HISTOIRE DU :\I A U D I T
torches de Bengale d'une inquisition d'apothéose.
J^ai hi rapidement, j'ai dévoré ces trois volumes, sincères comme une confession, émouvants comme un conte, effrayants comme la vérité.
Je ne connais aucune pièce de M. d'Ennery,oii les horreurs soient plus accumulées, mais les •horreurs décentes, diplomatiques, qui s'exercent avec grâce, qui tuent sans irriter les nerfs, qui donnent du charme à la perfidie et de la mélancolie à la cruauté.
Comme roman proprement dit, je le reconnais tout d'abord, l'auteur n'a pas fait une œuvre transcendante.
Le respect de la réalité, la préoccupation de n'introduire que des personnages authentiques, la crainte de laisser une part trop grande à l'imagination, le sentiment d'un témoignage solennel, apporté dans ce grand jugement de l'Église au xix^ siècle, ont retenu la plum.e du romancier. Il s'est dit que la vérité, dans sa chasteté froide, était la seule muse d'un prêtre, et il a sacrifié les agréments du mensonge, pour ne pas corrompre l'émotion loyale et sévère qui l'inspirait. L'arty perd quelque chose, sans doute; mais la philosophie y gagne^ et les trois volumes déposent avec plus d'autorité contre Tultramon-
tanisme, sans que le sentiment chrétien puisse se trouver offensé.
Ne cherchez pas, dans ce livre, des combinaisons romanesques ; l'amour, qui y joue un grand rôle, est presque passé sous silence. On sait qu'il est à la cantonade : son souffle orageux arrive par bouffées rapides ; mais l'auteur s'est* senti malhabile à le peindre; une pudeur louable l'a empêché d'insister sur les élégies, sur les idylles de la passion. Il l'indique par des formules, par de courts épanchements. Mais, comme son ambition n'était pas de charmer et d'amuser par les détails ; comme l'amour était simplement ajouté aux épines de la couronne, l'écrivain n'a pas voulu donner aux ennemis qui l'attendent, l'avantage de le calomnier pour les développements accessoires de son œuvre : il a été sobre de variations ; il s'est maintenu dans le thème principal, et sa dignité n'a fait aucune concession aux subtilités dramatiques, pour animer un débat qui s'anime de lui-même.
Ce n'est pas que l'intérêt languisse; ce n'est pas que la discussion, la scolastique de séminaire, apparaisse avec trop d'insistance. Ge que je veux établir, c'est qu'on se voit, dès les premiers pas, en dehors de la fiction. On sent que
la vérité historique a pris à tâche de maintenir ses droits dans ce roman, et, en définitive, elle a raison, puisqu'elle émeut sans donner le repentir, le remords de son émotion; puisqu'elle triomphe des théologies didactiques et qu'elle établit, pour cette fois, l'infériorité du fantastique, du romanesque.
C'est que le roman du prêtre est au fond le roman de la conscience universelle. Nous souffrons tous, dans ce temps-ci, des doutes, des angoisses, des révoltes du prêtre interdit; ou plutôt nous avons tous la foi hérétique et divine de ce maudit qui aspire à l'Éternel à travers le périssable et qui veut renverser Rome pour dégager le ciel. Je l'ai dit déjà, à propos des romans de George Sand et d'Octave Feuillet: la grande question d'Orient pour les âmes, c'est la question religieuse.
Ne demandez pas à une autre cause le secret de nos agitations, de nos troubles domestiques ou sociaux. Jusque dans cette pièce supiBrflcielle, mais toute moderne, de Mont joie, dans un moment^ dans un élan, dans un soupir, on a indiqué le vide des croyances et la nécessité d'un peu de foi, même pour l'homme d'argent. Mais quelle foi? Yoilà le problème '
En attendant la solution, qui n'a rien d'alarmant, Tenquôte est ouverte. Tout le monde apporte son témoignage. Le poète a comm.encé au début de nos dernières révolutions littéraires et politiques. /oc<?/y?z a chanté l'hymne, l'invocation; les romanciers ont continué; les philosophes,les historiens ont nié et affirmé à leur tour. Voici le prêtre enfin, le prêtre, dans sa personnification la plus élevée, mais la plus simple, le prêtre fervent,croyant, pratique, sans exagération de poésie,sans couleur romanesque, sans drame d'imagination,qui vient à son tour dans la mêlée et qui nous apporte sa confession sincère, complète.
Écoutons-le et nous en tirerons un grand profit. La confession, comme toutes les confessions d'ailleurs, est émouvante ; les secrets de la douleur sont les plus précieuxàrecueillir; notre vocation humaine s'en fortifie, et, quand on a lu ces trois volumes si remplis d'événements terribles et ordinaires, quand on a gravi ce calvaire, où le prêtre selon l'esprit^ est tué par les prêtres selon la lettre, on éprouve, en même temps qu'une colère généreuse, une sorte de satisfaction superbe, sereine. Aucun mauvais levain ne reste dans le cœur; on a traversé les orages d'ici-bas pour les maudire, mais en les comprenant bien
et sans les calomnier, et on emporte, de cette vision d'un martyre, une espérance radieuse.
C'est là l'effet remarquable de ce roman. L'auteur s'est appliqué avec un soin jaloux à être si équitable, il peint en traits si chastes les terribles maudisseurs de son prêtre, qu'on peut les haïr sans les mépriser et qu'aucune amertume misantliropique ou impie ne demeure après l'émotion de la lecture. Son maudit expire, la prièresurles lèvres, les regards perdus dans Taurorede l'éternité, l'âme voyant etpossédantDieu.
En un mot, ce livre est redoutable par sa sincérité, sans être condamnable par ses violences; ce n'est point un blasphème, c'est un acte d'espérance et de foi.
Le style sobre, quelquefois glacé par la peur de s'échauffer, dit bien ce qu'il veut dire et excelle dans les portraits. Quelques scènes dramatiques, surtout quand elles ne se prolongent pas, sont d'un trait énergique et d'une excellente couleur.
Le sujet est simple. Il prend le maudit au séminaire et le conduit, à travers toutes les douleurs du sacerdoce, jusqu'à l'oreiller de l'hôpital, où Julio de Glavières meurt frappé par ses chefs, soutenu par Dieu, pour n'avoir pas voulu dissi-
muler un seul jour, un seul instant la justice et la vérité, pour avoir poursuivi l'iniquité et blessé ces implacables tortionnaires des consciences, qu'on appelle les jésuites.
Nous assistons, dans les premiers chapitres, aux pièges tendus dans le confessionnal, pour prendre les âmes simples, dévotes, et avec les âmes, les beaux héritages dont les révérends pères sont si avides. Le tableau du confessionnal, des secrètes délibérations des jésuites delà ville de T...^ les conversations de séminaire entre Julio, le prêtre enthousiaste et résolu, et Yerdelon, le néophyte tourmenté de l'esprit de doute, qui dépose la soutane, la veille de son ordination, et qui fuit avec terreur le seuil où Julio s'agenouille avec tant de fermeté, tous ces prologues de la lutte sont une excellente préparation au drame qui va suivre.
Julio, menacé par les jésuites, à cause de la fortune à laquelle il a droit, et surtout à cause de l'indépendance de son esprit, fier et incomparablement pur, Juiio échappe quelque temps aux coups de ses ennemis, grâce à la protection d'un archevêque qui le prend pour secrétaire particulier, qui le comprend et qui l'aime.
Mais ce prélat, atteint lui-même par la calom-
nie, meurt en léguant à son jeune confident le testament de ses douleurs et de son repentir, pour que Julio en fasse l'acte d'accusation des jésuites. Julio obéit et déchaîne sciemment, volontairement, avec la simplicité candide d'un chrétien du cirque qui marche au-devant des lions, les colères féroces et ingénieuses dans leur férocité, qui ne vont plus désormais se relâcher.
Exilé, à la mort de l'archevêque, son protecteur, dans une petite cure au milieu des Pyrénées, l'abbé Julio de Glavières vit, comme Jocelyn^ sur les sommets, en contemplation devant la nature, devant l'infini visible et devant son cœur. Il fait du bien aux autres, il travaille pour lui-même en étudiant ; mais il agrandit l'infini invisible par ses aspirations, et la mélancolie du grand veuvage du prêtre catholique effleure par instants cette âme chaste, qui ne doit jamais connaître ni jamais désirer les joies humaines.
Les luttes du curé de campagne contre le fanatisme, contre la coterie des bonnes dévotes du village, contre les miracles du cru, contre les apparitions merveilleuses de saint Joseph, qui vient demander à son tour d'être immaculé, comme sa femme ; les prédications furibondes
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d un missionnaire capucin, arrivé pour aviver le zèle des paysans, les tendres et douloureux mystères du cœur surpris dans l'existence d'un confrère de la vallée, moins résigné que Julio de Giavières au célibat; toutes ces phases de l'existence d'un pasteur de village sont décrites avec esprit, avec charme^ avec une vérité naïve, sans exagération, sans faux pittoresque.
Quelquefois même, le dessin devient grandiose. Ce père Basile, ce représentant du moyen âge, laissé comme un défi à la raison du XIX® siècle, se préparant à ses prédications furibondes par des repas copieux, le jour, et par des veillées austères, la nuit, est un portrait saisissant, dramatique. Qu'on me permette de citer un passage:
« Ses nuits étaient terribles. Le silence des vieilles églises, toutes peuplées de fantômes et à demi éclairées par la lueur mourante de l'autel, les moindres bruits des rongeurs qui parcourent les monuments inhabités; les cris aigus des chouettes blotties sur les corniches et descendant des voûtes parles baies entr'ouvertes, les éternels murmures du vent balayant les pilastres extérieurs et faisant trembler les vitraux de plomb, souvent disjoints ou fracassés; cet
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écho de plaintes lentes et de soupirs aigus de milliers d'êtres que l'œil ne voit pas, et qui se répercute dans les cavités des absides et à tous les recoins des voûtes, portaient la terreur au cerveau du moine. Ses rêves étaient affreux. Souvent, il se tordait dans les convulsions effrayantes des damnés, écumant comme un épilepLique, frappant du poing les bancs placés auprès de lui, appelant, d'une forte voix, la sainte Vierge à son secours, et se réveillant, tout à coup^, dans les ténèbres, heureux de se rappeler par la lumière de la lampe, qu'il n'était pas empalé par le trident de quelque diable hideux, ou étendu de tout son long, pour être rôti devant le brasier de Lucifer...
»...Le matin, le malheureux fanatique était brisé. Ses grosses chairs joufflues, colorées le jour,étaient livides et marquées, çà et là,de taches rouges, comme s'il fût sorti d'une agoniede sang.
»La célébration de la messe lui rendait un peu de calme. Cet homme, d'une foi instinctive et mal raisonnée, trouvait dans les saints mystères l'apaisement des ardeurs de son âme, surexcitée par les doubles excès du vin et des veilles. Il y a un Dieu pour les enfants, pour les faibles et pour les fous.»
Ce fakir chrétien est plus qu'un portrait épisodique; c'est un symbole, c'est la superstition honnête et bourrue, qui a des visions, des apoplexies de foi violente et brutale, qui montre le poing à travers la sacristie, le confessionnal, le cabaret ou le guichet d'un journal.
Julio essaye de détruire l'influence du père Basile; mais celui-là a inauguré dans les montagnes le culte de l'immaculé saint Joseph. C'est un adversaire sérieux. La jeune ûlle à laquelle le saint est apparu prophétise. Un nouveau miracle de la Salette est acquis au monde. Comment triompher de tant d'obstacles? Julio, souriant et intrépide, poursuit son opposition, mais ne dissimule pas sa faiblesse. Son archevêque, au lieu de le soutenir, l'écrase, et, dans Tépanchement secret de sa douleur, le pauvre prêtre écrit à sa sœur : « Le jour où nulle loi intelligente dans l'Église ne peut protéger le prêtre contre l'arbitraire de ces proconsuls armés de la crosse, qui achètent, par leur servilisme envers Rome^, le droit de vie et de mort sur leur clergé, il faut tristement prédire l'ère de décadence du catholicisme. »
Mais, dans son découragement, Julio croit toujours : il est inébranlable : « Qui prendra la
Foi, s'écrie-t-il, cette divine immortelle, en chargera son épaule, au milieu du désordre général, et l'emportera intacte et pure, au sein d'un monde nouveau, où elle recommencera sa royauté impérissable?»
C'est précisément ce rôle de sauveur qui tente le jeune athlète; mais les vainqueurs, dans ces sortes de luttes, sont toujours ceux qui semblent succomber; on ne triomphe qu'au delà de la vie. L'abbé de Glavières dispute, dans un procès retentissant, son héritage aux jésuites ; les manœuvres, les captations sont mises au jour ; la cause est gagnée devant l'opinion publique; elle est perdue devant les juges de T..., et cet arrêt devient le signal du déchaînement de la Compagnie.
C'est ici que le roman pénètre dans la voie la plus dramatique. Les épisodes se pressent ; toutes les manœuvres connues, ou inconnues, pour accaparer les fortunes, pour tuer les réputations, sont expliquées, mises au jour. Julio serait anéanti^ si son archevêque, menacé par une sorte de nouveau Yerger, n'hésitait, par peur de la mort, à frapper tout à fait Tin no cent, qu'un prêtre interdit défend et a juré de venger.
Les jésuites prennent le parti d'agir seuls ; la
sœur de Julio, enlevée, séquestrée, ne lui sera rendue que s'il se déclare vaincu. Julio court après sa chère compagne. Suivi, traqué par les espions, il va en Italie, tombe dans les pièges de l'inquisition, ne retrouve sa sœur que pour la reperdre, et nous assistons alors au spectacle émouvant, pathétique d'une lutte violente, entremêlée de luttes diplomatiques, avec le catholicisme romain. Jeté en prison, vainement réclamé par l'intervention du représentant de la France, Julio ne doit son salut momentané qu'à un coup de main de quelques bravL Je voudrais pouvoir reproduire le chapitre où un ami de Julio assiste, invisible et caché, au conseil secret du général des jésuites^ au Gèsu. Je voudrais donner en entier le portrait du cardinal Antonelli. Qu'il me soit permis de citer quelques passages :
« On a beaucoup calomnié en Europe le cardinal Antonelli. C'est le bon enfant du sacré collège, un vrai Parisien aux manières gentilles; il fait encore le jeune homme, et cela lui va bien. Quand il rentre de la ville au Vatican pour recevoir ses audiences, vêtu de son habit d'homme du monde, un peu pincé comme un officier de cavalerie,' on comprend qu'il puisse
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avoir encore des bonnes fortunes. Revêtu de la toge, il est dans la dignité du rôle de premier ministre, mais sans la moindre morgue... sa politesse est exquise.
» Quand on le quitte, on ne peut pas supposer que ce soit là le ministre d'an gouvernement de réaction violente. On se frotte les yeux pour être bien sûr qu'on est au Vatican et nullement dans le salon d'un ministre de quelque royauté franchement constitutionnelle. Disons, à l'éloge du cardinal, qu'il servirait avec le même zèle et la même souplesse la politique d'un pouvoir très avancé en libéralisme.
» C'est un de ces hommes qui s'attachent avec une fidélité persévérante à un système et se vouent à une cause avec tout l'entrain que l'on met à servir un ami. Le cardinal défend de très bonne foi l'absolutisme de la papauié temporelle expirante. Il fait cela avec une grâce parfaite, une désinvolture chevaleresque, bien capable de désarmer les antagonistes politiques les plus sévères...
»... Toutefois, cet homme si habile manque de génie. Il a, sur ce qui se passe dans le monde, au point de vue religieux, l'ignorance d'une vieille femme... »
Il faudrait citer tout le chapitre. J'y renvoie le lecteur, ainsi qu'à celui sur Pie IX.
Julio de Glavières, sorti des cachots de Rome, revient en France, à Paris. Il y retrouve sa sœur ; et, là, sur ce théâtre des grandes luttes, ce chrétien intrépide, ce prêtre de l'Évangile, essaye d'établir une digue devant le flot croissant des mauvaises doctrines d'un ultramontanisme fougueux et bourbeux.
Journaliste, il essaye de réconcilier la foi et la liberté, le conscience et l'autorité. Prédicateur, il va réveiller dans les églises l'écho endormi de la parole de Lacordaire ; mais bientôt, les coalitions qu'il a provoquées le rejoignent et le chassent de Paris. Proscrit, maudit pour cette passion de la vérité, qui devrait le faire bénir, il quitte à regret la grande arène que la Providence réservait à son grand cœur, à son vaillant esprit.
Cet épisode de Paris sert de prétexte pour aborder quelques points douloureux et honteux de l'existence du clergé inférieur. Les petites officines où se fabriquent certains journaux, certains petits livres, où se vendent les messes, où se cachent les trafics simoniaques ; les dévotes escroqueries que les tribunaux nous révèlent de
temps en temps, sont explorés par l'auteur. La question des prêtres en disgrâce, des interdits, est soulevée délicatement. Que deviennent ces malheureux, fils de paysans, qui ne savent pas d'autre état que celui de prêtre, et qu'un beau jour, pour un péché excusable selon la nature, pour une révolte du tempérament, on jette hors du sacerdoce, hors de là discipline ? Ce qu'ils deviennent ?...
L'auteur du Maudit ne nous le dit pas et ne saurait nous le dire. Mais, si jamais la statistique des victimes du despotisme clérical devait être dressée, il faudrait aller demander à certaines industries, à l'administration centrale desPetites- Yoitures, par exemple, combien de prêtres interdits sont réduits, pour vivre, à se faire cochers de fiacre !
Ceci n'est point une plaisanterie, une fantaisie, un paradoxe. Voilà la seule ressource ofi'erte à ces éru dits du séminaire, frappés d'incapacité sociale et qui, au moins, se souviennent alors que, quand ils étaient enfants, ils savaient conduire les chevaux, à la ferme paternelle.
En quittant Paris pour retourner dans ses montagnes, le maudit emporte la nostalgie de l'intelligence ; cette pure lumière regrette un
foyer ; son exil, aigri par les dernières persécutions, n'est que le commencement d'une agonie. Comme Jocelyn, il découvre une plaie humaine, une blessure d'amour terrestre dans son cœur, qu'il croyait invulnérable. Sa sœur n'était pas sa sœur, et l'amitié fraternelle n'était que la naïve hypocrisie d'une tendresse plus vive. Mais, chaste et fidèle jusqu'à la mort, Julio garde pour lui cette torture suprême. Il purifie, il subtilise cet amour, qui devient bien vite un deuil : sa chère Louise, sa Louise adorée, son autre part de son âme, tout ce qu'il aimait en ce bas monde, meurt ; et le premier, le dernier baiser qu'il ose donner, ne se pose que sur le front glacé d'une morte. Louise attire son frère vers le Ciel. Le maudit, à bout de forces, mais non à bout d'espoir, va heurter à la porte d'un hôpital. Là, on fait quelques difficultés pour lui donner un oreiller. Son agonie est peut-être hérétique 1
Pourtant, il a fait tant de bien, cet excommunié! il est si charitable, si pieux, si bon, qu'on peut bien admettre des circonstances atténuantes en faveur des crimes de sa vertu. On lui permet d'expirer dans un coin. Il meurt comme on ressuscite, les lèvres illuminées d'un sourire de
béatitude, attestant la justice, sur le seuil de l'éternité.
Tel est ce livre, que je résume bien mal, qui a besoin d'un examen sérieux, approfondi, qui va soulever bien des tempêtes, et qui a pourtant la douceur d'un livre sincère et ému. L'auteur anonyme, l'abbé X..., ne nous a peut-être pas donné un roman de plus ; mais il a renforcé, ce qui vaut autant, sinon mieux, le bataillon intrépide des défenseurs de la foi moderne.
On peut critiquer son œuvre, au point de vue de l'art. On ne pourra que l'injurier, sans la réfuter au point de vue des idées. C'est le cahier des doléances, déposé, au nom du clergé catholique, devant les états généraux de la liberté de conscience. Il faut lire et juger.
Si la forme, dans le Jc'sidte, étaitàlahauteur du fond, ce roman, écrit par un penseur, et qu'un artiste aurait dû corriger, eût vivement impressionné les esprits et eût déterminé un courant d'opinion favorable aux idées de réforme religieuse dont la conscience de son mystérieux autear est remplie. Mais le succès, pour ne pas atteindre aux proportions de la Case de ronde Tom ou du Jîilf errant, à une de ses conquêtes définitives que se partagent le sentiment et la raison, le
succès n'en sera pas moins sérieux et très estimable. C'est par scrupule de propagandiste que je fais des réserves et que je débute par des regrets.
Ce qui manque, c'est peu de chose : c'est l'éclair, le rayonnement, le petit effet dramatique ; mais le drame existe, et il n'est pas nécessaire de l'augmenter, de le compliquer. Il suffirait d'en dégager certaines péripéties et de ménager une gradation dont la candeur de l'écrivain ecclésiastique s'est peu souciée. Je dis l'écrivain ecclésiastique. Ceux qui doutent ou qui affectent de douter que l'auteur soit un prêtre n'ont pas examiné de près ou ont trop reconnu ce style spécial, que nul écrivain de profession ne saurait imiter à ce point, cette connaissance parfaite de tous les secrets de l'Église, qui se manifeste sans effort, sans véhémence, et ces procédés de psychologie qui révèlent les habitudes du confessionnal, beaucoup plus que l'observation profane, qui appliquent des formules à la traduction des sentiments trop vifs, par une pudeur naïve dont les roueries du romancier n'ont pu débarrasser le prêtre sérieux et chaste.
Cette personnalité de l'auteur, trop incontes-
table pour ne pas être contestée par ceux qui ont intérêt à démentir le livre, donne à celui-ci son plus grand relief et répare presque absolument les petits torts de facture. Voilà pourquoi le Jésuite mérite autant d'attention que s'il était un chef-d'œuvre ; car c'est le témoignage d'un homme qui a vu de près les choses qu'il dépeint, et qui s'est interdit toute excuse dans le cas où on le prendrait en flagrant délit de mensonge et d'exagération. Que les journaux, prétendus religieux, se donnent donc une bonne ibis la peine de le discuter et de lui répondre. Leur silence est une preuve de plus, et leurs injures, sans arguments, ajoutent une lumière étrange à ce tableau des violences et des tyrannies de l'Église.
Le récit, cette ibis, est d'un jésuite, du Père de Sainte-Maure, engagé dans la compagnie par une de ces irrésistibles vocations, qui sont l'ivresse du sentiment, et frappé, un jour, par une sentence effroyable, pour avoir voulu tenter, rêver une réibrme dans l'ordre immuable, à l'époque même où le nouveau pape^ Pie IX, se laissait entraîner à cette impossible illusion de réconcilier Rome avec la liberté et le progrès.
Le héros dulivre n'est ni un traître ni un ennemi ; il a prêté tous ses vœux de bonne foi; il les
a gardés ; il n'est pas sorti du Gôsu ; on l'a poussé dehors. Cadet d'une grande famille, revenue de rémigration, il était destiné à l'état ecclésiastique par son père et par sa mère, quand la mort d'un frère aîné modifia les résolutions du marquis et de la marquise de Sainte-Maure, mais trop tard. Déjà^ le jeune néophyte avait subi le charme, l'enivrement : il se croyait appelé au sacerdoce, à l'cipostolal; il brûlait d'épancher sur les infidèles, dans des missions périlleuses, le trop plein de son âme, qu'il refusait à l'amour terrestre et à l'affection de ses parents. Le désespoir de son père, le deuil profond de sa mère, prise au piège des premiers calculs de l'orgueil aristocratique, il offre tout à Dieu avec joie, et c'est l'éclair d'une foi passionnée dans les yeux, qu'il entre tout d'abord à Saint-Acheul.
Les anecdotes caractéristiques, les détails précis, curieux, sur l'organisation, sur la discipline des collèges de jésuites, sur l'esprit d'espionnage savamment organisé, sur toutes les précautions injurieuses prises contre les suggestions de la puberté parmi les. élèves, sur les interprétations données par les Pères aux événements politiques, sur la fameuse visite de M. Dupin à Saint-Acheul, occupent la première
partie du premier volume. Qui donc saurait ces choses parmi les profanes, si elles n'étaient révélées par un témoin?
Aucune colère maladroite ne gâte cet exposé. Toutes les lois que Fauteur peut honorer la conscience d'un jésuite, il le fait, sans craindre d'affaiblir sa dénonciation. Le fameux mot : Tanquam ac cadaver est expliqué avec toutes les raisons qui l'excusent aux yeux de l'Ordre ; mais, en même temps, des révélations assez piquantes nous montrent les jésuites, le croirait-on? applaudissant Molière et le Tartufe. Le passage vaut la peine d'être cité textuellement.
« Au xvji^ siècle, les ennemis des jésuites étaient les jansénistes. Toutes les forces vives de l'Ordre furent dirigées contre eux : on ferait un volume du catalogue des livres, des brochures, des pamphlets, signés ou anonymes, écrits par les jésuites contre leurs adversaires. Mais, hors de cette querelle, où, du reste, les jésuites soutenaient les droits de la liberté de l'âme humaine, les hommes de la Compagnie pouvaient écrire à peu près tout ce qu'ils voulaient. Ils usèrent largement de cette liberté. De notre temps, quel jésuite oserait faire l'éloge de
Molière ou de Tartufe et dirait avec le P. Bonhours :
Ornement du théâtre, Incomparable auteur,
Ta muse, en jouant l'hypocrite, A redressé les faux dévots.
» Du temps du P. Bouhours, Tartufe
était, selon les jésuites, janséniste : sa vie était austère, il prenait la haire et la discipline, et les révérends Pères, qui faisaient écrire la Dévotion aisée par leur P. Bauny^ et le Paradis ouvert à Philagie par cent dévotions à la Mère de Dieu, aisées à pratiquer, par le P. Barry, flétrissaient les jansénistes, qui, par un excès contraire, honorable, il faut en convenir, exagéraient les difficultés du salut. »
Le drame qui se mêle au tableau de l'intérieur des jésuites, est l'histoire de la séduction tentée par une femme du monde, hardie, coquette, impitoyable, sur un prédicateur de belle figure, de grand esprit, de noble sentiment, le Père Montgazin. La comtesse de Flaviac eût été, pour un romancier véritable, un admirable sujet d'analyse. Les excès de dévotion et le fond corrompu qui fermente sous le mysticisme de ses allures ; la
hauteur avec laquelle elle regarde par instants l'homme qu'elle perdra, sa confession entière, j absolue, sa dénonciation aux chefs de TOrdre |l contre le pauvre Montgazin, quand elle a fait de ij celui-ci son amant et quand elle est devenue îi mère, cette crânerie, si j'ose ainsi dire, de la j grande dame prise sur le vif, eût été un bien
kl beau tableau.
L'abbé *** en a fait une esquisse vraie, effrayante et émouvante. On surprend, dans la peinture très voilée, très discrète, de ces amours, des traits néiïfs qui dénoncent la touche du prêtre. Montgazin, en parlant delà comtesse de Flaviac, ne dit pas, comme dirait un héros du monde : « Elle fut à moi ! » mais confus, accablé, torturé de remords, il soupire : « Je fus à elle î »
Une scène tout à fait jolie et qui m'a ému comme une révélation du cœur, comme le cri des entrailles d'un prêtre qui eût été un bon père de famille, c'est la scène où le jeune jésuite de Sainte-Maure, introduit par hasard dans la confidence du secret de madame de Flaviac et de Montgazin, reçoit dans ses bras, pour le porter en nourrice, la pauvre enfant, la petite fille qu'on attribuera au comte de Flaviac. Le P. de Sainte- Maure se sent gauche avec ce fardeau, et, pour-
tant, il pleure de joie... « Je crois, dit-il, que Dieu, dans cette nuit-là, me fit un cœur maternel ; j'éprouvai toutes les angoisses, toutes les appréhensions, toutes les espérances de la jeune mère qui voit, pour la première ibis, l'enfant qu'elle vient de mettre au jour. »
Ce sentiment du prêtre, en\'iant la maternité pour rester chaste, et n'osant rêver la paternité^ est un des heureux effets de ce livre, écrit par un homme qui a dû beaucoup penser et, sans doute, beaucoup souffrir.
Le second volume continue le drame. Mais le P. Montgazin, après la connaissance de sa faute par ses supérieurs, est éloigné, envoyé à Lyon, sans être autrement frappé. Il ignore qu'il a une fille. Il expie son amour ; il se livre à la prédication, et, grâce au rang éminent qu'il occupe, il peut correspondre avec notre héros, le Père de Sainte-Maure, sans que leur correspondance soit décachetée et lue. La politique intérieure et les relations de l'Ordre avec les divers partis politiques en Europe occupent la majeure partie du second volume.
L'auteur nous révèle le secret de la correspondance chiffrée des jésuites. Feuilletant les archives du Gésu, il nous donne, avec les textes
authentiques, des dépêches fort curieuses d'Espagne, écrites par le révérend Père Martinez, et qui éclairent d'un jour vrai l'expulsion des jésuites par Charles III ; puis enfin, à mesure que le héros grandit en âge, en autorité, en science, le Père de Sainte-Maure est initié peu à peu, par le général des jésuites, aux derniers mystères de l'Ordre. Il reçoit les grades suprêmes^ ceux dont l'existence même est niée et qui sont les ressorts principaux de cette immense et redoutable organisation. Le roman sentimental^ l'enfance, la jeunesse de Marguerite de Flaviac, l'amour d'un jeune cousin pour elle, les projets de mariage combattus, les histoires de successions interceptées, tous ces drames accessoires s'effacent un peu devant les intrigues sérieuses qui se trament à Rome, vers la mort de Grégoire XVI et à l'approche des événements de 1848. Le Père de Sainte-Maure, initié à tous les conciliabules, envoyé secrètement au comte de Ghambord, à Venise, à un révolutionnaire qui sera, plus tard, membre du gouvernement provisoire à Paris, lié d'opinion avec le Père Ventura, ne peut plus se faire d'illusion sur le but et sur les moyens de l'Ordre. G'est alors que le reste de chaleur qui l'anime se concentre, et qu'il voudrait devenir le
promoteur d'une réforme au sein de la société de Jésus. Le P. Montgazin, quelques autres, reçoivent ses confidences : il écrira un Mémorandum pour agiter les esprits ; il essayera de faire pénétrer un peu de lumière, un peu de vérité, dans ce palais sourd, que la ruse habite, et d'oii l'esprit de TÉvangile s'est enfui.
Les chapitres consacrés aux sociétés secrètes de Rome, carbonari, société ferdinandéenne , etc., ont toute la valeur solide de l'histoire. Nous assistons au conclave qui a précédé l'élection de Pie IX. Dans la ferveur d'un zèle qui ne révèle les plaies du catholicisme que pour les guérir, l'auteur oppose le premier conclave qui se tint à Jérusalem pour remplacer l'apôtre défectionnaire, à ces intrigues menées par des vieillards pour nommer un vicaire de Jésus- Christ qui soit un prince temporel, selon l'ambition et la politique de tel ou tel parti. Il évoque dans l'avenir un dernier conclave, libre et ouvert, sous la coupole de Michel-Ange, et il appelle de ses vœux un pape qui soit régénérateur de l'Église rendue à sa vie exclusivement spirituelle.
En attendant, il décrit par le menu la nomination de Pie IX, les déceptions qu'elle causa parmi les jésuites. Il rend un pieux hommage
aux intentions premières du pontife; il raconte une visite, une conversation avec le Saint-Père et, en même temps, il nous montre les jésuites déçus, mais non découragés, ressaisissant par mille moyens l'influence qui semble leur échapper. Et, à ce propos, nous rentrons en France pour assister à une sorte de conseil de rédaction, tenu sans doute à l'Univers. L'auteur, qui ne va jamais sans les pièces à Tappui, cite quelques portions d'un article enthousiaste pour la République, écrit après 1848. On peut trouver le morceau dithyrambique dans la collection de r Univers.
M. Yeuillot a peut-être oublié cette jolie prose ; il est piquant de lui en rappeler quelques passages. Écoutons :
« Un instinct plus fort que les armées crie en Europe que l'ère des couronnes est finie et que la volonté du peuple n'est pas à la merci d'une bataille. Il peut y avoir, quelque temps encore, quelques hommes sur le trône, il n'y a plus de dynasties. La démocratie s'avance de tous côtés à la fois, puissante, irrésistible, victorieuse par l'enthousiasme et l'effroi qu'elle inspire.
» Point de parti contraire au parti républi-
cain I Point d'équivoques sur la portée de ce principe : La meilleure des républiques, c'est la République ! »
Que pense M. Yeuillot de cette adhésion enthousiaste? Il est vrai que l'Empire a été accepté avec la même résignation; mais, en 1848, il s'agissait de faire rentrer les jésuites. Aussi le rédacteur de /' Univers continuait-il :
« On a osé écrire : « Le jésuitisme, c'est la > contre-révolution.» Il faut être bien hardi pour avancer de telles horreurs. Non, le jésuitisme n'est pas la contre-révolution, il est, au contraire, la Révolution I »
L'auteur du Jésuite raconte ou suppose que son héros reçoit la confidence de cet article manuscrit et que, la rédaction même du journal religieux s'alarmant de cette note trop violemment démocratique, le rédacteur en chef dit à ses amis :
« Vous êtes des enfants ! je ne risque rien, je ne m'engage à rien et je sers une société puissante qui fait renouveler nos abonnements en province et à l'étranger. 0 hommes de peu de prudence! Songez aussi à la caisse. Ce ne sont pas les curés qui disent au confessionnal : « Ne » lisez pas les mauvais journaux, abonnez-vous
» à r Univers !» mais bien ces bons Pères jésuites, que nous ne saurions trop vanter. »
Les événements de 1848 sont suivis dans le roman, comme dans l'histoire, d'une réaction pendant laquelle les prétendues idées d'ordre^ c'est-à-dire de répression énergique, prennent de l'empire. Les jésuites, qui ont quitté Rome avant le pape, rentrent triomphants. Le Père de Sainte-Maure se croit ignoré comme auteur du ïameux Me?7îora}îdî{?n, qui a, pendant un moment, agité, secoué la Compagnie; mais il a compté sans l'espionnage, la dénonciation et l'esprit d'observation des Pères. Attiré doucement à Rome, oii il revient le cœur brisé, ayant vu Marguerite, l'enfant du P. Montgazin, se résigner à un mariage sans amour, Henri de Sainte-Maure est réveillé une nuit, et cité devant un tribunal, siégeant dans une salle basse du Gésu.
Là, le général de l'ordre, le P. Roothaan, préside une sorte de jury wehmique, composé de six jésuites. D'après les prescriptions d'un code impitoyable dont il est donné lecture, toute rébellion est punie de mort ; les décisions doivent être prises à l'unanimité, et chaque vote être formulé ainsi : Pereat! Expellatvr!
Henri de Sainte-Maure^ prévenu et convaincu, d'après son aveu même, d'être l'auteur du Memoranclimi en question, est condamné à mort! Pereat! disent l'un après l'autre les juges du tribunal. La sentence rendue, on se retire, laissant le coupable aux mains de l'appariteur. Mais le P. de Sainte-Maure a un ami secret, un faux jésuite, un carbonaro, qui le fait évader, et c'est ainsi qu'échappé de Rome, revenu en France, le héros de ce livre attend que son témoignage ne puisse plus éveiller de passions, avant de raconter sa vie. Quinze ans se sont écoulés, il parle et il défie les contradictions.
La conclusion sur le commun des jésuites est celle-ci :
« Ils auront offert cet étrange phénomène, sans lequel ne s'expliqueraient pas les sympathies et les haines passionnées qu'on leur porte : d'hommes individuellement honnêtes et voulant le bien, coopérant, en raison du plan caché qu'ils réalisent, sans le connaître, à l'asservissement définitif de toute liberté sur la terre. Que Dieu pardonne à ces hommes pour leur bonne foi ! »
Il est impossible de mettre plus de douceur et de douleur dans le dernier mot d'un livre
qui sera l'élémerit d'un terrible réquisitoire contre la Compagnie de Jésus. J'ai fait les réserves que le goût artistique me commandait ; j'en aurais d'autres à présenter encore, au point de vue de certaines idées : mais, quelles qu'elles soient, elles ne peuvent m'empôcher de recommander ce livre à la lecture, à l'attention de nos amis, à la discussion de nos ennemis. La campagne énergique entreprise par l'abbé*** mérite qu'on s'arrête à l'encourager ou à la blâmer.
XY