PAR ORPHÉE GODIVEAU
Première partie, — Nous sommes dans le désert. Chœurs de chameaux saluant le réveil
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de la nature; les jeunes chameaux bondissent au soleil; Les chamelles, leurs tendres mères, les regardent jouer en souriant. Un vieux chameau, plein d'expérience, prend la parole et chante avec une pénétrante mélancolie :
Enfants, amusez-vous!
Folâtrez sans souci.
Bientôt viendra le jour
De la captivité.
L'homme est là qui nous guette...
S'il s'empare de nous,
II nous accablera de fardeaux,
Et nous périrons sous le bâton.
Ce premier morceau, vous le voyez, est consacré à la peinture des sentiments douloureux qui bouleversent une grande âme de chameau en proie à de secrètes angoisses. Rien ne saurait rendre l'effet produit par Taspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton, autrement dit du second renversement de l'accord de la dominante. Comme si ce n'était pas assez de ce tour de force d'instrumentation, pendant un point d'orgue, le ré se trouve au grave dans tous
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les instruments à cordes, tandis que le sol dis- ^onne tout seul à Faigu dans quelques parties d'instruments à vent. — C'est déchirant!
— Je n'ai pas de peine à vous croire, observa mon auditeur.
— Mais la voix du vieillard n'est pas écoutée, poursuivis-je. Les jeunes chameaux continuent leurs danses sur une phrase de deux mesures (réy ut dièscy si dièsCy ut dièsé)^ dans le ton de la majeur, répétée onze fois de suite par les basses et les altos, alors que les instruments à vent tiennent le mî eii quadruple octave, et que les violons sonnent comme des carillons. — Ça ferait danser des cathédrales. — Un bruit se fait
• entendre; les chameaux s'éloignent.
Deuxième partie, — Quel est ce frémissement lointain si ingénieusement exprimé par lepi:ç:[i' cato des intruments à cordes? C'est une caravane qui s'approche. Les hommes sont écrasés de fatigueet de chaleur; ils mettent pied à sable. Mais, si les voyageurs sont fatigués, les chameaux de la caravane le sont plus encore. Les voyageurs
se partagent avidement quelques paniers dedattes et quelques pintes d'eau qui les raniment ; pas un ne songe à calmer la soif qui dévore les chameaux. Un chameau plus hardi que ses frères d'infortune interpelle son maître et lui adresse cette prière, que je ne crains pas de qualifier d'émouvante :
Depuis quinze ans je suis à ton service.
Je t*ai toujours fidèlement porté.
J'ai tout bravé, la fatigue et la peine ; N'auras-tu pas, maître, pitié de moir Hélas ! je vais mourir !
J'ai soif, maître, j'ai soif!
Hélas I je vais mourir !
Car j'ai soif; J'ai bien soif!
Oh ! que j'ai soif!
Le motif de cette prière, commencé par les cordes graves des altos, violoncelles et contrebasses, passe ensuite aux seconds violons. Pendant que les violoncelles chantent une Wte de lamentation dans le mode mineur^ la phrase rhythmique, s' élevant toujours d'octave en octave, arrive aux premiers violons, qui, par un cres-
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cendo, la transmettent aux instruments à vent, dans le haut de Torchestre, oîi elle éclate dans toute sa furie. Alors la mélodieuse plainte, émise avec plus d^énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des rhythmes inconciliables s*agitent péniblement les uns contre les autres : ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est rexpression d'une douleur sans bornes.
A cette prière Si émouvante, le voyageur répond par des coups de fouet. La caravane se remet en selle, et elle s'éloigne en chantant :
Allah ! allah !
Allons! trottons Sur nos chameaux.
Il se fait tard.
Dépêchons-nous.
Allah ! allah I Allah! allah!
Allah !
Llah!
Lhahl Hahr Ah!
Troisième partie, — Les chameaux libres reparaisseat; ils expriment leur incUgnation par un grondement d*ophicléides et de trombones, entremêlé de grosse caisse , de timbales «t de coups de tam-tam.
Deux chameaux, dans un duo syllabique d*un style relevé, chantent les douceurs de la liberté, et le vieux chameau, dont quelques heures auparavant on méprisait les sages conseils, est proclamé le défenseur du peuple et le sauveur de la patrie.
Le finale n'est pas moins riche que les morceaux précédents en combinaisons nouvelles, en piquantes modulations et je crois avoir tiré des effets aussi gracieux qu'imprévus de la transition subite du ton à'ut dièse mineur à celui de ré majeur . Une de mes plus heureuses hardiesses harmoniques est sans contredit la grande pédale sur la dominante mi brodée par un ré dièse. La coda amenée par cette pédale menaçante est d'un éclat extraordinaire et bien digne de terminer un pareil chef-d'œuvre d'habileté tech-
nique, de goût, de fantaisie, d'inspiration -et de science rare.
— J'ai hâte d'entendre votre symphonie, dit le vieil habitué.
— Je vous ajourne à huit jours, dans la salle du Conservatoire, répondis-je avec aplomb.
Le lendemain, j'allai rendre visite au directeur delà Société des concerts.
— Monsieur, dis-je à cet éminent musicien, j'ai composé une symphonie orieptale, avec chœurs, et je serais fier qu'elle fût exécutée par l'orchestre dont vous êtes le chef glorieux.
— -Rien de plus facile, me répondit-il ; Monsieur est Allemand?
- — Non, Monsieur.
— Monsieur est Italien ?
— Non, Monsieur.
— Monsieur est donc Ru sse ?
— Non, Monsieur.
— Alors, Monsieur est Belge?
— Non, Monsieur. '
— Dans ce cas, Monsieur est Espagnol P
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— Non.
— Anglais?
— Non.
— Hollandais?
— Non.
— Oti donc avez- vous vu le jour ?
— A Paris, rue Montmartre, à deux pas du marché Saint- Joseph.
Le directeur de la Société des concerta se leva ; il pinça les lèvres et me dit avec un dédain qu'il ne chercha pas à dissimuler :
— Monsieur, retenus bien ceci : on ne me persuadera jamais qu'un homme né à Paris — rue Montmartre, à deux pas du marché Saint* Joseph — soit capable de composer une sym*phonie. Il est défendu au peuple français d'ins*trumenter autre chose que des valses, des galops et des quadrilles. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Lorsque je fus descendu dans la rue, je xne livrai à un violent accès de rage et à un furieux monologue.
— Ils veulent étouffer mon génie ! pénsai-je;. ils n*y réussiront pas! Avant quinze jours, j'aurai donné un concert qui révolutionnera la cour et la ville.
Le vieil habitué de TOpéra, que j*instruisis de mes projets, ne me dissimula aucune des difE* cultes qui entravaient l'accomplissement de mes désirs.
«— Vous aurez pour trois mille francs de frais, au bas mot, me dit-il.
Il s'agissait, en effet, de louer une salle, de la efaauffer, de Téclairer, de faire impçimcr des ' affiches et des programmes, d'embaucher des musiciens, des choristes et des chanteurs. Je me souvins fort à propos que M. Javillet avait, pluseurs années auparavant, placé, à mon intention, une somme de trois mille francs dans une tontine. Si le prospectus avait dit vrai, si les actioiinaires survivants s'étaient partagé l'apport des actionnaires trépassés, moa capital devait être singulièrement arrondi, grâce surtout à la visite du choléra. Déjà je me voyais à
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la tête d'une vingtaine de mille francs, l<)tsque j'arrivai devait la maison occupée paries bureaux delà tontine. Cette maison était un hôtel; je montai un escalier couvert d'un tapis moelleux; un laquais à veste galonnée m'introduisit dans une grande pièce meublée somptueusement.
— Oh I oh ! pensai-je, puisque la compagnie est si bien dans ses afifaires> les actionnaires doivent être millionnaires.
Insensé! j'ignorais alors que — plus une Société est riche -- ^ plus les actionnaires sontpau* vres.
Quel ne fut pas mon étonnement! En 1820^ mon parrain avait placé mille écus sur ma tête. Tout ce que je pus obtenir, en 1834, ce^fut 4fe retirer dix-neuf cent cinquante-deux francs, en ycomprenant les intérêts de quatorze ans.
— ^ Mais, Monsieur, dis-je au directeur, je pensais que le choléra nous avait enrichis.
— C'est lui qui nous a ruinés, me répondit-il avec une larme hypocrite. La Société a cru dé
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son deifoir. et de son honneur d'enterrer convé*» nablement tous ses actionnaires, et vous ne sau* riez croire combien sont morts, à cette fatale époque! mais aussi quel luxe d'enterrements... tous services de première classe. Je regrette que Monsieur ne soit pas mort; Monsieur aurait jugé par lui-même.
Mon concert me coûta deux mille neuf cents francs. Je donnai dix-neuf cents francs comptants, et je fis des billets pour le reste de la somme.
En dépit de mes affiches jaunes et rouges, et de leur taille gigantesque, la recette s'éleva au chiffre honteux de quarante francs — huit personnes ayant payé cinq francs leur billet.
Ces huit spectateurs sifflèrent comme douze cents merles. Quant aux journaux, ils organisèrent contre moi la conspiration du silence ; pas un seul ne souffla mot du ChameaUy symphonie orientale en trois parties.
Et cependant, il y avait là une idée ! mais le public parisien n'était pas encore mûr. J'ai eu le tort irréparable de venir dix ans trop
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tôt. J'ai été le Christophe Colomb de la sym« phonie orientale. Je suis sûr que tôt ou tard on verra un Améric Vespuce en recueillir la gloire et les fruits.
L'insuccès de cette première épreuve me porta un rude coup. J'étais blessé au cœur, et ma blés* sure saigna cruellement. La nuit, je m'éveillais en sursaut, glacé par une froide sueur, rêvant que je roulais au fond d'un précipice pavé de crocs aigus, de pointes de paratonnerres, de lames de canif et de lames de rasoir.
— Deux mille neuf cents francs de dépense, et quarante francs de recette ! m'écriais-je d'une voix stridente. O public idiot et gâteux !
Et pourtant, c'étaient là mes bonnes nuits, mes rêves couleur de rose. D'autres fois, j'étais
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en butte à un effroyable cauchemar, dont le souvenir me glace encore de terreur. Tous les chameaux de ma symphonie orientale, que dis-je ? tous les chameaux de l'Afrique, y compris celui du Jardin des Plantes de Paris, apparaissaient dans mes songes. Ils m'entouraient, m'enveloppaient, me pressaient. Ouvrant des bouches larges comme la porte Saint-Denis, les uns me riaient au nez avec d'affreuses grimaces ; d'autres se faisaient un malin plaisir d'écorcher mes plus suaves mélodies de leurs voix discordantes. Tout à coup l'un deux me jetait à terre d'un violent coup de tête, et la caravane tout entière défilait sur mon corps, piétinant sur ma poitrine, broyant mes os sous ses énormes pieds.
Si douloureuse que m'eût été l'indifférence delà foule, le silence de la presse me fut plus pénible.
—Eh! quoi I disaîs-je, on comptée Paris vingt journaux politiques, cinquante journaux littéraires, une douzaine de feuilles musicales, et pas un de ces organes de la publicité n'a daigné me consacrer un alinéa de trois lignes ! Aucun jour-
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naliste ne s'est dérangé pour venir enteildre mon œuvre! On a juré mon tréças, je le vois... Eh bien ! donc qu'on me tue, j'y consens ; mais je demande qu'il se fasse un certain retentissement autour de ma tombe ! Que l'on m'étrangle, je ne m'y oppose pas. . • mais du moins que je ne sois pas étranglé par des muets ! — O amour I ajou* tais-jeavec une niaiserie puérile, c'est à toi de guérir mes blessures.
J'ai dit précédemment que j'avais une maîtresse à l'Opéra. Elle s'appelait Olympe, et les habitués de l'Académie royale de musique n'ont peutêtre pas perdu tout^ouvenir de cette jolie bouche rose d'où jaillissaient^ trois fois par semaine, des cascades xle notes pures, argentines et sonores, aussi précieuses, dans leur genre, que ces colliers de perles, de diamants et de saphirs que laissaient tomber, chaque fois qu'elles s'entr'ouvraient, les lèvres de je" ne sais plus quelle princesse en-^ itbantée.
- Je l'aimais atdemment ; elle, de son côté, m' a- Vait juré une tendresse et une fidélité à toute
épreuve. Lorsqu'elle chantait un de ses rôles &• voris^et que les spectateurs la saluaient d'applau* dissements unanimes, elle se tournait de mon côté, cherchait mon regard, et ne semblait heureuse et fière de son succès que si je lui témoignais ma satisfaction par un sourire» Nous habitions le même quartier ; je la voyais tous les jours, ce qui n*empéchait pas que mon domestique et sa femme de chambre ne fussent continuellement occupés à transporter nos épîtres passionnées.
Pauvre fou ! c'était sur la tendresse de cette femme que je comptais pour cicatriser les écorchures de mon amour-propre.
Les femmes, à Paris principalement, se divi-^ sent en trois cat^ories : i* celles qui ont ua cœur : c'est la minorité; — 2^ celles qui ont des sens : on en compte quelques-unes ; — 3^ celles qui n'ont ni cœur ni sens : c'est le plus grand nombre.
En sa double qualité de chanteuse et d'actrice de l'Opéra , Olympe appartenait à la troisième catégorie. Elle ne tarda pas à m'en donner une
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preuve convaincante. J'avais eu la maladresse de la convier à mon concert ; elle avait assisté à ma chute ; elle avait entendu la bourrasque de sifflets soulevée par ma symphonie; c'en était assez pour me démolir. J'avais rêvé une Laure, une Béatrix, et )e me heurtais contre une Lorette I
Prétextant une subite indisposition, Olympe s'était retirée avant la fin du concert. Le soir^ lorsque je me présentai chez elle^ accablé de honte et de douleur, affamé d'ingénieuses consolations et de douces caresses, sa femme de chambre me répondit que madame était souffrante et ne recevait personne. Pendant trois jours, on me fit le même accueil et la même réponse, et, le quatrième jour, une lettre railleuse me signifia mon congé définitif.
— Oh ! la misérable I m'écriai-je ; elle me dédaigne, parce qu'elle me croit sans talent I Je lui prouverai que j'ai du génie.
Et je pris une grande résolution ; moi qui, la veille encore, attendais les éditeurs de pied ferme, je me résignai à me présenter chez eux. Il ne
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fallait rien moins que Timpertinence d'Olympe et mon désir de la forcer au repentir pour m'inspirer cette détermination que, dans mon for intérieur, )e taxais d'humiliante.
Le premier éditeur auquel je m'adressai s'appelait Richard-Trotte. Jamais homme ne fiit mieux nommé. Il possédait un magasin de ipusique situé à l'entrée d'un passage, et il me fut impossible de l'apercevoir durant trois mois que je consacrai à le poursuivre. Richard-Trotte était sans cesse par voie et par chemin. Il se mettait en course le matin, et trottait, trottait, trottait, trottait jusqu'au soir. On le rencontrait partout, excepté chez; lui.
Son magasin était le rendez-vous attitré de tous les violonistes, piani&tes, violoncellistes, flûtistes, cornistes, chanteurs et compositeurs de quadrilles, de romances, de valses et d'opéras de Paris. Véritable Tort<mi de la m^usique, les àuccès, les réputations et les chutes s'y cotaient au plus juste prix. Une petite pièce, attenante au magasin, était meubléç d'un piano et de six
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chaises. A quelque heure du jour ou de la soirée, que j'y sois entré, fai toujours vu assis au piano un monsieur, accompagnant un autre monsieur, lequel soupirait une romance ou beuglait une cavatine. Des artistes de TOpéra y venaient assidûment médire de leurs camarades et de leur directeur. Quant aux pianistes, aux bassistes, aux violonistes et aux compositeurs présents, est- il besoin d'ajouter qu*il$ déchiraient entre eux les absents ? Tout ce monde barbu, poilu et chevelu allait et venait dans le magasin, feuilletant les parti tion3, déflorant les romances nouvelles, lorgnant les belles acheteuses, interpellant les commis et fumant comme un volcan, la veille d'une éruption.
Si grande que fût ma patience , il arriva cependant un jour oii elle se lassa ; fatigué d'attendre et de courir après cet éditeur-fantômey je me répandis en injures contre cet invisible Richard-Trotte, et ne lui épargnai aucune de ces épithètes malséantes qu'improvise si abondamment un auteur en colère.
Témoin de ma fureur, un violoniste incompris me fit un signe, passa son bras sous le mien et m'entraîna sur le boulevard :
— Mon cher Monsieur, dit-il, vous demandez la tête de Richard-Trotte ?
— Oui, je demande sa tête, repartis-je avec un geste et un accent dignes d'un cannibale.
— Je dois vous prévenir, reprit mon violoniste incompris, que nous sommes deux cents gaillards qui réclamons cette m!me tête avec une égale énergie. Croyez-en ma vieille expérience : Richard-Trotte est un autocrate qu'il faut ménager. Soyez insidieux et calme, faites patte de velours jusqu'au jour oîi vous aurez conquis le droit de tirer vos griffes. En attendant cette heure fortunée, qui ne sonnera peut-être jamais pour la plupart de nous, ensevelissez votre rage dans le fond de votre cœur ; il en coûte toujours au pot de terre de se heurter contre le pot de fer.
Malheureusement pour mon interlocuteur, je n'étais pas en veine de patience, et j'opposai une barrière à cette avalanche de maximes.
— Vous raisonnez comme Sancho Pança, dîsje en l'interrompant; où voulez- vous en venir?
— A ceci : comme vous, j'ai à me plaindre de Richard-Trotte ; ainsi que vous, je veux me venger, et c'est vous qui servirez ma vengeance.
— Et de quelle façon, je vous prie? je ne connais pas cet éditeur, je ne l'ai jamais vu, et je commence à croire que cet homme est un mythe, une apparence, un symbole.
— Suivez-moi, je vais vous le faire voir.
Ayant rebroussé chemin, nous entrâmes dans
le passage, et, quand nous fûmes arrivés devant un escalier sombre, mon compagnon s^arrêta et me dit :
— Là-haut, au fond d^un couloir obscur, est situé le temple oîi se cache l'inaccessible divinité. Quelques intimes connaissent seuls le mot de passe et la façon particulière de gratter à la porte. Par hasard, j'ai pénétré ces mystères et je vais Vous les dévoiler. Rien ne vous empêchera de relancer Richard tout à votre aise. C'est là ma vengeance, et je la tiens pour raffinée.
Notis montâmes l'escalier, un casse -cou que n'éclairait aucune fenêtre.
— Voici sa porte, dit le violoniste. Regardezmoi, et souvenez-vous.
Il siffla Tandante de Lucie; puis, collant sa bouche au trou de la serrure, il murmura ces mots cabalistiques :
— Donizetti est Dieu! Albert Grisar et les frères Ricci sont ses prophètes!
Un bruit de fauteuil que Ton dérange se fit entendre dans la chambre. La porte s'ouvrit, mon camarade se dissimula dans Tombre, je me trouvai face à face avec Richard-Trotte, et me précipitai dans son cabinet, pareil à un fleuve qui a rompu ses digues.
— Je suis trahi! s'écria l'éditeur pris au piège» Je vous connais bien, allez! vous êtes M. Godî-> veau, auteur de la symphonie du Chameau. Depuis trois mois vous faites le siège de mon magasin et de mon arrière-boutique. Je vous vois venir : vous voulez que je vous édite? Eh bien! non, je ne vous éditerai pas!
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Et, comme je youlais placer un mot, il se hâta d'ajouter :
— Vous êtes un homme de génie, je n'en doute pas. . Mais à présent tout le monde a du génie. Ils sont là-bas, dans mon magasin, une soixantaine qui ont tous du génie... ils crèvent de génie! léserais encore éditeur dans cent trente ans que je n'aurais pas fini de publier toutes les oeuvres de génie dont on m'accable. Rien qu'avec les manuscrits que l'on m'envoie de toutes parts, j'ai de quoi remplir la Halle au Blé, le Panthéon , et le dôme des Invalides.
Il se leva, prit ses gants et son chapeau et s'enfuit.
Peu de temps après, lorsque je revins à la charge^ je recourus vainement au stratagème qu'on m'avait indiqué. Richard-Trotte avait sans doute changé le mot d'ordre , car je sifHai toute la partition de Lucie sans résultat.
Le deuxième éditeur à qui je m'adressai fut Narcisse Scaliger; celui-là, en sa qualité d'Allemand, n'achetait, ne publiait et ne vantait que
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la musique de ses compatriotes. Il me congédia poliment, — mais il me congédia.
Le troisième était un Italien nommé Borentini, fin comme l'ambre et rusé comme une fouine. Il me reçut dans un appartement meublé avec élégance, m'offrit une ganache mollement rembourrée, me présenta une coupe en bronze florentin pleine d'excellents cigares, et m'accueillit par ces paroles qui sonnèrent à mes oreilles comme un chant de victoire :
— Je vous remercie, monsieur Orphée Godiveau, d'avoir songé à moi et de me juger digne d*être associé à vos triomphes. Non-seulement je pense que c'est une bonne affaire, mais en outre je considère comme un honneur d'attacher mon nom à la publication de vos œuvres. Demain un de mes commis vous portera un petit projet de traité; vous n'aurez qu'à le signer.
Enfin j'étais donc compris et apprécié ! J'allais me venger des cruautés d'Olympe I j'étais lancé sur la route de la fortune et de la rendmmée ! Lorsque je rentrai chez moi, j'avais la fièvre.
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Je m*endonnis Rossini et me réveillai Beethoven?
On sonne... Je vais ouvrir... C'est l'ambassadeur de ce noble Mécène; il m'apporte mon traité. Qu'il soit le bienvenu!
Cruelle déception! horrible réveil!
Ci-jointe la copie du traité préparé par cet éditeur agréable :
« I* M. Godiveau s'engage à verser dans les mains de M. Borentini la somme de trois mille francs en espèces ayant cours;
<K 2® M. Godiveau s'oblige à souscrire cinquante abonnements de dix ans à la Trompette musicalcy journal appartenant audit Borentini.
« 3® Le prix de ces abonnements sera payé comptant et d'avance, en espèces ayant cours;
a 4? De son côté, Borentini prend l'engagement d'éditer une romance, un quadrille ou une valse de M. Godiveau, à son choix, lequel morceau sera annoncé, chauffé et loué gratis par la Trompette musicale.
« Fait double et de bonne foi, à Paris, etc. »
l34 MISÈRES d'un prix DE ROME
La lecture de ce traité m*arracha un rugissement; je me précipitai sur le commis et le poussai dehors par les épaules, non sans avoir brusquement écarté les pans de son paletot du bout de ma botte indignée.
. Ce fut alors que je songeai à fonder un journal lyrique, dont je serais le rédacteur eu chef, et oU , je dirais de ma personne et de ma musique tout, le bien que j'en pense.
Je communiquai mon projet à mon ami Carolus Durandoff, le violoniste incompris dont j'ai parlé ci-dessus. — En réalité, il se gommait Charles Durand, mais il avait sagement compris que c'était là une appellation bourgeoise, une. entrave à ses destinées d'artiste. C'est pourquoi il avait traduit Charles en Carolus et ajouté une terminaison étrangère à son nom de Durand.
— Mon cher ami, me dit Carolus DurandofT
l36 MISÈRES D*UN PRIX DE ROME
grâce à ton idée, noué voilà sur la route de la gloire et de la fortune. Un journal ! mais c*est la force et la puissance; c*est ce levier fabuleux à l'aide duquel Archimède se vantait de soulever le'mpnde I Noire journal aidant, je veux te voir, dans un délai très-court, distancer Meyerbeer et Rossini, comme j'enfoncerai, moi, Paganini et Bériot. Je veux que notre journal devienne l'effroi des directeurs, la terreur des chanteurs, la tête de Méduse des éditeurs. Oh ! les éditeurs! ajouta-t-il en menaçant le ciel de son poing crispé, je ne m'estimerai heureux que le jour oii j'en aurai contraint une demi-douzaine à faire faillite et à se suicider dans les eaux bourbeuses de la Seine I
Ainsi qu'il arrive en pareil cas, Tenthousiasme de Carolus redoubla mon enthousiasme, et, sans remettre au lendemain à nous occuper de si graves intérêts, nous commençâmes incontinent les courses indispensables à la réalisation de notre entreprise. Il fallait d'abord s'aboucher avec un imprimeur et avec un marchand de pa-
pier. Les premiers auxquels nous nous adressâmes demandèrent quelles garanties de paiement nous pouvions offrir. Le violoniste répondit qu*il donnerait des effets souscrits par la maison Caiolus Durandoff et endossés par la maison Orphée Godiveau.
Malheureusement, ces garanties parurent insuffisantes.
Ceux que nous visitâmes en deuxième lieu nous ayant fait la même question, je pris sur moi de répondre que je donnerais des billets souscrits par la maison Orphée Godiveau^ et endossés par la maison Carolus Durandoff.
Je le confesse à la honte de ces deux maisons respectables, mes propositions furent de nouveau repoussées.
— Que rinstitut m'emporte! s'écria le violoniste, lorsque nous fûmes seuls dans une rue isolée; je crois, Godiveau, que tu te laisses abattre par le vent de l'adversité !
Et il fixa son regard scrutateur sur ma figure
évidemment consternée.
cocher Tordre d'arrêter les chevaux, et me fit signe d'approcher. Quelques instants après, j'étais installé à ses côtés, en compagnie de mon ami que je lui présentai en ces termes :
"— Monsieur Carolus Durandoffl
A quoi Carolus se hâta d'ajouter :
— Premier violoniste-solo du czar Nicolas,, empereur de toutes les Russies.
— On ne vous voit plus à l'orchestre de l'Académie royale de musique, me dit le vieil habitué. Dans quelle thébaïde cachez-vous donc votre existence? Je vous croyais mort et enterré.
— Je ne suis ni mort ni enterré, répondis-je ; mais, hélas ! je n'en vaux guère mieux.
Et je lui contai l'outrageante conduite de moa Olympe et les inqualifiables refus des éditeurs de musique.
— Tenez, dis-je en finissant, c'est à croire que Dieu a maudit mon berceau. OCi les autres réus* sissent, je ne rencontre qu'amertome et déboires. Tout à l'heure encore je voulais fonder un journal de musique ; cent autres l'ont fait ou le feront
MISÈRES d'un prix DE ROME I41
si Tenvie leur en passe par l'esprit... Eh bien! le croirez- vous? il ne m'a pas été possible de découvrir, dans tout Paris, un seul marchand de papier, un seul imprimeur qui consentent à me faire crédit de leur marchandise.
— Monsieur Godiveau, dit le vieil habitué en désignant mon ami, on peut causer librement devant monsieur ?
— Comme devant moi-même. Mes douleurs, il les a éprouvées ; mes tortures, il les a subies. D'ailleurs, je crois vous l'avoir déjà dit, monsieur est le célèbre Carolus Durandoff...
— Premier violoniste-solo du roi de Prusse, interrompit mon camarade, oubliant qu'il venait
de se donner un autre titre l'instant d^aupara-
vant.
— A Wright^ s'écria le vieil habitué. Tous
deux vous êtes mécontents , tous deux vous êtes aigris vous croyant méconnus. Vous n'avez aucun ménagement à garder..* vous n'êtes les esclaves d'aucune considération; pour arriver au but où vous tendez, vous ne reculerez ni devant
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lé scandale, ni devant la calomnie... Donnezmoi la main... vous êtes les gaillards qu'il me faut.
Nous échangeâmes une poignée de main avec ce petit vieillard, dont la peau était froide et visqueuse comme celle d'un reptile; après quoi, il continua avec un cynisme afOlgeant chez un homme de cet âge :
— Vous me connaissez. Je suis le baron de M . . . J'entretiens la petite Delphine, une coryphée de la danse. Le directeur de l'Opéra ne l'ignore point; cependant il ne parle pas de renouveler son engagement, qui expire dans neuf mois. J'ai juré à Delphine, et je me suis juré à moi-même, que je saurais bien l'y forcer. Associez*vous à mes rancunes, vous y trouverez votre profit.
Fondez votre journal, battez en brèche l'Opéra, démolissez son directeur, vantez la tacqueté de Delphine, exaltez son ballonné\ imprimez qu'elle est l'espoir de la chorégraphie moderne^ et je me charge de faire entendre raison à vos fournisseurs.
Il se faisait tard. Le baron donna un ordre à son valet de pied^ et nous roulâmes vers la rue Montorgueil. La voiture s'arrôta à la porte du Rocher de Cancale, où Delphine, prévenue par un mot de son protecteur^ ne tarda pas à nous rejoindre.
Le baron nous présenta ofGciellement à son rat.
— Monsieur Orphée Godiveau, dit-il en me désignant, Tauteur du Chameau^ S3rmphonie orientale en trois parties.
— Connu I murmura Delphine. Une musique bien cocasse, à ce que dit Olympe.
— Monsieur Carolus DurandofF, continua-t-il, en désignant mon futur collaborateur.
— Premier violoniste-solo du grand Turc ajouta mon ami, auquel je détachai, mais trop tard, un coup de coude dans les côtes.
Le dîner fut digne de l'amphitryon qui Toffrait, du lieu où il était offert et des gens de goût qui le dégustèrent. En sa qualité de rat, Delphine grignota démesurément. C'était une petite iîlle maigre, anguleuse, assez spirituelle, et qui trai-
tait son baron comme un écolier mal appris traite un ennuyeux pédagogue.
— M'sieu Orphée, me dit-elle, si vous désirez que nous vivions comme une paire d'amis, faudra échiner les deux sœurs Dumilâtre. Si on les laissait faire, il n^y en aurait que pour elles^ et elles finiraient par nous manger la laine sur le dos. Ça ne manque pas de talent si Ton veut, pour ce qui est du ballon, mais ça ne sait ni se plier ni se casser.
-^ Elle a raison, interrompit le baron.
— N'ai-je pas toujours raison? demanda la danseuse.
— Si fait, mon ange. Tu devrais te plier et te casser un peu devant ces messieurs... ça leur donnerait une idée de ta force et de ton style.
— Est-il béte ce vieux Cupidon ! dit le rat en éclatant de rire. Et les mœurs, donc! et les mœurs, grand polisson! Pensez-vous que je sois venue au monde avec un maillot-chair!
Au dessert, on agita cette grave question : «Comment appellera- t-on le journal?»
MISÈRES d'un prix DE ROME I45
Nous restâmes plus d'iine heure sans nous entendre, chacun proposant son titre, et le déclarant le seul logique, le seul raisonnable, le seul attractif. Enfin, profitant d'un instant de silence, je m'emparai de la parole.
— La question qui nous occupe, m*écriai-je, n*est pas facile à résoudre. Existent déjà : la Revue et Ga^^ette musicale, le Ménestrel^ la France Musicale, VEurope Musicale et le Monde Musical.
— Appelons-nous V Univers Musical^ dit Carolus.
— Quelle différence fais-tu entre Tunivers et le monde ?
— Alors si nous inscrivions sur notre bannière la Gaule Musicale? hasarda le baron.
— Mais la Gaule, c'est la France !
— Tout ça, c'est des bêtises! interrompit Delphine ; la France, l'Europe, le monde et l'univers nous sont parfaitement inférieurs. Nous sommes des gens de Paris, nous vivons à Paris,
nous y sommes nés, nous y mourrons... — Vous
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le premier, dît-elle au batort, en palrodiant Voltaire* -^ vbus le pjremiej*, môll vieuxéhérii
Et par droit de catarrhe et par droit de naissance !
« La France, l'Europe, le monde, c*est Paris . Il n'y à qû*uhe Ville, Paris ; qu*un pays, Paris ; qu*un peuple, lé peuple de Paris. Il h'estdonc qu'un seul titre possible pour Votre journal, et ce titre, c*est Paris Musical ! »
Une triple salve d^applaudissenienté accueillit cette brillante improvisation. La santé de l'orateur fut portée par le baron et répétée avec enthoUsiasiiie par chacun de flous. Oii bût â ses cabrioles sur le cou-^de-pied, à ses fouettéi, à ses poiiiteé et à Son premier irôlô. Oti but au âuccès de notre entreprisé et à la i^uine d*ùné directioû assez inintelligente pour ne pas j^eiigàgei* Delphine | bil but au soleil, à là lune, àUi étoiles^ à là plûîe, âli beau temps, et Je croîs qUe ftôûS etiSàions mlà à liée là câVe dé Borel, si le fàt h'êôt eilfift dofiiié lé sighal dû départ.
Huit jouré àjifès, ûoûs lançâmeià le pi'enîîei'
MtftfellEl d'un prix DB ROME 1^7
ûuinéro de PùHs MûsicdL tl coHWhait Urt article apologétique sur Carolus Durandoff, signé O. G.) ettfôis colotltles élogièuisè§ sût* Orphée OodiVeau, suivies^ dés initiale^ C. D. ; lé rôsté 6â ^Om|H)êait d^tlfte bîogf âj)hliô blirle^îiê dU directeur de l*0« pérâ,êt d'une ehirôAiqUê âeândàie\isè ^elatâtit les faite et gestes dêS demôiselltà de théâtre j écrite sbU6 k dictée dé Delphine. Ua éhtfe-filets con^ sàcfé à Ptiahi^n dés tnéf iteil dé Cette jeune dan^ sêtisé la ()téseiitâit au publit eomme i*héritière d*Elssléf et dé Taglioni. îl y àValt aussi place pour des tlppréélfetioftè eHtiqties Où te* publica» tit>nb âôUvieUeis étaient paâ^eÊ etl revue aVeiî une sévérité féroce.
Lt^ chosêè dUi'âiéÀt Ainsi depuis neuf Mois. Je cotAt)iéht|dft â devehii^ Uti per^otihËige^ j'âVais ma stalle réservée aUi {5feMièrèsl^pinéteilteti6ti8$ j*exéti^ais ma petite ihflueneé bur leii ténors et sûr les barytt)nl) \ quelques éditeurs^ effrayés de mon systèMè àgreisir, s'étbieht désignés à publier des rôtttàftceS de Wà ftitôAi ErtCore Utt peu, et je forçais les portes des théâtres lyriques»
Un matin, notre Mécène vint me rendre visite.
— Mon cher, dit-il, je sors de l'Opéra. La direction, mieux avisée, renouvelle l'engagement de Delphine et double ses appointements. Bien plus I on m^accorde mes entrées dans les coulisses. Tous mes vœux sont comblés! Je vous préviens donc qu'à dater de ce jour je retire mon concours à Paris Musical, Je resterai votre ami ; nous continuerons à nous saluer, mais pas en public. Ça pourrait compromettre Delphine auprès de son jeune et intelligent directeur.
Ayant ainsi parlé, le baron disparut et on ne le revit plus.
Je pris conseil de mon collaborateur, et nous décidâmes, d'un commun accord, que Paris. Musical continuerait à paraître.
Six mois après nous fûmes forcés d'abandonner notre œuvre. Pendant ces six mois nous ne gagnâmes pas un seul abonné nouveau. En revanche, nous avions contracté chacun des dettes nouvelles pour quelques milliers de francs.
Je touche à des circonstances graves, à des jours difficiles. Le gouvernement avait cessé de me payer ma pension annuelle ; je ne gagnais pas un maravédi et j'étais criblé de dettes ; c'était le vrai moment de me mettre à l'œuvre avec courage et de faire une moisson dorée.
— Décidément, pensai-je, je suis dans une pfriode deguignon. Aujourd'hui, je ferais Guillaume Tellj on sifflerait Guillaume Tell, et Ton imprimerait que mon orchestration est faiblote, que mes mélodies courent les rues. Il n'est pas un seul grand artiste qui ait été accepté de prime saut. Bien au contraire! Tous, ils ont eu à subir les dédains et les moqueries des foules
ineptes et jalouses. Comme Jésus, on nous flagelle, on nous couronne d*épines, on nous perce le cœur avec une lance, et lorsque nous deman* dons à boire, onofifre à nos lèvres haletantes une éponge trempée dans le vinaigre et dans le fiel. N'est-ce pas là l'histoire de votre vie, 6 Weber ? ô Gluck? ô Beethoven? Mais patience... la foule meurt, et Tart est immortel IVoyez^le : il soulève la lourde pierre de la tombe oti ses ennemis croyaient TaVoir enfermé à jamais; une auréole radieuse illumine son front ; porté par deux blan-i ches ailes, il fend Téther et remonte aux cieux^ sa divine patrie. . . Eh bien ! puisque le temps de ma résurrection n'est pas encore venu, puisque Dieu trouve que je n*al pas encore suffisamment gravi mon Golgotha, — sans me plaindre je boi^ rai la coupe jusqu'à la lie, sans murmurer j'ex*< poserai ma poitrine aux lances de la critique et aux glaives de mes rivaux. Peut-être, lorsque j'aurai assez souffert, m'élancerai-je, moi aussi, sur la trace de mes illustres frères, vers les ré«^ gions de la pure lumière et de l'immortalité.
MISÈRES d'vN prix DE ROHfi l5l
Il pe sera peut-être pas ifiutik de traduire en mie modeste prose> à Tusage des intelligences peu exercées, ce patbos fulgurant,
Cela signifiait que, victime dq Tart qui me laissait mourir de faim, j'allais fa^re, à mon grand regret, quelques excursipuç dans les domaines du métier, Renonçjint, du mpins pour un temps, au:ic délices artistiques de la composition, je pris le parti de me livrer I renseignement de la musique et du piano.
Mon ami Carolus fut le premier auquel je confiai cette poignante détermination.
— C'est une chose superlativement triste, me dit-'il, que de voir deux capacités de notre calibre réduites à remplir une profession à ce point mécanique et mercenaire 1 Si tu m'en crqis, 6 Godiveau, nous ferons en porte de sauvçr Içs apparences, Établissons un cours de piano et de violon chez toi ; donnons des leçons ft nos heures et à nôtre domicile, j'y consens encore ; mais, pour Dieu ! qu'on ne nous rencontre point trottant par les rues comme des caniches. Qu'il ne soit pas
dit qu'un premier grand prix de Rome et qu'un violoniste-solo de Sa Majesté la reine d'Angleterre ont oublié à ce point ce qu'ils se doivent à eux-mêmes et à leur siècle qui les contemple.
Nous dépensâmes nos derniers louis à faire insérer à la quatrième page des grands journaux la note suivante, confondue au milieu d'une foule d'annonces destinées à chanter les louanges de la graine de moutarde et à célébrer les vertus du serre-bras Leperdriel :