‹ Miss Mary (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · FIN DE MFSS MARY · texte numérisé non relu

FIN DE MFSS MARY

XJk^^

Au consulat.

Depuis plus d'une heure le soleil avait quitté l'horizon. Pas un nuage ne troublait Pazur foncé du ciel, aussi loin que la vue pouvait s'étendre. Sur le port si animé, si bruyant pendant toute la durée du jour, le calme commençait à renaître. Les dernières voix des matelots se mêlaient confusément au bruissement monotone des vagues qui venaient expirer sur la grève. A travers les voiles d'un faible crépuscule on voyait les navires en rade se balancer mollement sur leurs ancres, livrant à la brise capricieuse les banderoles l^ariolées qui pavoisaient leurs

V^ DRAME d'hier. 1

mâts. A une journée brûlante succédait un soir plein de

fraîcheur.

. Pour les hommes de travail, pour les malheureux qui

avaient fourni péniblement leur labeur quotidien, l'heure

du repos était venue; pour les riches sonnait l'heure du

plaisir.

L'hôtel du consulat persan à Marseille s'était illuminé comme un palais magique. Le consul réunissait une société brillante ^t choisie. L'état-major de la8« division, les hauts dignitaires de la préfecture, les consuls des différentes nations, établis dans ce port ouvert à l'industrie levantine, avaient été conviés à cette fête.

La diversité du costume des hommes, l'éclat de la toilette des femmes, fatiguaient le regard. Il flottait dans l'atmosphère des salons, des senteurs délicieuses et des parfums de fleurs qui pénétraient les sens déjà émus par le murmure des voix et les lueurs étincelanles des lumières, des dorures et des pierreries.

Le représentant des intérêts persans n'avait reculé devant aucun sacrifice pour donner à ses invités une haute idée de sa munificence et du luxe asiatique.

La fatigante cérémonie des réceptions était en partie achevée. En attendant l'heure du concert et celle du bal, les conversations s'étaient engagées. Assises autour du grand salon, les femmes formaient une double guirlande du plus gracieux effet et du plus suave parfum. Elles causaient entre elles, minaudant, souriant, critiquant, tandis

que les hommes réunis en groupes au milieu de cette chaîne enivrante et iégère,discutaient les questions à l'ordre du jour.

Le consul, homme entre les deux âges, se faisait remarquer par la richesse éblouissante de son costume oriental. Il s'entretenait avec Finspecteur des constructions navales, lorsqu'il s'opéra un mouvement à la porte du premier salon; les yeux se jwrtèrent simultanément de ce côté, et les hommes qui masquaient l'entrée s'écartèrent pour livrer passage.

Un valet annonça :

— Monsieur et madame Bergeval!

Quelque bourgeois que fut ce nom , il n'en produisit pas moins une sensation sur la majeure partie de l'assemblée. Les hommes s'avancèrent pour voir; les dames chuchotèrent avec vivacité, et quelques rires furent élouf fés derrière les éventails.

Le consul alla à la rencontre des arrivants. Il salua le mari et offrit sa main à la femme avec une courtoisie tout européenne. Elle paya d'un sourire cette marque de défé- .rence et fît son entrée triomjiliale dans le grand salon oîi plus d'une figure dépitée l'accueillit.

Madame Bergeval était grande; elle avait cette beauté parfaitement assise, exactement irréprochable qui, chez la femme, ne s'épanouit qu'à une certaine maturité dïige. Quand sa taille, après avoir atteint son entier développement, joint une souplesse pleine d'abandon à un léger

embonpoint qui dessine plus hardiment les contours, et que les traits du visage plus prononcés donnent un caractère de noblesse calme et d'assurance radieuse à sa physionomie, alors la femme est belle! car elle est complète, elle jouit de toute la plénitude de ses charmes, de ses facultés; elle a le sentiment de sa valeur et de sa puissance; son front rayonne, son regard pénètre, sa bouche a des sourires où se peint la tendresse; sa voix, des inflexions tour à tour harmonieuses et vibrantes qui remuent le cœur. C'est surtout dans sa marche, dans le moindre de ses gestes, dans le plus simple de ses mouvements qu'il y a une volupté inexprimable, une langueur suprême dont on se sent l'âme ravie et qui exerce un ascendant irrésistible sur les êtres capables d'apprécier cette perfection de la beauté féminine.

Une toilette élégante rehaussait encore les avantages naturels de madame Bergeval.

Pendant que, conduite par le consul et entourée de plusieurs personnes qui lui adressent de ces banalités qu'on récite à toute femme à la mode, elle cherche à gagner une place, esquissons rapidemeiU le portrait de son mari.

C'était un homme de trente-huit ans au plus, maladif, grêle, au front intelligent, mais prématurément dévasté, au regard brillant, expressif, au visage triste, fatigué et d'une extrême pâleur. On devinait aisément qu'il faisait effort pour dissimuler sous un sourire, qui parfois contractait ses lèvres, une de ces intimes souffrances dont l'âme est le foyer.

li y avait pour l'observateur un singulier contraste à établir entre cet homme qu'un vent de malheur avait flétri avant les années, et cette femme, la sienne, resplendissante de santé, et qui paraissait caressée par les ailes fugitives du bonheur. Certes , celui qui se fût arrêté à cette pensée eût cherché à connaître le mystère de ces deux existences. Quel mal avait atteint l'une de ces créatures, sans frapper l'autre? Cet homme accomplissait- il une œuvre de dévouement en gardant pour lui seul un secret fatal qui le tuait et dont la révélation eût ravi à sa femme le calme et la sérénité?.. Ou bien, étaient-ils donc si peu unis Tun à l'autre que le même coup ne les avait pas terrassés ensemble?...

Madame Bergeval venait de s'asseoir au milieu des femmes qui affectèrent de ne lui point adresser la parole. Bientôt même celles qui occupaient les sièges les plus rapprochés du sien se levèrent sous |e prétexte de respirer l'air par l'une des fenêtres de la pièce voisine.

Elle resta seule jusqu'à ce qu'un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui échangeait quelques mots avec M. Bergeval, vint prendre pîfle à côté d'elle.

— Tiens, vous voilà, Estève, lui dit-elle d'un ton indifférent, comment se fait-il que vous ne soyez pas venu avec nous?... Vous faisais-je peur?

— Ohî vous ne le pensez pas.

Et le jeune homme, étouffant un soupir, se prit à contempler madame Bergeval avec une expression si visible

— iode muette admiration, qu'un moment elle fut embarrassée.

— Mon Dieu! dit-elle en riant pour se donner une contenance, qu'avez-vous à me regarder ainsi?

Et sans lui donner le temps de répondre, elle ajouta vivement :

— Vous ne me dites pas pourquoi vous êtes venu seul?... Pourquoi l'on ne vous a point vu à dîner ?...

— Je suis resté avec quelques amis à qui j'étais allé faire mes adieux.

— C'est donc décidé : vous partez?...

— Il le faut, je le dois...

— Depuis que vous êtes rétabli, vous vous ennuyez à Marseille. C'est tout simple, vous êtes impatient de revoir vos camarades de l'école militaire.... et puis, à votre âge on aime le changement, le plaisir... ici, la vie est si paisible, si monotone!

— Oh! ce n'est pas cela... mais ici je souffre... j'ai peur...

— En vérité... quelque amourette... contez-moi cela, Estève, reprit madame Bergeval en jouant avec son éventail de plumes. *^

— Non, non...

— Quoi, moi votre belle-mère, votre meilleure amie, je n'ai pas votre confiance?...

Le jeune homme resta silencieux.

— Puisque vous ne voulez pas me faire part de vos secrets, fît d'un ton quelque peu railleur madame Ber-

li

geval, dites-moi autre chose... Vous êtes, ce soir, d'une tristesse contagieuse.

— Madame, en partant, j'aurais voulu laisser mon père heureux... et il ne l'est pas... depuis deux ans surtout, comme il est changé... pauvre père!

— Comme vous, je le déi)lore, mais est-ce ma faute à moi?

— Oui.

— Est-ce lui qui vous a chargé de me parler de la sorte?...

— Non, sans doute, mais mon titre de fils m'en donne peut-être le droit.

— Voyons?... dit-elle avec impatience et dédain.

— Vous ne l'aimez pas...

— Je n'ai pas à vous répondre, monsieur.

— Et vous êtes parfois si étrange, si coquette...

— Achevez; cette rélicence est blessante...

— Hier, oh! pardonnez-moi de vous dire cela, hier,chez le général, pendant que mon père était à la table de jeu, un homme causait avec vous dans une partie retirée du salon... je me suis approché... la dernière parole de cet homme est arrivée jusqu'à moi...

— Eh bien? fit impérieusement madame Bergeval qui éprouva un peu d'agitation en recevant celte singulière confidence.

— Vous aviez le sourire sur les lèvres.

— Monsieur, sachez que du moment que M. le direc-

leur de l'Académie de peinture m'a tenu un langage que j'ai toléré, c'est que ce langage n'avait rien de déplacé, et que, l'eût-il été, du moment où je l'acceptais, il n'appartenait à personne de m'en adresser des blâmes. Je ne sais qui vous a poussé à me dire ces choses et pourquoi il y a comme une menace dans vos paroles.

— Non, mais une douleur bien vraie, bien profonde. — Menace ou douleur, elles sont offensantes, et je vous

prie de m'en faire grâce. Vous n'avez rien à me demander et moi rien à vous répondre; veuillez vous en souvenir... Je comprends que votre père vous prenne pour confident de ses prétendus chagrins, mais que vous vous permettiez de suspecter mes actions...

— Jamais, je vous jure, mon père...

— Vous ne m'apprendrez pas à juger le monde...

— Je vous atteste sur l'honneur. . .

— Je veux vous croire; mais laissez-moi vous dire que vos inspirations ne sont ni heureuses ni à propos.

Et cela dit, pendant qu'elle se remettait, madame Bergeval saluait de la tête et de l'éventail des dames assises à l'extrémité opposée du salon.

ToHt à coup, comme si rien ne se fût passé entre elle et lui, elle se pencha souriante du côté d'Estève et lui dit:

— Tenez, pour tout ce que vous venez de me dire de plus ou moins flatteur, je devrais vous en vouloir, mais vous êtes un enfant et je vous pardonne. . .

— ts —

— Un enfant! un cnfanl! fit-il en iiocliant la tête.

Il la regarda et parut enivré, tant était grande la puissance qu'elle exerçait sur lui.

— D'ailleurs, reprit-elle avec une amabilité charmante, puis-je vous garder rancune au moment où vous allez nous quitter.

•Cette dernière phrase fit perdre au jeune homme la lueur de joie qui, un instant, avait illuminé son visage. H repartit :

— Vous avez raison de me rappeler que je dois partir, j'aurais pu l'oublier près de vous.

Madame Bergeval allait répliquer quand le consul de Perse vint couper court à cet entretien.

— Me permettez-vous, madame, de vous parler d'affaires? demanda-t-il.

D'un geste gracieux, accompagné d'un sourire, elle lui désigna le siège vacant à sa droite.

Le consul s'assit.

Estève se leva brusquement et s'éloigna.

Madame Bergeval le vit se confondre dans un groupe; elle prêta l'oreille à ce qu'avait à lui dire le consul.

Dans la galerie où devait avoir lieu le concert, les premiers accords de l'orchestre retentirent bientôt. Le consul offrit son bras ù madame Bergeval et la conduisit à l'une des places réservées pour les dames.

Le concert commença; il fut court, mais brillant.

Le directeur de l'Académie de peinture s'était appro- CN nRAME d'hier. 2

<:Iié de madame Bergeval, avait pris place à son côté et causait vivement avec elle. Estève et son père, perdus dans la foule, prêtaient peu d'attention à la musique. Ils ne quittaient pas du regard ces deux personnages, et semblaient tourmentés du même sentiment jaloux, avec cette différence que chez M. Bergeval, plus calme, il se manifestait par une pâleur et quelque frémissement des lèvres; tandis que chez Estève, il se trahissait par une agitation qui l'empêchait de rester en place.

Et madame Bergeval, déployant les ressources d'une coquetterie charmante, minaudait, souriait, baissait les yeux.

M. Bergeval devenait plus pâle, et Estève semblait sur le point de céder à un emportement contenu avec peine.

Après le concert, les nègres du consul parcoururent les salons avec des plateaux chargés de toutes sortes de raffraîchissements.

Le père et le fils n'y touchèrent pas.

Bientôt le consul vint interrompre la conversation de madame Bergeval. On eût dit qu'il la priait; elle céda, et lorsqu'il l'eut conduite au milieu du salon, le silence se rétablit.

Elle récita des stances dont elle était l'auteur. Elles racontaient la mort d'une mère. Il y avait dans ces regrets,mêlés d'une sainte croyance, un tel caractère de simplicité, de suprême espoir, que les cœurs furent émus. La voix du poêle savait prendre des inflexions si douces.

si sympalliiques, que les yeux se mouillèrent invoionlairement.Ce nedevailèlre qu'une àme élevée qui avait senti ces nuances infinies de la douleur, ce ne pouvait être qu'un cœur fervent qui les interprétait avec autant d'amour et d'exquise délicatesse.

L'on n'applaudit pas lors(iu*elIe eut achevé, mais il se produisit dans rassemblée un frémissement mille fois plus expressif que les paroles.

3Iadame Bergeval, elle-même, fut émue; son front rayonnait, ses yeux s'étaient animés et son sein se soulevait avec force. Elle consentit à lire une autre pièce.

On était au milieu de l'année 184G.peu de temps après l'incorporation de Cracovie aux trois puissances. Les cœurs étaient encore sous l'impression de cet acte odieux qui les avait remplisdindignation.La seconde pièce avait été inspirée à la femme poëte par cet événement; elle la déclama avec une énergie qui excita l'enthousiasme.

On l'entoura et ce ne furent que félicitations.

M. Bergeval recueillit une part de ces éloges.

— Que vous êtes heureux, lui disait-on, de posséder une telle femme!

— Quel cœur!

— Quel esprit!

— C'est un trésor.

— Et joindre à cela tant «le beauté, tant de grâce.

Il recevait ces manifestations avec un certain embarras : > inclinai!, rem«Mviait . souriait. El h^aucoup d'o\.i|ié>;.

sur|)ris qu'il ne poussât pas des cris d'enliiousiasme, s'éloignaient en murmurant :

— Cet homme-là ne connaît pas son bonheur! Comme il était peintre, d'autres allaient plus loin :

— Il est jaloux, disaient-ils, des succès de sa femme! Pour se soustraire à toutes réflexions, il passa dans le

salon de jeu et se mit à une table de lansquenet.

Eslève, lui, était étourdi, attendri; il pleurait d'admiration et de joie. Bien vite il avait passé d'un sentiment à un autre; à cet âge, le cœur, ouvert à toutes les sensations, garde peu d'empreintes profondes.

Eslève était un bon et loyal jeune homme, à l'âme ardente, aux instincts généreux et chez qui les facultés affectives s'étaient naturellement développées dès la plus tendre enfance. Habitué à céder aux mouvements de son cœur, les choses de la vie étaient encore pour lui des mystères.

Il chérissait son père.

Quant à sa belle-mère, il avait commencé à l'aimer comme un fils; mais un sentiment plus fort, plus impérieux que l'amour filial, s'était à son insu glissé dans son âme et l'avait envahie. Un matin il s'était réveillé frappé d'un trait cruel, et avait, avec un douloureux élonnemenl, contemplé sa blessure profonde, sans comprendre comment il l'avait reçue.

Quand ce mystère lui fut révélé, il eut peur; il devina que sa vie devait s'échapper par cède plaie, parce que le

seul remède qu'il pûl y appliquer élail une trahison, un crime! Il sentil qu'il n'aimait plus cette femme comme autrefois, qu'il n'avait plus i)our elle celte tendresse respectueuse et pure, qu'il Tadorait, mais sans espoir.

Pauvre jeune homme ! ù son entrée dans l'existence réelle, il lui fallait, faible encore, lutter contre des désirs dévorants, contre une de ces passions ardentes par lesquelles des natures énergiques sont souvent égarées. Dans ses heures de délire il se maudissait; il eût donné volontiers sa jeunesse pour que ce sentiment terrible éteiflt en lui ne fût plus qu'un lointain souvenir.

Mais chaque jour il voyait cette femme plus belle, plus rayonnante, plus adorable que la veille; il dormait sous le même toit, il respirait le même air; et chaque jour aussi, malgré lui, il sentait son cœur défaillir et il l'aimait davantage, car les combats qu'il se livrait énervaient son courage loin de le fortifier. Qui sait cependant? Peut-être un énergique effort eùt-il vaincu l'irrésistible penchant contre lequel il se débattait, si un autre sentiment ne fut venu lui prêter une grande impulsion :

La jalousie!...

Du moment qu'Eslêve éprouva le premier symptôme de ce nouveau mal, tout fut dit pour lui : toute résistance devenait vaine, tout espoir de guérison élail à jamais perdu.

Il ne lui restait plus que la sombre el effrayante alternative de succomber ou de \wr\f.

iS

De minuit à six lienres.

Los quadrilles se formaient; le bal allait s'ouvrir; l'orchestre préludait par les premières mesures des contredanses de 3fusard. Déjà il régnait plus d'animation sur les figures, les conversations avaient plus d'entrain. C'est que les hommes et les femmes s'étaient rapprochés, et que seulement alors que les deux sexes s'unissent pour se livrer à un plaisir commun, la vie des réunions commence à se révéler.

La musique donna le signal. Les groupes partirent, se croiscrentjSe confondirent pour bientôt, après raille passes gracieusement combinées, se retrouver à leurs places respectives.

Comme il arrive souvent, le salon de jeu se trouvait conligu au salon de danse. Une seule porte les séparait et elle était entièrement ouverte.

M. Bergeval tourmenté avait quitté le lansquenet; assis à une table de bouillote il tournait le dos à la porte. Dans cette position il n'eiit pu voir si une glace placée devant lui n'eût répété les mouvements. Plus attentif au tableau animé que lui renvoyait le miroir qu'à son jeu, il perdait.. . Une vive impatience se lisait sur son visage, elle était

j^roduite, non par la perle, mais par ce qu'il voyait dans le saloru

Sa femme dansait avec le directeur dé l'académie de peinture, petit vieillard de cinquante ans, à la mine éveillée et dont les membres, malgré un certain embonpoint, avaient conservé réiasticité de la jeunesse.

L'exercice du bal avait amené sur les traits de madame Bergeval un léger incarnat qui lui prêtait un charme de plus. Elle exécuta successivement plusieurs quadrilles avec différents cavaliers qui se montraient empressés auprès d'elle.

Ce qui concourait à exciter M. Bergeval, eVaient les observations de ses partenaires. )

Il avait à sa gauche un homme gros, cour , aux favoris blancs et qui ne sorlaitde son impassibilit que pour répéter ù chaque instant d'une voix flegmatique

— Cavez-vous, monsieur! monsieur, cavez-vous!

A sa droite un jeune fat, frisé, musqué, pomponné, un vrai poupart qui fredonnait de sa voix fausse les motifs de la conti*edanse, battait du pied la mesure à contre-temps ol n'interrompait sa nmsique que pour dire :

— Tiens! nous gagnons encore; héî hé! c'est drôle, c'est très-drôle.

Par moments ce monsieur assujettissait un lorgnon dans son arcade orbilaire et promenait d'un air capable son œil ainsi armé sur les femmes dont le corsage rétrograde exposait à l'éclat des bougies ce que les maris pru-

dents devraient prier leurs épouses de laisser deviner. Le lion marseillais accompagnait ses remarques de réflexions et d'exclamations passablement saugrenues.

M. Bergeval se leva tout à coup et jeta sur le tapis ce qu'il devait. Il descendit au jardin. Sous les vôiites épaisses de verdure circulait un air limpide. Comme un homme qui vient de s'arracher à une contrainte fatigante, il posa sa main sur sa poitrine et respira plus librement.

Les promeneurs étaient rares. Cest à peine s'il rencon- .tra deux ou trois couples qui venaient parler d'amour dans ces détours solitaires que la lune éclairait à peine de quelques rayons blafards. Il croisait ces mystérieux promeneurs, puis, lorsqu'une assez grande distance le séparait d'eux, il se retournait tristement pour regarder une robe blanche qui s'évanouissait dans l'ombre, ou pour recueillir le murmure de deux bouches amies. Alors son cœur se gonflait, il disait avec un soupir :

— Qu'ils sont heureux!...

Et il poursuivait sa marche silencieuse.

Dans la partie la plus retirée du jardin s'élevait une lennelle. Au fond était un banc de verdure; il alla s'y asseoir. L'obscurité était complète en cet endroit.

La tonnelle était adossée à un massif de feuillage au delà duquel se prolongeait une allée peu ombreuse.

Il y avait peut-être dix minutes que M. Bergeval était livré à ses pensées lorsqu'il entendit derrière lui un bruit de pas et le frôlement d'une robe de soie sur le sable de

lallée. Il ne se fùl point dérangé, si une voix qui arriva jusqu'à lui ne l'eût fait tressaillir.

On parlait presque bas, mais le calme profond de la nuit que ne troublait pas le bruit lointain du bal, permettait de recueillir quelques paroles.

Il se leva. Écartant le feuillage avec précaution, il plongea son regard dans Tallée et n'aperçut qu'au loin deux ombres qui s'éloignaient.

Immobile, il attendit encore, prêtant l'oreille; car il vit que le couple, ayant atteint l'extrémité de l'allée, revenait lentement sur ses pas.

Cette fois les deux personnages recevaient en plein visage la pale lumière de la lune.

II les reconnut.

Le premier était madame Bergeval. Elle s'appuyait nonchalamment au bras du directeur de l'académie de peinture, et lui disait d'un ton plus impérieux que suppliant :

— Je désire cela, accordez ou refusez...

— Dieu! que vous êtes exigeante, madame, lorsqu'il s'agit de cet homme, répliqua d'un ton dépité le petit vieillard, vous l'aimez...

Elle haussa les épaules. Ce mouvement lui était familier.

Il y eut une pause; les deux promeneurs passèrent.

Ils revinrent bientôt. M. Bergeval recueillit ces mots comme un aiguillon à sa souffrance :

— Je ferai ce qui dépendra de moi, disait le petil liomme.

— Vous ferez ce que je veux, ou rien. ,

— Hé! que diable! me croyez-vous le maître! mes collègues...

— Voudront ce qui vous sera agréable.

— Au moins saurai-je dans quel but vous briguez cet honneur pour un homme qui...

— Ne porté-je pas son nom?... Eh bien, je suis ambitieuse pour lui, parce que les fruits de cette ambition rejailliront sur moi... Vous ne comprenez donc pas ce que c'est que l'ambition aux larges ailes qui vous conduit partout...c'est la satisfaction de tous les instincts intelligents, la source de tous les biens, la clé de la fortune... je suis ambitieuse parce que je veux m'élever, être riche, puissante, enviée... parce que ce n'est pas assez pour moi d'effacer mes rivales, il faut que je les écrase!

Sans doute le naïf académicien s'était fait une autre idée de cette femme si poétique, car son étonnement se manifesta par son silence.

— Eh bien? reprit-elle.

— Que votre mari se porte candidat, il sera élu... vous faites de moi ce qui vous plaît.

Comme ils s'éloignaient, le petit vieillard ajouta :

— Consentira-t-il à se présenter?

— Si je l'exige...

— Vous avez tant de pouvoir, vous êtes si adorable! exclama l'académicien d'un ton admiratif.

M. Bergeval vil à une certaine distance l'une des deux formes s'incliner vers l'autre et le bruit d'un baiser résonna dans son cœiw. Aussitôt la voix de sa femme arriva jusqu'à lui :

— Imprudent! disait-elle.

Ce que M. Bergeval venait d'entendre et de voir ne le surprit pas. Mais il est de ces coups qui, pour frapper sur une plaie déjà saignante, n'en sont que plus cruels.

Il essuya la sueur qui coulait de ses tempes, et se prit à dire :

— L'infâme! ma faiblesse passée lui donne le droit de croire que je serai assez làcbe pour ratifier ce marclié. Elle se trompe : je neveux rien d'elle, rien de cet homme à ce prix... je vais le leur dire, les confondre.

Il prit un détour qui devait le conduire vers les promeneurs. Une indignation plus grande que sa douleur se trahissait en lui.

Au moment de pénétrer dans l'allée, il entendit marcher précipitamment à ses côtés.

En se retournant il se trouva face à face avec Eslèvc.

Le jeune homme était dans un étal d'excitation extrême.

Par un brusque mouvement M. Bergeval passa son bras sous le sien et l'entraîna.

— Tu me cherchais, tu as quelque chose à me dire? lui demanda-t-il d'un accent qu'il tâcha de rendre assuré.

— Moi? non, mon père, je vous assure, répondil Estève qui suivait une idée fixe et qui voulut dégager son bras.

— Tu as donc quitté le bal?

— Oui... oui, sans doute, mais j'allais y retourner...

— Rentrons-y ensemble.

Cette proposition contraria visiblement Estève.

— Qu'as-tu donc, tu parais tourmenté? reprit M. Bergeval. *

— Vous trouvez... c'est une erreur... Ah! à propos, savez-vous où est ma mère?...

M. Bergeval baissa la voix pour dire d'un ton confidentiel à son fils :

— Elle se promène par là, avec M. Marcel; je les ai laissés ensemble pour qu'elle appuie mon élection à l'académie de peinture... Tu sais qu'il y a une place vacante?...

Estève resta pétrifié; M. Bergeval ajouta : — M. Marcel est un admirateur passionné des talents de ta mère, de son esprit, il ne pourra lui refuser un service...

— Quoi! vous si simple, si modeste, vous ambitionnez cet honneur? Vingt fois je vous ai entendu dire qu'il n'avait aucun prix à vos yeux...

— C'est possible... j'ai changé d'avis... et puis peutêtre suis-je un peu comme le renard delà Fontaine... j'ai médit de ce que je ne pouvais obtenir... à présent que je commence à y atteindre.

— Ah! bien! bien! c'est autre chose... je ne savais |)as... murmura le jeune homme incrédule.

Il se fil un silence que M. Bergeval rompit.

— Ta mère a loul ce qu'il faut pour conquérir l'appui (le M. Marcel... elle est belle...

— Oh! bien belle! soupira le jeune homme.

— Aimable, spirituelle, coquette... un peu trop poulclre : mais quelle femme ne l'est pas? La coquetterie est une des grâces de la femme, surtout à l'âge de ta mère. Ce qui sérail impardonnable chez une jeune fille est sans portée de sa part... dailleurs on la connaît comme cela elon l'aime; quoi qu'ait dit, quoi qu'ait fait une jalousie calomnieuse, madame Bergeval est une noble femme que les honnêtes gens respectent elà qui je n'ai rien à demander, que j'aime el dont je connais la sincère affection... ensuite...

Il n'acheva pas, sa voix qui s'était sensiblement altérée lui manqua.

Estève était ébahi, hébété. Jamais son père ne lui avait parlé de la sorte. Homme de principes rigides, il avait souvent affecté une foi que peut-être il n'avait pas, dans la verlu de sa femme, mais en aucune circonstance il n'avait employé ce verbiage, à travers lequel perçait l'amertume d'un cœur ulcéré, pour excuser la légèreté de sa conduite.

Le père et le fils conlinuèri ni de cheminer silencieusement.

Deux personnes passèrent non loin d'eux et rentrèrent dans l'hôtel.

M. Bergeval et Estève échangèrent un coup d'œil rapide.

Ils venaient de reconnaître le président et la femme poëte.

Estève sentit le cœur de son père battre sous son bras.

— Il me trompe! se dit-il.

Il était quatre heures du matin. Le bal approchait de son terme; les bougies palissaient devant le jour, la musique était moins entraînante, les quadrilles moins pressés.

Madame Bergeval venait de mettre sa pelisse, elle se tenait dans le premier salon au milieu d'un groupe de cavaliers qui lui adressaient leurs adieux.

On eût dit une reine.

Elle l'était en effet par la beauté, la grâce, le talent.

— Je vous attendais, monsieur, dit-elle à son mari lorsqu'il entra avec Estève.

— Nous voici à vos ordres, répondit-il.

Elle descendit, s'élança dans une voiture et lit un derjiiersalut à ses adorateurs qui disaienten regardant M. Bergeval d'un œil d'envie :

— Heureux mortel!...

La voiture partit.

Elle s'arrêta devant une maison haute de deux étages sur un rez-de-chaussée.

M. Bergeval qui sortit le premier de la voiture, tendit la main à sa femme.

Elle descendit sans se servir de cet aide.

Elle agissait avec cet homme comme avec un valet. On eût dit qu'elle ne s'apercevait même pas de sa présence

C'était triste à voir.

.Lorsqu'on fut arrivé au salon, elle lui dit négligemment :

— Félicitez-vous, monsieur; outre les tableaux qu'il vous a commandés, le consul vient d'obtenir pour vous de son souverain une décoration dont voici le brevet.

Estèvc devint attentif.

Le peintre prit le papier et l'ouvrit en disant :

— Suzanne, vous êtes un ange... toujours vous songez à presser mes amis pour moi... merci!...

Et poussant le courage jusqu'à l'héroïsme, il poursuivit :

— L'autre faveur m'est non moins précieuse...

Un moment interdite, madame Bergeval se hâta de dire :

— Vous pouvez vous porter candidat au fauteuil vacant pour l'Académie : M. Marcel m'a promis d'employer son crédit à faire réussir votre élection.

Quelque cuisante que fût la torture de M. Bergeval, il cul assez d'énergie pour la surmonter.

— Je suis heureux d'apprendre par vou> une nouvelle si flatteuse.

Celait une comédie épuisanle. Mais il était à bout de forces; il fut obligé de s'asseoir.

— Qu'avez-Yous, mon père? s'écria Estève en s'élançant vers lui.

— Eh bien! eh bien! enfant... ce n'est rien; murmura t-il en passant sa main sur son front; la fatigue d'une nuit sans sommeil, la joie des honneurs qui m'attendent... voilà tout...

— Vous sentez-vous mal? demanda madame Bergeval qui s'approcha lentement.

D'un geste calme il l'arrêta à mi-chemin et repartit avec une expression singulière :

— Ne vous alarmez pas; ce n'est rien, vous dis-je. Mais vous-même, Suzanne, si j'en juge par moi, vous devez être fatiguée; un peu de repos vous est nécessaire... je ne veux pas vous retenir... merci encore de ce que vous faites pour moi... merci.

Il fit signe à Estève de sonner.

La chambrière de madame Bergeval parut.

— Vous laisserai-je en cet état? objecta Suzanne à son mari.

Tout cela était dit d'un air d'intérêt où perçait la plus glaciale indifférence.

— Oh! c'est trop vous inquiéter... rassurez-vous.

Elle s'éloigna suivie de la domestique.

Estève et son père l'entendirent gagner sa chambre à l'étage supérieur.

— Mon père, (lit alors lo jeune liomnieenclierchanlàlirc ihms les yeu\ de M. Hergeval, mon père, est-ce vrai que vous êtes heureux?...

— Tu en douleriiis? et pourquoi ne le serais-je pas? Et comme Estève tenait toujours son regard attaché

sur M. Bergeval, celui-ci se troubla comme un coupable et balbutia en laissant retomber sa tète sur sa poitrine :

— Oui, oui, je suis heureux... bien heureux!...

— Pardonnez-moi de vous interroger, mon père, mais au moment de regagner Técole, je ne voudrais pas savoir que vous souiTrez ici...

— Ah! c'est juste, lu vas me quitter bientôt, fil le peintre avec abattement, je Pavais oublié.

— N"avez-vous rien à me dire?

— 'Son, mon ami, rien... rien! laisse-moi ce malin, je suis brisé... au revoir... adieu!...

M. Bergeval serra avec une muette effusion la main d'Estève .

Il rentra chez lui . Là , seul, enfermé, il arracha de sa poche le brevet que lui avait remis sa femme et le déchira avec colère. Puis, promenant un coup d'œil morne autour de lui :

— Je suis seul, seul, mon Dieu! oh! qu'Eslève parte. . . qu'il me laisse... qu il ignore tout...

A|tpuyé contre un meuble, défait, les yeux fixés dans le \ide comme un homme dont la raison s'est perdue sous un flot d'adversités, il resta immobile.

IN DRAME IIHItR. 3

Les premiers rayons du soleil, filtrant à travers les Persiennes closes, le retrouvèrent à la même place, conservant la même attitude.

niarl et r^rnitne.

Le lecteur a compris les traits saillants du caractère de madame Bergeval; il a vu quelle certitude d'ellemême il y avait dans cet esprit ambitieux et calculateur; il a deviné sans peine que ces dehors séduisants, frivoles, cachaientune âme aride oii nulsentimentgénéreux n'avait sa source.

La puissance d'une femme ainsi organisée devait être incalculable. Elle seule, peut-être, avait la conscience de sa force, et cette conscience lui donnait une audace insensée.

Des créatures telles que madame Bergeval sont de véritables fléaux pour ceux qui entrent en contact avec elle sans revêtir une armure d'hypocrisie et de froideur.

Avant son mariage le peintre était doué d'une haute intelligence. L'amour, au lieu de développer en lui des facultés nouvelles, ne fit qu'étoufi'cr celles qu'il possédait. C'est q^ie cet amour dévoué, immense, qui brûlait en lui. ne trouva point d'aliment dans un cœur sec; là, où

M, Bergeval cherchai! une unie aimante comme la sienne, il ne rencontra qu'un esprit orgueilleux et fier.

Il n'avait pas faHu moins de dix ans d'angoisses pour l'aire décroître celle riche nature. Et Ton eût dit qu'à mesure que son énergie s'éteignait sous le découragement, sa passion surgissait plus vivace. M. Bergeval aimait d'autant plus sa femme qu'elle ne lui montrait qu'indiiïéronce et dédains : tant il est vrai que l'amour qui meurt d'excès s'accroît par les privations qui lui sont comme un aiguillon cruel. Chaque fois qu'il voulait se roidir, secouer celle chaîne que sa faiblesse imposait à son Ame et dont il rougissait, quelques paroles de la syrènc suffisaient à fondre ses ressentiments. Ainsi paralysé, sa volonté le laissait sans forces devant son malheur, dont il connaissait toute l'étendue.

La maladie morale dont était atl^t M. Bergeval, détermina une maladie physique implacable, une de ces lésions j)rofondes qui allaqnenl les sources de la vie. Le médecin constata la présence d'une hypertrophie du cœur. Depuis le moment où ce fatal oracle avait été porté, le peintre à qui le calme eût été nécessaire, sinon pour guérir, du moins pour vivre, éprouvji des secousses successives qui ne lirenl que raflaiblir de plus en plus cl le jelèrenl dans un étal de dé|)érissenicnt pénible à voir.

C'est ainsi que nous l'avons rencontré an bal du consulat.

Or, le Iriidcni.iiii. Ini^quc l'Mvxr rnira chez son père

pour s'informer comment il avait reposé, il le trouva appuyé contre son lit qui n'avait pas été défait. Il s'empara de sa main; elle était brûlante. Le peintre était pris d'une forte fièvre.

— Quoi! vous ne vous êtes pas couché? dit Estève tout alarmé.

— Il est vrai; je me suis oublié à réfléchir et je me suis assoupi là.

Estève n'en crut rien. Seulement, comme l'état où il le trouvait l'inquiéta, il le conjura de se mettre au lit et envoya chercher un médecin qui ordonna quelques calmants et un repos absolu.

— Je vais aller voir si ma mère est levée et si elle peut descendre.

— , C'est inulile, dit vivement le peintre, pourquoi l'alarmer? i0

Le jeune homme n'en alla pas moins demander à la camériste de madame Bergeval si sa maîtresse était éveillée. Elle était sortie depuis deux heures pour rendre des visites et surveiller la répétition d'une de ses pièces. Estève un peu décontenancé revint auprès de son père.

— Eh bien! fît celui-ci en se soulevant, as-tu vu la mère?

— Vous m'avez dit de ne pas l'éveiller.

— D'oii viens-tu donc?

— De ma chambre, chercher un livre.

— Que tu as oublié de prendre, à ce qu'il paraît.

— ôô —

— Non, mais que je ifai pas trouvé.

Un amer sourire crispa les lèvres pâles du peintre. 11 retomba sur son oreiller sans proférer une parole déplus. Eslève prit place à son ohevel dans un fauteuil.

Cette nouvelle preuve dindilTérence de madame Bergeval pour son mari qu'elle avait laissé très-sou (Tranl révolta le jeune lionmie. Les reproches dont il l'accabla intérieurement furent d'autant plus vifs qu'il s'y mêlait à son insu une jalouse colère.

Comme, soucieux, il tenait sa tète baissée, il remarqua (juclques bouts de |»apiers épars sur le parquet. 11 en ramassa un. C'était un fragment du brevet qu^ son père avait mis en pièces. Ceci acheva de l'éclairer.

— Mon ami, lui dit tout à coup M. Bergeval, lu m'as parlé hier de ton prochain départ. Il est temps en cITel que tu retournes à l'école. Tes études souft'riraienl d'une plus longue interruption. Ceci estî^ave : il s'agit de ton avenir.

— Nous nous préoccuperons de cela lorsque vous irez mieux, répondit Estève.

Puis mentalement il ajouta :

— Oh! non, je ne le quitterai j)as... qui donc veillerait sur lui!

Celte réflexion élail une accusation contre sa belle-mère.

Il y avait en ce mumcnl chez le jeune homme une coii' viclion que liiidignalion lui donnait. Il croyait ne plus aimer cette femme, n'a\oir |)lus à la redouter parce qu'il

la connaissait mieux. L'imprudent jouaif avec ce qu'il croyait sa force et qui n'était qu'une faiblesse. Il ignorait que dans cette détermination il y avait peut-être autant d'amour pour la femme qu'il accusait, que de dévouement pour son père.

A rage d'Estève, il est peu d'hommes qui voient clair en eux.

Cependant au bout de plusieurs jours de repos et de soins, le peintre éprouva un mieux sensible. Il put se lever.

Madame Bergeval, elle, s'intéressait peu à la santé de son i^jari. L'époque du concours de l'Académie approchait et son temps se dépensait à visiter ses juges. Avide d'honneurs, cette muse privilégiée faisait une cour assidue à ceux qui les dispensaient. Au reste, elle était au mieux avec beaucoup de membres. Les années précédentes elle avait obte^ plusieurs prix pour toutes sortes d'ouvrages de morale et de philosophie. L'activité qu'elle déployait ne restait donc pas sans résultats. Il est vrai de dire que certaines mauvaises langues de femmes, des rivales, des bourgeoises, que sais-je, tenaient des propos compromettants pour sa réputation.

Mais beaucoup ne croyaient pas à ces insinuations perfides. Madame Bergeval était si belle!... Quelquefois on s'étonnait encore de la voir dans la voilure d'un fonctionnaire puissant; mais à cela on répondait que les femmes qui écrivent peuvent user de certains privilèges sans p.or-

ter atteinte à leur considération. Les intelligences exceptionnelles ne peuvent être astreintes aux exigences de la vie ordinaire! Au surplus, M. Bergeval, homme rigide et jaloux, le soulTrait, qui donc avait le droit de s'en plaindre? Il faut faire observer en passant que ces femmes fortes qui s'érigent en tyrans domestiques ont soin de faire passer leurs maris pour des imbéciles qui joignent à une jalousie odieuse une brutalité sans exemple. Et ces dames qui, pour la plupart, ont semé la honte et la désolation dans leur intérieur, déblatèrent à l'envi contre le mariage dont elles se prétendent les victimes. Heureusement pour leurs maris, qu'elles ont le courage de s affranchir dune chaîne immorale, détestable, à laquelle leurs instincts naturels ont tant de peine à se plier. Ceci au reste est en harmonie avec leurs principes. Des créatures qui écrivent pour le bien de l'humanité ne sont pas conformées pour faire le bonheur d'un seul mortel; -ce serait les astreindre, ce serait enfin abaisser leur généreuse et ex|tansive nature aux mesquines proportions d'un individualisme abrutissant.

On ne voyait guère niadame Bergeval chez elle qu'aux heures des repas. Durant ces courtes entrevues on échangeait peu de paroles. Elle demandait d'un ton distrait de ses nouvelles à son mari; ensuite elle disait quelques mots de sa comédie et des espérances qu'elle avait d'obtenir le prix de poésie.

Enfin le grand jour arriva où l'on devait distribuer les

palmes académiques. Retenu forcément chez lui par son état maladif, le peintre chargea Estève d'accompagner sa femme.

il les vit sV'loigner avec un douloureux serrement de cœur. N'était-il pas assuré d'avance du triomphe de sa femme? ie malin même il l'.avait lu dans ses yeux... Il comprenait de quel prix elle l'avait acheté!

Le temps était superbe. Il passa six heures dans une inexprimable angoisse; car, comme lorsqu'un malheur certain approche, on aime à se bercer d'un espoir quelque faible qu'il puisse être, il cherchait à se rattacher à un doute.

— Si je m'étais trompé! pensait-il; si ce prix elle ne l'obtenait pas...

Madame Bergeval revint seule; elle entra chez son mari.

Quels que fussent sa faiblesse et le trouble de ses idées, il essayait d'achever un tableau que depuis longtemps on attendait.

— Eh bien, madame? demanda le peintre lorsqu'il aperçut sa femme.

— Eh bien! monsieur, vous me voyez indignée, furieuse...

En voyant l'exaltation de madame Bergeval, l'artiste supposa que ce qu'il avait espéré s'était réalisé. Il posa ses pinceaux et son front s'éclaircil.

— Vous n'avez pas ce prix? dit-il avec une surprise où perçait la joie.

Elle comprit sa pensée, cl son orgueil s'en offensa; aussi repartit-elle sèchement :

— Si, monsieur.

M. Bergeval baissa la tète, et, comme si rien ne pouvait plus l'intéresser après cette nouvelle, il reprit sa palette et recommença à peindre.

— En vérité! dit sa femme qui froissait son mouchoir avec une colère qui ne demandait qu'à éclater, on croirait que chaque succès que j'obtiens vous afflige, vous porte ombrage.

— Oh! non...

— Il me semble que si l'on m'a rendu justice, j'ai tout fait pour qu'on ne vous oubliât pas.

— Vous avez fait pour moi plus que je ne vous ai prié de faire. Les faveurs que vous avez eu le pouvoir d'obtenir, je n'en avais pas besoin.

— J'ignore si c'est par fierté que vous faites ii de celte croix...

Cette parole impudente toucha une plaie saignante du peintre, car il répondit vivement, comme s'il se fût défendu contre une accusalion :

— Oh! je ne la i)orterai pas!

— Et pourquoi? Est-ce donc, s'il vous plait, parce (juc vous la devez à ma prière?

— Peut-être!... 'répond il sourdement le peintre.

— Peut-être?... dois-je preiidre ceci pour une grossièreté?

Il garda le silence; mais elle, avec cette persistance obstinée des gens qui savent une chose, mais qui veulent obliger leur adversaire à la dire pour trouver une occasion d'éclater :

— Enfin, monsieur, vousexpliquerez-vous?... vos réticences sont intolérables...

M. Bergeval était tremblant. Il recueillit son courage et repartit d'un ton qu'il s'efforçait de rendre calme : .

— Suzanne, ne provoquez pas une nouvelle querelle. Je suis souffrant, bien souffrant, faites-moi grâce, je vous en supplie... je ne suis pas en état de supporter un éclat.

Elle haussa les épaules et dit avec aigreur :

— Eh! mon Dieu? vous vous retranchez toujours derrière votre faiblesse... Il y a longtemps que vous êtes faible comme cela... Votre imagination se frappe à l'idée de maladies que vous n'avez pas.

— Le croyez-vous, Suzanne? fil tristement le peintre.

— Bah! vous n'avez guère d'énergie pour un homme... Au lieu de secouer ces idées, que la moindre fièvre vous donne, vous vous y livrez... faiblesse d'esprit, vous dis-je!

— C'est vrai, vous le dites bien, et vous devez le savoir... je suis trop faible, je manque d'énergie : voilà pourquoi je suis malheureux, murmura avec abattement M. Bergeval.

Puis, de son poing fermé il pressa son front comme

pour y refouler les pensées tumultueuses qui s'y agitaient et voulaient s'en échapper.

Au bout (le quelques instants madame Bergeval se dirigea du côté de la porte.

— Où donc est Estève, que je ne l'ai pas vu?... demanda soudainement le peintre.

Celle question rappela à madame Bergeval le but de sa visite : elle revint sur ses pas.

— Eh! monsieur, interrogez-moi, je vous y engage. Si vous étiez un autre homme, ce qui est arrivé n'eùl pas eu lieu.

— Qu'est-il donc arrivé dont je sois la cause?

— On m'a insultée; un folliculaire a osé écrire dans sa feuille que le prix me serait donné parce que... parce que...

— Parce que? demanda M. Bergeval, dont les yeux se grandirent.

Mais elle n'osa pousser Taudace plus loin et se contenta de répondre :

— Il est de ces imputations odieuses qui cherchent à flétrir, et qu'une femme, quelque au-dessus qu'elle soit de telles calomnies, se respecte trop pour répéter... Tenez, monsieur, lisez vous-même; c'est votre femme qu'on accuse, qu'on outrage... lisez...

Elle lendil au peintre un journal qu'il saisit et parcourut.

Cette feuille contenait un article d'une virulence ex-

trême contre la femme poëte. Il finissait en disant que l'estime toute particulière dont l'honorait le directeur de l'Académie était pour elle une certitude de succès, etc.. 11 fallait toute l'impudence de madame Bergeval pour montrer une pareille accusation à son mari.

Lorsque ce dernier eut achevé de lire, il replia le journal en disant d'une voix sombre à madame Bergeval :

— Vous ne m'avez pas dit oîi est Estève? Elle le regarda, pétrifiée de ce sang-froid.

— Estève a-t-il lu cet article? reprit le peintre.

— Certes, monsieur. Mais quoi! vous restez impassible devant une telle infamie?... rien ne s'émeuten vous, rien?... moi qui ne suis qu'une femme, je voudrais qu'un ^ couteau, si ce n'est une épée .. - '

— Il l'a lu, et il n'est pas ici! répéta M. Bergeval en proie à une singulière angoisse. Savez-vous ce que fait mon fils en ce moment? il est allé provoquer l'homme qui a écrit ces lignes... il résultera de ceci un esclandre...

— Je ne le crains pas... ma vie est irréprochable...

— Une provocation, un duel...

— Eh bien? demanda d'un air impertinent madame Bergeval. Ce jeune homme est, il faut en convenir, d'un naturel moins pacifique que vous, monsieur; il n'a j)n voir insulter une femme sans prendre sa défense... c'est un noble cœur... car enfin, car enfin je ne suis ni son épouse ni sa mère... je ne lui suis rien...

— C'est pour cela qu'il ne faut pas qu'il se batte.

— Il a compris que je n'avais que lui pour punir l'insolenl. Qui donc oserait le blâmer d'avoir obéi à un mouvement si généreux?

— Je le verrai, il ne se battra pas... se dit M. Bergeval qui suivait une idée fixe.

— Et je vous dis, moi, que j'accepte le secours de son bras... Il faut bien qu'il' soit mon défenseur puisque je n'en ai pas d'autre.

Puis elle ajouta railleusement, en regardant avec hauteur son mari :

— Quels principes voulez-vous lui donner? qu'espérez-vous en faire?

— Un homme, qui sache commander aux mouvements de son à me.

— Et qui accepte un outrage sans y répondre?

— Non, mais qui laisse à chacun le soin de venger ses injures et qui n'expose pas une vie précieuse pour la première coquette à qui il plaira de croire qu'un sang pur versé en la défendant est un holocauste qui lavera ses fautes.

— Monsieur, à tant de lâcheté ne joignez pas l'insolence. Laissez mépriser votre femme, mais ne la flétrissez point vous-même... ji; ne le souffrirais pas.

Comme une panlliÎTe blessée par le chasseur, madame Bergeval se redressa de toute la hauteur de sa taille; ses prunelles étincelantes lancèrent un éclair. Ce n'était plus un froid dédain qui était répandu sur ses traits, mais

— tatous les signes d'une colère violente. Elle ne semblait plus dire à son ennemi : j'ai pitié de toi, mais : « tremble! »

Le peintre ne se laissa pas intimider; l'idée de la lulle ne l'épouvanta plus. 11 s'agissait non de lui, mais de son fils, et d'ailleurs l'épithète de lâche l'avait frappé au cœur. Emporté par un mouvement de désespoir furieux, il s'avança vers sa femme à qui il dit :

— Prenez garde, madame, toute patience se lasse, et il estdes colères qui, trop longtemps comprimées, peuvent conduire à la folie.

— Que m'importe?

— Que vous importe?... vous pouvez dire cela du mépris du monde, du mien, de celui de votre conscience, même, qui vous jugera, un jour, trop tard... mais du délire que je sens bouillonner en moi... c'est impossible. Savez-vous bien que si la raison qui m'a fait dévorer tant d'affronts et de douleurs, cette raison que vous taxez de faiblesse, savez-vous que si elle m'abandonne, que si vous me rendez fou...

— Que ferez-vous donc?

— Je puis vous tuer!

— Vous? dit-elle d'un ton de sarcasme insolent, en se reculant prudemment d'un pas.

— Moi, moi qui vous parle et qui vous ordonne do sortir!...

— Ceci prouverait que vous êtes plus vaillant devant «ne femme que devant un homme.

— Non, mais que je suis capable de punir une infâme avant de châtier celui qui a eu le courage de la dévoiler...

— Vous m'accusez...

— Oui, je vous accuse, j'en ai le droit... que répondrez-vous?

— Rien.

Voyant à quel degré de violence était montée l'exaspération de son mari, madame Bergeval résolut d'abandonner la place, certaine que, cet accès passé, elle retrouverait tous ses avantages et qu'elle pourrait en user sur un bomnie à demi morl d'épuisement.

Toutefois elle ne voulut pas se retirer en vaincue; aussi dit-elle en gagnant la porte :

— Je crois comprendre à présent, raonsieur,oii, quand vous êtes seul, vous laissez votre raison et puisez ce beau courage... Lorsque vous serez de sang-froid, nous reprendrons cet entretien que je me blâme davoir trop prolongé. J'aurais dû m'apercevoir de l'état où vous êtes.

Elle affecta un geste de dégoût et posa la main sur la serrure.

M. Bergeval avait suivi avec surprise le regard de sa femme qui s'était arrêté sur un verre vide où la domestique lui avait apporté une infusion de digitale. 11 comprit tout de suite l'odieux de cette inculpation qu'aucune conviction n'avait dictée. Mais elle était tellement absurde dans sa |)osilion et de la pari de quelqu'un qui le connais

sait depuis plus de dix ans, qu'elle produisit sur lui un effet opposé à celui qu'en attendait madame Bergeval.

Le peintre se contenta de sourire; et tout à coup recouvrant le calme, il s'apprêtait à faire à sa femme une réponse plus modérée, lorsque la porte fut ouverte avec force.

Estève entra.

Découverte.

Au visage bouleversé de son père et de sa belle-mère, le jeune homme comprit que quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.

M. Bergeval prit la main qu'il lui tendait et la serra avec joie. En même temps il dit à sa femme, sans aigreur, sans affectation :

— Je ne vous retiens plus, Suzanne; ce que j'ai à dire à Estève n'aurait aucun intérêt pour vous.

Elle s'éloigna.

Estève la regarda partir avec étonnement. Il devinait que cette sérénité apparente recouvrait le cratère du volcan. Ce qui le confirma dans cette idée, c'est que ce qu'avait prévu madame Bergeval se réalisa. Le peintre se laissa tomber dans un fauteuil comme un homme épuisé. Une mortelle pâleur se répandit sur son visage un moment

illuminé, tandis que ses yeux, encadrés d'un cercle bislre, brillaient d'un éclat plus vif que de coutume.

Son cœur battait avec une violence à rompre sa poitrine et d'une manière saccadée, irrégulière. A cette crise succédait un abattement général. Eslève n'osa point interroger son père. Ce fut M. Bergeval qui, au bout de quelques minutes, lui dit d'une voix affaiblie :

— Qu'est-ce que je viens d'apprendre?... on a osé insulter la mère?

— Oui, un misérable... commença le jeune homme, de qui ces paroles réveillèrent l'indignation.

— Et tu veux te battre?

— Vous le savez...

— Je le devine.

— Vous m'approuvez, n'est-ce pas?

— Non!

— Non? répéta Eslève stupéfait.

— Me crois-tu donc, toi aussi, incapable de tirer vengeance d'un affront fait à ma femme, que tu t'es permis de prendre une place qui m'appartient?...

Ce : toi aussi, fit comprendre vaguement au jeune homme la nature de la scène à laquelle sa présence avait mis un terme.

— Écoute, mon enfant, reprit le peintre, rien de tout ceci ne te regarde...

— Comment!... objecta Eslève avec impétuosité.

— Dieu, merci! j'ai encore assez de force pour tenir IN DRAME d'hier. ■ 4

un pisloletet manier une épée, je le prouverai bien...

— Vous? fit le jeune homme qui considéra avec tristesse l'état de prostration physique de son père.

II ne doutait pas de son courage, lui, il doutait de ses forces.

— Quand je devrais m'y faire porter, se dit à lui-même M. Berge val.

Puis il ajouta tout haut :

— Si j'étais mort, la défense de ta mère l'appartiendrait, tu serais son appui, son soutien. ..mais, moi vivant, tu ne peux intervenir sans me faire jouer un rôle ridicule, sans la compromettre même... encore si lu étais vraiment son fils... Gela me regarde, moi seul, tu le vois...

— Il n'est plus temps; j'ai souffleté cet homme, c'est une affaire qui m'est devenue personnelle... votre duel n'empêcherait pas le mien.

M. Bergeval réfléchit un moment avant de repartir :

— C'est juste... Tu me convaincs presque... plus tard, quand je serai un peu remis, je retrouverai cet homme... lu as raison...

— N'est-ce pas?

— A quelle heure te bals-tu?

— A cinq heures, demain m'alin, au bord de la mer...

— Ah! fit M. Bergeval songeur.

— Pourquoi me demandez-vous cela? fil Estève qui eut peur d'en avoir trop dit.

— Pour l'envoyer mon médecin.

Cette réponse faite du ton le plus naturel le rassura-.

Sur les neuf heures du soir Eslève laissa son père dans un étal d'aflaissement extrême.

11 se rendit dans sa chambre. Jusqu'à dix heures il écrivit des lettres à ses amis pour leur faire ses adieux. Ces leltres ne devaient être envoyées que dans le cas où il succomberait dans sa rencontre du lendemain.

Il commença aussi une longue missive pour sa bellemère. Quoique dictée par un sentiment aussi noble que généreux, elle élait empreinte, quant à la forme, de l'exagération naturelle à cet âge.

Elle débutait ainsi : -

« Madame, on vous a insultée d'une manière indigne; mon cœur en a gémi en même temps qu'il s'est révolté. Vous serez vengée lorsque vous recevrez cette missive ou je ne serai plus. Je n*ai pas voulu sortir de ce monde sans vous adresser avec mes adieux une suprême prière. L'exaucerez-vous?... Je viens de quitter mon père, et mon âme saignait de sa déplorable position... C'est un homme qui soulîrc, qui se meurt parce qu'un chagrin inexorable le mine. Pauvre père! quelque soin qu'il ait pris de me dissimuler la cause de son mal , je l'ai pénélrée. Il a pour vous une adoration sans bornes et vous ne l'aimez pas!... Au nom de tout ce qu'il y a de plus saint, madame et mère, rendez-lui le repos qu'il a perdu; à défaut d'amour, ayez au moins de la pitié... Je vous le. demande pour prix du sang quil me sera doux de verser pour

vous... Soyez bonne au pauvre malade, il sera si heureux! d'ailleurs si vous l'abandonnez et que je meure, que lui reslera-l-il?... Est-ce qu'il est possible de supporter l'existence lorsqu'elle est vide d'affections, etc.. »

Il écrivit ainsi quatre pages, que des larmes, arrachées par le souvenir des souffrances de son père, inondèrent. L'âme de ce jeune homme débordait de sentiments élevés. Toutefois un secret instinct lui fit craindre que cette lettre n'eût pas l'effet qu'il voulait en obtenir. Il la froissa en disant :

— Non, non, je lui parlerai et il faudra qu'elle me promette d'être pour lui ce qu'elle n'a jamais su être, je m'en suis trop aperçu : une amie dévouée, sinon une épouse tendre.

Il savait que madame Bergeval travaillait souvent la nuit. Il descendit auprès de sa chambrière et l'envoya faire savoir à sa maîtresse qu'il avait à lui parler sur-lechamp.

Après une assez longue attente, la domestique revint lui dire qu'il pouvait monter, que madame consentait à le recevoir. Estève poussa brusquement la porte du salon qu'il fallait traverser pour arriver dans la chambre de sa belle-mère; il marcha dans l'obscurité jusqu'à cette chambre et écarta l'épaisse portière de velours qui en fermait l'entrée. Aucune pensée coupable ne s'agitait en lui : il ne songeait qu'à la démarche qu'il faisait, et cependant son cœur palpita en pénétrant dans ce sanctuaire qu'une

seule lampe surinoiilée d'un verre dépoli éclairait molle lement. D'abord il chercha des yeux madame Bergeval.

Elle était nonchalamnienl posée sur une ottomane. Son visage blanc se détachait sur le fond sombre du meuble. Sa tête belle et fière à la fois s'appuyait sur son bras d'une irréprochable perfection. 11 y avait un voluptueux désordre dans sa chevelure dont les boucles ruisselaient en (lots d'ébène sur son cou nu. Elle était enveloppée d'un peignoir dont l'étoffe légère trahissait l'harmonie de ses formes.

Estève n'était pas aguerri à de semblables spectacles ; ébloui, interditjil baissa les yeux.

Mais ce qu'il ne pouvait éviterjC'était celte atmosphère tiède, caressante, parfumée d'émanations féminines qu'il respirait.

— Pardonnez-moi, madame, balbutia-t-il en cherchant à raffermir sa voix, de vous importuner à cette heure.

— Vous ne m'importunez pas, Estève, je vous attendais, interrompit-elle doucement.

— Vous m'attendiez? fit le jeune homme qui recula d'un pas, comme effrayé de ces paroles.

— Oui, car j'ai besoin de vous parler; croyez-vous que je sois tranquille, que je vive depuis lanlOt... Je veux savoir ce qui s'est passé entre vous et cet homme... vous l'avez provoqué peut-être...

— Oui, madame...

— Imprudent! imprudent! exclama madame Bergeval en se redressant et en joignant les mains d'un air de douloureuse compassion, tandis que ses yeux, à demi voilés, s'élevaient vers le ciel... Vous voulez donc périr?... Oh! je m'en doutais... c'est affreux! si j'avais su!...

Cet intérêt que semblait lui porter madame Bergeval, fit passer dans le cerveau d'Estève une idée qui était bien de son âge : « Elle m'aimait, » pensa-t-il, mais se ressouvenant du motif qui l'amenait chez sa belle-mère, il se promit de ne pas faiblir, et l'image de son père infortuné, mourant, qu'il ne reverrait peut-être jamais, traversant tout à coup son esprit, l'affermit dans celte résolution. 11 reprit donc avec tranquillité :

— Madame, au moment de me battre pour vous, j'ai une prière bien grave, bien fervente à vous adresser.

— Asseyez-vous, Estève, et parlez... Et ce que vous exigerez de moi à cette heure solennelle je vous promets que vous l'obtiendrez.

Le jeune homme prit un siège et commença...

Mais laissons ensemble Estève et sa belle-mère et revenons auprès de M. Bergeval.

Aussitôt après le départ d'Estève il avait sonné son domestique.

— Robin, lui dit-il, vous viendrez cette nuit à trois heures : si je dors, éveillez-moi.

El ayant congédié cet homme, il se mil à écrire.

Vers minuit, ayant aciievé ses lettres, il se leva péniblement, détacha deux épécs suspendues au mur, en essuya la poussière avant d'en mesurer la longueur.

— Il y a longtemps qu'elles n'ont servi, murmura-t-il en les examinant, c'était en 182-2, un garde du corps avait insulté ma mère... noble femmeî elle n'avait pour la défendre, que moi et sa vertu... Sa vertu s'indigna et moi je me battis... mes bonnes lames ont fait leur devoir... le feront-elles aujourd'hui que la cause est si différente?... Et puis, depuis 24 ans j'ai oublié bien des choses... voyons ce que je puis faire encore...

Il prit une des épées et s'essaya seul... Après quelques minutes de. cet exercice, ses bras tombèrent, l'arme s'échappa de sa main et il se laissa choir sur son siège, brisé, sans forces...

— Je ne suis plus ce que j'étais, dit-il; c'est fini... s'il choisit cette arme. Dieu m'aura abandonné... Ah! ajoutal-il avec un étrange rire, je n'aurai pas à regretter l'existence... qui donc me pleurera? personne... personne!.. Elle sera libre et heureuse, elle'...

Il se reprit vivement en disant :

— Je suis injuste, et Eslève... malheureux enfant... Oh! il m'aime, lui! et puis, il est trop jeune pour se passer de ma sollicitude... non, je ne voudrais pas mourir encore... que deviendrait-il?...

II passa plusieurs heures dans une immobilité complète <'l comme privé de tout sentiment. Il chercha, il appela

le* sommeil, mais le sommeil fui rebelle, il ne vint pas rétablir, par un peu de calme, l'équilibre dans cette nature désorganisée.

Un peu avant trois heures son domestique entra dans sa chambre,

— Dormez-vous, monsieur? lui dit cet homme.

— Non, mon ami.

— Trois heures vont sonner...

— Je le sais... merci, Robin.

Le domestique regagna son lit.

— Qu'ils sont heureux, ces gens-là, soupira le peintre en le regardant sortir, ils dorment!... oh! dormir c'est oublier... je ne dors plus, moi! Il n'est plus qu'un sommeil que je puisse goûter... de celui-là on ne se réveille pas pour souffrir... La bonté de Dieu n'est-elle pas infinie? elle a ouvert un refuge à toutes l^s douleurs... Que d'êtres ballottés par de terribles orages sur la grande mer de la vie, viennent goûter le repos sur cette plage dont le calme n'est jamais troublé.

Il relut les lettres qu'il avait écrites;'il y en avait trois : une adressée à Estève, une autre à sa femme^, la dernière à son notaire

Tout en murmurant quelques mots, il chercha sur son bureau, sous ses papiers, dans les tiroirs quelque chose qu'il ne trouva pas... Il essaya de se rappeler un moment, et sans doute sa mémoire lui vint en aide, car il posa la cire qu'il tenait à la main, prit une bougie, ouvrit sa porte

avec précaution et monta à l'étage supérieur où se trouvait le salon. ^

La porte était entr'ouverte, il entra, chercha dans une coupe de la cheminée, il y prit son cachet qu'il avait laissé sur un meuble la veille et que les domestiques avaient, selon toute apparence, rangé en cet endroit.

On était en été; le jour commençait à répandre ce crépuscule blafard qui le précède, les instants étaient précieux. M. Bergeval reprit le chemin de la galerie... Toutefois au moment de quitter le salon il ne put s'empêcher de se retourner et de jeter un regard du côté de la chambre de sa femme. Il y avait dans ce regard qui pouvait être un adieu muet, un reflet de tous les sentiments qui tourmentaient cette pauvre âme brisée. C'était du mépris et du regret, de l'ironie et de l'amertume, de la colère et du pardon peut-être.

— Elle dort, pensa-t-il, elle rêve à son triomphe... Quel triomphe, mon Dieu! vous qui savez de quel prix elle a dû le payer... Elle dort! insoucieuse de cette idée qu'à celle heure un homme va se battre pour défendre cet honneur, qu'en le foulant aux pieds, elle a donné à chacun le droit de flétrir... Oh! ce qui est blessé en elle, c'est moins son honneur que son indomptable orgueil!

Tout à coup il écoula atlenlivement.

Un soupir venait de s'échapper de la chambre de madame Bergeval; il fut bientôt suivi d'un accent plus distinct.

Une invincible curiosité s'empara du peintre; il fit quelques pas dans la direction ^e la chambre de sa femme.

Toutes les pensées les plus folles, lui arrivèrent simultanément, comme une bouffée.

— Si elle se repentait, se dit-il, si cette âme altière, abandonnée à elle-même, gémissait dans la solitude, si elle souffrait enfin! mon Dieu, j'oublierais tout... tout! et je mourrais consolé...

Il était arrivé jusqu'à la portière de celte pièce dont l'accès lui était fermé depuis plusieurs années; il saisit d'une main tremblante et en proie à une indicible émotion la tapisserie qu'il écarta lentement...

Son œil curieux, avide, plongea dans l'appartement à peine éclairé par les dernières lueurs de la lampe expirante...

Immobile,silencieux, il resta pendant quelques instants absorbé dans cette contemplation.

Quand il laissa retomber la portière et qu'il se retourna pour jeter un coup d'œil de défiance autour de lui, son visage n'avait plus sa pâleur habituelle...

Il était livide.

Comme s'il eût été épouvanté de ce qu'il venait de voir, M. Bergeval s'enfuit.

Rentré dans son cabinet, il aperçut ses épées sur la table et les jeta au loin. Les lettres qu'il venait d'écrire il les brûla... c'est avec une volupté étrange qu'il suivit de l'œil les progrès rapides de la flamme dévorante.

— Le ciel est juste, dit- il, en accompagnant ces paroles d'un rire effrayant, il met un terme à mes irrésolutions, à mes lâchetés... Oli! elle avait raison, j'ai été lùclie...

Il prit son front entre ses mains, se pressa la tête avec une violence folle, en riant, pleurant, criant, trépignant...

— C'est infâme! infâme! infâme! répélail-il.

Puis, quand cet accès de délire fut passé et qu'il découvrit son visage, il étendit lentement son poing crispé sur la la^le comme s'il allait prononcer un serment solennel et terrible, et dit d'une voix sombre :

— Je ne me bats plus... je vais me venger!

Ses yeux d'ordinaire si tristes et si doux brillaient d'un éclat sinistre lorsqu'il proféra cette imprécation. Il y avait une joie implacable, sauvage, empreinte sur tous ses traits convulsés.

Il s'élança sur les cordons de sonnette qu'il secoua à les rompre.

Julie et Robin accoururent.

— Dites à votre maîtresse, leur cria-l-il, qu'elle descende, que je l'attends ici.

Les domestiques obéirent. Un instant s'écoula et madame Bergeval parut.

Quelque rapide qu'eût été l'arrivée de sa femme, le peintre avait eu le temps de se remettre. Aux colères qui venaient d».' l'agiter, succéda chez lui une apparence com-

plète de calme. Celle réaction subite s'explique par l'habilude qu'avail été obligé de prendre depuis longtemps cet homme de concentrer en lui les bouillonnements de son âme. N'avait-il pas fallu qu'il dissimulât toujours au monde le mal sous lequel il pliait»

Dès qu'ils furent seuls, comme s'ils eussent également compris qu'une lutte irrémissible allait s'engager,rhomme et la femme se mesurèrent un instant du regard. Le résultat de cet examen fut pour chacun que son adversaire était ferme et se confiait en sa force.

Madame Bergeval n'était point accoutumée à rencontrer chez son mari une telle assurance de lui-même. Elle en ressentit une vague inquiétude. Pour l'empêcher de se traduire, elle dit brusquement :

— Que me voulez-vous?

— Vous allez le savoir.

— Était-il indispensable de m'appeler à cette heure?

— Indispensable.

— Me réveiller, troubler mon repos, ajouta-t-elle, en fronçant le sourcil.

— Dormiez-vous?

Il y avait dans cette simple question du peintre et surtout dans la manière dont elle fut faite, une intention tellement évidente, une telle nuance d'amère ironie, que madame Bergeval resta embarrassée. Résolue à tout cependant, elle s'assit, posa son bras droit sur la table, battit d'un air impatienté la mesure avec le bout de ses doigts et dit en regardant en l'air :

— Je commence à comprendre; c'est une querelle que vous voulez, soil!

— Non, entre moi et vous il n'y en aura plus.

— Tant mieux. Mais de grâce, expliquez-vous.

— Je vais le faire.

— De quoi s'agit-il, s'il vous plaît?

— D'un récit.

— Comme au théâtre, dit madame Bergeval essayant de railler.

— C'est plus sérieux. Ne riez pas... s'il y a en vous quelque chose qui ressemble à du cœur, vous pleurerez en m'écoutanl.

— Moi? je vous avoue, monsieur, que je n'y suis nullement disposée.

— Oui, vous; oui, glacée d'horreur, peut-être serezvous tout à l'heure plus pâle que moi en ce moment.

— Où voulez-vous donc en venir... quel est votre but? Il se contenta de sourire...

Instinctivement madame Bergeval eut peur. De quoi? elle ne se l'expliqua pas, mais elle eut réellement peur dans le fond de son âme. Toutefois, pour ne rien laisser percer de son trouble, elle se renferma dans une sorte de réserve dédaigneuse.

— J'écoute, monsieur, j'écoute, dit-elle, voyons si cela en vaut la peine?

Elle attendit.

Le peintre s'assit en faced'elle,et,ses yeux fixés sur les siens, il commi^nra :

lie récit.

« — Il y a des êtres que le malheur prend au berceau pour ne les quitter qu'à la tombe. Ma mère fut de ceux-là. Orpheline en naissant, son enfance, confiée aux soins d'une femme étrangère, fut sevrée de celte tendresse inépuisable que Dieu a mise dans le cœur de presque toutes les mères. Jusqu'à douze ans elle passa sa vie dans l'isolementet la tristesse. A cet âge on songea à se débarrasser d'elle et elle fut placée en apprentissage pour apprendre la passementerie. Vers la fin de 180-4, un jeune militaire qui vint acheter ses épaulettes de sous-lieutenant dans la maison où. elle travaillait fut frappé de sa beauté, l'aima et obtint sa main. Cette union, qui semblait devoir assurer à ma pauvre mère une vie plus heureuse, fut bénie au mois d'aoïjt 1805. Mais une troisième coalition venait de se former : elle menaçait son-seulement la France mais encore les puissances ses alliées. Au commencement de septembre mon père reçut l'ordre de rejoindre son corps qui se dirigeait sur le Rhin. Il fallut obéir, se résigner... Ma pauvre mère resta veuve en quelque sorte après trois semaines de mariage. Depuis ce jour, jusqu'en 1815, elle ne revit son mari qu'à de rares intervalles. Puis la déchéance venue, mon père fut exilé par delà la Loire pour

prix des services qu'il avait rendus à son pays. Ma mère n'élail pas une femme forte comme vous l'entendez, elle n'avait de force que celle du dévouement : c'était là la moindre de ses vertus. Elle suivit dans sou exil le pauvre proscrit, partagea sa misère, et, parson angélique douceur, ramena le calme dans son esprit irrité. J'avais alors neuf ans, et les premiers spectacles qui frappaient ma vue étaient ceux de la souffrance. Comme vous le voyez, la vie ne m'apparaissait pas sous ses plus riantes couleurs et j'y entrais par la porte des alîlictions. C'était pour l'avenir un funeste présage...

» Après les massacres de Marseille et de Nimes, quand ia fureur d'un pouvoir ombrageux se fut un peu ralentie, nous vînmes nous fixer à Embrun où ma mère donna le jour à un second fils.

» Cet enfant reçut le nom d'Estève. »

M. Bergeval avait prononcé avec effort celte première partie de son récit; mais peu à peu, à mesure (ju'il avança, cédant à la puissance des souvenirs, il oublia sa situation présente pour s'abandonner au courant des impressions du passé.

C'est sous celle influence qu'il poursuivit :

« — L'heure des é|)reuves n'était point passée pour ma pauvre mère; elle allait commencer pour moi. Mon père tomba malade. Sa maladie fut longue, cruelle. Elle prenait sa |)rincipale source dans ses blessures. A la douleur que nous causail sa position, vinrent se joindre les plii<

vives inquiétudes. Nos ressources, extrêmement bornées, s'épuisaient chaque jour. Mon père ne recevait d'ailleurs que la moitié de sa pension de légionnaire, l'autre moitié était retenue pour payer les alliés et grossir les indemnités accordées par la Restauration aux émigrés. D'un autre côté, le brave militaire, forcé de garder le lit, avait perdu la petite place qu'il avait obtenue dans les douanes.

» Je venais d'atteindre ma seizième année et ne pouvais être d'aucun secours à ma famille. Un peintre d'Embrun qui avait reconnu en moi des dispositions pour le dessin, me donnait des leçons gratuites. C'était beaucoup déjà, et mamère, qui entrevoyait un avenir pour moi dans cette carrière, préférait travailler les jours et les nuits en veillant son mari, plutôt que de me faire apprendre une profession manuelle.

» Noble femme! elle passa ainsi cinq années soutenue par je ne sais quelle puissante énergie qu'elle puisait dans son cœur et qui l'élevait au-dessus d'elle-même. Privations, fatigues, douleurs, elle ne s'épargna rien pour accomplir dignement la tâche sublime dont elle sortit épuisée, mourante.

» Dans cette lutte contre la misère et le chagrin, elle laissa sa vie par lambeaux. Aussi lorsque mon père succomba après une lente agonie... ce fut le dernier coup...

» Le lit encore chaud de fièvre qu'abandonnait mon père pour se rendre à sa dernière demeure, elle le reprit aussitôt. On eût dit qu'elle avait usé ce qui lui restait de

forces à allendre qu'il le quillàl pour ne pas l'en déposséder.

» Combien de ces dévouements accomplis dans l'ombre ne relenlissent jamais au delà du foyer domestique et n'ont pour couronne que celle du martyre, pour récompense que celle que Dieu leur garde!

» A dix-huit ans je restai seul à ma famille. Par bonheur, dans les derniers temps de la maladie de mon père, j'avais fait des progrès rapides qui me mettaient à même de gagner un peu d'a/gent en peignant des portraits et en faisant des copiesn Sans doute, en me livrant à cette spécialité d'une manière absolue, mes grandes éludes devaient en souffrir, mon avenir se trouvait compromis; mais entre un avenir brillant qui m'attendait peut-être et le présent quelque sombre qu'il fût, je n'hésitai pas. Les sacrifices que le cœur commande ont une si grande volupté, qu'il est doux de les accomplir. Je travaillai avec ardeur : ma mère eut des soins, rien ne lui manqua, rien que la tranquillité de Pâme. C'est que, hélas! mes elTorls étaient impuissants à prévenir un nouveau malheur que son instinct maternel pressentait. Le sort n'abandonne point ainsi ses proies.

» Mon petit frère était un de ces enfanis mièvres et chétifs que la nature doue prématurément des facultés d'un Tige plus avancé. LMmo, trop grande pour le corps, tendait à briser son enveloppe terrestre pour sVn échapper. Estève, à six ans, n'avait que peu des goûts cl du

DIV DRAME d'hIF.U. \i

caractère des autres enfants. Né dans des circonstances difficiles, élevé au sein de l'infortune, le sérieux de l'existence s'était reflété sur son jeune visage. A le voir avec son teint pâle, sa peau fine jusqu'à la transparence, ses grands yeux d'un bleu foncé qui avaient une expression de gravité profonde; à le voir enfin avec ses longs cheveux séparés au milieu de son front iiitelligent, et retombant en boucles blondes sur ses épaules, on eût cru un de ces anges rêveurs qui ne font que descendre un instant sur la terre pour connaître les maux de l'humanité et les aller raconter à Dieu.

» Hélas! il n'était que trop vrai : les larmes de notre mère, qui avaient souvent baigné son berceau, allaient, ainsi qu'un baptême de douleur, couler bientôt sur sa tombe...

» Et les miennes, mon Dieu!...

» Le deuil entra de nouveau dans notre demeure. Comme une de ces pâles lueurs qui s'agitent et meurent au moindre souffle, Estève s'éteignit...

» Oh! ma mère! son désespoir n'eut pas de limites... vous l'eussiez prise en pitié.

» La mort de cet enfant m'enleva toute espérance de la rappeler à la vie. Les soins dont je l'entourai furent vains.

» — Ton frère m'appelle et j'y vais... me dit-elle.

» J'étais seul désormais en ce monde, seul! Tous trois étaient partis... ils m'avaient délaissé!

» Quand je rentrais sous ce toit qui avait abrité tant de

souffrances, qui avail voilé tant de dévouements, rien ne saurait rendre {impression que j'éprouvais. Celait un vide glacial, un silence morne qui m'accueillaient. Vainement je portais autour de moi un œil troublé, je n'y rencontrais rien de ce qui m'avait été cher. Un froid mortel me saisissait le cœur, et je pleurais, je pleurais!... Il iirétait impossible de m'accoulumer à cet isolement, el •■•■pendant je ne voulais point abandonner un lieu qui me ijppelail tant de souvenirs.

» Oh! que c'est une triste chose pour le pauvre, pour rorplieliUjde voir la gaieté sur tous les visages et de rentrer chez lui où rien ne l'attend, pas même un chien; rien que le froid et la faim, et de rester ainsi face à face avec l'horreur de la solitude et du dénùment. Aucune main amie ne heurte à lu porte du malheureux, aucune parole consolante ne vibre à son oreille; délaissé, oublié, il n'a de bonheur que les larmes. »

Ici le peintre inclina son front sur sa main et resta songeur.

Sa femme prit la parole :

— Certes, monsieur, lui dit-elle, ces i*egrels sont trèsnaturels, très-légitimes, et je les comiireiids; mais permettez, je ne vois pas en «juoi ils peuvent m'intércsser comme

Il vous le prétendez.

— Vous avez raison ; je me suis laissé entraîner un • u loin, dit M. Iîerge\al rappelé sdiidainement à lui-

•in''. Mais pour linlelligeiiee de mon réeilje suis oblig»'

de vous parler de moi plus souvent que je ne le voudrais. Maintenant je suis bref.

Chacun d'eux reprit sa position; il continua : — Mon maître, qui connaissait ma situation, avait déjà fait beaucoup pour moi. En cette occasion il vint encore à mon aide. «. Jacques, me dit-il, il faut reprendre vos études. » Il fut convenu que tous les soirs je recevrais de nouvelles leçons; le jour devait être consacré au travail qui me faisait vivre. Il espérait, en occupant ainsi tous mes instants, faire diversion à la tristesse dont j'étais obsédé. Il fît plus, il chercha pour moi des travaux. Une fois, entre autres, prié de faire les portraits d'une riche famille qui occupait une vaste propriété au pied des Alpes, il allégua de nombreux travaux, me présenta à sa place et j'eus le bonheur d'être agréé.

« On était en 1829. L'hiver fut des plus rigoureux. La neige encombrait les routes, et cependant chaque malin je partais à travers la campagne et les monts pour accomplir mon travail; avant la fin du jour, quelque prière qu'on m'adressât pour rester, je revenais à Embrun prendre mes leçons. Cet exercice, ce travail assidu me furent salutaires.

«Il y avait quinze jours que je me rendais exactement au château, lorsqu'un matin je vis s'avancer à ma rencontre, dans un chemin creux que je suivais, un homme et un enfant.

» L'homme était un robuste vieillard aux traits forte-

ment caractérisés et qui portail le costume des paysans des Alpes.

» L'enfant à qui il donnait la main pouvait avoir quatre ans. Ses pieds se perdaient dans d'énormes sabots emplis de foin qui faisaient crier la neige. Il avait un pantalon en étoffe brune qui lui descendait aux chevilles; sa veste, trop étroite, lui couvrait à peine les reins, et sous le petit gilet fermé par d'immenses boutons de métal, on apercevait unechemiseentoiIeepaisse.il avait sur la tète un bonnet de laine long et fourni qui lui couvrait les oreilles et une partie du front.

'' Tout cela était grossier, mais propre.

v> La bise souillant avec fureur chassait devant elle le givre qui venait foueller la ligure des deux voyageurs.

» L'enfant pleurait et tenait sa main nue, gonflée et violacée par le froid, sur ses yeux.

» Quand la distance qui nous séparait fut moins grande, je vis que le vieillard, lui aussi, avait de grosses larmes qui roulaient silencieusement le long de ses joues rudes et venaient se perdre dans sa barbe grise où elles se congelaient. Il portait sous le bras un petit paquet de bardes communes.

» Celui qui a souffert s'intéresse à toute douleur. Au surplus, dans ces contrées qui s'éloignent de toute civilisation, il n'est pas rare de se i)arler lorsqu'on se rencontre. Selon l'usage, le paysan me salua. Je lui rendis sa politesse, et, m'approchant de lui, je me pris à dire d'un ton de commisération :

)) — Votre petit a bien de la peine à marcher ; il a froid... cela le fait pleurer.

» — C'est pas mon enfant, dit tristement le montagnard, et quant au froid, c'est pas pour ça qu'il pleure; il y est habitué.

» — Vous allez à Embrun?

» — Oui, monsieur.

» — Vous avez encore deux lieues à faire... c'est pénible de ce temps et par un chemin pareil.

» — Bah! c'est rien! dit le paysan.

» En m'entendant parler, le petit retira sa main de dessus ses yeux pour me voir...

» Je fus frappé de la ressemblance qui existait entre lui et mon frère, et je me laissai aller à le considérer. Sans doute ce n'était plus cette peau blanche, ces cheveux dorés, bouclés avec soin, mais c'était bien le même regard qui brillait à travers ses larmes, le même front qui se dissimulait sous son lourd bonnet de laine, et surtout cette même expression chagrine, conlristée. C'était moins les traits d'Estève que sa physionomie. Je ne sais pourquoi je sentis mon cœur battre à la vue de cette image de mon frère... celui-ci avait les indices d'une santé robuste, ses joues étaient rebondies, colorées; ses membres, endurcis au froid, à la fatigue, se dessinaient déjà souples, ronds et fermes, tandis que ses épaules tendaient à s^élargir, à s'évaser.

» Aussitôt que je le vis, j'aimai cet enfant. Quant à lui,

il ne pleurait plus; il me regardait avec un étonnement naïfj comme si de son côté il éprouvait un certain plaisir à me voir.

» — Ah! ce n'est pas votre fils? dis-je machinalement au vieillard.

» — Hélas! non, monsieur. C'est une pauvre créature d'enfant qu'on a apportée à ma femme, il y a de ça quatre ans. Elle Ta nourri de son lait; nous en avons pris soin, nous l'aimons... mais voilà trois ans, vienne la Purification, que nous n'avons reçu ni argent ni nouvelles de sa mère. Comme le pain manque à la maison, j'ai consulté monsieur notre maire qui m'a engagé à le conduire à l'hospice d'Embrun : j'y vas!

» En entendant cette péroraison, l'enfant se remit à pleurer.

» — N'avez-vous rien qui puisse vous mettre sur les traces de ses parents?

» — Rien! Sa mère, qu'est sans doute quelque jeunesse qu'a commis une faute, nous a écrit deux fois, il y a trois ans, pour nous dire de prendre patience, mais il n'y a pas d'adresse sur ses lettres, et l'adresse qu'elle nous avait donnée était fausse.

» — Cela vous afflige de le mettre aux enfants trouvés?

» — Oh! oui, monsieur. Si quelqu'un d'aisé s'était chargé de lui, nous aurions su au moins qu'il était heureux; mais là...

» Une pensée subite brilla dans mon cerveau, j'y obéis comme à une inspiration.

» — Venez! dis- je au vieillard.

» Je saisis la main de l'enfant, et oubliant mes travaux, l'argent qui devait m'êlre compté ce jour-là, je rebroussai chemin. Le paysan ne comprenait pas; le petit levait ses grands yeux sur moi d'un air plus rassuré.

» Arrivés chez moi, j'allumai du feu et leur donnai à manger.

» — Tout à l'heure, dis-je précipitamment au vieillard, vous avez désiré voir quelqu'un se charger de ce pauvre enfant... je ne suis pas riche, mais confiez-le moi, il sera heureux... comme lui, je suis orphelin; eh bien, il sera ma famille comme je serai la sienne... le voulez-vous?

» — Et il n'ira pas à l'hospice? demanda anxieusement le vieillard.

» — Jamais!

» — Oh! prenez-le, monsieur... le bon Dieu vous bénira.

» Ce fut une scène attendrissante; nous pleurâmes tous les trois. Combien je fus heureux!

w II fut convenu que j'irais voir ce brave homme, qu'il me remettrait les lettres de la mère du petit. Je devais chercher à retrouver sa famille, et si mes démarches restaient sans résultat, comme il y avait tout lieu de le supposer, je le garderais avec moi.

» Comme il était gentil mon pauvre enfant lorsque je l'eus r'habillé, nettoyé, peigné. Il m'aima bien vite et je m'y attachai de même. Ma vie eut dès lors un but plus

positif, et j'éprouvai de ces joies profondes, pures, qui me rendirent les espérances d'avenir qui s'étaient assoupies en moi lorsque je m'étais trouvé seul.

» Je me proposais d'aller chercher les lettres de la mère de Thomas, c'était son nom, quand mon professeur, dont Tamilié pour moi ne se ralentissait point, m'annonça un jour qu'on l'avait chargé de peintures importantes pour l'une des églises de Nîmes cl qu'il ne tenait qu'à moi d'entrer hardiment dans la carrière que je voulais suivre, en l'aidant dans ce travail. J'acceptai ce bienfait de la Providence et je partis tout de suite avec lui. Thomas nous accompagna.

» Ces travaux importants, d'autres qui les suivirent, la révolution de juillet qui éclata, furent autant d'obstacles aux projets que je formais sans cesse d'aller revoir le vieux paysan qui m'avait confié Thomas. Plus j'avançais, plus mes occupations devenaient multipliées. J'avais peu de temps à moi : ma réputation commençait à s'établir dans le midi de la France.

» Plusieurs années s'écoulèrent pour moi, partagées entre le temps que je donnais à de grands ouvrages et celui que je consacrais à Thomas, que, en souvenir de mon frère et pour rendre plus complète l'illusion de mon cœur, je nommai Eslèvc. Cet enfant était devenu le mien : j'élevais son enfance, je formais sa jeunesse, il portait mon nom... On eut la pensée que celait réellement mon fils; je ne combattis pas une erreur qui m'était douce. j>

A mesure que le peintre avançait dans son récit, sa femme l'écoutait avec plus d'attention.-

— Ainsi, dit-elle avec un véritable étonnement, Estève n'est pas votre fils?...

—Non, madame et j'en bénis le ciel! Lorsque en 1855, je vous rencontrai aux eaux des Pyrénées et que après une assez longue attente, j'obtins votre main, si je vous laissai ignorer cette particularité, c'est que j'ai craint qu'à vos yeux, un jour, l'enlfant étranger fût moins considéré que mon fils.

— Poursuivez, poursuivez, dit madame Bergeval avec une certaine agitation.

— Ma vie avec vous n'a été qu'une longue chaîne de douleurs, reprit en s'animant le peintre; parce que mon amour me rendait faible devant vos volontés, vous m'avez considéré comme un homme nul, incapable de vous comprendre, bon tout au plus pour vous admirer... Vous m'avez repoussé, moqué, bafoué; vous avez versé le désespoir, la honte dans les plaies vives de mon âme... Sous l'empire de ce mal ma vie s'est flétrie, usée; ma santé s'est perdue, mes facultés se sont abâtardies... voilà ce que vous avez fait de moi!... que vous importait à vous ma souffrance, puisque vous ne m'aimiez pas... comment votre cœur sec et égoïste eût-il pu s'émouvoir?... Dix années d'angoisses et de tortures m'ont bien puni de cet amour que je croyais infini et qui vient soudainement de s'éteindre. Vous riiez de mes plaintes et vous déchiriez

plus avant mon âme par vos dédains... Ce n'est pas tout, aux tourments que me causait votre indifférence, vinrent se joindre ceux d'une jalousie fondée.

— Monsieur...

— Oh! laissez-moi dire sans m'interrompre. A celte heure, j'ai rejeté lo;n de moi toute faiblesse... oui, vous me trompiez, non par passion, non par entraînement; mais, froidement ambitieuse, vous faisiez servir votre beauté à celte ambition fatale qui ne trouve place dans certains cœurs déshérités, qu'à défaut de vertueuses croyances et de sentiments généreux. Mon indignation a grandi; je ne vous estimais plus, mais je vous aimais encore... C'était de la folie, de la lâcheté; mais je vous aimais!... Comme à un enfant gênant et malade à qui l'on jette des hochets, vous m'avez jeté des faveurs, des croix, des rubans... Je les ai repoussés, car c'est au prix de riionneur de mon nom que vous les achetiez...

— Monsieur! s'écria madame Bergeval avec violence. Mais la voix vibrante de son mari domina la sienne.

— Vingt fois, réjiéta-t-il, vingt fois, lorsque vous passiez resplendissante de santé, parée de tous les attraits les plus séduisants, auprès de moi, pauvre et chélif que vous insultiez de votre dédain, ma bouche s'est ouverte pour prononcer une parole qui vous cùlécrasée; vingt fois encore, lorsqu'une foule imbécile exaltait votre talent, tandis que, à votre exemple, elle me considérait d'un œil de pitié, moi qui étais si peu de chose auprès de vous,

que vous m'eussiez foulé aux pieds si je me fusse rencontré sur voire passage, ombre d'homme, fantôme d'époux, j'ai été sur le point de me relever et de crier avec celte force que donnent l'indignation et le mépris : « Cette femme que vous encensez n'a pas de cœur : jeune fille, elle a déshonoré sa famille; épouse , elle a trahi et déshonoré son époux; mère, elle a outragé la nature... Elle n'a pas de cœur, vous dis-je, elle a repoussé son enfant!

— Son enfant... son enfant... que voulez-vous dire? oh! parlez! dit madame Bergeval dont les traits exprimèrent plus de terreur que de colère.

— J'aurais pu dire cela, ajouta le peintre d'un ton sombre, car je pouvais le prouver; le secret de votre vie m'est connu... Vainement vous avez trompé ma foi, vainement vous m'avez menti... je sais... tout... c'est là ma vengeance...

— Quel supplice me préparez-vous? au nom du ciel expliquez-vous!... exclama-t-elle saisie d'un trouble inexprimable.

— Il y a huit ans, je vous quittai pour faire un voyage dans les Alpes... J'ai recherché le vieillard qui m'a confié Estève... je l'ai trouvé, et ces lettres qu'il m'avait promises, il me les a données.. .

— Oii sont-elles?

— Là, là, attendez... les voici...

Et M. Bergeval, en proie à un tremblement nerveux, les

— iô —

sortit d'un coffret fermé à clé et les mil sous les yeux de sa femme atterrée.

— Les reconnaissez-vous, madame? c'est là la première page de cette histoire commencée par une faute et achevée |)aruu crime, n'est-ce pas?...

— Oui, oui, murnuira-l-elle d'un accent étouffé.

— Oh! moi aussi, cette écriture, ce nom de Suzanne m'ont frappé; je les ai reconnus, et comme vous j'ai senti ma tête se briser à cette révélation.

— Mon Dieu! mon Dieu! est-ce possible!

— Mais je vous aimais alors, et mon amour fut plus £rrand que ma colère, plus grand que mon mépris. « Non, me dis-je,jene la forcerai pas à rougir devant moi.» Et je me suis lu.

— Pourquoi l'avez-vous fait?... quel forfait vous eussiez empêché!

— Je le sais, mais ce forfait me venge... il est votre châtiment.

— Que savez-vous? fit-elle en le considérant d'un œil hagard.

— Cet enfant, dont j'ai mis vingt ans à faire un honnête homme, je sais que peu dheures vous ont suffi pour le rendre infâme... c'est ainsi que votre orgueil vous a conduite, de faute en faute, à l'adullère, à l'inceste!

— Accablez-moi, je le mérite; prodiguez-moi l'insulte, mais ne m'obligez pas à rougir devant lui; votre colère me sera douce s'il ignore...

r-N DRAME d'hier. 6

— Je n'ai plus de colère, madame; elle s'est éteinle en moi en même temps que mon amour... je n'ai même plus de mépris... vous le voyez, je suis calme et indifférent.

M. Bergeval dit cela d'un ton glacial.

— Eh bien! monsieur, promettez-moi que jamais Estève ne saura...

— Ne l'appelez plus de ce nom : c'est celui de mon frère, ce n'est pas le sien. Il n'a plus de nom pour moi, car je lui relire aussi le mien, puisqu'il s'est uni à vous pour flétrir... c'est votre enfant, c'est votre fils à vous; il ne m'est rien, je ne le connais plus... reprenez-le, non tel qu'il est sorti de mes mains, mais des vôtres...

— Il est impossible que vous soyez sans pitié... cette amitié que pendant vingt ans vous lui avez vouée...

— Elle vient de s'éteindre.

— Oh! vous l'aimez encore... i

— Non... non...

La pendule sonna cinq heures. |

La même pensée leur vint simultanément, car ils se |

regardèrent... |

liC châtiment.

— Ah! monsieur, je l'avais oublié... à cette heure il se bal, il succombe peul-ètrc,'(lit madame Bergeval effrayée.

— Pour venger votre honneur!.. Si le hasard ne m'avait tout dévoilé, j'aurais devancé son réveil, j'aurais frappé son adversaire, ou je serais mort... Dieu n'a pas voulu que je fusse plus longtemps dupe... J'ai découvert le crime de votre fils et j'ai compris alors qu'il avait un double titre à vous défendre.

— Oh! raillez-moi!... raillez-moi! vous avez voulu être vengé, vous l'êtes : j'endure en cet instant les tortures de la plus affreuse alternative... Cet enfant que j'ai rendu coupable existe-t-il encore? a-t-il péri?... S'il vif, s'il doit apprendre quels liens Tunissenl à moi, quelle honte! S'il meurt, c'est moi qui l'aurai tué, moi, sa mère... quel remords... Quoiqu'il avienne, monsieur, ne l'abandonnez pas... je sais combien je vous ai fait souffrir; j'ai porté le désordre dans votre maison, le désespoir dans votre àme; j'ai détruit votre ouvrage, j'ai insulté à vos plus nobles sentiments d'époux et de père, j'ai abrégé vos jours, je le crois; mais pensez-vous que je ne sois pas assez punie? En empoisonnant votre vie, j'ai brisé la mienne, et mon lâche cirur, longtemps fermé, s'est sou- «lain rouvert pour sentir louleramcrlumede mes regrets... Vous devez me haïr, je le sens; eh bien, je vous délivre- Fiii... Je vais partir sans revoir mon fils. Ce n'est plus pour moi, c'es pour lui que je veux vons prier. Conservcz-Iui votre affection, rendez-lui voire estime; ne le pri- \vz pas du nom sans tache (|ue vous lui avez donné... S'il n'a plus de famille, de nom, d'appui, que voulez-

vous qu'il devienne?... L'infortuné! Sa mère qui l'a abandonné une fois déjà, va le fuir encore... Si j'avais! si j'avais su!...

Tant de sentiments extrêmes se partageaient l'àme de la coupable qu'elle ne savait lequel exprimer. Mais ce qu'elle redoutait surtout, c'était de reparaître devant Estève. Cette femme qui, en mainte occasion, avait donné des preuves éclatantes de son mépris pour les préjugés du monde; cette femme qui avait si souvent foulé aux pieds les convenances, se sentait prise d'une indicible terreur à la pensée de rencontrer le regard de son fils coupable pour elle et par elle. Il y a chez les êtres les plus pervers des instincts de pudeur qu'on ne soupçonnerait pas toujours, si les circonstances ne les éveillaient et ne les mettaient au grand jour. Et puis, à cette honte qui pesait de tout son poids sur la lèle de la coupable, se joignait le remords de ce qu'elle avait fait et celui non moins cuisant que lui causaient les dangers d'Estève.

Quant à M. Bergeval, trop de secousses et d'efforts Tavaient abattu. Tout ce qui venait de se passer était si effroyable, si étrange, qu'il se sentait à bout et de courage et de forces. Il se rassit.

— Vous ne m'avez pas répondu, monsieur, lui dit sa femme; je vais partir, n'est-ce pas?... vous le voulez?...

— Oui, oui, répondit-il véhémentement.

— Mais mon fils, mais Eslève... n'aurez-vous point pour lui des pardons?... Si on allait le rapporter blessé,

mourant, ensanglanté, et qu'il tendît vers vous ses bras, auriez-vous la force de le repousser?...

— Je l'aurais...

Une voilure s'arrêta devant la maison; il se fit un bruit de voix dans la cour, puis sous le péristyle... On monlii l'escalier.

— Monsieur, monsieur, s'écria Julie en entrant, venez vite...

— Qu'est-ce? demanda le peintre avec une sorte d'appréhension,

— Monsieur Estève...

— Parlerez-vous, malheureuse, exclama madame Bergevai, vous me faites mourir!

— On le rapjwrte.

— Mort?

— Non... non... blessé; il vous demande, monsieur.

— Seigneur! gémit madame Bergeval qui cacha son visage dans ses mains.

Le peintre se leva brusquement et s'élança vers la porte comme s'il eût obéi à un irrésistible entraînement. Mais s'arrêtanl tout à coup, il dit en se tournant vers sa femme :

— Allez, allez donc, madame... ce doit être vous qu'il attend.

— Je n'ose pas... je n'ose pas...

Il n'en attendit pas davantage. Cédant à une impulsion plus forte que sa volonté, il courut à la chambre d'Eslève.

Pendant qu'on allait chercher un médecin, il resta enfermé seul avec le jeune homme.

Lorsqu'il sortit, il tenait sa main sur ses yeux et marchait en chancelant.

Madame Bergeval l'attendait sur le palier, frémissante, épouvantée.

— Eh bien? lui demanda-t-elle d'une voix où se traduisaient toutes les anxiétés de son cœur...

— Quel malheur! c'est affreux!

— Il est donc mort! s'écria-t-elle avec exaltation.

— Monsieur, dit Julie, qui accourait essoufflée, voici je docteur.

— C'est inutile.

— Inutile? grand Dieu ! exclama madame Bergeval.

Éperdue, elle poussa résolument la porte et vint se jeter sur le corps du jeune homme.

— Estève, Estève, mon fils, réponds-moi, cria-t-elle. Silence.

Elle le considéra un instant d'un œil égaré.

Ce n'était plus qu'un cadavre.

Le cri qu'elle arracha de sa poitrine fut déchirant :

— Ah! misérable! je l'ai tué!...

Sa vue se troubla, sa langue s'épaissit, ses jambes faiblirent, et se rejetant en arrière avec un sentiment d'horreur, elle vint tomber sans connaissance entre les bras du médecin, de M. Bergeval etde Julie qui l'avaient suivie dans la chambre.

lia maison de santé.

Par une matinée pluvieuse de l'été dernier, j'allai voir un de mes bons amis, le docteur X** qui dirige une maison de santé à Piepus. Je n'avais guère eu le loisir de choisir le jour, ni de consulter l'état du ciel : mes occupations m'accordaient un moment de relàciie, j'en profitai pour payer une ancienne dette à l'amitié.

J'arrivai chez mon docteur ou plutôt à la maison de santé, à dix heures, juste comme cet excellent X** achevait sa visite du matin.

Après nous être serré cordialement la main et nous cire enquis de l'étal de nos affaires respectives, nous déjeunâmes. Mais pendant tout le repas, X** me parut soucieux, distrait, préoccupé.

— Qu'avez-vous aujourd'hui? lui dis-je; scrais-je venu mal à propos?

— Du tout... mais j'ai un de mes pensionnaires qui est fort mal et je crains qu'il ne passe pas la journée.

— Je comprends d'autant plus votre inquiétude, que cela discrédite une maison. Le public ne fait jamais la part de la nature : il veut, bon gré mal gré, que le médecin sauve le malade.

— D'abord cela... et puis il y a plus...

— Qu'est-ce donc? demandai-je, ne supposant pas que la mort d'un homme pût affecter l'âme de ce bon docteur.

— Ce pensionnaire est pour moi plus qu'un client... c'est un ami...

— Vraiment...

— Aussi, me permettrez-vous de vous quitter tout à l'heure pour retourner auprès de lui, n'est-ce pas?

— Je ferai plus, si vous y consentez, j'irai avec vous. Cette proposition le mit plus à l'aise.

— C'est cela, dit-il.

Je vis que je l'avais embarrassé jusqu'alors. II avait peu mangé. Il se leva dès que j'eus fini et m'engagea à le suivre.

Nous arrivâmes à une petite chambre située au premier étage d'un autre corps de bâtiment. Cette pièce était meublée on ne peut plus simplement, mais tenue avec une propreté extrême. Quoique les rideaux tirés interceptassent les rayons du jour déjà sombre, tout y était luisant depuis le carreau jusqu'au mince mobilier de noyer. Un aide en tablier blanc était assis devant la croisée. Le docteur écarta les courtines grises d'un lit placé à l'une des extrémités de la chambre; j'avançai curieusement la tête par-dessus son épaule et je pus voir une figure d'homme dont la maigreur et les yeux fixes et vitreux me causèrent une impression pénible.

Son immobilité était complète.

Mon ami prit le bras décharné du malade, il lui tou-

cha le pouls, et sans doute le résultat de cet examen ne fut pas satisfaisant, car il serra les lèvres, fronça légèrement le sourcil et secoua la tclc d'un air significatif. Laissant alors retomber le rideau, il interrogea l'aide de service.

— Il n'y a pas eu de mieux depuis que vous l'avez quitté, répondit celui-ci presque bas; il vient d'avoir une nouvelle crise et est retombé inerte. J'ai cru qu'il allait expirer.

— S'il se produit quelque phénomène, envoyez-moi chercher... Surtout ne le quittez pas.

Nous revînmes au salon du docteur.

— Quelle est la maladie de cet homme? demandai-je.

— Une désorganisation générale. Le chagrin l'a rendu fou.

— Est-ce de cela qu'il meurt?

— Non; ce désordre des facultés intellectuelles est compliqué d'une hypertrophie du cœur arrivée à sa dernière période. Des émotions violentes, des douleurs continues pendant onze ans ont amené ces résultats inexorables.

— Cet homme doit bien souffrir.

— Moins à présent que par le passé. La vie de cet infortuné est toute une histoire, effrayante, terrible, pleine d'alternatives et de déchirements. Elle fournirait le sujet d'un roman, vous qui en faites.

— Vous la connaissez?

— Oui. Sur qualre jours, il a à peu près un jour de raison... Pendant ces courts instants de lucidité, il m'a raconté sa vie... C'est, je vous le répèle, une triste histoire.

— Vous me la direz, docteur...

— Plus tard. Tant que cet infortuné vit, je ne puis révéler un secret qui est le sien et qu'il m'a confié... Je l'excitais à ce récit des tourments de son âme, car il pleurait comme un enfant et les larmes lui faisaient du bien :

En ce moment une voiture s'arrêta devant la grille de la maison.

Je m'approchai de la fenêtre et je vis une femme élégamment vêtue descendre d'un riche équipage. Gomme le domestique refermait le marchepied, un homme d'environ soixante ans, à l'air respectable, décoré, se pencha par la portière et dit quelques mots à celte dame qui y répondit par un signe aflirmatif.

Puis elle se dirigea vers la maison, tandis que la voilure allait attendre à quelque distance.

— Oh! c'est elle! dit le docteur qui avait aussi remarqué cette scène.

L'inconnue (pour moi du moins) passa la grille, traversa l'allée sablée et monta les quelques marches du perron.

Son maintien était rempli d'aisance, ses manières ctaient distinguées, et bien qu'elle eût de trente-huit à

quarante ans, son visage un peu fatigué conservait l'éclat d'une beauté que l'âge semblait avoir moins altérée qu'épanouie.

Lorsqu'elle entra, clic nous salua légèrement; je me sentis jwis d'une singulière émotion.

Le printemps passé, durant mes longues promenades au Luxembourg, j'avais eu l'occasion de remarquer assez souvent sur la terrasse de l'ouest une femme dont !a beauté m'avait frappé. Je la voyais seule, occupée d'une lecture et traçant des annotations au crayon sur son livre.

Parfois un liomrae âgé l'accompagnait.

Je l'avais encore rencontrée au tbéâtre, aux bibliothèques, à l'Académie; toujours parée, toujours souriante... Elle paraissait heureuse.

Et moi, j'avais été heureuxdeson bonheur;car, comme ces désœuvrés qu'aucun sentiment ne captive et qui se laissent entraîner insoucieusemenl au courant de toutes leurs impressions, à force de la voir, de la contempler, je m'étais complu à en faire l'objet d'une passion muette dont le secret enfermé dans mon cœur me procurait de doux instants de rêverie. D'ailleurs, je ne la connaissais pas et n'avais rien fait pour la connaître ni pour me faire remarquer d'elle. Ma platonique extase eût perdu le charme que lui prétait le mystère, si ma curiosité eût été satisfaite.

C'était cette femme qui venait d'entrer dans le salon.

L'accueil froid que lui fit le docteur me sun)rit.

— Je viens, monsieur, dit-elle à X**, vous solder le mois de votre pensionnaire.

— Veuillez vous asseoir, madame.

— Comment s'est passé ce mois?...

— Mal...

— Rassurez-moi, dit-elle d'une voix lente; ce ne sera rien, n'est-ce pas, monsieur? Vos soins intelligents rétabliront cette santé délabrée... et ma prochaine visite...

— J'ai peu d'espoir, madame.

On ratlendait, elle semblait avoir hâte d'en finir.

— Je ne puis pas le voir, non...

— C'est impossible...

— Eh bien! s'il survenait quelque chose de nouveau, veuillez me l'écrire... Mais je me plais à croire que l'intérêt que vous portez à ce pauvre malade fait que vous vous alarmez un peu facilement... J'ai meilleure confiance en lui... et en vous, monsieur...

Il y avait une légère nuance d'ironie dans ces paroles.

M. X** fut sur le point de répondre, mais il se contint.

Elle sortit 200 francs en or de sa bourse et les donna à mon ami qui lui rendit un reçu.

En cet instant un garçon de la maison vint tout essoufflé chercher le docteur...

— Je vous laisse, monsieur, dit mon inconnue.

— Attendez-moi, je vous prie, un instant et je reviens...

Il s'élança précipitamment sur les pas du garçon.

Nous restâmes seuls.

Je me crus obligé de faire les honneurs du salon de mon ami en son absence. J'échangeai quelques mois avec celte femme. Je lui parlai de littérature, d'arts. Elle s'exprimait avec netteté et chaleur sur les questions à Tordre du jour.

Dix minutes s'écoulèrent; le docteur ne revenait pas; elle s'impalienlail.

— Mon Dieu, monsieur, me dit-elle tout à coup, après avoir consulté sa montre à différentes reprises, veuillez avoir l'obligeance de m'excuser auprès de M. X**. Je n'ai plus rien à lui dire et je vois qu'il est retenu auprès d'un de ses malades. L'attendre serait trop long; je suis trèspressée : il faut que je sois à l'Académie à deux heures... je n"ai pas une minute à perdre.

Elle sortit au moment où le valet de pied venait lui dire :

— M, le comte prie madame de se hâter.

— J'y vais, répondit-elle.

Elle me salua à peine, dans son empressement. Je la vis monter légèrement en voiture et, les chevaux partirent au galop dans la direction de Paris.

Cinq minutes plus lard le docteur reparut.

Il jeta un coup d œil rapide autour du salon.

Sa pâleur, son agitation étaient extraordinaires.

— Elle est partie? me dit-il brusquement.

— Il n'y a qu'un instant.

Et je lui transmis les excuses de l'inconnue.

— Elle est partie pour l'Académie?... Elle n'a pas attendu que son mari fût mort!.. C'est toujours la même chose... Pas de cœur, pas de cœur!.,.

— Son mari? repris-je, étonné.

— Oui, ce malheureux que vous avez vu ce matin.

— Il est mort?...

— Dans mes hras...

Ceci nécessitait une ample explication. Je suppliai M. X" de me la donner...

Le soir, après sa dernière visite faite, le docteur fil apporter une bouteille de madère et des cigares. Nous nous enfermâmes dans son cabinet, et là, cédant à mes instances, il me raconta dans tous les détails les plus intimes l'histoire qui fait le sujet des précédents chapitres. M. Bergeval était son malade, son ami dont il venait de recevoir le dernier soupir.

Le lecteur l'a deviné.

M. X** fortement impressionné par ce récit le termina en disant :

— Avec l'amour du peintre, avec la perte de sa dernière affection, sa raison s'était en allée. La mort d'Eslèvc lui avait porté le dernier coup. Il avait un de ces cœui*s

-que le vide tue. Un moment, madame Dcrgeval s'était repentie en se retrouvant seule devant tant de désastres qu'elle avait causés. Et puis, elle se sentait si coupable*

Elle se réfugia dans un couvent, rompit toutes ses relations; mais elle ne put se faire à cette vie calme; l'ambition n'était pas éteinte en elle! Elle quitta bientôt sa retraite. Sous le prétexte de consulter de savants praticiens, elle conduisit son mari à Paris. La science se reconnut impuissante. Peu à peu cette femme se lassa d'une tâche qui lui sembla inutile; sa nature un moment pliée, mais non brisée par tant de remords, se roidit bientôt. Elle mit son mari ici et chercha des distractions. Quant à la pension qu'elle soldait chaque mois pour le pauvre insensé, elle était versée entre ses mains par la société des peintres... Il ne lui devait rien... L'argent du vice n'a pas payé mes soins pour lui.

— Quel est, demandai-je au docteur, ce comte qui l'accompagne?...

— C'est son amant.

J'eus honte de ma ridicule passion.

— Pourquoi, repris-je, ne permetticz-vous pas qu'elle le vît?...

Sa présence l'irritait jusqu'à la fureur... Il ne l'aimait plus alors?...

— Qui sait... qui peut sonder les replis du cœur humain... Le nom de cette femme qui Ta tué, il le halbuliail encore en mourant...

— Infortuné...

Il était deux heures.

Je me jetai, tout ému de ce récit, sur une causeuse ou

je m'assoupis, en rêvant à l'arrangement du feuilleton que venait de me fournir le docteur qui, de son côté, alla gagner son lit.

Le lendemain, le docteur faisait sa tournée quand je m'éveillai.

Avant de retourner chez moi, je parcourus ses journaux.

Dans le compte-rendu de la séance académique de la veille, je lus le passage suivant :

« C'est madame Bergeval, un de nos poètes les plus distingués, déjà couronné plusieurs fois à Marseille et à Toulouse, à qui l'Académie française vient de décerner le premier prix de poésie. Lue par M. le secrétaire perpétuel, la pièce qui a mérité cet honneur se distingue autant par l'énergie de la pensée que par l'élévation et la noblesse des sentiments ; on sent que c'est une âme grande, sensible et généreuse qui a inspiré cet admirable morceau. »

— Monsieur le docteur X** n'est pas là? dit une voix qui m'arracha par un soubresaut à celte lecture qui m'emplissait de stupeur.

Je levai vivempnt la tête.

Je vis un homme habillé tout en noir...

C'était le médecin des morts qui venait constater le décès de M. Jacques Bergeval.

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