‹ Misères d'un prix de RomeChapitre 1 sur 9 · IRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

IRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PAI^IS-ROVAL, 17 ET 10, GALERIE r'oRLÉANS

Gomment le manuscrit d'Orphée Godiveau tomba dans nos mains, c'est assurément le cadet de tes soucis, ô monseigneur le Public! La confession de cet infortuné fruit-sec musical est-elle faite pour t'intéresser î Voilà le problème. Il faut se contenter de poser la question et ne se point donner les gants de la résoudre. Lisez ces pages véridiques^ Mesdames et Messieurs, et prononcez votre arrêt souverain.

Alb. Si

MISERES

d'un

EJinita la musîca ! — Ce matin, j'ai reçu un commandement démon propriétaire auquel, paraît-il, je dois deux termes de loyer. Il me somme d'avoir à les lui payer dans les huit jours, pour tout délai... Vrai, s'il faisait un peu moins froid, ce soir, une prétention si exorbitante me pousserait à une douce gaîté. Que n exige-t-il aussi de son débiteur, par la même occasion, un quartier de lune et des tranches d'étoiles ! Mais le

moyen de sourire ? L'eau de ma carafe est gelée; ma dernière bûche vient d'expirer tristement dans mes cendres glacées; mon nez bleui ressemble considérablement aux nez héroïques de la Bérésina.

Est-ce une erreur? non... Une main impatiente est suspendue au cordon de ma sonnette . Je n'attends personne. Parbleu, si j'ai affaire à un voyageur égaré dans les solitudes de la rue Blanche, et si ledit voyageur sollicite l'hospitalité, nourrissant le chimérique espoir de se réchauffer à mon foyer, je ne saurais trop conseiller à ce brave homme de sonner chez le voisin...

Mais je ne me trompe pas; je reconnais la voix perçante du fils de mon portier. Il m'appelle. Que me veut cet adolescent? et quel nouveau papier timbré de Damoclès est suspendu sur mon front persécuté ?

O surprise ! ô fortune! ô féerie !

Sachant bien quel motif impérieux m'a empêché de remplir mon bûcher vide, ce doux Éliacin m'a contraint au nom de son père d'accepter

une brassée de bûches et de fagots. Si je profitais de cette aubaine inespérée pour commencer à écrire mes Mémoires?

Je t'en souhaite; et combien les philosophes sont fondés à dire qu'il n'est point de félicité parfaite ici bas! — A présent que je possède de quoi avoir chaud, je manque de ce qu'il faudrait pour y voir clair. G)nsumée jusqu'à ras de la bobèche, mon unique bougie crépite et projette ses dernières lueurs. A demain donc, si Dieu me prête vie et chandelle.

Mais Celui qui m'a donné la vie me donnerat-il une chandelle .^^ Hier , mon épicier m'en a refusé une à crédit.

— Pas d'argent, pas de suif^ a dit ce négociant avec un gros rire béte.

Un épicier qui fait un calembour par à peu près.... Où courons-nous ?

J'ai vu le jour à Paris, dans rarrière-boutîque d'un boulanger de la rue Montmartre.

Née Hermine de Grandpré, M"* Godiveau, ma mère, avait eu l'esprit d'épouser mon père à une époque troublée et violente oîi ces sortes de mésalliances constituaient un certificat de civisme préservateur.

L'union de mes parents fut longtemps stérile. Après avoir impitoyablement fermé Toreille aux supplications réitérées du couple sans rejeton, le ciel se laisça enfin attendrir, et vers le milieu du mois d'août de l'an 1810, un petit être frêle

XISÈRES D UN PUX DE ROME

et gémissant fat inscrit sor ksr^istres de TEtat civil sous les noms d'Hippolyte*Arthur-Al« phonse-Orpbée Godiveau.

Cet être gémissant, c^est moi.

Selon M. de Chateaubriand on ne saura jamais tout ce que l'œil d'un roi contient de larmes. L'œil d*un petit enfant en contient davantage/ Un enfant pleure beaucoup plus durant les trois premières années de sa misérable existence qu'il ne pleurera pendant tout le reste de sa vie. Quel plus terrible enseignement, quel plus énergique prologue Dieu pouvait-il placer en tête de cette farce lugubre qui s'appelle la vie humaine?

C'est ici le lieu de consacrer quelques lignes à un personnage qui a exercé sur ma destitue la plus fatale influence, à celui qui a cousu à mon nom patronymique de Godiveau, le prénom saugrenu d'Orphée, — à M. Javillet, mon parrain, en un mot.

Ce M. Javillet figurait à Torchestre du théâtre des Variétés en qualité de deuxième premier vio* Ion solo. C'était un petit vieillard sec et nerveux.

parfaitement conservé. Eté comme hiver, il courait la ville, vêtu d'une invariable façon. Resté fidèle au costume des mervrîUeux du Directoire, un habit noir à queue de morue battait incessamment ses mollets microscopiques, emprisonnés dans des bas chinés. Sa culc^te de drap noisette était fixée aux genoux par deux boucles d'acier, luisant et poli comme de l'argent fin. Il portait deux montres, escortées d'un volumineux attirail déchaînes, de breloques^de brimborions de corail et de noix d'acajou. L'extrémité de ses cheveux poudrés avec soin, s'enroulait dans un ruban de soie noire, et formait une petite queue mutine, perpétuell^nent agitée. Quand il faisait sa partie de violon à l'orchestre des Variétés^ cette queue voyageant sanscesse del'épaule droite surl'épaule gauche, et de l'épaule gauche sur t'épaule droite, battait la n^&ure avec la précision d'un métronome. Protestant de toutes ses forces contre notre disgracieux chiqpeaa ccKiique» îl étalait avec une vanité crâne sur le sommet de sa tête falote le plus coquet, le plusgalant,le plus fripon des tricornes.

msèRES d'un PKIX DEL B<»I£

Jadis il y avait des ménétriers ; aii)Qiird'kui il n'y a plus que des artistes. Moi, je Suis artiste; la petite fille du décrotteur du passage des Panoramas, qui écorche L'ou-verture du Calife de Bagdad^ tandis que M. son père vernit les bottes de la pratique, est une artiste elle aussi. Tout le monde est artiste! M. Javillet, lui, a, été le dernier ménétrien Bon vivant, gai luron, franc buveur, aya nt le mot pour rire, ilne se préoccupait guère de ces niaises billevesées et de ces creuses rêvasseries qui sont la pâture quotidienne^ le souci le plus cher des artistes, d'à. présenta

Mon père et M. Javillet faisaient ensemble: le commerce d'amitié le plus- tendre , le plus intime; il ^ne se mangeait pas chez nous un bon morceau , il ne se débouchait pas une bouteille de vieux vin cacheté , qufr M . Javillet ne fût de la partie. Sans lui, sans son franc rire, sans sa chanson joyeuse, sans ses refrains bachiques et gaillards, point de fête complète. Lui de sor côté, il apportait de temps en: temps des billets gratuits pour son théâtre.

L'hospitalité qu*on lui offrait chez nous, M. Javillet la recevait également dans plusieurs autres maisons à sa convenance. C'était partout la même gaieté, la même bienvenue, la même franchise d'accueil. Un calembour, une gau* driole, un petit air de musique, et voilà son écot payé au centuple !

Lorsque ma mère me mit au monde, M. Javillet se tenait dans une chambre voisine, près* sant les mains de mon père et l'exhortant au courage.

Tout à coup un cri plus déchirant que les autres se fit entendre. Les deux amis se regardèrent en pâlissant, la porte s'ouvrit et la sage* femme parut sur le seuil.

— Vous êtes père d'un garçon... un garçon superbe... tout votre portrait, monsieur Godiveau ! s'écria la matrone^ avec un geste, un sou* rire et une inflexion de voix de circonstance.

On décida que je serais baptisé la semaine suivante. Mon père me choisit le nom d'Hippolyte, ma mère, celui d'Arthur, ma marraine celui

d'Alphonse, et M. JaviUet, élu mon parrain à runanimlté, m'infligea le nom d'Orphée.

— Quel sobriquet lui donnes*tu là? demanda mon père, dont les notions mythologiques étaient vagues , incertaines et confuses.

— J*ai moii idée... se contenta de répliquer M. Javillet d*un air et d'un ton mystérieux.

Une nuit de Noël, au sortir de la messe de minuit, mon père, ma mère et mon parrain prirent place devant une appétissante volaille bourrée de marrons ; à droite et à gauche de cette pièce de résistance brillaient, d'un vif éclat, un jambonneau dont la base disparaissait dans une gelée onctueuse, et une salade de céleri constellée de ronds de betterave, d'un beau rouge écarlate. Aux quatre angles de la table, et semblables à des sentinelles avancées, on apercevait quatre bouteilles , non de ces insignifiantes bouteilles de Bordeaux, n'ayant guère plus de

MISÈRES d'gK prix DS ROUE. Il

hanches qu'une fillette de treize ans, mais quatre bouteilles majestueuses, au cou respectable, à la base imposante , aur flancs volumineux — honnêtes personnes resisées fidèles à la mode des paniers!'

Un grand feu de fagot? pétillait dans^ Tâtre; la bûche patriarcale de Noël chantait son cantique annuel. Les troiis convives se sentaient dans d'excellentes dispositions pour faire un souper joyeux, c'est-^à-dire qu'ils joignaient besticoup de bonne humeur à beaucoup d'appétit. Mon père appelait sa femme Mademoiselle de Grandpré, ce qui était sa plaisanterie la plus folâtre ; moa parrain avait déclaré que ce réveillon lui paraissait digne des contes de fées; quant à ma mère, sans s'expliquer autrement, elle avait promis une surprise pour la fin dure pas.

La dinde truffée aux marrons ayant disparu, le jambonneau étant allé rejoindre la dinde , et alors que de la salade de céleri il ne resta que le saladier, M. Javillet se leva, montra son verre, vide, et s'écria avec une emphase comique :

— Madame Godiveau , oa demande la surprise !

Ma mère fouilla dans les poches de sa robe — deux poches larges et profondes comme celles des clowns anglais — d'où elle tira deux bouteilles de vin de Champagne , encapuchonnées de papier argenté.

A cette vue il s'éleva un hurrah général.

— Excusez, mademoiselle de Grandpré! dit mon père en passant amoureusement sa langue sur ses lèvres, nous mettons donc les petits plats dans les grands !

— Madame Godiveau, s'écria mon parrain, dont les yeux gris lançaient des flammes bachiques , souffrez que je boive à vos grâces , à. votre dindon • à vos charmes , à votre jambon-^ neau, à votre vin de Champagne, à votre salade et à vos vertus!

— Vil flatteur, répondit ma mère, laissez là mes vertus, mes charmes, mes grâces, et écoutez-moi tranquillement, si c'est possible... Et toi, monsieur Godiveau, fais-moi le plaisir d'où*

blier ton verre» qui rappelle avec^ avantage le tonneau des Danaïdes. . . Prétez-moi toute votre attention, mes chers amis; il s*agit de choses sérieuses. Mon père se raffermit sur sa chaise et mon parrain s'accouda sur la table .-

— Mes amis , dit ma mère, notre Orphée va sur ses huit ans. Jusqu'à présent on ne s* est occupé qu'à l'aimer, à le choyer, à le caresser, à le gâter et à le fêter; n'est-îl pas temps de songer à son avenir ?

— Son avenir! interrompit M, Godiveau, qu'est-ce que tu nous chantes-là ? Est-ce qu'on s'est occupé de mon avenir à moi ? J'avais deux bras et un brin d'intelligence; je savais lire, écrire et compter; avec ça un homme ne meurt pas de faim. Mon fils en saura toujours autant que moi. Il possède de plus que moi un agrément qui n'est pas à dédaigner par le temps qui court... après nous, il aura des rentes... à quoi bon s'inquiéter de son avenir?

— Tu ne me comprends pas, reprit ma mère.

C'est de son avenir moral que je parle.

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— ' Ah l ah ! si tu fais àss phrases, je n'en suis plus, dit mon père.

Avec son tact habituel, M. Javîllet jugea opportun d'intervenir dans ce- débat conjugal.

— Ta femme a faison^^ cfit-41... les femmes ont toujours raison. .. vérité suffisamment démontrée par l'auteur du Mérite des Femmes. Je ne te dirai pas avec ce galant poète :

Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.

Parce que, vu le nombre de tes libations , si tu tombais aux pieds de n'importe qui, je crois que tu ne pourrais pas te relever. .« Je dis seulement : c n'interromps pas L'orateur ! »

Ma mère, qui trouvait plaisir à enterrer son mari sous les fleurs de son langage, toujours soigné, imagé et parfumé,, comme aux plus beaux temps des splendeurs de. sa noble famille^ reprit en ces termes :.

— En face de son bloc de marbre encore vierge, le sculpteur s'adresse cette question :

Sera-t-il Dietr, table cm cuvette- f

MISÈRES I>*UN PRir DE ROME 1 5

Ne me sera-t-il donc pas permis de me demander ce que deviendra mon fils, ce petit bloc de chair et de sang, qui est le sang de mon sang et la chair de ma chair ?

— Que diable nouschantes-tulà? interrompit mon père, que ce système de phraséolc^ie. agaçait particxiUèrement.

— Silence, Godiveau! s'écria M. Javillet en frappant de son poii^ sur la. table. Tu coupes la parole aux dames — ces choses^là ne se font pas', mon ami. Si M . Legouvé était instruit de tes manières d'agir, il concevrait de toi une fâcheuse opinion.

— Puisque je n'ai pas eu l'esprit de me faire comprendre, reprit ma mère, je vais mettre mon langage à la portée des intelligences les plus rebelles. Monsieur Godiveau, ayez l'obligeance de me répondre- catégoriquement : que comptezvous faire de votre fils î

— Drôle de question î dit mon père.

— Drôle: de question n'est pas une réponse catégorique r s'écria mon parrain.

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— Et parbleu I il fera ce qu*a fait son père.

— Hein ? fit ma mère.

— Il sera boulanger.

— Tarare! s*écria M. Javillet; mon filleul est né pour la boulangerie comme j'étais né, moi , pour garder le sérail du grand Turc I

— Mais alors que voulez-vous qu'il devienne ? Sera-t-il soldat?

— Non, dit ma mère ; cette carrière est pleine de périls qui me feraient mourir d'angoisse.

— Sera-t-il médecin ?

— Pas davantage. Je frémis en songeant qu'il pourrait être appelé à soigner des maladies contagieuses. Il me semble qu'avocat...

— Jamais... interrompit mon père; c'est le métier des fainéants et des bavards.

Secrètement joyeux de cette altercation, M. Javillet fit signe qu'il voul$iit parler. Il se leva, décoiffa lestement une bouteille de Champagne, en avala la moitié sans reprendre haleine, et, les yeux hagards, le teint empourpré, le geste animé et rapide, il s'écria d'une voix stridente :

— Mes amis, mes chers amis, je bénis les dieux, qui m*ont fait votre hôte cette nuit. Ce que j'en dis, ce n*est pas à cause de la dinde, qui était parfaite, de la salade de céleri, qui n'aura pas sa pareille, ni à cause du jambonneau, que je déclare sans rival. S'ils m*ont rendu témoin de votre discussion conjugale, c*est que les dieux veulent que je sois l'arbitre des destinées de l'enfant.

— Javillet est gris, murmura mon père en manière d'^ parte.

— Epoux Godiveau, écoutez-moi, reprit mon parrain : le livre de la vie s'ouvre à mes yeux éblouis; je le déchiffre couramment comme un solfège. Les destinées de votre fils y sont imprimées en lettres d'or. Il ne sera ni boulanger, ni médecin, ni avocat, ni militaire : il sera musicien. En lui donnant le nom d'Orphée, je n'ai fait qu'obéir à une volonté supérieure. Ecoutez l'avenir qui lui est réservé !...

Et alors, comme s'il eût réellement lu dans un livre, M. Javillet s'écria avec une incomparable volubilité :

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— Place! place ! place devant ! place derrière ! place partcMitl roici rianominable armée des musiciens qui s'avance. Leur domination se fkit sentir ici et là, et là-bas et ailleurs. Voyez-les ! voyez-les ! on les habille de soie et de velours, on les courcmne de myrtes et de roses.. Les plus belles entre les belles femmes se disputent à qui lavera leurs pieds et parfumera leurs chevelures. Les plus nobles suivent leurs chars en poussant des cris d* allégresse. Voyez cet homme qui joue du violom .. Le roi d'ungrand pays le presse sur son cœur et l'appelle t « Mon cousin ! » La reine d'une nation puissante sollicite la main d'un pianiste pour sa fille aînée. Les contrebasses sont commandeurs de la Lé^on d'honneur. Les musiciens distingués habitent des palais; ceux qui n*ont qu*un talent médiocre occupent des hôtels. — Tout ce qui touche à la musique est honoré, glorifié, divinisé. Après l'âge d'or, l'âge de la musique. Ce jeune homme' qui vient de composer un nocturne est fait vicomte. Un opéra en cinq actes donne droit au titre de

duc et à une pension de cent mille livres, réversible sur les enfants naturels non reconnus. — Et les chanteurs, donc ! Oh ! les chanteurs ! 1 ! Le Moniteur imprime chaque matin, dans sa partie officielle, le bulletin de leur précieuse santé. Un ténor étant mort épuisé par les plaisirs, six dames appartenant aux plus illustres familles du royaume sollicitent et obtiennent la faveur d'être enterrées vivantes dans son tombeau. Ce tombeau, élevé aux frais de la patrie, haut de trente mètres, est en or massif, avec des agréments de diamants et d*émeraudes. — Rousseau et Voltaire sont mis à la porte du Panthéon ; à leur place, on installe un baryton, un pianiste et Tauteur d'une mélo....

M. Javillet n'acheva pas sa phrase; il roula sous la table, où il ne tarda pas à s'endormir du sommeil des juges, — et non des justes, comme on a la mauvaise habitude de le dire, et ce qui n'offre aucun sefis.

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