quotidienne nécessaire à la nourriture. A cette question, la réponse est assurément très variable, suivant l'âge, le sexe, les' occupations même. En prenant un homme dans la force de l'âge, elle variera encore suivant que celui-ci mangera dans son ménage ou en dehors de chez lui. Cette nécessité de prendre une partie de leurs repas au cabaret n'est pas un des moindres inconvénients de la hausse des loyers, qui a forcé les ouvriers à se loger en grand nombre dans des quartiers excentriques et loin de leur ouvrage. C'est là une augmentation de dépenses qui compense souvent l'économie réalisée sur le loyer, sans compter tous les inconvénients qui résultent pour eux, au point de vue moral, de cette fréquentation obligatoire en quelque sorte du cabaret. Paris cependant offre beaucoup de ressources à ceux qui veulent vivre économiquement et sobrement en dehors du foyer domestique. L'institution des fourneaux économiques, qui date du commencement du siècle, mais qui s'est beaucoup développée depuis quelques années, rend sous ce rapport à la classe laborieuse des services peu connus. Ces fourneaux ne desservent pas seulement, comme on le croit assez gêné-
ralement, la clientèle indigente qui s'y présente munie de bons~ distribués par la charité, ils fournissent aussi des portions contre argent. C'est ainsi que la Société philanthropique a vendu dans son dernier exercice 603 107 portions de soupe, bœuf, saucisses, légumes, fromage, chocolat, etc. Dans les quartiers populeux, il est fréquent de voir dans ces fourneaux, installés côte à côte avec des mendiants en guenilles, des ouvriers décents, généralement des maçons, qui viennent y prendre hâtivement un repas dont le coût ne leur revient pas à plus de 8 à 10 sous. Il existe à Paris, rue de la Verrerie, un établissement assez curieux, fondé en partie dans une intention philanthropique, où, moyennant 13 sous, on peut faire un excellent repas, vin compris. Un établissement analogue vient d'être ouvert rueRochechouart. Dans un autre ordre d'idées, plusieurs grands établissements industriels aiment mieux nourrir eux-mêmes leurs employés ou ouvriers au prix de revient que de les voir quitter l'atelier pendant une heure pour aller au cabaret. Ainsi fait, entre autres, la Compagnie d'Orléans, qui, dans les vastes réfectoires construits par elle, nourrit par jour \ 300 ouvriers auxquels elle peut donner, pour 13 ou 14 sous, vin compris, un repas très substantiel, en prélevant même sur-
le prix des denrées fournies par elle une légère majoration pour amortir le capital engagé.
Néanmoins, et malgré ces ressources, il faut reconnaître que le plus grand nombre des ouvriers qui ne peuvent prendre leur repas en famille sont condamnés à la gargolte, et c'est là ce qui explique cette quantité prodigieuse de traiteurs qu'on rencontre à chaque pas dans les quartiers ouvriers. Dans une intéressante étude sur l'alimentation populaiie, M. Antonin Rondelet a très bien décrit ces séductions du traiteur, l'irrésistible : « Que vous servirai-je? »; la séduction d'une douzaine bien fraîche; la fausse honte de refuser une bouteille de cacheté, toutes ces mille considérations de gourmandise, d'amour-propre, de respect humain qui entraînent l'ouvrier à une dépense supérieure à ses moyens pour égaler celle d'un camarade mieuxpayé. Mais, laissant de côté ces mesquineries, j'ai eu la curiosité de me faire donner le menu quotidien d'un ouvrier se nourrissant bien, parce que son salaire le lui permet. Voici ce menu que je certifie parfaitement exact : pain 2 sous, vin 6 sous, soupe et portion de bœuf 9 sous, légumes 5 sous, fromage 3 sous : total 25 sous. Ajoutez à ce repas celui qu'il a fait le matin avant de partir : 5 sous,
celui qu'il fera le soir en famille : 15 sous par tête,
en voilà pour 45 sous. Assurément je ne prétends pas que ce soit là un minimum et qu'on ne puisse vivre à moins ; mais, étant données les habitudes de nos ouvriers, ce n'est pas non plus un ordinaire excessif. On peut considérer comme vivant simplement celui qui, pour sa nourriture, ne dépense pas plus de 30 sous par jouri. En résumé, et sans prétendre donner à ces chiffres un caractère de précision qu'ils ne sauraient avoir, on doit, je crois, fixer à une somme variant de 550 à 750 francs la dépense annuelle afférente à la nourriture. On peut sans doute dépenser moins, mais on peut aussi dépenser un peu plus sans être pour cela un viveur et un débauché.
La troisième dépense inévitable est celle des vêtements. C'est peut-être le seul article de première nécessité sur lequel une baisse de prix assez sensible ait eu lieu depuis quelques années. Cette baisse
l.Pour avoir donaé ces chiffres j'ai eu le désagrément d'être pris à partie devant une Commission, à laquelle je n'appartenais point du reste, par un ouvrier quia demandé si, pour mon compte, j'accepterais de vivre à ces conditions. Je ne crois pas que ce soit tout cà fait ainsi qu'il faille poser la question. Mais je me bornerai à faire observer que les chiffres donnés par moi ont été indirectement confirmés devant une autre commission par un autre ouvrier, qui a fixé à 1 fr. 65 par jour les frais de nourriture d'un ouvrier dont l'ordinaire devrait cependant comprendre selon lui de la volaille, du gibier, des huitres, du café et de l'eau-de-vie.
de prix tient moinsàrabaissement du prix de la matière première qu'aiiperfectionnement des procédés de fabrication, et aussi à l'existence de ces grands magasins qui, par la diminution des frais généraux et l'extension deleur clientèle, en arrivent à pouvoir mettre des objets en vente à un bon marché vraiment fabuleux. Il n'en faudrait pas pour cela conclure que l'ouvrier, et surtout l'ouvrière de Paris, dépensent moins pour leur entretien qu'ils ne dépensaient il y a dix ans. Cette dépense peut varier poureuxde 100 àlSOfrancs. Mais, pour cette somme, ils sont mieux mis, et il est impossible de ne pas être frappé de l'aspect généralement propre et décent que présente la population parisienne, même dans les quartiers populeux. Cela est visible surtout les dimanches et les jours de fête. Ces jours-là, la blouse qui demeure le vêtement de travail de certaines professions, maçons, peintres, charretiers, disparaît complètement, et il n'y a guère d'ouvriers qui ne prennent tournure de demi-bourgeois. Les ouvrières surtout, même les plus pauvres, trouvent moyen, avec un rien, avec un ruban, avec un fichu, de se donner un air propret et presque élégant. Les moralistes rigoureux diront que cela est très fâcheux. Je veux bien le dire aussi, mais je n'en suis pas très convaincu. Je ne saurais en vouloir beau-
coup à de pauvres gens, à de pauvres femmes surtout, quotidiennement froissés parles rudesses de la vie, s'ils cherchent, un certain nombre de jours par an, à ne pas se reconnaître eux-mêmes en dissimulant leur condition aux autres. Je me demande même si un peu de recherche extérieure n'est pas la condition indispensable d'une certaine dignité intérieure. Il existe à. ce point de vue une grande différence entre les pauvres de Paris et les pauvres de Londres, et je ne crois pas qu'il faille s'en affliger.
La même observationpourrait être faite à propos des dépenses diverses. Quelques-unes de ces dépenses sont indispensables, comme celles relatives au blanchissage (environ 30 francs), à l'éclairage (30 francs également), au chauftage (20 francs), qui n'ont pas sensiblement augmenté, celles relatives à l'éclairageayantmêmeunpeubaissépar l'emploi des huiles minérales. Les autres sont simplement utiles : ainsi serait, par exemple, la contribution annuelle <à une société de secours mutuels. D'autres enfin sont superflues : tabac, rafraîchissements, omnibus, menus plaisirs, cadeaux aux enfants, en un mot ce que, dans la langue populaire, on appelle le coulage, et c'est ici que le morahste trouverait encore à redire. Mais combien n'y a-t-il pas plus d'humanité
et de connaissance des hommes dans ce mot de M. Jules Simon : « Celui qui ne sait pas faire la part du coulage, celui-là est indigne de dresser le budget d'une petite bourse ! » En effet, il serait plus sage à l'ouvrier de s'interdire toute dépense superflue et de mettre à la caisse d'épargne tout cequ'il pourrait économiser ainsi; mais je me permettrai à ce propos une observation impertinente : c'est que les moralistes qui lui donnent ce conseil le feraient avec bien plus d'autorité s'ils transformaient euxmêmes leurs dépenses surperflues en dépenses de charité.
En résumé et sans prétendre apporter dans ces évaluations une fixité qu'il est facile de leur donner en apparence, mais qui est toujours un peu trompeuse, on peut dire qu'à Paris, le coût de la vie a haussé moins qu'on ne le croit, depuis dix ans, et que cette hausse, sensible sur les loyers, est moins sensible sur les denrées nécessaires à l'alimentation, nulle sur les vêtements, assez faible sur les autres natures de dépenses. Loin que le coût de la vie ait doublé, comme on le répète parfois, il n'a guère augmenté de plus d'un quart ou même d'un cinquième. Si nousreprenonsmaintenantleschiffres auxquels nous sommes arrivés, nous voyons, en tenant compte des différences de sexe, d'âge,
2i4 MISÈRE ET REMÈDES.
de tempérament, que la somme annuelle nécessaire pour vivre à l'abri du besoin peut varier de 850 à 1,200 francs, cette somme se décomposant ainsi :
Logement de 100 à 150 fr.
Nourriture de 550 à 750 »
Vêtements de 100 à 150 »
Dépenses diverses de 100 à 150»
{Chauffage, éclairage, blanchissage, menus plaisirs).
de 850 à 1,200 fr.
Sans doute, on peut vivre pour moins de 850 francs, et nous verrons tout à l'heure qu'il faut bien qu'il en soit ainsi. Mais, d'un autre côté, celui qui, dans la classe ouvrière, dépense plus de 1200 francs pour son entretien isolé, celui-là, sans mener grasse vie, il s'en faut, ne saurait non plus être considéré comme à plaindre. En comptant dans l'année trois cents jours ouvrables (avec les dimanches et jours fériés il est impossible de compter davantage), il faut, pour arriver à ces chiffres minima, un salaire variant de 2 fr. 75, environ à 4 francs par jour. Au dessous de2fr.75 c'est la misère noire ; au-dessus de 4 fr. c'est la vie assurée, toujours bien entendu pour un individu isolé, car, lorsqu'il s'agit d'un ménage, la dépense doit être augmentée
d'environ moitié, et ensuite d'un tiers par tête d'enfant. Il était, je crois, nécessaire d'avoir ces cliiffres arrêtés dans la pensée avant de rechercher dans quelle mesure rinsuffisance des salaires est à Paris la cause de la misère.