‹ Misères d'un prix de RomeChapitre 2 sur 9 · IV · texte numérisé non relu

IV

Le sommeil de mon parrain ne dura pas moins de douze heures. Lorsqu'il se réveilla sur le lit de mon père, il déclara n*avoir gardé aucun souvenir de ses incohérents propos de la veille.

— Tu étais gris comme un chapitre de chanoines, lui dit sou ami.

— Est-ce vrai, madame Godiveau? demanda mon parrain d'une voix repentante.

— Si c'est vrai! s'écria mon père... Tu as dit, à toi tout seul, plus de bêtises que n'en débitent dans une année tous les farceurs des Variétés. N'as-tu pas prétendu qu'avant peu les compo-

siteurs de nocturnes seraient logés gratis au Panthéon, et que les rois se feraient un devoir de tutoyer les pianistes et de les appeler leurs cousins?

— En attendant que mon fils soit commandeur de la Légion d'honneur, reprit ma mère, qui ne résista pas au plaisir de décocher sa petite épigramme, en attendant que le Moniteur donne chaque matin, dans sa partie officielle, le bulletin de sa santé, en attendant que les femmes les plus nobles et les plus belles obtiennent la grâce d'être enterrées dans son tombeau, — ce qui, je Tespère bien, aura lieu le plus tard possible, — nous allons d'abord, si M. Godiveau veut bien le permettre, l'envoyer dans une institution où, avant d'en faire un musicien, on essaiera d'en faire un homme.

Quelques mois après cette mémorable nuit de Noël, dont le récit me fut fait souvent par mon parrain, j'entrai, en qualité d'interne, dans une institution en vogue.

Chaque dimanche matin, après la messe, une

vieille servante de la maison, appela Léocadie, venait me chercher à la pension,

— Avez-vous bien travaillé cette semaine, monsieur Orphée? me demandait-elle invariablement, lorsque, après avoir franchi le seuil de rinstitution^ nous entendions se reS^rmer derrière nous la lourde porte cuirassée de gros clous à tête ronde, comme la porte d'une prison.

Notons un fait en passant : ma bonne, quoiqu'elle en mourût d'envie, ne m'embrassait jamais avant d'être arrivée à la maison; elle eût considéré ce baiser pris dans la rue comme un vol fait à sa maîtresse.

— Mais enfin, Léocadie, lui dis-je un jour, pourquoi ne m'embrasses-tu pas tout de suite? est-ce que tu ne m'aimes pas?

— Mon cher petit, répondit-elle, le premier baiser d'un fils appartient à sa mère. Après elle, s'il en reste!

Puis elle ajouta en frappant du bout des doigts sur mes joues vermeilles et rebondies comme des pêches :

D*uii nox SE scniE 23

— Et j'espère qu'il en reslenu

Avec cette sagacité instinctiTe, partiailière aux enfimts, je m'étais accoutumé à lire sur la physionomie de ma bonne, beaucoup mieux que je ne lisais dans ma grammaire. U me suffisait d'observer les plis de sa bouche et l'expression de ses yeux pour deviner l'humeur de mon père et l'accueil qui m'attemiait à la maison. Léocadie était pour moi comme un vivant baromètre, et ]q devinais sans me tromper si l'aiguille était au beaufixe^ ou si elle inclinait vers la tempête et les grands vents.

Certain dimanche d'avril de l'an 1820, Léocadie m'attendait, conune de coutume, dans le parloir. La veille, à la distribution des places, j'avais eu la chance d'être proclamé le premier de ma classe. J'arrivais donc tmit léger, gai comme un pinson, et m'inquiétant de savoir quelle récompense je recevrais de ma mère, lorsqu'en poussant la porte du parloir, la muette figure de ma vieille bonne, qui se détachait tristement en relief sur le fond gris de la muraille,

( arrêta court l'élan de ma joie. Je me sentis froid dans le dos, et machinalement, je fis deux pas en arrière, comme si un précipice béant se fût creusé sous mes pieds.

— Qu'as-tu? qu'y a-t-il? que se passe-t-il?

demandai-je lorsque j'eus réprimé ma frayeur.

Aussitôt qu'elle m'eut aperçu, Léocadie se leva, courut vers moi, et serrant avec force ma tête blonde sur sa poitrine :

— Mon pauvre enfant ! murmura*t-elle, mon pauvre enfant I mon pauvre enfant!

Parlant ainsi, elle voulut m'embrasser.

Mais je la repoussai avec violence.

— Ma bonne, m*écriai-je, pourquoi cherchestu à m'embrasser? pourquoi veux-tu voler le premier baiser de maman? d'où vient qu'aujourd'hui tu ne crains pas de lui faire de la peine ?

Une pensée rapide et brillante illumina mon esprit.

— Maman est mortel maman est morte! m'écriai-je en pleurant, et les sanglots étouffèrent ma voix.

MISÈRES d'un prix DE ROMIî: 2 5

Mes pressentiments nem'avaient point trompé.

Ma mère mourante gisait sur son lit ; ses draps étaient ensanglantés. Sur la commode, sur les chaises, sur le plancher, partout on apercevait des linges tachés de sang. La veille au soir, ma pauvre mère avait été foudroyée par une apoplexie.

Et comme si elle n'eût attendu que ma pré- ' sence pour mourir :

— Mon fils I soupira-t-elle.

Elle chercha à se lever sur son séant, étendit ses deux mains sur ma tête pour me bénir, remua les lèvres et retomba sur son oreiller. Elle était morte.

A dater de ce jour, le bon géftie de la famille s*ctant envolé avec l'âme de ma mère, tous les malheurs imaginables fondirent sur notre triste maison. De fausses spéculations et deux mauvaises récoltes ruinèrent mon père, que la mort de sa femme avait déjà ruiné moralement.

Dix-huit mois après, M. Javillet escortait le convoi de son vieil anîi, dont les restes mortels

furent enfermés dans k tombeau qui conjj^nait déjà ceux de sa femme.

A douze ans, j'étais donc orphelin et sans fortune.

— Les dieux t'ont privé bien jeune de tes

parents, me dit mon parrain; je t'en servirai.

— Et moi aussi, ajouta Léocadie en me serrant sur son cœur avec une effusion maternelle.

Il fut convenu que je partagerais l'appartement de M. Javillet.

Ami lecteur, qui que tu sois, — si jamais j'en ai un, — pardonne-moi de m'être si longuement étendu sur les premiers jours de mon enfance. Hélas ! ce sont les seuls jours heureux que j'aie conniA.

Si un homme n'a eu, dans toute sa vie, qu'un seul amour, est-il surprenant qu'il se remémore avec complaisance les attraits divins de sa chère maîtresse ?

L'appartement de mon parrain était composé de deux petites pièces mansardées, juchées tout au haut d'une maison du boulevard Montmartre. Si M. Javillet avait conservé le costume des merveilleux du Directoire» ces' Athéniens du siècle dernier, en revanche une simplicité toute Spartiate régnait dans son logis. Les carreaux de sa chambre à coucher n'étaient dissimulés qu'à demi par un méchant tapis vert, percé à jour comme de la guipure. Six chaises en noyer, une couchette en bois blanc, une commode boiteuse composaient son mobilier.

La première pièce, un Véritable capharnaûm, servait tout à la fois d'antichambre et de cabinet de toilette. Lagarde-robe du vieux musicien était accrochée à des clous plantés dans la muraille. Qn eût dit la devanture d'un fripier du xviii* siècle. Cette pièce dont les murs étaient peints à la chaux» recevait une lumière terne et grise, par une fenêtre en tabatière oii plusieurs vitres absentes avaient été économiquement remplacées par des carrés de papier huilé.

— Voici mon Louvre I s'écria M. Javillet, en m'introduisant dans sa demeure.

Je ne saurais dire ce qui se passa en moi, lorsqu'un rapide coup d'œil m'eut fait faire connaissance avec le logement de mon parrain. Il s'çn fallait que l'aspect des lieux où j'étais né et oîi s'était écoulée mon enfance m'eût inspiré des idées de luxe; cependant je me sentis humilié. Tous les soins de ma mère et de Léocadie tendaient à ce que notre modeste intérieur se distinguât toujours par la plus minutieuse pro-

prêté; c'est pourquoi j*eus peine à réprimer mon d^oût en apercevant la poussière qui couvrait les meubles, et les toiles d*araignée qui couraient dans tous les sens, du plafond à la muraille et de la muraille au plafond.

L'impression pénible que me causa là, vue de son Louvre n'échappa point à mon parrain. Ses sourcils se froncèrent, et durant quelques minutes, il arpenta sa chambre sans ouvrir la bouche.

Puis, comme s'il prenait une subite résolution, il me fit signe de m'asseoir, se posa devant moi, et me dit, d'une voix profonde, que je ne lui connaissais pas, ces paroles que je crois entendre encore :

— Mon cher filleul, tu as douze ans; tu n'es plus un gamin; écoute-moi bien. Je vais te parler comme je parlerais à un homme; tâche de me comprendre.

Tu es orphelin, et tu n'as pas de fortune. Ton père avait des dettes qu'il faut payer. C'est sa dernière volonté... et le dernier vœu des morts,^ c'est chose sacrée^ mon fils. Aussi, plus tard^

3o MISÈRES d'un prix DE ROME

lorsqu'il t'interrogera sur ta famille, ta pourras rendre avec orgueil : Né de parent» paurres mais honnêtes. Et c'est fiatteur, dans un temps où tant d'autres qui font la roue doivent le jour à des parents riches, mais voleurs.

J^interrompis M. Javillet.

— Mon parrain, loi dis-je, vous avez raison de me parler comme à un homme. Vous verrez que. je serai digne de cette marque de confiance; je suis prêt à faire tout ce que vous m'ordonnerez.

— Malheureusement, reprît-îl, tu n'es propre à rien. Toutes les phrases latines que tu as retenues chez ton professeur, la belle avance ! Moi, je ne sais que la musique. Je t'enseignerai tout ce que j'en ai appris; tu seras musicien.

Les créanciers de mon père soldés, il resta liquide une somme de 3, 200 fr., dont mon parrain préleva une faible partie qu*il employa à Tacquisition d'un pîano de rencontre^ de divers cahiers de musique et d'un lit de sangle. Les caisses d'épargne et de prévoyance ne fon c-

MISÈRES dVn prix DE ROME ^I

tionnant pas encore, le surplus fut placé dans une tontine, dont les prospectus promettaient des merveilles. D^aimaUes calculs, basés sur les tables de mortalité, prouvaient qu^au bout de quelques années les souscripteurs survivants se partageraient de très-gros dividendes. Ces tontines, qui faisaient fureur dans ce temps--là, sont pour ainsi dire le chaînon qui lie la banque de Law et les actions du Mississipi aux innombrables mines ' de charbon et de bitume, et aux fantastiques houillières de notre société —en commandite.

Le lendemain du jour de mon installation chez M. Javillet, je fus agréablement surpris en voyant entrer Léocadie, qui semblait m'âvoir abandonné depuis deux fois vingt-quatre heures.

— Vous ne savez pas? dit-elle en ni'embrassant ; il y avait un petit appartement vacant à côté du vôtre ; je l'ai loué et j'y coucherai ce soir. Monsieur Javillet, où dînez-vous habituellement?

— Ma foi, ma chère, repondit mon parrain,

l'autre jour encore je dînais un peu partout ; mais à présent que me voilà père de famille, je compte prendre mes repas chez moi.

Ma bonne ne put réprimer un triste sourire.

— Mon pauvre monsieur Javillet, dit^elle, votre ménage est un vrai ménage de garçon. Sans être somptueux, le mien est un peu mieux monté. Si vous y consentez, je serai votre intendante et votre cuisinière. Vivant ensemble, nous vivrons mieux et à meilleur compte.

Mon parrain se hâta d'adhérer à cet arrangement. Pour moi, j'en éprouvai une joie inexprimable. Ma mère exceptée, Léocadie est la femme qui m'a aimé le plus sincèrement.

Durant un mois, ma vie s'écoula fort paisible, et je devrais dire fort triste. Mon parrain courait tout le jour pour ses leçons, et le soir, cloué à l'orchestre des Variétés, il rentrait à minuit. Je n'avais d'autres distractions que de parler de mes chers morts avec ma vieille bonne.

Un matin, après notre frugal déjeuner, M. Javillet me prit à part.

— Ah çal mon garçon, dit^il, il est temps de sécher tes pleurs et de passer à d'autres exercices. J*ai accordé trente jours à ta douleur, ça n'est pas grand temps, je le sais ; mais, eu égard à ta position sociale, c'est tout juste un mois de trop. A.dater d'aujourd'hui, je commence ton éducation musicale. Tu vois ce g^ps cahier relié en vert ? C'est le solfège de Rodolphe. Il faudra que tu te le graves dans la tête depuis la première note jusqu'à la dernière, ou que tu dises pourquoi. Lorsque tu te seras suffisamment gargarisé avec le Rodolphe, nous passerons au solfège d'Italie, un véritable amour de solfège, le chefnl'œuvre des Durante et des Scarlatti ! — Une supposition... tu réponds à mes espérances... tu pioches bien gentiment tes huit heures par jour, pendant dix-huit mois... tu possèdes tes deux solfèges... Bon! alors je me déclare satisfait et je te mets au piano. Ci: cahier, relié en jaune, te représente la méthode de Viguerie; c'est dur à avaler, mais enfin on y arrive, moyennant dix heures de travail quo-

tidien. Et alors, eu ^ard au grand contentement que me donne ta conduite, je te fois mordre aux sonates de Nicolaî... comme qui dirait k premier service de ton festin de pianiste. — Deuxième service, sonates de démenti. — Troiième service, sonates de Dussek. — Quatrième service, sonates de Gelinek — et pour le dessert les sonates de Beethoven, rien que ça, mon garçon, et attendu qu*il n'y a pas de bon repas sans café et sans pousse-café, les chatteries seront représentées par l'air varié que le petit Herz vient de composer sur Ma Fanchette est charmante dans sa simplicité^ thème extrait de l'opéra des Deux jaloux^ que je te mènerai voir, un jour oîi tu auras été bien gentil.

Mon parrain s'arrêta pour juger de l'effet de sia harangue.

— Elhbien I que dis-tu de ça, mon bonhomme?

me demanda-t-il.

J'étais abasourdi.

Je gardai le silence, et le contemplai fixement d'un air hébété.

— Sur ces entrefaites, reprit M. Javillet, je t'ai présenté à M. Chérubini^ un vieux rageur d'Italien qui est le Cerbère de notre Conservatoire de musique et de déclamation. M. Chérubini, séduit par ta jolie figure, te décoche cinq ou six phrases désagréables et impolies ; il te rudoie, il te bouscule, et finit par te faire examiner par un professeur ad hoc. Tu réponds à toutes les questions dudit professeur de la façon la plus brillante, tu me couvres de gloire... Bon ! au bout d'un an, tu concours pour le solfège. Tu obtiens le premier prix... très-bien! Alors la classe préparatoire de piano s'ouvre pour toi, et tu es admis à jouir trois fois par semaine de la présence et des leçons de M. Krakermann.

Heureux Orphée t M. Krakermann te couronne, et tu commences tes études d'harmonie. La composition et la fugue n'ont plus de mystères pour toi... Tu es admis à concourir... tu entres en loge, tu obtiens le premier grand prix... et tu vas le dire à Rome! Ici je m'arrête ; il m'est impossible de prévoir ce qui se passera à ton re-

tour d'Italie. Dans tous les cas, ce qui peut t'arriver de pire, c'est d'enrichir le théâtre Feydeau de tes œuvres; car, en ta qualité d'expensionnaire de Rome, tu as droit, entends-tu bien, tu as droit à être interprété par Elleviou, par Martin, et par tous les rossignols de l'Opéra*Comique. Mais je me suis laissé entraîner un peu loin par mon imagination, reprit M. Javillet ; j'oublie qu'un pareil résultat représente dix années de ta vie à raison de douze heures de travail par jour. C'est pourquoi il nous faut descendre [ des nuages et retomber sur la terre. Viens, Orphée, le solfège de Rodolphe te réclame. Parlant ainsi, mon parrain s'empara du gros cahier relié en vert. Il était alors midi moins un quart. Lorsqu'il le ferma, cinq heures sonnaient. Et pendant cet intervalle, je ne fis pas autre chose que de glapir après lui, en ouvrant une bouche démesurée :

Ut— ré— mi— fa~sol— la -si— ut î Ut— si —la— sol — fa— mi— r<5— u Ut -ut!!

Ceux qui s'occupent de musique, en France, se divisent en deux catégorie^ bien distinctes : les artistes et les amateurs.

L'amateur est un être privilégié, qui étudie à ses heures, travaille ou se repose au gré de son caprice et selon le temps qu'il fait. Il ne reconnaît d'autre maître que sa fantaisie, s'inspire du nuage qui passe, de l'oiseau qui chante, du rayon de soleil qui se joue dans la frange de ses rideaux. Il étudie, il s'interrompt ; il recommence, il s'arrête de nouveau; il va, vient, flâne, chantonne, lit quelques vers de son poëte favori , allume un cigare, s'accoude sur son balcon,

3 s MISÈRES d'un prix DE ROME

échange un sourire avec sa voisine, et lui débite des madrigaux ; il se remet au travail, ouvre sa porte aux visiteurs, s'habille, court au bois, dîne dans le meilleur cabaret^ et finît sa soirée au balcon des Italiens ou dans une stalle de TOpéra. — O' trop heureux amateur !

Mais celui qui veut être artiste cesse d'être un homme et devient une machine organisée. Vaucanson a fait un canard qui a Tair de digérer, et qui pourtant ne digère pas. L'artiste a l'air de penser; m-ais, en réalité, il pense à peu près comme le canard de Vaucanson digère. Penser, c'est user à sa guise de la plus précieuse des facultés que le Créateur a données à la créature; c'est vivre dans tous les mondes; c'est entrer en communion avec tous les . principes, tous les systèmes, toutes les religions, toutes les philosophies ; c'est ne demeurer étranger à rien de ce qui est beau , de ce qui est noble et de ce qui est grand. A ces causes, l'artiste ne pense pas* il songe. Le matin^ le soir, pendant son sommeil, il songe à son instrument rebelle, au trait difficile qu'il ne

.parvient pas à exécuter d'une façon satisfaisante, au point d'orgue sur lequel il s'est trop appesanti, au demi-quart de pause qu'il n'a pas suffisamment observé, au trille qu'il n'a pas cadencé d'une main assez légère, à la mesure, aux dièses, aux bécarres„à la clé de sol, à la clé de fa et à la clé d'ut, aux rondes, aux blanches, aux noires, aux croches, aux doubles-croches, aux triples-croches et aux soupirs!

Le malheureux! il se lève avec l'aurore et il travaille. Son intelligence est encore obscurcie, ses membres sont encore fatigués du labeur de la veille, peu importe, il faut qu'il travaille! Le musicien est semblable à la danseuse; s'il se repose aujourd'hui, c'est à la condition de travailler double demain. Il s'est engagé dans un sentier à pic; s'il ne marche en avant, fatalement il marchera en arrière.

Le ciel est bleu, les prés sont constellés de marguerites blanches ; pauvre musicien, tu serais bien heureux d'un jour de congé pour respirer en plein air et te rouler dans les foins ! Vains

désirs, il n*est pas de vacances pour toi. La liberté aura beau faire le tour du monde, elle ne frappera pas à la porte de la mansarde oti tu t'épuises en douloureux efforts. Allons, chasse au loin ces rêveries qui égarent ton attention ; emprisonne la folle du logis, et remets-toi à songer à ton instrument, à ta méthode, à ton solfège, à ton avenir.

La musique est une maîtresse d'humeur tyrantiique et jalouse ; elle n*endure point d'autres travaux, d'autres préoccupations, d'autres amours. Il faut s'adonner à elle corps et âme, sans restriction, tout entier. De là ce nombre considérable de musiciens, même distingués, qui, musique à part, sont à peu près nuls. Ce ne sont pas des hommes, mais des instruments; ils n'appartiennent plus à l'humanité, ils font partie d'un orchestre.

M. Javillet se montra rigoureusement fidèle au programme qu'il m'avait tracé. Un mois durant, je pâlis sur le solfège de Rodolphe. Peu s'en est fallu que je n'aie gagné à cet exercice

immodéré uneextinction totale delà voix. A cette époque, le solfège de Rodolphe n*avait pas encore été modifié par M. Panseron. Écrit horriblement haut, et pour des voix impossibles, il semblait noté en vue des chanteurs de la chapelle Sixtine. Je haletais, je suais, j'étais rendu. Je ne tardai pas à nourrir une haine violente contre ledit Rodolphe et son malencontreux solfège.

L'emploi de ma journée était réglé heure par heure, minute par minute. Même mon parrain poussa la précaution jusqu'à composer et à écrire, de sa main, une manière de charte affichée à l'endroit le plus apparent de sa chambre.

Je la transcris ici, en conservant l'orthographe fantaisiste du vieux musicien.

Page 1