‹ Misères humaines [microforme]Chapitre 86 sur 201 · TROP D’AMBITION · texte numérisé non relu

TROP D’AMBITION

L'ambition est une des plaies de notre temps. Peu d'hommes sont satisfaits de leur condition. Ils veulent mieux que cela : monter plus haut, atteindre des positions sociales plus en vue, mieux rétribuées, qui leur donneront, du moins ils le pensent, plus de confort avec moins de peine.

Cette fièvre est générale.

L'habitant des campagnes, qui pourtant vit à l'aise sur sa terre, porte envie à l’ouvrier des villes. «IT gagne plus d'argent que moi... Il a plus d'amusements.. [l est plus heureux... » Et le cultivateur vend sa terre et son roulant, pour aller s’engouffrer avec sa famille dans quelque centre manufacturier et n'y trouver trop souvent que la misère.

L'ouvrier jalouse le commis de magasin, le commerçant, l’homme de bureau... « Ils ne travaillent

pas des muscles... Ils ne se fatiguent pas le corps,

ils vivent bien... Sont-ils heureux, ces bourgeois! »

Le marchand en détail jette un œil de convoitise sur Son voisin le manufacturier en gros. « Sa maison est plus belle que la mienne... Il a de plus beaux chevaux... Il jouit davantage de la vie. Ah! si je pouvais un jour réaliser mes rêves! »

Ainsi, chacun estime la position de son voisin meilleure que la sienne. Au lieu de regarder en bas et de se féliciter d'être plus heureux que nom-

bre de ses concitoyens, on porte les yeux en haut; l'on s’afflige de n'avoir pas autant d'argent, une situation aussi élevée qu'un tel ou un tel. L’ambition nous tient agités et l’envie nous rend malheu-

reux.

Si l’homme ne peut avoir cette situation pour lui-même, il cherchera du moins à la procurer à ses fils. Les faire travailler des mains... Leur faire apprendre son métier à lui, les mettre à la besogne avec lui. Ah bien! non, c’est trop dur! Il en fera des commis de magasin, des employés de banque, des bourgeois... Ils n'auront pas, comme leur père, à mettre la tête dans le collier de misère, ils seront heureux!

En est-il bien sûr? Neuf fois sur dix, l'expérience prouvera le contraire.

Que l'ouvrier cherche à améliorer sa situation, c'est très bien. Qu'il s'efforce de prendre à son compte et de devenir patron à son tour, c’est une ambition louable; qu'il rêve d’avoir un jour une maison à lui, de se préparer une vieillesse tranquille t confortable, c'est un stimulant qui pousse l'homme au travail et le porte à l’économie. Mais vouloir à tout prix sortir de sa condition pour se hisser dans une autre plus en vue, semble-t-il, où l'on espère trouver plus de bonheur, est souvent une illusion qui mène à une catastrophe certaine. En essayänt d’escalader la position si désirée, on dégringole et on se casse le cou...

Pourquoi donc l'ouvrier, le cultivateur surtout, ne se contentent-ils pas du bonheur solide qu'ils ont sous la main? Jouir d’une bonne santé, gagner assez d'argent pour se nourrir, s’habiller et, de temps à autre, donner à sa famille quelques distractions honnêtes; avoir le cœur content, la conscience tranquille, n'est-ce pas assez pour se dire et être vraiment heureux?

Le Fils de Dieu ne voulut pas d'autre situation pour lui et les siens. N'est-ce pas la meilleure et la plus sûre?

Page 1