AVIS
qu'on est PRié DE. MÉDITER SERIEUSEMENT.
Deux artistes» de premier ordre, MM. Orphée Godiveau et Carolus Durahdoff, viennent d'ouvrir, rue Blanche, n" 5?, un Cours de Piano et de Violon, auquel nous promettons un succès inouï. Parmi les élèves ipscrits, on compte déjà trois ducs, cinq marquis, plusieurs fils de pairs de France, ainsi qu'une douzaine des femmes les plus jolies, les plus élégantes et les mieux titrées de Paris. M. Godiveau est l'auteur du Chameau, symphonie orientale en trois parties, et M. Durandoff a composé une Méthode de violon approuvée par l'empereur de la Chine, fils aîné du Soleil. Cette Méthode est la seule employée dans les Conservatoires de Canton, de Nanking et de Péking.
Les voitures prennent la file par la nie Saint- Lazare,
MISÈRES D*UN PRIX DE ROME l53
Malgré ce charlatanisme outrecuidant, notre cours ne fut point assiégé par la foule. Deux personnes seulement se présentèrent, un jeune homme et une jeune femme ; encore je ne tardai pas à reconnaître une chose désolante : le jeune homme qui s'était annoncé sous prétexte de violon, était venu en réalité pour se lier avec les
« femmes les plus élégantes, les plus jolies et les
mieux titrées de Paris. Quanta la jeune femme accourue, disait-elle, pour apprendre le piano, elle n'avait eu qu'une intention sérieuse, celle de voir de près les marquis, les ducs et les fils de pairs de France étalés dans notre prospectus. Par une fatalité déplorable, il se trouva que nos deux écoliers se connaissaient.
— Tiens! c'est vous, monsieur Adolphe, dit la jeune femme, est-ce que vous n'êtes plus au Petit Saint' Thomas?
Le jeune homme frotta son lorgnon, et, le braquant sur mon écolière, il s'écria :
— Eh! bonjour, Léontine... Comment se portent ces demoiselles de la Petite-Jeannette ?
l54 MIS&RE8 h*VH PRIX OB ROMS
-«^ Ah çà ! reprit la lingère^ on m^avait parlé de fils de pairs de France? c'est -y vous, monsieur Adolphe, qui êtes chargé de repré* senter ces messieurs ?
— Dites donc, interrompit le commis de nouveautés, je suis venu sur la foi des journaux qui promettent des femmes titrées.... Les femmes titrées, serait-ce vous, ô Léontine?
Nos deux écoliers partirent en me riant au nez. Furieux de leur procédé, je les consignai à la porte. Soin inutile I jamais plus on ne revit leurs visages narquois.
— Ma foi, mon cher, dis-je à mon associa, méprise-moi, si ça te fait plaisir. Tu en as le droit ; je te le concède. Je te préviens que je me résigne à courir le cachet. Je connais tes objections. . . C'est abrutissant, c'est humiliant, dlras^ tu ? accordé ; mais encore est-ce moins humiliant que de porter des habits râpés et des bottes percées. Â caon sens, rien ne me semblerait plus abrutissant que de souffrir de la faim et de ne pouvoir inviter son appétit à dîner tous les jours,
— Orphée, répliqua le violoniste, fais cela et jç te jure que jç ne vous tutoierai plus. Si, 4
l56 MISÈRES D*UN PRIX DE ROME
force d'abuser de la malédiction dans les mélodrames du boulevard, on ne l'avait pas réduite à un geste essentiellement ridicule, je te maudirais au nom de Tart pur, de Tart noble, de Fart saint, que tu t'apprêtes à galvauder sans remords et sans pudeur. — Monsieur Godiveau, ajoutat-il avec un accent tragique, à dater de ce jour néfaste, je cesse de vous connaître.
Il dit et tourna les talons.
Le premier étage de la maison que jj'habitais était occupé par une riche famille américaine, composée du père, de la mère er de deux enfants, un .fils de vingt-cinq ans, appelé Luiz, et une fille de dix-huit ans, nommée Manuela. Un jour je reçus une lettre signéeHarleigh. C'était le nom de mon voisin. Il me demandait si mes nombreuses occupations me permettraient de donner à sa fille des leçons de piano. Cet homme estimable fixait lui - même à quinze francs le prix du cachet.
Je répondis que mes occupations étaient en effet multipliées et absorbantes , que je n'avais
pas une minute à moi, mais que je ferais en sorte de consacrer à Mademoiselle Harleigh une demi-heure par jour.
Peu de temps après , les relations aristocratiques de la famille Harleigh me lancèrent dans la société étrangère où Je donnai des leçons , princièrement rétribuées. Je ne gagnais pas moins de quatre mille francs par mois.
Enfin, j'étais sur la route de la fortune ! mais, hélas ! je ne devais pas m'y maintenir. — O mon cœur , qu'as-tu fait ?• Ainsi le plus misérable obstacle suffit à faire dérailler un convoi de wagon^, et de quelques centaines de voyageurs fait une sanglante purée.
Mademoiselle Manuela était charmante. Je dis cela brusquement, sèchement, sans périphrase, parce que je suis un musicien et non un homme de style. A ma place, un styliste n'aurait pas été si niais que de laisser échapper l'occasion d'ébaucher un portrait. Il eût écrasé sur son papier tous les crayons stéréotypés du pastel littéraire : dents de perles , lèvres de co-
i58 MisàftBS d'un prix de romb
rail, chevelure de jais , et surtout Téternel teint de lys et de roses -^ sans oublier les mains finement attachées et les pieds invariablement comparés aux petits pieds de Cendrillon.
Lorsque je songe à cette époque si brillante et de si courte durée , ma pensée se reporte sur ces météores qui traversent le ciel , répandant des traînées de lumière qu'une ombre opaque remplace Pinstant d'après. Plus radieuse fut la lumière , plus sombre est Tobscurité. Ces deux lignes résument l'histoire de mon insolente grandeur et de ma subite décadence.
Je ne tardai pas à devenir éperdûment amoureux de Manuela. Encouragé par les bontés de son père, je conçus les espérances les plus folles
et les moins réalisables. Oubliant que ce digne gentleman, outre ses énormes revenus, possédait une ambition proportionnée à sa for« tune, je m'imaginai que mon amour serait vu d*un œil favorable. Mon rêve ne fut pas de longue durée ; malgré sa politesse et son savoirvivre, le beau-père de mes rêves accueillît mçs
ifitàRES d'um prix ds homç iSq
propositions conjugales ^veç un outrageant sourire.
-^ Monsieur Godiveau, dit-il, votre demande m'honore, et je suis désolé que vous ne me Tayess pas adressée plus tôt. La fatalité veut que j'aie contracté des engagements antérieurs avec M. le duc de..., un des plus grands noms, une des plus grandes fortunes de votre pays. Croyez, je vous prie, qu'il ne faut rien moins qu'une con^ sidération de ce poids pour m'empécher d'ac-» cueillir vos vœux si flatteurs.
Une heure plus tard^ je recevais un rouleau de cinquante louis et un billet laconique. L^Américain m'annonçait que sa fille cessant d'ap« prendre le piano , il s'empressait de régler son compte arriéré.
Dès lors, je passai tout mon temps à la fenêtre de mon salon , 4*où mes regards plongeaient dans une pièce de Tappartement de M. Harleigh.
Un matin , son jeune fils entra chez mol le chapeau sur la tête .
— Je viens, dit-il, vous intimer l'ordre de ne
l6o MISÈRES D*UN PRIX DE ROME
plus vous montrer à la fenêtre de votre salon. Votre silhouette me déplaît souverainement.
On conçoit la fin d'un dialogue commencé dans ces termes. Le lendemain , nous nous rencontrâmes dans un fourré du bois de Vincennes, et je donnai un coup d*épée à celui que j'aurais eu tant de bonheur à nommer mon beau-frère.
Traduit en cour d'assises, le jury m'acquitta; mais cet acquittement me fut aussi nuisible que la plus sévère condamnation. En effet, lorsqu'ils rendirent compte de mon procès , qui eut un grand retentissement , les journaux semblèrent s'être donné le mot pour faire précéder leurs articles de quelques lignes dont voici l'esprit sinon la lettre :
(( Un vif mouvement de curiosité se manifeste dans l'auditoire lorsque l'accusé est introduit. C'est un charmant cavalier , plein de grâce et de séduction , et nous ne saurions trop blâmer les familles assez imprudentes pour créer des relations intimes entre leurs jeunes filles et un si dangereux professeur. »
MISÈRES d'un prix DE ROME l6l
Mon aventure et ces lignes diaboliques me fermèrent la porte des maisons où j'essayai de me présenter. Il s'ourdit contre moi une ligue formidable composée de tous les pères, de toutes les mères, de tous les maris, de tous les frères, de tous les oncles, de toutes les tantes , de tous les fiancés , de tous les tuteurs et de toutes les belles-mères de Paris.
Je devais succomber.
Je succombai 1
J'ai lu dans les œuvres complètes de Victor Ducange cette phrase énergique : « Oh I combien est rapide la pente du crime I »
J'ai noté dans trois romans de M. d'Arlincourt cette éloquente période : a De toutes les rapides pentes, sans contredit, la plus rapide est du crime la pente I »
Combien de fois Paul de Kock ne s'est- il pas écrié dans son naïf langage : «c La pente du crime est semblable aux montagnes russes de la Chaumière et de Tlle d'Amoun »
Un poëte dont le nom ne mç revient p^Pi ç»t Fauteur de cette strophe ailée :
L'avalanche tombant du haut de la montagne, Géant qui sème au loin la mort dans la campagne,
Pt l'étrçmt de §es millç bra^, Ne roule pas plus vite aa fond de la vallée Que le lâche coquin, à l'âme ravalée, Qw ^U çriiQç. suivait la pente désoléç
Part de haut pour arriver bas.
N'en déplaisQ à tous ces illustres penseurs, je sais une pente plus rapide encore que celle du crime : la pente de la misère.
Lorsque Nicolas Boileau affirme que 1^ vertu est une île escarpée et sans bords , ledit Boileau se trompe grossièrement, {lest toujours possible de revenir à la vertu ; pour arriver à un tel ré« sultat, que faut-il? de l'argent. Regardez autour de vous ! tous les gens riches ne sont-ils pas réputés honnêtes? Ceux qui étant riches ne sont pas complètement honnêtes , prouvent par là une seule chose, à savoir qu'ils ne se trouvent pas assez riches; mais ce qui est d'une impossibilité absolue, c'est de parvenir à jeter l'ancre
devant l'île de la Fortune, quand on en a été éloigné par cette impitoyable bise baptisée par les poètes le vertt de l'adversité. Làissez-le faire, ce vent ami des tempêtes, il brisera votre mât de misaine, il réduira votre voilure à Tétat de charpie, il dispersera vos gréements, il trouera votre cale , il inondera votre entrepont. Le cas échéant, vous n'avez qu'un parti à prendre : croisez les bras, résignez -vous, recommandez votre âme à Dieu et apprêtez-vous à être servi tout cru sur la table des monstres marins,, majestés souveraines des profondeurs de la mer. Parbleu ! les hommes mangent assez souvent les poissons, pour que les poissons aient aussi le droit de manger quelquefois les hommes. C'est U votre destinée , ô vous que le malheur a touchés de son doigt de fer. En vain vous vous raidiriez , il vous faudra toujours sombrer comme une vieille carcasse démâtée.
Je viens de relire les lignes qui précèdent ; il est évident que ma plume vague , que mon
MISÈRES d'un prix DE ROME l65
esprit divague et que ma tête extravague. Ces phrases incohérentes sont-elles l'œuvre d'une imagination sensie? n'ont-elles pas été arrachées à l'album d'un pensionnaire de Gharenton ? Hélas ! la vérité la voici : Il n'y a pas loin de trente heures que je n'ai rien consommé ; j'ai déjeuné, dîné et soupe avec dix onces de tabac, une boite de pains à cacheter et six verres d'eau claire Je ne suis ni un Lucullus , ni un archi-chancelier Cambacérès , et l'on ne m'a jamais vu sacrifier , immodérément au dieu Gaster; mais il me sera bien permis de dire que c'est là un ordinaire assez peu régalant et médiocrement nutritif.
Réflexion bizarre, et qui ne laisse pas que de m'arracher un triste sourire. Je suis né d'un père boulanger, dans une boutique de boulangerie, et voici que je n'ai pas une croûte de pain à mettre sous ma dent! N'est-ce pas la consécration de ce dicton populaire : Les plus mal chaussés sont les cordonniers !
Fermons la parenthèse et continuons notre récit.
ï66 MisÈftES d'un prix de RôMe
Mis en quarantaine, je résolus dt doûtlef Uti Concert et de tne faire entendre eôttime pia^ liiste. Mes dernières pièces s*en allaient à Vue d*œil; il était urgèttt de se créer des ressources.
Je h*éûâ rien de p\ûÊ Jjressê cjue de cotamandet des âfliches où il était fait SâVbif ^uô M. Orphée Codiveau, planiste, élève du célèbife tCrakef* manu, dohnei^ait uri coneerl le iUildi suivant dans iei !^alohâ de M. Pleyel.
Hélas I j'étais sUr k pentâ dû mdheur, et, comme je Taî ftoté cînièssUêj on y rôuIe avetè Utie rapidité vertigiiieuse.
Ce même lundi, uii lUustlre planiste hoâgM»
donnait un concert au théâtre Italien; un illustre piàiiiàté polonais dôttAait Un côneert danà les salons de M. Pape ; ùii illustre planiste russe dontlait ûtl Concert dans la isalle de M. Méhri Hetzî un illustre pianiste anglais dôhftait Uft concert dans les salons de M. Erai'd; Un illustra pianiste bavarois donnait un COnCert dah^ là salle du Conservatoire, sans cômptei^ plusieurs èutfes pianistes, tous également illustres^ qui donnaient
MiSÈttES D^UN PRIX DE kOMk 167
concert aux quatre coins de Paris. Ecrasé par la concurrence, je fis une piètre recette de cent huit francs.
J'essayai d'entrer à Torcheàtfé de i*Of>éfa et dé l*Opéi*â»^CômiqUé. Méié lés direeteUfs né sont pas taillés sur le patron de ce roi bbtl ehfàht, qui ne vôngéâît pas les îiijilres dli due dXDriéans. Ils se souvenaient de là gûtttt qUé {e leUt" avais faite dans mon journal, et je fus éconduit.
J*Ai fait JUcceSsivetftèht j^artie de Tonihestrê des concerts Muftard et de l'orchestre de l'AmblgU'^
Comique^ iDUlant toujôUrë dé plus eii plus bas sur la petite dé la âiisère, si bieii que nia positioti pimente eÈï désespérée. Je n^ài tii argent ^ ni amis ; que dis-je, ingrat, je ressemble à Richard Cœur-de-Lion, musique de Grétry. Moi aussi je compte un Blondel.
L'univers m'abandonne!
Sur la terre il n'est que lui Qui s'intéresse à ma personne 1
Dérision I ce Blondel est mon portier !
l68 MISÈRES d'un prix DE ROME
La foudre a éclaté.
L'huissier de mon propriétaire a fait enlever mon mobilier.
Cette nuit, pour la suprême fois, je couche dans mon appartement de la rue Blanche^ actuellement meublé d'un lit, d'une pipe et d'une boîte d'allumettes chimiques — un objet insaisissable et deux objets qu'on a dédaigné de saisir.
Demain, je fuirai Paris et la France...
Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os!
Je confie aii hasard le destin de ces feuilles volantes.
Ainsi se terminait le manuscrit d*Orphée Godivcâu.
Ce qui va suivre remonte déjà à plusieurs années ; je prenais les bains de mer à Royan, un petit port de mer de la Charente-Inférieure, oîi règne, huit mois sur douze, une tristesse lamentable. Mais vienne la belle saison, et la foule des baigneurs accourt es départements voisins, la solitude se peuple à vue d'oeil, les maisons vides s'emplissent jusqu'aux combles.
Le Casino de Royan, en ce temps-là du moins, ne se recommandait ni par son luxe, ni par son
élégance, ni parles splendeurs de sa décoration.. On se réunissait dans une grande salle tendue en papier coutil, d'un gris malpropre, maigrement éclairée par trois lustres qui ressemblaient à des lampes funéraires ; — le reste à Favenant.
Lorsque je pénétrai pour la première fois dans ce temple des plaisirs, rassemblée était au grand complet, c'est-à-dire que j*aperçus beaucoup de jeunes gens fidiéules, beaucoup d« femmes laides, quelques-unes ni bien ni mal et deux ou trois passablement jolies.
On daAsait ftU piano. Le pianiste paraissait âgé de trénte-êiliq ans. ti âVait le» chev«Ut coupés raâ tï en bro^iii, les yeux voilés par de larges lunetCM bleues 6t pas un poil de barbe sur la figurée Un col dt chdtniéô d'une diméntion exagérée Mon^Ait f atqu'à «es oreilles ; set v<te« ment6 n'étaient pas faits à «â ifoille«
Un personnage qui lettiblait l-ôfdohnatéuï dt la fêté s'âppïWiMi du piânô> et interpellant le inusicien t
m9i»m DUN PRIX dk ^w^ 171
^ Hé l Godivew l B'çcria-t-U ; ^Qn% vite» un
quadriUel Ces d»mes » impaitkntent, mQQ cheri
CommQ unautomfttQ que fait mpqvQk un rc;««
sort intérieur, le pianiste fondit sur son piaQQ
livoe unç grande verve Qt um furi^ magistrale, J'étfd« stupéfait. Ce nom de Godlveaa reveilUit dam mon esprit des «ouvenira endormit.
-» Eh i quoi I penaai^je, aerait^ce U cette vie« time des éditeurs, ce martyr des directeurs dont
Iq manuscrit est en ma possession ?
A onso heures précises, le Casino se vida et je demeurai seul avec le musicien.
-^ Monsieur, lui demandai-je, vous vous ap^ pelez Godiveau?
— En effet, c'est mon nom.
— Orphée Godiveau ?
— * Oui, monsieur.
«>*• J'ai lu vos Mémoires; i'ai entendu vos plaintes. . . voua êtes un grand artiste méconnu I
Sans me répondre, le musicien passa son bras sous le mien et m'entraîna d'un pas rapide.
-»« Au nom du ciel ! dit«il, quand nous fûmes
dans la rue, si vous êtes mon ami, ne soufflez pas un mot de mes bêtises passées. Si l'on savait mon histoire ici, je ne serais pas bon à jeter aux chiens.
Nous marchâmes en silence jusqu'à l'hôtel de Bordeaux, lui chantonnant des bribes d'opéra-comique, moi ne revenant pas de la transformation opérée dans cet homme par la vie de province.
Je commandai un souper.* En un tour de main, mon convive se débarrassa de son habit étriqué, de son col de chemise extravagant et de ses lunettes bleues ; et soudain il m'apparut sous un jour nouveau.
Le vin de Champagne ne tarda point à lui délier la langue. C'était là que je l'attendais.
— Mon cher Monsieur, me dit-il, lorsque je quittai Paris, ce fut par la barrière d'Enfer. Mon actif s'élevait à quinze francs ; vous comprenez que je ne pris pas la poste. Un de ces vénérables coucous qui, en ce temps reculé, florissaient à Montrouge me voitura jusqu'à Lonjumeau,
MTSÈRES d'un PRIX DE ROME 173
moyennant vingt-six sous. De Lonjumeau à Orléans, c'est une promenade de dix-huit lieues, je la fis en deux jours.
• J'arrivai à Orléans à l'époque de la foire; une troupe de saltimbanques exploitait la curiosité publique sur la place de la Pucelle. J'appris, en errant par les rues, que le chef d'une de ces troupes s'enquérait d'un musicien pour allumer les badauds. Je pris mon courage à deux mains et devins le pensionnaire de cet homme. Oui, monsieur, l'ancien prix de Rome, durant une semaine, a figuré sur un tréteau, côte à côte avec un paillasse et une femme sauvage, jouant du violon, battant la caisse et soufflant dans un cornet à piston, suivant les besoins du répertoire. A ce métier je gagnais vingt sous par jour et j'étais nourri de charcuterie, de pain et d'ail, Mon courage ne dura que huit jours ; le neuvième, je décampai. Un gabarrier qui descendait la Loire jusqu'à Blois voulut bien me prendre à son bord. Mon intention était d'arriver à Bordeaux, où j'espérais trouver riches et heureuse-
174 MrSÈRES DUN PRIX DE ROME
ment établis des cousins à moi, les fils d'ua 00çl9 de mon père.
» On compte un grand nombre d'Anglais, et des plus cossus, qui font à pied le trajet de Blois à Tours, uniquement pour contempler à loisir les rives du fleuve. Je n'eus aucune hont« de suivre Texemple de ces riches étrangers.
s A Tours, je m'aperçus avec douleur qu4 mes bottes commençaient à m'abandonner, les ingrates! Je consacrai le reste de mon pécule à la location d'un violon et à l'achat de six cban» délies. Le soir, j'organisai des concerts sur les places, à l'angle des rues, et je parvins à récolter une somme suffisante pour continuer ma route.
» ACbâtellerault, la Providence sembla vouloir m'accorder ses faveurs. Le directeur d'une troupe de vaudeville et d'opéra-comique m'engagea à titre de chef d'orchestre. Mes appointements furent fixés à quatre-vingt-dix francs par mois, plus une représentation à bénéfice, assurée cent francs. C'était la fortune! Je travaillais dix heures par jour. -^ Le premîçr ténor était sourd
mSàRES D*PN PRIX DÇ HOMK 175
comme un pot çt ne savait pa$ lire ses notos. Jugez un peu la besogne qui m'était échue, La prima^-dona ne connaissait la gamme que de réputation. Les paienients se faisaient le 4 de chaque mois. Le 3 au matin, notre directeur disparut — sauvant la caisse, comme son patron
le saltimbanque.
» Je ne saurais dire de quelle façon ingénieuse et mal commode j'ai franchi la distance qui separe Bordeaux de Cbâtellerault, un peu en charrette, quelquefois en bateau, beaucoup à pied. Le principal, c'est que j'y suis arrivé. Autre désappointement! les parents que je comptais serrer sur mon coeur étaient morts, hormis un seul, qui, m'assura<-t-on, était bedeau de la paroisse de Royan.
» Me voici à Royan. Mon oncle le bedeau me produit dans la société; je donne des leçons de piano et de solfège à soixante centimes le cachet, je chante au lutrin et je m'habille comme un comique du Palais-Royal, étant le professeur attitré de deux pensionnats de demoiselles d'oU
les jolis garçons sont bannis rigoureusement. Mon oncle a une fille; j'épouse ma cousine, et je deviens père de deux enfants mâles. De l'aîné, je ferai un tailleur, du cadet un cordonnier. »
Orphée Godiveau remplit son verre de vin de Champagne, et le vida prestement.
— Ah! çà... lui demandai-je, vous ne vous souvenez donc plus de Paris?
— Si fait, parbleu ! je m'en souviens encore, de loin en loin... pour le maudire!
Nous nous quittâmes à deux heures du matin.
— Deux heures! s'écria-t-il, que dira ma femme? C'est la première fois que je me dérange !
On continue de frapper à la porte de TAcadémie française; elle persiste à s'ouvrir à deux battants pour les hommes politiques et à un seul battant, quand elle s'ouvre, pour les hommes de lettres.
En lisant le discours du dernier élu, nous nous sommes demandé s'il ne serait pas temps de briser les vieux clichés académiques et de divorcer avec les traditions surannées.
Que diriez-vous, par exemple, d'un récîpien-
178 A l'aventure
daire qui, d'une voix sonore, s'exprimerait en ces termes carrés:
f « Messieurs,
» Rien ne manque à ma gloire et je manquais à la vôtre. Ce qui m'étonne le plus, ce n'est pas de me trouver admis dans une si illustre compagnie^ mais bien que vous ayez tardé si longtemps à m'honorer de vos précieux suffrages. Il est à propos que la France soit informée de ce déni de justice : par trois fois je les ai sollicités, ces suffrages, sans que vous ayez daigné me les accorder ; et tandis que vous me repoussiez de votre sein, j'ai honte de le dire, vous faisiez accueil à des hommes dont la valeur ne saurait être comparée à la mienne.
9 Qu'est-il advenu de ces ajournements regrettables ? Succédant aujourd'hui à un littéra^ teur sans mérite, à un personnage assers mal lamé parmi les honnêtes gens, je me vois con-
A l'aventuré X75
traint par ma conscience de dire de pénibles
vêrltéi suf son compte.
» Ecrivain sans imagiûatiôh et SajfiS*tyIe,
homme tf une moralité douteuse, le sieur Michel- Joseph ChâfâftçoU naquit le. . . »
La première SdIà qu'on entetidrait un tel langage fttentir sous la eoupole dtf l'Institut) il' eist ^eertaiu qu'il se produirait un grand émoi dans le grave aréopage. Il se pourrait même qua l'huissier Pingard tombât éur le plancher privé de eonnaiésan^ê, et que les lions qui font une faction hydraulique â la pôrtedu temple, eussent besoin d'un émule de Batty pour calmer leur* fureur... Mais on ne tarderait pas à s'y façonner, et qui i^ait si noua ne venons pas de tracer^ en
riant» le parfait modtle du diséOUrê académique de l'avenir?
A l'époque plus ou moins éloignée où l'on s'exprimera avec cette niâle franchise, il y a lieu de penser que le palais ob siégeront les que* rante ne se mirera plus dans les eaux de la Seine ^
Paris ayant été définitivement révoqué de ses
i8o A l'aventure
fonctions de capitale, grâce aux efforts triomphailts des chevaliers de la décentralisation dont le zèle redouble d*ardeur.
Il semble vraiment, à entendre ces prédicants, qu'il suffise de destituer Paris au profit de Nancy, de Cahors ou de Rodez, pour que tout aussitôt Tâge d*or renaisse et refleurisse. A peine le gouvernement sera-t- il déporté au chef-lieu de la Meurthc, du Lot ou de TAveyron, les femmes, s'il faut les croire, exhiberont avec orgueil des robes faites d'une laine brune qu'elles auront filée elles-mêmes ; le seul jeu toléré dans les cercles sera le jeu de la drogue, qui grossit le nez du perdant, mais qui n'amincit pas sa bourse ; les orateurs d'opinions contraires se respecteront les uns les autres, si orageuses que soient les
discussions ; il sera impossible de dépenser plus de trois francs à son déjeuner et plus de cent sous à son dîner ; on ne tripotera plus sur les fonds publics; les cachemires de F Inde seront remplacés par de bons tartans bien chauds, et les seules femmes de vitriers auront le droit d'avoir
A l'aventure . i8i
des diamants... à cause de la profession de leurs hommes.
Paris n'existant plus, on conçoit queles Courriers de Paris n'auront pas de raison d'être. L'humanité sera donc délivrée de cette littérature que tous recherchent, que tous dévorent et contre laquelle néanmoins il est de bon goût de s'indigner. Qu'est-ce que la chronique? la monnaie en billon crasseux et vert-de-grisé de cette belle pièce d'or qui se nomme l'histoire, affecte-t-on de dire avec dédain. — D'accord, mes bons messieurs ; mais n'estimez- vous pas que la plupart des grands hommes de ce temps sont payés leur juste prix avec quelques menues pièces de notre monnaie courante?
Ah! vous demandez la disparition du dernier chroniqueur! Mais, insensés, qui donc vous fournira alors ces renseignements intimes dont vous raffolez ? Par qui saurez-vous que madame la marquise était en Chenille du Pérou ^ madame la comtesse en Ecrevisse bordelaise et madame la baronne en Poulet Marengo ?
i82 A l'aventure
Supposez un instant que la race des chroniqueurs soit anéantie, et veuillez nous dire comment vous seriez instruits d'une anecdote historique dont vous allez avoir la connaissance, et Ton ose dire la primeur.
La scène se passe dans un bal costumé dont il a été beaucoup parlé; une dame étrangère dont l'éducation classique laisse peut-être quelque chose à désirer est en Cleopâtre, et sur dix cavaliers qui passent auprès d'elle, neuf se croient obligés de lui adresser cette question stéréotypée :
— Cleopâtre, qu*a8-tu fait d'Antoine ?
— Qu'est-ce qu'ils ont donc tous à me parler de mon domestique? se dit la dame étrangère, dont le v^let de pied se nomme précisément comme le grand vaincu d'Actium;
En guise de réponse, elle se contenta d'abord de sourire ; et attendu que ses lèvres sont roses comme des cerises ; attendu que ses dents brillent comme des perles, on s'accorda à trouver sa réponse extrêmement spirituelle.
A l'aventure i83
Malheureusement, à la onzième question, la dame se laissa aller à dire :
— Vous désirez savoir ce que j'ai fait d'Antoine? Eh! mon Dieu ! c'est bien simple ; je l'ai laissé au vestiaire.
Le mot a circulé avec une rapidité électrique. Cette Cléopâtre est-elle parente de la fameuse dame aux Sept petites chaises dont le vicomte Charles de Launay nous raconta jadis la plaisante histoire? On incline à le supposer.
A ce même bal, deux amis se rencontrent ; on ne s'était pas aperçu depuis trois ans.
~ Qu'es-tu devenu? demande le premier manteau vénitien à son camarade. Es-tu trap^ piste ou chartreux ?
— Je reste huit mois de Tannée à la campagne et je fais de la culture sur une grande échelle, répond le deuxième manteau vénitien avec un accent foncièrement gascon.
— • Tu as donc des champs, toi, heureux
inortel ?
Et un petit domino nôil*, qui passe au même
184 A l'aventure
instant , jette ces mots d'une voix railleuse :
— Les seuls champs que monsieur puisse cultiver sont le champ des hypothèses et le champ des illusions.
- La vérité est que le prétendu cultivateur « sur une grande échelle », après avoir brillamment et bruyamment dévoré son patrimoine en peu d'années sur le turf parisien, s'est estimé fort heureux d'être nommé chef de gare dans une petite ville de deux mille âmes. Un congé et de vieilles relations lui avaient permis d'assister au bal costumé en question.
Ils sont d'ailleurs très-nombreux les anciens viveurs qui ont trouvé un refuge dans le service des chemins de fer, et il faut constater à leur louange qulls sont tous d'excellents serviteurs, infatigables au travail, et d'un dévoûment absolu.
— Ce sont nos zouaves ! nous dit l'administrateur d'une de nos principales lignes, un jour d'inauguration où à chaque instant, pour ainsi dire à chaque pas, nous apercevions se dresser devant nous des figures de connaissance.
A l'aventure i85
Admirez le hasard : ce graisseur fut notre condisciple; ce conducteur, nous le vîmes dans un cercle tailler une banque de baccarat, après avoir négligemment étalé devant lui vingt-cinq billets de mille francs ; ce garde-barrière, il nous souvient de l'avoir rencontré à Hombourg où il jouait le maximum... O spectacle lamentable ! Un poëtequi débuta par un volume de sonnets assez remarqués nous apparut une pioche à la main, courbé en deux^ cassant des cailloux entre deux rails, sur une partie de la voie non encore livrée à la circulation.
Soudain le bruit se répand que le bourgmestre de la ville de Bruxelles, l'honorable M. Anspach, vient de refuser une somme de 1 5,000 francs qui lui était allouée à titre de frais de représentation.
A peine la nouvelle est-elle parvenue à sa connaissance, Grinchu, journaliste vertueux, saute sur sa bonne plume de Tolède et nous gratifie d*un de ces articles « frémissants d'indignation » qui Tont placé si haut dans Testime des kiosques et dont la spécialité lui est dévolue.
A l'aventure 187
Vous n'êtes pas sans connaître la spécialité de Grinchu : c'est à force d'exalter la patrie des autres au détriment de sa propre patrie qu'il a conquis la popularité glorieuse qui fait escorte à son nom redouté.
Signale-t-on un accident quelconque sur une de nos lignes de chemins de fer, Grinchu s'écrie d'un ton amer et indigné :
« Ce n'est ni en Allemagne, ni en Belgique, ni en Angleterre (il pousse même l'aplomb jusqu'à dire ni aux Etats-Unis), qu'on aurait à déplorer un sinistre de cette nature. »
— Apprend-il que Lamirande vient de dire adieu à sa ville natale, laissant un déficit de huit cent mille francs dans les caves de la banque de Poitiers et dans la caisse confiée à son honneur, il déclare que jamais on n'enregistra forfait si exécrable chez les autres peuples des cinq parties de l'univers.
Le jour oti la Pommerais expia son crime sur la place de la Roquette, on eût dit, à l'entendre, que tous les médecins de la faculté de Paris,
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aussi bien que de celles de Montpellier et de Strasbourg, sont de lâches empoisonneurs, tandis que les docteurs des pays étrangers réalisent le type idéal de toutes les vertus civiles.
Un de ses abonnés lui écrit-il pour se plaindre de la malpropreté d'un fiacre et de la rapacité d'un cocher, vite une satire contre les voitures parisiennes et un dithyrambe en faveur des agréables droskys de Saint-Pétersbourg.
Il ne se gène pas pour insinuer que nos plus belles pages militaires pâlissent et s'effacent devant la journée de Sadowa.
Ecoutez-le : Les beeftecks de Paris ne valent pas le roastbeefde Londres; le sauterne ne vaut pas le vin du Rhin ; le vin de Champagne ne vaut pas le délicieux faro de Bruxelles,
Et nos chanteurs, nos romanciers, nos comédiens, nos confiseurs, nos conférenciers, nos tailleurs, nos jockeys, nos auteurs dramatiques, nos prédicateurs, nos pédicures et nos astronomes sont de simples pygmées, s'il les compare à ceux qu'il rencontre et qu'il admire à chaque
A l'aventure 189
pas, aussitôt qu'il a le bonheur de franchir la frontière française.
C'est son opinion que l'orchestre du Conservatoire n'est pas fait pour accorder les violons des plus modestes ménétriers d^ Allemagne.
Pour tout dire en un mot :
Je suis Français, mon pays après tout!
Telle est la devise de Grinchu.
Qui donc a oublié la péroraison du fameux article que lui inspira la résolution prise par le bourgmestre de Bruxelles?
« Un fonctionnaire qui renonce à quinze mille francs auxquels il a droit, s'écria-t-il, ce n'est pas à nous qu'un si beau spectacle serait donné ! Longtemps on a accusé les Belges de contrefaire les Français. Quand donc les Français s'aviseront-ils de contrefaire les Belges ?»
Ce fut son mot de la fin.
Tout beau, Grinchu; l'indignation vous a égaré dans cette circonstance comme dans plusieurs autres. Chez nous, les bourgmestres s'ap-
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pellent des maires ; et attendu qu'il n'est point alloué de frais de représentation à ces magistrats, vous conviendrez qu'il leur serait assez difficile de refuser des indemnités que personne ne songe à leur oSrir.
Supposez un instant qu'Artaxercès n'eût pas offert de présents à Hippocrate, comment Hippocrate s'y serait-il pris afin de s'immortaliser par son noble refus?
En aucun pays, les fonctionnaires, — je ne parle pas des hauts dignitaires de l'État, — ne sont aussi maigrement rétribués qu'en France, ce qui n*empêche pas notre homme de broder d'incessantes variations sur un de ses thèmes favoris, à savoir : que les traitements sont trop gros et que les employés sont trop gras.
Dieu et le Mont -de -Piété savent pourtant quelle peine ils avaient à joindre les deux bouts, avant que la sollicitude du gouvernement de l'Empereur Napoléon III se fût occupée d'améliorer le sort de tant d'honorables serviteurs mal payés.
Pense-t«on qu'un sous-préfet de troisième classe fût en état de venir efficacement en aide aux inondés et aux incendiés de son arrondissement, lorsqu'il émargeait deux cent cinquante francs par mois?
Nous ne saurions oublier les confidences douloureuses que nous fit jadis un jeune professeur attaché au collège communal d'un chef-lieu de département ; et malgré tant d'années écoulées nous avons encore devant les yeux l'habit marron, rapiécé aux coudes, et trop court des manches, qu'il portait en toute saison.
Quelle somme émargeait-il celui-là? Quatrevingts francs par mois, c'est-à-dire moins de trois francs par jour.
Et dire que le principal du collège l'accusait sourdement de se plonger dans l orgie et d'avoir des accointances galantes avec les diverses dugazons qui venaient nous chanter Topéra-comique quatre fois par an, dans le temps de la foire 1
Les magistrats n'étaient guère rétribués plus
largement. Supposez-vous, Grinchu, qu'il fût très-aisé à un pauvre juge de province d'élever ses fils et de doter ses filles, alors que son traitement annuel était de quinze cents francs, rognés encore par la retenue prélevée au profit de la caisse des pensions?
— Est-ce vrai? dit tout à coup une voix indignée.
— Quoi? s'écria-t-on en chœur.
— On prétend que des femmes du vrai monde assistaient au débats de Thorrible procès qui vient de se dérouler devant la cour d'assises de la Seine.
— Très-exact, répondit un sténographe; et fort jeunes, ma foi, et fort jolies, vous pouvez me croire. Cest même de ces sortes de procès que les dames se montrent particulièrement friandes. L'acte d'accusation , l'interrogatoire
de Taccusé, les dépositions des témoins fourmillent de détails scabreux et poignants qui sont à la curiosité de l'auditoire féminin ce que le poivre rouge est aux palais blasés et aux estomacs engourdis des soupeurs dé profession. *
Un cousin germain de M. Joseph Prud' homme prit la parole. '
— Pour moi, dit-il du fond de sa cravate, j'estime que les personnes du sexe sont complètement déplacées dans le temple de Thémis, et je me refuse à penser que celles qui s'affichent ainsi puissent être sensibles et bonnes.
En entendant ces mots, le philosophe Laurent-Jan fit un haut-le-corps.
— Hé, Monsieur, s'écria-t-il, la sensibilité et la bonté, choses fort différentes, sont loin de s'accorder toujours , comme vous semblez le croire. Un abîme les sépare. La bonté donne et prouve, tandis que la sensibilité reçoit et éprouve.
— Ceci est un peu bien subtil, hasarda quelqu'un.
A l'aventure ' 195
— Nullement subtil; qu'est-ce que la bonté?
un dévoûment pour les autres. Qu'est-ce que la sensibilité? une volupté pour soi.
— Ah! Monsieur; une volupté I dit avec ironie le cousin germain de notre immortel Joseph.
— Disons que c'est une volupté douloureuse, si ça vous fait plaisir, reprit le philosophe Laurent-Jan, mais n'espérez pas m'arracher d'autre concession ; c'est la seule que je sois disposé à vous faire." Toujours est-il que la bonté fuit les spectacles attristants quand elle est convaincue de son impuissance à consoler les douleurs de ceux qui souffrent. La sensibilité, au contraire, recherche avidement ces spectacles, — témoin les femmes soi-disant sensibles dont la présence à la cour d'assises vous est signalée. Quelle est la cause de cet empressement ? On ne court pas ainsi après une souffrance. En bon syllogisme, il faut donc qu'il y ait là une certitude ou tout au moins l'espoir d'un plaisir.
•— Le fait est, reprit le sténographe, que ce genre de' distraction est à cent mille kilomètres
igô A l'aventure
de ressembler à la bonté, cette première des vertus.
— Ainsi pour tout, poursuivit notre philosophe s'échauffant de plus en plus. Cherchez parmi les femmes sensibles de votre entourage, et vous reconnaîtrez qu'elles aiment généralement à se trouver mal. Eh bien! étudiez-les un peu, et vous verrez que celles qui font profession de se trouver mal se trouvent rarement là où elle pourraient faire le bien.
— Mais, Monsieur, interrompit la voix qui sortait des profondeurs d'une cravate, est-ce que vous ne m'accorderez pas qu'il y a des exceptions? Que diable ! je me suis laissé dire que ce sont les exceptions qui confirment les règles.
— Qu'on ait vu, par hasard, de rares personnes être à la fois bonnes et sensibles, je ne dis pas non, reprit l'orateur. Parbleu I il y a des lièvres qui battent du tambour, des parvenus qui ne s'en font pas accroire, et même on assure qu'on peut rencontrer des Auvergnats prodigues ! Mais — phénomènes à part — il est per-
mis d'affirmer que cette compassion d'apparat et que cette aptitude de sympathies stériles, faussement qualifiées de sensibilité^ ne sont, en somme, qu'une pitié d'ostentation qu'on exerce toujours à son avantage. On pleure sur ceci, on se lamente sur cela, et s' attirant ainsi une part d'intérêt aux dépens de chaque souffrance, on se fait peu à peu, — et sans cœur délier, — une fort jolie réputation de tendresse.
— Selon vous, la sensibilité ne serait donc que l'égoïsme romanesque?
— Précisément; autrement dit de l'égoïsme bleu, le plus dangereux d'ailleurs, de même que le choléra bleu est le plus terrible de tous.
En ce moment on servit des sorbets^ et chacun de nous s'isolant dans la dégustation de cette neige savoureuse, il ne fut plus dit un seul mot qui soit digne d'être transmis à la postérité la plus reculée.
On ne voudrait pas dire de mal de son prochain — et encore moins de sa prochaine —
mais n'y a-t-il pas lieu de craindre que la philippique du philosophe Laureiit-Jan ne s'adresse en plein aux dames qui font annoncer par la voie des journaux que leurs salons sont transformés en ateliers de charpie?
Comment arrive-t-on à fabriquer de la charpie pendant toute une soirée, sans songer en même temps à Tusage qui en sera fait , aux tristes services qu'elle est appelée à rendre? Si ces aristocratiques travailleuses étaient sensibles réellement, est-ce que le vieux linge ne leur tomberait pas des mains rien qu*à la pensée des poitrines trouées, des bras amputés^ des cuisses désarticulées, des effroyables plaies béantes et gangrenées, qui sont la fatale conséquence de la guerre et l'ornement obligatoire des champs de bataille ? Mais il faut de la charpie, direz- vous ; d'accord, et l'on trouve tout naturel que vous vidiez vos armoires ; on vous blâme seulement de la confectionner de vos propres maîns, et surtout d'en instruire vos concitoyens, par la voie des gazettes.
D'où vient que les recettes encaissées par les directeurs du Cirque et de THippodrome ne sont jamais plus considérables que le lendemain des jours attristés par des accidents ? C'est que, ces jours-là, tout ce que Paris renferme de femmes sensibles se presse à Tenvi sur les gradins des vastes amphithéâtres.
— Comment autorise-t-on des spectacles si dangereux ? dit-on d'une voix candide ; et pour rien au monde on ne manquerait la représentation.
Les Madrilènes se piquent de n'être pas moins sensibles que les Parisiennes, en quoi elles ont raison. Assistez à une course de taureaux, et vous constaterez la façon vraiment curieuse dont ces adorables personnes comprennent la sensibilité et comme elles la pratiquent.
Je vois encore une . mignonne fillette de douze ans, ma voisine sur les gradins du cirque de Vittorîa , par une journée éclatante du mois d'août 1864. — Comme un pauvre diable de taureau d'humeur pacifique manifestait le désir
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bien naturel de se soustraire, par une fuite prudente, à répée du Gordito, ma petite voisine, se levant toute droite et brandissant son éventail d'un geste menaçant :
— Fuego! Fuego! cria-elle, et ses narines palpitaient, «t ses yeux lançaient des flammes.
— Fuego! Fw^g^o/ crièrent les autres, électrisés par l'exemple.
Ce fut comme une traînée de poudre.
— Fuego! fuego! hurlèrent dix mille voix.
Et conformément au vœu unanime de la
foule, des pièces d'artifice enfoncées dans Tépiderme du taureau prirent feu et crépitèrent.
Aveuglée par les étincelles, affolée de terreur et de douleur, la bête se tourna alors contre ses bourreaux, les chargea avec furie, en foula quelques-uns aux pieds, éventra deux ou trois chevaux et finalement reçut dans la nuque le plus beau coup d'épée qu'ait jamais donné le Gordito triomphant. — Ma petite voisine arracha alors la rose pourpre fichée dans ses cheveux noirs et essaya de la lancer dans Tarène.
Mais revenons à nos Parisiennes sensibles :
celles qui ne font pas de charpie n'ont pas de plus grand plaisir en ce moment que de piquer des épingles multicolores sur des cartes de géographie. On. se tranporte ainsi par la pensée sur le théâtre de la guerre, un théâtre qui ferait bien de suivre le sage exemple de l'Odéon, des Italiens, des BoufTeSydu théâtre Lyrique, et qui rendrait service à bon nombre de personnes en fermant se.s portes pendant les mois d^été.
Tout au contraire, c'est la saison de la canicule que le théâtre de la guerre choisit pour ses représentations sanglantes. Le régisseur a donné le signal; on a frappé les trois coups — qui sont, hélas! des coups de canon — et leur retentissement ébranle TÈurope.
Quels sont les premiers actes des armées marchant les unes contre les autres? On brise les rails des chemins de fer; on coupe les fils télégraphiques; on saccage les presses typographiques.
O Paix I ton nom est Civilisation.
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O Guerre ! ton nom est Barbarie.
Et tandis que des milliers d'Italiens, de Prussiens et d'Autrichiens tombent pour ne plus se relever, chaque matin, à Madrid, ' des soldats espagnols sont fusillés par centaines.
Autrefois, pour donner Tîdée d'une grande mortalité, on disait :
« Les hommes meurent comme les ^mouches, v
Il faudra désormais chercher une nouvelle métaphore et créer une autre formule*
Il est évident qu'il est mort depuis une semaine beaucoup plus d'hommes que de mouches*
Depuis que j'habite Paris, et ce n*est pas d'hier, j'ai vu s'ouvrir un nombre considérable de magasins de nouveautés. Quelques-uns ont conduit leurs fondateurs à la fortune ; le plus grand nombre a précipité les propriétaires vers la faillite : c'est le destin. Les uns et les autres, cela va sans dire, pendant le mois qui précède leur ouverture, accaparent la quatrième page des ^ grands journaux, collent des affiches sur tous les murs, soufflent à pleins poumons dans les saxophones de l'annonce et de la réclame, ce qui est leur droit incontestable et absolu.
Mais j£lmais il n'était venu à la pensée d*un
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marchand de nouveautés de faire bénir son magasin par le clergé de sa paroisse, en aucun temps, en aucune saison, pas plus en automne ou en hiver qu'au printemps.
Il n'est pas nécessaire d'avoir assisté à cette pieuse cérémonie, pour se figurer à quel point elle a dû être attendrissante. On imagine que le propriétaire du magasin en question et sa charmante femme avaient communié le matin, ainsi que les chefs de rayon et tous les employés.
Midi sonne : le clergé sort processionnelle* ment de l'église et se dirige vers le magasin qui a éprouvé le besoin de faire bénir ses dentelles, ses châles, ses coupons de soie et de velours, ses mouchoirs de poche, ses ombrelles, ses suivezmoi^ jeune homme^ et ses crinolines'.
Tout le personnel de la maison est agenouillé tête nue sur le trottoir.
D'un geste paternel, le bon curé les invite à se relever, et on le suit dans la pièce principale des magasins ; là, avec son goupillon, il asperge les quatre points cardinaux.
A l'aventure 205
Après quoi, d'une voix tendre mais ferme, le vénérable ecclésiastique a dû s'exprimer ainsi :
« Mes enfants, la bénédiction que vous avez souhaitée et que je n'ai pas cru devoir vous refuser, vous impose de sérieuses obligations auxquelles il me piaît de penser que vous ne faillirez
pas.
» Sur les marchandises de toute nature que vous vendrez, contentez-vous de prélever un bénéfice honnête et modéré.
D Avant de faire crédit à vos clientes, prenez des informations sûres et sachez quelle est la situation pécuniaire de leurs maris.
» Ne laissez pas la femme d'un modeste em* ployé à deux mille six cents francs par an, s'endetter chez vous de cent louis.
» Il faut toujours finir par payer et, dix-neuf fois sur vingt, c'est le diable qui acquitte la facture.
» Abstenez-vous soigneusement de ces étalages remplis de séductions, où les chefs-d'œuvre de de fabrication lyonnaise sont exposés avec un
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art infernal et qui produisent sur le sexe faible des effets analogues à ceux que produisent les miroirs sur les alouettes folles.
» Lorsqu'une dame viendra faire quelque acquisition, obtenez de vos employés qu'ils ne lui disent pas, avec leur plus doux sourire, après l'avoir servie : « Et avec cela, Madame?... »
» N'abusez pas de la simplicité des personnes de la province pour écouler vos marchandises fanées et démodées, sous prétexte que madame de X.M et madame dé Zk. ont fait emplette des pareilles une heure auparavant.
1» En agissant ainsi, mes enfants^ en vous conformant à ces sages principes, vous vous rendrez dignes des bénédictions célesteil que j^appelle sur votre commerce et sur vous; »
Le digne curé a-t*il prêché dans k désert?
a-t-il parlé â des îJdurds? C'est ce que l*avenir prouvera aux clients du magaâin bénit.
Nous recevons un télégramme ainsi conçu :
« Le frère Philippe s'est éteint, au couvent de... dans la nuit de samedi dernier. »
L'envoi de ce télégramme nous permet de raconter, sans inconvénient pour personne, une histoire que des convenances sociales, aisées à comprendre, nous ont forcé à tenir secrète jusqu'à ce jour.
Vers la fin de Tannée i863, un homme du meilleur monde, dans une situation de fortune excellente, marié à une jeune femme citée pour son élégance et sa beauté, fut trouvé mort dans
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un fourré de la forêt de Saint-Germain, la poitrine trouée par une balle.
Un pistolet déchargé, qu'il tenait encore à la main, exclut toute idée d'assassinat, et le bruit se répandit que M. X... s'était suicidé...
Mais pourquoi'ce suicide? A quel motif fallait-il l'attribuer? On chercha durant quarantehuit heures quelle pouvait en être la cause et, attendu qu'on ne trouva rien, on ne tarda point à songer à autre chose.
Quand on lui rapporta le corps sanglant de son mari, n!adame X... perdit connaissance, et le soir même elle prit le lit, en proie à un délire qui, peu après, se changea en une fièvre cérébrale des plus pernicieuses. Huit jours écoulés, ceux des amis de M. X... qui l'avaient escorté au Père-Lachaise furent convoqués de nouveau et accomplirent un deuxième pèlerinage au cimetière.
Quelques intimes raconter ent que madame X. .. s'était, à diverses reprises, accusée d'avoir causé la mort de son mari; mais attendu, si jolie et si
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élégante qu'elle fût, qu'on n'avait jamais incriminé ni même soupçonné sa conduite, on fut unanime à penser que la fièvre seule, et non l'agitation d'une conscience troublée, * lui avait dicté des paroles dénuées de sens et de raison.
Quoi qu'il en soit, la mort si prompte de la femme remit sur le tapis le trépas tragique du mari. On se livra à une nouvelle enquête; mais aucune lumière ne s'étant faite dans les ténèbres de cette mystérieuse aventure, comme la première fois on conclut à un suicide et définitivement on n'en parla plus.
Or, voici ce qui s'était passé au théâtre Italien, le mardi 23 novembre i863, deux jours avant que le cadavre de M. X... eût été trouvé dans un fourré de la forêt de Saint-Germain.
Adelina Patti chantait ce soir-là un rôle où
elle excelle, un rôle oti elle met autant de cœur,
de sensibilité, de passion, qu'elle sait montrer de
grâce, de finesse et de gaminerie dans Don Pas-
quale tt dans It Barbier. Elle chantait la Tra-
viata^ ce chef-d'œuvre de Verdi, que les Pari-
210 A l'aventure
siens ont été longs à comprendre, ceci soit dit à leur grande confusion.
La salle était pleine du haut en bas ; aucune place n'était restée vide. Un homme d'un âge mûr, accompagnant une jeune femme éclatante de beauté, arriva au milieu du premier acte et s'installa aux fauteuils d'orchestre. Le fauteuil contigu à celui oti s'assit la jeune femme était occupé par un beau garçon de vingt-cinq ans> jusque là absorbé par le spectacle de la scène, mais dont toute l'attention, à partir de cet instant, se concentra sur la voisine |que le hasard daignait lui envoyer.
Qiielle était cette voisine? A quelle condition aociale appartenait-elle?
En dépit de sa toilette un peu extravagante et de ses airs un peu évaporés, un Parisien ne s'y serait pas trompé. Alors même qu'elle fait partie du bataillon des cocorfe/fe^, une femme du monde se trahit toujours par un coin, par un détail, ne fût-ce même que par un parfum.
Malheureusement, le beau garçon, son voisin,
n'habitait Paris que depuis un mois. Il arrivait tout droit de sa province, et il était encore dans cette phase d'inexpérience où l'on confond aisément les perles fausses avec les perles fines, le strass avec le diamant et Taluminium avec Tor pur.
Dans Tentr'acte, lorsqu'il entendit sa voisine dire à son compagnon, tout en passant Tinspecr tioh des loges et des baignoires :
— Âhl voici Giulia Barucci! Regardez donc comme elle est bien coiffée!
— Cora Pearl n'est pas en beauté, ce soir.
— Qui est-ce qui se cache donc derrière les épaules d'Anna Deslions?
•— Adèle Courtois est toujours charmante.
Vous devriez bien savoir le nom de sa couturière.
— Cette petite Léonide Leblanc a des émeraudes d'une grosseur insolente!
— Lorgnez donc de ce côté... N'est-ce pas votre ami Conrad qui entre dans la loge d'Athalie Manvoy ?
Lorsqu'il entendit cette énumération, disonsnous, notre provincial se dit tout bas :
212 A l'aventure
— Pour connaître si bien les reines du demimonde, il faut soi-même en faire partie. Le langage de cette petite dame me confirme dans la persuasion oti j'étais, eu égard à Téclat de son plumage et à ses façons évaporées. L'homme qui l'accompagne est assurément son protecteur.
Sans être un Adonis et un jouvenceau, ;e suis beaucoup plus jeune et beaucoup mieux tourné que lui; sans connaître le chiffre de sa fortune, il y a lieu de penser qu'il n'est pas plus riche que moi, et je suis certain qu'il est moins généreux que je le serais à sa place. Tout bien considéré, ce serait se comporter comme un nigaud que de ne point saisir aux cheveux une occasion si jolie.
Ce monologue vous prouve que nous avons affaire à un provincial tout frais émoulu de son département.
Pour peu, en effet, qu'on soit Parisien de naissance, ou façonné Parisien par un ééjour de quelques années, on sait à n'en point douter que c'est le propre des femmes du monde de s'occuper incessamment des reines du demi-monde. Au
A l'aventure 2i3
spectacle, au concert, au Bois, à Bade comme à Trouville, elles n'ont d'autre souci que de les dévisager du chignon aux bottines. Où s'habillent-elles? oh se chaussent-elles? qui les gante? qui les coiffe?
De là une réelle parité dans la toilette, dans la tenue, souvent même dans le langage des unes et des autres. De là des erreurs inévitables, des quiproquos forcés, une assimilation peu flatteuse entre celles-ci et celles-là.
De là enfin toutes les catastrophes qui vont se précipiter coup sur coup, comme dans les tragédies des poëtes grecs.
Dans un entr'acte de la Traviata^ notre provincial sortit; il retira* son paletot des griffes de l'ouvreuse, prit un petit carnet dans la poche de côté de son paletot, en exhiba une carte de visite, ajouta au crayon, au bas de ladite carte, le nom de l'hôtel où il était descendu et regagna sa stalle, très-résolu à la faire agréer par son adorable voisine.
Et en effet, tandis qu'Adelina Patti mourait
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aussi bien que celles dont les trépas dramatiques sont le plus célèbres, tandis que la salle éclatait en bravos frénétiques : — O puissance du génie! le sévère critique Grinchu, lui-même , vous fût apparu sous la forme d'un claqueur en délire! — notre provincial, après avoir inutilement cherché la main de sa voisine, se décida à glisser sa carte et à la nouer dans un délicieux petit mouchoir tout parfumé et tout trempé de larmes que la belle avait laissé tomber à ses pieds.
— Votre mouchoir, Madame.
*^ Merci, Monsieur.
Ce et merci, Monsieur, » fut accompagné d'un regard banal et d'un non moins banal sourire qui transportèrent le brave garçon dans les régions étojlées. De la nuit il ne ferma Toeil ; au momçjit oîi il commençait à s'endormir, on sonna violemment à sa porte.
— Si c'était elle! se dit-il, sans réfléchir qu'il faisait à peine jour et qu'il faut être balayeuse, laitière ou porteuse de pain pour trotter de si bon matin par les rues.
Son illusion fut d'ailleurs de courte durée. Un homme se tenait immobile au pied de son lit.
Malgré la demi-obsciirité qui régnait dans la chambre, le provincial reconnut dans ce visiteur matinal le voisin de sa voisine du Théâtre- Italien.
— Voilà Bartholo qui vient chercher querelle à Lindor, pensa le jeune homme, qui n'était pas sans quelque littérature. Bast! après tout, Rosine vaut bien un coup d'épée !
— Veuillez passer dans le salon, Monsieur, ajouta-t-il avec courtoisie, i.e suis à vous dans un instant;
L'explication fut chaude, mais elle ne ressembla en aucune façon à celle que le provincial pensait avoir.
Lorsqu'il apprit qu'il avait affaire à un mari^ un vrai, il se confondit en excuses, qui furent rejetées avec hauteur.
— Nous nous battront, Monsieur, je l'exigé impérieusement.
2i6 A l'aventure
— Soity Monsieur, dit le provincial, peu disposé à renouveler ses excuses.
— Vous reconnaissez, je pense, que je suis rinsulté?
— Parfaitement.
— Vous admettez que j'ai le choix des armes.
— Je l'admets.
— Je choisis le pistolet.
— Va pour le pistolet.
— Nous nous battrons à trois pas, avec une seule arme chargée.
— Mais, dans ces conditions insolites, nous ne trouverons pas de témoins.
— Nous nous en passerons.
Et Ton se battit dans ces conditions sauvages. Le mari tira le premier, la capsule s*enflamma, mais il n*y eut pas de détonation : Tarme non chargée lui étant échue.
-— A vous, Monsieur! dit-il à son adversaire.
S'apercevant que celui-ci se disposait à tirer en Tair, il lui saisit le bras et s*écria :
— Tirez... mais tirez donc, Monsieur?
A l'aventure 217
— Non, Monsieur, dit le provincial.
— Je saurai bien vous y contraindre, moi, s'écria le mari, dont les lèvres écumaient de rage.
Parlant ainsi, il cracha au visage de son adversaire.
Un coup de feu retentit, et M. X... tomba, la poitrine traversée par une balle.
Je connaissais le héros de cette tragédie; je reçus ses confidences et l'accompagnai jusqu'à Lyon lorsqu'il partit pour le couvent oîi il est mort.
Dans la préface de son discours sur « rorigiile et les fondements de Tinégalité parmi les hommes> » Jean-Jacques Rousseau parle d'une certaine statue de Glaucus que le temps, la mer et les orages avaient défigurée à ce point qu'elle ressemblait moins à un Dieu qu'à une bête féroce.
Paris est peuplé de statues défigurées.
A vrai dire, elles ne sont point en marbré comme celle de Glaucus, mais en chair et en os, comme vous et moi, et vous les coudoyez à chaque pas. L'existence qu'on mène à Paris^
Tair qu'on y respire, les passions, les luttes, les ambitions acharnées qui absorbent et dévorent la vie parisienne ont produit sur les statues dont je parle des ravages pareils à ceux que la mer, les orages et le temps exercèrent^ au dire de Rousseau, sur la statue de Glaucus. Leufs au*teurs eux-mêmes hésiteraient à les reconnaître <
Voyez cette jeune femme qu'un attelage de vingt mille francs traîne au bois de Boulogne dans une calèche élégamment capitonnée; qui donc reconnaîtrait en elle la pauvre fille qui, durant les treize premiers printemps de sa vie, s'est nourrie de pommes crues ?
A quinze ans, elle fit son entrée dans le monde, -— dans le monde de la Gloserie des Lilas, et Ton observa^ cette annéei qu'un grand nombre d'étudiants en droit et en médecine échouèrent à leur premier exametl. A dix-huit ans, elle sigoa un engagement de quarante francs par mois avec le directéùl' d'un petit théâtre et dépensa trente^trois mille cinq cent soixante* quatre fraticâ dans ëed douze mois; en y compre-
nant la pension de six cents francs qu^elle paya fort irrégulièrement à madame sa mère, et les quelques louis qu'elle se laissa voler par son jeune frère.
Le budget actuel de cette princesse égale, s'il ne les dépasse, les traitements combinés d'un maréchal de France, de deux sénateurs, de huit députés et de vingt juges de paix. Beaucoup se sont ruinés pour elle : quelques-uns se sont tués; cinq ou six se sont déshonorés. Le corps des huissiers la tient en haute estime, et Tan dernier encore les gardes du commerce reconnaissants ne prononçaient pas son nom sans soulever leurs chapeaux graisseux.
Quand elle était petite, si, par miracle, elle avait deux sous dans sa poche, il advint fréquemment qu'elle partagea sa fortune avec un pauvre. A présent, elle ne donne jamais ; elle dit que de faire Taumône, c'est comme d'apercevoir une araignée le matin, de casser une glace ou de renverser une salière. Ça porte la guigne.
J'ai connu Beaudrier à une époque sinistre ou
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il lui arriva maintes fois de ne point dîner aussi souvent qu'à son tour. En ce temps-là, il marchait dans les bottes de ses amis, se mouchait dans leurs mouchoirs et se coiffait avec leurs vieux chapeaux. Il était doux et insinuant, obséquieux, rampant et humble.
Annonçait-on devant lui qu'on allait raconter une douloureuse histoire, tout aussitôt il fondait en larmes et éclatait en sanglots. Prévenait-on rauditoire qu'il s'agissait d'une anecdote plaisante, avant même qu'on eût ouvert la bouche, il se pâmait de rire et se tordait sur sa chaise. Mais où il triomphait, c'est quand un de ses nombreux amis était enrhumé du cerveau. Le « Dieu vous bénisse I » de Beaudrier précédait toujours l'étcrnûment.
— Beaudrier, lui disait-on, je suis cité aujourd'hui chez le juge de paix. Je me connais: je n'irai pas, et je serai Condamné par défaut.
— Beaudrier, je dois monter la garde aprèsdemain, et cette corvée me contrarie infiniment.
— Beaudrier, tu vois bien ce paquet, il pèse
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vingt-cinq kilogrammes. J'ai promis de le faire parvenir avant ce soir à l'autre bout de Pans, et n'ai personne sous la main.
-^ Beaudrier, ma petite fille fait ses dents, mon petit garçon a la coqueluche, et il y a deux nuits que je n'ai fermé Fœil. Tu ne saurais pas l'adresse d'une bonne garde-malade ?
Beaudrier comprenait à demi-mot. C'est lui qui berçait le petit garçon et endormait la petite fille; lui qui chargeait le fardeau sur ses épaules; lui qui montait la garde et comparaissait à la justice de paix.
Un héritage inespéré a enrichi Beaudrier, Il ne salue plus personne ; il a rompu avec ceux dont il mangeait la soupe avec tant d'appétit. Un de ses plus vieux camarades ayant, un soir, craché en sa présence, il l'a traité d'insolent faquin et l'a mis à la porte. Selon lui, quand un homme passe sans transition d'une position misérable à une position fortunée, si cet homme est un homme fort^ il doit changer immédiatement D'avis,
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D'amis,
D'habits.
Beaudrier a trouvé des sous*Beaudrier qui rient de ses bons mots, pleurent à ses récits tra< giques, montent la garde à sa place et font ses courses pressées.
Af. le baron et madame la baronne de Créneauvieux resteront ches[ eux le jeudi soir, 7 du courant, et les jeudis suivants.
On fera de la musique.
J'ai
Tu as
lia
Nous avons
Vous avez
Ils ont
reçu cette circulaire.
Et comment ne Taurait-on pas reçue? les imprimeurs lithographes du passage du Caire l'ont tirée à un nombre d'exemplaires incalculable, et les porteurs de la maison Bidault l'ont distri-
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buée pendant huit ans, chaque hiver, avec une persistance héroïque. Le baron et la baronne de Créneau vieux ont remué terre et ciel pour se constituer un salon, et ils y étaient parvenus, tant il est vraj de dire que le succès est aux persévérants.
On alluma son feu avec la première circulaire Créneauvieux ; on alluma son cigare avec la deuxième ; on froissa la troisième avec rage ; la quatrième fit croire à une scie, A la cinquième, on endossa un habit noir, et l'on se rendit à l'adresse indiquée, curieux de savoir le mot de l'énigme, résolu à saisir le taureau par les cornes.
Et l'on se trouva face à face avec le baron.
Impossible de se fâcher. Le baron s'estima si heureux de votre visite ; il se tint pour si fier et si honoré de vous compter parmi ses hôtes et de vous posséder a dans ses lares, » qu'on eût été mal venu de lui payer ses politesses en monnaie impertinente. Après quoi, il vous présenta à la baronne, et madame de Créneauvieux de renché-
rir sur les exclamations de son époux, a Monsieur! ah! Monsieur! s'écria-t-elle en mettant les mains sur son cœur, cette soirée, croyez-le, marquera dans notre existence ! » Lorsqu'on se retira étourdi, ahuri, gauchement empêtré dans toutes ses phrases sucrées^ comme un oiseau dans de la glu, ce fut pour retomber sous la coupe du baron.
— Avant de nous quitter, vous dit-il, jetez donc un coup d'œil dans le petit salon jaune ; vous y verrez la collection glorieuse de mes nobles aïeux.
Alors il vous fallut admirer des Créneauvieux ficelés dans leurs armures comme des saucissons d'Arles dans des feuilles de papier argenté; des Créneauvieux couverts d'hermine, des Créneauvieux revêtus de la poupre romaine, des Créneauvieux chamarrés d'ordres et Tépée au côté.
— Hein ? qu'en dites-vous? reprit le baron ; voilà, j'espère, ce qu'on peut appeler des ancêtres de * la première catégorie et de la première croisade!
Eh bien ! le cardinal Créneauvieux a été acheté
à l'hôtel des commissaires-priseurs; le président Créneauvieux descend en droite ligne d'un ma* gasin de bric-à-brac du quai Voltaire ; les autres Créneauvieux ont des origines non moins pures. Depuis que la loi sur les titres a été promulguée, le baron est rçdevenu Flaccadard, comme feu son brave homme de père. — M. et madame Isidore Flaccadard restent toujours chez eux le jeudi soir ; mais ils y restent seuls. On ne fait plus de musique. Les chants ont cessé.
Signalons une différence notable entre les statues parisiennes et celle de Glaucus qui, avant de ressembler à une bête féroce, avait ressemblé à un dieu. Les nôtres n'ont jamais eu rien de divin dans leur apparence, et déjà, pour la plupart, elles ont quelque chose de féroce, sinon dans la figure, tout au moins dans le cœur.
On a parlé do la fondation d*un club exclusif vement féminin ; mais on parait avoir abandonné ce projet d'une exécution malaisée.
En revanche» on est en mesure d'annoncer l'ouverture prochaine d'un club dont l'utilité n'a pas besoin d'être démontrée. Il s'agit du « club des gens nerveux ».
Jusqu'à ce jour, les gens nerveux étaient disséminés dans tous les cercles déjà existants, où ils ne sont tolérés qu'à la condition expresse de mettre une sourdine à leurs nerfs et de se tenir tranc^uiUes. L^es règlements çf les usages et^
vigueur dans les établissements de ce genre défendant aux sociétaires de se livrer à des discussions irritantes, de casser les meubles, de rosser les domestiques, de briser les queues de billard, de jeter les cartes au nez des adversaires et des partenaires, on conçoit que la vie des clubs ne soit pas tolérable pour les gens nerveux. A peine reçus, ils sont, pour la plupart, forcés de donner leur démission, toujours acceptée.
Ceux qui parviennent à se maîtriser rattrapent le temps et les nerfs perdus aussitôt qu'ils réintègrent le domicile conjugal ; de là, tant de mauvais ménages signalés dans les vingt arrondissements, tant de séparations de corps prononcées par le tribunal de la Seine.
Le club des gens nerveux fonctionnera donc comme une soupape de sûreté, et il est facile d'entrevoir les heureuses conséquences dues à une institution de cette nature. Oîi sera la néces« site de se quereller avec sa femme, de tirer les oreilles de ses enfants, de donner des coups de pied à son groom, d'injurier les garçons de res-
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taurant, de se prendre de bec avec ses amis, à propos de ceci, à propos de cela,' le plus souvent même à propos de rien du tout, quand on sortira d*un club où l'on aura eu le droit de se livrer à son aise, et pendant des heures, aux plus grande excentricités, aux plus violentes colères! Un homme saigné à blanc hier au soir ne s'avisera pas ce matin de succomber à une attaque d'apoplexie. Eh bien! le club des gens nerveux sera pour les gens nerveux une saignée permanente.
Le règlement qu'on est en train d'élaborer autorise les membres du cercle à battre les gens de service, à lacérer les journaux d'une opinion contraire à celle du lecteur, à mettre les chaises dans la cheminée en guise de bûches, à allumer le feu avec les Revues^ à essuyer ses bottes avec les rideaux, à rayer les glaces et à écrire des réflexions misanthropiques sur les tapisseries. Selon le degré d'agacement de son système nerveux, chaque membre pourra trafter ses co-sociétaires d'idiots, de crétins, de goitreux et de gâteux.
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sans que ceux-ci puissent s'en offenser ni lui demander raison.
Un cabinet hermétiquement clos, dans lequel brûleront nuit et jour des réchauds remplis de charbon, sera à la disposition des membres dé^ goûtés de la vie. Les personnes qui préféreront se pendre trouveront chez le gérant du cercle un assortiment de pitons dorés et de cordelettes de soie d*une solidité garantie. L'administration ne fournira pas d'armes à feu, désireuse de ne point troubler le repos général par des détonation désagréables.
Une distraction piquante consiste à aller dîner d la table d*hôte du Grand-Hôtel. Impossible d'imaginer un spectacle plus animé, plus varié, plus pittoresque.
Pour se donner ce luxe et ce plaisir, il suffit d'avoir huit francs dans sa poche et d'arriver un peu avant six heures. La scène — ou la cène — se passe dans une rotonde qui a dû être copiée sur quelque palais féerique. Là sont dressées cinq tables de soixante couverts, et le service a été organisé de telle sorte que les trois cents convives dînent aussi paisiblement, et aussi
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commodément, que s'ils n'étaient qu une douzaine.
Adroite on parle russe, anglaisa gauche, italien en face, allemand et espagnol un peu plus loin. La minorité parle français ; et, à ce sujet, écoutez une petite comédie.
Elle fut jouée à notre bénéfice par quatre personnages : un jeune mari et une jeune femme, une assez vieille femme et un assez vieux mari.
Le jeune couple parle français; le couple mûr s'exprime en anglais.
La dame qui parle français a de magnifiques cheveux blonds ; la dame qui cause en anglais possède un nez démesuré.
l^elle est la mise en scène; passons à l'action.
L'Anglais à sa femme : Oh ! les beaux cheveux ! Voyez-donc, ma chère !
L Anglaise aigrement : Très-beaux, en effet ; mais sont-ils tous à elle?
Le jeune couple ne sourcille pas, continue sa causerie à voix basse, et le gentleman, un instant déconcerté^ se rassérène peu à peu en songeant
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que l'impertinence de sa sèche moitié n*est pas parvenue à son adresse.
Mais, au moment où, le dîner fini, les convives vont se lever de table, le jeune mari dit à sa femme, et dans l'anglais le plus pur, tout en désignant du doigt le cartilage monstrueux de sa voisine :
— Oh ! le beau nez ! Voyez donc, ma chère!
— Très-beau en effet, réplique la dame ; mais est-il tout à elle?
Rien ne saurait peindre Tébahissement du gentleman et la fureur de milady. Ils restèrent immobiles, cloués sur leurs chaises, tandis que les jeunes mariés disparaissaient en riant d*un rire éclatant, comme deux écoliers en vacances.
On compterait plus aisément les grains de sable amoncelés sur le plage de Deauville, de* vant les élégantes habitations qui bordent la terrasse, qu'on ne parviendrait à connaître le chiffre exact des petits personnages qui , après Tapparition de la lettre impériale insérée au Moniteur du 19 janvier 1867, cherchèrent à se persuader et, à persuader aux autres qu'ils furent en passe de devenir de grands personnages.
Tels que vous les voyez aujourd'hui, déconfits et penauds, ils ont tous failli devenir ministres, sénateurs, conseillers d'Etat ou tout au moins
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préfets de première classe. Leurs noms ont figuré sur les listes dressées en haut lieu. Ils étaient les hommes obligés d'une situation qu'ils avaient pressentie, prévue et prophétisée ; ils semblaient faits pour elle, comme elle était faite pour eux. Et voici qu'au dernier moment, à la minute suprême, < la brigue » les a desservis, a l'intrigue » les a mis à Técart. Qu'adviendra-t-il de leur éloignement des affaires? Ils l'ignorent, ou plutôt ils ne le savent que trop, hélas ! Mais, attendu qu'il n'y a point de leur faute, ils s'en lavent les mains, et tout bas ils gémissent sur les destinées de la France.
Ne nous taxez point d'exagération. Le monsieur qui s'imagine avoir été ministre pendant trois minutes,
Sénateur pendant six minutes,
Conseiller d'Etat pendant dix minutes,
Préfet pendant un quart d'heure,
Ce monsieurexiste très-réellement et se nomme L^ion. On le coudoie dans les salons, dans les théâtres, dans les clubs, — Il est amer et sarcas-
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tique. Son front est plissé ; ses sourcils vontet viennent; sa bouche est contractée par un rictus à la Bertram. Il a des ports de tête pleins de désenchantement, de scepticisme, de noire mélancolie. S'il est marié, il faut entendre madame raconter dans ses plus menus détails l'histoire de leur rapide grandeur et de leur subite décadence. Ayant pris pour paroles d'Evangile toutes les inventions audacieuses de cette Excellence imaginaire, la pauvre femme s'élève à son insu à des proportions de bouffonnerie inconnues de madame Thierret dans les meilleurs rôles de son extravagant répertoire. Elleeût donné à dîner le mardi, à danser le jeudis à jouer le samedi — un petit baccarat tournant oîi les pontes n'auraient pas eu le droit de partir de plus de deux francs cinquante — car il faut s'amuser, mais non s'égorger. Quant à ses dîners, elle ne les eût point fait venir de chez Chevet, pas plus que de chez Potel et Chabot, à l'exemple de mesdames telle et telle. Cest le baron Brisse, lui-même, qui eût rédigé et surveillé ses menus. Elle aurait
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eu sa loge à F Ambigu-Comique; bref, elle serait arrivée à la fin de l'année, n'ayant pas réalisé quinze louis d'économie. Mais c'est ainsi qu'on doit se conduire. L'Etat paye bien; ce n'est pas pour qu'on vive comme des grippesous, pas vrai ?
Elle eût d'ailleurs continué à voir et à recevoir ses anciennes relations, tout comme au temps oîi elle n'était qu'une simple mortelle, a n'ayant rien de commun avec ces personnes de petit esprit qui s'enivrent et perdent le bon sens aussitôt qu'elles approchent leurs lèvres de la coupe du pouvoir, s Par exemple, il y a madame Veaupané , qui a fait sa fortune dans la peausserie, et madame Marinpoix qui s'est enrichie dans le beurre salé de Bretagne et dans les fruits secs du Midi ; celles-là, on les eût reçues, mais seulement le matin.
Que voulez-vous? Les hautes situations ont des exigences qu'il faut savoir accepter sans murmure.
Attendu qu'elle a l'esprit philosophe, elle se
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console, après tout, de Tinjustice dont son mari a été victime; mais c'est le pays qui ne s'en consolera pas ! Ah I si V Empereur savait de quelles lumières il s'est privé! Un homme plein d'idées, des idées à remuer à la pelle. Et quelles idées !
Où elle est vraiment admirable^ c'est quand elle se laisse aller â développer les plant gouvernementau3t du ministre manqué* Il a conçu des projets d'impôts renversants. Qui sait même, -^ étant admis que les beaux esprits se rencontrent^ — ^ qui sait s'il ne s'est point rencontré pas à pas^ dans cette voie, avec certain candidat à TAssemblée nationale, dont il nous souvient d'avoir rimé^ en 1848, les propres paroles dans un em-^ bryon de comédie, intitulée V Ecole des ious-pré* feis.
Après avoir battu en brèche lé mérite de ses concurrents, le susdit candidat disait au saus^ préfet dont il sollicitait Tappui exclusif :
Pour moi, c'est difFérent \ je suis indispensable
A là discussion du plus prochain budget.
Que faut'il? de l'argent ?. * * Adoptez mon projet
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La France, en ce moment, est, dit-on, sans ressources; Le crédit est à sec. . . J'en ravive les sources ! J'enrichis mon pays, c'est l'afFaîre d'un mois. Le commerce expirant va renaître à ma voix.
Il pleut des millions... Enfin^ par mon génie, Nous n'envions plus rien à la Californie. . . Notre siècle de fer devient un âge d'or, Et le Sacramento coule dans le trésor!
LE SOUS-PRÉFET
Mais le moyen qui doit opérer ce miracle ?
Je vous écoute ainsi qu'on écoute un oracle.
LB GAltOfDAf
J'ai conâance en vous...
LE SOUS-PRÉFET
Et vous n'avez pas tort.