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HISTOIRE DES CORRECTIONS

Madame Bovary, avant de paraître, avait sa légende. Flaubert y travaillait depuis si longtemps, depuis toujours ! Connu des amis intimes, entrevu des amis littéraires, ce roman était une œuvre commencée dans le premier scepticisme et dans la première cruauté de la jeunesse. L'indulgence et la justice sont des fruits de l'automne. Au printemps, on tire vanité des primeurs vertes, acides; on s'amuse des grimaces et l'on rit des douleurs qui les provoquent.

Flaubert avait tellement vécu avec son livre, qu'il n'a jamais pu s'en détacher. Il lui avait

donné une empreinte originale qui a tenté, mais qui a toujours déçu l'imitation, à ce point que nul n'a pu refaire Madame Bovary, personne, pas même l'auteur.

Nous étions, à la Revue de /*aW5, trois ancien s condisciples, trois amis, trois lutteurs, avec des tempéraments bien diiférents : Laurent Pichat, Maxime Ducamp et moi.

Nos enthousiasmes littéraires et républicains prêtaient à de la raillerie. M. de Pontmartin nous appelait les Trois Polonais ^o, la Revue de Paris. Nous étions fiers de ce mot, comme d'un drapeau héroïque. Plus tard, la sagesse devait nous venir, à des degrés inégaux. Aujourd'hui, Maxime Ducamp est tout à fait sage; Laurent Pichat l'est à peine, et moi^ je ne le suis guère.

Propriétaires du recueil, mes amis» m'avaient confié des fonctions qu'i me donnaient un droit de contrôle, sans diminuer leur responsabilité, Je ne fus donc que d'autant plus alarmé, lorsqu'après une première lecture de ce manuscrit à grand papier, apporté un jour par Maxime Ducamp, je reconnus que nous allions publier une œuvre étrange, hardie, cynique dans sa négation, déraisonnable à force de raison, fausse par trop de vérités de détail, mal observée a

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cause (le l'émiettement pour ainsi dire de l'observaLion ; sans tristesse généreuse, h une époque de mélancolie; sans élan, quand nous voulions relever les cœurs et les dresser en haut ; sans amour, quand nous voulions entretenir la haine par le besoin inassouvi d'aimer !

Ai-je besoin d affirmer que mes scrupules avaient des racines plus profondes que celles d'une pudeur de Joseph Prudhomme?

Je crois que l'art peut tout dire, tout oser, à la condition de rester de Tart. Les nudités des peintres ne choquent pas ; celles des photographes sont révoltantes.

Je ne connais, dans toute la littérature française, qu'un livre réellement immoral et dangereux, bien qu'il soit un chef-d'œuvre : c'est le roman des Liaisons dangereuses, La vérité est là si éclatante, si effroyable, la perversité fait si bien ses preuves, que les esprits faibles peuvent tomber sous le joug. On n'est corrompu dans la vie que par ce qui est vrai. L'obscénité souille, le mensonge enivre pendant un moment ; mais le fond pervers de l'humanité quand on le met ainsi exclusivement à nu, avec une telle puissance, avec une si prodigieuse habileté, peut terrifier, fasciner, séduire par son immensité même.

Je ne voyais rien de pareil dans Madame Bovary. Celte femme qu'on ne peut définir, qu on décrit toujours et qu'on ne peint jamais ; qui n'a ni feu dans le sang, ni flamme dans la tête, dont la mesure intellectuelle échappe à chaque ligne, me paraissait trop mal séduite pour séduire les autres. Elle heurtait mon goût d'artiste beaucoup plus que ma délicatesse de lecteur, et je craignais, encore une fois, qu'elle ne fournît un prétexte à ceux qui avaient la bonhomie hypocrite d'en chercher un pour suspendre ou pour faire condamner la Revue.

J'exposai mes raisons à mes amis. Ces raisons subsistent encore ; et si, par comparaison, après tant de platitudes, autrement écœurantes, j'admire plus aisément qu'en 1856,1a vigueur réelle, la patience merveilleuse déployées par Flaubert dans ce livre composé et écrit comme on fait une mosaïque, je reste persuadé que ce que je trouvais mauvais n'a pas gagné à vieillir et à provoquer des imitateurs maladroits.

Je demandai des corrections; j'insistai, entre autres choses, sur l'abréviation de cette fameuse promenade en fiacre qui n'est que l'odyssée d'un tète-à-tôte, avec stores baissés.

Sans doute, aujourd'hui, mon scrupule parai-

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trait ridicule. Il ne l'oLail pas en 1856. Ce passage, quand on le compare à tout ce qu'on écrit, j'allais dire à tout ce qu'on ose écrire (comme s'il y avait de l'audace à celte grossièreté banale passée dans les mœurs littéraires!) ce passage peut faire rire à nos dépens; je l'ai relu et il m'a l'ait sourire. Mais nous avions, en 1856, des convictions puritaines, une candeur virile qui nous défendait d'imprimer ce que nous ne pouvions pas lire tout haut à une honnête femme. Cette longue promenade par la ville de Rouen, qui insiste, sans péripétie utile pour le roman, sur une situation scabreuse, nous semblait indécente. Nous n'aimions pas les stores baissés en littérature. Nous ne prétendions pas supprimer le fait. Nous supposions qu'il suffisait h Léon de faire monter madame Bovary dans un iiacre, et de le faire répondre au cocher qui lui demande : « — Où Monsieur va-t-il?» par ces mots: « — Oii vous voudrez ! » pour que l'incident eût toute sa valeur. Il ne nous paraissait pas nécessaire de joindre la nomenclature des rues le long desquelles la voiture était ballottée comme un navire. Nous fûmes unanimes, et la Revue des Deux Mondes n'eût pas eu plus d'intrépidité que la Revue de Paris.

b MISERES ET GRANDEURS LITTERAIRES

Au-dessus, ou à côté du sentiment littéraire qui répugnait en nous, aux suppositions équivoques, nous avions, je le répète, d'autres motifs, aussi sérieux que ceux-là, pour ne pas donner au parquet la joie de nous poursuivre.

La Revue de Paris faisait une opposition républicaine au gouvernement. Nous étions épiés, guettés, incessamment menacés; on nous eût surpris avec joie en llagrant délit d'immoralité.

On essaya, quand même, do nous surprendre. Nos précautions ne préservèrent pas Madame Bovary d'une poursuite. On sait comment le livre fut admirablement défendu par M" Sénard. Madame Bovary fut acquittée. Mais je crois fermement aujourd'liui, comme je le crus alors, que cô passage eût fourni le prétexte qui manqua et que ces ballott{im.ents du fiacre nous eussent fait condamner.

Je ne regrette donc pas, pour ma part, cette suppression momentanée. Quand la Revue de Paris fut supprimée, après l'attentat d'Orsini, la violence était odieuse, mais elle n'atteignit que notre drapeau. On nous frappait, effrontément, en ennemis qu'on n'avait pu atteindre sous un autre prétexte.

Naturellement, Flaubert se refusa à toute cor-

reclion ; mais Maxime Ducamp voulut bien prendre la responsabilité de ma coupure énergique qu'il signala par cette note, dans le numéro du 1" décembre :

« La direction s'est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage qui ne pouvait convenir à la rédaction de la Revue de Paris; nous en donnons acte à l'auteur. — M. D. »

L'auteur, qui avait fait un roman bourgeois, fut implacable de dédain pour notre bourgeoisisme ; et, comme, dans la livraison suivante, j'avais encore réclamé la suijpression de plusieurs passages, notamment dans l'épisode de l'extremeonction, et dans la veillée grossière où le curé et le pharmacien, au chevet de la morte, se querellent et se réconcilient^ Flaubert subit ces amputations^ en protestant par ces termes véhéments :

«Des considérations que je n'ai pas à apprécier ont contraint la Revue de Paris à faire une suppression dans le numéro du 1^' décembre. Ses scrupules s'étant renouvelés, à l'occasion du présent numéro, elle a jugé convenable d'enlever encore plusieurs passages. En conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui suivent ; le lecteur est donc prié de n'y voir que

des fragments et non pas un ensemble. — Gustave Flaubert. »

On n'a plus aujourd'hui de ces allures superbes, de ces vaillances artistiques.

Si je m'étais peut-être un peu exagéré le péril, Flaubert s'était exagéré l'inconvénient de la mutilation. Le roman s'acheva, sans que le public s'aperçût de la moindre lacune ; les fragments formèrent un ensemble, et le plus beau du livre, car l'empoisonnement, l'agonie, la mort de madame Bovary, sont certainement les parties les plus considérables, les mieux traitées, les plus belles. On y sent presque de l'émotion. Ce fils de chirurgien s'est presque senti Louché, devant ce cadavre dont l'anatomie le tentait, mais l'avertissait en même temps de finir son œuvre et son plaisir.

On sait quel succès obtint le roman, auquel les soupirs de notre pudeur, si discrets qu'ils fussent, avaient fait une réclame, et que la poursuite devant la police correctionnelle acheva de recommander, comme une friandise de haut goiit, défendue aux estomacs délicats.

Personne ne voulut passer pour délicat, et le livre absous par le tribunal fut acclamé par le public.

Dans une édition définitive de son roman, Flaubert a donné la sténographie exacte de l'audience.

La poursuite, somme toute, contre Madame BQvanj était parfaitement ridicule, et la lecture des débats engagés le 31 janvier devant la 6^ chambre le démontre surabondamment. M. Pinard n'avait pas de délit précis à signaler. Dans tous les procès de presse^ je le sais par expérience, on grossit une phrase maladroite, un mot équivoque ; on le gonfle jusqu'à lui donner l'air d'un abcès, et, quand on a meurtri l'expression jusqu'à l'enflammer, on plonge triomphalement le bistouri officiel dans le bobo inventé ; on effraye ou l'on essaye d'effrayer la délicatesse du jury, des juges, par cette plaie faite et fermentée sous l'action du réquisitoire.

Dans Madame Bovary une pareille prétention était interdite à l'avocat impérial. Le goût seul avait à se plaindre, et nous avions tâché de lui faire sa part. Mais aucune loi écrite n'était violée ; aucune bienséance juridique n'était offensée. Voilà pourquoi M. Pinard, fort embarrassé de sa mission, fit un cours de morale littéraire, et ses conclusions semblent détachées d'un article de journal ou d'un discours académique.

Les voici :

« L'art sans règle n'est plus l'art ; c'est comme une femme qui quitterait tout vêtement. Imposer à l'art l'unique règle de la décence publique, ce n'est pas l'asservir,, mais l'honorer. On ne grandit qu'avec une règle. Voilà, messieurs, les principes que nous professons ; voilà une doctrine que nous défendons avec conscience. »

Cette leçon d'un professeur (le mot y est) changeait le prétoire en une sorte d'Athénée. M*" Sénard répondit, comme le directeur de l'Académie répond au récipiendaire. Son plaidoyer est à la fois un modèle de critique littéraire et un chef-d'œuvre de fmesse... normande.

Je me souviens de l'étonnement que causa cet avocat prodigieux qui, pendant trois heures, disserta académiquement, sans oublier aucune des habiletés nécessaires devant un tribunal.

Au début, M^ Sénard raconta l'origine de Flaubert. S'il ne donna pas le chiffre de sa fortune, qui alors passait pour considérable, ce fut par un oubli involontaire ou par un raffinement, car on sentait peser et tinter les gros écus de Flaubert dans une des mains de son avocat, tandis que, de l'autre, il agitait les épreuves de Madame Bovary.

Nous nous demandions, trop naïvement, ce que la fortune d'un écrivain peut avoir à faire dans l'examen de ses livres ; mais nous comprîmes plus tard qu'il s'agissait de démontrer au tribunal que cet auteur-là n'était pas le premier venu ; que c'était un bourgeois comme les juges, très cossu, ayant intérêt à conserver, ne cherchant pas le scandale, un défenseur, sans qu'il y parût, de la religion, de la famille, de la propriété.

Quand ce point de départ fut bien établi ; quand les juges eurent acquis la conviction que l'écrivain ne pouvait pas mal penser, mal voter, en payant à lui seul plus de contributions foncières que toute la bohème littéraire réunie, l'avocat aborda l'examen du livre.

Il insinua, en passant^ que les notes pudibondes de la Revue de Paris pouvaient bien avoir été la cause du procès. Il eût été plus exact de dire que la Bévue elle-même, dans son ensem ble, avait déterminé les poursuites. On avait cru le prétexte excellent pour faire condamner un recueil qu'on ne voulait pas encore supprimer administrativement. Ce procès était un piège.

Analysant à son tour le roman, expliquant, commentant chaque épisode, le rapprochant,

tantôt des vers anacréontiques d'André Ghénier, tantôt des passages les plus délicats et les plus sensuels de Lesage, de Rousseau, de Montesquieu, de Théophile Gautier, de Sainte-Beuve, naôlant les pères de l'Église aux pères de l'École romantique, M® Sénard en vint presque à prouver que Madame Bovary devait être le catéchisme des honnêtes femmes, et le préservatif le plus topique contre l'adultère. Il fut superbe quand, insistant sur les lectures de Flaubert, il agita devant le tribunal un exemplaire de Massillon ou de Bossuet, maculé par les veilles, portant, comme des blessures héroïques, l'empreinte du pouce studieux qui l'avait feuille té, sans avertir, bien entendu, le tribunal, que le volume portait aussi l'estampille du cabinet de lecture de madame Brument.

La plaidoirie avait duré jusqu'à l'heure du dîner. Les juges regardaient discrètement l'horloge, quand M* Desmarest, stimulé par l'éloquence de son collègue, crut de son devoir d'ajouter un peu de grâce superflue à une défense qui avait été aussi complète que possible. C'était au nom de mon ami Laurent Pichat, le gérant de quinzaine incriminé, que l'avocat prenait la parole et plaidait la cause de la volupté. Cette dis-

sertalion poétique ne troubla en rien les bonnes dispositions des juges, qui, le 7 février, rendirent un jugement longuement motivé, pouvant passer pour la sentence d'une académie, chargée de décerner des prix de moralité. Les considérants, que je ne puis reproduire, donnent le sommaire entier de Madame Bovanj, expliquent les conditions souhaitables dans un roman d'observation et concluent en ces termes :

« Attendu que Flaubert proteste de son respect pour les bonnes moeurs et tout ce qui se rattache à la morale religieuse ; qu'il n'apparaît pas que son livre ait été, comme certaines œuvres, écrit dans le but unique de donner une satisfaction aux passions sensuelles, à Tesprit de licence et de débauche, ou de ridiculiser des choses qui doivent être entourées du respect de tous ;

» Qu'il a eu le tort seulement de perdre parfois de vue les règles que tout écrivain qui se respecte ne doit jamais franchir, et d'oublier que la littérature, comme l'art, pour accomplir le bien qu'elle est appelée à produire, ne doit pas seulement être chaste et pure dans sa forme et dans son expression ;

» Dans ces circonstances, attendu qu'il n'est

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pas suffisamment établi que Pichat, G. Flaubert et Pillet (l'imprimeur) se soient rendus coupables des délits qui leur sont imputés, le tribunal les acquitte , etc., etc. »

Ce jugement académique n'est pas, après tout, si mal placé à la fm du roman ; il est une profession de foi littéraire et bourgeoise à laquelle l'auteur se rallie ; mais il avait le tort, en 1857, de ne pas sati?faire les haines politiques amassées contre la Revue de Paris. M. Billaut, déçu, trouva plus commode et plus sûr de supprimer la Revue, et c'est ainsi que Madame Rovary fut persécutée bien inutilement par la fureur des ministres de l'Empire, parce qu'elle avait été publiée dans un recueil d'opposition. Elle y gagna une auréole contrôlée par le tribunal. Mais c'est ainsi que la Revue de Paris fut condamnée et exécutée odieusement, sans merci, sans appel, parce que Madame Bovary avait été acquittée.

Ce qui prouve une fois de plus que la liberté littéraire tient à bien peu de choses et court de grands hasards quand il n'y a pas de liberté politique.

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