‹ Misère et remèdesChapitre 5 sur 19 · LES ASILES DE NUIT · texte numérisé non relu

LES ASILES DE NUIT

Souvent, en France, nous prenons pour une idée nouvelle ce qui est tout simplement une idée renouvelée. Sans parler de l'ancien droit d'asile dans les églises, dont à vrai dire profitaient surtout les criminels, il existait à Paris un couvent de Saint-Mathurin sur le portail duquel étaient gravés ces vers :

Faites, pour Dieu! bonnes personnes, A cet hôpital vos aumônes D'argent, de lits, de couvertures.

Pour héberger les créatures Qui viennent hôpital quérir, Et aidant à les soutenir.

Ils prieront Dieu que soyez mis Dans le ciel avec vos amis.

Ce couvent hébergeait non seulement des malades, mais des malheureux. lien était de même de la basilique de Saint-Julien-le-Pauvre, devenue depuis la chapelle de l'Hôlel-Dieu. Mais il est certain que la tradition de ces œuvres charitables était perdue à Paris; plusieurs villes de France et de l'étranger, entre autres Marseille et Genève (sans parler encore de Londres), avaient, depuis un temps plus ou moins long, leurs asiles pour les malheureux, et, dans notre grande capitale, la porte d'aucun établissement charitable ne s'ouvrait aux individus jetés dans la rue par quelque misère inopinée. L'honneur d'avoir pris une iniative qui ne devait point demeurer stérile revient à un petit groupe d'hommes réunis dans la même œuvre par la communauté de leur foi. Ils ne s'arrêtèrent ni devant les objections qui leur étaient laites ni devant les craintes qu'on s'efforçait de leur faire éprouver, et ils ouvrirent bravement leur premier asile rue de Tocqueville, n" 9, dans l'arrondissement des BatignoUes, le 2 juin 1878. Moins d'un an après, ils en inauguraient un second au n" 14 du boulevard de Vaugirard. Ils en possèdent aujourd'hui un troisième, rue deLaghouat. L'expérience adonné raison aux hardis fondateurs; depuis sept ans que l'œuvre fonctionne, elle a fait tout le bien que l'on en

pouvait espérer, sans donner lieu à aucun des inconvénients qu'on pouvait craindre. Sans doute, parmi les nombreux pensionnaires que l'œuvre a recueillis depuis le jour de sa fondation, il a pu se glisser quelques paresseux incorrigibles, quelques voleurs, un certain nombre de repris de justice, voire même un assassin, qui a été arrêté quelques jours après. Où est le mal? Ils auraient toujours couché quelque part. Mais tout ce qui ressemble à une surveillance, à une contrainte même passagère est tellement antipathique aux instincts des vagabondsd'habitude, que ceux-ci continuent à préférer les hasards d'une nuit à la belle étoile, précédée d'une soirée au cabaret, à l'hospitalité d'une maison où il faut être rentré à neuf heures et garder le silence au dortoir. En revanche, on n'a qu'à parcourir la nomenclature des professions auxquelles appartenaient les individus reçus dans ces trois asiles pour apprécier l'utilitédu service rendu. Lorsqu'on voit que, parmi leurs hôtes, se sont trouvés des professeurs ou instituteurs, des ingénieurs, des avoués, des officiers en retraite, des journalistes, des peintres, des pianistes, il est impossible de ne pas être ému en pensant à toutes les détresses morales, pires encore que les détresses matérielles, à travers lesquelles ces naufragés de la vie ont dû passer.

Cependant c'est à la classe des travailleurs manuels qu'appartient, comme on peut penser, la grande majorité des passagers de l'asile de nuit. Dans le nombre on compte beaucoup de laboureurs, vignerons, terrassiers, attirés à Paris par ce mirage des salaires élevés qui exerce sur les habitants de nos campagnes une fascination si dangereuse, et c'est peut-être (il faut tout dire), le seul inconvénient d'une œuvre excellente que d'ajouter ainsi aux séductions de ce mirage l'attrait d'une hospitalité gratuite.

Je n'allongerai pas inutilement cette étude par une description minutieuse des deux maisons, assez semblables du reste, de la rue de Tocqueville et du boulevard de Yaugirard. Les. murs sont à mes yeux beaucoup moins intéressants que les hommes, et je m'imagine que, sur ce point, mes lecteurs sont un peu comme moi. Quand je leur aurai dit que dans l'une et dans l'autre maison on pénètre par une petite cour où donnent les dépendances : magasin, salles de bain et de désinfection, etc., que chacune contient trois dortoirs à peu près d'égale grandeur, et qu'au boulevard de Yaugirard, dont l'installation est beaucoup plus vaste, ces dortoirs donnent daus une sorte de grand hall garni de bancs, que les lits sont d'étroites cou-

chetles en fer garnies d'un matelas en varech, enfin que la propreté la plus stricte règne dans les deux établissements, je leur aurai fourni, il me semble, tous les renseignements dont leur curiosité pourrait être tentée. Ce qui vaut vraiment la peine d'une visite, c'est de voir l'aspect des pensionnaires de l'asile et le traitement qu'ils reçoivent. Pendant la courte durée de leur séjour, le j'égime auquel ils sont soumis est celui de la discipline militaire tempérée par la charité chrétienne. La tenue des deux maisons est confiée à un gérant et à des employés qui tous sont d'anciens soldats, car une certaine fermeté de main est parfois nécessaire avec quelques pensionnaires turbulents, et il n'est pas mauvais que le ruban rouge ou la médaille militaire atlachée à la poitrine des surveillants leur rappelle qu'au besoin ils auraient affaire à forte partie. Mais chaque soir un membre du comité vient assister au coucher et adresser à ces malheureux quelques paroles dont l'accent cordial est bien nouveau aux oreilles du plus grand nombre. Le coucher est précédé par la récitation de la prière, et il faut l'intolérance à rebours qui caractérise notre temps pour qu'on ait eu l'idée de reprocher aux fondateurs cette manifestation publique de la foi qui les soutient dans leur œuvre. Ils prennent soin cepen-

dant de rappeler chaque soir à leurs pensionnaires qu'on n'exige d'eux aucune adhésion formelle, mais seulement ces marques extérieures de respect qu'on doit à l'expression de toute croyance sincère. Cette récitation de la prière a donné lieu cependant à quelques incidents.

— Si ce sont des bondieusardsy je ne veux pas de leur hospitalité ! s'écria un jour un homme en haillons, et il sortit fièrement.

En revanche, un autre, s'élançant un jour sur la petite estrade du gérant, dit à haute voix :

— Je reviens de Nouméa et j'ai été chez les amis; ils m'ont repoussé; je suis venu chez les cléricfiux, et ils m'ont reçu. Ma foi, vivent les cléricaux !

Mais, le plus généralement, la récitation de la prière se poursuit gravement, sans tumulte, et c'est même un spectacle qui ne manque pas d'une certaine solennité. Dois-jeavouer cependant qu'en assistant à cette pieuse cérémonie, j'étais moins attentif à la prière elle-même qu'à la contenance des malheureux qui m'entouraient? Quelques-uns semblaient écouter pour la première fois un langage inconnu ; le plusgrand nombre s'y associait au contraire, tout au moins des lèvres, en récitant la dernière partie de

l'oraison dominicale. Mais parmi ceux-là même, combien en était-il pour lesquels ce Dieu dont on évoquait le nom devant eux était un souvenir disparu dans les brouillards de l'enfance et, perdu de vue à travers les épreuves de la vie, comme à mesure qu'on s'avance vers la haute mer on perd de vue le port d'où l'on est parti ! Après la prière, les pensionnaires passent au dortoir dont, par une pensée délicate, on baisse aussitôt le gaz, pour leur épargner l'humiliation d'étaler les uns devant les autres l'état déplorable de leur linge en guenilles, et, au bout de quelques minutes, ils sonl profondément endormis. Le lendemain, ceux qui ont épuisé leurs trois nuits d'hospitalité, et qui ne sont pas autorisés pour quelque raison particulière à demeurer plus longtemps, quittent l'asile et reprennent leurs pérégrinations, non san s avoir goûté, du moins, ce repos du corps que procurent quelques nuits tranquilles et ce soulagement de l'âme que fait éprouver dans la détresse la rencontre d'une sympathie inattendue. Enfin beaucoup obtiennent du travail par les soins de l'œuvre, et je terminerai ces renseignements par un chiffre qui est la meilleure preuve du bien que fait l'œuvre, en même temps que la meilleure réponse aux critiques dirigées contre elle : en 1884, sur 50 430 passagers, 1696 ont

trouvé du travail par l'intermédiaire de la société'. Grâce à Dieu, le mal n'est pas seul contagieux : le Lien l'est aussi, et parfois plus rapidement. A peine l'Œuvre de l'hospitalité de nuit pour les hommes était-elle entrée en exercice que son succès même faisait sentir une lacune. S'il était utile de tendre la main à l'homme errant dans la rue, combien cette assistance n'était-elle pas plus nécessaire encore à la femme? Plus rude, en effet, est pour elle la nuit passée sur un trottoir, plus périlleux le refuge cherché dans quelques-uns des asiles favoris du vagabondage, plus humiliante l'arrestation par la police. Et puis, il y a toujours pour la femme le danger suprême d'acheter l'hospitalité à un prix trop facile. On m'excusera de rapporter ici, malgré sa brutalité, une histoire à la fois banale et typique, en présence de laquelle je me suis trouvé. Une jeune fille, atteinte d'une inflammation de paupières qui lui rendait impossible l'exercice de son métier de couturière, avait été expulsée de son logis. Elle erra deux jours dans le quartier, couchant la nuit dans la cave d'une maison abandonnée. Le troisième, elle fut rencontrée par un

1. Le chiffre des individus ayant obtenu du travail avait été du double et même du triple les années précédentes. Cette diminution tient à la crise industrielle.

vieillard, machiniste dans un théâtre de barrières, qui lui offrit de partager sa chambre dans une immonde cité où il habitait. Mais à son hospitalité il mit un prix grossier. De ce marché était né un enfant chétif, dont les traits blafards, boursouflés , accusaient la vieillesse du père et la mauvaise santé de la mère. La pauvre fille ne s'en croyait p.is moins tenue à une certaine reconnaissance visà-vis de ce vieux débauché. Pendant qu'il dormait, débraillé sur un lit défait, cuvant son vin de la veille, elle parlait de lui à voix basse, avec un certain respect, et, pour le désigner, l'appelait « ce monsieur ».

Dès qu'on eut senti la lacune, elle fut bientôt comblée. L'honneur en revient à la Société philantropique, qui est aujourd'hui, avec la Société de charité maternelle, l'œuvre la plus ancienne de Pans (car elle célébrait il y a six ans le centenaire de sa fondation) et qui comprend, dans son comité directeur, des cathohques, des protestants et des israélites. Par ses soins, un asile de nuit pour les femmes et les enfants fut inauguré le 23 mai 1879, au n° 253 de la rue Saint-Jacques. Cet asile a été installé dans un très vieux bâtiment qui appartient à l'Assistance publique. L'aspect extérieur en est des plus humbles : on dirait une

maison de pauvres, et, bien que nulle part le luxe ne soit plus déplacé que dans une maison ouverte à toutes les misères, peut-être pourrait-on désirer cependant que certaines installations intérieures y fussent plus spacieuses. Entre autres, la pièce du rez-de-chaussée, qui sert de salle d'attente pour les femmes avant qu'elles ne montent aux dortoirs, est singulièrement petite, et lorsque l'asile reçoit le même soir, ce qui n'est pas rare, quatre-vingt-dix à cent pensionnaires, à peine peuvent-elles se mouvoir. Si, avant de pénétrer dans cette salle, on s'arrête sur le seuil, et si on regarde sans être vu par la porte vitrée qui en ferme l'entrée, il est difficile de contempler sans émotion le spectacle qui s'offre à vos yeux. Toutes ces femmes sont là devant vous, assises sur des bancs de bois, avec l'air inquiet d'un animal qui cesserait à peine d'être poursuivi, affaissées sur elles-mêmes comme si elles ployaient sous le poids trop lourd du malheur qui pèse sur elles, et gardant le morne silence de personnes qui sont trop absorbées dans la méditation de leurs infortunes pour prendre intérêt à celles d'autrui. Sur leurs genoux, à leurs pieds, des enfants crient, jouent ou demeurent comme hébétés, et je ne sais quel est le plus triste de ces cris, de cette stupeur ou de ces jeux. Il semble

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qu'on ait sous les yeux, dans cette petite salle, l'accumulation de toutes les détresses humaines. Aussi peu de personnes, peu de femmes surtout visitant l'asile, ont-elles été amenées en présence de ce spectacle sans avoir senti leur cœur se serrer et les larmes leur monter aux yeux.

Avant de pénétrer dans la salle d'attente, les femmes ont dû passer devant le bureau du directeur, où elles ont répondu à une sorte d'interrogatoire, et par la salle de bains où elles subissent, au point de vue de la propreté, une inspection nécessaire. Il est triste d'avoir à dire que l'état de saleté auquel la misère a réduit quelques-unes de ces femmes est tel qu'un seul bain ne suffit pas toujours à en effacer les conséquences. Or, comme les lits des dortoirs sont tenus avec une propreté minutieuse, il est impossible de les y admettre dans cet état, et pendant le temps nécessaire à purifier leurs corps et leurs vêtements, on les fait coucher dans un dortoir spécial, dortoir également réservé aux femmes qui sont l'objet d'une suspicion légitime parce qu'elles ne sont munies d'aucun papier et qu'elles n'ont pu fournir au directeur aucun renseignement satisfaisant sur leur origine et leur dernier domicile. Dans une maison ouverte la nuit à tout venant, certaines précautions

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sont, en effet, nécessaires, bien que l'expérience ait révélé sous ce rapport des inconvénients assurément moindres que ceux dont les fondateurs s'étaient préoccupés. Cependant il n'est pas sans exemple que leur charité ait été victime de quelque mystification. Il n'y a pas bien longtemps, l'asile reçut un soir une jeune fille de seize à dix-sept ans, assez soigneusement mise, qui se donnait pour une maîtresse de piano venue de Bruxelles à Paris pour y donner des leçons. Gomme on la pressait de questions, elle finit par raconter qu'elle s'était querellée avec sa mère et qu'elle s'était enfuie en cachette par le chemin de fer. On lui offrit d'écrire à ses parents à l'adresse qu'elle indiquait, de se faire l'intermédiaire d'une réconciliation et de la garder à l'asile jusqu'à réponse favorable. La jeune fille accepta; puis, au bout de trois jours, trompant la surveillance dont elle était l'objet, elle s'enfuit, non sans avoir dévalisé le tiroir de la directrice. Bientôt on apprit que nom, adresse, histoire, tout était faux et qu'on avait été la dupe d'une habile voleuse.

Pareilles mésaventures sont cependant excessivement rares. Moins rares les histoires romanesques, fuites de la maison paternelle, enlèvements, séductions, dont l'asile de nuit voit l'instructif

dénouement. Plus d'une fois, le cabinet de la directrice a été témoin de scènes de réconciliation entre une jeune fille repentante et une famille éplorée; admirable matière à mettre non pas en vers latins, mais en feuilletons, et que nos romanciers ne dédaigneront certainement pas. Mais ce ne sont là que des incidents dans la vie de l'asile, et les femmes que la maison recueille chaque soir sont ordinairement des victimes de la misère banale et prosaïque : ouvrières sans ouvrages, bonnes congédiées, paysannes dont les maris, faute de trouver du travail, sont venus échouer de leur côté à l'asile des hommes; vieilles servantes qu'on renvoie de partout parce que, leur dit-on de tout côté, elles ne sont plus bonnes à rien; quelquefois aussi des femmes qui ont connu des jours meilleurs et auxquelles cette promiscuité de l'asile est tellement pénible qu'on leur accorde la faveur d'une chambre à part : institutrices, demoiselles de compagnie, artistes, femmes ruinées par leurs maris (une entre autres dont toute la fortune avait été dévorée par la roulette), voire une comtesse authentique, mais qui était bien un peu quémandeuse et qui, sous prétexte qu'elle avait écrit un roman, allait mendier chez les gens de lettres; parfois même des excentriques telles que certaine

pèlerine qui, ne parlant qu'une langue assez peu usuelle, le hongrois, se rendait à pied de Jérusalem à Lourdes, un bâton à la main et des coquilles à son chapeau. Tout cela reçoit, pour un temps qui varie de trois à cinq nuits, la même hospitalité, couche dans les mêmes lits d'un confortable et d'une propreté inconnus à la plupart d'entre elles, mange matin et soir la même soupe, trouve la même sympathie et reçoit la même assistance. L'immense service rendu n'est pas seulement, en effet, l'offre d'un lit gratuit dans une maison honnête; c'est une main tendue dans un moment de détresse, c'est un bon conseil donné, c'est souvent du travail procuré. Sur 29275 femmes qu'a reçues l'asile depuis le jour de l'inauguration jusqu'au 1^' mai 1885, 5608 sont ainsi rentrées dans les conditions d'une vie normale. Et c'est là, comme pour l'asile des hommes, la meilleure preuve de l'utilité de l'œuvre, la meilleure réponse aux critiques qu'elle a pu soulever.

Parmi ces détresses si variées, il en est qui ne sont pas toujours imméritées. Chaque soir se présentent invariablement à l'asile un certain nombre déjeunes filles qui sortent de l'hôpital voisin, de la Maternité, avec un enfant illégitime sur les bras. Elles viennent attendre le secours de 30 francs que

l'Assistance publique accorde aux filles mères. Pendant ce temps, elles cherchent aussi le moyen de placer leur enfant en nourrice au meilleur compte possible. On voudrait que cette étape de quelques jours, dont une donation généreuse permet parfois, au grand profit de leur santé, de prolonger la durée, pût servir en même temps à éveiller en elles quelques velléités de repentir, quelques notions d'une vie plus régulière. Lorsqu'on essaie, on vient se heurter à une indifférence morale absolue et même à une sorte d'inintelligence du langage qu'on leur lient. Si grand est le nombre de celles qui ont avant elles commis la faute qu'elles ne paraissent pas bien comprendre l'importance que d'autres y attachent. Lorsqu'à une deuxième ou à une troisième récidive, on leur tient un langage un peu plus sévère, leurs réponses révèlent parfois chez elles l'existence de ces demimorales qui sont souvent plus difficiles à combattre que l'immoralité absolue. Une jeune fille qui, déjà mère de deux enfants, se présente avec un troisième, répondra non sans une nuance de fierté : « Mais ils sont tous les trois du même père. »

Une détresse plus grande encore et aussi plus digne d'intérêt est celle des femmes qui, mères de

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plusieurs enfants, vivaient honnêtement du travail d'un mari qu'elles ont perdu tout à coup, ou par lequel (fait assez fréquent dans les classes populaires), elles ont été abandonnées. Quel conseil donner à ces infortunées? Quelles espérances leur faire entrevoir? Gomment oser même leur conseiller la résignation, lorsque demain leurs enfants leur demanderont du pain? Cependant, si difficiles à soulager que soient de pareilles misères, c'est encore leur rendre service que de leur donner le temps d'implorer l'assistance des parents qui leur restent, et en tout cas, avant qu'elles quittent l'asile, d'habiller à nouveau leurs enfants avec des vêtements bien chauds. Mais il leur échappe parfois quelques-uns de ces mots atroces et navrants qui expriment le dernier terme de la détresse humaine. Comme une personne qui visitait un soir l'asile demandait à l'une de ces femmes, demeurée veuve avec trois enfants dont elle paraissait prendre grand soin, si elle en avait d'autres, celle-ci répondit avec douceur : « J'en avais encore un, mais heureusement il est mort, en même temps que mon pauvre mari. »

Les asiles de nuit pour hommes et pour femmes font donc un bien incontestable. Une seule chose pourrait compromettre l'avenir de ces œuvres : ce

serait de leur donner une extension trop grande. Rien n'aurait de ))lus déplorables conséquences que la mise à exécution de ce projet que le conseil municipal prétend imposer à l'Assistance publique de créer un asile municipal dans chacun des vingt arrondissements de Paris. On encouragerait ainsi l'existence d'une population flottante de vagabonds qui n'aurait jamais de domicile et qui vivrait exclusivement dans ces asiles. L'expérience de ce qui se passe à Londres est là pour le prouver. Il existe à Londres, depuis une date très ancienne, un dortoir pour la nuit {casual warcl) dans chacun des workhouses de la métropole, soit trente en tout. L'hospitalité que reçoivent les hôtes de ces casual wards est toute différente de celle qu'on leur offre dans les asiles de nuit à Paris. L'une est toute charitable; l'autre toute administrative. A Londres, on les reçoit sans s'informer de ce qu'ils faisaient la veille, de ce qu'ils deviendront le lendemain. On se borne à les faire baigner, à leur donner un morceau de pain et à les laisser s'étendre sur un lit de camp en grosse toile, avec une couverture pour se tenir chaud. 11 n'y a point de berceau pour les enfants : ils s'allongent sur le lit de camp à côté de leur mère, et je ne sais pourquoi il y a quelque chose de particulièrement triste à voir se dessiner

SOUS une étoffe grossière les formes amaigries de leurs petits corps. Le lendemain matin, on leur fait à tous payer leur nuit au prix d'un travail qui pour les hommes ne laisse pas d'être assez rude : casser des pierres, scier du bois, en faisant mouvoir une lourde scie mécanique, et cela pour le dégoûter du casual ward. Dans certains de ces dortoirs, on a même établi un système de lits séparés {separated berth) pour qu'ils ne soient pas attirés par l'agrément de la société et de la conversation. Rien n'y fait : sur 26532 individus auxquels l'hospitalité a été donnée en 1884, 20763 ont été reconnus (identified) pour être des vagabonds d'habitude par les officiers chargés de la surveillance. Multiplier outre mesure à Paris le nombre de ces asiles serait donc échouer sur le même écueil et transformer en un encouragement pour la paresse des institutions qui doivent servir exclusivement à la misère. La charité a bien assez à faire de soutenir tous ceux qui sont en activité. Ce n'est pas du reste qu'elle ait jusqu'à présent failli à ce devoir. Sa sollicitude se manifeste en particulier par la quantité de vêtements d'enfants qui sont envoyés à l'asile de la rue Saint-Jacques, et aussi par le grand nombre d'offrandes modestes dont le total ne laisse pas de faire une somme assez

considérable. Un jour, entre autres, une femme se présentait à l'asile et, tirant d'un porte-monnaie bien peu garni une pièce de quarante sous, elle dit avec embarras :

— Voulez-vous recevoir ceci? je ne suis pas heureuse, et je ne peux pas faire davantage.

Un autre jour... mais M. Coppée dira mieux que moi cet épisode dont le récit a ému sa fibre sensible et lui a inspiré des vers touchants :

■ Un jour sur ce vieux seuil, connu de la misère, Une femme parut de qui la pauvreté Semblait s'adresser là pour l'hospitalité. On allait faire entrer la visiteuse pâle. Quand celle-ci, tirant de dessous son vieux châle Des vêtements d'enfants arrangés avec soin. Dit : « Mon petit est mort et n'en a plus besoin ; Ce souvenir m'est cher, mais il est inutile. Partagez ces effets aux bébés de l'asile. »

Cette charité silencieuse du pauvre envers le pauvre n'a-l-elle pas quelque chose qui console de bien des corruptions?

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