‹ Miss MaryChapitre 1 sur 5 · Miss Mary · texte numérisé non relu

Miss Mary

Madame de Morville devait partir ce jour-là pour se rendreà l'invitation demadamedeNoirfeuille.MissI\lary, Alphonsine et sa mère, réunies pour le déjeuner dans la salle à manger, s'étonnaient de ce que M. de Morville ne fût pas encore descendu de chez lui.

— EnGnîvoilà mon pèreîdit Alphonsine en entendant un pas sur l'escalier et se levant pour aller au-devanl de M. de Morville, lorsqu'il entra. Il était pâle, ses yeux semblaient rougis par des larmes récentes et creusés par la souffrance.

Miss M.\Ry, T. 2. 1

— Qu'as-lu donc, mon ami? lui dil vivement madame de Morville; lu as donc été malade cette nuit?

— Moi, Louise? mais non, grâce au ciel! répondit M. de Morville, en lâchant de sourire et en baisant le front d'Alphonsine. Puis il salua d'une façon amicale miss Mary, en passant devant elle, et il s'assit à sa place habituelle pendant que l'on gardait un silence inquiet.

— Que se passe-l-il donc ce malin? dit M. de Morville avec une gaîté forcée. On se lait, on se regarde?

— C'est que vraiment, mon ami, dit avec hésitation madame de Morville, je le trouve Irès-changé depuis hier soir.

— Allons, décidément, je ne suis plus ni jeune ni vaillant, répondit M. de Morville en souriant; je ne puis faire une petite débauche de veillée sans que tout le monde s'en aperçoive. J'avouerai donc un crime que je ne saurais plus cacher. Oui, j'avouerai qu'entraîné parle charme d'une lecture des plus attachantes, et désirant faire quelques extraits^ de ce livre, je me suis couché fort lard. En vain j'ai cherché à tout réparer ce malin en restant au lit, je n'ai pu dissimuler les traces de mon crime de lèse -santé.

Aucune réponse ne suivit d'abord ces paroles, ainsi qu'il arrive lorsque l'on doute de ce qu'on entend. Le silence fut interrompu par madame de Morville.

— Mon ami, dit-elle, je ne partirai pas ce soir.

— Ahl Louise, c'est punir trop sévèrement une im-

prudence que je ne croyais pas coupable. Quoi! mon châlimenl sérail de le priver d'un plaisir!

— Je ne puis consentir à m'éioigner dans l'inquiélude oii je suis sur ta santé.

— Aimes-tu mieux rester en me causant un chagrin? et d'ailleurs, chère Louise, qui te parle d'emporter une inquiétude? Il n'est que dix heures, et ce soir tu partiras complélemenl rassurée, je te le promets; et, en tout cas, ne me laisseras-tu pas la plus charmante petite garde malade que valétudinaire ait jamais rêvée?

Et il sourit en regardant sa fille, qui vint se jeter à son cou.

— Oh! mère, dit Alphonsine, ne crains rien, je te réponds de lui.

— El je me déclare guéri d'avance, reprit M. de Morville. Aussi, pour payer ma guérison, je prierai miss Mary de le donner congé jusqu'au dîner, mon enfant; tu aideras la mère dans ses derniers préparatifs de voyage.

Celte scène avait été observée par miss Mary avec un intérêt mêlé d'inquiétude sur la santé de M. de Morville; car elle aussi était frappée de l'expression de soulTrance qu'elle remarquait sur les traits du père d'Alphonsine; mais vers la fin du repas, madame de Morville s'élanl laissé convaincre par les instances de son mari, rien ne fut changé aux projets de départ, à la condition toutefois que le mieux dont se félicitait déjà M. de Morville continuerait; et Alphonsine accempagna sa mère chez elle pour l'aider à ses préparalils de voyage.

Miss Mary, profîlanl des heures où elle pouvait vivre pour elle-même, alla se promener dans le parc, rêvant à sa famille et à son fiancé, cet homme si loyal, si dévoué, dont elle était séparée par la moitié du monde. Derrière une charmille qu'elle côtoyait, en marchant ainsi pensive, elle crut entendre une toux étouffée, mais, tout entière à ses souvenirs, la jeune fille continua sa promenade. Ayant atteint l'extrémité de l'allée, elle revint sur ses pas de l'autre côté de la charmille; sa marche légère, amortie par l'épaisseur du gazon, ne faisait aucun bruit, de sorte que, sans avoir pu être entendue, elle se trouva en face d'un enfoncement circulaire où se trouvait placé un banc de marbre; là elle vit avec effroi M. de Morville à demi étendu et pressant sur sa bouche un mouchoir trempé de sang.

Miss Mary allait pousser un cri; mais M. de Morville, s'élançant vers elle, lui prit le bras en disant à demivoix :

— Silence! au nom du ciel!

— Mais il vous faut du secours, monsieur!

— Gardez- vous d'appeler!...

— Madame de Morville...

— C'est à elle surtout que je veux cacher ce qui m'arrive...

— Ainsi, monsieur, vous l'avez trompée tantôt en vous disant moins souffrant?

— Il y a vingt ans que je la trompe ainsi!

Miss Mary fît encore un mouvement pour aller vers le château; mais M. de Morville, levant sur elle des regards suppliants, lui dit d'une voix affaiblie :

— Par pilié! ne me quittez pas!

Miss Mary, partagée entre la crainte et la commisération, s'assit à côté de M. de Morville, impuissante à le secourir et péniblement émue en le voyant souffrir.

— Combien de pardons j'ai à vous demander, miss Mary! lui dit-il après quelques minutes de silence. Quel triste spectacle je vous donne! Mais, je le sens, la crise louche à sa fin. Grâce au ciel! ce n'est que le résultat, à peu près périodique à cette saison de l'année, d'une blessure reçue il y a longtemps, et à laquelle, vous le voyez, j'ai pris le parti et l'habitude de survivre. Mais remettezvous, de grâce, du trouble que je vous ai causé.

— Lors même, monsieur, que je pourrais oublier les bontés dont je suis comblée par votre famille, la vue de vos souffrances excuserait mon trouble. Mais d'où vient votre persistance à laisser ignorer à madame de Morville un accident dont les suites peuvent être si graves?

— J'ai eu le bonheur de pouvoir cacher jusqu'ici à ma femme et à ma fille ces symptômes d'un mal sans danger, je le crois, mais dont la tendresse de ceux que j'aime se sprail alarmée. El puis, que voulez-vous! je ne sais pas de plus triste position que celle d'un homme qui, après avoir sollicité etobtenu l'affection et la main d'une femme,

— iO —

lui donne, en retour, d'incessantes angoisses pour une vie qu'elle croit sans cesse menacée. Cet affreux égoïsme, je ne l'ai pas eu; non, je n'ai pas eu le courage decondamner une jeune femme à d'incessantes alarmes, et de la retenir ainsi loin d'un monde qui lui plaît et qu'elle charme. Dites, miss Mary, près du fauteuil d'un valétudinaire, quelle vie eût été la vie de madame de Morville et de ma fille? Chaque matin interroger mes traits pour savoir s'il sera permis de sourire ce jour-là dans la maison! Non, non, encore une fois, je n'ai pas voulu imposer une telle existence à ma famille. Grâce à mes précautions, à mon empire sur moi-même, j'ai pu leur épargner jusqu'ici la connaissance de ce triste secret; vous l'avez surpris, miss Mary. Je vous en supplie, ne le révélez pas! Votre pilié pojir quelques souffrances passagères jetterait à jamais l'inquiétude dans ces deux cœurs, si tendres, si dévoués pour moi. N'ajoutez pas un remords à mes chagrins?

— Un remords! dites-vous, monsieur?

— Si l'on pénétrait le mystère de ma vie retirée, le monde, si sévère à exiger l'accomplissement des devoirs, dont pourtant il se raille trop souvent, n'accuserait-il pas madame de Morville de dissipation folle, d'indiCférence coupable?.. .Le chagrin de mon isolement s'accroîtrait de tout le blâme que j'aurais attiré sur elle. Aussi, de grâce, je vous le répète, pas un mot sur cet accident, dont les suites n'auront pas de gravité.

Quelle femme n'eût apprécié la délicatesse de celle

abnégation? Miss Mary comprenait trop la sainteté de la famille pour cacher son émotion, cl M. de Morviile aperçut une larme dans les yeux de la jeune fille.

— Vous me plaignez, lui dit-il d'une voix contenue, en lâchant de sourire. Vous avez tort de me plaindre, à moins que ce ne soit pour le passé; car si, à l'avenir, j'avais besoin de quelques secours, j'ai, du moins, maintenant, quelqu'un à qui je pourrais demander ce secours sans effrayer personne de ma famille. Ainsi, vous me; promettez le secret, miss Mary?

— Je vous le promets, monsieur, répondit l'institutrice d'une voix grave et pénétrée. Je vous le promets jusqu'à ce que vous m'autorisiez , vous me priiez même d'instruire madame de Morviile de ce secret, que personne plus qu'elle n'a le droit de connaître, car votre réserve à son égard est presque une offense.

— Que dites-vous, miss Mary?

Mais l'inslitulrice prêtant l'oreille ajouta :

— J'entends la voix d'Alphonsine; elle me cherche.

— De grâce, allez au-devant d'elle, miss Mary; qu'elle ne me voie pas dans cet état de faiblesse et de pâleur. N'ayez aucune inquiétude, celle crise a été douloureuse, mais elle m'a soulagé. Je vous jure que je me sens mieux.

L'institutrice, entendant son élève se rapprocher davantage, la rejoignit et l'emmena d'un côlé opposé à la charmille.

M. de Morviile avait dit vrai. Il éprouva un soulage-

menl momentané, causé par la violence même de la crise dont il avait souffert. Ses traits reprirent peu à peu leur calme habituel, et sa femme, si inquiète le matin, partit dans la soirée complètement rassurée.

Lorsque la voilure eut disparu au tournant de l'avenue du château, M. de Morville embrassa sa fille et remonta chez lui. Alphonsine et son institutrice allèrent reprendre leurs travaux habituels. Ce soir-là, miss Mary fut moins attentive aux questions de son élève : elle écoulait, craignait à chaque instant que quelque bruit d'alarme ne vînt lui annoncer que l'état de M. de Morville empirait. Cet homme, jusqu'alors si bienveillant pour elle, souffrant seul et en secret, de crainte d'inquiéter et d'attrister sa famille, lui inspirait une commisération profonde, presque filiale. Elle pensait à la solitude où il allait vivre durant l'absence du madame de Morville, solitude qui commençait, pour lui, le soir même de ce jour oii il avait tant souffert, oij il souffrait peut-être encore, loin de sa fille occupée de ses leçons.

Aussi, interrompant elle-même le travail de son élève, elle lui dit :

— Alphonsine, vous avez dit, ce matin, à votre mère qui hésitait à partir : « Sois tranquille, maman, je veillerai sur mon père; je te réponds de lui! » Cette pensée était bonne; pourquoi ne pas l'exécuter?

— Mon Dieu! miss Mary, dit Alphonsine en regardant son institutrice avec anxiété, est-ce que mon père serait malade?

Sans être malade, il est languissant depuis plusieurs jours; le départ de votre mère lui enlève les quelques heures d'intimité dont le soir il jouissait près d'elle; ne pourriez-vous faire demander à M. de Morvilie s'il lui plairait que vous vinssiez travailler près de lui?

— Vous le permettriez?

— De grand cœur, mon enfant.

— Quelle bonne idée! s'écria joyeusement la jeune fille. Mais vous, miss Mary?

— Moi, naturellement je vous accompagnerai pour que nos travaux ne soient pas interrompus.

Quelques instants après, un domestique rapportait de la part de M. de Morvilie l'acceptation empressée de l'offre qui lui était faite, et Alphonsine procédait à ce qu'elle appelait son déménagement^ avec cet empressement et cette gaîté qui font à cet âge une fêle d'un changement, de place. Bientôt, l'on fut installé dans le cabinet de M. de Morvilie, lui au coin du feu, miss Mary en face d'Alphonsine, assise à une table, sur laquelle était placée une lampe distribuant aux trois personnes une lumière adoucie par un abat-jour vert.

— Je ne veux pas, miss Mary, dit M. de Morvilie en souriant, troubler Alphonsine et la faire gronder : aussi, pendant sa leçon, je vais reprendre le livre avec lequel je comptais passer ma soirée en tête-à-tête; je serai bien sage, mais bien heureux, chère enfant, ajouta-t-il en tendant la main à sa fille, de te sentir ainsi près de moi.

— Ah! mon père, quelle charmante soirée! dit Alphonsine en rangeant son \yel\i ménage de travail sur la table et en achevant de s'installer. Puis, elle ajouta : Bon père, dans nos conventions de silence, j'ai oublié de me réserver le droit d'adresser des questions à miss Mary sur mes devoirs. Est-il encore temps de le réclamer!

— Certainement, mon enfant.

— C'est que j'ai justement à interroger miss Mary sur une chose qui m'embarrasse beaucoup.

L'institutrice, afin de procurer une douce distraction à M. de Morville, voulut qu'Alphonsine trouvât elle-même la solution qu'elle cherchait, et la conduisant ainsi de déduction en déduction par d'ingénieux détours, elle lui fit parcourir l'ensemble des connaissances qu'elle avait acquises.

D'abord, M. de Morville n'écouta pas; mais bientôt, il fut frappé de quelques questions complètement en dehors de la routine des éludes ordinaires : ce n'était pas ainsi qu'il avait appris; il prêta l'oreille avec une attention croissante. Si miss Mary interrogeait avec habileté, son élève répondait d'une manière nette, précise, éclairée. La mémoire seule ne suggérait pas lesréponsesd'Alphonsine; son jugement, rempli de sagacité, tenait une large part dans l'appréciation qui suivait toujours le lait en discussion.

M. de Morville, de plus en plus intéressé, se retourna sur son grand fauteuil, pour mieux contempler, dans sa

joie el dans son orgueil, celle enfant dont les progrès devenaient si rapides, el qui s'exprimait avec tant de justesse et d'intelligence. 11 regardait Alphonsine dans une sorte de doux recueillement; elle n'était ni belle ni même jolie, mais son pur el frais visage était empreint de celle candeur sereine, de celle félicité charmante qui valent la beauté. La jeune fille, pour être plus prompte à la repartie dans la discussion avec son institutrice, s'était levée; sa taille accomplie se dessinait avec avantage; son œil noir, grand el doux, brillait, ce soir, encore plus vif et plus gai que de coutume; son teint s'était animé d'un léger incarnat, el s'il survenait quelques questions difficiles, la jeune fille, par un mouvement d'une grâce naïve, levait les yeux au plafond, en rejetant en arrière de son front ses longues boucles de cheveux châtains, comme s'ils eussent gêné sa pensée.

M. de Morville, absorbé dans la contemplation de son enfant, oubliait celte contrainte pénible, amère comme un remords, qu'il éprouvait, depuis quelque temps, en présence de miss Mary; il écoutait Alphonsine avec avidité, s'inquiélant tout bas de la question proposée, triomphant en lui-même de la réponse trouvée ; puis, se retournant vers miss ]\lary,il semblait lui dire du geste el du regard;

— Merci, merci, à vous à qui je dois celte jouissance pour le cœur d'un père.

En ce moment entra madame Pivolel. Elle n'avait pas été prévenue de cette soirée improvisée; aussi éprouva-l-

elle une sorte de stupéfaction en voyant miss Mary installée avec Alphonsine dans le cabinet de M. de Morville, qui ne les quittait pas du regard.

La femme de charge avait dans ses attributions le soin de visiter le linge de M. de Morville; l'on ne s'étonnera donc pas de la voir traverser lentement le cabinet pour entrer dans la chambre à coucher.

Lorsque madame Pivolet eut disparu, Alphonsine, ignorante de son triomphe, dit timidement à M. de Morville :

— Mon père, est-ce que j'ai bien répondu?

— A merveille, mon enfant; tu as dépassé toutes mes espérances.

— Que je suis contente! s'écria la jeune fille en s'élançant dans les bras de miss Mary. Ah! mon père! continua-l-elle en restant ainsi gracieusement suspendue au cou de son institutrice et en tournant sa figure rougissante de bonheur vers M. de Morville, tu ne sais pas que si je l'ai satisfait, c'est à cette chère miss que je le dois : c'est si doux d'apprendre avec elle!... Elle vous fait tout aimer, tout adorer... devoirs, études, piano, dessin, histoire, tout enfin, jusqu'à l'arithmétique! Juge un peu, vous faire adorer l'arithmétique! Que veux-tu! elle vous ferait aimer tout ce qu'elle voudrait; mais aussi, je la défie bien d'empêcher qu'on l'aime!

— Alphonsine, reprit miss Mary en riant, ce n'est pas moi qui vous ai appris de pareilles flatteries.

— Ma fille dit tout simplement ce que nous pensons tous, repril monsieur de Morvilie, qui jusque-là n'avait pas encore parlé à miss Mary.

Il allait ajouter quelques paroles de remerciement, lorsqu'il entendit du bruit à la porte de son cabinet.

— Qui donc est là? reprit-il étonné.

— C'est Pivolei, dit Alphonsine; tu ne l'as pas vue passer tout à l'heure ?

— Que faites-vous là, madame Pivolet? reprit M. de Morvilie en se retournant vers la porte.

— 3Ionsieur, répondit la femme de confiance en paraissant, les bras chargés d'une pile de linge, c'est moi; je m'occupe de mon devoir, je remplis mon devoir.

— Vous pourriez remettre celte occupation à demain.

— Monsieur, répondit madame Pivolet d'un ton solennel, l'on n'est jamais certain du lendemain.

— Bon! reprit M. de Morvilie, ayant retrouvé quelque gaieté dans les douces jouissances qu'il venait d'éprouver; vous qui connaissez si bien les secrets de la magie, vous devez être aussi quelque peu nécromancienne et prévoir l'avenir : demain n'est donc pas un secret pour vous.

— Comment, Pivolet, reprit Alphonsine en riant aux éclats, lu es magicienne?... C'est délicieux!

— Monsieur votre père m'a menacée de l'exil, mademoiselle, si je me servais de mes recettes magiques pour conjurer le mauvais sort qu'une diabolique et malfaisante personne a jeté sur la femme d'un pauvre homme, reprit

madame Pivolel d'un Ion contraint et dolent; je ne peux donc répondre à voire question, mademoiselle... l'exil est suspendu sur ma tête... je la courbe... je la prosterne...

— Si la femme du vieux berger n'était pas en voie de guérison, madame Pivolet, reprit M. de Morville, et si, par conséquent, le père Chênot n'avait reconnu l'extravagance de vos sorcelleries... je ne plaisanterais pas du tout, vous le savez, sur un tel sujet... Mais lorsque les folies ne sont pas dangereuses, j'ai pour elles quelque indulgence.

— Qui vivra verra, monsieur, dit madame Pivolel d'un ton mystérieux. La femme du père Chênot n'est pas guérie, tant s'en faut. Je ne veux pas m'exposer à l'exil. Aussi je resterai bouche close.

— Et vous aurez raison, madame Pivolet.

— Je suis née pour obéir et me taire, monsieur; vous, pour commanderelparler : je m incline, répondit la femme de charge, en faisant à son maître une profonde révérence; puis, jetant un coup d'œil sournois et oblique sur miss Mary, elle ajouta :

— Qui vivra verra. Je retourne à la visite de mon linge... Qui vivra verra.

Et elle rentra dans la chambre à coucher.

— Miss Mary, reprit M. de Morville en souriant, madame Pivolet est entrée fort à propos pour votre modestie... Elle a interrompu les remerciements que je vous

adressais... Mais rassurez-vous, ce sera, si vous le perniellez, à madame votre mère que j'écrirai tout ce que nous ressentons pous vous.

— Oli! mon père, quelle bonne el charmante idée! dit Alphonsine en embrassant son institutrice, qui lui rendit ses caresses avec effusion; je suis certaine que miss Mary ne refusera pas ces louanges-la! Son père, sa mère, ses sœurs, dont elle me parle souvent, seront si heureux de savoir comme elle est aimée ici! S'ils songenlàmiss Mary, elle n'est pas ingrate, oh non! elle est toujours avec eux par la pensée. Aussi, quelquefois, j'accuse miss Mary de n'être pas ici, en Irlande, dans son Irlande! Alors lu ne sais pas, père, pour obtenir mon silence sur ces excursions clandestines, elle m'emmène avec elle, mon Dieu, oui! Tandis que tu nous crois tranquilles dans notre chambre, nous faisons de charmants petits voyages dans la verte Erin, dont miss Mary prononce le nom avec enthousiasme et attendrissement.

— Ilélasî mon enfant, reprit M. de Morville, c'est que dans ce noble pays si malheureux et si beau, miss Mary a laissé une famille pour qui elle s'est généreusement dévouée!

Les deux jeunes filles étaient restées enlacées; miss Mary ne releva pas sa tète, appuyée sur le front d'AIphonsine, où avaient posé ses lèvres; mais étendant sa main vers M. de MorNJlle, elle sembla repousser ii la fois un élo?e el un souvenir douloureux .

Un profond silence régna pendant quelques instants. Madame Pivolet sortit de la chambre voisine et traversa l'appartement, sans être remarquée, ainsi que ces personnages menaçants du drame que le spectateur voit marcher dans le fond du théâtre, mais qui passent inaperçus des autres acteurs de la pièce.

Alphonsine, rompant la première le silence, dit à M. de Morville :

— En parlant à miss Mary de son Irlande, je crains de l'avoir affligée.

— Non, non, chère enfant! répondit la jeune Irlandaise avec effusion, et tâchant de cacher les larmes qui lui venaient aux yeux, ces souvenirs du pays et de la famille sont toujours doux pour le cœur.

— Vrai, chère miss Mary, vous ne me gardez pas rancune? reprit Alphonsine en souriant; eh bien! prouvez-le-moi.

— Oh! de tout mon cœur... Que faut-il faire?

— M'accordsr ma récompense accoutumée, si, toutefois, vous êtes contente de moi ce soir...

— C'est à monsieur de Morville de répondre, dit miss Mary; il a assisté à nos leçons, et, pour vous, son appréciation vaudra, je l'espère, la mienne, chère enfant!

— Je trouve qu'Alphonsine a mérité toutes les récompenses possibles, reprit M. de Morville. Mais cette récompense, quelle est-elle?

— Quand mes devoirs sont finis, et que miss Mary

est contente, reprit Alphonsine, pour clore la journée, elle me lit un morceau qu'elle a choisi, et aujourd'hui, elle m'avait promis de me lire les adieux et le départ de Jocelyn.

— Cela me fait regreller de n'avoir pas ici l'ouvrage de Lamartine, dit M. de Morville; j'aurais eu, conmie loi, ma part de récompense... et pourtant je n'y ai d'autre droit que le bonheur dont j'ai joui ce soir.

— Mais moi, qui suis fille de précaution, dit gaiement Alphonsine en tirant le volume de son panier à ouvrage, j'ai apporté ce cher Jocelyn... très-résolue, je te l'avoue, à mériter le plaisir qui m'était promis.

El elle présenta le volume à son institutrice, qui hésitait à le prendre.

— Je vous demande en grâce, miss Mary, dit M. de Morville, ne vous refusez pas au désir d'AJphonsine. Qu'en me quittant ce soir, cette chère enfant n'ait aucun regret d'être venue passer sa soirée près de moi.

Miss Mary prit le livre et le feuilleta pour chercher le passage annoncé.

— Tu te souviens, père, dit Alphonsine en prenant une petite chaise et s'asseyant entre son père et son institutrice, Jocelyn a appris que sa sœur est obligée de renoncer à un mariage qu'elle désirait; le peu de fortune de la famille, partagée entre deux enfants, rend sa dot trop faible. Cet excellent frère, afin que sa sœur ait une dot convenable, déclare à sa mère qu'il veut se faire prêlre

et renoncer au monde; mais, pour se rendre au séminaire, il attend que sa sœur soit mariée. Son seul désir est de trouver dans le bonheur de sa sœur la récompense du dévouement qu'il s'impose et dont personne n'a le secret. Nous en sommes là, et je me rappelle les deux vers qui terminent son récit du mariage de sa sœur :

Et je disais tout l)as,dans mon cœur satisfait : Ce bonheur est à moi, car c'est moi qui l'ai fait.

A ces mots, M. de Morville se souvint de plusieurs traits de touchante ressemblance entre la position de Jocelyn et celle de miss Mary, car elle abandonnait aussi sa famille pour lui venir en aide; il se prépara donc à écouter la lecture du poëme avec un redoublement d'intérêt, docile au petit signe d'intelligence que lui fît Alphonsinepour lui recommander le silence.

Miss Mary, d'un ton plein de naturel, commença la lecture de cette dernière journée que le futur prêtre passe dans la maison maternelle, oii toute chose semble vouloir sympathiser avec ses tristes adieux. La voix douce et sonore de la jeune Irlandaise se prêtait merveilleusement à cette lecture, et son accent devint d'une mélancolie navrante lorsqu'elle dit ce passage :

Quand on se rencontrait, on n'osait se parJer, De peurqu'un son de voix ne vînt vous révéler Le sanglot dérobé sous le tendre sourire, El ne fit éclater le cœur qu'un mol déchire,

On allait, on venait; mère, sœur, à l'écart.

Préparaient à genoux les apprêts du départ.

Et chacune, les mains dans le cofiFre enfoncées,

Cachait, avec ses dons, une de ses pensées.

On s'asseyait ensemble à table, mais en vain,

Les pleurs se faisaient route et coulaient sur le paio.

La pauvre miss 3Iary luttait courageusement contre son émotion;elle ne voulait pas paraître cherciier une allusion personnelle dans ce tableau tracé par noire grand poëte; mais, plus son accenlexprimaitlaréalilcde ces sentiments, plus ces sentiments, si analogues ù sa position, la pénétraient elle-même, et il lui fallait un rare courage pour retenir ses larmes.

M. de Morville et sa fille écoutaient avec un indéfinissable attrait ces vers sublimes; miss Mary, ea servant d'interprète au génie, exprimait ses pensées, ses regrets, ses douleurs.

Alphonsine, d'abord suspendue aux lèvres de son institutrice, partagea bientôt son émotion; ses larmes coulèrent, et à ces deux derniers vers du suprême adieu :

Son baiser lentement sur mon front descendit, Et je n'entendis pas ce qu'elle répondit,

la jeune fille, sanglotant, appuya sa tête sur les genoux do Mary, tandis que M. de Morville ne pouvait luimême retenir ses pleurs.

L'inslilulrice, fermant alors à moitié le livre, laissa tomber une de ses mains charmantes sur la brune chevelure de son élève, et leva vers le ciel -ses yeux remplis de larmes.

Le silence fut long et profond.

Ces trois personnes s'étaient comprises sans échanger une parole. Alphonsine, dont les impressions étaient plus mobiles, devait, la première, vaincre cette émotion, et elle s'écria d'un ton de regret en regardant la pendule :

— Dix heures!

— Déjà! dit à son tour M. deMorville.

— Et j'ai encore une grande leçon d'histoire à étudier pour demain matin! dit Alphonsine.

— Je prierai miss Mary de l'excuser, mon enfant, lui répondit son père en la baisant au front; j'ai d'ailleurs encore à lui adresser une prière.

— Laquelle, monsieur?

— Miss Mary, j'ai passé une si bonne soirée! Combien je serais heureux si celle de demain lui ressemblait!

— Rien de plus facile, monsieur; nous reviendrons, si vous le désirez.

— Nous le désirons tous, dit joyeusement Alphonsine.

— Merci, du fond du cœur, miss Mary! dit M. de Morville; merci!

Et il reconduisit les deux jeunes filles jusqu'à la porte de son appartement.

Lorsque M. de Morville revint et qu'il se trouva seul, il se jeta dans un fauteuil, cacha sa figure entre ses mains, et murmura douloureusement :

— Ma fille! mon bon ange a disparu... Sa chaste candeur ne m'impose plus... ma tendresse paternelle ne me distrait plus de cette passion insensée; je vais rester seul avec les souvenirs de cette journée... de celte soirée... Ah! malheur à moi!... malheur ù moi, si jamais je trahissais mon funeste secret!

Pendant l'absence de madame de Morville, les leçons du soir furent données par miss Mary à Alphonsine dans l'appartement de son père; ces relations nouvelles redoublèrent l'intimité de ces trois personnages de notre récit. En présence de sa fille, son bo7i ange, comme il l'appelait, M. de Morville, tout entier à l'amour paternel, n'eût pas osé flétrir, dégrader ces joies sacrées en y mêlant quelque pensée mauvaise; mais, dans la solitude, qu'il cherchait, et où il n'avait pas à redouter le présence d'Alphonsine ou de son institutrice, il s'abandonnait à cette passion aussi profonde que cachée avec une sorte de joie amère, contemplant, comme à plaisir, les douloureux ravages qu'elle faisait dans son àme.

L'institutrice était douée d'un caractère trop élevé, d'un caractère trop pur; elle croyait trop au bien et à la sainteté de la famille pour concevoir le moindre soupçon d'un amour qui l'eiit épouvantée; d'ailleurs, rien ne trahissait cet amour, ni dans les paroles ni dans les regards de M. de Morville. Si, malgré sa contrainte pleine de respect et son attention à peser, pour ainsi dire, chacun de ses mots, il lui échappait une expression trop vivement affectueuse, miss Mary l'attribuait naturellement à la reconnaissance paternelle.

M. de Morville partageait souvent les promenades de sa fille et de son institutrice; Alphonsine allant, venant, courant, sautant avec la folle gaieté de ses seize ans, laissait ainsi parfois son père et miss Mary tête à tête pendant quelques instants.

Un jour, M. de Morville, profitant de l'une de ces absences momentanées d'Alphonsine, dit à miss Mary, en lui parlant de madame de Morville :

— Lorsque, jeune encore, j'eus quitté le {service, et que je songeai à me marier, je ne rêvais que cette existence, où deux cœurs, unis dans un commun bonheur, trouvent en eux-mêmes, et demandent à peine au dehors de rares distractions. Celte viede félicité intime m'échappa dès les premiers jours de mon mariage : le monde avait peu d'attraits pour moi; une autre cause que vous connaissez, miss Mary, le désir de cacher à ma famille le délabrement de ma santé, m'éloigriait encore des plaisirs

bruyants. Au bout d'un an, j'avais compris qu'il nie fallait renoncer à la douce existence que je m'étais promise; mais j'étais trop honnête homme, mais j'aimais trop ma femme |)our lui imposer mes goûls. Son seul tort était de ne pas comprendre la vie de la même manière que moi; je fis |»our assouplir mon caractère de généreux eiïorls : j'étais assez emporté...

— N'étiez-vous pas du sang de la Botardière? dit miss Mary avec un sourire de malice.

— Je n'étais pas tout à fait doué de la même impétuosité que mon terrible oncle, reprit M. de Morville avec un sourire forcé, s'étonnant de n'avoir pas captivé davantage l'intérêt de la jeune fille, mais j'avais une certaine chaleur de sang que l'étal militaire ne devait pas tempérer; je m'imposai une inaltérable douceur; l'iiabilude du commandement fît place à une infatigable condescendance. Que vous dirai-je ? à force d'empire sur moi-même, je suis devenu tel que vous me voyez, miss Mary. Cependant, est-ce la violence faite à mes goûts, ù mon naturel? Je ne sais. Mais lorsque je ne suis pas sous l'heureuse influence de la présence de ma fille, je cède parfois à des accès de morne découragement, je n'ose pas plus parler à madame de Morville de ces crises morales que des crises maladives auxquelles je suis sujet. Vous le voyez, miss Mary, avec de rares éléments de félicité, ma vie est quelquefois digne de pitié.

L'institutrice, continuant de marcher à côté du père de son élève, ne répondit rien.

M. de Morville, assez inquiet de ce silence, le rompit le premier, et dit avec une anxiété contenue :

— Miss Mary, j'abuse peut-être de l'attachement que vous avez toujours témoigné à notre famille, en vous parlant de ces vagues chagrins; j'aurais dii vous remercier simplement des heureux moments que je passe chaque soir entre ma fille et vous; je regretterais de vous avoir attristée par une semblable confidence, vous qui avez personnellement tant de sujets de regrets et de chagrin.

El il s'arrêta pour attendre une réponse.

— Excusez-moi, monsieur, d'avoir gardé le silence, dit miss Mary en continuant de marcher; si je ne vous parlais pas, c'est que je m'adressais une question.

— Laquelle, miss Mary?

— Si madame de Morville eût été à ma droite, comme vous êtes à ma gauche, et qu'elle eût entendu vos confidences, monsieur, je me demandais ce qu'elle aurait pu dire à son tour.

— Je crois n'avoir jamais mérité... je ne mériterai jamais un reproche de madame de Morville.

— Tout à l'heure, en me parlant de vos vagues chagrins, très-vagues, en effet, permettez-moi de vous le dire, monsieur , puisque le ciel vous a donné une femme comme la vôtre, une fille comme Alphonsine, vous étiez ému; j'ai cru deviner des larmes dans votre voix; mais il y a un moment où madame de Morville eût versé, elle aussi, des pleurs plus amers peut-être que les vôtres...

— Que voulez-vous dire, miss Mary?

— Lorsque vous faisiez allusion à ces crises maladives qui ajoutaient à votre éloignemenl du monde, si madame de Morviile eût insisté, si elle eut appris la vérité que vous m'avez confiée, croyez-vous donc qu'elle n'eut pas accueilli avec surprise et douleur la révélation de ce triste mystère? N'eût-elle pas eu raison de vous demander compte de votre silence au moment de votre mariage? Vous n'avez rien caciié de ce qui concernait votre fortune à la famille de madame de Morviile; et à elle, à elle... vous ne lui avez pas dit ce qui intéressait une vie dont vous lui offriez la moitié!

— Mais alors, les retours de ces crises étaient éloignés; elles n'avaient rien d'alarmanl; je voulais, avant tout, épargner à ma femme des soucis et des inquiétudes, reprit M. de Morviile, ainsi rejeté bien loin des idées auxquelles, sans calcul, il se laissait entraîner.

— El de quel droit, monsieur, rendez-vous ainsi madame de Morviile presque coupable à son insu?

— Coupable! s'écria M. de Morviile.

— Oui, monsieur, coupable! Est-ce que les soins qui peuvent vous soulager, les distractions qui peuvent vous sortir de ce découragement, ce n'est pas à madame de Morviile que vous devez les demander? Est-ce que parfois, lorsque vous Tavez suppliée de prendre part aux plaisirs du monde, votre pensée, injuste malgré vous, je le veux, ne compare pas les fêtes dont elle s'amuse à

Tabandon où vous êtes? Alors, malgré vous, voire affection pour elle se refroidît peut-être, et ce refroidissement le mérile-l-elle? Oh! non! ne le croyez pas. Instruite du mal que vous lui cachez, elle eût été pour vous encore plus tendrement dévouée, encore plus ingénieusement aimante! Pourquoi donc doutez-vous d'elle, monsieur, avant de l'avoir éprouvée?

— Miss Mary! s'écria encore M. de Morville, je n'ai jamais douté du cœur de ma femme.

— Aussi, monsieur, n'est-ce pas elle que j'accuse. Car enfin, ce secret, qu'un hasard m'a révélé, à moi, ne pouvait-il pas être connu de personnes étrangères et divulgué, envenimé par la médisance? De sorte qu'en entrant dans ces salons où madame de Morville se rend avec la sérénité d'une conscience irréprochable, on aurait murmuré autour d'elle : « Son mari souffre seul, et elle est ici! Son mari se meurt peut-être, et elle se pare, elle cause, elle rit, elle s'abandonne aux joies de ce monde!...» Mais savez-vous, monsieur, que cela est cruel d'exposer une femme de cœur à de pareilles calomnies?

— Miss Mary, vous êtes sévère. Le motif de mon silence envers madame de Morville...

— Part d'un sentiment rempli de générosité, je le sais, monsieur. Mais, puisque vous m'autorisez à vous parler en toute sincérité...

— Oh! je vous en conjure.

— 11 y a quelque chose de blessant pour madame de

— ùi —

Morville dans votre générosité même. C'est presque la croire au-dessous de ses graves devoirs de mère et (.*épouse, que de lui refuser, ù son insu, le bonheur de les remplir! A qui, mon Dieu! devons-nous confier nos douleurs, nos chagrins, sinon à ceux-là mêmes que le ciel a placés près de nous pour les partager, pour les adoucir, pour les consoler? Croyez-moi, monsieur, ne gardez plus une telle réserve envers madame de Morville, promettezmoi...

— Pourquoi vous interrompre, miss Mary?

— Parce que, à mon âge et dans ma position, monsieur, je n'ai aucun droit à attendre une promesse de votre part.

— Hésiteriez- vous, du moins, à me conseiller?

— Non; aussi, je vous en supplie au nom de votre affection pour madame de Morville, ne lui faites pas l'injure de lui cacher plus longtemps le secret que j'ai appris par hasard.

— Miss Mary, répondit M. de Morville d'un accenl pénétré, je vous donne ma parole d'honnête homme qu'à ma première crise, je confierai tout à ma femme.

En ce moment, Alphonsine, après une course légère qui l'avait conduite jusqu'au bout de l'allée, où se promenaient son père et miss Mary, revint vers eux.

— Monsieur, dit tout bas miss Mary à M. de Morville en lui montrant la jeune fille, voici encore quelqu'un dont j'oubliais de réclamer la pari dans vos souffrances.

Alphonsine reçut le même jour une lettre de son frère; après l'avoir lue, elle la plaça sur sa table de travail, puis, se remettant à son dessin, elle ne put s'empêcher de dire avec une sorte d'impatience :

— Est-il singulier, ce Gérard!

— Alphonsine, reprit miss Mary, vous dites cela d'un air presque fâché.

— C'est vrai! ses lettres ne sont plus du tout ce qu'elles étaient. L'année dernière, il me racontait d'une façon si drôle toutes les folies qu'on disait au collège, les tours qu'on jouait aux maîtres, et jusqu'aux bêtises qu'il inventait lui-même, car il était souvent très en fonds; aujourd'hui (dans sa correspondance du moins), il a toujours un air mécontent, chagrin. Je croyais lui causer un grand plaisir en lui annonçant que mon père consentait à ce qu'il sortît du collège; je lui apprenais aussi que ma mère, dans son prochain voyage à Paris, le prendrait pour le ramener ici avec elle. C'est à peine si ce méchant frère me dit quelques mots de ces bonnes nouvelles. Et ce n'est pas tout; il y a quelque chose de plus grave.

— Vraiment, Alphonsine. Voilà qui devient sérieux.

— Ne plaisantez pas, chère miss Mary; c'est très-vilain ce que m'écrit Gérard. Figurez-vous qu'il me raille sur les soirées que nous passons auprès de mon père; il dit que nous devons joliment l'ennuyer avec nos études.

— Allons, dit miss Mary en souriant, c'est un peu d'envie.

— Au fait, c'est fort possible. El quant à la chagrine liiiineur que je lui ai reprochée, savez-vous, miss Mary, ce que mon frère me répond?

— Que répon'd M. Gérard?

— Qu'il devient homme, et qu'à mesure que sa raison se forme et se développe, toutes les choses lui apparaissent sous un autre jour. Je vous demande un peu, miss Mary, M. Gérard qui devient homme? quelle prétention, à dix-sept ans et demi! Ah! si c'est là le commencement d'im homme, devenir chagrin, grognon, qu'est-ce qu'il sera donc quand il sera homme tout à fait?

— Chère enfant, reprit l'institutrice en souriant de la boutade de son élève, je crains que votre dessin ne se ressente un peu de votre impatience contre M. Gérard.

— Mon dessin! cela me fait justement souvenir d'une autre très-mauvaise plaisanterie de monsieur mon frère. Est-ce ma faute, à moi, si ses maîtres sont, comme il le dit, laids et bourrus? On croirait qu'il est jaloux de ce que je sois aussi heureusement partagée qu'il l'est mal. N'ose-t-il pas mettre en doute tout ce que je lui raconte de vous, miss Mary! Enfin, aujourd'hui, dans sa lettre, ne va-t-ilpas jusqu'à m'écrire, d'un ton très-impertinent qui m'a révoltée : « Est-ce que, vraiment, elle sait un peu dessiner, ta miss Mary?... » Comprenez-vous cela?

— Voilà qui devient très-inquiétant pour mon amourpropre de professeur, reprit en riant l'institutrice; mais, chère enfant, pourquoi toujours parler de moi dans voire correspondance avec votre frère?

— De quoi donc puis-je parler, sinon de mon père, de ma mère, de vous, miss Mary, de tous ceux enfin qui m'enlourent et que j'aime?

— Rassurez-vous; lorsque M. Gérard sera ici, vous ferez la paix avec lui, et j'espère qu'il la fera aussi avec moi.

— Ah! je connaîtrais bien un moyen de nous venger de lui. Il s'agirait d'une conspiration.

— Dois-je en être?

— Certainement.

— Sijedois yjouer mon rôle, dites -moi en quoi consisterait le complot.

— Il s'agirait d'un portrait.

— Le portrait de qui?

— De moi, miss Mary.

— Et pour qui?

— Pour mon frère. Je suspendrais le portrait, sans en rien dire, à la cheminée de la chambre de Gérard, et il l'y trouverait le jour de son arrivée.

— Et ce portrait, qui le ferait?

— Vous, chère miss Mary, et alors je dirais à M. Gérard : Eh bien! monsieur, trouvez-vous qu'elle sait un peu dessiner, ma miss Mary?... J'espère que ce serait une bonne vengeance!

— Excellente, et digne de votre cœur, chère enfant! Je ne verrais aucun inconvénient à entrer dans le complot, mais encore faudrait-il que voire mère me demandât votre portrait pour M. Gérard.

— Oh! s'il ne s'agit que de cela, ma bonne petite miss Mary, ce méchant frère aura sa surprise, et il ne deman- Jera plus si vous savez dessiner. Quel bonheur! Je vois d'ici son air penaud, en tenant mon portrait à la main et le regardant avec admiration.

Madame de Morville, de retour de son excursion chez madame de Noirfeuiile, ne trouva rien de changé dans les paisibles liabitudes de celle vie de famille à laquelle nous avons taché d'initier le lecteur. M. de Morville fut, comme toujours, tendre, prévenant pour sa femme; Alphonsine fit gaiement ù sa mère une gentille petite guerre sur son absence, prolongée de quelques jours au delà du terme fixé; miss Mary avait compris l'espèce de jalousie maternelle de madame de Morville : elle sut, à force de tact et d'ingénieuses délicatesses, continuer de se faire pardonner les merveilleux progrès de son élève.

Les jours, les mois s'écoulèrent ainsi; M. de Morville, trop homme d'honneur et trop pénétrant pour jamais rien attendre de sa folle passion, sûr de lui-même pour la trahir, profilait de loutes les occasions qui lui permettaient, en présence de sa femme ou de sa fille, de jouir de la présence, de l'esprit et des talents de miss Mary. Puis, seul, il s'abandonnait sans contrainte aux rêveries cruelles de cet amour sans espoir, dont il rougissait et que personne, heureusement, ne devinait.

L'institutrice, partagée entre l'alTection toujours crois-

sanle qu'elle porlaità son élève, el les souvenirs de sa famille et (le Henry Douglas, vivait dans ce petit monde, aussi heureuse qu'elle pouvait l'être loin de ceux qu'elle avait laissés à Dublin, et supportant avec une résignation sloïque les conséquences de la ligue formée contre elle par madame Pivolet el les serviteurs de la maison : ces souffrances, cachées aux yeux de tous et que l'on connaîtra plus lard, étaient cruelles et incessantes; mais trop fîère, trop généreuse pour se plaindre, miss Mary s'efforçait de paraître heureuse, et continuait son œuvre de dévouement; son charme agissait puissamment sur madame de Morville, ainsi peu à peu guérie de sa jalousie maternelle, miss Mary insistant toujours auprès d'Alphonsine pour que celle-ci passât tout le temps de ses récréations avec sa mère. Il faut le dire aussi, les compliments que madame de Morville recevait de ses voisins sur les remarquables progrès de sa fille, qu'elle adorait; la flatteuse envie qu'excitait dans sa société la possession d'une institutrice aussi distinguée que miss Mary; la modestie pleine de lad et de bon goût avec laquelle celle-ci savait toujours s'effacer, afin de faire valoir son élève, satisfaisaient assez l'orgueil maternel de madame de Morville pour qu'elle ne vît plus dans la jeune Irlandaise une rivale d'Alphonsine.

S'agissait-il d'une promenade dans les environs, ou d'assister à une fêle de campagne avec quelques personnes venues au château, miss Mary avait toujours un excellent

prétexte pour rester étrangère à ces distractions, se retirer chez elle et laisser AlpiioFisine à la surveillance de sa mère, épargnant ainsi à madame de Morville le jaloux déplaisir de voir son institutrice entourée d'hommages qui lui eussent paru un vol fait à sa fille. ■Nous le répétons, grâce à son excellent et judicieux esprit, miss Mary avait su éviter tous les écueils (apparents du moins) de sa condition, et trouver ce milieu si difficile entre la douceur qui attire et la dignité qui impose.

Vers le commencement de juin, madame de Morville devait aller à Paris pour y chercher son fils et le ramener au château, oîi il devait passer ses vacances; la veille de ce départ, pendant qu'AIphonsine l'aidait dans quelques préparatifs de voyage, sa mère lui dit gaîment :

— Es-tu capable de garder un secret?

— Oh ! maman, peux-tu en douter?

— Ce secret, tu ^e garderas, même pour miss Mary.

— C'est plus difficile: mais à nous deux, elle et moi, nous ne le laisserions pas échapper, je l'en réponds.

— Aussi bien, ton institutrice doit être tôt ou lard dans la confidence. Ainsi, mon Alphonsine, je te laisse liberté entière à son égard. Mais de tout ceci pas un mol à Ion père. C'est lui que nous devons surprendre.

— Alors, sois tranquille!

— Cet hiver et ce printemps, j'ai reçu, lu le sais, de nos amis et de nos parents, de nombreuses invitations; j'ai pensé 2i donner ici une fête le jour même de mon retour

de Paris avec Gérard... Je suis déjà convenue de loul avec madame Pivolet et le jardinier; ce sera charmant; ton père ignorera tout... jusqu'au moment de l'arrivée des invités.

— Oh! tu as raison... ce sera charmant!

— Nous nous arrangerons pour faire remonter Gérard dans sa chambre, pendant la fêle; alors seulement il trouvera le délicieux portrait quemiss Maryafaitde toi... pour prouver à ce médisant que ton institutrice sait un peu dessiner.

— De mieux en mieux!

— Mais je voudrais que tu eusses aussi un joli rôle dans cette fêle... et que tu y fusses admirée, mon Alphonsine!

— Moi, bon Dieu! admirée! n'y songe pas!

— J'y songe beaucoup, au contraire, et je m'enorgueillis d'avance de l'effet que tu produiras.

— Moi? produire de l'effet! en vérité, maman, je tombe des nues.

— Mais écoute-moi donc: à la dernière grande soirée que nous a donnée madame de Noirfeuille, sa fille, Flavie, qui est beaucoup moins bonne musicienne que toi, car elle n'a pas une miss Mary pour institutrice, a joué, sur le piano, un morceau qui a eu le plus grand succès; si tu avais vu avec quel bonheur madame de Noirfeuille, cette heureuse mère, recevait les félicilalions de tout le monde sur le talent de sa fille, lu ronij^rendrais, chère enfanf.

que je veux jouir à mon tour d'un pareil triomphe. Tu as fait, grâce à miss Mary, des progrès extraordinaires, et l'on n'aura pas assez d'applaudissements pour ma petite virtuose.

— Mais, maman, je n'ai jamais touché du piano devant personne!

— Tant mieux! tant mieux! l'effet sera beaucoup plus grand cl plus inattendu; il me semble que j'entends déjà dire de tous côtés : « Quel talent possède mademoiselle de Morville! qui aurait jamais cru cela en la voyant si modeste! c'est vraiment extraordinaire! » Et les applaudissements de recommencer. Alors, moi, lu juges, mon Alphonsine!... ma seule crainte est de pleurer comme une folle.

— Pauvre chère maman, comme lu m'aimes!

— Je t'aime; rien de plus simple. Toutes les mères fonl comme moi, mais toutes les mères n'ont pas le droit d'être orgueilleuses de leurs filles.

— Hélas! chère maman, j'ai grand'peur que lu ne l'abuses sur le triomphe que tu attends de moi.

— Pourquoi cela?

— Tu veux que je joue du piano en public?

— Je ne rêve qu'à cela.

— Malheureusement, la musique que je sais n'est pas de nature à faire le moindre effet; le monde «|ui s'amuse !i!aime pas boaucoui). je crois, les sonates de Mozart ou f\o Heollioven.

— Je n'entends pas grand'chose à la musique, mais je suis sûre que miss Mary ne t'a pas appris que d'ennuyeux morceaux d'étude,

— Que veux-tu, maman? elle ne songe pas à me faire briller, mais à m'inslruire.

— Alors, à quoi bon tant étudier?

— Mais pour apprendre, pour savoir.

— Savoir, savoir, à la bonne heure!... Mais du moins faut-il que le monde sache que vous savez.

— Oh! mon Dieu! pourvu que loi et mon père, vous soyez satisfaits, moi, je n'en demande pas davantage, ni miss Mary non plus.

— C'est possible; mais moi je suis plus exigeante.

— Pourtant, maman...

— Alphonsine, je le veux... je l'en prie!

— Alors je demanderai à miss Mary qu'elle veuille bien m'indiquer un morceau.

— Il me semble qu'au moins pour ce que je désire, tu peux l'en rapporter à moi.

— Pour la musique?

— Certainement pour la musique. J'ai, je crois, le droit d'avoir mon goût comme une autre?

— Oui, maman.

— Je te parlais de Flavie, la fille de madame de Noirfeuille. Je l'ai entendue jouer une œuvre qui est encore toute nouvelle et d'un grand effet. Ce morceau est de Thalberg.

— Ah! mon Dieu! de Thalberg! dit Alplionsine en joignant les mains avec épouvante, de Thalberg!! Mais lu ne sais pas que les compositions de cet auteur sont de la plus grande difficullé, et exigent une habileté d'exécution que je ne posséderai jamais! J'ai la main trop pelile dans ces exercices, qui sont de vrais tours de force; ce n'est pas ma faute. Wiss Mary n'est pas flatteuse, tu le sais; aussi, me disait-elle dernièrement encore qu'en travaillant, je deviendrais bonne musicienne, mais jamais une exécutante.

— Il ne s'agit pas de ce que pense miss Mary et d'invoquer son autorité pour contrarier mon désir.

— Maman, excuse-moi; je n'ai pas voulu te fâcher.

— A la bonne heure! Mais il est inconcevable que je trouve chez loi celle résistance. La fille de madame do Noirfeuille, dont l'inslilulrice est bien loin d'avoir le talent de miss Mary, a produit le plus grand effet dans le morceau de Thalberg. Tu peux, si tu le veux, obtenir le même succès, et ce sont, de ta part, des objections sans fin! C'est insupporlable! La première chose que miss Mary devrait l'apprendre, ce me semble, cesl d'obéir à la mère!

Alphonsine, ù ces reproches, ne put retenir quelques larmes. Madame de Morvillc, regrellanl ses brusques paroles, attira sa fille dans ses bras et la i)Ia('a, loule grande qu'elle était, sur ses genoux en l'embrassant avec effusion. La pauvre enfant oublia son chagrin passager

pour répondre aux tendresses de sa mère. Ce léger nuage passa, et Alphonsin^, souriant à demi malgré les larmes qui roulaient encore dans ses yeux, dit à sa mère :

— Aussitôt que tu seras arrivée à Paris, tu m'enverras le morceau que tu aimes, et je j'étudierai pour le grand jour.

Madame de Morville partit, et n'envoya la partition qu'au bout de plusieurs jours. C'étaient des variations de Thalberg sur le Moïse de Rossini. Miss Mary fut affligée de ce choix, en parcourant ce déluge de notes qui parfois exigent que les deux mains apportent successivement au même chant le concours de leur agilité; mais Alphonsine ayant raconté son entretien avec sa mère à miss Mary, celle-ci se résigna et fit étudier le Moïse à son élève.

Le voyage de madame de Morville ne dura que quelques jours; elle fut bientôt de retour avec son fils Gérard.

Gérard, arrivé de Paris le matin à six heures avec sa mère, s'était aussitôt rendu dans l'appartement de soo père, où se trouvait Alphonsine. Les premiers embrasse-

ments échangés, la jeune fille, avec une curiosité naïve, examina son frère, qu'elle n'avait pas vu depuis un an.

— Mais vois donc, mon père, comme Gérard est devenu grand! disait-elle en se redressant et approchant son épaule gauche de l'épaule droite du jeune homme. Tu te laisses donc pousser la moustache, mon frère? Elle est gentille, elle est fine, mais ce n'est pas encore ce qui s'appelle une forêt. Viens donc un peu au jour, près de la fenêtre. Maman, lu n'as pas remarqué? ses yeux sont maintenant d'un bleu foncé. Je les aime mieux de celte nuance. C'est très-distingué, des yeux bleus avec des cheveux bruns.

Gérard se prêtait complaisamment à lexamen de sa sœur. C'était un jeune et beau garçon de bientôt dix-huit ans, d'une taille svelle et dont le teint mat et uni se colorait d'un rose à la moindre émotion.

Madame de Morvilleet son fils allèrent prendre quelque repos en attendant le déjeuner. C'était seulement à celle heure que Gérard devait voir miss Mary, dont il n'avait pas prononcé le nom une seule fois depuis son arrivée; en revanche, Alphonsine lui avait souvent répété d'un air triomphant :

— Tu vas enfin la connaître, ma miss 3fanj! tu verras! tu verras!

Afin de mieux t'oiVj sans doute, Gérard fit subir de notables changements à sa toilette, rejetant soigneusement tout ce qui pouvait rappeler le collégien; aussi, lorsqu'il

parut dans le salon sans oser chercher du regard si miss Mary s'y trouvait, Alphonsine lui dit en riant :

— Comme le voilà beau, Gérard! tu n'as plus l'air d'un lycéen, tu as l'air d'un véritable jeune homme. Quelle jolie cravate! Cette veste de bazin blanc à boutons de nacre est très-élégante; et des bottes vernies, Dieu me pardonne! des bottes vernies, te voilà au grand complet! Eh bien! sans te flatter, je l'aime beaucoup mieux ainsi qu'avec ton uniforme bleu, ton chapeau rond, les gros souliers lacés et les bas die coton couleur d'azur.

A ces souvenirs rétrospectifs, que sa sœur évoquait en riant de tout son cœur, Gérard devint d'autant plus cramoisi qu'en levant les yeux, il aperçut miss Mary à deux pas de lui. 11 la salua profondément.

— Monsieur Gérard, lui dit-elle cordialement, votre chère sœur m'a si souvent parlé de vous, de vos éludes, de vos parties de jeu et même de vos pensums, que nous sommes déjà de vieilles connaissances.

Ces allusions au passé du collège ne flattèrent pas extrêmement Gérard; aussi fut-il pendant loul le repas trèsfroid avec l'institutrice, qu'il regardait cependanlà la dérobée toutes les fois qu'il le pouvait tenter sans être vu de sa sœur. A la fin du déjeuner, madame de Morville prononça un mot qui, pour le moment, glaça la joie que sa fille éprouvait du retour de son frère.

— Alphonsine, lui dit-eïle, et Moïse?

— Ah! maman, répondit la pauvre enfant en soupi-

ranf, je Pai étudié chaque jour de toutes mes forces, et aujourd'hui encore je vais le travailler avec miss Mary. Elle te dira que je fais de mon mieux.

— Je rends pleine justice au zèle el aux efforts d'AIphonsine, répondit rinslilulrice, mais cette partition...

— Je la connais, répliqua vivement madame de Morville en interrompant miss Mary; ce morceau doit produire beaucoup d'effet; je liens absolument à ce que ma fille le joue, el elle le jouera.

Après le déjeuner, Alphonsine prit le bras de son frère, et l'emmenant à l'écart, lui dit à mi-voix d'un air rayonnant :

— Eh bien?

— Quoi? reprit Gérard de l'air du monde le plus naïf, que veux-tu dire, Alphonsine?

— El miss Mary?

— Ah! miss Mary...

— Oui, comment la Irouves-lu?

— Mais pas mal, répondit le jeune garçon, en cherchant à prendre un air railleur el dégagé; non, vraiment, elle n'est pas trop mal... pour une maîtresse d'école.

Le secret ayant été scrupuleusement gardé auprès de M. deMorville, ce futseulementà l'heuredu dîner,au retour d'une longue promenade adroilemeiil ménagée par sa femme, qu'il apprit, en voyant de nombreux préparatifs, qu'une fête devait avoir lieu le soir au château. 11 applau-

tlil à l'idée de madame de Morville, quoique, dans la disposition d'esprit où il se trouvait, il eût préféré la solitude au tumulte du monde.

Gérard, après s'être introduit furtivement chez madame de Morville avec un terrible battement de cœur, afin de soustraire à la toilette maternelle un bâton de cosmétique dont il espérait un grand secours pour donner à ses moustaches età sa barbe naissante une couleur plus foncée, plus mâle, Gérard était rentré dans sïi chambre pour s'habiller; il chiffonna cinq ou six cravates, dont il ne trouva pas le nœud assez bien fait, et il creva deux paires de gants paille, se rappelant les sinistres prédictions du gantier: Monsieur, vous prenez des gants beaucoup trop petits. Enfin, après s'être promené une demiheure de long en large dans sa chambre afin de b7iser des souliers neufs trop étroits, il jeta un dernier regard sur son miroir et descendit avec une peur horrible de se rencontrer tête à tête avec miss Mary. Aussi, poussa-t-il un long soupir d'allégement en se voyant précédé dans le salon par son père et par sa mère.

Alphonsine parut bientôt portant avec sa grâce naïve une délicieuse toilette que sa mère lui avait rapportée de Paris.

Miss Mary était vêtue d'une simple robe de mousseline blanche à manches courtes, qui découvrait à demi ses épaules; elle n'avait ni un ruban ni une fleur dans ses cheveux, dont les soyeuses et longues boucles encadraient

son visage. Cependant, madame de Morvil le resta douloureusement frappée d'une admiration jalouse, en contemplant la jeune Irlandaise, dont le charme ne devait pourtant pas la surprendre. Mais, soit que, si léger qu'il fût, le changement de toilette de miss Mary rendît plus éclatante encore son éblouissante beauté, soit que madame de Morville regardât pour ainsi dire son institutrice avec les yeux des personnes qui, ne la connaissant pas, allaient bientôt s'extasier sur celte ravissante personne, la mère dWlphonsine éprouva un vif ressentiment d'envie. Toisant alors miss Mary d'un regard presque irrité, elle ne put s'empêcher de lui dire avec une sorte d'aigreur mal dissimulée, faisant allusion à la coupe de la robe, qui laissait nus les bras charmants et les non moins charmantes épaules de la fille :

— Une robe montante et à manches longues eût peutêtre été plus convenable, mademoiselle Lawson.

— Vous avez sans doute raison, répondit la jeune fille avec douceur, mais je n'ai pas d'autre robe habillée que celle-ci.

A cette réponse, qui rappelait la pauvreté de miss Mary, madame de Morville ne sut que répondre; mais elle se prit à secrètement maudire la fâcheuse idée d'avoir voulu donner celte fêle, dans laquelle son insiilulrice, qui, jusqu'alors, nous l'avons dit, s'était toujours ingéniée ù se tenir à l'écart, pouvait, par cela même, produire une grande sensation.

La pauvre Alplionsine, absorbée par celte redoutable arrière-pensée, qu'elle était condamnée au thème de Moïse? s'approcha lentement du piano pour y déposer la fatale partition; elle n'entendit pas la désobligeante obserlion de sa mère sur la toilette de miss Mary, et d'une voix presque suppliante :

- — Maman, c'est toujours bien convenu, je jouerai le Moïse?

El elle ne put réprimer un gros soupir en jetant sur son institutrice un regard désespéré qui semblait dire :

— Intercédez une dernière fois pour moi afin de m'arracher à ce supplice.

L'institutrice comprit la torture de son élève et dil à demi-voix à madame de Morville :

— Mon devoir d'institutrice et mon affection pour Alphonsine m'autorisent à vous parler, madame, en toute sincérité.

— Eh bien! mademoiselle?

— Eh bien, madame, je crains que l'exécution du Mdise par Alphonsine laisse quelque chose à désirer.

— Alors, mademoiselle, reprit sèchement madame de Morville, c'est que vous ne l'aurez pas fait suffisamment travailler.

— Le succès d'Alphonsine, s'il eût été possible, m'eût rendue trop heureuse pour que je n'y aie pas donné tous mes soins, madame, répondit l'institutrice de plus en plus surprise de l'aigreur croissante de madame de Morville,

qui jusqu'alors l'avait traitée avec tant de bienveillance. Alphonsine, croyez-moi, madame n'a rien à se reprocher dans cette circonstance.

— Alors, mademoiselle, je suis forcée de croire qu'il y a de votre part insouciance, je ne voudrais pas dire mauvais vouloir, parce que c'est moi qui ai choisi ce morceau.

— Madame, permettez...

— Mademoiselle, je ne permettrai jamais que l'on se fasse une sorte de malin plaisir de mettre ma fille en opposition avec moi...

— De grâce!... madame...

— El puisque vous parlez de vos devoirs, mademoiselle, sachez que le devoir d'une institutrice est de se rendre agréable aux personnes qui lui accordent leur confiance.

El madame de Morville, voyant son fils et son mari aller au-devant de quelques personnes invitées à !a fête, les rejoignit, laissant miss Mary encore plus surprise qu'aflligée des dures paroles de madame de Morville, et qui, heureusement, n'étaient pas parvenues aux oreilles d'Alphonsine.

Les salons du château de Morville se remplissaient; tous ces voisins de six ou sept lieues à la ronde, accueillis avec cordialité, se connaissant tous, se recevant les uns les autres, soit à Paris, soit à la campagne, et se relrouvani vec un nouveau plaisir, donnaient h celte réunion

un air de famille qui pouvait excuser l'enlêlement de madame de Morviiie à faire une exhibition du talent musical de sa fille.

Gérard rencontrait à chaque pas des jeunes gens qui, jusqu'alors, l'avaient un peu traité en écolier, mais qui, le sachant hors de page et voyant son menton ombragé d'une barbe naissante, l'admettaient à leur entretien, ne lui cachant pas leurs observations bienveillantes ou critiques sur les femmes ou les jeunes filles qui passaient successivement devant eux. Au moment oij, tout fier de son initiatioîi, Gérard entrait avec ses nouveaux amis dans un autre salon, il fut arrêté près de la porte par un élégant nommé M. de BIancourl,jeune homme fort à la mode, même ailleurs qu'en Touraine. La distinction de ses manières, l'aisance avec laquelle il parlait aux femmes, les coquetteries qu'elles déployaient pour lui, enfin sa réputation d'homme à bonnes fortunes, venue même jusqu'aux oreilles de Gérard, lui inspiraient une profonde admiration pour M. de Blancourt.

L'ex-lycéen fut donc très-glorieux d'entendre M. de Blancourt lui dire, en le prenant familièrement par le bras:

— Mon cher Gérard, quelle est donc cette jeune personne que je vois ici pour la première fois? tenez, là-bas; elle est coiffée en cheveux et porte une robe de mousseline blanche. Vous ne la voyez pas? Mademoiselle votre sœur lui parle en ce moment.

Gérard se leva un instant sur la pointe des pieds el regarda dans la direction que lui indiquait M. de Blancourt; puis retombant ses ses talons, il répondit négligemment :

— Cette jeune personne?... C'est l'institatrice de ma sœur.

Et il allait s'éloigner, mais M. de Blancourt le retint encore.

— Comment! dit-il à Gérard avec l'accent de la plus vive admiration, celte ravissante créature est institutrice? Jamais duchesse n'a eu meilleure grâce et plus grand air! Quelle délicieuse figure! quelle adorable taille! Et ce teint si rose et si pur! Elle doit être Anglaise; c'est une véritable figure de Keepseake. Non, de ma vie, je n'ai rien vu de plus charmant et de plus distingué!

Puis, souriant et regardant fixement Gérard qui rougit jusqu'au blanc des yeux sans savoir pourquoi, M. de Blancourt lui dit à mi-voix :

— Ahî c'est l'institutrice de la maison! Heureux garçon!... Mais hélas! aux innocents les mains pleines.

Et M. de Blancourt, s'élant empressé d'aller saluer une jeune et jolie femme quil venait de voir entrer dans le salon, laissa Gérard étrangement troublé.

Quelques chut! chut! parlant du salon principal el deux ou trois accords fra|)pés sur le piano annoncent que l'heure du supplice d'Alphonsinc, condamnée à la partilion (le Motsr, e^l arrivée. Autour de rinslnimcnl se sont

— 'iâ —

groupées les mères, qui, toujours en apparence du moins, conspirent pour le succès des jeunes filles; puis, les amies d'Alphonsine formant une franche cabale, el lui disant de leurs petits airs de tête résolus :

— Courage! N'aie pas peur! Cela ira bien!

A côté de la patiente est miss Mary, qui ne peut en ce moment terrible et solennel se séparer de son élève, dont elle partage l'angoisse. Enfin l'on fait silence; madame de Morville donne le signal. Alphonsine tourne un regard désespéré vers son institutrice, qui vient sous le piano de lui serrer la main, et l'exécution du Moïse commence.

11 faut être très-célibataire et ne ressentir aucune pitié à l'endroit des pauvres enfants voués au piano par la volonté de leurs parents,pour les condamner à des partitions aussi féroces que celle de Moïse. L'illustre Thalberg est marié maintenant, nous serions tenté de croire qu'il a des enfants, car nous n'avons pas entendu dire depuis quelques années qu'il ait continué à éditer de semblables instruments de torture. Hélas! qui ne serait épouvanté, en voyant ces pauvres doigts qui se distendent, se disloquent pour obtenir des écarts que la nature défend? qui ne frissonnerait à la vue de ces bras qui se croisent, de ces mains qui se poursuivent, se chassent, usurpent l'une sur l'aulre, s'enchevêtrent et se contournent de mille façons? Pendant cette eiTrayante gymnastique, la jeune condamnée n'a pas le temps de penser à la musique; aussi, nous ne surprendrons pas le lecteur en lui apprenant que

— Soles traits de la pauvre Alphonsine revêtirent une indicible souffrance, et que l'on ne pouvait distinguer le chant du morceau qu'elle jouait, à travers les terribles ornements dont il était hérissé.

Quelqu'un souffrait peut-èlre plus cruellement encore qu'Alphonsine, c'était Gérard; aimant tendrement sa sœur, il accusait près de ses voisins le choix de la partition, disant avec autant de dépit que d'embarras :

— Toutes ces institutrices sont ainsi; afin de faire croire qu'elles ont du talent, elles donnent à leurs élèves des morceaux au-dessus de leur force. Ma pauvre sœur est, comme les autres, victime de cette manie vaniteuse.

Madame de Morville se sentait blessée doublement, et comme maîtresse de maison, et comme mère : sa jalouse irritation contre miss Mary augmentait en raison de Tinsuccès d'Alphonsine et des chuchotements produits par la rare beauté de son institutrice; surprenant pour ainsi dire au vol les regards d'admiration que les hommes jetaient sur la jeune Irlandaise, madame de Morville contraignait à peine son dépit et maudissait la fêle.

Cependant, lorsque la torture d'Alphonsine fut terminée, on entendit quelques rares applaudissements : c'étaient,hélas! les autres pauvres jeunes condamnées au piano qui, par esprit de corps, soutenaient une de leurs compagnes; lorsque Alphonsine se leva et vit leurs mains qui battaient encore, elle leur dit à demi-voix avec une naïveté charmante :

— Vous applaudissez à ma délivrance, n'est-ce pas? Vous avez raison. Enfin, c'est fini!

La chère enfant n'éprouvait pas dans sa défaite le chagrin de la vanité déçue ou de l'audace qui échoue; obligée d'obéir, elle avait fait tous ses efforts pour obéir de son mieux et n'avait pas réussi. Rien de plus. D'ailleurs, elle avait trouvé une douce consolation dans ces mots de miss Mary, dont elle ne pouvait mettre en doute la sincérité :

— Pauvre chère enfant, vous avez mieux joué que je n'aurais osé l'espérer!

A part le groupe des autres jeunes condamnées au piano, tout le monde éiait resté froid, embarrassé. Gérard, péniblement affecté, avait quitté le salon.

Madame de Morville se trouvait dans une position étrange. Non-seulement son orgueil maternel était cruellement blessé par le fiasco de sa fille, mais elle redoutait pour elle-même une sorte de ridicule, pensant que l'on jugerait peut-être de miss Mary par son élève, et que cette fameuse mademoiselle Lavson, cette perle des institutrices, ce trésor incomparablequ'elle avait le bonheur de posséder, et dont elle parlait si souvent à ses voisins, serait très-médiocrement appréciée en raison du peu de succès d'Alphonsine. Aussi, cédant, selon son habitude, à un premier mouvement dont elle ne calcula pas les conséquences, elle se leva brusquement, s'approcha de miss Mary et lui dit à demi-voix avec hauteur :

— J'espère, mademoiselle, que vous allez vous mettre

au piano, el prouver ainsi que je n'ai pas fait, dans l'inslilulrice de ma flile, un si mauvais choix qu'on pourrait le croire en ce moment, si l'on jugeait de !a maîtresse par son écolière.

— Ah! madame, dit miss Mary d'une voix suppliante, épargnez-moi celte obligation.

— Mademoiselle Lawson, reprit à haute voix et d'un ton impérieux madame de Morville, mettez-vous au piano, nous vous écoutons.

— Oui, oui, mademoiselle, nous vous écoutons, reprirent le groupe de jeunes condamnées, dans l'impiloyable espérance d'échapper au supplice qu'elles redoutaient, en y envoyant à leur place une autre patiente.

Alphonsine, avant d'aller rejoindre ses compagnes qui l'appelaient pour qu'elle se plaçât au milieu d'elles, se pencha vers son inslilulrice, qui hésitait encore, et lui dit tout bas :

— Je vous en prie, miss Mary, faites-moi oublier! La jeune Irlandiiise, quoique blessée du Ion impérieux

avec lequel madame de IMorvilIc lui avait ordonné de se mettre au piano, obéit cependant, très-décidée à éviter toute apparence de lutte entre elle et son élève. Aussi, loin d'exécuter un morceau à effet, elle commença un sim- |>le adagio d'Haydn.

Monsieur de Morville, compléleinenl étranger au supplice imposé à sa fille sous prétexte ûc Moïse, cl qui n'avait pas assisté à l'exécution, renlrail en ce moment dans

le salon, et personne par convenance ne lui parla de l'insuccès de sa fille. Il put donc, sans préoccupation, s'abandonner au plaisir qu'il éprouva dès les premiers accords que miss Mary fît entendre; plaisir bientôt partagé par tout l'auditoire. Les portes du salon, où la circulation était libre un moment auparavant, s'encombrèrent d'amateurs tendant le cou et l'oreille; Gérard lui-même, se trouvant dans une pièce voisine, subit l'impression générale, et le silence scrupuleux qui régna soudain lui permit d'entendre les notes les plus finement perlées.

Le charme de celte musique qui a un sens, qui formule une idée que tout le monde saisit et aime, avait pénétre partout; de faibles amateurs, battant naguère la mesure à contre-temps, s'étonnaient de leur instinct rhylhmique et balançaient leur tête en cadence. On était surpris de trouver tant de plaisir à une chose si simple; on fut plus surpris encore quand on vit que le compositeur s'était arrêté juste au moment où son idée était complète, sans se permettre d'ajouter une mesure au delà delà phrase. On n'applaudissait pourtant pas encore, beaucoup de personnes ne risquant jamais leur approbation avant de savoir le nom de l'artiste dont elles hésitent à proclamer le succès; mais au bourdonnement approbateur qui s'éleva de tous côtés, l'on ne pouvait se faire illusion sur le succès de miss Mary.

Alphonsinc, contenant à peine sa joie, se retourna vivement vers ses compagnes, le visage raypnnanl et seml)lant leur dire :

— Ce n'est rien encore, vous allez entendre la suite;

Madame de Morville devait, ce jour-là, passer d'un regret à un autre. Miss Mary n'avait plus seulement un triomphe de beauté; son rare talent excitait un enthousiasme général; cet enthousiasme, c'était elle-même. Madame de Morville, qui l'avait provoqué, en ordonnant, avec une hauteur imprudente, à miss Mary de toucher du piano. Ce double succès blessait cruellement l'orgueil de la mère d'Alphonsine, mais il lui fallait en silence subir ce nouveau tourment; pouvait-elle reprocher à son institutrice d'avoir exécuté ses ordres?

La bienveillance de son auditoire ne rendit pas miss Mary plus ambitieuse; elle commença une série de trois valses de Beelhoweu dont chacune n'a pas plus de quatre lignes. A la fin de la première, Gérard se leva en s'écriant:

— C'est délicieux!

Et se rapprochant de la porte où il aperçut M. de Morville, il lui dit :

— Mon père, qui donc est au piano?

— Miss Mary, répondit M. de Morville presque sans détourner la tète, car la seconde valse commençait. Tout le monde était sous le charme d'un plaisir indicible, et lorsque, après un dernier accord, miss Mary quitta le piano, un applaudissement général retentit; on s'était levé, on s'interrogeait au sujet de ce talent si pur, si élevé, si nouveau; plusieurs personnes s'empressèrent

d'aller complimenter l'instilulrice. Miss Mary était confuse et presque affligée de ces louanges. Elle pressentait le dépit qu'elles devaient causer à madame de Morville, dont les traits révélaient une contrariété d'autant plus vive que plusieurs personnes de ses amies lui disaient à l'envi :

— Vous avez raison, c'est une perle que votre institutrice!

— Un vrai trésor!

— Combien vous êtes heureuse d'avoir à vos ordres une pareille virtuose!

— Vous devez la payer fort cher?

Miss Mary, espérant profiter de ce moment de léger tumulte pour quitter le salon et ne pas ainsi rester en évidence, avait compté sans Alphonsine; celle-ci, aussi joyeuse, plus joyeuse de ce succès que s'il eût été le sien, accourut auprès de miss Mary, l'embrassa tendrement, et resta quelques instants auprès d'elle, les bras gracieusement enlacés autour de sa taille et la tète penchée sur son épaule; la chère enfant, oubliant complètement son échec, ne pensait plus qu'au triomphe de miss Mary. Parmi ceux qui, réunis autour de l'institutrice, la félicitaient à l'envi, se trouvait M. de Blancourt; il mettait autant d'empressement que de bonne grâce dans ses compliments.

Gérard, partageant l'enthousiasme général, s'approchait en rougissant de miss Mary, cherchant d'avance la phrase qu'il allait lui adresser, lorsqu'il aperçut M. de

Blancourl auprès de la jeune fille, qui lui répondait avec modestie. Gérard, le cœur serré, admira moins l'aisance et les manières de réléganl jeune homme; il le traita mentalement de fat et s'arrêta tout triste, se demandant s'il aurait l'audace de glisser quelques timides éloges après les louanges, probablementfortsprituelles,deM. de Blancourt, ou bien s'il s'exposerait à passer pour impoli aux yeux de miss Mary en gardant un silence qui pouvait paraître aff. clé. Il restait en proie à cette perplexité, lorsqu'un domestique,!! qui Alphonsinevenaitde dire quelques mots, s'approcha et pria M. Gérard, de la part de mademoiselle, de vouloir bien aller chercher chez lui un objet qu'elle avait oublié sur sa cheminée devant sa pendule.

Gérard, presque heureux de cette issue ouverte à son indécision, s'éloigna rapidement.

Parmi tous les auditeurs de miss Mary, nul n'avait été plus complètement subjugué que M. de Morville; nonseulement il n'avait pas encore entendu les petits chefsd'œuvre qu'elle venait de délicieusement exécuter, mais il était sous l'influence de cette émotion électrique qui semble se dégager d'un enthousiasme général et double la puissance des sensations. Le succès de miss Mary était pour M. de Morville une sorte d'excuse à sa folle et secrète passion. Aussi, lorsque Alphonsine, l'apercevant de loin, lui tendit la main, il se rendit à cet appel, heureux de pouvoir se joindre à sa fille pour payer son tribut d'éloges à l'inslilutrice. Il allait s'éloigner des jeunes filles;

Alphonsine le relinl av^c un sourire malicieux, et lui dit :

— Père, je t'en prie, reste encore un moment.

il n'eut pas longtemps à attendre : quelqu'un fendait la foule avec empressement et marchait au groupe dont M. de Morville faisait partie. C'était Gérard, tenant un petit cadre à la main.

— Ah! mon père, dit-il en s'approchant; ah! ma sœur, quelle charmante surprise!

— Fais donc semblant de n'être pas du complot, dit Gérard à son père en lui présentant l'objet qu'il tenait à la main.

— Le portrait d'Alphonsine! s'écria M. de Morville.

— Oui, son portrait, son portraitravissantd'exéculion. Vois, c'est Alphonsine; elle vil, elle respire.

— En effet, repritM. de Morville en examinant le por- Irail. Puis il s'écria : Je ne connais qu'une personne dont le talent soit à la hauteur de cette œuvre.

— Qui donc? demanda Gérard, tandis que le portrait circulait de main en main dans un groupe formé autour de l'institutrice. Oui, mon père, dis-moi donc, de grâce, quel est l'auteur de ce portrait.

Alphonsine prit la main de son institutrice, fil à Gérard une petite révérence mutine, el dit en riant :

— Voilà l'auîeur de mon portrait, monsieur mon frère!

— Miss Mary! s'écria Gérard.

— Oui, monsieur, répondit Alphonsine.

El elle ajoutait lout bas, mais de façon à ce que la jeune Irlandaise pût l'enlendre aussi :

— J'espère que niainlenanl vous ne m'écrirez plus : Est-ce quelle dessvie un peu, t\ miss Mary?

L'inslilulricesourilà celle malicede son élève,elGérard, se voyant trahi par sa sœur, confus, mécontent de luimême, ne put que balbutier quelques paroles d'excuses et de remercîmenl, en rougissant plus qu'il n'avait encore rougi; il ne put même contenir un léger mouvement d'impatience en reprenant le portrait de sa sœur des mains de M. de Blancourt, qui le lui rendit en lui disant à l'oreille :

— Vous êtes, pardieu! un heureux mortel! celte délicieuse créature fait pour vous en secret le portrait de votre sœur, et c'est presque le vôtre, car vous lui ressemblez. Ah! jeune homme! si vous saviez...

Puis s'interrompanl, il ajouta :

— Mais hélas! hélas! je vous lai dit : Aux innocents les mains pleines.

Gérard, à celle seconde allusion sur son innocence, se campa fièrement sur sa hanche, se rappelant fort à propos que, depuis deux ans, 1 illustre Bertrand lui donnait des leçons d'escrime, et il chercha quelque mol très-impertinent à répondre à M. de Blancourt. Mais tandis que le pauvre Gérard cherchait encore son impertinence, le jeune élégant lui tournait le dos, et il l'enlendait dire à miss Marv :

— Mademoiselle, lorsqu'on est aussi excellente musicienne que madame Malibran, il n'est pas permis de peindre le portrait comme madame de Mirbel... D'honneur, c'est accaparer les supériorités en tous genres, et humilier les femmes qui n'auraient pour elles que la plus exquise beauté.

— Mon Dieuî est-il heureux, ce M. de Blancourl, de trouver tout de suite de si jolies choses! pensa le pauvre Gérard avec un douloureux découragement, en entendant ces banalités de l'irrésistible élégant. Je dois paraître stupide à miss Mary. Je n'ai pas seulement pu lui dire un mot sur ses talents ni même la remercier du portrait de ma sœur.

Au concert succéda un bal. Madame de Morville avait fait venir un orchestre de Tours; un grand nombre de danseurs s'étaient promis d'inviter miss Mary, mais leur désappointement fut grand, car ils la cherchèrent en vain dans les salons.

— Madame, avait dit l'institutrice à madame de Morville en l'attirantpendant quelques instants à l'écart dans un boudoir recuié, permettez -moi de me retirer. Je me sens fatiguée, souffrante. Le bal se prolongera sans doute fort tard; veuillez trouver bon que je n'y assiste pas.

— Vraiment, chère miss Mary, vous ne voulez pas rester au bal? se hâta de répondre madame de Morville, sans

cacher sa joyeuse surprise; el prenant un ton atTeclueux qui contrastait avec les dures paroles qu'elle avait adressées à la jeune fille quelques moments auparavant : Je trouve très-bon que vous n'assistiez pas ù celle fêle, rhère nussMary, si tel est votre désir; seulement, puisque vous voulez bien me demander mon consentement, permettezmoi d'y mettre une condition.

— Laquelle, madame?

— Vous oublierez, vous me pardonnerez, n'est-ce pas, le petit mouvement de méchante humeur que je n'ai pu vaincre, et dont vous aurez été blessée sans doute; l'insuccès d'Alphonsine sera peut-être mon excuse à vos yeux.

—Madame...

— De cet insuccès je suis cause, chère miss Mary; j'aj hâte de le reconnaître. J'avais, en véritable ignorante, choisi ce malheureux morceau de Moïse et exigé, lou-

' jours avec Tenlèlemcnt de l'ignorance, que ma fille exécutât celle partition. Vos prévisions se sont réalisées. Al phonsine, malgré vos excellenles leçons, malgré sa bonne volonté, la pauvre enfant, a dii échouer dans cette tâche au-dessus de ses forces. Je n'ai eu ni le bon sens ni le bon goût de m'avouer le ridicule de mon choix musical, et je me suis oubliée jusqu'.» vous adresser de dures paroles, dont j'ai honte à celle heure. Pardonnez-les-moi, chère miss Mary.

— Ah! madame, de grâce, pas d'excuses. Je ne me souviens que de ce que vous avez dû souffrir, en ne voyant

pas Alphonsine répondre dans cette circonstance à ce que vous pouviez attendre d'elle, sans qu'il y eût pourtant à la blâmer.

— Miss Mary! miss Mary! dit mademoiselle de Morville en accourant toute joyeuse auprès de sa mère et de l'institutrice. Mais vous vous cachez donc! tout le monde vous demande, vous cherche : j'ai pour vous je ne sais combien d'invitations pour la première contredanse... et la première valse; le bal durerait deux jours que vous ne pourriez suffire aux sollicitations de tous vos danseurs... en espérance.

— Chère enfant, je suis très-égoïste, reprit en souriant miss Mary; c'est vous qui serez victime de cette furie dansante : je n'ai jamais aimé le bal, et madame voire mère veut bien trouver bon que je rentre chez moi.

— Comment, miss Mary, vous n'acceptez pas au moins quelques contredanses?

— Pas une.

— Pas une? Oh! si, il en est une que vous accepterez certainement, chère Mary : Gérard n'ose pas vous inviter; il m'a avoué que vous lui faisiez peur,el il m'a chargée de vous inviter pour lui.

— Eh bien, je vous promets, chère enfant, de danser avec M. Gérard autant de contredanses qu'il voudra m'en demander.

— Oh! merci, merci, chère miss Mary, s'écria la jeune fille pendant que sa mère regardait rinstilutrice avec une surprise mêlée d'anxiété.

— Je cours porter celle bonne nouvelle à mon frère. Va-l-il êlre heureux^ ce pauvre Gérard!

— Un mol, Alphonsine, dit miss Mary en prenant son élève par la main Je promets les contredanses, mais nous les danserons entre nous, demain, quand vous voudrez. Bonsoir, chère enfant; amusez-vous beaucoup.

Et miss Mary disparut, malgré les supplications de son élève.

La jeune Irlandaise, avec son tact habituel, avait deviné la jalouse angoisse de madame de Morville, au moment du bal,craignanlquesa fille ne fût cncoreunefois éclipsée par son institutrice. Aussi, lorsque celle-ci lui fit part de son désir de ne pas assister à la fête,madame de Morville, cédant d'ailleurs à son bon naturel, avait exprimé sincèremenl son regret d'avoir cédé à un premier mouvement d'irritation.

Le bal se prolongea jusqu'au jour. Alphonsine y prit part avec la gaieté de son âge. Gérard ne dansa pas; il se promena une partie de la nuit dans le parc. Au lever du soleil, il vil s'éloigner les dernières voitures des invités.

— Enfin! dit-il avec un grand soupir d'allégement, les voilà partis! Pourvu que cet odieux M. de Blancourl ne vienne pas voisiner ici! Je ne sais pourquoi j'ai maintenant cel homme en horreur.

La fêle donnée au château de Morville avait eu, pour des raisons diversement personnelles, des conséquences si peu agréables pour quelques-uns de ses habitants, qu'ils revinrent avec bonheur aux paisibles habitudes de leur vie de famille.

Un matin, quelques jours après le bal, M. de Morville, se trouvant avec sa femme, son fils, sa fille et miss Mary, dit à madame de Morville :

— En appelant Gérard auprès de nous, pendant les deux années qu'il doit passer ici avant d'aller faire son droit à Paris, je me suis imposé des devoirs envers lui. Il faut qu'il complète son instruction; s'il se livrait seul au travail, il y prendrait moins de goiil; nous travaillerons donc ensemble, ce que j'aurai un peu oublié, je le rapprendrai avec lui; ses succès me seront dojiblement chers, puisqu'ils seront un peu mon ouvrage. Gérard a adopté mes projets, et nous trouverons tous deux autant de plaisir que d'intérêt à ces occupations.

Madame de Morville et Alphonsine applaudirent de grand cœur à ce dessein qui leur assurait pour longtemps la présence d'un fils et d'un frère. M. de Morville reprit :

— Mais je ne suflirai pas, seul, à ma lâche; je puis guider Gérard dans ses lectures classiques; je puis même évoquer mes malhémaliques de Sainl-Cyr, mais je n'ai jamais étudié que le dessin géométrique : ce n'est pas vers cette élude que Gérard est porté par son goût; il m'a même avoué qu'il aurait des velléités de peinture. Vous le voyez donc, miss Mary, continua M. de 3IorvilIe en s'adressanl directement à l'institutrice, il faut que vous veniez à notre secours. Permettez à Gérard d'assister aux leçons de sa sœur, de profiler de vos excellents avis; ce ne sera là que le moindre des services dont nous vous sommes et vous serons toujours si obligés; mais il ajoutera encore, s'il se peut, à notre reconnaissance.

Miss Mary donna son adhésion à ce projet par un signe de tète afllrmatif. Alphonsine, ravie de Tidée d'avoir désormais dans son frère un émule et un compagnon de travail, ajouta, l'infatigable qu'elle était :

— Ce n'est pas tout, il manque encore un article au traité que le père et le fils ont passé ensemble.

— El quel article?

— Le voici : 31. Gérard assistera pareillement à la leçon de chanl de mademoiselle Alphonsine, et mellra à sa disposition, soil pour l'exercer à accompagner, soit pour l'aider dans les duos et les trios, la voix de baryton dont il a Tagrément de jouir depuis peu de temps.

Est-il besoin de dire que miss Mary se rendit avec son obligeance accoutumée au désir d'Alphonsinc?

Les projets formés fureiU poncluellemenl suivis; l'on €11 retirait tout le profit désirable, la famille vivait dans une harmonie parfaite;madamede Morville semblait avoir complètement renoncé à ses crises de jalousie; elle avait même prié l'institutrice, dont elle appréciait de plus en plus l'excellent esprit et le rare bon sens, de donner quelques sages avis à Gérard, dont l'humeur se montrait parfois inégale, chagrine et taciturne, conjurant l'institutrice d'user, sur son fils, de l'empire qu'elle semblait prendre de jour en jour sur lui.

Rien, en effet, de plus empressé, de plus docile que Gérard dans ses relations avec miss Mary; ses progrès en musique, en dessin, avaient été aussi rapides, aussi remarquables que ceux de sa sœur.

— Les arts, disait-il, avaient réellement plus d'attrait pour lui que les travaux littéraires et classiques dont il s'occupait avec son père.

Cependant si miss Mary, en se promenant avec Gérard et Alphonsine, car il était de toutes les récréations, lui faisait sentir qu'il devait, par plus d'efforts, reconnaître les soins que son père prenait de son instruction, Gérard promettait une semaine exceptionnelle d'études classiques, et il tenait parole, mais à la condition que l'heure de la leçon de dessin se prolongerait et que miss Mary lui ferait étudier un solo ou quelque morceau dont il compromettait l'ensemble.

Parmi les heureux changements survenus dans le carac-

lère de Gérard, sa famille avait remarqué sans inquiéiude que de tapageur et emporté qu'il était, il était devenu calme et rêveur.

Cette rêverie était même allée, mais en secret, jusqu'à un essai poétique dont le jeune auteur fit confidence à miss Mary. La forme était virgiléenne, une élégie en dialogue; moins pastorale que son modèle classique, mais un peu plus amoureuse. Miss Mary se récusa comme juge, engageant instamment l'auteur à communiquer cette première tentative à son père, dont il devait attendre d'excellents avis. Gérard n'ayant pasreditùl'institutricel'avisdeM.de Morville, il ne fut plus question d élégies. Cependant le jeune homme poëte essaya encore une romance dont il composa la musique. Miss Mary, à sa prière, chanta la mélodie, sans dire les paroles, et lui corrigea avec beaucoup de soin les fautes d'harmonie. Gérard fut encore moins heureux pour son premier dessin d'après nature. Un jour l'institutrice crut remarquer que, placé pendant la leçon en face de sa sœur, dont il était séparé par une large table oii reposait le pied des modèles, Gérard tournait très-souvent les yeux du côté où elle, miss Mary, se tenait ordinairement assise près d'Alphonsine; le crayon du jeune artiste paraissait courir alors sur un papier plus petit, posé à l'extrémité supérieure du carton; le hasard voulut que miss Mary, en rendant à Gérard son dessin après quelques observations^ laissât tomber le carton. En tombant il s'ouvrit, et tous les papiers qu'il contenait volè-

WISS MKRY, T. 2. ;j

renl sur le parquet. Alphonsine s'empressa de les ramasser avant que Gérard eût pu quitter sa place; il allait en saisir un que sa sœur tenait et regardait en souriant,lorsque celle-ci, esquivant l'élan de la main du jeune garçon, s'écria joyeuse et riante :

— Oh! miss Mary, votre portrait!

— Donne donc, Alphonsine! disait Gérard en rougissant jusqu'aux oreilles; rends-moi donc ce papier. Tu es insupportable!

Les réclamations de Gérard furent trop tardives; déjà le dessin était sous les yeux de l'institutrice, qui réclamait le droit de vérifier si son élève lui faisait honneur.

— II y a quelque chose... quoique ce ne soit pas flatté, disait Alphonsine, regardant par-dessus l'épaule de sa maîtresse, tandis que Gérard, muet de confusion, était retourné à sa place.

— L'ensemble est assez bon, répondit miss Mary en souriant, mais les détails ne sont pas suffisamment arrêtés.

Ce disant, l'institutrice, se servant de son crayon, parut accuser plus vigoureusement les contours et les plans du visage. Au premier trait, Alphonsine se récria; mais miss Mary se tournant vers elle avec un malicieux clignement d'œil :

— Est-ce que vous ne me permettez pas, chère Alphonsine, de faire à l'esquisse delM. Gérard des corrections qui sont doublement dans mon droit et comme modèle et surtout comme maîtresse de dessin?

En parlant ainsi, la coiffure du portrait et le portrait lui-même s'étaient transformés sous le crayon facile de miss Mary. Aiphonsine tenait une main sur sa bouche afin de comprimer une terrible envie de rire; son frère, muet et désolé, n'osait lever les yeux.

L'œuvre de métamorphose entreprise par miss Mary était achevée.

— C'est admirable de ressemblance! s'écria Aiphonsine; c'est merveilleux!

Et, saisissant le papier, elle le posa un moment sous les yeux de son frère, en lui criant à l'oreille :

— Pivolet! c'est une vraie Pivolel! une superbe Pivolet! prise sur le fait. Vois, comme elle est majestueuse! Elle a l'air de méditer quelque nouvelle imagination. C'est délicieox!

Puis, enlevant l'esquisse dont Gérard avait détourné fe regard avec une douloureuse confusion, elle sortit en courant.

La leçon terminée, miss Mary rangea les cartons avant • de quitter le cabinet d'études. Étonnée du silence et do l'immobilité de Gérard, elle se retourna : le pauvre coupable n'avait pas quille sa place; de grosses larmes coulaient sur ses joues; il semblait si humilié, si désolé, que miss Mary regretta l'innocente malice qu'elle s'était permise, et dit au frère de son élève avec grâce et bonté, en lui tendant cordialement la main :

— Monsieur Gérard, faisons la paix. Je vous promets

d'expier mon méchant tour en m'occupant dès demain du portrait de madame votre mère, que je vous offrirai en pendant de celui d'Alphonsine. Peut-être, à ce prix, me pardonnerez-vous d'avoir pris un instant les traits de madame Pivolel.

— Ah.' miss Mary, s'écria Gérard en saisissant la main charmante que l'institutrice lui tendait fraternellement; ah! miss Mary,quede bonté! Si vous saviez... ce portrait que j'ai fait de vous... c'est que, malgré moi...

— Comment, monsieur Gérard! reprit en riant la jeune fille, vous avez fait mon portrait malgré vous? cela, je vous l'avoue, atîénueun peu vos torts. Aussi, ajouta-t-elle avec un grand sérieux, je vous promets, cette fois, de ne pas vous donner de mauvais poinî.

Et miss Mary quitta la salle de dessin où elle laissa Gérard.

— Ah! s'écria-t-il avec désespoir, je ne serai jamais pour elle qu'un écolier! Mon Dieu! mon Dieu! Je vou-

• drais mourir.

Alphonsine, emportant l'esquisse métamorphosée en Pivolet, eut bientôt rejoint la femme de charge à la lingerie.

— Tiens! regarde et admire, dit-elle à sa nourrice, j'espère que tu es contente?

— Vraiment, c'est vous qui avez dessiné cela, mademoiselle Alphonsine? dit la Pivolel eq souriant à son image avec complaisance. On est mauvais juge de soi-

même; mais ii me semble que c'est fort ressemblant.

— Tu me supposes un talent que je n'ai pas encore.

— C'est donc M. Gérard qui est l'auteur du portrait? demanda la femme de charge.

— Le fond est de lui, si lu veux, reprit Aiphonsine, mais la main de la savante qui a donné la ressemblance, la vie à ce magnifique portrait, c'est la main de miss Mary.

— Vraiment! elle daigne faire le portrait d'une pauvre femme comme moi? répondit madame Pivolet avec une hypocrite bénignité; c'est d'un bon cœur, et comme les bonnes actions sont tôt ou tard récompensées... Enfin, suffit!... patience; qui vivra verra.

— Quoi! qu'est-ce qu'on verra! tu n'as plus maintenant que ce mot-là à la bouche.

— Mademoiselle, je ne peux vous en dire davantage. On me traiterait de tireuse de cartes : rappelez-vous comme votre père m'a rabrouée parce que je disais que les médecins ne guérissaient pas la femme du vieux berger, vous savez, la mère Chénot?

— Oui, la mère Chénot, reprit en riant Aiphonsine; on lui avait jeté un sort, n'est-ce pas?

— Uu si terrible sort, mademoiselle, que ce que je pressentais est arrivé : les visites du médecin n'ont rien fait; la mère Chénot est toujours clouée sur son lit.

— Par une raison toute simple : c'est que sans doute la guérison doit être lente.

— Bon! bon!

— Ainsi, lu persistes à croire, ma pauvre Pi volet, que l'on a jeté un sort à la femme du vieux berger? A ton âge, croire de pareils contes!

— A mon âge, on sait beaucoup de choses.

— Mais, folle que tu es, sais-tu seulement ce que c'est qu'un sort? Et puis, qui veux-lu qui ait jeté un sort à cette malheureuse femme?

— Qui?

— Oui.

— Vous me demandez qui est-ce qui a Jeté un sort à la mère Chénot?

— Oui, voyons.

— Une personne malfaisante et diabolique, comme toutes les personnes qui jettent des sorts au pauvre monde. Cela vous fait rire?

— Ohî de tout mon cœur.

— Suffit, je m'entends; qui vivra verra.

— Pivolet, je ne le reconnais plus; lu deviens d'une réserve, d'une sagesse effrayantes, reprit en riant la jeune fille. Tu es maintenant d'une avarice désolante en ce qui louche ces superbes inventions dont tu étais si prodigue. Tu ne nous causes plus de -ces délicieuses surprises ^jui nous divertissaient si fort. Depuis quelque lemps, lu es taciturne comme un véritable conspirateur.

— Patience! mademoiselle, qui vivra verra. Je garde ce portrait de mademoiselle miss Mary, ça me fera souvent penser à elle, ajouta la femme de charge avec un

sourire étrange; ça m'empêchera de l'oublier. Je sais la clouer à quatre épingles sur le papier de ma chambre.

— Comment? reprit Alphonsine en riant aux éclats, tu vas clouer ma pauvre miss Mary à quatre épingles?

— Vous avez raison, mademoiselle, ce n'est pas assez de quatre épingles, il en faudrait cent, il en faudrait mille, et les bien enfoncer jusqu'à la tête!

— A la bonne heure! dit Alphonsine en redoublant d'hilarité, je reconnais là ma Pivolet d'autrefois!

— Qui vivra verra, grommela la femme de charge en hochant la tête.

La venue de miss Mary, qui cherchait son élève, interrompit l'entretien d'Alphonsine et de madame Pivolet qui, voyant les deux jeunes filles s'éloigner, murmura d'un air profondément courroucé :

— Oui, oui, la belle Anglaise! ce n'est pas seulement ton portrait que je perce à coups d'épingles, c'est toi-môme! Tu es trop fière pour avoir l'air de les sentir, ces coups d'épingles, et trop fière encore pour jamais t'en plaindre, ce qui me va comme un ganl. D'abord, je t'ai forcée à te servir loi-même, en slylant Thérèse à te rendre son service insupportable... coups d'épingles! Tu aimes à prendre ta tasse de thé le matin : tantôt je ne mets pas de sucre dans ton sucrier, tantôt je fourre de petites ordures dans ta boîleà thé. ..coups d'épingles! Les draps quejetedonne, j'ai soin de les rendre très-humides, et de leur donner une très-mauvaise odeur en les repassant, la veille, avec une

éponge légèrement imbibée d'eau de vaisselle... coups d'épingles! Jacques est chargé de cirer les brodequins; il me les apporte de temps à autre, quand ils sont neufs, et j'y fais près de la semelle une petite fente aveciine pierre à fusil bien tranchante : ça imite la coupure d'un caillou, et comme lu es trop fîère pour porter des brodequins rapiécés, je le ruine en chaussures, la belle Anglaise, vu que tu es obligée de l'entretenir sur tes gages. Tu en as encore été le mois passé pour trois paires de brodequins... Coups d'épingles, coups d'épingles! Tu es nippée tout juste; tu as shpeude linge, quoique lu tedonnes des airs de duchesse, que l'on est obligé de savonner pour loi, à la maison, toutes les semaines. Or, je me suis entendue avec Marianne pour qu'elle mette tant d'eau de javelle dans ton blanchissage, que ton linge en devienne comme de l'amadou, tant il sera brûlé. Après quoi Marianne rétend bien gentiment sur des haies pour le faire sécher. Aussi elle le le rend brodé à jour! Coups d'épingles! Il s'ensuit que la semaine dernière lu as été obligée d'acheter de quoi te faire une douzaine de chemises neuves, et, par avarice, tu les as coupées et cousues loi-même pendant tes nuits. Je l'ai bien vu à tes bougies; aussi, j'ai dit à Jacques de ne plus remettre de bougies dans tes flambeaux durant deux ou trois jours. C'est ça qui t'aura dû vexer. Coups d'épingles! Enfin, avant-hier, il t'en a remis; mais nous avons eu bien soin de tremper les mèches dans l'eau avant que tu viennes le coucher. Ça aura en-

core été pour loi une nuit de perdue. Coups d'épingles! El pour les repas, c'esl encore là que je le pince! Grâce à mon arni Julien, le maître d'hôlel, c'esl lui qui sert, et il ne le donne jamais que les plus mauvais morceaux des mets que lu n'aimes pas el il oublie toujours de te servir des plais que lu aimes... Le pi um pudding , par exemple, ce ragoût de ton pays, que nos maîtres ont eu la bassesse de commander au cuisinier pour te flatter, lu n'en as pas une fois sur quatre de ce ragoût anglais; el quand, par hasard, monsieur, madame ou mademoiselle s'aperçoivent que lu n'es pas servie et qu'on te dit : Comment, miss Mary, vous ne mangez pas de pudding? toi, plutôt que d'avoir Fair d'être oubliée, tu réponds avec ton orgueil endiablé : « Je vous remercie, je n'ai plus faim. » Mais, au fond, tu rages de gourmandise... Coups d'épingles! Voilà ce que c'esl que de faire la>princesse avec les domestiques, el de les humilier par des pourboire qui ressemblent à des aumônes! N'as-lu pas eu le front de leur donner à chacun fi francs pour leurs élrennes? tandis que celte bonasse de mademoiselle Lagrangc donnait 10 francs el était très-familière... Ça n'a pas empêché qu'on ne lui ail fait aussi des misères, parce que nous n'aimons pas, nous autres, ces amphibies d'institutrices, qui ne sont ni chair ni poisson, ni maîtres ni domestiques, etqui nous méprisent par leur position; mais ce que la Lagrange endurait, c'étaient des roses auprès de ce que lu endures, el ce que lu endures, ce seront des roses auprès de ce qui l'at-

tend... Mais le jour n'est pas venu; je sais ce que je sais; j'ai bon œil et bonne oreille... rien ne m'échappe, à moi. Patience! patience! la chose n'est pas mûre, et je ne veux pas me faire mettre à la porte... Mais, suffit!,., qui vivra... verra!

Madame Pivolet, en jetant ce regard rétrospectif • sur le passé, n'exagérait rien.

Miss Mary, depuis son séjour au château de Morville, avait été en butte à ces mille petites vexations sur lesquelles elle avait gardé le silence, autant par dignité que par compassion pour ces serviteurs qu'un mot d'elle aurait pu faire à l'instant renvoyer de la maison. Les seules persécutions dont elle avait été péniblement affectée étaient celles-là qui l'obligeaient à decontinaielles dépenses pour son entretien, car, pour remplacer les objets méchamment perdus ou détériorés, il lui fallait prendre sur ses appointements qu'elle mettait religieusement de côté pour sa famille. Le cœur lui saignait en songeant que ces inutiles dépenses réduisaient d'autant la somme déjà presque insuffisante qu'elle envoyait chaque mois à son père. Jamais, d'ailleurs, miss Mary, de crainte de les affliger sur son ^ort, n'avait instruit ni les siens ni Henri Douglas des sourdes et continuelles hostilités dont elle était l'objet au château de Morville de la part des gens de la maison. Souvent, bien souvent elle avait durant la nuit dévoré des larmes amères; mais en présence de M. et de madame de Morville ou de leur fille, elle apportait toujours un visage paisible et content.

Ainsi s'accomplissait la première partie des priMiclions de Henri Douglas.

L'avenir devait prouver que le fiancé de miss Mary n'avait que trop prévu toutes les cruelles épreuves auxquelles la jeune institutrice devait être soumise.

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