XVI
Vers le commencement de septembre, environ trois mois après la fête donnée au château de Morville, Ton devait faire, chez madame de Noirfeuille, une grande ouverture de chasse suivie d'un bal. Madame de Morville avait été invitée avec toute sa famille, ainsi que miss Mary, cette perle des institutrices, celte charmante virtuose que l'on espérait posséder. Miss Mary n'accepta pas cette invitation pour deux raisons : <l'abord, afin de ne pas exciter la jalousie maternelle de madame de Morville, qui s'était montrée si cruellement blessée du succès de son institutrice, lors du concert où elle avait dû, forcément, se faire entendre; ensuite, parce que, depuis quelque temps, sa santé s'était altérée. Si dédaigneuse que fût la jeune fille des sournoises méchancetés dont elle était in cessammenl l'objet, si grand que fût son empire sur ellemême, ces milliers de coups d'épingles, ainsi que disait madame Pivolet, finirent par devenir une plaie doulou-
reuse pour la pauvre étrangère. A ces pénibles ressenlimenls se joignit la nostalgie, hmal du pays. Puis, sans se rendre compte de cette impression, il lui semblait, si cela se peut dire, que l'atmosphère s'épaississait de jour en jour autour d'elle. Elle se sentait gênée, oppressée; son instinct lui disait que sa position dans cette maison devenait fausse. Jamais cependant M. de Morville ne lui avait adressé une parole qui s'écartât des plus respectueuses convenances, et elle ne pouvait soupçonner cette folle passion que. le père d'Alphonsine dissimulait avec tant de soin et d'empire sur lui-même. Plus clairvoyante à l'égard de Gérard, miss Mary s'était aperçue, sans trop s'en émouvoir,et presque en s'en félicitant,de l'heureuse influence qu'elle exerçait sur le frère d'Alphonsine; car de cette influence Tinstitulrice avait jusqu'alors su tirer un excellent parti. D'abord, Gérard, pour mériter l'approbation de miss Mary, s'était encore insensiblement façonné à ces manières polies et prévenantes, à ces délicatesses de savoir-vivre dont on ne se déshabitue jamais lorsqu'elles sont prises au début de notre carrière. Cependant, sans croire aucunement avoir inspiré de l'amour à cet adolescent, l'institutrice commençait à éprouver une sorte d'embarras dans ses relations avec lui, elle se voyait obligée de le traiter moins en enfant. En un mol, sans l'impérieuse nécessité où elle se trouvait de conserver son emploi pour venir en aide à sa famille, miss Mary eût quitté cette maison, non sans un vif regret de
— Sise séparer d'AIphonsine. Ces inquiétudes, ces craintes, vagues mais pénibles, jointes aux causes que nous avons énumérées, finirent par altérer la santé de la jeune fille. Mais elle garda courageusement le secret de ses souffrances. Elle n'avoua qu'une légère indisposition, raison suffisante à excuser son refus d'accepter l'invitation de madame de Noirfeuiile.
M. de Morville, de son côté, objecta ses habitudes réglées, si nécessaires à sa santé; d'ailleurs il ne chassait plus depuis longtemps. Quant à Gérard, en sa qualité de Nemrod débutant, il préférait, disait-il, au lieu d'aller se perdre dans une foule de tireurs consommés qui lui voleraient sa gloire et son plaisir, ouvrir, sans faste, avec un des gardes de son père, la chasse sur les terres de Morville, sur, ainsi, de n'être pas un objet de raillerie, d'avoir les conseils d'un chasseur expérimenté et de rapporter du gibier. Telle fut, du moins, l'excuse, après tout plausible, donnée par Gérard pour ne pas accompagner sa mère el sa sœur.
Il fut donc convenu que madame de Morville el Alphonsine iraient seules chez madame de Noirfeuiile. M. de Morville, Gérard el miss Mary resteraient au château pendant les dix jours que les fêtes de l'ouverture de la chasse devaient se prolonger. iNous dirons plus tard comment ces fêtes devaient aussi servir de prétexte à certaine rencontre depuis longtemps préparée en secret par M. et madame de Morville.
Àlphonsine faisait, en celle circonslance, son enlrée dans le monde^ elle demandait des avis à sa mère, à miss Mary, et, quinze jours à l'avance, elle rêvait aux plaisirs qui i'allendaienl.
Une seule chose, cependant, allrislait la chère enfant : miss Mary semblait souffrante; sa pâleur, son affaiblissement, qu'elle ne pouvait cacher malgré son courage, in- (fuiélaient la famille de Morville; mais l'institutrice assura que son indisposition était fort légère. L'absence d'AIphonsine, ajoutait l'instilulrice, lui permettrait de prendre des vacances d'une huitaine de jours, et ce repos absolu rétablirait certainement sa santé.
Alphonsine, après avoir tendrement embrassé miss Mary, partit avec sa mère; de ce moment l'instilulrice ne ' quitta plus sa chambre. Chaque matin, et plusieurs fois dans la journée, M. de Morville envoyait s'informer de la santé de la malade, et quoique celle-ci se fût plusieurs fois refusée à prendre les conseils d'un médecin, elle consentit à recevoir celui que M. de Morville lui envoya.
— Miss Mary, dit le docteur, sans être gravement indisposée, a cependant une assez forte fièvre. Cette fièvre est inquiétante, surtout comme symptôme, plusieurs maladies dangereuses débutant de la sorte. Mais si la fièvre cesse, l'indisposition n'aura aucune suite.
Gérard, n'ayant que par son père des nouvelles de l'institutrice, profitait des prétextes d'absence que lui offrait son prétendu goût pour la chasse. Il partait le matin et
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ne rcnlrail que le soir, ne voulant êire accompagné de personne, et s'excusant sur sa maladresse, il revenait toujours son carnier vide. Le dîner se passait silencieux et triste, entre M. de Morville et sou fils; tous deux soucieux, préoccupés, semblaient craindredese mutuellement interroger sur la cause de celle préoccupation qui ne pouvait cependant leur échapper ni à l'un ni à l'autre. Le rapport du médecin sur la santé de miss Mary faisait seul les frais de l'entretien. Le dîner terminé, Gérard se disait harassé de fatigue, et M. de Morville remontait chez lui.
Les jours se succédaient ainsi. La santé de miss Mary commençait à donner de vives inquiétudes au médecin; il parlait de la possibilité d'une fièvre typhoïde. La jeune fille avait écrit de son lit à M. de Morville pour le supplier de ne pas instruire sa femme el sa fille de la gravité de son indisposition, craignant d'alarmer Alphonsine et de nuire ainsi à ses plaisirs. M. de Morville se conforma aux désirs de miss Mary. D'ailleurs, dans de telles circonstances, la présence de sa femme el de sa fille l'eût embarrassé. De temps à autre, Alphonsine écrivait à son frère et lui parlait avec un naïf enthousiasme des plaisirs qui se succédaient autour d'elle, lui faisant aussi le portrait de plusieurs hôtes du château de Noirfeuiile. A ce propos, elle lui écrivait ainsi dans l'une de ses dernières lettres :
« Parmi les personnes invitées chez madame de Noirfeuille, il en est une surtout qui a beaucoup plu à ma
mère; elle la connaissait déjà de réputation (celte personne ^ est un monsieur). Ce qui m'a peut-être fait partager l'avis de maman sur ce monsieur, c'est que j'ai su qu'il avait été ton camarade de collège; mais comme il a cinq ou six ans de plus que loi, il était dans les grands quand tu étais encore dans les petits. N'espère pas que je te dise son nom; je suis en train de jouer aux mystères, même avec l'inconnu, qui, du reste, ne le sera pas longtemps pour toi, car ma mère l'a invité, quand il quittera le château de madame de Noirfeuille, à venir passer avec toi quelques jours, afin que vous renouveliez connaissance. L'on nous avait dit que, depuis un an, l'inconnu était livré à une sombre tristesse; mais il n'y paraît plus beaucoup maintenant, et sauf une certaine mélancolie qui contraste avec la bruyante gaieté des autres personnes et ne me déplaît pas du tout, il est impossible de se montrer plus aimable, plus prévenant que le monsieur. Aussi je trouve que ma mère a eu une Irès-bonne idée en l'invitant à venir passer quelque temps avec nous. Mon père sera instruit de celte invitation par le même courrier qui le porte cette lettre; mais n'interroge pas mon père sur le nom que je te cache : il a ordre de ne te rien dire et de garder en- ' core deux autres secrets.
» Adieu, sois très-tourmenté de ta curiosité; c'est un moyen de te faire désirer notre retpur. Dans la lettre que j'ai écrite à miss Mary, j'ai oublié de lui dire que tout le monde ici me charge de compliments pour elle. J'en suis
loule fière, et je les envoie avec ma pensée à celle bonne el charmante amie, qui m'a rendu l'étude si douce et les années de travail si heureuses. Dis-lui enfin, comme toujours, que je l'aime du fond du cœur. »
M. de Morville reçut, par le même courrieV, cette lettre de sa femme :
« J'espère, mon ami, que tout réussira selon nos désirs; ainsi que je le l'ai déjà dit dans ma dernière lettre, je crois que nous devons de plus en plus nous applaudir de notre résolution; elle était prudente; et, au pis aller, si rien ne s'était conclu, nous aurions ménagé la susceptibilité de ton vieil ami el de son fils, dont je suis vraiment enchantée. Mais, Dieu merci, nous ne pouvons plus avoir celte crainte. M. Théodore de Favrolle a été d'une parfaite franchise, el hier nous avons causé à fond. 'Voici à peu près ce qu'il m'a dit : -
V Je ne vous le cache pas, madame, j'ai été, pendant l»lus d'une année, en proie à une passion profonde, passion aussi insensée qu'elle a été malheureuse et inutile, puisque la personne qui me l'avait inspirée l'a toujours ignorée. Mon père, à celle époque, m'a plusieurs fois parlé de projets de mariage : j'ai toujours refusé, d'abord parce que j'étais amoureux, puis parce qu'il me semblait indigne d'un honnête homme de se marier n'ayant pas le cœur libre.
» Le temps, la réflexion aidant, j'ai reconnu la folie de cet amour; il s'est peu à peu éleint el il no m'en reste
qu'une extrême lassitude de la vie de garçon et un ardent désir de goûter les douces joies de la famille. Mon père, me voyant dans ces dispositions, est revenu à son projet favori : mon mariage avec mademoiselle de Morville. J'ai accepté cette espérance avec bonheur, si, toutefois, je pouvais être agréé par mademoiselle votre fille, ne doutant pas qu'elle ne réunîttoutes les qualités désirables. Mon espoir a été dépassé; aussi, je regarderai comme le plus beau jour de ma vie celui où j'aurai l'honneur d'entrer dans votre famille. Mon père, d'accord avec vous, monsieur et madame de Morville, a cru qu'avant de faire connaître vos projets à mademoiselle Alphonsine, il serait bon qu'elle me vît et me connût, non comme prétendant, mais comme étranger, afin de ménager ma susceptibilité dans le cas où je n'aurais pas le bonheur de plaire à mademoiselle votre fille. J'ai senti la parfaite délicatesse de ce procédé, madame; je vous en suis profondément reconnaissant. Mon invitation chez l'un de nos amis communs, M. de Noirfeuille, était un excellent prétexte à celte rencontre. Puisse-t-elle m'avoir été favorable!
» J'ai répondu à M. de Favrolle ce qui était vrai : c'est que Alphonsine, adroitement interrogée par moi, le trouvait fort de son goût et avait été touchée des prévenances qu'i I lui avait témoignées. La pauvre enfant, assez insoucieuse jusqu'ici de la coupe de ses robes et de sa coiffure, se recherche maintenant dans sa toilette. Elle s'occupe beaucoup de ce que pense ou dit d'elle M. de Favrolle, et son
premier regard esl toujours pour lui dès qu'il entre dans le salon. Somme toute, mon ami, ils se conviennent parfaitement. Ce matin encore, M. de Favrolle me suppliait de faire part de nos vues à Alphonsine, m'assurant que l'épreuve avait assez duré, et qu'une fois accueilli par nous comme prétendant, il jouirait d'un peu plus de familiarité auprès d'Alphonsine, et pourrait alors lui parler à cœur ouvert. Tout cela était exprimé en si bons termes et avec un accent si pénétré, que, malgré ma promesse de ne pas donner ma parole sans te consulter, j'ai été sur le point de dire oui à M. de Favrolle.
«J'attends donc, pour dire ce ou/, ton autorisation par le prochain courrier. Je l'attends avec d'autant plus d'impatience, qu'une certaine madame Desmazures, qui a une fille à marier, me semble avoir jeté son dévolu sur M. de Favrolle. Elle l'obsède, elle le pourchasse, et comme sa fille est fort jolie et nullement timide, j'aimerais mieux que nos projets de mariage fussent convenus cl proclamés ouvertement; cela mettrait un frein à l'ardeur de celle madame Desmazures.
«Voici une autre preuve que M. de Favrolle esl loin do déplaire à Alphonsine. Tu le sais, la pauvre enfant n"a de sa vie dit de méchancetés sur personne. Eh bien, elle tourne à l'aigreur lorsqu'elle parle de cette madame Desmazures, et surtout de sa fille, qui fait à M. de Favrolle des agaceries de la dernière inconvenance : c'est au point que, ce matin, j'ai trouvé notre chère enfant tout eu
larmes. Je lui ai demandé la cause de ce chagrin; elle a prétexté une migraine; mais je me suis souvenue qu'hier soir cette impertinente petite Desmazures, au moment où l'on allait danser au piano, avait eu l'effronterie de venir dire à M. de Favrolle, qui causait avec nous :
» — Eh bien! monsieur de Favrolle, vous oubliez que je vous ai accordé la première contredanse?
»Ge pauvre M. de Favrolle, ainsi provoqué à brûlépourpoint, a bien été obligé d'accepter l'invitation de cette impudente; mais il m'a dit tout bas :
» — Je vous prie de croire, madame, que si j'avais voulu danser, j'aurais prié d'abord mademoiselle AIplîonsine de me permettre de l'engager.
«Notre chère enfant a été toute la soirée d'une tristesse mortelle (car je crois, entre nous, qu'elle sera très-jalouse). Ce matin, je te le répète, je l'ai trouvée tout en larmes!
»Ta le vois, mon ami, il faut nous hâter de prendre un parti. Les Noirfeuille me supplient de leur accorder quelques jours encore. Je n'y vois pas, quant à moi, d'inconvénient. Tu décideras; mais, je te l'avoue, je voudrais assez prolonger mon séjour ici pour faire crever d'envie cette madame Desmazures. N'a-t-elle pas honte de jeter à la tête des gens son effrontée fille, capable d'engager les hommes qui ne songent pas à la faire danser! Une fois M. de Favrolle admis près de nous comme futur, toutes les Desmazures du monde, voyant
qu'il n'y a rien à faire pour elles, enrageraient. Ce serait leur punition, et, ma foi, j'en jouirais avec délices.
» Adieu, mon ami, embrasse Gérard, et réponds-moi courrier par courrier.