Miss Mary
M. de Morville, malgré la demi-obscurité que l'approche de la nuil répandait dans le pavillon, remarqua la pâleur des traits de sa femme et leur expression empreinte d'une exaltation douloureuse.
Miss Mary, encore plus surprise que blessée des paroles insultantes arrachées par la colère à madame (h^ Morville, resta calme et digne.
— Ainsi l'on ne m'avait pas trompée! reprit impétueusement la mère d'AIphonsine en regardant tour à tour son mari et l'institutrice, un rendez-vous le soir! dans ce
MISS MARY, T. 3. " i
pavillon isolé... avec l'inslilulrice de votre fllle! Ah! monsieur... monsieur! si vous avez perdu toute honte, songez du moins à vos enfants.
— Louise! s'écria M. de Morville, je vous en supplie, revenez à vous, la colère vous égare! Quoi, sur le rapport mensonger d'une misérable folle, vous osez croire!
— Je crois, monsieur, ce que je vois, et je vois ici dans ce pavillon mon mari en tête à tête avec sa maîtresse.
— Madame, reprit M. de Morville en tâchant de se contenir, je sais la part qu'il faut faire à l'aveugle violence de votre caractère, mais je ne souffrirai pas que devant moi vous osiez ainsi calomnier, outrager mademoiselle Lawson.
— Monsieur, dit vivement miss Mary, si vous avez pour moi le respect que je mérite, je vous en conjure, ne me défendez pas; il me serait pénible d'être cause d'une discussion irritante entre vous et madame de Morville.
— C'est charmant! s'écria la mère d'Alphonsine en poussant un éclat de rire sardonique. Grâce au bon accord du ménage, mademoiselle désirait continuer en parfaite tranquillité le rôle indigne qu'elle joue chez moi!
— Louise, reprit M. de Morville, malgré un geste suppliant de miss Mary, mais vous perdez la raison! mais vous outragez ce qu'il y a de plus noble, de plus pnr au monde!
— Madame, dit miss Mary en interrompant M. de
Morville el s'adressant à sa femme, il est des soupçons si odieux, si insensés, qu'ils ne peuvent blesser une âme lionnêle; vous n'êtes pas en ce moment maîtresse devousmème. Je ne répondrai rien à des paroles que vous regretterez bientôt.Deux années de séjour ici m'ont appris à vous connaître, madame, el si quelquefois j'ai, sans me plaindre, souffert de la vivacité de vos premiers mouvements, j'ai pu souvent aussi apprécier la bonté de votre cœur.
— Assez, mademoiselle, assez! Croyez-vous me rendre dupe de vos hypocrites el basses flatteries? Croyezvous m'imjroser silence par cette feinte résignation?
— Je n'ai d'autre désir que de vous convaincre de votre erreur. Parlez donc, madame, je vous écoule el vous promets de ne pas vous interrompre.
Cette promesse et le sang-froid de miss Mary déconcertèrent d'abord madame de Morville; ainsi qu'il arrive à toutes les personnes d'un caractère violent, sa colère puisait de nouveaux aliments dans la résistance et dans la contradiction, mais souvent elle s'éteignait devant le silence el le calme. Cependant, ses jalousies, ses rancunes puériles de toutes sortes, et surtout sa conviction des tendres relations de son mari et de l'institutrice, sufTirenl à l'explosion de la colère de madame de Morville, el elle s'écria :
— Soit, mademoiselle, vous serez satisfaite, cl puisiiue vous daignez, ainsi que M. de Morville, me permettre de
parler, vous saurez loul ce que j'ai sur le cœur : el d'abord je vous dirai que vous ressemblez à toutes vos pareilles; une fois introduites dans nos familles, mesdemoiselles, vous y prenez des goûts, des habitudes de bien-être auxquels il vous coûte tant de renoncer, que pour les éterniser, s'il est possible, vous cherchez à vous créer, par tous les moyens, honnêtes ou non, une position qui survive à vos fonctions; la jeune fille que l'on vous confie est l'objet de vos premières caplalions; son éducation vous sert de prétexte pour l'isoler de ses parents, pour l'accaparer, afin d'en faire un esclave docile, vous réservant d'être plus lard sa conseillère indispensable, ou au pis aller sa complaisante peu scrupuleuse. Pour arriver à ce noble but, il faut surtout éloigner la mère, qui ne sait qu'aimer son enfant, et à Taide de talents acquis, sans doute à cette louable intention, écraser sous une comparaison humiliante l'épouse dont on redoute l'influence auprès du mari. Rien de plus facile; on est jeune, belle, séduisante; le mari est exposé à une séduction de tous les instants; il est faible, l'on est rusée, hypocrite, tenace, et bientôt le chef de famille, dojuiné par une étrangère, soumettra sa femme, ses enfants à la tyrannie d'une créature qui devient ainsi la seule maîtresse de la maison. Malheureusement, voyez-vous, mademoiselle, parfois il se rencontre des femmes qui, hors d'étal sans doute de lutter de charmes, de grâce, de talents, avec l'institutrice, qu'elles payent, finissent par se révolter de l'Impudeur elde l'im-
piidence de certaines prélcnlions et y mellenl un terme par le moyen fort simple que voici : Un beau malin, ou plutôt un beau soir, elles disent à l'institutrice dont les odieux projets sont dévoilés : Mademoiselle La^vson, je suis chez moi! et la main de madame de Murville, arrivée au paroxysme de la colère, indiqua d'un geste outrageant la porte à miss Mary; mademoiselle Lawson, je suis chez moi et je vous...
— Arrêtez, madame! s'écria la jeune fille d'un ton à la fois si imposant, si fier, que madame de Morville n'acheva pas, pas un mot de plus, dans votre intérêt, non dans le mien, car il est des outrages qui ne peuvent m'atteindre.
— Dans mon intérêt! reprit madame de Morville; que voulez-vous dire, mademoiselle? est-ce une menace?
— C'est une prière, madame; je veux sortir de chez vous en emportant l'afTeclion de votre famille et votre estime, madame; oui, votre estime. Voilà pourquoi je vous prie de ne pas céder à un entraînement que vous regretteriez amèrement. Voilà pourquoi je vous prie de vouloir bien m'entendre.
— Emporter mon estime, à moi? Ah çà! vous me croyez donc bien sotte ou bien lâche, mademoiselle Lawson? Mon estime! à vous qui avez amené le malheur, la désolation dans notre famille, depuis le premier jour de votre arrivée, où mes enfants ont été déshérités par leur oncle, jusqu'à aujourd'hui où vous m'enlevez l'affection de mon mari!
— iO —
— Vous m'accusez, madame, de vouloir vous enlever l'affeclion de M. de Morville et d'aspirer à dominer chez vous? Voici ma réponse : Avant un quart d'heure vous verrez arriver près de ce pavillon la voilure que tantôt M. de Morville a bien voulu mettre à ma disposition pour aller à Tours, et de là je me rendrai en Angleterre...
— Vous partez! s'écria madame de Morville, frappée de stupeur; puis elle reprit : Non, non, c'est un mensonge ou un piège!
— Louise, dit M. de Morville, il y a une heure, à la demande de miss Mary, j'ai envoyé d'ici au cocher l'ordre d'atteler et d'amener la voiture. Elle sera dans un moment à la porte du parc.
Madame de Morville, dont la colère ne savait plus pour ainsi dire oii se prendre, fut complètement déroulée par l'annonce du départ de miss Mary.
— Maintenant, madame, je l'avoue, reprit l'institutrice, ma présence dans voire famille a amené des malheurs que je regrette profondément, car j'en suis la cause involontaire.
— Involontairement ou non, s'écria madame de Morville, vous êtes un porle-malheur, ainsi qu'il y a deux ans, lors de votre arrivée ici, je le disais à M. de Morville, qui, par prévision sans doute, prenait déjà votre parti contre moi.
— Madame, en agissant ainsi, M. de Morville cédait à un sentiment naturel d'équité; était-il juste de me rendre
responsable de malheurs dont je suis, je le répète, la cause involontaire?
— Et sur qui donc alors, mademoiselle, retombera celte responsabilité?
— Je n'ai pas provoqué cette question, madame; il est de ma dignité, de mon devoir d'y répondre avec une extrême sincérité. D'abord, permettez-moi de ne pas croire aux porte-malheur, à cette fatalité fâcheuse qui s'attacherait à ma présence ou à ma personne.
— Enfin, les faits sont là, mademoiselle; ils existent, malheureusement pour nous!
— Oui, madame, les faits existent. Seulement, je crois que ma présence dans une autre famille n'aurait pas produit les mêmes faits. Veuillez, de grâce, me laisser achever, ajouta miss Mary en répondant à un mouvement d'impatience de madame de Morville. Croyez-vous que si, malgré cette prétendue fatalité inséparable de ma personne, je m'étais trouvée au milieu d'une famille oii les graves devoirs de chacun eussent été rigoureusement observés, où certaines différences de caractères, de goûts, chez les maîtres de la maison, au lieu de se développer de plus en plus sans contrainte, eussent été dominés, contenus par ces pensées, l'exemple ù donner aux enfants, la vigilante sollicitude ù exercer sur eux, alors, franchement, madame, les malheurs que l'on me reproche seraientils arrivés?
— Ainsi, mademoiselle nous reproche, à moi d'avoir
méconnu mes devoirs de mère, à vous, monsieur, vos devoirs de père.
— Et mademoiselle Lawson a raison, Louise, reprit M. de Morville d'une voix grave. J'ai eu tort de me laisser aller à des habitudes d'isolement, et au lieu de refuser vos offres si souvent réitérées de partager mes goiits solitaires, j'aurais dîi accepter; grâce à quelques concessions mutuelles, j'aurais un peu plus sacrifié au monde et vous y auriez sacrifié un peu moins; au lieu de rester des mois entiers éloignés l'un de l'autre, nous livrant chacun à l'existence que nous préférions, et ne prêtant, il faut le dire, qu'une attention secondaire à l'éducation de nos enfants, nous aurions dû les entourer constamment de nos soins, et aujourd'hui, hélas! nous n'aurions peutêtre pas à nous reprocher...
— Pardonnez-moi de vous interrompre, monsieur, dit vivement miss Mary; loin de moi toute idée de récrimination stérile; je tenais seulement à convaincre madame de Morville qu'avec son bon sens et son bon cœur, elle ne pouvait croire à la fatalité de ma présence en cette maison.
— Tout ce que je sais, mademoiselle, c'est que nous étions tous heureux et tranquilles avant votre arrivée ici, reprit madame de Morville avec amertume, et aujourd'hui vous partez nous laissant dans le chagrin.
— Ah! madame, le jour le plus malheureux de ma vie serait celui où je quitterais votre famille avec la douloureuse conviction que mon nom y serait maudit.
— iô —
— Hé! mademoiselle, ce sont là des phrases, rien de plus. Je veux bien croire, si vos projets de dépari étaient rOels et connus d'avance, que Ton vous a calomniée quant à ce qui regarde M. de Morville, mais enfin il n'eu est pas moins vrai que mes enfants sont déshérités par leur oncle, que ma fille se meurt d'une maladie de langueur, et que mon fils est méconnaissable.
— Un mol encore, madame. Vous m'avez appelée chez vous pour achever l'éducation de votre fille; je m'adresse à votre loyauté : ai-je honorablement rempli ma mission?
— Mon Dieu, mademoiselle, je dis le bien comme le mal. Oui, vous avez complété l'éducation d'Alphonsine au delà de nos espérances, mais il ne s'agit pas de cela.
— Pourtant, madame, je ne suis venue chez vous que pour achever l'éducation de votre fille : aussi pourrais-je me borner à vous répondre qu'ayant accompli mes devoirs à votre satisfaction, je suis au-dessus de tout reproche; mais cela ne me suffît pas; non, et je vous le répète, madame, je ne veux pas laisser ici le chagrin, le malheur; je n'oublie pas avec quelle bienveillance j'ai été accueillie dans votre famille.
— Mais, encore une fois, mademoiselle, ce sont là des phrases, et les belles phrases n'empêcheront pas mes enfants d'être déshérités par leur oncle!
— M. de la Bolardièrc reviendra, madame, sur celle fâcheuse résolution; j'ose presque vous le promettre, madame.
— Vous, mademoiselle?
— Oui, madame.
Madame de Morville sourit d'un air sardonique en haussant les épaules, puis ajouta :
— Et sans doute vous rendrez aussi comme par enchantement la santé à ma fille?
— Je l'espère, madame, car j'ai déjà commencé sa guérison. Aussi, croyez-moi, lorsque tout à l'heure, vous suppliant de retenir sur vos lèvres des paroles outrageantes, je vous disais vouloir m'éloigner d'ici en emportant voire estime, votre affection, je disais vrai; et j'en suis certaine, vous m'accordez celte estime, celte affection, du moment où la paix et le bonheur régneront dans votre famille.
— Ohî certes, reprit madame de Morville avec un accent de doute et d'amertume; mais en altendant, je ne puis m'empêcher de maudire le hasard qui vous a amenée ici, mademoiselle.
La brusque entrée de madame Pivolet, précédant William de quelques pas, interrompit l'entretien. La femme décharge, s'adressantàmissMary, lui dit d'un air affairé :
— Mademoiselle, tout est prêt. La voiture est au bout de l'avenue; j'ai porté dedans tout ce que Thérèse m'a remis, votre malle, votre chapeau, votre chàle, voire manteau, car il fait froid, très-froid; la nuit va être tout à fait noire, et il faut bien vous couvrir, ma chère demoiselle.
— Miss Mary, dit M. de Morville d'un ton contenu et pénétré, vous voulez partir, nous respectons votre désir; mais laissez-nous du moins espérer que nous vous reverrons.
— Je ne sais, monsieur; mais j'espère, avant de quitter la France, accomplir la promesse que j'ai eu l'honneur de faire tout à l'heure à madame de Morville.
En disant ces mots, l'institutrice s'inclina devant madame de Morville. Celle-ci, cédant à un retour de bon naturel, fut sur le point de prier miss Mary de suspendre son départ, mais en proie à l'orgueil et à la rancune, elle répondit sèchement par un demi-salutaux adieux de l'institutrice, que M. de Morville, le cœur brisé, vit sortir toujours calme et digne, suivie de madame Pivolet et de William.
Pendant que miss Mary parcourait l'allée qui conduisait à la porte du parc auprès de laquelle attendait la voiture dont les deux lanternes étaient allumées, madame Pivolet se disait triomphante :
— Enfin, la belle Anglaise, te voilà chassée, mais tu ne sais pas ce qui l'attend au bord de la Mare-à-la- Femme-Fouettée. Le père Chènot et son monde sont avertis , la lumière des lanternes les avertira de l'approche de la voiture, le cocher les laissera faire, et quant à ton insulaire d'Anglais, il sera seul contre six.
Au momentdemontereBvoiture,miss Mary dilau cocher:
— Joseph, combien y a-l-il de distance d'ici h la petite ville de Sainl-IIilaire?
— Deux heures, mademoiselle.
— El de Saint-Hilaire au château de la Bolardière?
— Une petite lieue, mademoiselle.
— Pourrais-je, demain malin, trouver à l'auberge de Sainl-Hilaire, où je passerai la nuit, une voilure pour me rendre au château de la Bolardière?
— Oui, mademoiselle.
— Alors, Joseph, au lieu de me conduire à Tours, conduisez-moi à Sainl-Hilaire.
— Oui, mademoiselle, dit le cocher, auprès de qui monta William.
— Comment! elle prend la route de Sainl-Hilaire! s'écria d'une voix désespérée madame Pivolet ayant entendu donner cet ordre et voyant la voilure s'éloigner rapidement, mais ils ne passeront pas par la roule où le l)ère Chênot attend la belle Anglaise! Ah! double scélérate, lu me le payeras!
Le château de la Bolardière, avec ses murailles noirâtres, ses Persiennes grises, ses fossés remplis d'eau dormante, sa cour silencieuse, cl sa grille de fer rouillé presque toujours fermée, avait, ainsi que son propriétaire, une apparence parfaitement inhospitalière.
Le lendemain malin du jour où miss Mary avait quille le châleau de Morvilie, M. de la Bolardière, assis au coin de son feu, achevait la lecture de son journal; un paravent déplié en hémicycle au milieu d'un grand salon à boiseries grises, tristes et nues, protégeait le quinlcux vieillard contre les courants d'air qui s'échappaient des fissures de quatre grandes croisées à petits carreaux, ornées de rideaux de colonnade jaune; vêtu d'une veste et d'un pantalon de molleton jadis blanc, coiffé d'un foulard en désordre, d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux gris, M. de la Bolardière jouissait d'aulant plus coraplaisamment de la chaleur de son foyer, que ses jambes étaient préservées de la trop vive ardeur du feu par des jambards de carton simulant la partie antérieure d'une boite à revers. Ainsi plongé dans son fauteuil de tapisserie, les pieds sur les chenets, M. de la Bolardière savourait les délices moroses de la solitude.
— 11 est vrai, disait-il, il est vrai que je ne m'amuse point énormément. Mes journées sont longues, mes soirées n'en finissent pas; mais quel bonheur de penser qu'on est seul, que personne ne viendra vous mettre de mauvaise humeur, qu'on ne sera pas accablé de visiteurs qui viennent vous gruger ou vous assommer de leur désœuvrement ; enfin, que l'on vil comme on veut, à sa guise, rentrant chez soi ou en sortant à son gré, ne faisant de frais pour personne! Quand mon neveu venait avec sa famille ou que j'allais à Morvilie, c'était autre
cliose, je le sais bien : il y avait parfois d'assez bonnes journées. J'avais mon franc-parler, je disais son fait à chaque personne de la famille, personne n'osait me répliquer; avantage que l'on trouve seulement chez des parents qui savent respecter vos cheveux blancs, car hors de là il faut voir comme on est reçu lorsque l'on dit aux gens leurs vérités! Quelle bourrades on reçoit! c'est à dégoûter de la sincérité! Tandis qu'à Morviile, je pouvais grogner, bougonner, rabâcher, sans conteste. Mais bon! je suis bien sot de regretter ces gens-là, ce sont des ingrats, des gens cupides. Avec quel bonheur je me dis : Ils sont vexés, furieux d'être déshérités! 11 ne se passe pas de jour qu'ils ne regrettent ma fortune. Et puis, après tout, si j'allais chez eux, ils venaient chez moi, me faire des visites de surprise, comme ils disaient, et rien ne m'était plus odieux, plus insupportable que des visites qui me tombaient des nues, au moment où je ne m'y attendais pas. Mais, Dieu merci! maintenant je suis délivré de ces aiïreux ennuis, de ce cauchemar qui empoisonnait ma vie.
A cette espèce de défi jeté au monde par M. de la Bo- (ardière, répondit le bruit aigu du sifflet du portier ( l'on annonçait encore ainsi, selon la vieille coutume, les rares visiteurs du château de la Botardière).
A ce bruit, M. de la Botardière bondit sur son fauteuil, fronça le sourcil d'un air menaçant, et s'écria :
— Qui ose venir chez moi quand je n'attends 'personne ?
Ambroise, vieux serviteur aussi hargneux que son maître et de plus fort sourd, entra d'un pas traînant dans le salon, et, avançant sa tête au-dessus du paravent, il dit à son maître :
— Monsieur, c'est une visite.
— Je ne reçois personne, grommela M. de la Botardière en se cantonnant au fond de son fauteuil.
— Monsieur, c'est une demoiselle, reprit Ambroise, qui n'avait pas entendu un mol de la réponse de son maître, c'est une demoiselle anglaise.
— Une Anglaise!
— Elle vient du chùleau de Morville.
— Une Anglaise.. .et elle vient du cbàleau de Morville! répéta M. de la Bolardière avec une stupeur courroucée. C'est impossible... tant d'audace!
— Et cette demoiselle anglaise, reprit Ambroise, s'appelle miss Mary.
— La drôlesse! l'aventurière de cet Infernal voyage de Calais! s'écria M. de la Bolardière en se levant. Comment! elle ose venir me relancer jusqu'ici!
— Oui, monsieur, je vais la faire entrer ici, reprit Ambroise croyant avoir compris l'intention de son maître, et il se dirigea vers la porte.
— Ambroise! s'écria le vieillard, maudit sourd! écoulemoi donc, je ne veux pas que...
— J'entends bien, monsieur! répondit le serviteur en ouvrant la porte, cl il dit d'un ton bourru :Entrez,entrez, mademoiselle.
Au bout (l'un inslaiU , Ambroise ayant écarté les feuilles du paravent, M. de la Botardière se trouva *face à face avec miss Mary, qui, entrant dans l'hémicycle formé par le paravent, dit au vieillard :
— J'ose espérer, monsieur, que vous excuserez ma visite en faveur du motif qui m'amène ici.
— Il n'y a aucun motif, mademoiselle, à une visite que je pourrais, que je dois qualifier en la taxant d'extraordinaire, d'exorbitante, d'audacieusement hostile, d'inconccvablement provocatrice.
— Provocatrice... est le mol, monsieur, reprit miss Mary avec un doux et gracieux sourire : je viens provoquer la générosité de votre cœur, et j'ai la certitude que vous répondrez à ma provocation.
— Vous vous trompez, mademoiselle, reprit aigrement le vieillard, je ne suis point généreux du tout; je voudrais, corbleu! bien savoir où vous avez vu des preuves de ma générosité?
— C'est comme si vous me disiez, monsieur, que vous n'existez pas, parce que vous vivez retiré dans cette solitude, invisible à ceux qui vous aiment et vous vénèrent. Je veux donc croire, je crois à la bonté de votre cœur. Est-ce un grand crime?
Miss Mary accentua ces dernières paroles avec tant de finesse et de grâce; elle était si belle et si charmante, que, malgré sa morosité quinteuse, M. de la Botardière ne put s'empêcher de remarquer que la présence de celte jeune
cl délicieuse créature semblait éclairer, pour ainsi due, sa sombre et chagrine solitude. Cependant, se rebellant contre celte pensée avec une vague appréhension, il répondit d'un air maussade :
— Mademoiselle, j'ai peu de goût pour la conversation; vous vous êtes introduite chez moi; que voulezvous?
— Oh! mon Dieu, monsieur, la chose la plus simide du monde : je désire que vous rendiez votre alTection, votre tendresse à votre famille.
— Vraiment! s'écria M. de la Bolardière, abasourdi, pouvant à peine croire à ce qu'il entendait; puis il reprit bientôt, avec un courroux croissant : Eh bien, à la bonne heure! C'est net, c'est carré; d'autres auraient pris des précautions oratoires pour annoncer de loin cette énormité; mais vous...
— Oh! moi, reprit en souriant miss Mary, en ma qualité d'avocat novice, comptant sur la bonté de ma cause et sur l'équité de mon juge, sachant d'ailleurs qu'il est de ces fermes esprits que de vaines paroles n'abuse:it pas, je vais droit au fait.
— De mieux en mieux! Ainsi, vous venez tout bonnement, mademoiselle, me demander de rendre mon amitié à mon neveu et à sa famille?
— Oui, monsieur.
— El aussi (puisque vous êtes en si beau cliemin), et aussi de laisser à mon neveu ma fortune après moi?
— Nalurellemenl.
— Nalurellemenl!... Ahî vous trouvez cela naturel, mademoiselle. Puis, poussant un éclat de rire sardonique, il dit : Soit! J'aime parfois, tout comme un autre, ce qui est bizarre, et c'est une chose fort bizarre que d'entendre plaider une cause détestable par un avocat...
— Que l'on n'aime pas? dit miss Mary avec son doux sourire, en interrompant le vieillard. Mais du moins, monsieur, l'équité veut que cet avocat qu'on n'aime pas... on l'écoute.
— Oh! parlez, parlez. Vous l'avez dit : Je suis de ces fermes esprits que l'on n'abuse point avec de vaines paroles.
Malgré cette assertion triomphante, le vieillard s'apercevait que son oreille, depuis longtemps habituée aux accents peu agréables de la voix d'Amhroise et de ses autres domestiques, éprouvait une sorte de plaisir à entendre l'organe frais et doux de la jeune fille; mais Irèsdécidé à se montrer intraitable, M. de la Bolardière ne vit aucun inconvénient à jouir de l'harmonie de cette voix charmante, et il dit à miss Mary :
— Je vous écoute, mademoiselle; je suis curieux de savoir par où vous commencerez. Vous allez sans doute, pour me bien disposer en votre faveur, me parler d'abord de cet abominable voyage de Calais.
— Si je vous en parlais, monsieur, ce serait pour vous exprimer un regret : celui de n'avoir pas songé à me mettre sous voire protection pendanl ce voyage.
— La belle idée que vous auriez eue là!
— Si je m'étais adressée à votre courloisiCj moi, étrangère el sans appui, m'auriez-vous refusé?
— Je n'en sais, nra foi, rien.
— Vous ne dites pas non, el vous avez raison, car, malgré vos brusqueries, vos boutades, souvent injustes, voire cœur est bon.
— Ta, la, la, vous voulez m'enjôler.
— Parce que je vous parle de la bonté de votre cœur?
— Certainement.
— N'avez-vous pas aimé, tendrement aimé votre sœur?
— Ah! celle-là, oui, reprit le vieillard en cédant à un attendrissement involontaire. Oh! oui, je l'ai aimée, bien aimée!
— Je le crois, monsieur, votre énwtion le dit assez.
— Vous vous trompez, mademoiselle, se hàla de répondre M. de la Bolardière, craignant de laisser prendre à miss Mary quelque avantage sur lui, je ne suis poinl ému du tout.
— Pourquoi le nier?
— Je vous vois venir, vous conclueriez de là que puisque j'ai tendrement aimé ma sœur, je dois également aimer mon neveu, sa femme et leurs enfants. Mais, corbleu! c'est autre chose, reprit le vieillard avec une irritation croissante, des ingrats, des avides, qui ne songent qu'à mon héritage!
— Ce sont là, monsieur, des paroles mauvaises, injustes et déraisonnables.
— Mademoiselle! s'écria M. de la Bolardière, voici la première fois que l'on ose me dire en face...
— La vérité, n'est-ce pas, monsieur? C'est mon habitude, je ne peux la changer; mais veuillez, je vous prie, me répondre : quelle a été la cause de voire rupture avec M. et madame de Morville? Mon arrivée chez eux.
— Certainement!
— S'ils avaient consenti à ne pas me prendre pour institutrice, vous n'auriez pas rompu avec M. et madame de Morville?
— Non.
— En un mot, ma seule présence au château vous empêchait d'y revenir?
— Oui, mademoiselle, oui!
— Alors, monsieur, rien ne s'oppose plus à ce que vous vous rendiez aux vœux les plus chers de votre famille : j'ai quitté le château de Morville, je n'y retournerai plus.
— Comment! vous n'êtes plus institutrice chez mon neveu?
— Non, monsieur; mais un mot encore. Vous reprochez à M. de Morville la cupidité qui lui fait,diles-vous, désirer votre héritage? S'il en était ainsi, si M. de Morville et sa femme avaient été des âmes vénales, auraient-ils un moment hésité à me sacrifier, lorsque vous leur avez
(lit : Je vous déshérite si vous gardez chez vous mademoiselle Lawson?
— Qu'est-ce que cela prouve? qu'ils ont mieux aimé en faire à leur tête que d'hériter de moi!
— Nous voici déjà, monsieur, bien près de nous entendre : votre neveu et sa femme ne sont plus des gens avides, intéressés, mais des gens qui en voulaient faire, ainsi que vous le dites, à leur tête; qui ne voulaient pas, en un mot, chasser de chez eux, sans lui permettre de se justifier, une pauvre jeune fille étrangère, qui, en échange de l'éducation qu'elle venait donner à leur enfant, leur demandait le pain d'un père, d'une mère et de trois sœurs qu'elle avait quittés dans le pieux espoir de rendre leur infortune moins pénible. Dites, monsieur, dites, ajouta miss Mary d'une voix pénétrante qui émut profondément et malgré lui M. de la Bolardière, M. et madame de Morville, pour s'être montrés équitables envers moi, ont-ils démérité de vous?
— Mademoiselle, si les choses se sont ainsi passées, j'avoue que... Mais se reprenant et luttant contre le charme de miss Mary dont il subissait l'influence, le vieillard reprit brusquement : Et d'ailleurs, pourquoi mon neveu et sa femme ne m'onl-ils pas écrit tout ce que vous me dites là?
— Ils ont envoyé près de vous leurs enfants, monsieur; vous avez refusé de les voir; après un pareil accueil, que pouvaient faire M. de Morville et sa femme? Vous
— scies soupçonniez de cupidité, leur dignité s'opposait à d'autres tentatives de rapprochement : vous auriez pu y voir quelque arrière-pensée vénale.
— Je ne dis pas non^ mais...
— Un mot encore , monsieur. Vous reconnaissez qu'en refusant de céder à votre désir, vos parents obéissaient à un sentiment honorable ; malheureusement, ma présence, ma personne vous était odieuse.
— Odieuse î odieuse ! Mademoiselle, le mot est trop fort.
— Déplaisante, si vous le préférez.
— Déplaisante! encore moins, mademoiselle!
— Désagréable, importune, soit!
— Mais, non, mademoiselle! pas du tout.
— Enfin, j'ai quitté le château de Morville; pourquoi lulteriez-vous plus longtemps contre le sentiment généreux qui vous attire vers une famille qui vous a toujours entouré de tendresse et de vénération?
— Quoi! vous me croyez assez faible pour désirer de revoir ces ingrats?
— Je crois, monsieur, qu'il ne se passe pas de jour où vous ne vous disiez : « Ah! le bon temps que celui oij j'allais au château de Morville! J'étais parfois bourru, grondeur, mais ces gronderies, qui ne m'empêchaient pas d'être le meilleur homme du monde, n'éloignaient personne de moi; on m'accueillait toujours avec autant de cordialité que de déférence, » El l'on avait raison, mon-
sieur, car ce grondeur était pour M. de Morville le frère ô'une Mère adorée, el à la seule condition de vous laisser aimer, vénérer, vous aviez le droit de gronder tout à votre aise.
— Mademoiselle, permettez...
— Non l non ! à cette douce vie de famille vous ne pouvez préférer un isolement qui vous pèse! Oh ! ne le niez pas, vous regrettez ces relations d'autrefois que la tendre déférence de M. de .Morville, de sa femme, de leurs enfants, vous rendait sr chères! Enfln, monsieur, soyez sincère. Qu'est-ce que Texislence que vous menez ici? Une vie froide, décolorée, monotone, sans attrait pour Pâme, sans charme pour l'esprit; mécontent de vous el des autres, vos meilleurs jours sont ceux où rien ne vous distrait de votre morne ennui. Laissez ces habitudes moroses el solitaires à ceux-là qu'un triste sorl a privés des douceurs ineffables de la famille; jouissez-en donc, el ne soyez pas ingrat envers Dieu!
Le vieillard avait écoulé miss Mary avec une émotion croissante; la grâce, la franchise, la raison, la touchante beauté de la jeune fille, faisaient sur lui une impression aussi profonde qu'inattendue.
— Mademoiselle, s'écria-t-il soudain, après quelques moments de réflexion, voulez-vous répondre sincèrement à mes questions?
— Je ne saurais vous répondre autrement, monsieur.
— Je ne suis point un sol, je connais mon neveu, el
quels que soient mes griefs contre lui, j'avoue que c'est un homme d'excellent jugement; j'avais contre vous de très-fàcheuses pré ven lions; si mon neveu vous a gardée deux ans pour institutrice, c'est que mes préventions étaient fausses; j'ai su d'ailleurs par des étrangers que vous avez fait de ma nièce une personne accomplie.
— Bientôt, monsieur, je l'espère, vous serez à même de juger Alphonsine.
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Pourquoi quittezvous le château? Miss Mary, vous êtes sincère : je vous adjure de me parler sans déguisement.
* — Je quitte le château de Morville, monsieur, pour deux raisons : la première, c'est que l'éducation d'Alphonsine est à peu près terminée; la seconde...
— Vous hésitez... La seconde, c'est que vous n'avez pas été traitée chez mon neveu comme vous méritiez de rètre!
— Monsieur...
— Ils vous ont rendue malheureuse, je m'en doutais.
— Monsieur, veuillez m'écouter.
— Veuillez m'écouter vous-même, mademoiselle! s'éciia le vieillard avec une amertume croissante. Ah! ils vous ont rendue malheureuse? cela ne m'étonne pas, mais soyez tranquille, si vous le voulez, vous serez vengée, et moi aussi.
— Monsieur, je ne vous comprends pas.
— Miss Mary, vous êtes une honnête et loyale personne.
— Je crois pouvoir l'aflirmer.
— Vous êles sans fortune?
— Oui, monsieur.
— Vous adorez votre intéressante famille?
— Oh! de toutes les forces de mon âme!
— Vous seriez ravie de voir père, mère, sœurs aussi bcureux que possible?
— C'est mon vœu le plus cher.
— Eh bien, chère miss Mary, vous avez un moyen d'assurer le bonheur de votre famille, le vôtre, et par-dessus le marché vous aurez le plaisir de vous venijer de mon scélérat de neveu, qui a manqué dï'gards envers vous.
— En vérité, monsieur, je...
— Miss Mary, s'écria M. de la Bolardière en jetant un coup d'œil confus sur son costume de molleton, je ne puis me faire comprendre, fagollé comme je le suis; donnez-moi le temps de me raser, de m'habiller convenablement, et alors... puis courant vers la porte, qu'il entrebâilla, il cria : Ambroisc! Ambroise! va m'atlendre dans ma chambre à coucIkt... Se retournant alors vers l'institutrice, qui le regardait avec une surprise croissante : Excusez-moi, miss Mary, de vous laisser seule, je reviens dans un quart d'heure, et alors, ajouta M. de la Bolardière d'un air triomphant, et alors je m'expliquerai catégoriquement. Et après avoir accentué cet adverbe d'une façon qu'il crut très-significative, M. de la Botardière quitta précipitamment le salon en s'écrianl : Am-
broise! Ambroise? Il ne m'a pas entendu! Maudit sourd!
El il laissa miss Mary stupéfaite de C€tte brusque sortie.
— Je ne comprends rien aux paroles de M. de la Bolardière, se disait la jeune fille; où est-il allé^ pourquoi me laisser seule? Je regrette de n'avoir pas eu le temps de l'avertir que j'ai prié Henry de venir me prendre ici, afin de partir ensuite pour l'Angleterre; malgré moi, je redoute quelque nouvelle étourderie de M. de Favrolle, et je fl'ai pas commis, je crois, une grande indiscrétion envers M, de la Botardière, en donnant rendez-vous chez lui à mon protecteur naturel.
A ce moment, miss Mary entendit au dehors le pas d'un cheval résonnant dans la cour.
— C'est lui! c'est Henry! s'écria-t-elle; il aura devancé la voiture afin de se rendre plus tôt près de moi.
Et ne doutant pas de la venue de son fiancé, dont elle était séparée depuis trois ans, son cœur palpita si violemment, elle se sentit si profondément émue, qu'elle n'eut pas la force de faire un mouvement, quoiqu'elle entendît dans la pièce voisine des pas qui ne pouvaient être que ceux de Henry Douglas.
Mais quelle fut la stupeur de miss Mary, lorsqu'au lieu de son fiancé si impatiemment attendu, elle vit entrer dans le salon M. de Favrolle, pâle, défait, et dont les vêtements souillés de boue annonçaient qu'il venait de faire une longue course à cheval.
Miss Mary, aussi cruellcmcnl déçue dans son aUente qu'effrayée par l'arrivée imprévue dcM. de Favroiie, devint d'une pilleur niorlelle et ne put retenir un cri d'effroi. M. de Favroiie, sardonique et résolu, s'avança vers elle en s'écriant :
— Enfin, mademoiselle, je vous rejoins après une nuit passée à voire recherche. Franchement, je ne suis pas fâché de prendre ce matin ma revanche d'hier soir; rassurez-vous d'ailleurs : malgré une irritation dont vous comprenez les motifs, je ne manquerai à aucun des égards qui vous sont dus, mais autant vous me trouverez respectueux et rempli de convenance, autant vous me trouverez aussi déterminé à l'endroit des projets que je vous ai annoncés et dont aucune puissance humaine ne me fera départir.
Miss Mary, anéantie par ce coup imprévu, se laissa tomber sur un siège, perdit tout courage et murmura d'une voix entrecoupée par les larmes :
— Ah! monsieur, si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi!
— Mon Dieu! mademoiselle, je ne suis ni un tyran ni un misérable! Dans la maison où nous étions hier, je ne
sais quel point d'honneur pouvait vous faire une loi de ne point m'écouter; mais ici vous êtes libre, je viens donc pour connaître mon sort, et je ne vous quitterai pas qu'il ne soit irrévocablement décidé par vous, non pas légèrement, mais avec mûre réflexion...
Miss Mary frémit : elle venait d'entendre dans la cour le bruit d'une voilure de poste. Plus de doute, cette fois, c'était Henry Douglas qui venait la chercher. La jeune fille eut un moment de vertige en songeant aux malheurs dont elle était menacée; lorsque la pensée lui revint, elle vit apparaître à la porte du salon la mâle et calme figure de Henry Douglas, introduit, non par Ambroise, mais par un autre serviteur fort étonné de cette concurrence de visiteurs ordinairement si rares au château de la Bolardière.
Miss Mary, à la vue de son fiancé, ne put retenir un cri étouffé; ses yeux humides s'arrêtèrent remplis de tendresse et d'angoisse sur le grave et beau visage de son cou- .sin qu'elle n'avait pas vu depuis si longtemps. Le capitaine Henry Douglas, s'avançant vers la jeune fille de toute la dislance qui les séparait, car elle n'avait pas la force de faire un pas, lui lendit ses deux mains, dans lesquelles miss Mary laissa tomber les siennes, sans dire un mot, tandis que ses larmes silencieuses inondaient son visage.
M. de Favrolle restait frappé de surprise à celte scène inattendue. Il fit un mouvement. Henry Douglas tourna
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la tête, Tapcrçul pour la première fois, cl, regrellanl d'avoir donné son émotion en spectacle à un tiers, il fit un pas en arrière, et salua M. de Favrolle avec une bonne grâce qui était presque l'excuse d'un manque d'égard involontaire; puis indiquant du geste miss Mary, il dit simplement et noblement en s'adressant à M. de Favrolle :
— Monsieur, depuis trois ans, je n'avais vu ma chère cousine, mademoiselle Lawson. J'espère que vous me pardonnerez de n'avoir pas remarqué votre présence, ajouta-t-il en s'inciinant.
M. de Favrolle, presque certain qu'il se trouvait en face d'un rival, cédant cependant à certaines habitudes du monde dont on ne peut s'alTranchir sans grossièreté, rendit au capitaine Douglas son salut et balbutia quelques-unes de ces paroles insignifiantes- qu'on n'achève pas quand on veut être poli sans savoir que dire.
Miss Mary avait suivi avec anxiété les regards des deux jeunes gens; elle crut pouvoir, par la hardiesse de sa .. franchise, conjurer un péril dont elle sentait la gravité menaçante. Prenant donc un parti désespéré, elle s'avança vers M. de Favrolle, et dit, en lui désignant Henry du regard :
— Monsieur, j'ai l'honneur de vous présenter mon cousin le capitaine Douglas. Il m'avait été fiancé dans des temps plus heureux; mais il a continué de m'aimer malgré les malheurs qui ont frappé ma famille : il vient
nie chercher en France pour nous unir en Anglelerre et y recevoir la bénédiction de mon père.
— Qui ai-je l'honneur de saluer? dit le capitaine Douglas en interrogeant l'institutrice du regard.
— M. de Favrolle, répondit miss Mary, fils d'un ami de M. de Morville, dont il va bientôt épouser la fille, ma chère élève.
— Mademoiselle, reprit avec amertume M. de Favrolle, pâle de dépit et de colère, puisque vous avez si nettement établi votre situation envers monsieur, je crois devoir établir la mienne non moins nettement. Puis il ajouta en se tournant vers Henry : Un moment, monsieur, il est vrai, j'ai été agréé comme prétendant à la main de mademoiselle de Morville, mais dans sa famille j'ai retrouvé miss Mary, avec qui j'avais eu l'honneur de voyager, H y a deux ans, depuis Calais jusqu'à Paris, et...
— Quoi, monsieur, c'est vous? dit vivement Henry Douglas en interrompant M. de Favrol le avec une expression de cordiale reconnaissance ; c'est vous qui avez veillé sur mademoiselle Lawson avec la sollicitude d'un frère pendant ce long voyage? Ah! monsieur, combien je suis heureux de pouvoir vous exprimer toute la gratitude de la famille de miss Mary pour votre délicate et noble conduite. Permeitez-moi de vous serrer la main...
En disant ces mots, le capitaine tendit sa main à M. de FavroUe. Mais un bruit sourd et éloigné, semblable à ce-
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lui que fait un homme enfermé en frappant à une porle afin qu'on la lui ouvre, allira Tallenlion des trois personnages, qui involontairement tournèrent la tête da côté d'où partait ce bruit, qui paraissait venir d'un corridor assez voisin. Mais un pareil incident ne pouvait longtemps les distraire des sentiments graves ou passionnés dont ils étaient émus. Miss Mary avait remarqué avec effroi qu'au moment où son fiancé avait si cordialement offert sa main i\ M. de Favrolle, celui-ci, loin derépon.dre à cette avance amicale, avait dédaigneusement souri en toisant le capitaine Douglas. Celui-ci, du reste, ne s'était pas aperçu de ratliludc hautaine et agressive de son rival, s'étanl en ce moment même retourné dans la direction du bruit lointain. Soutenue cependant par une dernière lueur d'espérance, miss Mary, lorsque M. de Favrulle et Henry Douglas eurent oublié leur distraction momentanée, se hàla de dire ù son fiancé :
— Oui, M. de Favrolle s'est montré pour moi, pendant ce trajet de Calais à Paris, rempli d'une sollicitude fraternelle, et mon premier soin a été d'écrire à ma mère avec quelle courtoisieM. de Favrolle m'avait accordé sa protection pendant ce long voyage.
— Permettez-moi donc, monsieur, de vous serrer la main, reprit cordialement le capitaine en offrant de nouveau la main à M. de Favrolle, et de vous exprimer la reconnaissance de la famille de miss Mary et la mienne.
— Monsieur, dit M. de Favrolie avec hauteur en se reculant d'un pas au lieu de répondre à l'avance amicaledu fiancé de miss Mary, avant de vous serrer la main, je dois vous instruire de certaines circonstances qui ont suivi ma rencontre avec mademoiselle Lawson lors de notre voyage de Paris à Calais. Quand vous m'aurez entendu, monsieur, vous reconnaîtrez, comme moi, que l'expression de votre reconnaissance est au moins prématurée. ,
Miss Mary se soutenait à peine, elle voyait grossir le danger qu'elle eût voulu à tout prix conjurer. Le capitaine Douglas, fort surpris de la réponse de M. de Favrolie, qu'il n'interprétait pas encore comme une offense, interrogeait miss Mary du regard afin de deviner la cause de l'étrange accueil de M. de Favrolie, auquel il répondit d'ailleurs avec une dignité polie :
— Il me serait difficile, pénible même, monsieur, de croire que je m'abusais en vous rendant grâce de votre courtoisie envers mademoiselle Lawson.
— Monsieur, reprit M. de Favrolie, mademoiselle Lawson vous a dit vrai : des projets de mariage ont été arrêtés entre moi et mademoiselle de Morville; mais ce que mademoiselle Lawson ne vous a pas dit, c'est que la retrouvant au château de Morville, l'ardent et respectueux amour qu'elle m'avait inspiré pendant notre voyage de Calais à Paris s'est réveillé plus passionné que jamais. Aussi je suis décidé à tout... entendez-vous, monsieur?
je suis décidé à loul pour épouser mademoiselle Lawson.
— Eii bien, monsieur, répondit le capitaine Douglas avec un calme parfait après avoir attentivement écouté son rival, je ne vois dans vos paroles que la preuve d'un sentiment fort honorable pour vous et pour miss Mary. Vous l'aimez? cela ne m'étonne en rien. Je sais tout ce qu'elle vaut. Vous désirez l'épouser? cela me surprend d'autant moins que j'ai le même désir que vous; la seule question est de savoir si ma cousine vous préfère.
— Monsieur! s'écria M. de Favrolle de plus en plus irrité par le sang-froid de son rival, j'aime miss Mary autant et aussi honorablement que vous l'aimez; mon nom vaut le vôtre, ma position dans le monde est égale à la vôtre, et je ne vois pas pourquoi vous me seriez préféré!
— Quant à cela, vous avez, monsieur, parfaitement raison, reprit le capitaine Douglas avec son flegme britannique. Votre courtoisie envers mademoiselle Lawson pendant votre voyage avec elle prouve que vous êtes un galant homme, et que vous ne sauriez que très-honorablement aimer une personne aussi digne de respect que miss Mary. Quant à votre nom et à votre position dans le monde, ils doivent être des plus convenables, puisque M. et madame de Morville consentaient à vous accorder la main de leur fille. Nous avons donc, monsieur, des litres égaux à l'alTeclion de miss Mary; mais, libre de son choix, elle m'accorde la préférence. Cette préférence n'a
MISS MVRY, T. 3. 3
rien de blessant pour vous; aussi je ne vois vérilablemenl pas pourquoi vous avez refusé la main que je vous offrais fort cordialement, je vous assure.
— Monsieur, s'écria M. de Favrolle, mis hors de luimême par le calme bon sens de Henry Douglas, en France l'on ne serre la main d'un rival qu'après avoir loyalement croisé le fer avec lui.
— Aht monsieur, s'écria miss Mary en se tournant vers M. de Favrolle et ne pouvant contenir un sanglot déchirant, que vous ai-je donc fail?
Le capitaine Douglas tâcha de calmer du geste -et du regard la douleur de miss Mary et reprit, s'adressanl à M. de Favrolle avec une dignité froide :
— En France, comme en Angleterre, monsieur, des hommes bien élevés, comme nous le sommes tous deux, ne prononcent jamais légèrement de graves paroles, surtout lorsque ces paroles peuvent à grand tort inquiéter une personne digne du plus profond respect. Et un coup d'œil de Henry Douglas sembla dire à M. de Favrolle : Je serai à vos ordres quand il vous plaira, mais n'alarmez pas ainsi miss Mary. Puis, certain d'avoir été compris par son rival, il poursuivit :
— Je crois comme vous, monsieur, que des rivaux qui ont de série uses raisons d'ininiilié peuvent et doivent en appeler aux armes; mais, j'en suis certain, monsieur, désirant comme moi dissiper les alarmes de mademoiselle Lawson, qui s'est méprise sur le sens de vos paroles, vou^
direz comme moi que rien dans noire position ne peut moliver la résolution qu'elle semble redouter,
— Je dis comme vous, monsieur, car, non moins que vous, je liens à dissiper les alarmes de mademoiselle Lawson, répondit M. de Favrolle en accentuant cette phrase à double entente de façon à faire comprendre à son rival qu'il devinait sa pensée.
Miss Mary, délivrée d'un doute affreux, essuya ses lar- Dies, et dans l'élan de sa joie, dit à M. de Favrolle d'une voix tremblante d"émolion :
— Excusez-moi d'avoir douté un instant de votre cœur. M. de Favrolle s'inclinait, souriant d'un air contraint,
dissimulant à peine sa colère, lorsque le même bruit qui avait attiré déjà l'attention des trois personnes réunies dans le salon retentit de nouveau.
— Il faut qu'il y ail quelqu'un enfermé dans l'une des pièces voisines, dit M. de Favrolle; mais à peine avail-il prononcé ces mots, et pendant que le bruit continuait de se faire entendre, Alphonsine et Gérard entrèrent vivement dans le salon, et la jeune fille s'élança dans les bras de son institutrice, en disant :
— La voilà! la voilà, celle chère et bonne missî Du moins nous pourrons lui faire nos adieux!
M. de Favrolle,à l'aspect de mademoiselle de Morville, el dans la position où il se trouvait envers miss Mary et Henry Douglas, sentit sa situation si fausse, si pénible, qu'involontairement il recula derrière le paravent, et ainsi échappa momenlanément aux regards d'Alphonsine et de Gérard.
Sans remarquer la présence de Henry Douglas, la jeune fille s'élait dès son entrée jetée dans les bras de son institutrice, qu'elle embrassait tendrement en lui disant :
— Oh! la méchante miss, qui part ainsi sans nous laisser du moins la consolation de lui faire nos adieux!
— Ce n'est que ce malin, en interrogeant le cocher de mon père, ajouta Gérard, que nous avons appris que vous avez passé la nuit à l'auberge de Saint-Hilaire. Alphonsine et moi nous y sommes descendus, et irnous avons appris que vous vous étiez fait conduire ici.
— El au risque d'affronter la colère de noire oncle, reprit Alphonsine, nous sommes venus vous retrouver chez lui. Mais, ajouta la jeune fille en se retournant, oij est-il donc, ce terrible et cher oncle? Je me sens décidée à tout pour...
La jeune fille n'acheva pas, car elle venait d'apercevoir lecapitaineDouglas.Elleleconlemplaen silence pendant quelques secondes, puis, regardant miss Mary d'un œil pénétrant, elle lui dit avec un sourire charmant :
— Je devine, c'est lui, n'est-ce pas?
Puis, s'avançant vers le fiancé de son institutrice, avec celte aisance qui accompagne presque toujours une grande simplicité, elle lui dit :
— Monsieur, vous ne me connaissez pas, mais moi, je vous connais et je vous aime depuis hier matin, ajoulat-elle en jetant un regard d'intelligence à son institutrice, car depuis hier malin, je sais que notre miss Mary vous devra tout le bonheur qu'elle mérite.
Et en parlant ainsi, Alphonsine tendit gracieusement sa main à Douglas, qui la retint un instant dans les siennes en répondant avec un accent de gravité douce :
— Et moi aussi, je vous connais, mademoiselle; jo sais que vous êlcs le cher et doux orgueil de ma cousine; toute sa famille vous connaît, vous aime, et il y a cinq jours son vieux et honorable père, sa mère, ses sœurs m'ont répété au momenl où je partais pour la France : « Dites à l'aimable élève de Mary que nous l'embrassons comme une fille, comme une sœur, cl que jamais nous n'oublierons combien, grâce à la bonté de son cœur, à la délicatesse de son âme, elle a rendu facile et charmante la tâche de la pauvre«exilée qui revient près de nous. »
En achevant ces affectueuses paroles, Henry Douglas
s'inclina et baisa respectueusement la main de la jeune fille. Alphonsine rougit, deux larmes brillèrent dans ses yeux, et elle dit à miss Mary :
— Vous lui aviez donc parlé de moi dans vos lettres?
— Comment ne pas confier à ceux qu'on aime tous les bonheursquinous arrivenl?répondil tendrement l'institutrice à Alphonsine.
M. de Favrolle, toujours caché aux yeux des nouveaux arrivants, et absorbé dans sa douloureuse agitation, avait été flatté, presque malgré lui, de cet hommage rendu par Henry Douglas à Alphonsine, cette jeune fille qu'il avait dû épouser.
Miss Mary, prenant alors Gérard par la main, et le présentant au capitaine, lui dit :
— Monsieur Gérard de Morville, le frère de ma chère Alphonsine.
— Nous sommes aussi d'anciennes connaissances, quoique nous ne nous soyons jamais vus, monsieur, reprit cordialement Flenry. Mademoiselle Lawson m'a souvent écrit tout le bien qu'elle pensait du frère de son élève; aussi je m'estimerai heureux, monsieur Gérard, si vous m'accordez voire amitié avec autant de plaisir que je vous offre la mienne.
Gérard, aussi surpris que touché en apprenantquemiss Mary, dans ses lettres, avait parlé de lui avec assez d'éloges pour qu'un homme de l'âge du. capitaine Douglas lui demandât son amitié, trouva dans celte preuve d'affec-
tueuse estime une douce consolation aux amers chagrins que lui avait causés son foi amour pour miss Mary. Jetant sur elle et sur Alphonsine un regard que toutes deux comprirent, il répondit à Douglas :
— Monsieur, souvent miss Mary nous disait, à ma sœur et à moi, que toujours l'estime des gens de cœur nous récompensait de nos bons sentiments ou de notre courageuse résignation dans les moments difficiles de notre vie... Je ne m'attendais pas à voir sitôt réalisées les bonnes paroles de miss Mary.
— Ni moi non jilus, monsieur Henry, et vous rendez le frère et la sœur bien flers, bien heureux, reprit Alphonsine d'un air placide et presque gai qui surprit profondément miss Mary, car en ce moment elle songeait à l'amour de la jeune fille pour M. de Favrolle.
L'étonnement de l'institutrice n'échappa pas à Alphonsine, qui lui dit avec un doux sourire, en lui faisant un signe d'intelligence :
— Je devine la cause de votre surprise, chère miss Mary : c'est que, voyez-vous, depuis hier, il s'est passé bien des choses!
— Est-ce un mystère, chère enfant?
— Oh! non. Ainsi, hier soir, croyant que je ne vous reverrais plus, j'ai beaucoup pleuré, mais après avoir beaucouppleuréjj'ai beaucoup réfléchi; j'ai songé que mavie allait changer, puisque jusqu'ici j'avais toujours eu en vous, chère miss Mary, un guide aussi écouté qu'aimé;
alors, savez-vous à quoi j'ai passé la première nuit de notre séparation? j'ai rappelé à ma mémoire et retrouvé dans mon cœur vos leçons, vos conseils; vous me les aviez donnés avec une si gracieuse tendresse qu'en ce temps-là ils ne me semblaient être que de charmantes conversations. Jugez de mon bonheur, de ma surprise, lorsque j'ai senti, à mes bonnes résolutions, à mon courage, que ces germes excellents, semés par vous depuis deux ans, s'étaient développés en moi, avaient grandi el porté leurs fruits. Alors, pour la première fois peut-être, chère miss Mary, j'ai compris et béni «l'éducation que je vous dois. El voulez-vous une preuve toute récente, monsieur Henry, de la salutaire influence des exemples, des enseignements de miss Mary ? figurez-vous qu'il est venu un jour fatal oiî, le croiriez-vous... j'ai été jalouse, oui, jalouse d'elle...
Au moment où Alphonsine prononçait ces mots, l'institutrice jeta un regard rempli d'anxiété vers le paravent derrière lequel se tenait toujours caché M. de Favrolle, tandis que, se souvenant alors que ce dernier avait dû épouser mademoiselle de Morville, le capitaine Douglas partageait l'inquiétude de l'institutrice.
— Si je fais l'aveu de cette jalousie, monsieur Henry, reprit Alphonsine avec une touchante naïveté, c'est autant pour me punir d'avoir cédé à cet odieux senlinienl que pour rendre hommage à la loyauté de miss Mary et au courage que j'ai puisé dans ses enseignements; oh!
sans eux j'aurais longtemps souffert de cet horrible mai (le la jalousie! mais miss Mary n'a eu qu'un mot à me dire, et je l'ai crue. Gomment ne pas la croire? Et ce n'est pas tout, monsieur Henry, vous allez reconnaître combien m'a été profitable l'influence de cette chère miss.
— Mon enfant, dit l'inslilulrice de plus en plus inquiète, ainsi que le capitaine Douglas, en songeant à M. de Favrolle cl voyant le tour que prenait Tenlrelien, à quoi bon parler du passé?
— A quoi bon! chère miss Mary? reprit Alphonsine. Mais à dire très-haut devant celui qui vous aime si dignement tout ce que je vous dois, afin qu'il vous chérisse davantage encore. Ainsi, monsieur Henry, en apprenant que l'on m'avait préféré miss Mary, j'ai d'abord éprouvé autant de douleur que d'humiliation. Mais bientôt ma raison, mon cœur, mon courage, ont vaincu ces mauvais ressentiments. Je me suis demandé comment j'avais pu me révolter, m'élonner même de la préférence que l'on accordait à miss Mary. Ne m'élait-elle pas supérieure en toutes choses, savoir, talent, charme, esprit, beauté? Aussi j'ai bientôt compris qu'ayant à choisir entre la lumière et son reflet, M. de Favrolle avait du préférer miss Mary.
A ces mots, Henry Douglas chercha machinalement des yeux son rival. Mais celui-ci, subissant de plus en plus le charme de cette jeune fille qu'il avait un moment dédaignée, l'écoulait avec un intérêt croissant.
Alphonsine, s'étanl méprise au mouvement du capilalne, reprit naïvement :
— Je ferai cesser votre étonnement en deux mots, monsieur Henry. Un mariage avait été convenu entre moi et le fils d'un ancien ami de mon père. De ce mariage, j'étais heureuse, oh! hien heureuse. Mais M. de Favroiie ayant retrouvé miss Mary près de moi, m'a oubliée pour elle. Quoi de plus simple? Ce n'est pas vous surtout, monsieur Henry, que cette préférence surprendra.
— Chère Alphonsine, dit l'institutrice touchée de ces paroles, quel noble cœur que le vôtre!
— Ne m'avez-vous pas enseigné à être modeste, chère miss Mary? Ne m'avez-vous pas aussi enseigné que souvent dans la vie, il y a mieux à faire qu'à se résigner passivement? Alors, qu'ai-je fait? Après avoir reconnu que M. de Favroiie, sans être coupable, avait pu vous aimer mieux que moi, j'ai senti qu'il était de mon devoir, de ma dignité de rendre à M. de Favroiie l'engagement d'honneur pris par lui envers ma famille.
— Quoi! s'écria Gérard, lu veux...
— Comment! reprit Alphonsine avec un accent d'amical reproche en interrompant son frère, lu t'étonnes de ce que je sois la première à rompre un engagement contracté en d'autres temps, dans d'autres circonstances? Que veuxtu, pauvre frère, tout est changé; ce projet, jadis plein de promesses de bonheur pour moi, n'est plus aujourd'hui qu'un sujet de contrainte, d'embarras pour M. de Favroiie.
— Parce que M. de Favrolle a manqué à sa parole, dit amèrement Gérard; c'est sa faute!
— Pauvre frère! répondit Alphonsine d'une vojx attendrie, en faisant ainsi allusion à l'amour qu'il avait luimême éprouvé pour miss Mary, je ne puis m'empêcher de plaindre sincèrement ceux-lù qui aiment ou ont aimé sans espoir... Le dé|)art de miss Mary portera un coup cruel à M. de Favrolle, et au milieu de son chagrin, je lui épargnerai du moins une démarche délicate et pénible envers nos parents, en lui rendant sa parole. Puisse-t-il irouver une compagne qui l'aime autant que je l'aurais aimé! Et pourquoi ne dirais-je pas que je l'aime? reprit Alphonsine d'une voix émue, répondant à un mouvement de son institutrice qui songeait à M. de Favrolle, témoin invisible de celle scène.
Celui-ci, touché jusqu'aux larmes de cet amour si naïf, si digne, si résigné, commençait à regreller cruellement le caprice insensé auquel il avait sacrifié peutêtre le bonheur de sa vie, et il écoutait celte charmante enfant avec une émotion inexplicable, retrouvant en elle toutes les rares qualités d'esprit et de cœur qu'il adorait dans miss Mary.
Alphonsine continua, s'adressant à son instilutrice et à Gérard :
— Oui, pourquoi n'avouerais-je pas que j'aime M. de Favrolle? Il y a quatre mois, mon père, ma mère, et toi- Fuême, mon frère, ne me disiez- vous pas tous de l'aimer?
Â-t-il donc perdu depuis lors les qualités que l'on vantail en lui! doit-il être moins estimé, moins honoré parce qu'il a aimé miss Mary? Non? non, une pareille préférence le relève au contraire à mes yeux, et si je désire délier M. de Favrolle de sa promesse...
— Lui vous supplie, mademoiselle, de lui permettre de lie pas manquer à l'engagement qu'il a été trop heureux de prendre envers votre famille! s'écria M. de Favrolle en sortant de l'endroit où il s'était caché jusqu'alors, et s'avançant vers Alphonsine.
La jeune fille ne put retenir un cri de surprise, et cacha sa rougeur et sa confusion dans le sein de miss Mary en se jetant dans ses hras.
— Toi ici! s'écria Gérard; toi ici, Théodore! Tu étais là?
— Oui... oui, j'ai tout entendu, ajouta M. de Favrolle en essuyant ses larmes; oui, j'ai tout entendu, mon frère. Ah! la noble et courageuse enfant! Et j'ai pu la méconnaître! Gérard, crois-tu qu'elle me pardonne? Ah! ma vie serait consacrée à lui faire oublier les chagrins que je lui ai causés!
— Je vais lui demander ta grâce, mon cher Théodore, et j'ai bon espoir, dit Gérard en se rapprochant de sa sœur, qui, enlacée dans les bras de miss Mary, cachait son visage sur son épaule.
M. de Favrolle, s'avançant alors vers le capitaine Douglas, lui dit :
— Monsieur, entre gens de cœur l'on ne rougit pas
— iO —
d'avouer ses torts; j'avoue les miens et je vous prie de les oublier.
— Ils le sont déjà, monsieur; je ne me souviens que de votre courtoisie envers mademoiselle Lawson, lors de son arrivée en France. Je vous avais dans ma gratitude tendu la main; permettez-moi de vous la tendre encore.
M. de Favrolle serrait cordialement la main du capitaine Douglas, lorsque Alphonsine, à qui Gérard avait parlé tout bas, et n'osant pas encore relever la tête, qu'elle appuyait sur Pépaule de son institutrice, murmura d'une voix émue ces paroles que M. de Favrolle entendit :
— Chère miss Mary, est-ce que je vous ressemble, pour qu'il puisse m'aimer? Dites-le-moi, je vous croirai.
L'institutrice allait répondre, lorsque M. et madame de Morville entrèrent dans le salon. M. de Favrolle courut vers eux et s'écria :
— Monsieur, je vous en conjure au nom du bonheur (le ma vie, et j'ose dire maintenant au nom du bonheur de votre fille, daignez oublier un moment d'égarement, de folie, et consentez à mon mariage avec mademoiselle Alphonsine.
Ce touchant entrelien fut interrompu par les éclats de voix de -M. de la Bolardière que Ton entendait dans la pièce voisine, dontM. et madamedeMorvilleavaienl laissé la porte ouverte.
M. el madame de Morville, leurs enfants, miss Mary, Douglas et M. de Favrolle, réunis dans le salon, s'enireregardaient assez inquiets de l'entrée de M. de la Botardière, qui semblait furieux, à en juger par les paroles suivantes de l'irascible vieillard qui continuait de quereller sou serviteur dans la pièce voisine :
— Misérable Ambroise! Infernal sourd, me laisser enfermé pendant une heure!
— Monsieur, reprenait Ambroise, le vent' avait poussé la porte de l'antichambre et ainsi fermé la porte en dehors, de sorte que vous ne pouviez sortir. Est-ce ma faute, à moi?
— Mais je cognais, je frappais à me briser les poings, maudit sourdî
— II est impossible, monsieur, que vous ayez frappé aussi fort, car je n'ai rien entendu, sinon un tout petit bruit. J'ai cru que c'était une persienne qui battait. Si vous aviez cogné suffisamment, je serais allé vous ouvrir.
— A-t-on idée d'une brute pareille! il me fait des reproches. Réponds : Celte demoiselle est-elle restée dans le salon?
— Plaît-il, monsieur?
— Je te demande si miss Mary est dans le salon! cria M. de la Bolardière de sa voix la plus retentissante; m entends-tu cette fois?
— Vous criez, monsieur, assez fort pour cela : on vous entendrait d'une lieue. Oui, oui, celle demoiselle est dans le salon avec tous les autres.
— Comment, tous les autres! reprit M. de la Bolardière stupéfait. Quels autres?
— Plaîl-il, monsieur?
Mais le vieillard, sans répondre à Ambroise, entra précipilamment dans le salon, où il se crut seul avec miss Mary, car, profltant de l'entretien d'Ambroise et de son maître, elle avait prié les autres de se tenir cachés derrière l'hémicycle formé par le paravent. Aussi M. de la Bolardière grommela-t-il entre ses dents :
— Que diable me chante ce sourdeau d'Ambroise, avec ses autres? Mais, prenant bientôt son plus gracieux sourire et saluant de son air le plus galant, il dit :
— Chère miss Mary, je puis mainlenant vous expliquer mes paroles... Je vous aurais laissée moins longtemps seule, sans la sollise de ce misérable sourdeau d'Ambroise, qui m'a tenu enfermé pendant une heure!
L'instilutrice, remarquant que M. de la Bolardière avait quille son molleton du malin pour un babil noir et unecravale d'une blancheur aussi éblouissante que celle de son gilet, et se souvenant des dernières paroles du vieillard, en devina le sens; elle n'avait plus qu'à Iriom-
plier (les rancunes de M. de la Bolardière, à l'endroit de M. et de madame de Morville, pour accomplirla promesse faite par elle aux parents d'Alphonsine. L'espoir du succès redoubla le courage de miss Mary, et elle dit au vieillard, qui, le sourire aux lèvres, s'apprêtait à lui expliquer la cause de la transformation de son molleton en habit noir :
— Monsieur, vous est-il indifférent de continuer noire conversation dans la pièce voisine?
— Sans doute, mademoiselle, mais...
— En ce cas, monsieur, soyez assez bon pour m'y accompagner, répondit miss Mary en passant devant M. de la Botardière, craignant que son amour-propre ne fût incurablement blessé en apprenant bientôt que son entrevue avec l'instilulrice avait eu des témoins cachés.
— Chère demoiselle, dit M. de la Bolardière lorsqu'il fut seul avec miss Mary dans la pièce voisine du salon, un galant homme doil se conformer aux volontés, je dirai même aux caprices des dames, puisqu'au lieu de continuer notre entretien dans le salon, vous préférez le contiuer ici; or, en deux mots, voilà ce que j'ai à vous dire : J'ai soixante ans, et autant de mille livres de revenu en terre que j'ai d'années. Ma solitude me paraîtrait maintenant doublement insupportable, si je ne la partageais pas avec vous... J'accueillerai votre famille avec les égards et l'affeclion qu'elle mérile,sielleveulse fixer auprès de nous;en un mot, chère miss Mary, voulez-vous devenir madame la baronne de la Botardière?
— Monsieur, avanl de répondre à une offre si honorable pour moi...
- Mademoiselle, tout Tlionneur est de mon côlé.
— Je désirerais savoir si vérilabiemenl votre solitude vous pèse autant que vous rafiirniez.
—Chère miss Mary, je vous en donne ma parole d'honneur, jeTinissais par nfennuyer comme un mort, oui, car dans notre premier entretien vous aviez lu dans mon cœur, un faux amour-propre m'enipèchanl de vous avouer la triste vérité.
— De grâce! réfléchissez, monsieur, à vos paroles; je serais aux regrets qu'elles ne fussent pas sincères.
— Aussi vrai que j'ai été baptisé du nom de Joséphin, la vie n'était plus tenable pour moi. Si vous saviez ce que c'est à mon âge d'être à la merci de serviteurs slupides comme ce sourdeau d'Ambroise qui tout à l'heure encore m'a laissé enfermé au risque de me faire étrangler de colère!
— Ce n'est là, monsieur, qu'un accident, et je crains toujours que votre résolution ne soit pas sullisammcnt réfléchie.
— Chère miss Mary, je vous jure...
— Permettez; vous me parlez de votre désir de voir ma famille se fixer près de noift et du bonheur que vous trou veriez dans l'intimité de ces douces relations?
— Certainement, c'est maintenant mon rêve, mon unique désir!
MISS M\RV. T. 5. >i
— Pourtant, vous avez une famille, et vous êtes resté deux ans éloigné d'elle? Comment voulez-vous que je croie à...
— Chère miss Mary! s'écria M. de la Botardière en interrompant l'institutrice, je vais, d'un mot,vous prouver que je suis plus sensible que vous ne le pensez à ladouceur du sentiment familial.
— Voyons cette preuve, monsieur.
— Vous savez quels justes griefs j'ai contre ma famille?...
— Je n'admets pas du tout, monsieur, la justesse de ces griefs.
— Enfin, n'importe! Eh bien! malgré ces griefs qu'à tort ou à raison j'avais contre mon neveu, cent fois j'ai été sur le point de lui pardonner, oui, et de lui dire : Vivons amis comme par le passé. Une fausse honte m'a seule retenu.
— Je me rends, monsieur, à l'accent de sincérité de vos paroles; soit, je vous crois. Donc, le comble de vos désirs serait de passer désormais votre vie au milieu d'une famille remplie de tendresse et de vénération pour vous?
— Oui, avec une jeune et charmante personne comme vous, chère miss Mary, qui, comme vous, soit remplie de grâce, de sagesse et de talent.
— En admettant que le portrait ne soit pas étrangement flatté, monsieur, je crois votre désir parfaitement réalisable.
— Ali! chère missî
— Cependant, un mol encore, monsieur; le sujet est foii délicat, et vous savez ma franchise...
— Je la connais, je l'admire, je l'adore, chère missî
— Vous m'avez dil votre âge?
— Soixante ans.
— J'en ai vingt-quatre.
— Sans doute la différence est grande.
— Très-grande; aussi je vous tromperais indignement, et d'ailleurs, vous ne me croiriez pas, si je vous disais qu'une femme de mon âge peut éprouver de l'amour...
— Pour un vieillard? Quoi! chère miss Mary, vous me croyez assez fou, assez ridicule pour avoir une pareille prétention? Non! non! en retour de l'affection toute paternelle que je vous offre, je n'attendrai de votre part qu'une affection toute filiale.
— A merveille, monsieur; ainsi, pour nous résumer, si je vous comprends bien, votre seul désir est de goûter les douces joies de la famille auprès d'une jeune et charmante personne, remplie de grâce, de talents, de sagesse, et qui aurait pour vous la tendresse, les soins d'une fille pour son père?
— Oui, oui, chère miss Mary! Voilà mon seul désir, voilà mon rêve! s'écria M. de la Botardière avec ravissement, en s'apprctanl à se jeter aux genoux de Tinslitu- Irice; mais celle-ci, prévenant à temps cette galante génuflexion, prit M. de la Botardière par la main, et le
rocondiiisant. au salon, où il la suivit machinalement, quoique un peu surpris, elle lui dit d'une voix pénétrée :
— Monsieur, personne ne saura... mais je n'oublierai jamais l'offre si honorable que vous, venez de m'adresser; je ne puis malheureusement l'accepter, car depuis trois ans je suis fiancée à un homme que j'aime tendrement et que je vais épouser. Mais vous allez trouver réunie chez vous une famille trop heureuse de vous entourer de sa tendresse, de son respect, et une jeune fille remplie de grâces, de talents, de sagesse, qui ne demande qu'ù vous chérir comme un père.
En disant ces mots qui stupéfièrent et abasourdirent M. de la Botardière, miss Mary l'avait conduit à la porte du salon, qu'elle ouvrit en disant :
— Alphonsine! Gérard! venez embrasser votre cher oncle!
A peine miss Mary avait-elle prononcé ces mots, que la jeune fille, accourant avec son frère, sautait au cou du vieillard qui fut bientôt entouré de M. et de madame de Morville.
La vue de sa famille, qu'il s'attendait si peu à rencontrer chez lui, porla un dernier coup à M. de la Botardière. Le refus de miss Mary lui avait causé une peine profonde, cl avant qu'il eût surmonté celte douleur, il avait été dix fois serré entre les bras d'Alphonsine, de son frère et de M. de Morville, qui, profondément émus, lui disaient ;
Si bourru, si grondeur, si rancunier que fût le vieillard, ces témoignages de sincère alTeclion le louchèrent d'aulanl plus, qu'il était dis|)osè à raltendrissenient par son chagrin du refus de miss ftlary. A ce chagrin, il trouvait à l'instant môme une consolation dans l'aiTeclueux empressement de sa famille; aussi, malgré lui, ses yeux se remplirent de larmes, et serrant entre ses bras Alphonsine et Gérard, il dit à l'institutrice d'un ton de triste reproche :
— Ah! miss Mary... miss Mary!
— N'ai-je pas tenu ma promesse? lui répondit la jeune fille avec son doux sourire. iN'ètes-vous pas au milieu d'une famille qui vous aime? Ne pressez-vous pas contre votre cœur une charmante jeune fille qui vous chérit comme un père?
— Allons, reprit le vieillard en tendant la main à son neveu, tout est oublié. Ainsi, vous m'aimerez un peu, vous autres, malgré mes gronderies?
— Nous vous aimerons, cher oncle, reprit madame de Morville, à condition que vous nous gronderez beau-