‹ Misère et remèdesChapitre 6 sur 19 · LA VIE DU PAUVRE · texte numérisé non relu

LA VIE DU PAUVRE

Nous avons jusqu'à présent étudié la vie matérielle du pauvre, mais nous n'avons pas étudié sa vie morale, et c'est là une élude qui dépasse de beaucoup la première en difficulté. 11 est en effet singulièrement malaisé de se représenter les sentiments d'êtres qui vivent, on peut le dire, dans des conditions de civilisation absolument différentes des nôtres, bien qu'ils soient citoyens du même pays et habitants de la même ville. Avec eux nous n'avons rien de commun, sauf le fond des souffrances et des passions humaines; nous n'éprouvons pas les mêmes angoisses, nous ne connaissons pas les mêmes peines, nous ne partageons pas les mêmes plaisirs. On ne peut donc pénétrer dans

leur vie morale que par divination et par conjecture, en s'appuyant cependant sur l'observation extérieure. Je dirai même que l'observation ne suffit pas et que, pour bien peindre l'existence des classes inférieures, il faut encore l'imagination dont les créations peuvent être plus fidèles que la reproduction plate et nécessairement incomplète de la réalité. Aussi ne puis-je m'empêcher de regretter qu'il n'existe pas dans notre littérature un vrai roman populaire. Je ne saurais donner ce nom à V Assommoir , qui ne peint, avec vigueur et vérité il est vrai, qu'un côté de la vie du peuple, le cabaret, et je ne vois dans notre littérature qu'un homme qui serait capable d'entreprendre cette tâche, précisément parce qu'il excelle à peindre la complexité deschoseset des vies, c'est M. Alphonse Daudet. Mais, à défaut d'œuvres d'imagination, il existe deux ouvrages qui valent la peine d'être lus, car la vie du peuple y est dépeinte par des hommes qui l'ont connue et pratiquée. Le plus ancien de ces ouvrages est le Secret du peuple de Paris, publié en 1862 par M. Corbon, ancien représentant du peuple, aujourd'hui sénateur; l'autre, plus moderne, esile Sublime ou le Travailleur, en 1870, ' par M. Denis Poulet, ancien ouvrier, aujourd'hui maire du xV arrondissement.

M. Gorbon a étudié surtout les mœurs politiques du peuple de Paris, qu'il divise en trois classes : la classe des nuisibles, la classe des travailleurs moyens et la classe supérieure, dont seule il analyse les idées, les tendances et les préjugés avec une grande connaissance de cause. Mais cette classe supérieure ne comprend, de son propre aveu, que les cinq dixièmes du peuple de Paris; la moitié de ce peuple (plus de la moitié peut-être en. réalité) ne rentre donc pas dans ses observations. Au contraire, dans son livre du Sublime, dont la deuxième édition est postérieure de près de dix ans à l'ouvrage de M. Gorbon, M. Denis Poulot s'est surtout appliqué à peindre les mœurs des travailleurs parisiens, et en particulier celles d'une classe à laquelle.il a appartenu : les ouvriers en fer. C'est là aussi une étude un peu restreinte, mais en revanche prise sur le vif. M. Denis Poulot divise ses anciens compagnons de travail en deux catégories : les ouvriers et les sublimes, les premiers travaillant plus souvent qu'ils ne boivent, les seconds buvant plus souvent qu'ils ne travaillent. 40 p. 100 d'ouvriers, 60 p. 100 de sublimes, telle serait, suivant lui, la proportion, sans compter que, parmi les ouvriers, il faut encore distinguer les ouvriers vrais (10

p. iOO environ), qui ne s'enivrenl jamais, et les ouvriers mixtes, qui s'enivrent quelquefois, ce qui porterait à 90 p. 100, au moins dans l'industrie du fer, la clientèle du cabaret. C'est, au reste, dans le livre de M. Poulot que M. Zola a pris non seulement l'idée de V Assommoir, mais tous ces termes d'argot qu'il met dans la bouche de ses personnages, et encore tous ces sobriquets qui sont devenus populaires : M es- Bottes, Bec-Salé, Bibi-la- Grillade. Le Sublime a sur V Assommoir toute la supériorité de l'original sur la copie, et il y a telle reproduction d'une conversation au cabaret écrite avec une vérité et une verve que M. Zola pourrait envier. Mais le tableau du peuple de Paris qu'a tracé M. Denis Poulot n'est pas plus complet que celui de M. Corbon, car l'un et l'autre n'ont décrit qu'une partie de la classe populaire, et l'œuvre ébauchée par plusieurs attend encore le maître capable de l'achever.

Ce tableau de la vie populaire, je n'ai pas la prétention de le tracer en quelques pages ; mais je voudrais demander à mes lecteurs de faire avec moi un effort d'imagination pour se représenter les débuts dans la vie d'un enfant, garçon ou fille, élevé dans les conditions matérielles que j'ai décrites. J'admets que cet enfant n'ait pas été mis

au monde à l'hôpital et qu'il soit issu d'une union régulière. J'admets qu'il n'ait pas vu prendre place dans le lit maternel deux ou trois hôtes successifs, qu'il aura tour à tour appelés son père. Il n'en aura pas moins vu le jour et il aura grandi dans une chambre étroite où père, mère, frères et sœurs étaient déjà entassés. C'est rarement qu'à partir de six où sept ans, il aura dans une soupente voisine partagé un matelas avec son aîné, ou qu'un rideau tendu en travers de la chambre (honnête effort de décence que j'ai remarqué dans quelques pauvres intérieurs) aura dérobé à ses yeux le lit de ses parents. Le plus souvent, avant qu'il soit en âge de comprendre, il aura tout su, tout vu, et rien ne subsistera chez lui de ces saintes ignorances que nous conservons avec tant de soin chez nos enfants. Dès que ses petites jambes commenceront à le porter, un autre genre de vie commencera pour lui. Poussé par l'instinct du mouvement qui est si naturel à son âge, et fuyant la tiédeur nauséabonde du logis encombré où sa mère ne cherchera guère aie retenir, il descendra dans la rue. Après avoir commencé par s'asseoir sur le pas de la porte et par jouer dans le ruisseau, il s'éloignera chaque jour davantage, cherchant, à mesure que les forces lui viendront, les rues

populeuses et brillantes; ou bien il se mêlera dans les cours, dans les passages, dans les cités, aux jeux des grands et des grandes, jeux bruyants, brutaux, qui portent parfois des noms obscènes.

Lorsqu'il arrive vers l'âge de six où sept ans, une première crise s'ouvre dans sa vie : celle de l'école, Y sera-t-il envoyé par ses parents? Dans une certaine mesure, son avenir en dépend; je dis dans une certaine mesure, car je ne suis pas de ceux qui se font illusion sur la vertu moralisante de l'alphabet, de l'arithmétique ou de la géographie et qui s'écrient avec l'auteur des Poèmes Populaires, M. Eugène Manuel :

Et celui qui sait lire est un homme sauvé!

Je liens que la question des livres qu'il lira ne laisse pas d'avoir aussi son importance. Mais, sans compter que dans notre société quiconque ne sait pas lire est vraisemblablement voué à la misère, pour l'enfant de Paris il n'y a pas de milieu entre l'éducation de l'école et celle de la rue. Or la première, même incomplète, je dirai presque même mauvaise, vaut mieux que la seconde, qui est fatale. On ne saurait, en effet, s'imaginer, si l'on n'a pas rôdé le soir dans les quartiers populeux, ce qu'il

entre de corruption dans l'âme des enfants rien que par les yeux. C'est pitié de voir, à l'âge des curiosités malsaines, garçons et fillettes béant à l'entrée des cafés-concerls ou des bals mal famés ; s'attroupant devant la porte de maisons dont ils ne devraient môme pas soupçonner l'existence, ou, s'ils sont repoussés, s'asseyant sur le trottoir d'en face pour voir les entrants et les sortants. Sans doute l'école ne suffit pas à les préserver de ces enseignements pernicieux, mais elle les tient captifs une partie du jour, et surtout elle leur met dans l'esprit, dans l'âme, d'autres notions que cette connaissance précoce et malsaine des laideurs de la vie. Pendant la durée du temps que l'enfant du pauvre passe à l'école, c'est-à-dire de sept à douze ans, une sorte de combat se livre en lui entre ces notions et celles de sa triste expérience, combat, dont, en pénétrant dans une école populaire, il semble qu'on pourrait lire à l'avance l'issue sur la physionomie des enfants. Les uns conservent un air sauvage ou sournois, leurs vêtement sont sales et leurs cheveux tombent en mèches rebelles sur leur front bombé; les autres, au contraire, ont l'air propre et assoupli ; leur physionomie est ouverte, leur regard franc, et, si ce sont des petites filles, leurs cheveux séparés en bandeaux sont soigneu-

sèment rattachés avec un ruban derrière la tête. L'influence de l'éducation sur l'enfance est donc incontestable. Mais je crains que cette influence ne soit siEgulièrement compromise par la campagne de laïcisation à outrance et qu'au point de vue si important de l'éducalion morale des filles, le bien fait par la multiplication des écoles ne soit compensé parla proscription des sœurs. Je m'explique : je ne prétends pas que les institutrices laïques ne donnent pas une éducation morale aux enfants : ce serait aussi absurde qu'injuste. Autant que j'ai pu voir et savoir, il y a, dans ce personnel nombreux, dont, avec le temps, le recrutement finira par présenter certaines difficultés, deux éléments assez distincts : l'un, composé peut-être des plus anciennes institutrices, simple, austère, uniquement préoccupé de ses devoirs et les remplissant avec conscience ; l'autre plus élégant, plus dissipé et ne cherchant dans celte carrière, vers laquelle on pousse aujourd'hui si fort les jeunes filles, qu'un débouché passager. Mais les meilleures d'entre elles n'acquièrent jamais sur les enfants (c'est là un fait d'expérience) une influence égale à celle des sœurs, influence qui par les enfants remontait jusqu'aux parents. Les sœurs de ces maisons, appelées si bien maisons de secours et qui s'occupaient à la fois

de l'école, de la visite des indigents et de celle des malades, ont pratiqué longtemps et avec fruit dans les quartiers pauvres une œuvre de mission analogue à celle que des pasteurs anglais ont entreprise il y a un certain nombre d'années dans les faubourgs de Londres. La sœur Rosalie a singulièrement contribué à civiliser le quartier Mouffetard et à donner à ses habitants l'aspect relativement décent dont j'ai parlé. Les sœurs de la rue Jenner, celles de la rue Vandrezanne ont exercé une influence pareille dans ces régions de la Fosse-aux-Lions, de la Glacière, de la Maison-Blanche, où les membres de la conférence de Saint-Vincent de Paul, pénétrant pour la première fois en 1848, trouvèrent, dans des cahutes en bois, des habitants à demi nus qui n'osaient se montrer dans les rues que le soir. Dans ces quartiers, telle fille de la charité, au nom inconnu, exerçant depuis trente ans son humble ministère, a fini par s'acquérir une popularité assez grande pour voir, en dépit des temps, accourir en foule à son école libre des enfants dont elle a élevé les mères.

Quel est donc le secret de cette influence? C'est que les sœurs apportent dans leur enseignement quelque chose que la meilleure des institutrices n'y apportera jamais : l'amour des âmes. Quand l'in-

stitutrice laïque a enseigné toutes les matières comprises dans le programme scolaire, sa tâche est terminée, et la nouvelle morale civique, qu'on lui permettra de joindre à ce programme, n'est pas de nature à exercer beaucoup d'action sur les consciences enfantines. Au contraire, la tâche de l'institutrice congréganiste n'est qu'à moitié remplie tant qu'à l'aride programme de l'enseignement primaire elle n'a pas joint, par le précepte et l'exemple, l'enseignement des vertus chrétiennes. Les sœurs continuaient cet enseignement au delà de l'école et retenaient les jeunes filles sous leur influence par ces liens pieux du patronage ou de la confrérie, qui font hausser les épaules aux esprits forts, mais qui n'en préservent pas moins beaucoup de jeunes filles des tentations de leur âge. Un trop grand nombre leur échappaient sans doute, mais beaucoup aussi leur demeuraient fidèles et faisaient plus tard d'excellentes mères de famille. Il est de mode aujourd'hui de détruire cette influence et ces liens. C'est dans dix ans ou vingt ans, alors que la génération élevée dans les écoles laïques régnera en souveraine, qu'on en recueillera tous les fruits.

Une fois l'école quittée, l'enfant du peuple entre dans une nouvelle phase : celle de l'apprentissage.

Ces années qui s'ouvrent devant lui sont les années décisives de sa vie; ce sont aussi les plus périlleuses. S'agit-il d'un garçon qui fera son apprentissage à l'atelier, l'auteur du Sublime, dans son style imagé, va nous dire comment les choses se passent : « A dix ou douze ans, le sublime trouve que le feignant (c'est de son tils qu'il s'agit) peut bien gagner le pain qu'il mange. On le met chez un fabricant qui lui donne un franc ou un franc vingtcinq pour faire un métier abrutissant, dix ou onze heures par jour, et il faut qu'il rapporte ce qu'on lui donne, sinon les taloches marchent. Voyez-vous ce petit être attelé pendant douze heures après un découpoir : comme il respire la santé! Ces petites figures livides donnent le frisson. Le matin, sa mère lui donne un morceau de pain et quelques sous; dans les environs des ateliers, sur les trottoirs, vous remarquez des jeunes gens jouant à pile ou face l'argent de leur déjeuner et souvent leur morceau de pain. Ce sont des fils de sublimes qui tirent une loupe '^ et travaillent pour l'avenir. Il grandit ainsi dans ce milieu. A quinze ans, il envoie dinguer ses parents s'il n'est pas à la Roquette

1. Tirer une loupe, en style à&suhlime, ala même signification, que courir une bordée en style de matelot.

OU à la Conciergerie. » Entre-l-il chez un patron, son sort, en l'absence de toute surveillance paternelle, dépend de savoir si celui-ci n'est pas un brutal ou un débauché, et ce sont toutes ces circonstances, dans lesquelles sa volonté n'entre pour rien, qui feront de lui plus tard un ouvrier sérieux ou incapable et un nuisible. S'agit-il d'une jeune fille? A l'atelier, elle aura peut-être à se défendre contre le droit du contre-maître, beaucoup plus réel que le droit du seigneur ; chez une patronne, ce sera contre les conseils de camarades plus âgées, qui se moqueront de sa consciencieuse ardeur et lui enseigneront le moyen facile de compléter un salaire insuffisant. Ajoutez à ces périls du dehors que c'est l'âge des tentations intérieures et que, pour apprendre un métier, il leur faut consacrer sans relâche à un travail peu rémunéré ces belles années de la vie où la jeunesse bourdonne aux oreilles, où le goût du plaisir s'éveille, où la beauté se développe. Pensez à tout ce qui rôde autour d'eux, garçons et filles, pour les faire faillir, et vous ne vous étonnerez pas que cette période de treize à dix-huit ans soit celle des entraînements funestes et des chutes irréparables.

J'admets cependant que celui ou celle dont nous cherchons ainsi à nous représenter l'existence ait

échappé à tous ces périls. L'apprenti est 'devenu un ouvrier suffisamment habile et pourvu d'un métier. La jeune fille a trouvé un mari. Le ménage est constitué; quelle sera sa vie? Cette vie dépendra sans doute en grande partie du gain journalier du mari et de la femme. Lorsque je parlerai du taux des salaires, je montrerai que Paris est le paradis des ouvriers et que la misère serait assurément moins grande si le cabaret et le plaisir ne dévoraient les ressources d'un grand nombre. Mais j'aurai aussi à montrer que beaucoup, faute de santé, d'adresse ou d'intelligence, végètent forcément dans les bas métiers, gagnant péniblement un salaire insuffisant. Or, comme c'est la vie de la misère qui nous occupe, il nous faut supposer un ménage composé d'un mari, d'une femme, de deux ou trois enfants, non point (pour demeurer dans la moyenne) réduits au dernier degré de la détresse, mais vivant au jour le jour du salaire quotidien du père, complété par celui de la mère, quand le soin de ses enfants lui laisse le loisir de travailler; un ménage côtoyant par conséquent l'indigence et prêt à y tomber au premier jour de chômage ou de maladie. Au sein de celte vie incessante de labeur et d'anxiété, quels sont les rapports de leurs sentiments aux nôtres? Dans la

docilité avec laquelle ils supportent celte dure existence, quelle est la part de la résignation et celle de l'insensibilité! De quel œil envisagentils cette différence de leur condition à la nôtre et la hauteur de cet échafaudage social dont ils supportent le poids écrasant? Ce sont là autant de questions qu'on ne peut se poser sans crainte et auxquelles on ne peut répondre que par des conjectures. Mais puisqu'ils ont connue nous la faculté de jouir et de souffrir, maintenant que nous savons quelles sont leurs souffrances, cherchons si elles sont du moins compensées par quelques plaisirs. Nous nous demanderons ensuite quelles sont leurs croyances et nous aurons ainsi réuni quelques-uns des éléments de leur vie morale.

On sera peut-être étonné de m'entendre parler des plaisirs de la misère, comme si elle en pouvait, surtout comme si elle en devait avoir. Sans doute, il est très facile de dire à celui qui gagne péniblement sa vie : « Depuis ta plus tendre jeunesse jusqu'au jour de ta mort, tu n'accorderas à toi et aux tiens ni une seule dépense de luxe ni une seule journée de gaieté. Tu ne mèneras jamais ta femme au théâtre devant lequel vous passez tous les soirs en revenant de votre ouvrage. Tu n'iras jamais avec tes enfants t'amuser une journée à la cam-

pagne. Lorsqu'au retour d'une honnête promenade, le dimanche, ils se traîneront sur tes pas, accablés de fatigue, tu ne leur permettras ni de s'asseoir pour se désaltérer dans une guinguette ni de monter sur le haut d'un omnibus. Lorsque ton petit garçon te demandera en pleurant un jouet de la boutique à cinq sous, tu le lui refuseras. Tu n'achèteras ni un ruban de soie pour fa femme, ni une robe en percale pour ta petite fille. Tu leur refuseras comme à toi-même toute espèce de plaisir et, au milieu de cette civilisation raffinée, de ce luxe qui vous environnent, tu mèneras, tu leur leur feras mener la vie d'un sage, d'un stoïcien, d'un anachorète. » Tout cela est très facile à dire au pauvre, et c'est assurément un sage conseil à lui donner; mais quel est celui d'entre nous qui se ferait fort de le mettre en pratique à sa place ? Pourvu donc que la misère s'abstienne (ce qu'elle ne fait malheureusement pas toujours) des plaisirs où elle use son corps et dégrade son âme, il ne faut pas s'offusquer de ce qu'elle se mêle, le plus souvent qu'elle peut, aux plaisirs du peuple, dont elle mène après tout la vie, avec cette différence que, pour elle, les privations sont plus grandes et les plaisirs plus rares. Voyons donc quels sont à Paris les divertissements du peuple.

Pour combien l'habitude entre-t-elle dans le plaisir ou conlribue-t-elle au contraire à l'émousser? Il y a des familles de paysans qui rêvent d'aller à Paris et qui économisent plusieurs années dans ce dessein. Pour eux, la nature est sans charme, les champs sans poésie. Ils rêvent des boulevards et des Champs-Elysées. Au contraire, le Parisien, j'entends le plus pauvre et le plus humble, rêve de la campagne. Du fond de sa ruelle obscure, sous le toit de sa mansarde enfumée, il soupire après le ciel bleu, les bois et la verdure. Cet instinct demeure chez lui si constant et si fort, que ceux-là dont le métier consiste à tirer profit des besoins populaires cherchent à y donner satisfaction. On sait la place que tenait autrefois dans les œuvres de nos pères le mot de bosquet. Ce mot a disparu de notre littérature ; mais il a trouvé quelque part un refuge : c'est sur les enseignes des marchands de vins. 11 n'y a gargotier possédant dans son arrière-cour une tonnelle et un buisson, qui n'inscrive aussitôt sur sa devanture ces mots pompeux : jardins et bosquets. Il existe, dans le haut de Belleville, tout contre les fortifications, un grand restaurant qui est encombré le dimanche et où il n'y a pas une noce du quartier qui ne vienne passer la soirée du samedi. Ce restaurant doit sa popularité

à une source, une vraie source, dont les eaux abondantes et fraîches servent à alimenter un petit bassin artificiel entouré d'assez beaux peupliers. Cette fausse nature fait la joie des habitués, qui naviguent toute l'après-midi en bateau sur cette cuvette, bonnement convaincus qu'ils se promènent sur un lac.

Mais ce sont là plaisirs de demi-bourgeois. Le peuple aime mieux la vraie campagne. Dès que le vent chaud d'avril soulève au soleil, dans les faubourgs, une poussière dorée, et dès que les marchandes des quatre saisons commencent à pousser devant elles leurs petites charrettes remplies de gros bouquets de lilas dont l'odeur monte à la tête, c'est tous les dimanches un véritable exode de la population parisienne vers ces localités des environs de Paris, dont Paul de Kocka été le Rousseau ou le Chateaubriand et dont plus d'une chanson populaire a conservé les noms : les Lilas, les Prés- Saint-Gervais, Romainville, Bagnolet, Montreuil, le Raincy, Monlfermeil. Les uns vont en chemin de fer et s'entassent par une chaleur étouffante dans des "wagons de troisième classe : ce sont les riches; les autres vont à pied : ce sont les pauvres. Arrivés au lieu qu'ils ont choisi comme but de leur excursion, ils s'assoient sur l'herbe et mangent en

famille le pain, le fromage, la charcuterie qu'ils ont apportés de Paris, ou bien ils s'attablent chez un traiteur, non sans avoir auparavant marchandé le prix de la nourriture malsaine qu'il va leur servir. S'il y a dans le voisinage quelque fêle de village, ils ne pourront résister au plaisir de passer en revue les boutiques de pain d'épice et d'applaudir aux tours de force des hercules de foire. Puis ils finiront par s'étaler quelque part à l'ombre et par s'absorber dans la jouissance en quelque sorte animale d'une journée d'air et de repos. Le soir, ils rentreront dans Paris par quelqu'une de ces grandes artères des faubourgs, à pied, comme ils sont venus, le père portant sur son épaule le petit dernier, dont la tête ballotte de sommeil; la mère tirant par la main les aînés, qui pleurent de fatigue, tous harassés, rouges, en sueur, mais ayant oublié pendant quelques heures le propriétaire qui réclame son terme, le boulanger qui refusera demain de faire crédit, et convaincus qu'ils ont passé une bonne journée.

Celte passion que les êtres les plus misérables, parfois les plus dégradés, éprouvent pour la campagne été très bien rendue par l'auteur de la Chanson des Gueux, M. Richepin, dans une pièce de vers que je m'enhardirai à citer, en demandant

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pardon en mon nom, sinon au sien, de quelques mots heureusement peu familiers à nos oreilles.

Le» voyous les plus noirs sont fous de la campagne.

L'hiver, ils vivent dans Paris, ainsi qu'au bagne,

Captifs. La liberté pour eux, c'est le printemps.

Aussi, lorsque rhiver les lâche, ils sont contents;

Pour recevoir avril, plus d'un se débarbouille,

Et le nouveau soleil illumine l'arsouille.

Il va droit devant lui, rêveur, sans savoir où.

Gambadant comme un chien et chantant comme un fou,

Rien qu'à voir les talus, les fossés et les buttes.

C'est là, que tout gamin, il foisait des culbutes.

C'est là, les soirs d'été, qu'il se gavait de flan.

C'est là, qu'il enleva son premier cerf-volant.

C'est là, qu'il vint un jour avec Jeanne, la sienne.

Du temps qu'elle portait un tablier d'indienne,

C'est là qu'en rougissant ils s'assirent très las.

Et que leur amour frais fleurit comme un lilas.

Or l'on a beau depuis avoir oublié Jeanne,

Vivre comme un cochon, s'abrutir comme un âne,

Après tout, on n'est pas un sans-cœur n'est-ce pas?

Et le méchant vaurien retrouve à chaque pas

Un nid de souvenirs qui chante dans son ârne.

Ainsi le rossignol n'a qu'à chanter, sa voix

Fait taire autour de lui tous les oiseaux des bois.

Ainsi le doux passé, plein de mélancolie.

Fait taire le présent de l'arsouille. Il oublie...

Et sans honte de sa fuiblesse, sans scrupule,

Sans penser qu'on pourrait le trouver ridicule,

11 pleure doucement, l'arsouille, et dans ses yeux,

Ces pleurs inattendus sont plus délicieux

Que si, dans une fleur du soleil embrasée,

Un oiseau déposait des gouttes de rosée

Un plaisir que le peuple de Paris goûte non

moins que la campagne, c'est le théâtre. J'oserai affirmer qu'il n'y a pas un ouvier qui ne s'accorde ce plaisir deux ou trois fois par an. Aussi tous les faubourgs de Paris, Belleville, La Villette, Montmartre, Les BatignoUes, Grenelle, Montparnasse, les Gobelins, d'autres encore ont-ils leur salle de spectacle où s'entasse chaque soir un public enthousiaste, à la fois intelligent et naïf. Chassé des théâtres de l'ancien boulevard du crime par l'opérette ou la féerie, le drame s'y est réfugié, car le drame est la passion du peuple. Il faut voir quelles larmes sincères des femmes en bonnet versent sur les malheurs de l'héroïne, avec quels applaudissements frénétiques des hommes en blouse saluent la punition du traître et la réhabilitation de l'innocence. Aussi est-ce grande fête pour le peuple, lorsque les premiers théâtres de Paris ouvrent gratuitement leurs portes et que nos meilleurs acteurs se font honneur de déployer leur art devant lui. Mais c'est encore le drame qu'ils préfèrent, et j'ai été frappé de voir, à la représentation donnée par le Théâtre-Français dans l'après-midi du 14 juillet, avec quelle attention passionnée les péripéties du Cid (qui n'est qu'un sublime mélodrame) étaient suivies par un public manifestement anxieux de savoir si Rodrigue finirait par épouser Chimène.

Il y a là même, au point de vue politique, un moyen d'action singulièrement puissant sur les imaginations populaires. On l'a bien vu, en 1848, quand un refrain tiré des Girondins est devenu le chant révolutionnaire. Les drames militaires d'autrefois où le petit caporal jouait un si grand rôle n'ont pas été non plus étrangers à la réaction napoléonnienne. Aussi l'esprit de parti s'est-il emparé de cette arme, et, dans presque tous ces drames historiques, les crimes de la monarchie ou les intrigues des jésuites jouent le plus grand rôle. Beaucoup d'ouvriers ne connaissent l'histoire de Louis XV que par Latude ou Trente-cinq ans de captivité, sans savoir que, sous son règne, la Corse et la Lorraine ont été ajoutées à la France.

- Le drame rencontre cependant depuis quelques années dans les quartiers populeux une redoutable concurrence : celle des cafés-concerts. L'attrait de ces cafés, c'est que généralement on n'a rien à payer pour y entrer, et que le bénéfice du patron consiste à faire payer plus cher au consommateur quelque exécrable boisson. Cependant le succès de ces guinguettes musicales est dû en grande partie à l'empressement avec lequel le pubHc élégant s'est porté à celles des Champs-Elysées. La contagion est rapide en effet de haut en bas, surtout par

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l'exemple des femmes. La marchande de mode va où va sa riche cliente; les demoiselles de magasin vont où va la marchande de modes, et les jeunes filles au sortir de l'école vont où les mènent leurs sœurs demoiselles de magasin. Ba-ta-clan et les Folies-Belleville ne seraient pas aussi fréquentés si le Café des Ambassadeurs ou l'Alcazar d'été étaient déserts. C'est le même répertoire, aussi grossier, aussi bête, qu'on applaudit dans tous ces établissements; mais dans les cabarets-concerts (pour les appeler par leur véritable nom), la voix des chanteuses est plus ignoble, le geste plus accentué, la pantomine plus expressive. Aussi la foule entret-elle plus facilement dans un état de surexcitation qui se traduit par des chants et des trépignements. Cette surexcitation est encore entretenue par les allées et venues des femmes, qui, dans beaucoup de ces bouges, font le service et qui, sous la lumière criarde du gaz ou dans les coins obscurs, circulent avec leurs corsages échancrés dans les rangs d'un public pressé. On sent que la débauche bouillonne et que l'orgie éclaterait peut-être, si la présence du garde municipal impassible qui stationne à la porte n'en contenait l'explosion. Et cependant on voit souvent aussi des ouvriers honnêtes, laborieux, venir en famille, avec leurs femmes et leurs

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enfants, se donner la récréation de ce spectacle malsain. Un soir (c'était dans un café concert situé aux environs de la Bastille), je vis entrer ainsi un ménage accompagné d'une petite fille qui pouvait avoir environ dix ans et qui traînait péniblement à l'aide de béquilles ses jambes atrophiées. Les mains noircies de l'homme indiquaient des habitudes de travail; une alliance passée au doigt de la femme montrait qu'elle était une véritable mère de famille. Tous deux prenaient grand soin de la petite infirme et l'assirent avec précaution sur une chaise, en mettant ses béquilles à sa portée. Ace moment, la chanteuse faisait précisément retentir de sa voix la plus ignoble son refrain le plus grossier. L'enfant, joyeuse, applaudissait de toute la force de ses petites mains, et ses parents semblaient ravis du plaisir qu'ils lui voyaient prendre.

On peut penser ce que la fréquentation de pareils spectacles émousse de sentiments délicats et combien il se loge ainsi dans les jeunes mémoires de refrains vulgaires. Quoi d'étonnant si la chanson populaire a singulièrement baissé depuis le temps d'Emile Debraux et de Béranger? Veut-on savoir les titres de celles qui sont devenues populaires depuis quelques années et dont M. Denis Poulot va nous donner la liste : La Noce à MontreuU, le

Piqiielon, la Gaudriole, le P'tit Bleu... h m'arrête dans cette énumération attristante, qu'il serait facile de prolonger indéfiniment. Ne pourrait-on pas dire, en modifiant un peu le proverbe : « Dis-moi ce que tu chantes, je te dirai ce que tu es? » et la popularité de ces refrains vulgaires n'ouvre-t-elle pas un triste jour sur les mœurs de ceux qui les adoptent? Cependant cette déplorable école des cabarets-concerts n'a pas réussi à détruire complètement ce vieux goût du peuple parisien pour la romance sentimentale. Les échos en retentissent même dans les milieux les plus dégradés, et la Goualeuse d'Eugène Sue, cette chanteuse de tapisfranc, qui fait applaudir ses refrains langoureux par un public de voleurs, est un type encore plus vrai qu'on ne serait tenté de le croire. Un soir que j'avais pénétré, en solide compagnie, dans un cabaret notoirement mal fréquenté, où notre présence introduisit sur-le-champ une certaine gène, un des hommes attablés autour de nous s'écria d'un 1 on d'autorité : « Silence pour la chanteuse ! » Une femme se leva, en effet, et d'une voix éraillée entonna sur un air traînant une romance où il était question d'amour, de fraternité, et dont j'ai retenu ce vers :

Jésus l'a dit : tous les hommes sont frères.

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C'était même un singulier contraste que d'entendre ce nom sacré prononcé par une pareillecréature, dans un pareil lieu. Nous partîmes cependant avant le dernier couplet, car peut-être n'aurait-il pas été prudent à la longue de mettre cette fraternité à l'épreuve.

Je ne sais trop si, dans celte énumération des plaisirs populaires, il faut, après la campagne et le théâtre, parler aussi des arts. Les Parisiens ne sont pas très bien doués, en effet, sous ce rapport, et ils n'ont pas cette compréhension, cette sensibilité, ce don naturel qui caractérisent certains peuples du Midi ou du Nord. Les sociétés musicales, orphéons ou fanfares, sont loin, par exemple, de tenir dans la vie du peuple de Paris la place qu'elles tiennent en Allemagne, et leurs exhibitions ne sont pas toujours heureuses. Cependant son éducation a fait quelques progrès, et l'institution des concerts populaires a contribué, entre autres, à famihariser un pubUc très modeste avec des chefs-d'œuvre dont il ne soupçonnait pas l'existence, en lui procurant un honnête emploi de ses après-midi du dimanche. C'est, à ce point de vue, une institution qui, dût-elle rabaisser un peu le niveau de l'exécution musicale, mérite encouragement, n'en déplaise aux raffmés qui croient que

les jouissances de l'art peuvent demeurer, comme autrefois, le privilège d'une aristocratie. Maison aura beau faire, l'instinct n'y est pas ; le peuple de Paris n'est pas né musicien. En revanche, il a un goût prononcé pour la peinture ; il suffit pour s'en convaincre de visiter, un jour gratuit, l'exposition annuelle des Champs-Elysées. C'est à peine si l'on peut se mouvoir au milieu de la cohue qui tourbillonne autour de vous et qui donne bruyamment cours à ses impressions. Le public du dimanche a ses préférences où le sentiment artistique entre pour peu de chose; il demeurera froid devant une belle allégorie comme la Justice de M. Baudry, à laquelle il ne comprendra rien. Les tableaux religieux ne l'attireront guère, c'est une langue qu'il ne comprend plus. Mais il se passionnera pour des tableaux qui représentent des scènes militaires de la dernière guerre et qui font vibrer chez lui la fibre patriotique, un peu détendue, cependant, depuis quelques années, ou bien il se pâmera d'aise devant la reproduction fidèle des scènes qui lui sont familières. « Comme c'est ça ! » s'écrie-t-il devant une toile représentant quelque épisode de sa vie quotidienne, une querelle de ménage ou une noce bourgeoise. Cependant il n'aime point le laid; son sens fin en est choqué, et il préfère ce qui séduit

les yeux, même aux dépens du naturel. L'année dernière, je ne sais quel journal avait distribué dans les rues, en prime gratuite, une gravure qui représen tait une jeune fille caressant deux colombes dans un nid avec cette légende : le Premier amour. Dans nombre de pauvres ménages, j'ai retrouvé cette gravure fichée aux murs avec quatre épingles, et rarement j'y ai vu ces stupides et immondes caricatures qui, depuis la suppression de la loi sur le colportage, s'étalent à la vitrine des kiosques. Le peuple de Paris n'est pas naturaliste, et il conserve, en dépit des circonstances, un certain sens de l'idéal que toutes les grossièretés de sa vie ne parviennent pas à détruire.

Ce sens de l'idéal devrait, à ce qu'il semble, contribuer à entretenir les croyances religieuses dans la population parisienne. L'histoire de cette population nous apprend, en effet, que, loin d'être, comme on le dit parfois, sceptique et légère dans ces matières, elle a toujours été, au contraire, profondément remuée par les questions religieuses. Au temps où la croyance était universelle, elle allait — les souvenirs de la ligue en font foi — jusqu'à se signaler par son fanatisme. Dans les siècles suivants, elle a pris part avec passion aux querelles des jésuites et des jansénites. Alors que

déjà l'incrédulité était de mode dans l'aristocratie et gagnait la classe bourgeoise, le peuple de Paris ajoutait encore foi aux prétendus miracles du cimetière de Saint-Médard. Le grand mouvement d'impiété et de destruction religieuse qui accompagna l'explosion de 89 fut plutôt le fait des rhéteurs arrivés au pouvoir que celui du peuple lui-même, et les prêtres insermentés avaient conservé des fidèles -jusque dans la classe la plus humble. Plus tard, la restauration du culte public fut vue par lui avec faveur, et les grandes cérémonies religieuses qui suivirent la signature du Concordat, la venue du pape à Paris, le sacre de Napoléon, qui excitaient quelque ombrage dans la classe bourgeoise, furent saluées avec joie et faveur par la masse populaire. Peu à peu cependant l'Église catholique a perdu l'influence qu'elle exerçait sur cette masse, et, à le prendre dans sa généralité, le peuple parisien a passé vis-à-vis d'elle de l'attachement à l'indifférence et del'indiftérence à l'hostilité déclarée dont nous sommes aujourd'hui témoins. Quelles sont les causes de ce changement? Elles sont multiples, sans doute, et les rechercher toutes m'emmènerait trop loin de mon sujet. Mais il m'est impossible de ne pas signaler l'opinion, aujourd'hui arrêtée chez la plupart des ouvriers

de Paris, que l'Église est leur ennemie. Ils ont oublié qu'elle a élé pendant des siècles la dispensatrice de l'instruction comme de la charité, et que longtemps elle a constitué seule un corps démocratique où fréquemment on arrivait, sans naissance, aux plus hautes dignités et même à la plus haute de toutes. Ils ne se souviennent plus aujourd'hui que de ses alliances trop étroites avec des gouvernements devenus impopulaires et dont elle paie cher la dangereuse protection. Peut-être faut-il ajouter que les maladresses de certains défenseurs de l'Église ne sont pas étrangères à ce résultat. Mais, quoi qu'il en soit des causes, la majorité du peuple voit dans l'Église l'adversaire de ses progrès, de ses ambitions, et c'est cela qu'il ne lui pardonne pas.

Sans doute, il ne faut point prendre pour Tex pression du véritable sentiment populaire les déclamations que certains énergumènes font entendre dans les réunions publiques. Ceux qu'animent vis-à-vis de l'Église catholique les sentiments d'une haine aussi vigoureuse ne constituent dans le sein du peuple qu'une minorité. Mais il ne faut pas non plus prendre pour la majorité cette autre minorité courageuse qui demeure fidèle aux traditions du culte. Celte minorité existe sans doute

et elle est assez nombreuse pour qu'on en puisse constater l'existence dans tous les quartiers de Paris. Il suffit pour cela de passer quelques instants dans une de ces humbles églises de faubourg où l'on ne va guère et dont la pauvreté contraste avec le luxe des nôtres. Parfois, durant ces heures de la journée où l'église est déserte, silencieuse, où aucun office n'attire les fidèles, on voit entrer une petite ouvrière, preste et pimpante, qui marche d'un pas léger. Elle s'arrête devant l'autel de la Vierge, et posant à côté d'elle le paquet de linge ou le carton de modes qu'elle porte à son bras, elle s'agenouille la tête dans ses mains, puis au bout de quelques instants, elle se relève et, reprenant son paquet, elle s'en va aussi lestement qu'elle est entrée. Parfois, c'est une vieille femme qui, roulant entre ses doigts les grains de son chapelet, attend pour s'en aller d'avoir vu brûler jusqu'au bout le cierge qu'elle a fait allumer. Parfois, mais plus rarement, un homme dont l'allure un peu lourde trahira au premier abord l'origine paysanne fera respectueusement le tour de l'église et ne s'en ira pas sans avoir fait devant l'autel une génuflexion et un signe de croix. Un jour, je me souviens d'avoir remarqué une femme jeune encore, au teint pâle, à l'œil cave, à la démarche

chancelante, qui était manifestement arrivée au dernier degré de la phtisie. Debout contre la grille d'une chapelle latérale, elle joignait convulsivement ses mains amaigries et tournait vers l'autel un regard de supplication. Que demandait-elle? était-ce la résignation ou l'espérance? Ardente en tout cas était sa prière, car je voyais de loin le mouvement de ses lèvres, et tout en la regardant je me demandais si ceux qui accablent sa foi de railleries grossières avaient quelques paroles à lui dire qui pussent lui en tenir lieu.

Ce ne sont pas seulement des individus isolés que l'on rencontre à Paris dans les églises. Certaines solennités religieuses, les cérémonies de la semaine sainte et celles du jour de Pâques, l'ouverture et la clôture du mois de Marie, y attirent encore, dans les quartiers populaires, une foule considérable. Je voudrais même, soit dit à ce propos, voir disparaître de nos églises parisiennes certains usages qui me paraissent contraires au principe de l'égalité chrétienne. Passe pour les chaises, qui, étant un service rendu, méritent rémunération et constituent même, dans certaines paroisses riches, un assez gros revenu qui profite à d'autres; mais à quoi bon cette barrière, contraire non seulement à l'esprit mais à la lettre de l'évangile, qui entoure

la nef et semble faite pour écarter le pauvre de Dieu? Ne devrait-on pas, au contraire, comme en Italie, entourer les piliers de bancs de bois qui serviraient à tous? Ce n'est pas non plus sans regret que j'ai vu afficher à la porte de certaines églises cet avis à la stricte exécution duquel on ne tient heureusement pas la main : Défense d'entrer avec des paquets ou paniers. A quel moment veut-on que la ménagère entre à l'église si ce n'est au moment où elle va faire ses provisions pour son dîner? On ne saurait trop éviter tout ce qui donne à l'église, la maison de tous, l'air d'un lieu aristocratique. Le peuple n'est que trop disposé à ne pas y entrer. Il ne faut pas, en effet, que cette foule dont je parlais tout à l'heure fasse illusion. Qu'est-ce que deux ou trois mille personnes remplissant une église, auprès de la population de tout un quartier dont les trois quarts n'y mettent jamais les pieds. Entre ces deux minorités, l'une haineuse, l'autre fidèle, il existe une masse nombreuse qui vis-à-vis de toute croyance religieuse vit dans l'indifférence et dans la nuit, tout entière au souci de son pain quotidien ou de ses plaisirs. Sans doute, dans une certaine mesure, il en a toujours été et il en sera toujours de même. Mais le fait .nouveau est celuici : autrefois cette population, indifférente sans

être hostile, donnait du moins accès à la religion dans quelques circonstances de sa vie : le baptême, la première communion, le mariage et la mort. Aujourd'hui, dans ces mêmes circonstances, elle tend de plus en plus à l'en bannir.

Il n'existe aucune statistique religieuse de la ville de Paris permettant de dire avec certitude si le nombre des baptêmes et des mariages religieux augmente ou diminue par rapport aux naissances et aux mariages civils. Mais, sur la question de la première communion, voici quelques renseignements que j'ai recueillis par moi-même. Autrefois il était infiniment rare que toute éducation scolaire ne se terminât pas par la première communion. Aujourd'hui et par une conséquence naturelle du grand mouvement d'enseignement laïque, le nombre des enfants qui font leur première communion va en diminuant. La proportion par rapport au nombre total de ceux qui sont incrits aux écoles varie dans les paroisses populaires des deux tiers aux trois quarts, et cette proportion doit paraître encore considérable à qui sait les mesures de toute sorte adoptées de concert entre toutes les autorités pour détourner les parents de faire faire aux enfants leur première communion, depuis les entraves des règlements scolaires, jusqu'aux se-

cours d'habillements, autrefois accordés, aujourd'hui refusés dans plusieurs arrondissements aux parents nécessiteux. Quant à l'intervention de l'église au moment de la mort, l'Annuaire de statistique municipale publie sur ce point un renseignement instructif. Sur 57 660 inhumations qui ont eu lieu à Paris en 1883, 12192 n'ont été précédées d'aucune cérémonie religieuse, soit2.S p. 100. C'est déjà une augmentation considérable, car il y en avait eu que 5020 en 1880. Mais la répartition des enterrements civils par classe et par arrondissement est, au point de vue qui nous occupe, plus démonstrative encore. Dans les quatre premières classes, qui sont celles des enterrements aristocratiques, il est infiniment rare de compter un enterrement civil. Dans la neuvième, au contraire, qui comprend les inhumations gratuites, la proportion des enterrements civils est de 1600 contre 1200 ^ Même signification dans la répartition par arrondissement. A Passy, dans l'arrondissement de l'Elysée, quartiers riches par excellence, la proportion des enterrements civils ne dépasse pas 7 p. 100. Dans le xx' arrondisse-

1. n est vrai que dans cette classe sont comprises également presque toutes les inhumations de morts-nès, qui ne donnent lieu à aucune cérémonie religieuse.

ment, au contraire, (Belleville, Ménilmontant, Gliaronne), cette proportion s'élève à 40 p. 100. Qui oserait dire qu'il en fût de même il y a trente ans? Certaines personnes me reprocheront peutêtre d'appeler l'attention sur ces faits, mais à mon avis il n'y a pire danger que de se dissimuler la vérité. Or, il ne faut pas méconnaître que l'irréligion fait des progrès croissants dans le peuple de Paris. L'histoire de ces progrès est parfois écrite sur les murs de quelque intérieur populaire. Il est rare de ne pas trouver dans ces intérieurs un crucifix, un bénitier, un tableau de première communion : ce sont les souvenirs d'autrefois, la femme n'a pas voulu qu'on les jetât. A côté, est accrochée une gravure enluminée qui représente un curé attablé ou un moine eu état d'ivresse ; c'est la profession de foi du mari. Dans vingt ans, aux murailles de l'intérieur du fils ou de la fille, la gravure sera encore suspendue, mais il n'y aura peut-être plus de crucifix, et il y a des gens qui s'en réjouissent!

Cette haine ou cette indifférence hostile ne s'en prennent-elles qu'à l'Église cathoUque, ou s'adressent-elles au fond même de la doctrine chrétienne? M. Corbon qui, dans son livre sur le Secret du peuple de Paris, a consacré plusieurs chapitres

158 MISÈKE ET REMÈDES.

très intéressants à la religion du peuple, soutenait que non, il y a dix-huit ans. Tout en proclamant, au delà même de ce qui est exact, que l'Église catholique a perdu son influence sur les âmes, il affirmait que le peuple de Paris est spiritualiste, qu'il croit en Dieu et même « que son délaissement de l'église et sa préoccupation à peu près exclusive du salut commun sur terre n'ont pas le moins du monde altéré son sentiment chrétien ». M. Gorbon écrirait-il encore ces lignes aujourd'hui? je ne le crois pas, car il n'a pas reproduit cette affirmation à la tribune du Sénat dans son discours en faveur de l'enseignement laïque. S'il l'avait fait, son collègue M. Tolain n'aurait pas manqué de le démentir, et il aurait sans doute enveloppé Dieu dans la diatribe dirigée par lui contre la doctrine et même contre la charité chrétiennes. Il aurait eu raison dans son démenti, car j'ai vu naguère, pendant la période électorale, une reunion de six mille personnes se pâmer de rire à ce lazzi d'un orateur : « Que le bon Dieu avait fini par trouver une majorité de six voix dans le Sénat. 3) Cependant une portion peu nombreuse en France du moins, mais très respectable de l'Eglise chrétienne, croit, comme croyait autrefois M. Gorbon, à ce christianisme latent de la popula-

tion parisienne et, très légitimement, elle s'efforce de transformer ces sentiments confus en une adhésion expresse à sa doctrine. Depuis les événements de la guerre, la propagande protestante est très active à Paris et multiplie ses conférences religieuses. Ces conférences ont commencé au lendemain de nos malheurs, sous les auspices d'un citoyen anglais auquel on doit savoir d'autant plus gré de sa sollicitude pour notre pays que son zèle apostolique aurait trouvé large matière à s'exercer dans les quartiers pauvres de Londres. Son activité a multiplié dans Paris les centres de réunions religieuses, auxquelles on s'efforce non sans succès d'attirer les ouvriers. J'ai assisté parfois à ces réunions, et deux choses m'ont frappé : l'attention respectueuse de l'auditoire et sa complète indifférence. On dirait de l'eau coulant sur du marbre. Je me souviens entre autres d'avoir admiré (c'était, il est vrai, il y a quelques années) la gravité avec laquelle une assemblée assez nombreuse réunie dans une salle de calé-concert écoutait l'homélie d'un orateur anglais dont il fallait lui traduire les paroles, phrase par phrase. Ce peuple gouailleur a toujours l'oreille ouverte à qui lui parle sérieusement. Mais il a aujourd'hui la créance dure, en matière religieuse du moins, et je serais bien étonné

si la semence avait levé dans les cœurs des ouvriers auxquels s'adressait la conférence.

Sans doute l'éloquence de tel ou tel prédicateur pourra réunir autour de lui, comme autour de M. le pasteur Bersier, à Montmartre, un petit troupeau de fidèles qui viendront demander des émotions religieuses à sa parole et des conseils spirituels à sa charité. Mais de là à hériter de la clientèle catholique (et ce n'est à rien moins que prétend l'œuvre de M. Mac-Gall), il y a singulièrement loin, et je doute fort pour ma part que ces recrues figurent en nombre appréciable sur le prochain dénombrement de la population parisienne. Cependant les écoles enfantines protestantes pourront rendre quelques services car moins suspectes que les écoles congréganistes, elles recevront parfois des enfants que leurs parents ne voudraient pas confier aux sœurs, et continueront à leur donner ce pur et solide enseignement de la morale chrétienne dont l'influence est si grande sur l'enfance, Yisitant un dimanche à Glichy une immonde cité de chiffonniers, où des enfants demi-nus grouillaient dans la boue, je fus surpris de voir, assises sur le pas d'une porte, deux petites filles bien lavées et proprement mises, dont la plus grande faisait réciter une leçon à l'autre. Je leur pris des

mains le livre qu'elles tenaient et leur adressai quelques questions. Ces deux petites filles fréquentaient une école protestante située sur la route de la Révolte, et ce livre était l'Evangile.

Si le peuple de Paris échappe de plus en plus à l'Église catholique, s'il demeure sourd à la propagande prolestante, quelle est donc sa religion, ou, pour poser la question véritable, le peuple de Paris n'a-t-il donc point de religion? Si l'on entend par religion un symbole arrêté, une adhésion formelle à des dogmes surnaturels, non, il faut le reconnaître, le peuple de Paris, pris dans sa généralité, n'a point de religion. Mais si l'on pousse la complaisance' jusqu'à entendre seulement par ce mot un ensemble de croyances vagues, d'aspirations désintéressées et d'espérances confuses, la religion du peuple de Paris est celle que M. Gorbon a appelé la croyance au salut commun sur la terre, c'est la religion du progrès, mot que le peuple n'entend point au sens vulgaire auquel nous l'entendons tous, mais auquel il attache une sorte de signification mystique. Le peuple croit à une amélioration terrestre de la condition humaine en général, à l'ennoblissement de la sienne en particulier, et il renouvelle par là, sans s'en douter,

la croyance au milleuiiim qui fut si forte dans les

premiers siècles de l'Église. Ses orateurs commencent même dans les réunions à employer, pour désigner cette doctrine, le mot d'évolution, qu'ils empruntent à la langue scientifique sans en bien savoir l'origine, et que les sages opposent à la révolution, le premier terme impliquant un progrès lent, le second l'emploi des moyens violents. On aurait tort de croire que cette doctrine implique seulement dans la pensée du peuple une amélioration de sa condition matérielle, que c'est un rêve de bien-être et de molles jouissances. Par là il traduit aussi une espérance plus générale et plus noble : la disparition de la souffrance, l'avènement de la justice, le règne de la fraternité. Mais lorsque la confusion de sa pensée et de son vocabulaire se hasarde à l'affirmation précise de quelque symbole philosophique, ce n'est plus le déisme ou le spiritualisme, doctrines démodées, bonnes pour ce que la génération nouvelle appelle irrévérencieusement les vieilles barbes ou les bénisseurs, c'est toujours le matérialisme, et je ne sais quelle association populaire traduisait naguère avec fidélité celte situation, en annonçant par la voie des journaux qu'elle échangeait son titre de groupe de la libre pensée conlre celui de groupe matérialiste du XI* arrondissement.

Bien hardi qui pourrait prédire l'influence qu'à la longue cette transformation profonde de ses croyances exercera sur la vie morale de la population parisienne. Il faut avoir l'esprit singulièrement prévenu pour méconnaître que jusqu'à ce jour, la religion a toujours été pour les hommes à tout le moins un frein nécessaire et une illusion consolante. Quel sera l'avenir d'un peuple chez lequel ses docteurs et ses maîtres s'efforcent de détruire à la fois le frein et l'illusion? L'avenir, il n'appartient à personne d'en parler avec assurance; mais qui a cherché consciencieusement à se rendre compte des choses a peut-être le droit de parler du présent. Or il n'est pas niable que, depuis un certain nombre d'années déjà, on ne commence à entrevoir les conséquences inséparables de cette incrédulité croissante. Je ne parle pas de ce qu'a d'ironique et de désolant une doctrine qui parle de progrès à ces misérables dont nous avons étudié les tristes conditions d'existence et qui limite leurs espérances à une évolution terrestre. N'est-il pas à craindre qu'ils ne s'aperçoivent un jour que, pour eux du moins, le progrès est un mirage, l'évolution un vain mot, et qu'ils ne soient saisis d'une immense colère de s'ctre ainsi laissé duper? Mais, laissant de côté ces consi-

IGi MISÈRE ET REMÈDES.

déralions qui ont bien leur valeur; ne parlons que de ce qui concerne leur moralité. 11 n'est pas vrai, n'en déplaise aux orateurs de cirque, que les peuples avancent d'autant plus dans la morale qu'ils s'éloignent davantage de la religion. L'histoire enseigne au contraire que, chez les peuples qui ont cessé de croire à leurs symboles même entachés d'erreur, la désorganisation morale a marché de pair avec les progrès de l'incrédulité. Tant il vrai que les principes d'une morale abstraite et sans sanction ont peu de prise sur l'humanité! Qr tous ceux qui ont étudié de près, depuis un certain nombre d'années, l'état moral du peuple de Paris, ont reconnu chez lui les symptômes de cette désorganisation. Sans doute, on trouve encore, sous plus d'un humble toit, chez les femmes surtout, d'admirables exemples de courage, de résignation, de dévouement, et il y a telle de ces femmes à la cheville de laquelle ne vont pas toutes nos saintetés mondaines. Sans doute, on rencontre souvent aussi des ménages d'ouvriers qui, vivant sans pein& des produits d'un travail assuré, mènent une vie régulière, élèvent bien leurs enfants et n'ont, sous le rapport de l'honnêteté, à recevoir des leçons de personne. Mais, à côté de ces exemples, combien d'hommes vivant dans la débauche, combien de filles-

mères, combien de femmes se livrant à la prostiUition, combien de misérables en tirant parti! Quel développement de la criminalité! Et encore, chez ceux-là même qui ne sont pas personnellement livrés à l'inconduile, combien de complicités, combien de tolérances, combien d'indifférence morale! 11 y a là comme une marée montante dont il ne faut pas se dissimuler les progrès, et le seul étonnement qu'on doive éprouver, c'est que le mal ne soit pas plus profond et plus étendu encore.

Ce malheureux peuple de Paris est en quelque sorte livré sans défense à toutes les tentations, en même temps que ceux qui s'adressent à lui ne s'appliquent qu'à troubler ses idées, à échauffer ses passions ou à exploiter ses vices. Arrêtez-vous à la devanture de quelqu'un de ces petits libraires qui, dans les quartiers populaires, font commerce de journaux, de livres et de gravures; qu'y trouverezvous?Des feuilles révolutionnaires qui exagèrent aux yeux du peuple les souffrances de sa condition et lui persuadent que ses souffrances sont le fait des exploiteurs ; des chansons ignobles, des images lubriques, des caricatures obscènes. Achetez pour un sou ce que vend ce crieur. Si ce n'est pas le premiernumérod'unjournal quis'efforce d'affriander ses lecteurs en leur offrant quelque feuilleton

graveleux, ce sera la Misère, par Louise Michel, c'est-à-dire l'histoire d'un martyr de la Commune, dont la femme et la fille sont livrées aux embûches de la police des mœurs soudoyée par un grand seigneur et un prêtre. Entrez dans ce cale : une chanteuse en maillot, aux épaules nues, y fait retentir une chanson ordurière. Promenez-vous sur ce boulevard qui borde un quartier ouvrier : derrière les carreaux dépolis de ces nombreuses maisons à la façade brillamment illuminée, vous entendrez retentir de la musique et des chants. x\pprochez-vous de ce réverbère : ce colporteur fera passer sous vos yeux une photographie obscène ou fourrera dans votre poche une publication immonde. Ajoutez à cela que la police, découragée par des attaques incessantes, commence à être débordée dans son œuvre de défense sociale, et vous finirez par être étonné qu'il y ait encore dans le peuple autant de braves garçons et d'honnêtes filles qui résistent à ces provocations incessantes. Pour moi, sans illusion, j'ose le dire, sur ces couches profondes de la population parisienne où je me suis efforcé de pénétrer, je ne crains pas cependant d'affirmer qu'aucune grande agglomération urbaine aussi fortement travaillée, aussi faiblement défendue, ne résisterait mieux à la cor-

ruplion et ne continuerait peut-être à cacher dans son sein autant d'humbles vertus.

A ces vices, qui sont ceux de l'humanité et dont la fortune ne préserve pas toujours, il faut ajouter, si l'on veut se rendre compte de l'état moral des classes indigentes, ceux qui sontparticuliers à la misère. Celui qui vit en partie de charité a presque toujours une tendance à se reposer déplus en plus sur l'assistance qu'on lui fournit et à compter de moins en moins sur son travail. S'il est inscrit au bureau de bienfaisance, ou si quelque société privée lui vient en aide, les secours qu'il touche deviennent un droit, une rente, et il s'habitue peu à préférer l'aumône au salaire. De plus, à moins qu'il ne soit doué d'une conscience bien rare, il sera toujours disposé à exagérer ses besoins et à dissimuler ses ressources pour augmenter l'intérêt qu'il inspire. Ceux qui font métier de pratiquer la mendicité épistolaire déploient même en ce genre d'inventions une fertilité d'imagination qui leur fait honneur. En un mot, la paresse et le mensonge sont les deux vices habituels de la misère, lors même, ce qui est assez souvent le cas, qu'elle n'a pas pour cause première l'ineonduite. Aussi ne faut-il pas s'étonner d'entendre ceux qui sont en relations habituelles avec les indigents non par vocation,

mais par profession, vous dire avec impatience : « Les pauvres ne sont pas intéressants ! » Sans doute les pauvres ne sont pas intéressants, mais c'est précisément à cause de cela qu'ils le sont davantage. Ce qui est profondément triste dans la misère, ce n'est pas tant les souffrances qu'elle occasionne, c'est la corruption qu'elle engendre. Heureusement, serai-je presque tenté de dire, chacun souffre icibas, le riche comme le pauvre, le pauvre sans doute plus souvent et plus brutalement que le riche, le riche parfois avec des raffinements de sensibilité qui sont inconnus au pauvre, et c'est par là que, dans une certaine mesure, l'égalité se rétablit. Mais le pauvre est exposé à des tentations qui sont inconnues au riche, et c'est là surtout que l'inégalité se retrouve. Aussi le problème, de Tinégalité des conditions n'est-il rien auprès de celui de l'inégalité des tentations. A ce problème, on ne peut répondre que par la foi en une justice plus parfaite que le nôtre, auprès de laquelle les défaillances de la misère trouveront une indulgence qu'elles devraient d'abord rencontrer chez nous. Aussi mes jugements paraîtront-ils peut-être à quelques-uns d'une morale un peu relâchée; mais à ceux-là, je me permettrai de citer en terminant les paroles d'une femme dont on ne s'étonnera pas de retrouver

deux Ibis le nom dans une étude consacrée aux classes populaires, de la sœur Rosalie. Lorsqu'elle remarquait chez les pieuses compagnes qui l'assistaient dans son œuvre quelque découragement, lorsqu'elle sentait leur zèle refroidi par les mécomptes dont étaient trop souvent payées leur charité et la sienne : « 0 mes enfants, leur disaitelle, n'accusez pas les pauvres. C'est leur faute, dit le monde ; ils sont lâches, ils sont inintelligents, ils sont vicieux, ils sont paresseux. C'est avec de telles paroles qu'on se dispense du devoir si strict de la charité. Si nous avions passé par les épreuves de ces pauvres gens, si notre enfance avait grandi, comme la leur, loin de toute inspiration chrétienne, nous serions peut-être loin de les valoir, car les vertus qui nous sont si faciles coûtent à leur indigence de lourds et perpétuels sacrifices, et, pour ne pas mal l'aire, ils ne sont pas obligés de résister seulement à l'attrait du plaisir, mais à la tyrannie du besoin. Dieu nous rendra responsables de ces fautes que nous reprochons si sévèrement aux pauvres, de leur envie, de leurs mauvaises dispositions contre la société. Il dépend de vous seuls de leur faire bénir vos privilèges et aimer votre supériorité; qu'il vous trouvent plus affectueux, plus serviables à mesure que vous êtes plus Intel-

ligents et plus riches. Ils vous tiendront compte du chemin que vous avez parcouru pour vous rapprocher d'eux et trouveront un motif de reconnaissance et non d'hostilité dans les dislances qui nous séparent. Souvenez-vous que le pauvre est encore plus sensible aux bons procédés qu'aux secours et qu'un des plus grands moyens d'action sur lui, c'est la considération qu'on lui témoigne. » Et elle ajoutait cette belle parole qui semble inspirée du souffle mêuie de l'Évangile : « Mes enfants, haïssez le péché, mais aimez les pauvres. »

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