‹ Misères et grandeurs littérairesChapitre 2 sur 13 · LE ROMAN · texte numérisé non relu

LE ROMAN

Un journal, m'ayant demandé, lors de Tapparition du roman en volume, mon opinion sur le livre que j'avais lu en manuscrit, j'écrivis dans le Courrier de Paris du 16 mai 1857, dont mon ami Félix Mornand était rédacteur en chef, les lignes qui suivent et auxquelles je n'ai rien à changer, puisqu'elles contiennent encore mon opinion d'aujourd'hui :

« Madame Bovary est une provinciale, presque une paysanne, pervertie par l'éducation, telle qu'elle se débite de nos jours. La serre-chaude du couvent a fait éclore en elle des fleurs hâtives qui ont besoin d'une rosée factice, d'un milieu artificiel. Cette jeune fille, agitée par une sorte de sensualisme mystique, prend un mari pour trouver l'amour, et prend un amant pour racheter la désillusion du mari; mais, après plusieurs chutes, qui l'écœurent sans la rassasier, qui la brisent et la dégradent, cette malheureuse s'aperçoit que l'adultère est, en somme, aussi trivial

que le mariage; et, n'ayant que l'énergie du plaisir, sans avoir la force d'expier et de racheter sa viC;, elle mange de l'arsenic à pleines mains, et meurt épouvantée d'elle-même, en épouvantant ceux qui l'entourent.

» Voilà le sujet ; il a sa moralité, son enseignement sévère ; il conseille la soumission à l'existence pratique ; il montre le vide qui se fait dans les âmes par cette éducation incomplète, développant l'imagination et les sens de la femme, sans développer en môme temps son courage et sa raison.

» Quant au procédé de Flaubert, il participe de Balzac, auquel il emprunte, en l'exagérant encore, ce culte du détail, cette analyse minutieuse qui prouve le principal par les accessoires.

» Mais peut- être Flaubert, en tenant à faire une œuvre impersonnelle, en disparaissant derrière ses héros (ce que loue Sainte-Beuve, et ce que nous blâmerions plutôt), n'a-t-il pas assez fécondé cette description perpétuelle qui, manquant presque toujours de commentaire psychologique, finit par lasser l'esprit et par charger l'attention de minuties dont le secret échappe.

> Nous ne donnerons pas une analyse de

Madame Bovary ; l'espace nous manque. Nous constaterons que le sentiment de la nature y est traduit avec un art infmi. C'est de la réalité, et, Dieu merci ! ce n'est pas du réalisme. Il est impossible de peindre avec plus d'attrait cette grasse Normandie, dont Flaubert sait tous les horizons. Quant aux acteurs, ils sont en relief, et sortent de la toile ; mais l'abus de cette qualité doit être sincèrement noté. Ce roman, écrit dans une langue habile, correcte, condensée, dans ce style magistral dont la perfection même consiste à n'avoir pas de qualités choquantes, ce roman a trop de peinture et pas assez de perspective. Le sacrifice de certains détails, qui est la stratégie des romanciers illustres, a semblé trop coûteux à Flaubert.

» Madame Bovary a fait crier à l'immoralité ; le ti'ibunal correctionnel, dans un jugement fort important, a honoré cette œuvre d'une théorie qui fixe la législation à cet égard, et en regrettant certaines touches hardies, certaines anatomies brutales, a rendu hommage au but élevé et à llntention de l'auteur. Cette sentence, portée au nom de la société, peut être aussi le résumé de la critique.

» La première lecture de Madame Bovary cho -

que en eiîeL aiic piulaur instinctive. On se sent l'esprit défloré par la précision de certaines enquêtes.L'âme s'attriste et ne s'émeut pas. Une révolte de la sensibilité fait rejeter d'abord le livre, et c'est dans ce premier mouvement qu on croit à l'immoralité. Mais, quand on cherche la preuve de cette impudeur; quand on veut prendre Flaubert en flagrant délit de licence ; quand on veut produire les passages scabreux, on ne trouve rien qui mérite ces colères, et, en sentant circuler partout un frisson sensuel qui s'arrête àl'épiderme, on se convainc que Tauteur n'a voulu que raconter sans idéalité.

» C'est là tout son but, et, disons-le, c'estlà tout son défaut.

» Il est très utile de protester contre la sensiblerie, contre les fadeurs, dans une œuvre surtout où les excès de l'imagination sont dépeints; cette sévérité pour l'extase est une nécessité; mais, en racontant les folies d'une femme amoureuse, Flaubert n'atteste jamais l'amour. Ce livre est plus qu'une ironie: c'est une négation absolue. Ce qui nous choque, sans que nous nous en rendions compte, c'est le mépris souverain de l'auteur pour ses héros et pour leurs actes. Nous émouvoir pour des gens qui n'émeu-

vent pas récrivaiii luiinomc; nous intéresser à des êtres que le romancier ne juge pas intéressants pour lui, voilà la tâche de Flaubert; voilà la flétrissure qui atteint le public et qui l'iiumilie, comme une obscénité. Il est bon de mépriser les hommes, mais à la condition de laisser entrevoir qu'on a des espérances supérieures à l'humanité. La satire nous plaît, mais à la condition qu'elle ait une sorte de violence qui permette de sourire d'Alceste par intervalles et de se reposer avec Philinte. Ce dédain calme, qui n'est racheté par aucune concession ; cette absence de générosité, ce perpétuel envers de la vie exposé à nos yeux, voilà ce qui blesne; cette crudité de mépris dans des formes charmantes, voilà la souillure. Un brutal révolterait; un écrivain poli et châtié, comme celui-là, commence par plaire et laisse l'amertume dans l'esprit.

» En prenant un soin extrême de s'absenter toujours de son roman, Flaubert a pensé faire preuve d'une grande habileté artistique. Il a méconnu, selon nous, une loi nécessaire.

» Que nous importe madame Bovary ! Eussiezvous tout le génie de Balzac, si nous ne sentons pas derrière vos personnages la conscience, la foi, la protestation muette, et pourtant sensible d'un

homme qui a nos illusions, nous ne nous intéresserons que médiocrement. Pourquoi voulezvous que nous soyons dupes d'un récit qui n'a pas commencé par vous duper vous-même? Balzac croyait à la vie réelle de ses créations, et il y faisait croire. On aurait peur d'être méprisé de Flaubert, si on donnait avec lui dans un piège qu'il ne tend pas d'ailleurs. L'impression pénible que laisse ce livre, l'attentat apparent qu'il commet sur la pudeur publique ne tient pas à autre chose que cette absence de toute idéalité. Tel qu'il est, avec ses grands défauts et ses éclatantes qualités, le roman de Flaubert appelle l'attention sérieuse de la critique; il est l'œuvre la plus forte de ces dernières années; il est d'un grand talent et d'un esprit vaste qui n'a pas donné toute sa mesure dans ce livre remarquable^, puisqu'il a pris soin de ne pas s'y laisser deviner, »

J'ai vu Alexandre Duval, en 1841, peu de temps avant sa mort. On me montra, dans un salon d'ancien notaire, Fauteur vénéré d'Edouard en Ecosse, de la Jeunesse de Henri V, et de la Fille d'ho?i?ienr, en m' GjhoTiani h \q contempler, mais sans qu'il pût venir à l'idée de la maîtresse de la maison de me présenter à ce glorieux académicien, moi, un petit bachelier, qui avais déjà de mauvaises connaissances, puisque j'étais reçu, place Royale, chez Victor Hugo.

Je ne me doutais guère alors que j'habiterais, dans ma vieillesse, la maison de l'Arsenal, où ce champion de l'École classique exerça pendant

onze ans les fonctions cV administrateur de la bibliothèque; que son ombre y reviendrait pour me défier de lire et de critiquer la lettre immortellement ridicule, qui survit plus que son théâtre.

C'est donc presque d'un ancêtre que je veux médire. Mais, quand j'aurai rendu hommage à ses qualités personnelles ; quand j'aurai dit que cet auteur de comédies, qui avait été comédien comme Molière, sans en tirer vanité, eut au moins le mérite d'aller se battre pour l'indépendance de l'Amérique, sous le commandement de La Fayette, à l'âge que j'avais, quand je le trouvais si vieux, j'aurai acquis le droit d'être implacable, ayant fait complète la part de mon respect.

On ne joue plus les pièces d'Alexandre Duval. 11 serait plus impossible de les lire.

Ce brave homme avait sur le style des opinions que M. E. Scribe a pratiquées, sans les professer. Dans la préface delà Jeunesse cVEeiiri K, il dit : « Tel est mon aveuglement, en cette partie de l'art qu'on appelle le style, que je la crois souvent une sorte d'erreur qui nuit plus dans les poèmes destinés au théâtre que les incorrections et certaines fautes de versification. »

On comprend qu'avec de pareilles idées,

Alexandre Diival ail été un des plus ardents à combattre le romantisme, et qu'il ait adressé, en l(S33,à Victor Hugo, cette lettre bouffonne qui a tant fait rire et qui peut encore faire sourire, pour inviter, le profanateur de la scène française à n'écrire que des tragédies en vers incorrects.

Cette lettre d'un académicien a la prétention d'être un violent pamphlet ; mais quelle douceur dans le mépris, et comme les serpents qu'il veut faire siffler sur la tête du sacrilège, ressemblent à ces innocents reptiles de bois ou de carton, qui ont une langue en drap rouge et que les enfants font mouvoir, en les tenant délicatement par la queue î

Toutefois, les malédictions de M. Alexandre Du val représentent bien l'état du théâtre en France, quand Victor Hugo y mit le pied. A ce titre, elles gardent une valeur historique.

Les lignes qui vont suivre ont été écrites en 1863, dans le journal le Temps, un jour de disette de pièces de théâtre à analyser.

Cette lettre, qui porte ^pour premier titre : De la littérature dramatique, et qui a la prétention de donner des conseils, était publiée au moment où Victor Hugo plaidait devant le tribunal de commerce pour les droits du Roi s'a- 7nuse, arbitrairement exclu du théâtre par une malencontreuse susceptibilité du pouvoir.

M. Alexandre Duval pensait que le conseil, légèrement empoisonné^ en Irerail mieux dans ]a plaie, le jour d'une déconvenue. Et il faut voir avec quel raffinement de férocité naïve le poignard est aiguisé ! Jamais on ne brandit un fer plus meurtrier dans les tragédies du temps.

Le début est solennel : « Témoin muet, jusqu'à présent, de cabales et de nombreuses intrigues, il était de mon devoir, de mon intérêt, comme le plus fécond des auteurs de la scène française, de défendre ce bel art dramatique que vous avez voulu complètement détruire. » Le champion étant ainsi descendu dans la lice et

ayant provoqué son adversaire, le combat s'engage. Mais, auparavant^ il est utile de donner un coup d'estoc aux alliés, aux complices de Victor Hugo, pour qu'il reste seul... avec son déshonneur.

« Avant de signaler les causes de la décadence du théâtre, dit l'académicien, je dois faire connaître en peu de mots les personnes auxquelles nous les devons. Quelques phrases de madame de Staël sur la littérature allemande et les raisonnements faux d'un professeur de Bonn (M. Schlegel), qui s'est cru le droit de traiter avec mépris notre littérature dramatique, ont suffi pour armer contre elle tous ceux qui ne se sentaient ni la force ni le courage de marcher sur les traces de nos grands maîtres. »

Ainsi, voilà qui est convenu, madame de Staël et Schlegel sont les premiers criminels. Une note de M. Duval constate l'échec obtenu au théâtre i^iirV Othello de M. Alfred de Vigny. L'excellent académicien bat des mains : « C'était pourtant du Shakspeare tout /jz^r.' » dit-il d'un ton radieux, qui a dû réchauffer Ducis dans sa tombe. Il y a peut-être encore de nos jours des académiciens pour trouver que Shakspeare est inférieur à Voltaire, comme auteur dramatique !

Victor Hugo, armé par madame de Staël et par le professeur de Bonn, s'est mis à l'œuvre: il a tout saccagé. L'auteur ù' Edouard en Ecosse entame la série des crimes :

« Avec vous, notre jeuae France a voulu détruire ces grands monuments littéraires auxquels nous autres, auteurs de l'Empire, avions enchaîné notre gloire et notre fortune. J'ai dit: notre gloire, monsieur, parce qu'il est bien convenu entre nous que tout auteur a de la gloire. Vous avez la vôtre, et moi, j'ai la mienne. La mienne, j'en conviens, mal servie par les trompettes de la renommée, s'est toujours bornée à suivre dans la carrière ces hommes de génie que nos pères avaient la faiblesse d'appeler grands. Si je n'ai pas atteint mes prédécesseurs, au m.oins, comme l'un de leurs plus dignes disciples, ai-je eu le bonheur de ne pas marcher trop loin d'eux. Mais cet avantage n'a pas duré aussi longtemps que ma vie. Vous avez voulu paraître sur la scène française, et les grands maîtres et leurs disciples ont disparu. »

J'aime cette touchante vanité, cette gloire évoquée, cet orgueil du disciple le plus digne des maîtres. La contemplation de Corneille donne à M. Duval l'attitude d'un Nicomède; on sent

qu'il est tourmenté de la tentation de raconter ses exploits et qu il voddrait bien être uns au défi par cet imprudent Victor Hugo. Gomme il mesure la gloire du débutant à la sienne ! Quelle ironie dans la comparaison ! Il ne faut pas oublier que l'académicien avait été longtemps acteur; sans vouloir oiîenser personne, je me permettrai de faire observer que les coulisses ne sont pas précisément une école de modestie, et qu'il ne peut y avoir au monde rien de plus implacable que la vanité d'un acteur, ajoutée à la vanité d'un auteur.

Le livre fait l'acier, et le théâtre fait la trempe qui rend farme terrible. M. Alexandre Duval se croyait naïvement, à un double titre, le gardien de la scène française. 11 y avait encore dans ses veines le sang du j eune volon taire qui avait fait les deux dernières campagnes de la guerre de l'Indépendance, en Amérique, et qui avait été aux frontières du Nord, en 1792. Mais l'ardeur belliqueuse de l'académicien ne s'exerçait plus que sur les champs de bataille de l'Odéon, dont il avait été le directeur, et sur ceux du Théâtre- Français, dont il était un des auteurs, jadis favoris.

• Avec quelle horreur il oppose aux bravos

pour lui-même, dont son oreille est encore charmée, -les applaudissements frénétiques, dignes des guerriers de Mahomet ou des satellites de Robespierre, que Victor Hugo savait exciter! C'est lui qui a enregistré pour l'avenir les fameuses épithètes échangées au parterre du Théâtre-Français. Sa colère lui fait exagérer même les intentions meurtrières des romantiques.

« Je ne me rappelle pas, dit-il, si c'était à une pièce de M. Victor Hugo ou à celle de l'un de ses imitateurs que s'est passé ce grand événement. Tous les prosélytes du romantisme s'écriaient, en sautant dans le foyer : « Racine enfoncé ! Voltaire » enfoncé ! A bas toutes ces perruques de marbre, » jetons-les par les fenêtres! » Je n'y étais pas ; mais cette scène bruyante m'a été racontée par vingt témoins. Au reste, elle ne m'étonne pas ; j'ai bien entendu crier auprès de moi : «Mort à » l'Institut! le sang des académiciens! »

La perspective du gibet n'était pas faite pour encourager un académicien à poursuivre la lutte. L'Institut n'a pas encore fourni de martyrs, M. Alexandre Duval l'avoue :

« Attristé de toutes ces idées et, comme je vous l'ai dit, prévoyant tous les orages de l'avenir, j'ai brisé ma plume. Quoique fatigué d'avoir

écrit plus de cinquante ouvrages, je sentais pourtant encore le désir d'offrir au public les derniers fruits démon expérience... Mais, dans ces temps de folie et de dévergondage littéraire, quel aurait été le prix de mes eiîorts? »

Mais, s'il se retire de la scène envahie par les barbares, ce n'est pas une raison pour ne pas venger Racine, Voltaire et Boileau. Aussi, M. Duval commence-t-il par rappeler Victor Hugo au respect des unités. Les unités ! c'était la loi. Une pièce sans unités! Dans le bon temps, c'eût été une hérésie impossible.

« Vous me pardonnerez, dit l'auteur de la brochure, ces souvenirs classiques, ou plutôt ces préceptes pour lesquels vous avez professé le plus grand mépris; mais, moi, je suis vieux, et trente succès que je leur dois me donnent bien le droit de regretter rnon beau théâtre que, dès votre entrée dans la carrière, vous avez eu le projet d'anéantir. Réjouissez-vous, monsieur^ votre œuvre est accomplie ! »

Si l'on ne demandait les bravos qu'à la stricte observation de la fameuse règle des unités, on n'avait non plus à redouter qu'une cabale, celle des jeunes gens. Il paraît que la jeunesse est éveillée à toutes les époques.

« S'il existait quelque cabale, elle ne pouvait être que contre nous. C'était presque toujours celle de l'École polytechnique, qui jouait à croix ou pile le sort de nos pièces. »

Vous entendez! On jouait à [croix ou pile, même au meilleur temps du théâtre, le sort des pièces ; et vous vous plaignez, auteurs siffles de nos jours, quand on vous siffle en conscience, pour des motifs sérieux !

Mais M. Duval préférait les injustices de l'École polytechnique aux blasphèmes des séides de Victor Hugo. Il revient à chaque page sur le tableau navrant des atrocités commises.

Il compose à ce propos une sorte de récit de Théramène :

« Ce que je rapporte ici, je l'ai'vu, de mes propres yeux vu. A certaines représentations, on se trouvait environné d'hommes effrayants, dont le regard scrutateur épiait votre opinion ; et, si,par malheur, votre figure indiquait l'ennui ou le dégoût, ils vous attaquaient par l'épithète d'épicier, mot injurieux selon eux, qui signifie dans leur argot, stupide, outrageusement bête ; mais, si vos cheveux étaient blanchis par le temps, alors vous étiez des académiciens, des perruques, des fossiles, contre lesquels on vociférait

des cris de fureur et de mort. Je vous assure, monsieur, qu'il n'y a rien d'exagéré dans ce tableau d'une première représentation romantique. Tout Paris vous en attestera la vérité. »

Après avoir épuisé les reproches, préjudiciels en quelque sorte, il faut bien entrer dans l'examen des procédés dramatiques, et c'est alors que l'écrivain émérite, que l'auteur de plus de cinquante ouvrages, montre les ressources de son talent et de son expérience. Il maintient les droits du poignard classique :

« On a reproché, dit-il, à tous nos classiques anciens d'user trop souvent du poignard pour terminer leurs pièces... Le reproche nest pas juste, car il est impossible de faire autrement. Au surplus, le théâtre moderne a trouvé le poison, la prostitution, le viol ; mais ces moyens sont-ils plus vraisemblables ? » Il paraît que M. Alexandre Duval ne lisait jamais la Gazette des Tribunaux. Le viol, pourtant, ne saurait lui déplaire d'une façon absolue. Il plaisante gaillardement sur ce dernier procédé :

« Vous avez si bien senti, monsieur, rel'ficacitéde ce moyen dramatique, que vous avez employé un violet deux prostitutions dans vos deux derniers ouvrages. Tout vieux que je suis, je ne

me suis point trouvé froid aux grands eiîels qu'ils ont produits sur le public. »

On sent bien que cet aveu est une ironie. Toutefois, Ruy Gomez de Sylva, paraissant imité de Corneille, trouve presque grâce devant M. Duval. Un auteur qui imite, à la bonne heure ! Voilà le talent original qu'on peut applaudir sans inconvénient. Si Victor Hugo s'était borné à imiter les maîtres, à être leur disciple, comme M. Duval, on ne lui dirait rien ; mais il veut être original, voler de ses propres ailes 1 C'est là, on en conviendra, une témérité sans exemple.

Une page réellement intéressante de ce factum, c'est celle où M. Alexandre Duval, à propos de l'interdiction prononcée contre le Roi s'amMse, rappelle les persécutions dont il a été l'objet au temps du Consulat. Il est curieux de comparer; et nous nous plaisons à reconnaître que, de nos jours, les procédés de la censure dramatique ne vont pas aussi loin.

M. Alexandre Duval avait fait représenter, en ISOl, une de ses meilleures pièces, celle, du moins, qui a le plus contribué à sa réputation, Edouard en Ecosse ou la Nuit d'un proscrit. Dans les applaudissements prodigués au Stuart,

la police crut voir des témoignages de sympathie pour les Bourbons, et elle interrompit un succès qui devenait une manifestation politique. Voici en quels termes M. Duval raconte sa mésaventure :

« Le malheur que vous venez d'éprouver par la défense de votre pièce, m'a rappelé bien vivement celui que j'ai ressenti en 1801. Vous voyez que je vous parle d'un temps oii, peut-être, vous n'étiez pas né. Gomme vous, j'avais fait un ouvrage qui avait alarmé le gouvernement sur l'elîet politique qu'il pouvait produire. On fit d'abord quelques difficultés de le laisser jouer; je triomphai de cet obstacle en en faisant la lecture chez le ministre, en présence de M. Maret, maintenant duc de Bassano, et il fut reconnu, par les premiers personnages qui gouvernaient l'État, que ma pièce, dont le but était très moral, ne pouvait blesser aucun des partis qui troublaient encore la France. D'après cette décision et le certificat de la censure, je fis représenter mon drame historique, qui obtint le plus grand succès. Ce succès fut tel, que le premier consul désira voir la seconde représentation. Malheureusement pour moi, des applaudissements exagérés, partis de la loge de Ihonorable M. de Ghoiseul, don-

3i MISERES ET GRANDEURS LITTERAIRES

lièrent au Consul beaucoup d'humeur, et, dès le soir même, il proscrivit l'ouvrage et Fauteur. Tout innocent que j'étais, je fus donc obligé de me cacher ; et c'est pendant ma retraite dans une province que j'appris que mon vieil ami, M. Emmanuel Dupaty, auteur d'un opéra-comique qui était encore moins séditieux que mon drame, venait d'être conduit à Brest par la gendarmerie, renfermé sur un vaisseau ponton, pour être, de là, déporté dans nos colonies. Afm d'éviter le sort qui m'était préparé, et sur l'avis secret du ministre de l'intérieur, qui prenait à moi beaucoup d'intérêt, je passai promptement à l'étranger, oii une année d'exil me punit beaucoup trop du tort d'avoir fait un ouvrage moral, intéressant, el qui, selon toutes les probabilités^ en faisant la fortune du théâtre, devait augmenter la mienne. »

Il semble que le vieil académicien fasse un reproche à Victor Hugo de n'être pas aussi persécuté qu'il l'a été lui-même, et d'en être quitte pour le tribunal de commerce, quand il a dû payer sa témérité d'un an d'exil.

Après les injures et la leçon dramatique, l'auteur de la lettre en question demande, pour la composition du public des premières représen-

UN FANTÔMK DE 1833 35

talions, une réforme qui n'est pas mauvaise, et que l'on pourrait appliquer de nos jours. 11 voudrait qu'on supprimât absolument tous les billets donnés sans titre (j'espère bien qu'il admettrait au moins la critique), et qu'au lieu de subventionner le Théâtre-Français, à titre gratuit, rÉtat exigeât de celui-ci, tous les jours, une valeur en entrées, égale à la somme qui lui serait accordée.

Ces entrées seraient distribuées à toutes les académies, aux professeurs de l'Université, aux élèves de toutes les écoles, à tous les jeunes gens enfin qui reçoivent une éducation libérale. On aurait ainsi le noyau d'un véritable public. Les spectateurs payants qui viendraient s'y adjoindre, ne craindraient plus, dès lors, de manifester leur opinion, et les jugements rendus auraient plus de chances d'équité.

L'idée de M. Alexandre Du val, d'une application facile, d'un libéralisme bien entendu, ne grèverait pas le théâtre et aurait au moins pour avantage d'intéresser plus souvent la jeunesse aux batailles littéraires, aux émotions du beau et du bien ; car la scène française, je n'en doute pas, serait bien vite épurée par ces souffles jeunes, sortant des poitrines de vingt ans, comme

des tempêtes, contre le faux goût, la fausse morale, le faux style; et comme des acclamations pour les grands sentiments d'honneur, de probité, de justice, de dévouement.

Combien d'étudiants qui se promènent avec envie sous les arcades de nos deux théâtres français, les soirs de première représentation, parce qu'ils n'ont ni l'argent pour payer leur place, ni la place réservée pour eux, quand môme ils pourraient entrer î On se plaint des ravages de l'estaminet, et on essaye de narcotiser, par des concerts donnés, sous tous les prétextes, jusque entre deux chopes de bière, ces âmes impatientes qui se consument dans l'inaction des idées.

La musique a du bon ; mais il ne faut pas en abuser ; on y trouve plus de rêves que de conseils énergiques et d'enseignements. Ne serait-il pas à propos de mettre à la disposition des jeunes gens, à côté des concerts et des cafés, le parterre de nos grands théâtres ? Tant pis pour les auteurs qui n'oseraient affronter ce public sincère, orageux ! On essayerait de mériter ses applaudissements, et on ne les obtient jamais par les grosses flatteries, par les exhibitions sensuelles, qui sont faites pour les blasés. On

compterait, sans doute, quelquefois des soirées orageuses ; mais aussi, quand on aurait un triomphe à constater, avec quel enthousiasme il serait servi, aidé, propagé ! Quel élan en résulterait! quel bien moral pour le théâtre et pour le public 1

Ce que M. Alexandre Duval demandait pour défendre les classiques, nous le demandons, trente ans ^ après lui, pour défendre les conquêtes du romantisme, la passion, la liberté dans l'art, que l'on méconnaît, que Von oublie, que l'on sacrifie à des marivaudages mesquins et bourgeois. Louis XIY, en soutenant Molière, voulait, pour ses pages et pour les officiers de sa maison, les entrées au théâtre. La démocratie moderne peut imiter sur ce point les exigences du soleil de Versailles. Que l'on veuille bien traiter la jeunesse de nos écoles, comme on traite l'infanterie et la cavalerie de l'armée française, pour lesquelles il y a, tous les soirs, des places réservées au Cirque.

A chacun ses jeux ! Aux jeunes volontaires du quartier Latin, les beaux vers, les émotions littéraires, l'étude des maîtres et l'analyse impi-

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