‹ Misères d'un prix de RomeChapitre 9 sur 9 · DE L'UNION MÉDICALE · texte numérisé non relu

DE L'UNION MÉDICALE

POUDRE ANTIDY8PEPSIQUE, — BONNET

Sous-nitrate de bismuth 20 grammes.

Chlorhydrate de morphine 5 à 10 cent.

Mêler exactement et diviser en 20 paquets.

Prendre un paquet immédiatement avant chacun des deux principaux repas, dans deux cuillerées d*eau sucrée.

La main sur la conscience, pense-t-on que ce soit le hasard, Taveugkyii^Mmqui ait fait pousser cette formule bienfaisante dans les colonnes de Y Union médicale, comme un champignon naît dans une charmille après une pluie d*orage? *

Que si Ton s'obstinait dans cette hypothèse inadmissible — il faut tout prévoir — on devrait alors consulter Itformulaire du 10 janvier,

donnant précisément la recette d'une pommade

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antiherpétique. Or, suivez bien notre raisonnement : Qui est-ce qui engendre les maladies de peau? L'intempérance. Qu'est-ce qui engendre l'intempérance? Tous ces menus si merveilleusement rédigés qu'ils feraient succomber saint Antoine. Donc, la formule antiherpétique a été donnée en vue... Un enfant de quatre ans tirerait la conséquence.

Ne sortons pas de notre sujet sans avoir la précaution de communiquer aux lecteurs la formule de la susdite pommade. Dans la saison de grands galas où nous sommes entrés, qui pourrait dire que ce soit là une précaution inutile?

Acide azotique 1 3o gr.

Mercure 95

Axonge 1750

Huile d*amandes douces 1275

Et maintenant, athées, essayez donc encore dç nier 1^ PrQvi4eiîce, cette Providence qui a

placé Teau à côté du feu, le chat à côté de la souris^ Tantidote à côté du poison et, pour tout dire en un mot, le docteur Amédée Latour à côté du baron Brisse !

Madame Emile de Girardin, quand elle causait dans son salon, n'avait ni moins de malice, ni moins de bon sens, ni moins d'esprit que le vicomte Charles de Launay lorsqu'il babillait pour la plus grande joie des lecteurs de la Presse,

Dans cet élégant petit temple grec, construit entre cour et jardin, dans Tavenue des Champs- Elysées et à l'angle de la rue deChaillot, sur l'emplacement duquel s*élève aujourd'hui une grande bâtisse qui a l'air d'une sous-préfecture ou d'une mairie de province, comme on parlait, un soir, de l'excessive sensibilité particulière au sexe

A l'aventure 249

faible, madame Emile de Girardin traça le vif ' et ra]^ide crayon d'une femme sensible, mais sensible à la façon nouvelle des temps où nous vivons. — Et, de la sensibilité prodigieuse de la dame, la maîtresse du logis donna cette preuve inattendue qui fit bien rire les auditeurs.

— Un visiteur 'se présente à la porte d'une femme du monde de ses amies, qu'il est inutile de nommer, dit madame Emile de Girardin; il est reçu par une camériste, qui lui barre le passage. Se souvenant alors que la rue lui est apparue jonchée de paille fraîche, le visiteur s'informe si quelqu'un est malade dans la maison. On lui annonce que madame garde le lit depuis trois jours. Il demande le nom de cette maladie foudroyante.

— Ce n'est pas une maladie, mais une grande douleur qui a frappé ma pauvre maîtresse, répond la femme de chambre contristée.

— Elle a perdu son père ? soupire le visiteur avec une voix de circonstance*

— Non, Monsieur.

45o A l'aventura

— r Sa mère?

— Non,

— Son «nfent?

— Non.

«^ Son mari peuNtre ?

— Pas^ davantage; elle a perdu huit cent mille francs dan» une faillite.

— Et c'est pour cela que votre maîtresse a fait répandre de la pailte sous ses fenêtres ?

^ Sans doute. Madame a été forcée de supprimer sa voiture.

— Eh bien ?

wm Eh bien ! vous ne comprenez pas ; elle ne peut plus entendre le bruit d'une roue sur le pavé sans avoir des attaques de nerfs,

Ne vous paraît-il pas, comme il nous parait

h nou9*mémei que la dame A la paille a eu la gloire de fonder une école de sensibilité pra^ tique d'où sortent chaque jour de nombreux adeptes, pourvus de tous leurs grades et de tous leurs diplômes? 11 faut reconnaître ce* pendant que les adeptes ont perfectionné la

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méthode primitive. Les fourrages coûtent cher; une atmét de balayeurs procède chaque matin à la toilette des rues; enfin, il est peu agréable de se cloîtrer chez soi et dé garder le lit. Pour cés trois ttotiftî on a remplacé ht paille de la dame sensible par du coton qu'on a soin de se fourrer dans les oreilles du plui loifl qu*Ofl entend rouler la voiture d'autruii cette voiture détestée et jalousée qu'on ne poseAde plus ou qu*on ne possédera jamais. Le bruit des roue^ a't*il cessé ? On remet le coton protecteur dans sa poche, et la surdité momentanée disparait à Tinstant.

Vous plaît-il des exemples pris au hasard? nous n'aurons que l'embarras du choix...

Ëssayez'donc de louer l'éloquence d'Un des maîtres du barreau nloderne devant un avocat ifaoccupé) et soudain vous le Verrez èe tamponner soigneusement les deux oreilles.

Exaltez comme il convient là science d^uii de hos grands médecine) eii présence dMri dôcteut sans malades ;

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Dites à ce pauvre auteur sifflé que, grâce à Paul Forestier^ d'Emile Augier, le Théâtre- Français encaisse quatre fois par semaine des recettes de six mille francs ;

Faites réloge d*Adelina Patti, ou de Christine Nilsson, et qu'une chanteuse soit à portée de vous entendre;

Constatez devant un romancier sans clientèle qu'il a été vendu neuf éditions de M.deCatnors, d'Octave Feuillet ;

Enumérez à une Parisienne les diamants, les émeraudes, les rubis, les perles blanches et les perles noires que la duchesse de Mouchy a trouvés dans sa corbeille de noces;

Faites part à un ami de M. Babinet de vos préférences pour M. Leverrier, et à un élève de M. Ingres de vos sympathies pour Eugène Delacroix ;

Racontez les splendeurs de l'hôtel d'Arsène Houssaye à ce lyrique logé dans une mansarde et persuadé que si on est bien dans un grenier

à vingt ans (ce qu il faudrait démontrer), on y est furieusement mal à quarante;

Montrez-vous libre-échangiste dans la Seine- Inférieure, et protectionistedans la Charente ou dans la Gironde ;

Honorez la vraie noblesse devant cet ex-vicomte, dont la fausse noblesse n'était qu'un vain d)nte ;

Demandez aux Quarante de voter comme un seul homme pour Jules Janin ;

Enfin, racontez la vie et la mort de Jeanne Darc à Mademoiselle Bébé Patapouff, et vous acquerrez la conviction que la hausse du coton doit être attribuée bien moins à la guerre des Etats-Unis qu'à l'usage de plus en plus considérable qu'en font tous ceux qui ont intérêt à se boucher les oreilles.

Et les charcutiers ! Pensez-vous qu'ils n'aient

pas employé des milliers de kilogrammes de ce

coton tutélaire, depuis que la question des tri-

chines et de la trichinose a été mise sur le tapis?

Il ne serait pas sans quelque intérêt de con-

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naître dans quelle proportion la vente des jam* bons, des saucisses et des boudins a baissé à la foire annuelle de la place de la Bastille. Quoiqu'il soit heureusement prouvé que la chair des porcs français continue à être saine Comme aux plus beaux jours, il est hors de doute que la consommation de cette viande soupçonnée s*cst prodigieusement ralentie. Je connais des hommes d*une bravoure à toute épreuve qui, pour rien au monde , ne consentiraient à manger une tranche de jambon au madère. De là cette formule originale quMl nou^ a été donné de lire au bas d'une invitation à dtner adressée, Tautre semaine, par une dame qui précisément raffole * de ce mets soupçonné ! Il y aura un micros-

Est-ce que nos concitoyens ne nous devront pas un brin de gratitude, s'ils sont mis à Tàbri d'un danger et, qui pis est, d'un ridicule qui les menace annuellement ? si on fait luire à leurs yeux un phare protecteur ? Qu'ils se montrent reconnaissants ou non, signalons l'écueil :

On compterait facilement dans Paris, une cinquantaine de petites dames (dans le nombre il en est, ma foi, de bien nées) qui ne Sauraient aborder un hdmme de leur connaissance sans lui tenir ce discours :

^ Très^cher, cher ami^ cher Monsieur, ou

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Monsieur tout court (selon le degré d'intimité avec la personne à laquelle on s'adjresse) , où comptez-vous passer votre été? Moi, j'irai à Ems, à Wiesbaden, à Hombourg, à Bade, et je logerai à rhôtel de —, et puis à l'hôtel de — . Si vous venez par là, il faudra vous installer sous le même toit. Avisez-vous un peu de descendre ailleurs, et vous voilà brouillé avec moi. Vous ne sauriez croire à quel point votre société m'est agréable, et combien je prise les charmes de votre intimité, très-cher, cher ami, cher monsieur, ou monsieur tout court.

Ces paroles qu'accompagnent de doux regards, et d'engageants sourires, vont droit au cœur de celui à qui elles sont dédiées. Il s'égare dans le radieux pays des hypothèses galantes, et aussitôt que le soleil de juin a donné le signal des désertions, il part pour la ville indiquée ; il a soin de se loger à l'adresse convenue... et il en est pour ses rêves en Espagne.

Tenez-vous à ce qu'on vous dise Texacte vérité? La dame a passé un traité avec certains

hôtels peu achalandés des villes d*eaux allemandes, et on lui fait une remise par tête de voyageur qu'elle procure à l'établissement. J'en sais une qui, Tannée dernière, par cette ingénieuse industrie, a empoché un bénéfice net de sept mille francs.

XIÎI

Capitale de toutes les extravagances et de toutes les excentricités, Paris possède depuis quelque temps un original de moins.

Après avoir donné trente ans de sa vie à l'Etat, qui, généreusement, lui rendit en échange un modique emploi, un modique traitement, de modiques gratifications et une pension modique, notre héros, — pardon pour un si gros mot appliqué à un tel homme, — prit sa retraite et vécut avec l'absence de faste imposée à un rentier qui n'a que des rentes modiques.

Réduit pour tout potage au brouet noir de sa

A l'aventure aSg

pension bourgeoise^ et violemment tourmenté par d'impétueux appétits de gourmandise, qu'il lui était défendy de satisfaire autrement qu'en songe, voici de quelle ingénieuse façon il avait résolu le problème.

Il faisait chaque matin de longues stations devant lés vitrines des marchands de comestibles les mieux approvisionnés. Planté comme un héron sur ses jambes fluettes, le visage ccdlé sur les glaces sans tain des Chevet, des Corcellet, des Potel et Chabot, il dévorait — du regard --les plus belles pièces de Fétalage. La nuit, ô délices I il rêvait qu'il mordait à même dans de grosses dindes truffées et vidait sans fin des bouteilles au casque d'argent.

Il advint qu'un jour il fit un assez gros héritage.

— Que comptez-vous faire de votre fortune?

lui demanda son notaire.

Il répondit simplement :

— Je compte la manger.

Fidèle à cet engagement pris par devant notaire^ il s'offrit dès lors à lui-même une série de

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repas tellement plantureux, qu'il ne tarda pas àallumer un vaste incendie dans son cdrps calciné. Une inflammation d'intestins s' étant déclarée, il fut au plus bas. Son docteur le sauva de ce mauvais pas et le remit sur pied.

— Je vous dois un beau cierge, dit-il au médecin sauveur. Ne me ferez-vous pas le plaisir de dîner avec moi? J'ai à cœur de boire à nos deux chères santés.

Ce fut, paraît-il, un repas à rassasier cinq convives, et pendant toute la séance le convalescent opéra comme deux ogres. Au dessert, de sa voix la plus grave, le médecin dit à son client :

— Si vous continuez à vous nourrir ainsi, je vous préviens qu'on vous enterrera avant la fin du présent mois.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûr.

— Qu^ faut-il donc faire pour vivre longtemps ?

— Il faut vous astreindre à un r^ime sévère et vous y conformer avec la ponctualité la plus

rigoureuse. Je vous permets un potage, une aile de volaille, des pruneaux et deux verres de Saint- Julien. Le dimanche et le jeudi, exceptionnellement, j'autorise un verre de Musigny.

— J'essaierai, soupira le pauvre homme.

Il essaya huit jours; la semaine écoulée^ il envoya quérir le docteur.

— Je vois, hélas ! dit-il, que vous parliez d'or, et qu'il me faut, coûte que coûte, suivre religieusement vos dures prescriptions. L'autre nuit, pour m'étre tant soit peu écarté du poulet et des pruneaux réglementaires, j'ai failli rendre l'âme. Je suis donc très-décidé à ne plus faire d'infidélités à votre programme, et voici la résolution que j'ai prise : condamné à ne plus manger et à ne plus boire, ce qui constituait ma seule jouissance, j'aurai désormais à ma table et je verrai fonctionner sous mes yeux un convive de grand appétit, du plus grand qu'il me sera possible de trouver. Ce sera ma distraction, ma consolation et ma compensation.

Ainsi fit-il, et ce qu'on aura de la peine à

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croire, quand il est mort, notre homme ne trouvait plus personne qui acceptât ses conditions.

On était cependant nourri, abreuvé gratis et l'on touchait cinq francs par jour. Le revers de la médaille, c'est que le convive était forcé, par les clauses de son contrat, de manger et dé boire jusqu'à ce que l'amphitryon l'autorisât à s'arréter, ce qui n'avait lieu qu'après de longues heures d'une mastication violente et soutenue. Plusieurs de ces malheureux ont succombé à la tâche, Vun d'eux même a eu la gloire de mourir les armes. . . je veux dire la fourchette à la main.

Les Parisiens de la décadence! Lisaît-on il y a quelques années sur Taffiche d*un théâtre.

Les Français de la décadence! lit-on aujourd'hui sur la couverture d'un volume; et les Jérémies de Panurge de répéter avec de gros soupirs: Décadence! décadence!

Ecoutez-les ces moralistes à outrance, prêtez l'oreille à leurs lamentations : il n'y a plus dans notre malheureux pays apparence d'honnêteté, de probité, de charité, de loyauté, de moralité,

de fidélité, de chasteté. Le sol privilégié de Nanterre a cessé de produire des rosières. Vous

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chercheriez en vain une seule femme d employé qui n'ait pas un compte arriéré de trente-cinq mille francs chez sa blanchisseuse. Tous les fiacres qui passent sur les boulevards promènent des couples adultères. Les plus grandes dames se disputent l'honneur de servir de marraines aux nouveaux-nés des chanteuses de café-concert. Personne n'a de talent. On ne sait plus jouer la comédie ; on ne sait plus chanter l'opéra. Chaque Français fume en moyenne cinquante cigares et boit vingt-cinq verres d'absinthe par jour. Les hommes de lettres en possession de la faveur publique écrivent pharmacien avec un /, et fantôme avec un j? et un A.

Il est avéré qu'une bande de brigands arrêta le mois dernier, en plein soleil et en pleine rue de Richelieu, l'omnibus qui va delà barrière Clichy au théâtre del'Odéon. Les allumettes ne brûlent plus, les rasoirs ne coupent plus, le sucre ne sucre plus, le sel ne sale plus, le poivre ne poivre plus, tant il est vrai que la décadence est partout, dans toutes les régions sociales, ne haut comme en bas.

A l'aventure 265

dans Tordre moral aussi bien que dans Tordre matériel. D'oîiTon conclut qu'une pluie de soufre ne tardera pas à crever sur nos têtes criminelles et que Paris s*abîmera incessamment dans un lac de bitume.

Justement effrayé de ces sinitres prophéties, nous songeâmes sérieusement, Tautre matin, en vue du rachat de nos frères, à nous vêtir d'un cilice et à nous couvrir la tête de cendres.

Dès cendres, on s*en procure aisément en toute saison. Quant au cilice, c'est autre chose. Notre société est tellement gangrenée , notre époque est si fort corrompue qu'il nous fut impossible, — déplorable effet de la décadence universelle! — de rencontrer un seul marchand de cilices dans notre quartier. Des libraires, en revanche, on en trouve à chaque coin de rue; et c'est ainsi qu'en furetant dans les casiers d'un marchand de livres, le hasard nous fit mettre la main sur un volume poudreux intitulé : Le Désœuvré ou l'Espion du boulevard du Temple,

C'est en 1782, s'il vous plaît, qu'il fut im-

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primé, ce bouquin instructif. Cela vous a un air de sincérité naïve et de parfaite bonne foi qu'on ne saurait mettre en doute; cela doit avoir l'exactitude rigoureuse d'une carte photographique... et tout simplement c'est révoltant de corruption, de cynisme, de libertinage et d'infamie. C'est alors, et non à présent, que Paris était un cloaque et un mauvais lieu.

Si l'on ne craigniût de vous faire rougir, si le lecteur français ne voulait être respecté, on citerait quelques pages de ï Espion du bouleyar/i du Temple^ et il vous serait facile de voir à quel point les petits-fils calomniés à plaisir valent mieux que leurs grands-pères tant vantés. Comparés à cette crapuleuse littérature, les Mémoires d'une femme de chambre ^ ceux d'une Biche an-glaise^ ceux d'une Biche russe, seraient dignes d'être donnés en prix dans les pensionnats de demoiselles!

N'allez pas conclure de ces prémisses que nous ayons eu Pangloss pour précepteur ni que saint Philinte soit notre patron . Nous savons le fort

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et le faible des hommes, des femmes et des choses. Ce n*est pas nous qui donnerons jamais le bon Dieu sans confession aux Parisiens et aux Pari- ^siennes de 1 868 . Nous n'en sommes pas à ignorer par où ils pèchent. Notre microscope nous a permis de constater l'existence d'une jolie quantité de trichines dans la plupart des esprits et des consciences de notre temps ; mais se sont-elles multipliées dans une aussi effrayante proportion qu'on cherche à le faire croire ?

Les générations qui ont précédé la nôtre n'eu« rent-elles pas autant que nous, sinon plus que nous, à pâtir de cette trichinose morale qu'on signale de tous les côtés ?— Voilà la question, et c'est aux hommes impartiaux, s'il en reste, que nous confions le soin de la résoudre.

Il est bien évident que Paris a des vices très* blâmables, entre autres celui d'être joueur, et joueur forcené. Il joue à la Bourse ; il joue sur le turf; il joue dans les salons, dans les cafés, dans les cercles et dans les clubs. A cette heure, savez-vous quelle est la profession la plus lucra-

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tive, celle où Ton fait le plus rapidement fortune? C'est celle de « garçon de cercle. » Tel joueur décavé qui emprunte au garçon de son cercle cinquante louis à minuit, à une heure lui rend douze cents francs. Multipliez cette opération à l'infini, et vous verrez à quel total on arrive.

Après trois ou quatre ans de ce commerce, on se retire avec une grosse fortune et Ton achète une belle terre, témoin... mais il ne nous convient point de citer de noms propres, — alors même que ces noms propres ne seraient pas de la plus entière propreté.

Après le jeu, ce qui préoccupe et passionne le plus nos Parisiens « de la décadence », c^est à coup sûr, l'annonce d'une pièce nouvelle. Tel qui se fût consolé facilement de n'avoir pas été à Arques, serait inconsolable si on ne l'apercevait pasà la première annoncée pour le soir. Ce n'est pas qu'on se préoccupe beaucoup de savoir si l'on assistera à l'éclosioh d'une œuvre d'art, mais on assure que Desbarolles a réglé un duel effrayant; mais on parle d'une mise en scène splendide et

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de trucs anglais ; enfin les initiés affirment que Dindonnette et Bichonnette se montreront aux binocles des amateurs dans des déshabillés du dernier galant. Que diable voudriez- vous de plus?

Divers se sont procuré des stalles à des prix insensés, uniquement parce que le bruit s*est répandu qu'on sifflera la grande scène du troisième acte, et rien ne les charme autant que de voir une pièce nouvelle tomber avec fracas.

Cinq ou six ont fait des prodiges de stratégie afin d'obtenir des strapontins, informés à la dernière heure que mademoiselle X... occupera Tavant-scène de rez-de-chaussée du côté gauche.

On n'a pas craint d'insinuer, dans un petit journal, que le financier Des Lupeaux est parti subitement pour Bruxelles. Coûte que coûté, Des Lupeaux a dû obtenir une loge de balcon, où il exhibera sa personne fieurie, dans le but paternel de rassurer ses actionnaires , qui sont ses enfants. Il ne filera qu'un peu plus tard.

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Rastignac, qui s'est battu le matin, éprouve le besoin impérieux de promener son bras en écharpe dans les couloirs et au foyer.

D'Arthez, dont le roman babylonien, annoncé

depuis onze ans, vient enfin de paraître, sent la

nécessité de circuler dans la foule avec la séré^

nité majestueuse d'un homme profondément

, convaincu qu'il a créé un monde.

Pensez-vous que A — , qui tient à prouver qu'il est toujours du dernier bien avec madame B —, et que C — , qui a intérêt à montrer qu'il est au plus mal avec mademoiselle D — , ne re* mueront pas ciel et terre pour se procurer des places ?

Parmi ceux qui feront le si^e du bureau de location avec une ardeur enragée, n'oublions pas l'avocat Vinaigre, qui envenima, il y a trois jours, avec un si beau succès de scandale, la querelle conjugale des époux Marnefife; n'oublions pas davantage le docteur qui eut la chance de passer dans les Champs-Elysées au moment même où notre illustre ténor Fantasio tomba de cheval et

A L AVENTURE ajl

se cassa la clavicule, L'avocat espère qu'on lui parlera de sa plaidoirie rayée ; le médecin se flatte qu'on lui demandera des nouvelles de son client. Ils ne seront pas dans une salle de spec« tacle, ils se croiront sur un piédestal.

Et celles qui sont coiffées d*un chapeau d'une forme inédite ; et celles qui ont à faire scintiller aux yeux de leurs concitoyennes une broche et des boucles d'oreilles qu'elles portent pour la première fois ; celles qui brûlent d'une flamme coupable pour le premier rôle, et celles que le nez du comique fait rêver ; celles qui ont trouve un coupé, un cheval et un cocher dans leur sabot de Noël; celles qui ont causé la ruine du vicomte et le suicide du baron, croyez- vous qu'il soit possible qu'elles manquent à la fête ? Oh ! non ; elles en sont le charme vif, l'attrait principal ; et si, par aventure, elles n'étaient pas de la fête vous entendriez les messieurs de l'orchestre se dire les uns aux autres, avec des voix de trappistes et des gestes lamentables: — C'est crevant! a Crevant » est un adjectif qui est en train de

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se faire une bonne situation dans le monde. Ne dites plus : c C'est infect. » Vous auriez Tâir d'arriver du fond de votre province. Infect est démodé autant que les manches à gigot et les romans du vicomte d'Arlincourt.

Plus d'une fois, du vivant de M. Véron, j ai songé au pénible quart d'heure qu'il passerait le jour de sa mort, au moment oti l'essaim des nouvellistes à court de copie bourdonnerait autour de son cadavre à peine refroidi.

A notre époque, vous le savez bien, ce qu'on pardonne le moins à un homme c'est d'avoir été heureux toute sa vie, surtout si cet homme heureux s'est vanté de sa chance et s'il a fait montre de son bonheur.

Peu importe aux Athéniens de Paris qu'Aristide soit appelé le juste; ils ne s'en offensent pas;

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mais gare à Aristide s'il est appelé le millionnaire. La dure loi de l'ostracisme lui sera appliquée dans toute sa rigueur.

— Ah ! brigand 1 s'écrient les doux Athéniens du boulevard, tu manges des truffes et nous mangeons des pommes de terre ; tu fais le tour du lac en calèche, tandis que nous sommes réduits à l'impériale des omnibus; tu te payes des avant-scènes dans les théâtres où nous n'avons que des strapontins ; par les fenêtres de ta chambre à coucher tu aspires les parfums de l'ordnger en fleuf) alors que nous sommes empestés par les plombs du voisinage ; on t'attribue des aventures charmantes et nous faisons nos choux gras de notre blanchisseuse.... Attends unpeu^ scélérat I nous insinuerons que tu fabriques de la faussa monnaie ; nous t'accuserons d'avoir empoisonné Ballet, à l'hôtel de la Tête noire, à Saint-Cloud, sous le pseudonyme de Caataingu. Nous afiir^ merons que tu as la gale I

Cependant il faut rendre à nos contemporains la justice qui leur est due. Nds craintes ne se

A l'aVBNTURE 275

sont pas entièrement réalisées. Le quart d'heure final de M. Véron n'a pas été aussi pénible qae nous le supposions. La plupart des chroniqueurs ont fait preuve de bon goût* Les autres, -^ ceuitlà même qui ont coiffé 1^ Bourgeois de Paris de la même manière que trois ou quatre polissons d'outre* Manche s'avisèrent , Tan dernier, de ' coiffer la statue de Duguesclin, «^ les autres, disons*nous,ont gardé dans leurs attaques, hormis un ou deux, une mesure relative dont il faut leur savoir gré.

C*est ainsi qu'il n'est venu à l'idée de personne d^accuser M. Véron d'avoir hâté le trépas de son frère Cadet, décédé quelques mois avant lui.

Une si louable modération marquerait-elle un temps d'arrêt dans la voie de polémiques exaspérées où diverses plumes sont entrées ces temps passés? Souhaitons-le, mais ne nous y fions que tout juste. Une hirondelle ne fait pas le printemps.

Il est bien entendu que ce n'est point la biographie de M. Véron que nous tentons d'écrire.

276 A l'aventure

Ce travail a été fait par tout le monde et par le Bourgeois de Paris lui-même dans ses Mémoires. Si Ton vous dit : « Il naquit d'un père papetier, dans la rue du Bac, en Tan 1798, » ne court-on pas le risque d'attaquer une. sonate dont vos oreille ssont déjà rebattues ?

Quel est notre but ? Mettre à son vrai plan et dans sa vraie lumière la figure spirituelle et sympathique d'un homme qui nous honora de son amitié pendant les quinze dernières années de sa vie. Il y a eu deux Véron, serait-on fondé à dire, celui de la légende et celui de la réalité. C'est ce dernier que nous avons à cœur de faire connaître. Pour accomplir cette tâche, il nous suffira de le montrer tel qu'il était, et non tel qu'on s'est plu à le représenter dans les innombrables caricatures écrites et parlées dont il fut la victime, ou le héros — car il n'est pas donné au premier venu de se mirer dans sa caricature.

Pendant quarante ans, M. Véron a été « tête de turc, » et il n'est guère de débutant-journa-

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liste, s'escrimant à amener le cinq cents, qui n'ait, en manière d'exercice, et pour se faire la main, asséné ses plus formidables coups de poing sur le sinciput du bourgeois de Paris.

M. Scribe, aussi, a été tête de turc, le baron Gros pareillement, et bien d'autres encore .

Il en est que ce petit jeu de société pousse au suicide, témoin le baron Gros.

Il en est qui souffrentsans se plaindre, et qui en meurent, ainsi que M. Scribe.

Ils sont rares et singulièrement bien trempés ceux qui, à l'exemple du docteur Véron et d'Alexandre Dumas père, subissent cette grêle de horions sans sourciller, sans que leur bonne humeur en soit altérée.

Mais s'il importait peu à M. Véron que la presse s'égayât au sujet de ses cols de cravate, de la pâte Regnauld et de ses œuvres littéraires, il n'endurait pas la plaisanterie quand elle franchissait les limites du badinage. Sur un mot qui sonna mal à ses oreilles, alors qu'il était directeur de l'Académie royale de musique, il en-

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voya deux amis au rédacteur d'une feuille théâtrale et il essuya le feu de son adversaire sans que son pouls ait été accéléré d'un seule pulsation.

Comme tous ceux qui entrent dans la carrière, celui qui écrit ces lignes considéra comme un devoir naturel de taper sur la tête de turc du docteur Véron. Cest pourquoi, dans un livre heureusement oublié, Les petits n^stères de r Opéra ^ deux pages désobligeantes furent con-* sacrées au Bourgeois de Paris, qui se vengea comme bien peu l'eussent fait.

Plusieurs années écoulées, alors qu'il diri-* geait le Constitutionnel aved un réel succès , }e lui fis part de nlon désir de publier des nouvelles dans le feuilleton de son journal, ne lui dissimulant pas, dans ma requête, que je l'avais souvent malmené dans le Charivari et lui confessant avec ûncéritéqnt Les petits mystères de l'Opéra figuraient à mon actif littéraire.

La réponse ne se fit pas attendre. Elle était conçue en ces termes :

A L*AVBHTURE 279

a Monsieur,'

« Le feuilleton du Constitutionnel vous est ouvert. Venez me voir. Journaux et journalistes ne me feront jamais autant de mal qu'ils m'ont fait de bien. »

Logiquement je conclus de la lecture de ces quatre lignes, que M. Véron était un galant homme et un homme spirituel, opinion qu'un de nos confrères a gardée de lui, à la suite d'une aventure qui n'est pas sans analogie avec celle qui vient d'être contée.

a J'ai peu connu M, Véron, mais je l'ai côtoyé, dit le confrère que nous citons. Il y a quelques années, je le r.encontrai à Enghien, chez M. de Girardin. Je venais de rendre compte d'un livre, signé de lui, et je n'avais pas ménagé la critique de cette boursoufflure bourgeoise qui gonflait toujours un peu sa personnalité poli-

tique et littéraire. Il vint à moi, très-côrdialement : « Vous avez parlé de moi, merci ; quand j*écris, ce n'est pas pour être oublié. » Il partit de là p)our s'analyser et se discuter lui-même, avec une bonne foi parfaite. Il reconnaissait volontiers qu'il était une expression des travers de son temps, et des ambitions déclassées suscitées par les révolutions. C'était, en somme, un homme de beaucoup d'esprit. »•

Cette attestation et cent autres encore n'empêcheront pas Oscar Filandreux de persister dans son opinion : « M. Véron n'était qu'un ventre. » Elucidons-la, voulez-vous, cette question du ventce ; élucidons-la avec les preuves à l'appui et les pièces en main.

Un abonné de l'Univers illustré^ Qfx je rédigeais la chronique hebdomadaire, me posa un jour cette question : et A présent que le Café de Paris n'existe plus, où dîne M. Véron ? »

A quoi je répondis par la voie du journal :

« Le docteur Véron dîne chaque jour à la

A l'aventure 281

Maison-d'Or, dans le salon du rez-de-chaussée qui s'ouvre sur le boulevard. Il occupe la dernière^ table en entrant, à main gauche. Les frères Verdier ont fait à cet habitué d'élite la faveur d'un fauteuil, tandis que les autres consommateurs n'ont droit qu'à des chaises. Dans le cas où vous supposeriez que les dîners de M. Véron sont taillés sur le modèle des festins de Trimalcion, je vous préviens que vous êtes à cent kilomètres de la vérité. Le docteur est très-sobre : il ne mange que deux plats, et sa boisson ordinaire se compose de très-vieux bordeaux largement trempé d'eau. »

Le jour même oîi parut le numéro contenant mon article, je reçus de M. Véron une lettre que j'aurais gardée pour moi seul, si j'avais obéi aux conseils de ma modestie. Mais citerait-on un journaliste qui ait jamais obéi aux conseils de sa modestie ?

Je publiai donc in extenso le billet de M. Véron, spécimen très-complet de l'esprit fin et dé-

2i% A l'aventure

licat du Bourgeois de Paris. Que Filandreux, que tous ceux qui ont nié cet esprit lisent ces lignes écrites au saut du lit et au courant de la plume :

< Mon cher ami,

« Puisqu'un curieux s'est rencontré qui tient à savoir où je dîne,et comme je dîne, j'ai à vous remercier de la réponse que vous avez bien voulu lui faire. Tout ce que vous dites de mon régime et de ma salle à manger est exact,— -lesdeux plats, le vin, l'eau, la sobriété, et même le fauteuil!

« Dans les salons et dans les gazettes, on inscrivait au nom du prince de Talleyrand tous les mots vifs et fins qui Couraient la ville et la cour. Au Café de Paris^ on mettait sur le compte de mon estomac tout ce qui se mangeait et se buvait autour de moi. Et alors que de folles histoires inventées et même imprimées ! on faisait de moi un Gargantua gourmet.

« Tant pis î c'est bien fait ! Pourquoi ne pas

A l'aventure 283

cacher sa vie ! pourquoi ne pas dîner. chez soi? — Pour votre gouverne, spirituel moraliste, voici le pourquoi :

a Cest certainement Testomac de Thomme qui a trouvé cet aphorisme : qui va piano va sano, qui va sano va lontano. Eh bien ! chez soi, à^rheure dite, le potage est sur la table, le rôti sort de la broche, le dessert est dressé... Les gens de service, pour dîner plus longuement, vous mènent par un train-express ; ils ne vous servent pas, ils vous étouffent !

a Au cabaret, on est autrement servi. A la bonne heure ! on attend ! J'ai soin de dire aux garçons : Ne^vous occupez pas trop de moi ! j*aime à attendre et je viens ici pour ça.

(' Et puis, au cabaret, la porte s'ouvre à chaque instant, et c'est l'imprévu qui entre : c'est une connaissance ; c'est un camarade ; c'est un ami ! On s'interroge, on se souvient, on cause, on rit : ce n'est pas l'estomac, c'est Tesprit qui est à table. Quelques bons mots, ' quelques riants souvenirs.... et Kon dîne sans

284 A l'aventure

s'en apercevoir. Du même coup, on a dîné et Ton a digéré. Il n'y a que les boas qui se complaisent à digérer. Voilà, cher et aimable philosophe, pourquoi je vis à Paris comme un Anglais ou comme un Russe célibataire et traversant Paris.

« Quoi qu'il en soit, jeudi ou samedi de la semaine prochaine, tournez le bouton de la Maison-Dorée vers six heures et demie au plus tard, et venez dîner avec moi. Je ferai mettre les grands plats dans les petits, et nous dégusterons en délicats quelques vieux vins. Malgré mon écart de régime, je suis sûr, grâce à votre gaieté, grâce à votre esprit, qu^ notre menu franchira notre pylore au pas de course. Nous aurons faim le lendemain matin. J'attends de vous une bonne réponse et un bon appétit.

« Tout à vous.

a L. Véron. »

Quel est donc l'imbécile qui, le premier, a

qualifié le peuple français dépeuple le plus lé^ ger de la terre ? Oîi la prenez-vous cette légèreté, mon bon monsieur ? J'imagine que la légèreté consiste à passer rapidement d'une idée à une autre. Eh bien I laissez le peuple français chausser une idée, si fausse qu'elle soit, et vous userez trente-six mille tire-bottes sans parvenir à le déchausser.

Pour le plus grand nombre de. ceux qui ont écrit sa nécrologie, le docteur est resté « un Gar* gantua gourmet. »

Quelqu'un ayant raconté que ce fut à contrecœur qu'il reçut l'opéra de Robert le Diable^ dont il n'avait pas soupçonné les beautés, on vous affirmera carrément que Meyerbeer dut lui envoyer du papier timbré pour le contraindre à représenter son œuvre.

D'autres sont allés plus loin : il ont inventé que le maestro s'était vu, sur le refus obstiné de l'imprésario, dans l'obligation de payer de ses deniers un orgue indispensable à la pompe et à l'action de son cinquième acte.

î86 - A l'avehture

En vain Meyerbeer, dans une lettre qui eut une publicité considérable, donna un démenti explicite et indigné à ces calomnies persistantes; rhistoire du papier timbré et celle de lorgue de Robert le Diable ont été péchées, tous ces jours ci, dans une foule d'écritoires où elles surnage* ront longtemps encore.

En revanche', on a passé sous silence les cadeaux princiers faits aux artistes qui interprétèrent l'opéra de Scribe et de Meyerbeer, l'auge mentation toute spontanée des feux de Levasseur, après sa création de Bertram, les surprises galantes du i*' janvier, et tant d'autres actes généreux qui honorèrent la carrière directoriale de M. Véron. On ne peut pas dire, d'ailleurs, qu'il ait eu affaire à des ingrats. Sa mémoire est restée chère aux artistes reconnaissants du chant et de la danse.

Sous des dehors parfois un peu bourrus, M. Véron cachait un fonds de bonté, et sa bonté était spirituelle. Est-ce qu'on se trompe en vous offrant, comme un joli trait de caractère, certaine

anecdote qu'il a négligé de mentionner dans ses Mémoires , et que nous avons saisie au vol ?

Un jour qu il assistait à une des dernières répétitions de la Juiye^ on vint le prévenir qu'un visiteur insistait pour le voir et lui parler sur-lechamp. Il s'agissait, au dire du visiteur, d'une communication extrêmement importante, et qui ne pouvait souffrir aucun retard*

M. Véron entra^ en maugréant^ dans son cabinet, et on vous laisse à penser quelle fut sa colère, lorsqu'il se trouva en face d'un inconnu de haute taille et de belle prestance^ qui sollici* tait une place de figurant*

M. Véron^ qui lui avait intimé Tordre de passer la porte, ne fut pas médiocrement surpris en entendant l'aspirant figurant éckter en san*^ glots et en le voyant se précipiter à ses getioux qu'il s'efforçait d'embrass^f.

— Monsieur le directeur, disait l'homme, si vous me renvoyez &ahs avoir accueilli ma prière^ je jure que demain matin on me trouvera pendu; Ecoutez mon histoire. Je suis fabricant de para*

288 A l'aventure

pluies et marié; j*adore toujours ma femme et je constate avec amertume qu'elle a cessé de m'aimer. J'ai la conviction que sa flamme renaîtrait si elle me voyait sur la scène de l'Opéra, habillé de soie et de velours, ou couvert d'une armure d'argent et coiffé d'un casque d'or.

Le cas parut si plaisant à M. Véron qu'il dit au suppliant avec douceur :

— Relevez-vous, mon ami , et séchez vos larmes. Vous êtes engagé. Vous débuterez dès demain dans l'armure du prince de Grenade et vous allez venir répéter illico le rôle du légat du pape dans la Juive. Vous ferez votre entrée en scène magnifiquement habillé et monté sur une haquenée blanche. Le soir de la première, vous aurez une stalle d'amphithéâtre pour madame votre femme.

Un mois après, M. Véron recevait cette lettre de son pensionnaire reconnaissant :

« O monsieur, soyez béni! Élisa qui avait rendu une part desa tendresse au prince de Grenade, Élisa l'a rendue tout entière au légat du

pape. Je suis le plus fortuné des époux et jamais je n'oublierai que ma félicité est votre ouvrage . » Malheureusement pour Je pauvre diable, en joueur habile qu'il était, M. Véron ne tarda pas à passer la main à M. Duponchel. Or, it advint que, dans une reprise du Philtre, le prince de Grenade dut figurer sous le costume peu avantageux d'un simple fils des champs, coiffé d'une perruque rousse ébouriffée et chaussé de gros sabots, avec de la paille dans les susdits «abots. En même temps Tintrigue le dépouillait de ses casques et de ses armures, de sa soie, de son velours et de sa blanche haquenée.

Soit que l'amour de son Elisa eût souffert de Cette dégringolade sociale, soit qu'il se considérât comme déshonoré aux yeux de ses camarades, le figurant dégradé se pendit une nuit dans son arrière-boutique.

Lorsque le docteur Véron prit en mains les

rênes du gouvernement de l'Opéra, les recettes

flottaient piteusement entre soixante-quinze et

cent louis.

.-âââUi

Le succès, sans précédents^ de Robert le Diable ks fit monter à neuf et dix mille francs. Nonseulement le pablic se pressait le soir à la porte du théâtre, mais il faisait queue, le matin, de* vant le bureau de location, et c'était l'agréafale spectacle qui attendait inrariablement Timpre^ saiio, quand, à Vheurede midi, d* un pas superbe, il pénétrait dans son ro3raume.

Certain pur, comme U rentrait à Paris après une courte absence, Tempressement du public lui sembla plus vif que de coutume. Les sergents de ville avaient peine à contenir les impatients qui assiégeaient le bureau de location. Mi Véron monta dans son cabinet en se frottant les mains et en bénissant son étoilei

Un employé l'attendait avec impatience.

— Monsieur le directeur a vu? demandait abrugto l'employé.

— Quoi? Qu*ai-)e vu ? « — La foule qui envahit la location ?

^— Sans doute.

A l'aventure 2g t

— Quel effet ce spectacle a-t-il produit sur monsieur le directeur ?

— Parbleu! un effet on ne peut plus agréable. L'employé fit un bond «ï arriére.

— Maïs, ittortsieur, dit-il, vous ne Savez donc pas ce qu'ils sont venus faire?

— Je pense qtf'ils viennent retenir de^ places

pour ce soîr, pouf après-demain et pour les jours suivants.

-^ Ernitir^ monsieur ; vou» voû« trompez du toiif au tout

•^ Je me trompe ( mcn >

-^HflasF ouij il* fappoftefîf kUr» coupt>fts? il» ptàxhmndent leur argent F

— A q©el proposa

^^ Monsieur n'a donc pas lu les journaux?

Monsieur ne sait donc pas ce qui se psuf^e}

^^ Il y a une semaine que je sois absentr Que se pttssc^t^il donc?

^^ Le choiâra a éckté à Paris ; tous les étratf ^ gef» paite&t ou sont psîtis. Ayim^)fier) la recette n'a pas attcsnf tre«s mille francs.

292 A l'aventure

Ils connaîtraient mal M. Véron, ceux qui supposeraient qu'il ait chancelé en recevant cette nouvelle en pleine poitrine.

Impassible et froid^ il ouvrit sa caisse ; elle contenait six cent mille francs qu'il destinait à un placement en rente trois pour cent. Il en fit dix paquets de soixante mille francs, en se disant:

— C'est ce que je perdrai chaque mois; donc, je suis certain de marcher pendant dix mois.

Il venait d'entamer philosophiquement son huitième paquet, lorsque le fléau cessa de décimer la ville. Rassuré et a£famé de plaisirs, Paris se rua dans les théâtres déserts. Les étrangers revinrent de tous côtés, et les mirifiques recettes de dix mille francs reparurent avec eux.

A la Revue de Paris ^ qu'il a fondée, comme au Constitutionnel j qu'il a ressuscité, le docteur Véron a prouvé qu'il aimait les lettres et ceux qui les cultivent. Les lettres l'ont payé de retour* D'un sentiment unanime , les Mémoires d'un bourgeois de Paris, un grand succès de la librairie contemporaine, sont considérés aujourd'hui

A l'aventure 293

comme un livre très-curieux, très-varié, rempli de faits, de saines appréciations, de révélations piquantes, écrit avec un éclectisme de bon goût et un réel esprit. Il sera, un jour, impossible de s'occuper de la société française de cette moitié du dix-neuvième siècle sans puiser dans les Mémoires du docteur Véron.

Si. les lettres ne restèrent pas sourdes à sa tendresse, il n'en fut pas de même de ceux qui les cultivent. Dans une circonstance mémorable, on ne s'est pas contenté d'être injuste envers M. Véron, on s'est montré ingrat et cruel.

Le 17 avril 1 856 (la date nous est donnée par Jules Lecomte, dans ce curieux Perron de Tortonij une de ses dernières œuvres, une des plus intéressantes et des plus variées), le 1 7 avril 1 8*56, donc, un personnage, qui se prétendait anonyme, avait chargé M. le docteur Véron, qui se prétendait son mandataire, de remettre au comité de la Société des gens de lettres de France une somme de dix mille francs, pour être employée à ouvrir un concours littéraire sur quatre

sujets de genre différent, et à délivrer des prix parmi plus de cinq cents pièces envoyées.

Ce donateur masqué, on Ta deviné, n'était autre que M. Véron. L'année suivante il renouvela son acte de munificence, soit vingt mille francs tombés de son porte-monnaie, rosée bienfaisante, sur des terres généralement aridea et desséchées.

Si vous pensez naïvement que la Société des gens de lettres ait érigé une statue équestre à son bien£ûteur au milieu du square de la cité Tré-

vise, gardez cette illusion qui vous honore

et abstenez-vous de lire les petits journaux de Tépoque.

C*est encore lo- Perron de Tortonù de Jules Lecomte, qui nous fournit cette jolie anecdote :

On allait vendre à la salle des commissaires* priseurs les meubles d'un jeune peintre, débiteur de douze cents francs envers son marchand de toiles, de cadres et de couleurs. La veille du jour fixé pour la vente, le docteur fit offrir la somme à l'artiste, qu'il avait eu occasion de rencontrer.

A l'aventure 295

Le peintre répondit qu'il n'acceptait de Service de ce genre (fue de ses amis intimes, remercia et refusa.

On procède à la vente ^ elle commence par un antique tabouret légèrement boiteux.

— A trois francs ! dit le commissaire-priseur.

— Â douze cents francs 1 s*écria un agent de M. Véron.

Pénétré de reconnaissance pour un service si délicatement rendu , l'artiste arrêta la vente et resta en possession de son mobilier.

De cette histoire, il ne faudrait pas se hâter de conclure que la caisse de M. Véron s'ouvrit avec beaucoup de facilité» ni qu'il ait aspiré à la succession de l'homme au petit manteau bleu.

— Mes gens passent leur temps à fermer ma porte sur le. nez de deux sortes de visiteurs^ se plaisait«il à dire, les emprunteurs et les inven^* teurs. Ceux qui veulent me faire gagner de l'argent ne m'inspirent pas moins d'effroi que ceux qui veulent m'en emprunter.

Sans toucher au côté politique de la carrière

de M. Véron, on peut dire que son rôle, dans des circonstances capitales, ne fut ni sans impor* tance, ni sans péril. Ceux même qui ne sont pas logés dans le même camp que le Bourgeois de Paris rendront hommage à son courage civil et à son désintéressement.

Aimant à dire le fond de sa pensée sans périphrases ni métaphores, il dut abandonner la direction du Constitutionnel dont il eût fini par compromettre les destinées pacifiques. Cette abdication forcée, coïncidant avec sa non-réélection de député de la Seine, le jeta pendant un certain temps dans une humeur irritable et chagrine.

Inquiet de l'état oti je voyais son esprit, persuadé que le moral ne tarderait pas à déteindre sur le physique, je l'incitai à se mettre au travail, à continuer ses Mémoires. D'abord repoussé avec perte, je revins à la charge et la victoire me resta finalement.

C'est à ces luttes amicales que le docteur Véron fait allusion dans les lignes qu'on va lire, lignes extraites de la préface d.i volume de Nouveaux

Mémoires qu'il publia à la Librairie internationale, il y a tantôt quatre ans :

«c Rien n'est si difficile que de conduire avec sagesse, en toutes convenances, les derniers jours à passer dans ce monde, pour finir son temps. Dans la vie, comme au théâtre, tout est bien qui finit bien. « Ai-je bien joué mon rôle icibas ? » disait un empereur romain aux amis qui entouraient son lit de mort.

« Par un ciel gris et froid, le ciel des tristesses et des défaillances, en prenant l'œuf frais du matin, je confiai à un ami cet inattendu projet de me désintéresser, dans ce monde, de tout et de tous, et d'apprendre à me taire en vieillissant. J'estimais, ce jour-là, que ce qu'il y a au monde de plus spirituel, de plus habile, de plus convenable, c'est de ne rien dire.

a Cette confidence faite à un ami reçut une

amicale et grondeuse publicité ; mais bientôt,

par une subite conversion, ces beaux projets de

sagesse et de silence se sont trouvés emportés par

298 A L AVEHTURE

ce torrent d'excitations d'esprit qui se succèdent dans la vie, même la plus discrète, la plus retirée, excitations qui trouvent bientôt tant de prétextes à rompre le silence. Écouter toujours et ne rien dire^ il riy a pas de situation si cruelle! s'écriait Juvénal.

« Voilà comme, après un silence heureux, j'en conviens, mais non sans quelques impatiences parfois, j'écrivis soudain^ sur une belle page blanche, et d'une main ferme encore : Nouveaux Mémoires d'un Bourgeois de Paris. »

L'amicale et grondeuse publicité, dont parle le docteur^ sa lettre la reçut dans le Grand Journaïf dont j'étais alors le rédacteur en chef, et où elle fut très-remarquée.

De là cette chaleureuse dédicace écrite sûr la première page de l'exemplaire qui me fut envoyé par l'auteur, la veille de la mise en vente :

a A mon ami Albéric Second, mes chauds remercîments et ma vive reconnaissance.

« L. Vérok. V

A LAVKNTURE ^ 299

Cet homme qui avait tant de bonnes raisons pour aimer la vie et pour la pleurer, nous a enseigné comment on meurt quand on est un chrétien et un sage. Les pieux mensonges de ses amis ne l'abusaient pas. Il savait à une heure près le temps qui lui restait à vivre et sa sérénité n'en fut point altérée.

Le jour où lé docteur Véron s'en est allé, c'est véritablement quelqu'un qui est parti.

Les chroniqueurs ont parfois de bonnes fortunes. Le hasard nous conduisit un matin dans une maison amie, au moment oti Bouffé rendait visite au maître du logis.

— Dans le petit article si bienveillant que vous avez consacré à ma représentation de retraite, nous dit le célèbre comédien, vous avez écrit que de fausses spéculations de bâtisse et d'achats de terrain ont dévoré mes économies. Un de vos confrères a même prétendu que je me suis ruiné à la Bourse où, de ma vie, je n'ai mis les pieds. La vérité est que- je n'ai jamais eu de

A l'aventure 3oi

fortune. Ah! cher monsieur, je suis venu au monde vingt ans trop tôt. De mon temps, ce n'était pas T usage de nous attacher à un théâtre avec des chaînes d'or. Au Gymnase, oti se sont écoulés les trois quarts de ma carrière d'artiste, mes appointements ne se sont pas élevés audessus de cinq cents francs pur mois. Dans les

dernières années seulement, mon directeur me gratifia de dix francs de feux par soirée. Or, Dieu m'a donné une nombreuse famille. Vous voyez donc qu'il m'eût été difficile de gaspiller une fortune qu'il ne m'a pas été possible d'économiser. J'ajoute que le triste état de ma chétive santé m'a obligé de quitter les planches juste à l'époque où je commençais à gagner de l'argent.

Bouffé nous apprit que la recette de sa représentation de retraite a été de vingt-cinq mille et quelques francs. Il y a eu huit mille francs de frais ; bénéfice net, dix-sept mille francs.

— Par quel miracle, lui demandâmes-nous, avez-vous réussi à obtenir la salle de l'Académie impériale de musique pour cette soirée ?

302 A L*AVfiNTUItE

— C'est toute une histoire, nous répondit-il.

— Si vous me racontez cette histoire, me serat-il permis de l'insérer dans mon journal?

— Je n'y vois pas d'inconvénient*

•«^ Racontez-la donc et recevez d'avance mes remercîments et ceux, de mes lecteurs.

Voici rhistoire de Bouffé.

c Pendant Tété de 1847, ^'^^^ dit-il, je donnais à Londres des représentations assez suivies. Parmi les pièces de mon répertoire qui avaient le privilège d'attirer le public et de le contenter, je citerai le Gamin de Paris ^ de M M. Bayard et Vanderburk, et Michel Perrin^ de MM. Mêlesville et Charles Duveyrier.

« Un soir, je venais de terminer le premier de ces deux ouvrages et j'étais monté dans ma loge, lorsque j'entendis frapper trois coups discrets à la porte*

« — Entrez I criai-*je avec un peu d'impatience, car Tentr'acte était court, j'avais à me transformer en Michel Perrin, et je craignais d'être dérangé et retardé par quelque fâcheux.

A l'aventure 3o3

«c Je crois qu*à présent on dit un raseur^ un gêneur. Dans ces temps reculés, on disait un fâcheux.

<t Je fus vite rassuré en reconnaissant le comte d'Orsay, qui me témoigna toujours de ia bien» veillance et dont les visites m'étaient particuliè** rement agréables.

« Le comte d'Orsay n'était pas seul.

« -« Mon cher Bouffé, me dit-il, j'ai pris la liberté d'amener avec moi un de mes amis, un Français qui ne vous avait pas encore vu jouer et qui a le désir bien naturel de vous témoigner tout le plaisir que vous lui avez fait éprouver dans votre rôle du Gamin de Paris,

« L'ami du comte d'Orsay m'adressa en effet d'aimables paroles.

oc — Si je ne craignais d'être indiscret et importun, ajouta-t-il, je vous demanderais, monsieur Bouffé, la permission dje ne regagner ma stalle que lorsque vous descendrez sur la scène. Je viens de vous applaudir dans le personnage d'un tout jeune homme ; je sais que vous ailes

3o4 • A l'aventure

nous apparaître sous les traits d*un vieillard et je serais très-curieux d'assister aux mystères de cette transformation surprenante.

« — Je vous en prie, mon cher Bouffé, reprit le comte d'Orsay, faites comme si nous n'étions pas là, mon ami et moi.

a Je pris la balle au bond, car je n'avais pas une minute à perdre. Je me grimai ; je me fis une tête; en moins d'un quart d'heure je fus prêt. On vint m'avertir que le r^isseur allait frapper les trois coups.

« — Messieurs, leur dis-je, en me levant, Michel Perrin vous salue.

«c L'ami du comte d^Orsay me remercia de mon hospitalité et m'assura qu'il n'oublierait pas l'obligeance que j'avais mise à satisfaire sa curiosité et son caprice.

« Nous descendîmes l'escalier 'ensemble. Quand nous fûmes sur la dernière marche, le comte d'Orsay me souffla dans l'oreille :

• — Est-ce que je vous ai dit le nom de votre visiteur, mon cher Bouffé?

A L AVENTURE 3o5

« — Non, monsieur le comte.

c — Seriez-vous aise de le connaître?

« — Sans doute.

t — Eh bien ! c'est le prince Louis Bonaparte.

a — L*ex-prisonnier de Ham?

a — Lui-même.

« Il y a environ deux mois, lorsque je songeai à organiser ma représentation à bénéfice, mes amis me dirent :

« — Ayez-vous demandé à M. Montigny s'il consentira à vous prêter la salle du Gymnase?

« — Non.

a — Qu'attendez- vous?

« — J'attends de savoir si Ton me prêtera la salle de TOpéra.

a — La salle de TOpéra... vous êtes fou!

• Je les laissai dire ; j'avais mon idée. Je rédigeai une supplique à TEmpereur et je pris la liberté de rappeler à Napoléon III la visite que le prince Louis m'avait faite à Londres.

« Le surlendemain, ma supplique était ren-

3o6 A l'aventure

voyée à qui de droit. Elle portait dans la marge ces six mots écrits de la main de Sa Majesté : « Pour M. Bouffe^ oui, oui, oui. »

-€ Et voilà comment il se fait que mon bénéfice ait eu lieu à l'Opéra et non au Gymnase, nous dit Bouffé. Vous voyes, messieurs, que j'avais raison : c'est toute une histoire, n

'Vous me priez instamment monsieur mon abonné du Grand Journal, de vous désigner n un bon état » pour votre jeune fils dont l'avenir commence à vous inquiéter.

Tout en désirant que le jeune homme gagne le plus d'argent possible, vous souhaitez qu'il en expose le moins possible.

C'est pourquoi sans doute il ne vous plaît pas qu'il soit agent de change.

La profession d'avocat, me dites-vous, serait assez de votre goût; — malheureusement votre héritier est affligé d'un bégayement très-prononcé,

3o8 A l'aventure

On conçoit, en effet, qu'un avocat bègue risquerait fort de mourir de faim s'il comptait sur son éloquence pour vivre. Un avocat n'a pas le droit d'être bègue. Un juge, c'est différent. Etencore, voyez leBridoison du Mariage de Figaro!

Il y a bien le commerce de la haute nouveauté; mais outre qu'il exige unô mise de fonds considérable, pour un qui s'enrichit, combien d'autres s'y ruinent I

Et d'ailleurs, m'écrivez-vous, vos « principes bien connus » ne vous porteraient pas à faire bénir les magasins de monsieur votre fils par le clergé de sa paroisse, ce qui est indispensable au succès.

Il y a aussi le Sénat et le Conseil d'État où l'on émarge de jolis traitements; mais vous me faites observer avec raison que vous avez assez de bon sens pour ne point exiger du Gouvernement qu'il nomme d'emblée « votre Ernest • conseiller d'Etat ou Sénateur. — Effectivement, ce serait raide.

Et vous vous déclarez un père fort embarrassé;

A L AVENTURE Sog

et VOUS me suppliez de vous aider à sortir d'embarras à Taide d*un bon avis.

Puisque vous me faites Thonneûr d*eii appeler à mes lumières, mon cher monsieur, voici le conseil que je me permets de vous donner :

Achetez au susdit Ernest quatre mains de papier écolier, une fiole d'encre et une douzaine de plumes de fer.

Vous voyez que la mise de fonds ne vous ruinera pas.

LGa*sque vous serez en possession de ces menus objets, faites venir le jeune homme auprès de vous et dites-lui ces simples mots accentués avec l'autorité légitime d*un père :

— Mon fils, attendu qu'il est temps de songer série\isement à ton avenir, tu vas me faire le plaisir de prendre Tétatde M. Victorien Sardou.

Sérieusement parlant, mon cher monsieur, je n'en connais point de plus lucratif.

Une seule comédie de Victorien Sardou, la Famille Benoiton^ lui a rapporté deux cent mille francs.

3 10 A l'aventure

Se créer dix mille francs de revenu avec un simple déboursé de deux francs soixante-quinze centimes, voiis voye:s, Monsieur, que c'est là une opération excellentissime.

Donc, on ne saurait trop vous conseiller dé pousser votre Ernest dans cette bonne voie.

n est bien entendu que, pour exercer avantageusement l'état oti Victorien Sardou est passé maître, le papier^ I encre et les plumes ne suffisent pas d'une manière absolue.

îl est indispensable d^ joindre beaucoup d'gs-^ prit, beaucoup d'imagination, beaucoup de persévérance et beaucoup détalent; maison ne met pas en doute les aptitudes d'Ernest, eu égard au proverbe : « Tel père, tel fils. »

Pour réussir à souhait dans cette partie avantageuse, il est encore nécessaire qu'on ait un grand amour du travail.

En effet» ceux qui s'imaginent que les auteurs dramatiques composent leurs pièces dans les cabinets particuliers des restaurants, a en sablant

A LAVEJTTURB 3lî

le Champagne^ » ceux-là sont de purs imbéciles*

— E:]ieinple :

Peu de jours après U première représenUtioa de la Famille Benoiton^ j'eus occasion d'écrire à Tauteur, désirant enrichir d'un autographe de sa façon l'album d'une personne de mes amies. Le lendemain, je reçus un énorme rouleau de papier qu'accompagnait cette lettre :

« Mon cher ami,

n Je comptais et compte encore vous allef remercier chaudement pour votre rude coup d'é^ paule. En attendant) voici une cargaison d^autographe»; ce sont tous les brouillons de la Fa^ mUU BenoHcH que j'alkis voaer aux flammes quand votre petit mot m'est arrivé. Il y a là de tfBÊOi allumer vdtré feu toitt l'hiver, si vous n'y tHHiveA pas ùhe page à garder, et je vou$ donnerai en irevahche quelques lignes dé ma plut belle main i Mais si vous pense? comnte moi, cgà% vCf a itea de meilleur autographe que celui

3i2 A l'aventure

qui sort de la plume sans prétention à la pose de la belle écriture et du bel esprit, voici dé quoi empoisonner tous les albums de vos amis et connaissances.

« A bientôt et bonne, très-bonne poignée de main.

« Victorien Sardou. »

Rien de curieux, d'intéressant et d'instructif comme Texamen attentif de ces divers manuscrits. Il y a là un millier de feuillets couverts de pattes de mouche microscopiques. Que de ratures î Que de scènes recommencées ! Que d'actes faits, défaits et refaits de fond en comble I D'après mon estime, un tel travail représente quatre ou cinq mois dt pioche^ à raison de sept ou huit heures dei travail quotidien. Si je me trompe dans mon calcul, ce n'est pas en trop; c est en mpins.

Envoyezr-moi votre fils, mon cher correspondant, je lui ferai voiries brouillons de Victorien

A l'aventure 3i3

Sardou. Il est urgent qu'Ernest se persuade, avant de mettre la main à la pâte, qu'au théâtre, pas plus qu'ailleurs, les allouettes ne tombent pas du ciel toutes rôties. Encore faut-il commencer paroles tuer, les plumer, les mettre à la broche et les faire cuire à point.

A point! tout est là. C'est le nec plus ultray le dernier mot, le fin du fin de tous les arts, y compris Fart de la cuisine.

Cet art, qu'on ne saurait trop estimer, ceux qui se vantent de le posséder à fond sont nombreux. Ceux qui s'y entendent réellement sont trèsrares.

Bien souvent j'avais ouï dire qu'Alexandre Dumas père n'était pas moins bon cuisinier qu'habile romancier; et malgré le ton affirmatif des personnes qui avançaient cette proposition flatteuse, un vague scepticisme surnageait dans mon esprit.

Critiquez ses œuvres littéraires, Alexandre Dumas vous laissera dire et ne se donnera pas la peine de répondre.

3 14 A l'aveîïture

Critiquez sa cumne et vous courre^ le risque d*étre transpercé par la broche de Domatf,

Comment Tauletir de Mante^tiêto a-^t-il m qae }e n'ayais pa» une foi complète dan» se» ta' l«ita CuUciaifef ? ignora. Le fait e»f qa'îl a bien

voulu me prouver combien )'éta» injuste à Fendroît de la pertcctîon de sea ragoûts et de ses sauces^

< Je vous attends à dîner cbes moi^ mardi procbaia, à septheure», m'a- t-il écrite et >e vous préviena que )'aurai mis la main Stous les plats* Voua jugerez donc en connaissaice de Cause* »

On conçoit si je fus exact.

Quoique l'invitation manquât sept heures, j'arrivai à &ixyheure& devant la numéro 107 du boulevard Malesberbes^.

^ Si Alexandre Dumaa ne m'a pas trompé, m'étai9^>e dit^ je. le surprendrai au beau milieu dt sa cuisine. S'il m'apparaît dans son cabinet^ dan» sa chambre ou dana son salon, )e saurai à quoi m*en tenir. .

J'entre dans une des habitations de graïkle

A h\VF.fiTVnK 3l5

mine qui bordent le boulevard Mâleslierbes ; je monte un bel escalier et je «onne 4 la porte d'un appartement situé au troiaième étage*

— Monsieur Alexandre Dumas?

— C'est ici, me répond un groom*

— Est- il visible ?

— Noo, monsieur.

^ Il travaille?

— Oui, monsieur.

— Dans son cabinet sans doute ? demandai*je perfidement,

- -^ Non, monsieur ; dans la cuisine.

Guidé par des parfums alléchants, je traversai l'antichambre, j'enfilai un couloir et je pénétrai dans le temple.

Habit bas, le col nu, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes, Dumas agi** tait une cuiller d'argent dans une casserole étin* celante, tout en donnant des ordres à un cordon bleu et & un aide qui les exécutaient avec une ponctualité intelligente et empressée.

— Eh quoi I c'est vous, s'écria Dumas, en

3i6 A l'aventure

m'apcrcevant. Vous savez que vous êtes d'une

heure en avance ? Ah ! çà Vous ne venez pas

me dire que vous ne viendrez pas ?

Quand on a un tort, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de le confesser. J'avouai donc, sans préambule comme sans périphrase, le motif gui m'avait fait devancer l'heure fixée pour le rendez-vous.

Dumas, qui est Tindulgence même, me pardonna, à la condition que j'irais l'attendre au salon oîi ses convives arrivèrent peu après, et et où lui-même ne tarda pas à nous rejoindre.

A sept heures, le groom ouvrit les deux battants de la porte et annonça :

— Monsieur est servi.

O cher Dumas ! quoi qu'on ait dit, quoi que vous ayez dit vous-même touchant votre science culinaire, on n'en a pas dit assez. Quel succès! quelle victoire! quel triomphe! — un dîner bourgeois, tel que les princes n'en dégustent pas tous les jours.

Le défilé commença par une soupe aux choux,

A l'aventore 3 17

à laquelle Dumas avait travaillé pendant deux jours.

A la soupe succéda une friture d^éperlans ;

Laquelle fut suivie d*un civet de lièvre ;

Suivi lui-même d'un ragoût de mouton à la hongroise ;

D'un rôti de faisans, d'écrevisses à la bordelaise et d*une salade de mâches, céleris et betteraves.

' Je passe sous silence le plat de légumes, l'entremets et le rocher de glace confectionnés par des mains étrangères. •

Comme on le voit, il est difficile de manger des mets plus simples ; il est impossible de manger rien de meilleur.

J'attendais Alexandre Dumas à Tinstant solennel de la salade, ayant la prétention d'être d'une certaine force sur cet article essentiel de tout repas habilement combiné. En présence du chef-d'œuvre que je lui vis assaisonner devant nous et auquel je goûtai avec une sensualité

pleine d'émotion et de respect, il ne me reste

3l8 A L AVENTURE

qu'à proclamer mon infériorité. Je la proclame publiquement.

Si| conformément à mon conseil^ Alexandre Dumas avait consenti à ouvrir un restaurant aux environs du Champ de Mars^ pendant Texpositicn universelle de 1867 — un restaurant oti il eût fait lui-même la cuisine, bien entendu — il eût réalisé en six mois un million d^ bénéfice.

par une matinée encore un peu frisquette du mois de mai, comme je mettais le pied dans une de ces grandes voies solitaires et silencieuses de Textréme faubourg Saint^Germain, qui rappellent au souvenir ces rues de province oU Therbe pousse entre les pavés disjoints, j'aperçus , à vingt pas devant moi, un homme en blouse grise qui traînait une petite charrette, tout en glapissant d'une voix de crécelle :

— Chasselas de Fontainebleau! chasselas de Fontainebleau!

A ce cri inusité dans laiaison où nous étions,

320 A l'aventure

plusieurs commères se montrèrent soudain sur le seuil des portes. L'homme s'arrêta et sa charrette fut bientôt entourée.

— Se peut-il qu'au mois de mai on en soit déjà à vendanger les treilles de Thomeryppensaije; et je me hâtai afin de constater de mes yeux un tel prodige de végétation que Mathieu (de la Drôme) et idem (de la Nièvre) ont négligé de faire figurer dans les prédictions de Tannée.

A mesure que j'approchais, j'entendis mes commères entonner avec ensemble un chœur énergique de malédictions et d'injures.

— Ah! le gueux! disait Tune.

— Pour un filou, voilà un filou! disait l'autre.

— Déranger ainsi pour rien d'honnêtes femmes de leur travail!

— Il mériterait qu'on la renversât dans le ruisseau^ sa vieille charrette!

— Depuis quand est-il permis de se moquer ainsi du pauvre monde ?

— S'il y avait un sergent de ville dans la rue, son affaire serait tôt faite — à ce brigand t

Semblable au matelot bronzé que n'émeuvent plus les déchaînements de la tempête, rhomme à la blouse grise attendit patiemment qu'un instant de silence lui permît de répondre. .

— Mesdames, dit-il enfin avec un sourire aimable^ je reconnais volontiers que je mérite toutes vos injures et de plus grosses encore; mais avouez que si je m'étais contenté de crier : Allumettes chimiques /Allumettes chimiques! aucune de vous ne se serait dérangée.

Un coup d'œil jeté sur sa charrette me mit à même de voir qu'elle contenait en effet une pacotille de boîtes d'allumettes. En revanche on n'apercevait pas le moindre raisin, ni de Fon- ' tainebleau. ni d'ailleurs.

L'homme reprit d'une voix insinuante et douce :

— En promettant des raisins de Fontainebleau le 10 mai, j'étais sûr de piquer jvotre curiosité, mesdames, et de vous faire sortir de vos maisons. Ôr, vous ne voudrez pas vous être dérangées pour rien. Il est impossible que vous n'ayez

i%% , A L AVEirrUIlE

pas^, plus ou moin^, besoin d'allumetUSi et iMigem^at vous mettrejs i profit Tpccasion qu^ je vou« foumU d^ reiipuvel^ vos provision» épixim».

Pour qu^lcitt^'uni&i qui rcatui^r^ru c\\t% «Iks en gromn^elant «t en lui montrant U poing , la piupjirt â)uiUèrem d^ns leurs poçb^, vaioçuo» P^r )a logique d« c^ on riisonnêimat, et te oé* goffîint ingéoiwv At, en un clin d'miU une bonne ré^ltd d« àmnm, La scèni9 {ouée, il §*«•

loigna rapidement ; je Is suivîl à distance, et

lorsqu'il Tut parvenu dftns une rue voisioe» je l'entendis qui recominençait à crier de plus

. belle:

^ Chai#elas de Fontaiuebleau ! çbAsseUis de

Fontainebleau !

Il me sembla au premier abord que cette rvse

commerciale n^était pas d'une honnêteté per»

faite, mais en y réAechissant mieu)(, je fus amené à conclure que l'homme ^ la blouse grise ne faisait, en somme, que se modeler sur la grande majorité de ses concitoyens.

Regardez autour de vous et vous verre;E bien

A lAVËNtimE: iii

vite que le monde e^ rempli de personfles follar cieflses toutes prêtes à vous vendre de ûtédioetéi

aiinmeîtés à iû pl«eéf deê beatix raisins étttonté-

ment annoncés.

Ah f si, dd moiM^ ittifs âWtiïûcttes è^eûRatùmaienf âtt ptemïtt ëhùc; ^sths (m ifoMS en «omhfiiiief t&êàyez plutftf, pùvtr v(hf. Sur dcrtfze, êH ne htûhifmt guère et si< m bràietônt psts âtx

tout.

Pltw )"j ioigê, plo* ^ mê ÉotiVÎertâf d'avôir entendu ce cri alléchant : « Cbâft>éît§ de PcWï-tâiti«bl«ftCf ) » feftutir ^ ffAê ^eille^ atttf^ part <fm daitslM l'M^ âé9tfrt«r» dtl fetibcftifg fmn\^ Germain , en mainte et mainte- cirConf^âtltef

i) y a %i% tiH»«, i) y a bffH: ^r^,- û f st tfne

N'est-ce pas Tamorce, rieflle c(mméte nfû^ ringiff^ do0i se.MTiTMt ifitaf teblemint k^ fl¥éi'ed ci# fiKnîOe qtf) ont <k§ demoi^telk» à étdMir ?

Etl'édsteiir qii\ va faire paraître tfn rtoitfeatf roman de son auteur favori ;

Et le directeur de théâtre qtti eii à k Veille dfe

324 'a l'aventure

représenter une grande pièce, en dix actes et vingt tableaux ;

Et le financier qui se dispose à lancer une affaire industrielle ;

Et le candidat éloquent qui sollicite les suffrages des électeurs de son arrondissement ;

Et le musicien qui vient de retenir, pour son concert, la salle Herz, la salle Erard ou la salle Pleyel ;

Et le peintre qui a donné le dernier coup de pinceau à sa toile;

Et le rédacteur en chef qui va commencer la publication d'un grandissime feuilleton dans son journal.. ••

Ecoutez-les tous crier à tue-^téte et à pleins poumons : « Chasselas de Fontainebleau ! chas* selas de Fontainebleau ! »

On a beau avoir été dupé cent fois, on accourt, on se presse, on tend l'oreille, on tend la main et, le plus souvent, il arrive qu'on se trouve en présence :

D'une fille bossue,

A l'aventure 32 5

D'un roman idiot,

D'un drame sifflé, comme on siffle les drames de M. Louis Ulbach,

D'une affaire véreuse,

D'un candidat muet comme une tanche,

D'un musicien qui ne sait pas la musique.

D'un peintre d'enseignes,

D'un interminable feuilleton sans tête ni queue

O les allumettes I ô les allumettes !

Quand la dernière gerbe est fauchée, quand la dernière grappe est cueillie, le moissonneur etie vendangeur épongent la sueur qui ruisselle de leurs fronts brunis, s'assoient à l'ombre des charmilles et se reposent en vidant à petits coups un broc de vin frais. Plus vaillante, plus courageuse, plus infatigable à elle seule que tous les autres ouvriers ensemble, la Mort vendange et moissonne jour et nuit, sans jamais interrompre sa terrible besogne. — Nous venons d'enterrer Jules Lecomte,

Jules Lecomte, un des créateurs de la chroni-

que, un des maîtres du genre, contribua pour

une bonne part au succès de VIndépendance

belge y à Paris, et à la brillante fortune du

Monde Illustré, Si absorbants qu'ils fussent, ses

travaux de courriériste ne lui prirent ni tout

son temps ni toute son intelligence. De 1848

à 1864, il frappa à la porte de plusieurs théâtres,

et un grand nombre d'éditeurs sonnèrent à la

sienne. La Loge de r Opéra et le Perron de

Tortoni^ sont deux succès qui datent d'hier.

* Pour remonter un peu plus. haut, sa comédie

le Luxe et son ouvrage la Charité à Parts ne

sont pas oubliés. La Charité à Paris lui valut

un prix décerné par l'Académie française. Si

Ton récompensait encore chaque année l'auteur

de la pièce la plus morale, la plus salutaire,

jouée au Théâtre-Français, à coup sûr le Luxe

lui eût valu une deuxième couronne. — De

1834 à 1848, il a écrit cinquante volumes de

romans de mœurs et d'histoires maritimes. —

Quel labeur ! C'était un homme du monde doublé

d'un bénédictin.

328 A l'aventure

La chronique du Monde illustré^ telle que Jules Lecomte Ta faite pendant huit années, est un tour de force que les gens du métier peuvent seuls apprécier à sa juste valeur. Les théâtres, les livres, les courses, les concerts et les tribunaux n'étaient pas de son domaine; et Dieu sait si ce sont là des matériaux précieux pour les courriéristes dans les jours de disette. Tous les éléments si divers mis en œuvre par lui avec un goût et un tact parfaits, avec une convenance exquise, il les tirait de son propre cerveau ; c'est son imagination souple, alerte et féconde qui les lui fournissait. Que de sujets de roman forcément condensés en cinquante lignes! Que de sujets de comédie fatalement étranglés entre deux alinéas! mais c'est le destin des chroniqueurs « Ils se dépensent en menue monnaie ; on les absorbe sous forme de globules.

Rien d'ingénieux et de bien trouvé comme les fables que Jules Lecomte inventait dans le silence de sa jolie maison de Passy. Ses confrères, comme les autres, s'y laissaient prendre. Je me

souviens, entre mille, d*une certaine histoire de testament, à laquelle les lecteurs du Monde illustré croient encore comme à l'Ancien Testament. Il s'avisa de raconter qu'un moribond sceptique avait demandé que ses obsèques fussent célébrées à six heures du matin. Notez qu'on était au mois de décembre. Cinq cents lettres de faire part ayant été lancées dans la ville, il ne vint que douze personnes , et Jules Lecomte conta que chacun des douze amis fidèles était entré en possession d'un legs de vingt-cinq mille francs. Mon nom figurait parmi les douze. Je je ne suis pas parvenu à convaincre un certain nombre de mes concitoyens que c'était là une de ces inventions oti excellait notre ami.

La maladie à laquelle Jules Lecomte a succombé est une phthisie pulmonaire. Un matin il m'écrivit : « Imagine-toi une insupportable complication de mon état : chaque soir, vers huit heures, il me prend un gros accès de fièvre qui me fait à la fois frissonner et brûler, me met dans une moiteur qui amène un peu de délire,

33o A L*AVENTURE

OU tout au moins le déplacement dans les idées, me porte dans la lune et ne me quitte que vers quatre heures du matin. Le médecin me donne cette jolie perspective, si bien d'accord avec ma vie et mon état^ de passer une forte partie de l'été aux bords de TOcéan. — Autant parler du Styx. »

Trois jours après, nouvelle lettre : « Depuis lundi, nous luttons ici contre une bronchite aiguë, rupture de vaisseaux sanguins, trois saignées, fièvre de io5 à 120 pulsations, le tout sur le malheureux corps que tu sais. »

Le surlendemain : « Le docteur Sée sort de chez moi et me navre. Il craint une fluxion de poitrine. Déjà j'ai un poumon pris. »

Vingt-quatre heures après : « On me transporte rue Taitbout, 73, hôtel de Touraine, pour me soigner. »

Je continue le dépouillement de cette correspondance douloureuse : « Viens de bonne heure, à ta première sortie. Le poumon gauche ne se prend pas ; le temps s'adoucît ; nous sommes

A l'aventure ' 33 I

moins inquiets. Mais quelle maigreur! Il m*est interdit de parler; mais le peu que je parlerai sera pour toi. »

« Cher ami, alternatives; mais le danger franchi. Petite pleurésie. Fièvre obstinée de 85 à 90. La remise sur pied sera longue, avant que je reprenne mes douches ou casse du bois... Chaque . jour me prouve de plus en plus qu*il faut vivre pour douze personnes et dédaigner le reste... Si tu as besoin de me parler, quand même je ne pourrais pas te répondre , tu peux toujours venir. »

(i J'avais vu, il y a quelques semaines, sur le catalogue d'une vente de livres rares, l'indication d'une édition des fameux Baisers de Jean Second, ton ancêtre (?). On annonçait des vers inédits en tête et en queue, reliure de Bozérian, en cuir fauve ; bref, un volume d'amateur.

<c Je l'indiquai pour m'être acheté, avec ordre " de ne le pas laisser échapper. On me l'a envoyé hier. Je le reçois sur mon canapé-lit, oîi je suis ISien heureux d'être encore.... Ami, je te Tofifre,

332 A l'aventure

te renvoie.... Que ne puis-je te le porter! et je signe avec 95 pulsations. »

« Veux-tu prier l'ami Auguste Joltrois de venir causer un peu avec moi de notre pièce. C'est ma grande préoccupation, et je souffre fort de te voir opprimé à cause de moi. Reste à savoir pourquoi je suis opprimé et quel mal j'ai fait.... Enfin ! — Ce froid m'est très-contraire. Je suis, dans le peu que je reste, tout à toi. »

«J'en ai pour deux mois avantd'étre sur pied. » a J'apprends que c'est le docteur qui f empêche de venir. Ne l'écoute pas, viens. Tu parleras seul. A

« J'entrerais en convalescence si le soleil le voulait. »

« Accablé par le changement de temps. »

Après un court séjour à l'hôtel de Touraine on le porta rue Boursault, n* i5, dans l'appartement qu'il avait loué pour six ans. En entrant chez lui, il manifesta une joie d'enfant ; et comme un vif rayon de soleil illuminait le salon, il s'écria d'une voix étouffée : •

A l'aventure 333

— Enfin, te voilà donc, mon bon médecin, mon cher guérisseur !

A dater de ce moment, le mal fit d'efifroyables progrès, et rien n'était plus douloureux que de l'entendre former des projets d'avenir. Il allait se remettre sérieusement à une comédie en quatre actes destinée au Théâtre-Français, Jalousies de Femme; il livrerait prochainement à son éditeur Dentu une suite au Perron de Tortoni; Tautomne venu, il publierait les deux premiers volumes de ses Mémoires du temps. Comment ne pas se rétablir dans ce nouveau logis ombragé par les grands arbres des jardins voisins, égayé par le chant des oiseaux, inondé de soleil. — C'était la mort qui parlait de la vie.

J'allai le voir, le lendemain, avec Arsène Houssaye. Nous le trouvâmes étendu, comme d'habitude, sur son canapé, tout habillé. C'est à peine si nous parvînmes à saisir les paroles qu'il murmura à notre arrivée et à notre départ. Les mots expiraient sur ses lèvres décolorées. Un sifflement aigu soulevait sa poitrine haletante. Une

334 A l'aventure

fîàvre ardente le dévorait. Jamais je n oublierai la sensation que je ressentis en serrant sa main amaigrie. Il me parut que je touchais un fer rouge.

C'est le vendredi^ 22 avril 1864, à neuf heures du soir, que Jules Lecomte a rendu le dernier soupir. A quatre heures, il me disait de sa voix entrecoupée, brisée, éteinte :

— Je voudrais bien avoir un quart d'heure libre pour causer avec toi. . .. mais je n'en ai pas la force.... Ce soir, k neuf heures, je serai plus calme....

A cinq heures, il demanda :

— Quel jour aujourd'hui ?

— Vendredi.

— Ah ! vendredi I Ma copie est prête. Yriarte est-il venu la chercher? S'il ne vient pas, que Wilhem la porte à l'imprimerie.

A six heures, il fit signe qu'il voulait écrire ; mais après avoir tracé quelques jambages informes, la plume lui tomba des mains. Comme le premier coup de neuf heures tintait sur le

timbre de la pendule, il leva les yeux au ciel et poussa un soupir de délivrance. Il était mort.

Le testament de Jules Lecomte porte la date du 12 avril. Il a partagé sa très-petite fortune — ridiculement exagérée par le bruit public — entre quelques parents et un petit groupe de vieux amis.

Son testament se termine par ces mots, que je ^ voudrais voir gravés sur sa tombe :

« Mon âme à Dieu qui sait tout ce que j'ai souffert, »

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