LA QUESTION DU LOGEMENT
J'en ai dit assez, peut-être trop, noiir montrer dans quelles conditions déplorables est logé le pauvre à Paris. Je reviendrai plus tard sur ce qu'on pourrait appeler la question morale du logement. Je me bornerai, quant à présent, à compléter par quelques chiffres l'exposé de la situation matérielle. Un mot d'abord sur le prix des loyers . Sur 47,627 locaux occupés par des indigents en 1883, 7030 étaient loués moyennant une somme inférieure à 100 francs. Si l'on se souvient des deux logements au-dessous de 100 francs que j'ai décrits (il est vrai que c'était dans le V arrondissement où les loyers sont le plus chers), on peut se représenter comment
sont logés les habitants de ces 7030 logements. 23,115 étaient loués moyennant une somme de 100 à 200 francs et 8289 moyennant une somme de 200 à 300 francs. Il n'y en avait que 2063 dont le loyer fût supérieur à 300 francs, les autres logements étant occupés à titre gratuit (loges de concierge, etc.). Ce sont là des chiffres qu'il faudra se rappeler tout à l'heure lorsque nous parlerons des constructions qu'on élève pour offrir un abri aux indigents. Sur ces 47,627 locaux, 27,385 c'est-àdire plus de la moitié, ne se composaient que d'une seule pièce, et 15,303 de deux pièces dont l'une n'est presque toujours qu'une petite cuisine; 3735 étaient entièrement dépourvus d'aucun appareil de chauffage, cheminée ou poêle; 6894 n'étaient éclairés que par une tabatière, et 3192 ne prenaient jour que sur un palier ou un corridor. Voilà pour le confortable et la salubrité. Quant au nombre de lits par pièce, 12736 en contenaient deux, 4771 en contenaient trois, 556 en contenaient quatre, 13 en contenaient cinq. Combien de personnes couchaient dans chaque Ut? On comprend que, sur une question de cette nature, la statistique soit muette. Mais ceux qui ont visité les logements des pauvres savent que, quel que soit l'âge, le sexe, les relations de famille, c'est
une moyenne de deux à trois personnes par lit. Quant à l'aspect intérieur que présentent la plupart de ces logements, au désordre et à la saleté qui y régnent, je n'en ai que trop parlé. Cependant, de peur d'être taxé d'exagération, je citerai ici un fragment d'un travail sur les logements insalubres, lu à l'Académie de médecine par un homme qui porte un nom deux fois connu dans la science médicale et dans la bienfaisance, le docteur Marjolin. Comme président de la Société protectrice de l'enfance, le docteur Marjolin a visité seize cents de ces logements. On verra si le témoignage de son expérience charitable confirme mes investigations rapides.
€ Pour avoir une idée réelle de la malpropreté révoltante et de la dégradation de certains logements, il faut, dit le docteur Marjolin, y pénétrer au moment où ils viennent d'être abandonnés par un de ces locataires pouvant à peine donner pour son gîte i fr. 25 par semaine. Trop souvent le nouvel occupant, non moins misérable que son devancier, trouve en entrant les vitres brisées remplacées avec du papier. Quant à la cheminée ou au fourneau, souvent encore il n'en reste que des débris. Le carrelage est défoncé, jonché d'ordures et de débris de toute sorte. Pour ce qui est du pa-
pier, personne ne pourrait dire à quelle époque il remonte, tant il est sale et déchiré, et s'il est difficile d'en indiquer la couleur, il est aisé de voir par les mouchetures dont il est couvert que chaque nuit les locataires livrent de sanglantes batailles à des hôtes fort incommodes. Tel est le triste gîte qui, après avoir été occupé quelques semaines par une famille malheureuse, va abriter une autre famille tout aussi misérable. Habituée à cette existence, l'aspect de cette chambre, sale, délabrée, ne l'étonné point. Ayant constamment vécu dans le désordre et la malpropreté, que lui importe de changer de taudis? elle y est née, elle y finira. Mais lorsqu'à la suite de malheurs imprévus, un ouvrier habitué à l'ordre et à la décence est contraint, pour ne pas coucher dans la rue, de se réfugier dans un de ces affreux bouges, de quel découragement ne doit pas être prise la pauvre mère qui n'a même pas d'eau pour nettoyer la place où vont reposer ses enfants? Lorsque, dans cet infect et étroit réduit, cinq ou six personnes sont obligées de vivre, ne prévoyez-vous pas quelles seront les conséquences d'un pareil encombrement et quel sera l'air respiré par tous ces invidus renfermés dans un local où l'on fait la cuisine sur un fourneau de fonte devant lequel en
hiver, sèchent des couches, des vieilles hardes, et où sont souvent accumulés des débris de toute sorte, répandant une odeur nauséabonde? »
Les conséquences de cet encombrement sont, en effet, au point de vue hygiénique, faciles à prévoir, el les chiffres, dont je ne voudrais pourtant pas abuser, ont ici leur signification. De tout temps on a constaté la rapidité avec laquelle les épidémies se développaient dans les quartiers pauvres et le grand nombre des victimes qu'elles faisaient surtout dans les régions où la population est entassée. Villermé a mis le premier ce fait en lumière par ses études statistiques sur l'épidémie cholérique de 1832, et tous les travaux de même nature n'ont fait que confirmer ses observations. Cela résulte en particulier d'un très intéressant rapport du docteur Jules Worms, médecin de la préfecture de la Seine, sur la marche de l'épidémie cholérique de 1873. Ce qui paraît toutefois avoir influé, en 1873, sur le développement du choléra, ce n'est pas le chiffre de la misère dans chaque arrondissement, c'est l'entassement des habitants. Celui de tous les arrondissements qui a été le plus éprouvé, c'est celui de l'Hôtel-de-Ville, qui est par excellence le quartier des rues étroites et des hautes maisons; l'arrondissement de Montmartre et celui de l'En-
clos-Saint-Laurent, où la population est très dense, ont compté de nombreuses victimes. Les xix' et xx*" arrondissements, où nous avons rencontré tant de misère, ont été moins frappés, sans doute parce que la population y vit plus au large, et le xiir, qui est cependant le plus pauvre de Paris, mais où une population peu nombreuse est disséminée sur une vaste étendue de terrain, n'a compté qu'un nombre insignifiant de décès. La marche toujours un peu capricieuse des épidémies, dont les brusques soubresauts échappent souvent à toute explication scientifique, donne au reste des indications moins précises, au point de vue de l'influence de la misère sur la santé, que la proportion constante et habituelle des décès déterminés par les causes ordinaires. Le rapprochement de deux chiffres en dira plus sur ce point que tous les commentaires. D'après le dernier annuaire de la statistique municipale, la proportion des décès dans le viii" arrondissement, celui de l'Elysée, a été de 140,2 individus sur 10 000 habitants; elle a été de 370,3 individus sur 10 000 habitants dans le XIV' (Yaugirard) et 322,7 dans le xx' (Belleville)*. En d'autres termes, on meurt de deux à trois fois
1. L'arrondissement de Paris ou la proportion des décès est le plus élevée est le xiu' : 390,1 sur 10 000 habitants. Mais les décès de
plus dans les quartiers pauvres que dans les quartiers riches. Sans doute l'insalubrité des logements n'est pas la seule cause de cet excès de mortalité; les privations de la misère et, il faut bien le dire, l'inconduite y entrent pour beaucoup. Mais comment s'étonner que des individus nés et élevés dans les intérieurs que M. le docteur Marjolin décrit abordent la bataille de la vie dans des conditions déplorables, malingres, étiolés, incapables d'un travail sérieux, et succombent prématurément à la maladie, laissant derrière eux sur terre des êtres débiles et sans protection, destinés à suivre le triste chemin que leurs pères ont parcouru?
A tant de maux quels remèdes? Au point de vue hygiénique, il existe bien, de par la ville, une commission des logements insalubres, instituée par la loi de 1850, qui fonctionne consciencieusement et qui adresse de temps à autre au préfet de la Seine un rapport très intéressant sur l'ensemble de ses travaux*. En 1883, cette commission a été appelée à s'occuper de 2498 réclamations. Mais en réalité, que peut-elle? Faire exécuter par
rhospice de la Salpêtrière augmentent la mortalité. C'est pourquoi j'ai choisi le xiv* et le xx° comme points de comparaison.
1. M. le docteur Dumesnil qui a été longtemps président de cette commission, a tiré de ses travaux une publication d'un douloureux intérêt intitulée l'Habitation du pauvre à Paris.
le propriétaire quelques travaux de neltoyage ou d'assainissement pour assurer l'écoulement des eaux ménagères; faire décider la substitution de tel système à tel autre dans l'installation des cabinets privés (cette huitième plaie d'Egypte, me disait un jour un membre de la commission), qui sont pour toutes les maisons de pauvres une cause permanente d'infection ; parfois faire agrandir une loge de concierge ou démolir une soupente dont le cube d'air est insuffisant, et puis c'est tout. Quant à la grande mesure d'interdiction de louer pour cause de santé publique, il est infiniment rare qu'on y ait recours. De plus, l'exécution de ces décisions est souvent paralysée par la mauvaise volonté des propriétaires, qui commencent par épuiser tous les degrés de juridiction et qui préfèrent, en fin de compte, se laisser condamner à une amende illusoire, plutôt que de se résigner à des travaux onéreux. Enfin cette commission ne peut absolument rien contre l'insalubrité qui résulte du fait des locataires eux-mêmes et de leur entassement. Comment, en effet, forcer une femme qui vit sans répugnance dans la saleté à faire son lit, à balayer sa chambre, à ouvrir sa fenêtre? De quel droit surtout venir dire à une famille de six ou huit personnes qui vit dans une seule chambre
dont elle a peine à payer le loyer d'en occuper deux pour être plus au large? Or la malpropreté et l'entassement sont, au point de vue du logement, le fléau du pauvre. Il ne faut donc pas trop compter sur l'action de la commission des logements insalubres. Lors même qu'on parviendrait (ce qui serait toujours une boane chose) à fortifier ses pouvoirs, lors même qu'on abrégerait les formalités de la procédure à laquelle elle est astreinte et qu'on la soustrairait à la tutelle du conseil munipal, où des complaisances électorales pourraient bien faire échouer certaines affaires, on n'obtiendrait pas pour cela grand résultat. Puisque la loi est à peu près impuissante, voyons si, sous une autre forme, le problème peut être résolu.
Payer le loyer du pauvre est une des formes les plus usuelles et assurément les plus utiles de ta charité privée, car bien des familles ont roulé dans une irrémédiable misère pour s'être vues un jour expulsées de leur logis et dépouillées par une saisie de leur pauvre mobilier. C'est surtout une œuvre très utile lorsque, par une organisation bien entendue, on met le pauvre de moitié dans l'assistance qu'on lui prête, ainsi que font les œuvres de loyers établies dans plusieurs paroisses, et qu'on contribue au payement de son loyer pour une part
proportionnelle aux versements qu'il a faits luimême à la caisse de l'œuvre. Peut-être ces œuvres de loyer, si elles étaient pourvues de ressources plus assurées, pourraient -elles aller loin encore. Elles pourraient, entrant en relations directes avec le propriétaire, cautionner auprès de lui l'indigent laborieux pour le payement d'un loyer supérieur à celui que ses propres ressources lui permettraient de supporter, et prendre à leur compte une partie du loyer. Ce serait une charité préventive bien entendue qui, pour assister l'indigence, n'attendrait pas qu'elle fût arrivée à l'état aigu et lui permettrait d'améliorer les conditions où elle vit. Mais on peut assurément essayer de mieux faire encore, et quelques personnes assurent même que mieux a déjà été fait.
Tout le monde sait le bien qu'a réalisé la Société des cités ouvrières de Mulhouse en construisant pour les ouvriers des maisons confortables et économiquement conçues qu'elle leur loue moyennant un prix assez modique, comprenant cependant en sus du loyer véritable une somme représentant l'amortissement du capital de premier établissement; combinaison très ingénieuse qui rend l'ouvrier propriétaire de la maison qu'il occupe au bout d'un certain nombre d'années. Cette œuvre
philanthropique, qui a eu beaucoup de retentissement, a eu aussi beaucoup d'imitateurs. Quelques grandes sociétés, comme Anzin et le Creusot, ou quelques grands manufacturiers, ont construit pour leurs ouvriers des habitations dont ils leur offrent la jouissance à des conditions très avantageuses. On est au premier abord tenté de s'étonner qu'à Paris, où l'assistance charitable est fort active et fort ingénieuse, on n'ait pas marché plus rapidement dans cette voie. Disons cependant qu'il a peutêtre été fait davantage qu'on ne croit et qu'on ne sait. M. Picot, dans un récent ouvrage sur les logements d'ouvriers, a donné à ce sujet d'intéressants détails. Pendant la durée de l'empire, un assez grand nombre de maisons offrant aux ouvriers des logements confortables au prix de 200 à 300 francs ont été construites sur le boulevard Mazas et ailleurs, soit totalement aux frais du gouvernement, soit en partie avec des subventions octroyées par lui. M. le comte de Madré, la Société coopérative immobilière de Paris, ont construit également des maisons et des logements où des ouvriers peuvent se loger pour ce même prix. Une société nouvelle, qui s'est formée dans le xvr arrondissement, met à la disposition des ouvriers, à Passy et à Auteuil, une petite maison isolée avec
un jardin au prix de 400 francs. Mais Paris est sous ce rapport bien en retard de Londres, où l'on compte un grand nombre de sociétés ayant le même but*. Ce qui explique le peu de développement et même, pour quelques-unes, l'échec de ces sociétés à Paris, ce sont deux raisons d'ordre tout à fait différent, l'une matérielle et l'autre morale. La raison matérielle, c'est que, à Paris, la cherté croissante des terrains et de la construction rend presque impossible la création d'habitations isolées et de types divers comme à Mulhouse ou au Creuzot. Il est presque toujours nécessaire de construire en hauteur et d'élever des grandes maisons à cinq ou six étages. Or (et c'est la raison morale) , ces maisons répugnent à l'ouvrier; il a horreur de la caserne, de l'appartement identiquement semblable à celui qui est situé adroite et à gauche, en dessus et en dessous. Il lui semble qu'il y est parqué, surveillé, que son indépendance, sa dignité en souffrent. Il faut aller plus loin et dire que même l'habitation isolée dont il se sent peu à peu devenir propriétaire, si chère à l'ouvrier mulhousien, n'a que peu d'attraits pour l'ouvrier de Paris. Pour lui, se lier par un contrat
1. Voir, sur la question des habitations ouvrières, un ouvrage de MM. Muller et Cacheux, qui a obtenu une médaille d'or à l'Exposition de 1878.
à demeurer vingt ans sous le même toit, à travailler dans la même fabrique, à enfouir toutes ses économies dans un même sol, c'est se river de nouveau à la glèbe, c'est couper les ailes à son espérance, c'est renoncer à ces rêves de fortune et de grandeur qui hantent toujours son imagination. « Il ne veut pas, dit excellemment M. Corbon dans son livre sur le Secret du peuple de Paris, il ne veut pas bâtir sa maison comme on le lui conseille et sur le terrain qu'on lui propose d'acquérir. Il préfère camper sous la tente, comme s'il entrevoyait dans le lointain l'objet de ses ardentes aspirations, la cité radieuse où règne son idéal de justice. »
D'ailleurs, toutes ces combinaisons, telles qu'elles ont été conçues jusqu'à présent, sont-elles bien de nature à venir en aide à l'indigent proprement dit? Lorsqu'on se rappelle que sur 47 000 locaux occupés par des indigents, il n'y en a que 10 000 dont les locataires soient en état de payer plus de 200 francs, on se demande de quelle utilité peuvent être pour le véritable indigent des maisons où on lui offre des appartements qui atteignent ou dépassent le prix de 300 francs. C'est entretenir, je crois, une illusion, de se figurer, comme l'espère M. Picot, qu'une société immo-
bilière pourrait, àParis, offrir aux travailleurs une petite maison avec jardin pour un loyer de 250 francs en distribuant 4 p. 100 à ses actionnaires. Ceux qui se consacrent à l'œuvre tout à lait méritoire et digne d'encouragement de créer des cités ouvrières doivent se rendre bien compte que, s'ils veulent venir en aide non pas seulement aux ouvriers aisés, mais aux pauvres, il faut qu'ils se résignent à tirer de leur argent un intérêt extrêmement peu rémunérateur. Toute œuvre ayant pour but de créer des logements pour les indigents proprement dits doit forcément, à Paris du moins, rentrer en partie dans le domaine de la charité, et ces modestes caisses de loyers dont je parlais tout à l'heure rendront des services plus réels que toutes les sociétés immobilières. Au contraire, toute entreprise qui aura eu pour mobile unique un objet de spéculation, cette spéculation fût-elle parfaitement légitime, est fatalement vouée à l'insuccès. Je citerai en terminant un exemple bien frappant de cette vérité.
Il y a quelques années, le propriétaire d'un vaste terrain situé dans le xiii' arrondissement, entre la rue Nationale et la rue Jeanne-d'Arc, conçut le dessein, à l'abri de tout reproche, de couvrir ce terrain de constructions destinées à servir de lo-
geraenls à des ouvriers. Il éleva dans cette pensée huit grands corps de bâtiments dans lesquels il pratiqua douze cents logements, comptant sans doute, pour attirer les locataires, sur le bon marché de ces logements, dont quelques-uns descendaient au prix modique de 60 francs par an. Mais l'événement ne répondit pas à son attente. Cette horreur instinctive de la caserne dont j'ai parlé détourna les ouvriers sérieux de venir s'y établir. Peut-être, il faut le dire, certains détails d'aménagement intérieur de l'immeuble, trop économiquement construit, l'obscurité des escaliers et des corridors, où il faut chercher à tâtons la porte de chaque appartement, l'exiguïté des chambres ellesmêmes, n'étaient-ils pas faits pour les attirer beaucoup. Aussi la cité Jeanne-d'Arc a-t-elle été peu à peu envahie par une population flottante de déclassés, qui ne vient s'y établir que faute de pouvoir s'héberger ailleurs et avec l'arrière-pensée d'échapper au paiement du loyer. Si la porte charretière de chacune des sept entrées de la cité n'était tenue constamment fermée et ne forçait les habitants à sortir par une étroite issue en passant sous les yeux du concierge, il n'y en a guère qui se fissent scrupule de déménager à petit bruit en emportant pièce par pièce leur mobilier. Sur les deux
mille locataires environ que contient la cité, il n'y en a pas cent qui vivent d'un gain normal et qui soient dans une situation régulière. Les uns sont des rôdeurs qui viennent y chercher seulement un gîte pour la nuit; les autres sont des ménages ou plutôt des couples qui se sont formés par hasard, qui se quitteront de même et qui, en attendant, engendrent enfants sur enfants avec l'insouciance' de la misère. Les mœurs brutales et malpropres de cette population dégradée ont hâté singuhèrement la détérioration de l'immeuble, dont, faute sans doute de tirer de son capital un intérêt suffisant, le propriétaire a laissé tomber dans un état déplorable les conduites et les cours intérieures ^ Mais ce sont les habitants eux-mêmes qui sont responsables de l'odeur infecte qui s'exhale des cours, où ils jettent des immondices de toute sorte, des haillons malpropres qu'ils suspendent aux fenêtres, des ordures qui souillent les paliers. Par une année degrand froid, ils ont brisé les rampes de l'escalier, lesportesdescabinets,lesfenêlres desappartements inoccupés, pour se faire, avec les débris, du bois
1. Une épidémie de variole ,qui a fait de nombreuses victimes dans la cité, a appelé l'attention de l'autorité publique et provoqué deux délibérations du conseil municipal, ce qui donne à chacun le droit d'en parler.
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de chauffage. Aussi l'aspect intérieur de cette cité dépasse-t-il tout ce qu'on peut imaginer au point de vue de la saleté des habitants et de leur entassement; j'y ai compté huit personnes, le père, la mère et six enfants, demeurant dans un réduit obscur qui n'avait pas trois mètres de large sur six de long, avec, pour tout mobilier, un lit et deux matelas. C'est un lundi que j'ai visité la cité Jeanne-d'Arc, et les chambres étaient plus remplies que d'habitude, bon nombre de locataires cuvant encore, étendus sur leur lit, le vin de la veille. En descendant un des obscurs escaliers, je me croisai avec un garçon qui paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans et qui montait en trébuchant. Une bande de gamins lui faisait cortège et répétait comme un refrain : « Il est soûl ! » Je traversai une des cours où il y avait bien cinquante enfants déguenillés qui jouaient, criaient, se bousculaient. Une petite fille un peu plus fine et mieux vêtue que les autres tomba heurtée par une de ses compagnes; en se relevant, elle l'apostropha à pleine bouche du mot célèbre que l'auteur des Misérables a tenu à rétablir dans son récit de la bataille de Waterloo. Tout en m'en allant, je ne pouvais m'empêcher de me demander quelle destinée matérielle et morale attendait la plupart de ces petits
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êtres. Pour quelques-uns, peut-être pour beaucoup, la réponse n'était pas bien loin. A quelques pas de la cité Jeanne-d'Arc débouche une petite rue, appelée la rue Harvey, qui est bordée de maisons où la débauche esta l'encan sous sa forme la plus brutale. Une voiture y pénétrait, remplie de femmes nu-tête, en robes de soie fanée. Un peu plus loin, sur le boulevard de la Gare, s'ouvre un de ces étabhssements où l'on ne débite que des liqueurs fortes, eau-de-vie et absinthe. Il était comble et des hommes en blouses malpropres se pressaient debout devant le comptoir d'étain, La prostitution pour les filles, le cabaret pour les garçons, n'est-ce pas là ce qui est fatalement au bout d'une enfance ainsi écoulée, et ne peut-on appliquera ceux qui sontnés dans des conditions pareilles ce que saint Augustin disait au sens mystique de l'homme lui-même? Genitus per immunditiam, vivens in miseria, moriturus in anguslia : « Né dans l'immondice, vivant dans la misère, il mourra dans la détresse. »