LA STATUK I) EUGENE DELACROIX
Il y a (les haltes dans la dernière période de la vie, où la jeunesse revient tout à coup, comme une sève qui suffoque, où le bâton sur lequel on s'appuie, dès qu'il touche le sol, s'y implante, pour verdir et redevenir sous nos mains l'arbrisseau, le rameau de nos premiers rêves, de nos premiers triomphes.
Le nom de Delacroix fait ce prodige.
L'évoquer, c'est rouvrir l'horizon de nos grands enthousiasmes; c'est nous donnerune revanche sur les jeunes d'à présent; une revanche littéraire, autant qu'une revanche artistisque.
Par les tendances de son génie, par le choix
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de ses sujets, par son style, Eugène Delacroix: se rattachait particulièrement à la littérature, à la poésie, à l'art dramatique. Ce fut un tempérament tragique.
Sa couleur violente et harmonieuse avait sous son charme l'énergie d'une pensée de Shakspeare. C'est à celui-là qu'on peut le plus justement le comparer. Il en a la diversité, la fougue, les éclats, les écarts et la grâce soudaine dans un décor sombre. Il fut le peintre des lettrés, à l'heure la plus glorieuse des lettres françaises contemporaines. Il est donc très juste que le comité de sa statue contienne autant, sinon plus, d'hommes de lettres que d'artistes.
Il fut le témoignage saisissant, je serais presque tenté de dire le seul, de la solidarité qui unit tous les arts.
Ingres jouait du violon, et il était fier de ses démanchés sur la quatrième corde ; mais sa virtuosité était un petit talent de désagrément qui ne tirait pas à conséquence, et ce faux musicien comprenait si peu le lien mystérieux de la musique, de la poésie avec la peinture, qu'ayant à faire le portrait d'un compositeur de nos jours, il fut forcé de placer derrière lui une Muse, la main étendue, de peur qu'on ne se méprît, et
pour bien indiquer que Ghérubini n'était pas un conseiller d'État.
Je ne sais si Delacroix jouait d'un instrument quelconque ; mais je sais bien que Berlioz semble avoir écrit la musique de ses tableaux.
Il enseignait les peintres ; il stimulait les poètes ; il éclairait les critiques. Il me serait facile de prouver ma thèse, en montrant quelles associations de couleurs datent de Delacroix, quels vers lui sont dus, quels commentaires de Byron, de Goethe, de Shakspeare et de tant d'autres ont été suggérés par lui. Goethe feuilletant avec émotion les dessins de Faust, se reconnaissait, s'admirait, ou plutôt se mirait, dans ces lithographies qui reflétaient si profondément sa pensée. Il l'avoue lui-même.
Je m'imagine que Gounod a lu Faust dans les tableaux de Delacroix, plus que dans le texte allemand, et que M. Ambroise Thomas n'a rencontré Hamlet que sur la terrasse du peintre.
Delacroix idéalisait les traductions. J'ai toujours cru que Gustave Doré n'eût pas entrepris sa courageuse illustration du Dante, sila Barque de Delacroix n'avait flotté longtemps, comme un conseil, comme une excitation, comme un mirage, devant les yeux du jeune artiste, avec sou
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flot de têtes humaines et cette rage des ombres.
Les visions de Delacroix suivaient si obstinément l'écrivain, que, par une merveilleuse association d'idées, on ne pouvait évoquer Hamlet, sans se le représenter dans son manteau, fouetté du vent, au bord de la fosse d'Yorick, ainsi que Delacroix l'avait peint et que Shakspeare l'avait conçu.
Si la banalité de la vie, si les tendances bourgeoises de Fart moderne égaraient ou étaient près d'égarer l'écrivain, et de l'éloigner des sommets rayonnants, escaladés en 1830, la vue d'un tableau, d'un dessin de Delacroix ramenait le déserteur de l'idéal aux chaudes émotions du drame, de la passion. Ce maître nous maintenait.
Avec lui, un foyer s'est éteint, un passé d'illusions, d'enthousiasme, de grands sentiments, non seulement pour les peintres, mais aussi pour les écrivains.
Je n'ai connu Eugène Delacroix que peu de temps avant sa mort, et notre intimité s'est bornée à une conversation de trois quarts d'heure, dans la cour du journal le Temps, rue du Faubourg-Montmartre.
J'avais, dans un numéro du Courrier du Dimanche, du mois d'août 1861, fait un article en-
thousiaste, c'est-à-dire sincère, sur les peintures de la chapelle des Anges^ à Saint-Sulpice.
Eugène Delacroix ne se contenta pas d'un mot de remerciement ; il vint me trouver au journal le Temp^, oii je corrigeais des épreuves, et je fus surpris de l'effusion simple et abondante dans sa froideur, avec laquelle il me parla.
— Ce n'est pas parce que votre article est élogieux, que je tiens à vous remercier, me dit-il ; je vous en voudrais plus volontiers de cette glorification sans réserve ; c'est parce qu'à travers les compliments outrés, je sens une sympathie de lettré pour un homme qui cherche à écrire avec le pinceau...
Sur ce thème, nous causâmes pendant trois quarts d'heure, allant et venant dans cette cour étroite, qui n'était pas un promenoir facile, bousculés par les acheteurs, les porteurs, etc.
En nous séparant Delacroix m'invita à aller le voir et me dit :
— Puisque, des deux peintures, c'est celle (ÏHéliodore qui vous plaît surtout, je me ferai un plaisir de vous offrir la première esquisse que j'en ai faite. Venez la chercher 1
J'étais ravi ; c'était la première fois qu'on allait me payer d'un si haut prix, non pas le service
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de ma plume, mais l'élan de ma sympathie. Je remerciai.
Par discrétion, par candeur, pour ne pas mettre à m'enrichir un empressement de mauvais goût, je différai ma visite. Je devais la faire avec Préault, notre ami commun. Mais une absence, une maladie firent reculer le rendez-vous.
Delacroix mourut ; et j'assistai à la vente de cette esquisse, que je n'aurais pas vendue.
Je ne raconte pas cela, dans l'espoir chimérique de susciter des scrupules au légitime propriétaire de la toile en question ; mais, pour prouver que, de notre temps, nous y regardions à deux fois (et nous avions souvent tort) avant d'accepter un cadeau de l'artiste dont nous avions parlé.
Eugène Delacroix était le fils de Delacroix de Constant, qui fut membre de la Convention et qui vota la mort de Louis XVI, sans sursis.
Je m'imagine que les souvenirs paternels sont pour quelque chose dans cette admirable toile de Boissy d'Anç/las à la séance du 1^'- prairial, an III. On dirait que la terreur dont l'âme peu stoïque du conventionnel Delacroix fut saisie, s'est traduite dans l'esprit artistique du fils par une admiration, fébrile en quelque sorte. Ce ré-
gicide n'était pas un républicain bien farouche ; Il fut sous l'Empire successivement préfet des Bouches-du-Rhône et de la Gironde.
Sans vouloir trop subtiliser les raisonnements, on peut dire qu'il y avait dans l'attitude, dans la dignité froide, contenue, officielle^ d'Eugène Delacroix, quelque chose de magistral, de préfectoral, quelque, chose qui rappelait l'habit brodé paternel.
C'était l'accord du plus merveilleux tempérament artistique et de l'esprit le plus contenu, le plus dogmatique en apparence. On se rappelle le mot d'un garçon de l'hôtel de ville, faisant voir la peinture des salles à des étrangers. Après avoir fait admirer les plafonds de grands peintres, comme MM. Abel de Pujol, Horace Vernet, Ingres, il prenait tout à coup devant le plafond d'Eugène Delacroix une attitude plus particulièrement respectueuse, ôtait sa casquette dévotieusement et disait :
— Ça, messieurs, c'est de la peinture d'un conseiller municipal !
Gomme si la fonction eût ajouté quelque chose de plus à la gloire de l'homme, au mérite de son œuvre I
Au fond, l'idée était juste, Delacroix tenait à
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être conseiller municipal pour se rattacher à la tradition de l'habit brodé.
C'était le conseiller municipal qui préférait les classiques aux romantiques, pour ses lectures ; qui refusait un jour de lire Lucain, n'aimant pas, disait-il, les poètes de décadence. Mais c'était l'artiste caché, étouffé et bien vivant, dans l'habit officiel, qui peignait avec un pinceau ardent, ces toiles éternellement belles (hélas ! autant que durera l'éternité de ses couleurs), /<7 Barc/iie de Dante, le Massacre de Chio, les Femtnes d'Alger, Hanilet.
Il y a, pour l'observateur, une intéressante étude à faire sur l'apparente contradiction des doctrines, des sentiments exprimés de Delacroix, avec ses œuvres.
Je dis contradiction apparente, parce qu'au fond le grand peintre exécutait à sa manière ce qu'il comprenait, et, en lisant bien, avec une attention profonde, quelques-uns des trop rares articles qu'il a publiés dans la Revue des Deux Mondes, on voit qu'il était plus conséquent avec lui-même qu'on ne paraît le croire.
En 1854, Delacroix établissait les principes du beau et comparait avec une finesse et une justesse admirables, Raphaël à Rubens; puis il s'ex-
primait ainsi, laissant voir distinctement le parti qu'il saurait prendre pour lui-même entre deux admirations dissemblables qui l'attiraient en sens contraire :
« Si l'on compare la Dispute du Saint-Sacrement, de Raphaël, au tableau &q^ Noces de Cana, de Paul Yéronèse, on trouvera chez le premier une harmonie de lignes, une grâce d'invention qui est un plaisir pour les yeux comme pour l'esprit. Cependant, les mouvements contractés des figures et la grande recherche des formes, en général, introduisent dans cette composition une sorte de froideur ; ces saints et ces docteurs ont Tair de ne point se connaître, et chacun d'eux semble poser là pour l'éternité. Dans le festin de Paul Yéronèse, je vois des hommes comme je les rencontre autour de moi, de figures et de tempéraments variés, qui conversent et échangent des idées, le sanguin près du bilieux, la coquette près de la femme indifférente ou distraite, enfin la vie et le mouvement. Je ne parle pas de l'air, de la lumière, ni des effets de la lumière, ni des effets de la couleur qui sont incomparables.
» Le beau est-il également dans ces deux ouvrages? oui, sans doute, mais dans des sensdiffé-
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rents: il n'y a pas de degré dans le beau ; la manière seule d'exciter le sentiment du beau diffère. Le style est aussi fort chez les deux peintres parce qu'il consiste dans une originalité puissante. »
Cet éclectisme, ou plutôt, cette impartialité de Delacroix le rend bien supérieur à l'école de M. Ingres, pour laquelle, hors de Raphaël, il n'y a pas de salut. Ainsi, Delacroix, par le raisonnement, par la théorie, par une sorte de penchant de son esprit, était disposé à rendre toute justice à l'école de la ligne ; puis, quand il sortait de l'abstraction pour entrer résolument dans Faction, Delacroix se souvenait surtout de l'autre partie de son raisonnement, de la partie personnelle, de ce qu'il aimait, et il cherchait surtout la vie, le mouvement^ Vharmonie.
Il est le seul qui ait su dramatiser la couleur, et émouvoir par la peinture, en dehors des ficelles dramatiques cherchées par l'expression d'un regard, par l'exagération d'une pâleur et par une mièvrerie de conception. De même que le vrai musicien suggère des sentiments vagues sans s'amuser à les préciser mesquinement par des effets d'harmonie imitative, de même le vrai peintre demande avant tout l'émotion à la seule peinture. Le style particulier, la ligne, la con-
vention, ne sont que clés moyens accessoires et inférieurs. Delacroix fut un peintre dans toute l'acception du mot ; il voyait la bataille de la vie sur sa palette, et ces nuances s'amalgamaient avec les passions.
Discuté avec violence, repoussé longtemps de l'Académie, qui ne s'ouvrit honteusement pour Inique dans ses dernières années, mais acclamé et consacré par les plus éclatants témoignages, jugé, par exemple, de cette façon par M. Thiers : « Il jette ses figures, les groupe, les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens ; » jugé par M. Thoré (ci propos du Massacre de Chio) comme le maître d'un nouvel artjd'un nouveau monde poétique, Eugène Delacroix laissera dans l'histoire la trace profonde et lumineuse d'un génie essentiellementoriginal.il aura exercé une grande influence, sans avoir eu d'école. On sent, dans beaucoup de peintres contemporains, des sortes de conseils indirects, d'inspirations détournées de Delacroix. Mais il ne sera donné à personne d'hériter de lui, parce que, si quelques-uns ont quelques-unes de ses qualités, nul ne possède cette organisation syn- •' thé tique qui comprend Raphaël et qui devine Véronèse.
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Delacroix, réclamé par les romantiques, par les idéalistes, peut aussi être revendiqué par les réalistes. Dans le travail dont je parlais plus haut, il dit encore:
« On se rappelle ce que dit Diderot à ce peintre quilui apporte le portrait de son père, et qui, au lieu de le représenter tout simplement dans ses habits de travail (il était coutelier), l'avait paré de ses plus beaux habits. « Tu m'as fait mon » père des dimanches, et je voulais avoir mon père >» de tous les jours. » Le peintre de Diderot avait fait comme presque tous les peintres, qui semblent croire que la nature s'est trompée en faisant les hommes comme ils sont : ils fardent, ils endimanchent leurs figures. »
N'est-ce pas là.dans ce qu'elle a de meilleur, la théorie des réalistes? Mais n'est-ce pas là aussi la profession de foi des gens qui cherchent l'âme dans la vie réelle, et qui veulent la nature pour y trouver l'inlini ?
On sait trop bien peindre d'après nature ; on oublie qu'il n'y a de réel et d'immortel que ce qui ne ressemble pas bêtement à la nature ; sans cela, les photographes, ces joueurs d'orgue de la peinturé, seraient les premiers peintres du monde.
J'ai souvent raconté, et fait rire à ce propos (en riant moi-même),cette remarque historique d'un peintre enthousiaste, devant l'enseigne d'un marchand de bois et de charbons de la rue du Dragon.
Un faiseur d'attributs avait reproduit sur un volet un tas de bois, mais un tas de boisi!!...
— Il y avait à côté de la peinture, disait l'admirateur en question, des bûches véritables; je les ai comparées. Eh bien, non, ce n'était plus cela; c'était moins nature.
Il y a une vérité dans cette facétie ; c'est que l'art doit transfigurer même les bûches.
J'ai parlé plus haut de l'admiration de M. Thiers pour Delacroix. Sur ce point,rhomme d'État n'entendait pas raillerie, pas plus d'ailleurs que sur aucun autre.
Un jour, il promenait des provinciaux dans les diverses parties du Palais-Bourbon. Arrivés à la Bibliothèque et invités à regarder les peintures de Delacroix qui la décorent, les visiteurs restaient dans un silence absolu. M. Thiers fut offensé de cette émotion muette.
— Eh bien, vous ne dites rien? demanda-t-il
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à un éleveur distingué, tout récemment médaillé pour ses poulains.
— Que vous dirais-je? répondit avec embarras l'éleveur. Je me connais en chevaux, mais en voilà un!...
Il montrait le cheval d'AUila.
— Il est superbe, n'est-ce pas? et d'une couleur...
— C'est précisément la couleur qui me gêne... Je n'ai jamais vu de cheval rose...
— Est-ce que vous avez vu le cheval d'Attila? riposta vivement M. Thiers.
La riposte était sans réplique.
Il nous manque aujourd'hui des chevaux roses, qu'on puisse enfourcher, pour galoper dans une poussière d'aurore.
Ce n'est pas cependant que les chevaux roses fassent défaut dans la réalité.
J'ai reçu, à propos des lignes qui précèdent, la lettre suivante:
« Monsieur,
» J'en suis fâché pour l'éleveur qui répondit si
maladroitement à M. Thiers; mais de ce qu'il
n'avait pas vu de cheval rose, cela ne veut pas
dire qu'il n'en existe pas.
» Le cheval rose existe parfaitement, et en hippologie on l'appelle aubère.
» Dans nos pays', l'aubère est un composé de poils alezan clairs et blancs, ce qui, en somme, ne produit qu'un alezan fortement rubicané; mais,en Orient, oii les couleurs sont plus accentuées et l'alezan clair très rare, on voit parfois des aubères formés d'un mélange de poils alezan foncés et blancs.
» En termes vulgaires, il y a en Orient des chevaux dont la robe est composée de poils' jl rouges et blancs, et ce mélange est parfois si bien proportionné, si intime, qu'il produit une û nuance générale, parfaitement rose.
» Pour ma part, je me rappelle en avoir vu plusieurs en Afrique.
»Jeme rappelle aussi avoir lu autrefois un i cours d'hippiatrique dont l'auteur racontait avoir j vu dans un haras du Midi un superbe étalon j dont la robe rose avait fait leur étonnement et j leur admiration. j
» Je ne serais pas étonné que le grand peintre j auquel il est question d'élever une statue, ait j vu en Orient un cheval rose et ait eu Tidée de i le reproduire dans son tableau. |
» Veuillez me pardonner cette lettre; mais
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par le temps de sport enragé qui court, j'ai cru qu'elle ne serait pas déplacée, et puis je ne serais pas fâché d'avoir aidé à établir que, même dans les plus grandes invraisemblances qu'on lui reproche, Delacroix n'est pas sorti de la nature. »
XYI
On va élever une statue à Gambetta. Je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient, et, s'il y a des gloires créancières depuis plus longtemps, il n'y en a guère dont le culte soit plus opportun, puisque le plus grand rayonnement de Gambetta tient à son patriotisme.
Sur ce point-là, aucune contestation n'est possible. Je suis frappé, touché, à mesure qu'on écrit, en France ou à l'étranger, sur la guerre de 1870, du respect de tous les historiens, pour l'homme qui n'a pas douté de la France, à l'heure où la France n'osait plus croire en elle.
Gela seul légitimerait la statue.
Un jour, sous l'Empire, je me promenais avec mon ami Emmanuel Arago, aujourd'hui ambassadeur de la République française à Berne, et alors, simplement avocat au barreau de Paris.
Peut-être causions-nous d'un procès de presse passé, présent ou futur, dont mon casier devait s'enrichir^ quand nous fîmes la rencontre, aux environs du nouvel Opéra, dont on creusait le sol pour les premières fondations, d'un jeunehomme au teint coloré, à l'allure vive, qui salua avec déférence un aîné, un maître au Palais.
Mon ami Arago ne se contenta pas de répondre au salut respectueux de son jeune collègue. Il l'arrêta au passage, et, me le désignant:
—Mon cher, je vous présente un de nos plus éloquents confrères.
Le jeune avocat s'inclina confus et se débattit doucement sous l'éloge:
— Maître Arago, maître Arago, vous êtes trop indulgent.
— Non, non, je le dis comme je le pense. Ne faites pas le modeste, mon cher Gambetta.Vous avez un très grand talent.
Gambetta, mis à l'aise, "finit par accepter le compliment, le tenant d'un connaisseur, d'un ancien, et s'éloigna.
Mon ami Arago, très sincère dans son jugement, continua à me prédire les succès de tribune de l'avocat^ qui s'était signalé, quelques jours auparavant^ par une plaidoirie restée historique.
Depuis^, pendant cette période de ses débuts oratoires, J'ai rencontré souvent Gambetta dans les bureaux du journal le Temps. Il venait causer avec Nefftzer et allait aussi, le journal fini, boire quelques chopes de bière avec lui .L'avocat avait sa serviette professionnelle sous le bras, et, je m'en souviens, presque toujours, une livraison de la Revue des Deux Mondes
Aujourd'hui, dans la perspective où la mort le place, et où l'immortalité du marbre va le fixer, je ne suis pas déconcerté par l'apothéose ; je retrouve le patriote bon enfant qui accompagnait de son rire guttural le rire vibrant de Nefftzer ; qui apprenait l'Alsace, près de l'Alsacien ; le jeune tribun qui s'initiait à la philosophie de l'opportunisme, dans cette fréquentation du moins irréconciliable, d'un des plus honnêtes, parmi les opposants de l'Empire, et dans la lecture de la Revue des Deux Mondes.
La lutte, la politique, le pouvoir ne me semblent pas avoir exagéré, malgré les flatteries des amis, la taille et la pose de ce héros bourgeois.
fils OU petit-fih correct des grands bourgeois de 1789. La lumière franche qui l'environne ne lance d'éclairs à éblouir que quand l'orateur touche au drapeau.
La véhémence oratoire de Gambetta, sa voix tonnante, son ton énergique ont trompé sur la pondération de ses idées.
On a dit de je ne sais plus qui, autrefois, quïl était un enragé de modération. Le mot peut être appliqué à Gambetta. Ses plus grandes fureurs ont été pour calmer ceux qui s'emportaient, et ce prétendu révolutionnaire n'a pris la parole, aux heures insurrectionnelles, que pour s'opposer aux insurrections.
Quand, la veille du 4 septembre, la foule se précipitait aux abords du palais législatif, il monta sur un des piliers de la grille, pour conjurer le peuple de laisser les députés délibérer pacifiquement. Le lendemain, lorsque le flot, refoulant la troupe hésitante, envahissait la salle des séances, M. Schneider, qui eut du courage, ne pouvant se faire entendre, se bornait à crier:
— Écoutez au moins M. Gambetta.
Gambetta à la tribune s'épuisait vainement à faire reculer Témeute ; vainement il promettait que la déchéance allait être votée, dans
les formes, par la majorité impérialiste. On ne Técoutait pas, et c'est Jules Favre qui, moins parlementaire, dénoua la crise, en disant:
— Allons à l'hôtel de yille ! c'est là qu'on fait les gouvernements.
J'ai toujours remarqué que Gambetta, si grand orateur qu'il fût, avait besoin d'un auditoire préparé à l'entendre. Il charmait les gens de son opinion ; il ne convertissait pas les autres, et, toutes les fois qu'il s'est heurté à une hostilité, il l'a exaspérée, sans parvenir à la calmer.
Pourquoi? Parce qu'il avait l'éloquence de l'homme de doctrine et, non, à proprement parler, celle de l'homme de gouvernement; parce qu'il avait trop usé des effets d'audience, dans ses débuts, plus tard, dans ses manifestations au dehors, pour étonner, pour stupéfier la résistance.
Lamartine, en quelques mots, charmait le peuple, abattait le drapeau rouge, tout en détournant doucement de la main un fusil braqué sur sa poitrine. C'est que l'enchanteur était inconnu ou méconnu de son auditoire, et qu'il y avait dans son discours une double révélation.
Gambetta était trop familier à la foule, pour la saisir de stupeur. Son triomphe a toujours
été dans les assemblées élues ou choisies et dans l'intimité.
Sa puissance se révélait dans les victoires secrètes.
En 1870, je fus le témoin d'un de ses miracles.
Au comité antiplébiscitaire, organisé par les députés et les journalistes de Topposition, il s'agissait de rédiger en commun une proclamation au peuple, pour l'exhorter à voter no7i.
Plusieurs rédactions furent proposées. Après avoir écarté divers projets, on s'en tint, pour les discuter, à deux proclamations : Tune était de M. Grévy, l'autre de Delescluze, alors rédacteur en Q^i^fÙM Réveil.
Le contraste des deux morceaux était éclatant. M. Grévy, en dix lignes concises, indiquait le devoir. Delescluze, en deux pages^ le commentait avec menaces.
— Je ne signerai pas la proclamation de M. Delescluze, dit M. Grévy.
— Moi, je ne signerai pas celle de M. Grévy, répliqua le futur ministre de la Commune.
M. Jules Simon proposa finement de charger Gambetta, assisté de M. Jules Ferry, de préparer une rédaction nouvelle, dans laquelle les
proclamations de MM. Grévy et Delescluze entreraient comme éléments essentiels.
Sa proposition fui acceptée, et, le lendemain, Gambetta lisait une page de lui seul, qui fut signée de tout le monde. M. Grévy croyait s'y reconnaître, et Delescluze était persuadé que c'était sa proclamation qu'on adoptait.
Yoilà la grande, la profitable habileté de Gambetta.
Il ne faut pas oublier que Gambetta avait du sang génois dans les veines. Cette chaleur du tempérament trompait sur le caractère qu'elle enveloppait parfois d'une vapeur d'orage, en le laissant calme et prudent, au milieu de la nuée.
Les parallèles si fort à la mode autrefois ont perdu de leur prestige. Mais je ne puis pourtant m'empôcher d'en établir un qui s'impose extraordinairement, entre Gambetta et M. Thiers.
Tous deux Méridionaux, tous deux plébéiens, tous deux enfants de la Révolution, mais tous deux enfants raisonnables, révolutionnaires à l'épiderme, avaient autant besoin de règle, d'ordre et de discipline que de progrès.
M. Thiers ne tolérait pas plus une majorité indocile que Gambetta ne voulait gouverner
sans une majorité compacte. L'un et l'autre furent brisés par leur instrument.
Tous deux s'en tenaient aux libertés nécessaires, et redoutaient les aspirations superflues. Tous deux contenaient leur libre pensée dans les termes du Concordat.
Ce que M. Thiers avait dit en 1830, malgré ses amis républicains : « La royauté en France est la meilleure des Républiques pour l'Europe,» et ce qu'il a dit en 1871 : « La République est ce qui nous divise le moins ! » Gambetta eût été capable de le dire à l'Empire, sous l'Empire, si celui-ci n'avait pas été visiblement entraîné à sa perte.
Certes, Gambetta ne se fût pas rallié pour une place, pour une vanité, comme Emile Ollivier. Il se fût rapproché pour une conquête libérale. Je ne dis pas qu'il a tenté de le faire; je sais qu'il a voté non ; je n'affirme pas qu'il a été sollicité ; mais ce que je crois, c'est que lui et M. Thiers, dans une situation qui eût exigé, au nom de la patrie en péril, un sacrifice h leurs opinions, n'eussent pas mis l'amour-propre de leur conscience au-dessus d'un résultat immédiat, pour la politique française et libérale.
Le chauvmisrae est le fond immuable de leur
Credo. Pour le reste, M. Thiers ne tenait pas plus que Gambetta aux formules. Le droit divin et le cléricalisme étaient ie^ deux seules frontières infranchissables, entre lesquelles ces esprits,souples et nationaux, auraient pu évoluer, sans for faire à eux-mêmes.
Ils avaient l'un et l'autre des petites audaces économiques, et des préjugés dont ils ne voulaient pas démordre ; mais c'étaient là des questions secondaires volontiers ajournées.
Ils ne s'entêtèrent l'un et l'autre que sur les conditions de liberté, dans lesquelles ils voulaient gouverner.
Leur éloquence était dissemblable, en apparence. Elle avait le même procédé, pour poser la question. J'ajouterai qu'elle avait le même défaut. Il y avait toujours dans les discours de M. Thiers un mot qu'il ne devait pas dire, et il y avait toujours un mot de trop dans les discours de Gambetta.
Était-ce étourderie seulement? Non. J'imagine que c'était aussi habileté. C'était la part faite à la résistance, à l'ennemi ; c'était la capa qui excite le taureau^ quand on le vise déjà de l'épée.
On a appelé M. Thiers un brouillon dans sa
jeunesse politique ; on a ajouté, à l'épithète, le titre ^'ambitieux pour Gambetta.
Il serait bien naïf de croire, en effet, que c'était par pure modestie que Gambetta s'était si longtemps réservé, avant d'accepter un portefeuille. Il voulait que les cartes fussent bien battues avant d'engager la partie. Il les a trop battues, et il a dérangé la veine, blottie dans les premières combinaisons du hasard.
M. Thiers avait plus d'impatience devant l'action. Il entrait au pouvoir, il en sortait, vivement. Gambetta s'est trop complu dans l'autorité que l'opinion lui décernait. Il s'est usé dans l'exercice de sa popularité, avant de s'éprouver dans un poste impopulaire.
Quand Henry Monnier a créé le type immortel de Joseph Prudhomme, il a donné un nom à la solennité du lieu commun, et il a mis une étiquette à une catégorie très nombreuse de nos grands hommes politiques et littéraires.
Napoléon, pour ne pas remonter plus haut, est un Joseph Prudhomme épique. Si l'on soumettait à une critique sévère ses plus illustres proclamations, on verrait que le fond de son éloquence équivaut toujours à ceci : Ce sabre est le plus beau jour de ma vie ! Je puis avouer,
après cela, sans les abaisser, qu'il y a quelque peu du Joseph Prudhomme dans M. Thiers et dans son émule Gambetta. Ils ont le goût du solennel. Mais cette solennité est l'épanouissement de l'esprit conservateur.
Avant 1870, quand il s'adressait à la jeunesse des écoles, Gambetta ne la flattait ni ne l'exaltait, mais il lui disait très sagement :
— Nous ne savons rien, étudions I
Quelques jours avant le 4 septembre, lors de cette tentative insensée de Blanqui, contre un poste de pompiers à La Yillette, Gambetta profita de la circonstance pour faire un éloge, à coup sûr bien légitime, des éteigneurs d'incendie, mais dont la superfluité même est une profession de foi.
J'ai dit comment il s'opposa à l'insurrection du 4 septembre.
Devenu ministre de l'Intérieur, quel est son premier acte? Une circulaire, pour n'annoncer que les changements indispensables et pour confirmer à leur poste les fonctionnaires de l'Empire qui voudront servir le gouvernement nouveau.
Quoi de plus conservateur?
Quand on parla d'envoyer M. Thiers en mis-^
sion à travers l'Europe, pour recueillir des alliés, Gambetta fut le premier h applaudir. Il se sentait solidaire des tentatives du vieil homme d'État.
Je ne parlerai qu'en passant de son rôle pendant la guerre. Il fît des plans de bataille comme M. Thiers ; il eut le patriotisme ingénu, haletant, qui avivait les forces de celui-ci. Quand M. Thiers, président de la République, traita Gambetta de fou furieux^ l'injure prud'hommesque n'était que l'effet de la jalousie du stratégiste. Leur amitié devait naître de cette rivalité, de cette affinité. L'auteur des lois de septembre contre la presse ne put s'empêcher de trouver que son jeune émule avait agi comme lui, en suspendant des journaux, enfermant des réunions, en procédant à des arrestations, au nom de la patrie en danger.
Ces deux libéraux ont toujours eu un peu peur de la liberté. Je pourrais pousser loin le parallèle. Ce que j'ai dit suffît à établir la parenté entre ces deux hommes.
Chauvin comme M. Thiers, républicain de la même façon, plus diplomatique qu'homme de gouvernement, plus patriote que libéral, Gambetta aurait continué la politique de M. Thiers.
En 1871, j'avais, dans un article de la Cloche, du 18 février, prédit que le fou furieux de la résistance à outrance deviendrait le confident du libérateur du territoire. La prédiction s'est accomplie, et, quand il mourut, une des dernières étreintes qu'ait reçues M. Tliiers est celle de la main de Gambetta. On sut le lendemain qu'il était le dépositaire, et pour ainsi dire l'exécuteur testamentaire du manifeste de l'ancien président contre l'attentat du 16 mai.
Encore une fois, ce n'est pas pour diminuer l'homme, dont on va dresser la statue, que j'ai précisé sa modération. C'est, au contraire, pour bien montrer en. lui le caractère^ le génie français, composé d'ardeur oratoire, de folie tempérée, de bon sens immuable.
On s'est demandé si, pendantla guerre, Gambetta, enfermé dans Paris, n'eût pas agité le courage de la population, jusqu'au miracle de la trouée.
Pour ma part, je ne le crois pas. Il eût enflammé au premier départ. Il eût perdu son prestige à la tentative d'un second.
Dans les grands horizons de nos départements, Je lointain lui maintenait de la grandeur. Mais Paris, troublé, pressé autour de lui, ingrat dans sa fièvre, l'eût bien vite abandonné. On a fait
crédit au général Trochu, tout en se moquant de son fameux plan, parce que le général Trochu était inconnu; on eût exigé immédiatement de Gambetta une prouesse, une victoire d'enthousiasme^ et on lui eût fait expier cruellement une défaite. Paris se grise facilement d'éloquence, mais il cuve vite cette ivresse et devient implacable de rancune contre celui qui l'a enivré.
Le patriotisme de Gambetta restera donc son titre indiscutable. L'opportunisme, c'est-à-dire la diplomatie des convictions, est une politique trop subtile^, pour être longtemps populaire. D'ailleurs, Gambetta, mort si jeune, a été au pouvoir avant d'avoir acquis le talent de la politique dont il avait le génie. Il s'impatientait souvent lui-même de son système et en compromettait souvent les résultats les mieux préparés.
Peut-être ne lui a-t-il manqué que de vieillir, pour être un homme d'État complet.
Il possédait la faculté maîtresse qui tient lieu du génie, quand il est absent, c'est-à-dire une activité prodigieuse s'appliquant à toute chose.
Voltaire, Napoléon, et aussi M. Thiers ont dû surtout leur gloire à cette application universelle de leur esprit. La mémoire de Gambetta peut s'en contenter.
l'histoire de FRANCE CHEZ LA PORTIERE
Tout le monde a lu les pages d'un sentiment pompeux que Chateaubriand consacre au comte de Ghambord et au duc de Berry. [Mais voici la naïveté de l'éloquence prise sur le fait. Il s'agit d'un opuscule intitulé : Récit historique des événements qui se sont passés dans V administration de r Opéra, la nuit du i3 février i820, ^s.v Roullet. L'événement est l'assassinat du duc de Berry, et ce RouUet était libraire de l'Opéra ; de plus, mari de l'ouvreuse de la loge du roi. On n'a jamais prévu ce point de vue : la fin d'une dynastie racontée par un portier ! Henry Monnier a fait une charge désopilante avec le Roman
l'histoire DE FRANGE CHEZ LA PORTIÈRE 295
chez la portière ; mais l'histoire chez le portier !
Eh bien, c'est l'histoire authentique racontée par un témoin dans un style d'une adorable bêtise. M. Guizot a écrit l'histoire de France pour ses petits-enfants ; mais, supposez l'histoire de France, à l'usage des fils de concierge, par l'un d'eux, et voyez quelles proportions épiques peuvent prendre les récits!
La brochure in-8** que j'ai retrouvée parut en 1820 chez Didot. On la vendait deux francs. Elle vaut un louis. Un amateur acheta toute l'édition, un royaliste, sans aucun doute, qui craignait l'effet de gaieté que produirait ce récit , et qui croyait servir la cause des princes en la supprimant. Heureusement, la brochure fut réimprimée en 1862 chez Poulet-Malassis, par les soins de M. Jamet, un bibliophile de beaucoup d'esprit.
Maintenant que j'ai prouvé Torigine de ma narration , je cite. Roullet est un réaliste ; il opère lui-même. Voici comment il s'entend à la description du corps de garde.
« Il est meublé d'un râtelier pour déposer les armes ; un quinquet, trois banquettes de velours rouge, six gardes royaux. »
Dans tout le récit, on sent la même exactitude.
« La princesse s'était heurtée dans le corridor à une porte qui s'était ouverte au mouienl qu'elle passait; le prince, croyant qu'elle s'était frappée à la clef de la loge du capitaine des gardes, elle lui dit : « Monseigneur, je suis devant. > Et il frotte le bras de la princesse, qui dit: « Ce » n'est rien.»Ils se sont assis dans un fauteuil. La princesse bâillait; le prince lui dit : « Veux-tu » aller te coucher?» Elle lui répondit: «Non, je » veux voir le ballet.» Le prince demanda : «Ma- » dame Roullet, çacommence-t-il?» Elle lui dit: » Monseigneur, pas encore 1 » Aussitôt qu'on a frappé du pied, elle dit au prince : « Monsei- » gneur, ça commence. »
Trouvez-moi un écrivain qui mette en s^^^ne aussi simplement, aussi habilement! On voit, entrée des deux époux. Ce petit heurt qui serait un présage, cet ennui royal, cette attente du ballet, tout fait tableau dans ce récit imagé comme de le faïence de Gien. Quel réalisme enûn î
Le prince descend, reçoit le coup de couteau de Louvel ; madame Roullet,raimable ouvreuse de loges, l'aperçoit « étendu sur une banquette destinée à la garde royale ». On ne trouve pas
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les chirurgiens du théâtre ; écoutons RouUet : « Je rentre précipitamment dans le salon, murmurant sur leur Inexactitude. Le prince, monté dans le salon, porté par ses valets de pied et mon épouse qui soulevait une jambe... »
La phrase ne finit pas, mais Roullet s'en inquiète peu : il ne tient qu'à la fidélité de son récit. Il continue :
« Ils le posèrent devant la cheminée, assis dans un fauteuil. Il dit d'une voix sourde : « Un » prêtre ! un prêtre 1 » Je me saisis de ma petite pharmacie, je la dépose sur le coin de la cheminée ; j'en extrais un flacon de vinaigre et frotte avec la main les tempes du prince. Un jeune homme, nommé Drogar, entre dans le salon ; les assistants le questionnent, en lui demandant s'il était chirurgien. Il répondit qu'il éimienfant d'Esculape. Je coupai, déchirai ses vêtements afin de mettre sa plaie à découvert. Bougon mit un genou en terre, suça la plaie en s'écriant : » — Ah! mon prince! » Lacroix, chirurgien, vint en second. Je pris un flacon de vinaigre astringent et en fis respirer dans mon mouchoir. Je m'en servis pour étancher le sang. En me retournant, le même servit à essuyer la robe de la princesse, car j'étais entre eux deux, ce qui fit
dire à madame de Béthisy, sa femme d'honneur: « Laissez I laissez! c'est mon affaire! »
Que vous semble de ce Saint-Simon en boutique? Il n'oublie rien, pas même la vanité de la dame d'honneur qui se souvient des privilèges de sa charge dans ce moment dramatique.
J'en passe; malheureusement, il faut abréger.
« M. Dupuytren, chirurgien, enfonça un doigt entier dans la plaie, afin de faciliter l'évasion du sang. Gomme on se disposait à saigner le prince au bras droit, la princesse s'écria : « Vous allez » donc lui faire une seconde plaie ! Il ne Va jamais » été.»L'interprète du Dieu vivant, l'ange consolateur, paraît et remplit ses désirs. L'évoque: » Me voici, Monseigneur ! » Je m'emparai de la cheminée, pendant qu'on faisait le lit du prince. Je disposai les six chandeliers garnis de leurs bougies allumées; je les distribuai ainsi: deux sur la cheminée, un sur le piédestal de Grétry, deux sur le piédestal de la pendule, un sur le piédestal de Gliick. Au pied du chandelier est un petit bout allumé posé sur ledit chandelier. »
Peut-on mettre plus de conscience dans une narration? Ne la voit- on pas d'ici, cette chapelle ardente et profane qui éclaire la confession chré-
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tienne? Gluck et Grétry deviennent les chambellans de cette agonie royale.
Il s'agit de coudre un bandage. Madame Roullet ne va pas assez vite à cause de son doigt panarié, 0 histoire ! voilà de ces détails épiques qui feront le bonheur des Sainte-Beuve futurs. Madame Roullet a le doigt panarié ! Que ce doigt panarié s'ajoute à ce tableau de souffrance. Le chirurgien dit à M. Roullet: « Vous êtes vif, cousez-moi cela! » — « Ce que je fis, ajoute le bon concierge, et déposai les deux aiguilles dans la glace, en cas de besoin. »
Il n'oublie rien, cet excellent Roullet. Quand on a démoli l'Opéra, a-t-on trouvé dans le cadre de la glace ces deux aiguilles historiques? Parfois, Roullet a des accents lyriques. Voici en quels termes il salue l'entrée de la duchesse d'Angoulême : « Dieu de bonté, vous dont la rosée bienfaisante vivifie l'âme des malheureux mortels et raffermit les cœurs, je vous rends grâce ! »
Pendant ce temps, le pauvre duc se confesse. Écoutons celui qui écoutait, le bon M. Roullet.
« Il faisait la récapitulation de ses fautes et les confessait hautement. Il s'exprimait ainsi : » Je suis un grand pécheur! Mes enfants adop-
» tifsl Ma femme, ma fille naturelle! — Char- » les, mon bon Charles, calme-toi; j'en aurai » soin comme de nos propres enfants... »
Ici se placent des détails d'un réalisme effrayant.
« On saigna pour la seconde fois le prince... Gomme je n'avais pas de vase pour transvider le sang, j'ouvre la seconde fenêtre en criant : « Gare » l'eau î » La voiture du prince recula ; le cocher reçut quelques éclaboussures. »
Je trouve qu'il n'y a rien de plus fort dans Shakspeare que ce sang royal qu'on jette par la fenêtre en criant : « Gare l'eau I » et qui éclabousse le cocher. M. Roullet est un grand peintre ; il continue :
« Je m'adressai à Favart, en sa qualité d'inspecteur du théâtre, de vouloir bien descendre pour faire déranger les voitures qui étaient au bas des fenêtres, afin de donner la facilité aux écoulements des eaux. Il n'en fit rien, et alla se placer derrière le buste de Gllick, ce mâle génie justement admiré de toutes les nations.., »
Voyez-vous cela ! M. Roullet est glUckiste. Il tient à ce qu'on le sache : il affirme, en passant, sa préférence.
J'ai peine à m'arracher à ce petit livre, qui re-
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flète tout un monde. Je termine pourtant par cette dernière citation:
« Lorsqu'on eut administré le premier lavement au prince, il vomit. En approchant la eu vette je m'écriai: «Tant mieux I ça le soulagera! »
Ce dernier trait achève dépeindre M. Roullet, mais me donne à penser que, peut-être, le bon concierge n'est pas tout à fait aussi naïf qu'on pourrait le croire. Il y a du courtisan dans ce mot: « Ça le soulagera! » Il y a comme une amorce pour une pension viagère 1 Pensez donc 1 avoir dit : « Ça le soulagera ! » quand tout le monde, effaré, cherchait le mot de la fin.
Pauvre prince ! ce vomissement le soulagea de la vie. L^agonie commença. J'aurais pu continuer mes emprunts à la brochure de l'excellent Roullet ; mais je renvoie le public à l'édition si judicieusement faite par M. Jamet.
Quelle bibliothèque on ferait avec des mémoires sincères dans le genre de celui-là ! Ce " serait vraiment l'histoire de France en déshabillé. Je sais bien que nos personnages contemporains sont mal vêtus et qu'il ne sera pas difficile de les voir à nu.