L. DE M
« J'oubliais d'abord de te demander des nouvelles de miss Mary, dont l'indisposition n'aura pas de suites, je l'espère; puis, de te faire part d'une folle idée d'Alphonsine. Tu sais que M. de Favrolle a été le protecteur de miss Mary pendant son voyage de Calais à Paris, et qu'elle nous a souvent parlé de lui devant Alplionsinc avec autant d'estime que de reconnaissance. Sais-tu ce que cette chère enfant a imaginé? De cacher à M. de Favrolle qu'elle a miss Mary pour institutrice, afin de jouir de leur surprise à tous deux, lorsqu'ils se reconnaîtraient en se rencontrant chez nous. C'est un enfantillage auquel je ne vois aucune objection; j'ai pris sur moi de promettre à Alphonsineque loietmoi nous serions ses complices. Ah! j'oubliais un autre mystère encore : j'ai, selon que nous en étions convenus, invité M. de Favrolle à venir passer quelques jours chez nous. Alphonsine, sachant qu'il a été au collège avec Gérard, désire que tu ne l'avertisses pas de cette invitation, afin de jouir aussi de la surprise de son frère. J'ai encore promis d'être complice; ne trahis donc pas notre secret, et surtout réponds-
moi vile. Les Desmazures me sont insupportables avec leurs impertinentes prétentions.»
M. (le Morville consentit à ce que sa femme lui demandait : elle prolongea son séjour chez madame de Noirfeuille, et les projets de mariage entre Alphonsine et M. de Favrolle furent rendus publics. M. de Morville ne vit non plus aucun inconvénient à se rendre complice des deux surprises que sa fille voulait ménager à son institutrice et à Gérard.
Miss Mary, après avoir été très-gravement malade, entrait en pleine convalescence, lorsque madame de Morville, sa fille et M. de Favrolle revinrent de chez madame de Noirfeuille.
La double surprise eut lieu.
Gérard fut très-heureux de reconnaître un ancien camarade de collège dans le fiancé de sa sœur, M. de Favrolle, et celui-ci resta frappé de stupeur en reconnaissant dans l'institutrice de sa fiancée la jeune fille dont il avait été si longtemps et si profondément épris.
Le parc de Morville était borné aii nord par une rivière peu large, mais profondément encaissée; ses eaux rapides baignaient le pied d'un rocher d'une assez grande hauteur, sorte de muraille naturelle au sommet de laquelle s'éle-
vailun pavillon composé de plusieurs pièces, où souvent la famille de Morville venait s'établir pendant des journées entières pour jouir du vaste et délicieux panorama que l'on découvrait en cet endroit.
A cette époque de l'année, le paysage offrait un aspect morne et triste; les arbres, dépouillés de leur verdure, formaient des masses noirâtres à l'horizon, voilé par les brumes d'hiver. L'on était arrivé aux premiers jours de février. Quoique la température fût adoucie, le pavillon des Rochers, soigneusement chauffé, recevait de nombreuses visites; mais les visiteurs, au lieu de s'y rendre ensemble, comme des gens qui doublent leurs plaisirs en les partageant, semblaient presque s'éviler en venant dans cette retraite, desservie par deux escaliers, l'un intérieur, 1 autre extérieur, et conduisant à un belvédère.
M. Théodore de Favrolle était depuis un quart d'heure assis dans la bibliothèque, située au premier étage; après une longue hésitation, il avait écrit un billet qu'il tenait à la main; il se leva et alla le remettre à son domestique, qui l'attendait dans un petit vestibule.
— Portez cette lettre, lui dit-il en lui montrant le nom écrit sur l'adresse; vous me rapporterez la réponse; je rallendral ici.
Le serviteur s'éloigna. M. de Favrolle se retournait pour renlriT dans la bibliothèque, quand il se trouva en face du frère d'Alphonsine.
Gérard n'était plus cet écolier qui cherchait à se don-
ner des apparences d'une mélancolie souffreteuse, heureusement démentie par le frais coloris de son teint. Non, sur son visage pâle et amaigri, se lisaient déjà les traces profondes d'une douleur vraie; il ne restait rien en lui de l'enfant ou de l'écolier; c'était le jeune homme inaugurant la vie par la souffrance.
— Théodore, je t'attendais, dit-il à M. de Favrolle.
— Tu m'attendais? C'est donc toi que j'ai entendu tout à l'heure dans l'escalier qui conduit au belvédère?
— Non.
— Cependant j'aurais parié que tu dissimulais ton ascension en marchant sur la pointe de les gros souliers de chasse.
Sans rien dire, Gérard lui tendit un pied chaussé à l'ordinaire et dit :
— C'est un des gens de la maison qui sera monté au belvédère.
— Peu importe, reprit M. de Favrolle, mais si tu m'attendais, il y a un quart d'heure que je suis ici; pourquoi n'entrais-tu pas?
— Je l'avais entendu donner l'ordre à ton domestique d'attendre une lettre; je voulais être seul avec toi pour le parler.
— Diable! répondit M. de Favrolle avec un sourire un peu forcé, il paraît qu'il s'agit de quelque chose de grave?
— De très-grave, répondit Gérard d'une voix concentrée.
En parlant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la bibliothèque, pièce principale du pavillon, éclairée par trois fenêtres s'ouvranl sur la campagne. Dans un coin, Ton voyait un de ces longs hamacs de coton de Lima où 'on cherche le sommeil par un doux balancement durant les chaudes journées de l'été; ailleurs, de larges et profonds fauteuils semblaient vous inviter à la lecture ou à la rêverie. C'était là qu'en des jours plus heureux, la famille de Morville se réunissait souvent pour lire en commun quelque ouvrage de choix, ou pour se livrer, après la promenade, aux doux épanchemcnts d'une conversation intime.
M. de Favrolle s'assit devant une table où se trouvait un livre ouvert qu'il n'avait pas lu; Gérard se plaça non loin du fiancé de sa sœur, posa son coude sur la table, appuya son front dans sa main et garda le silence.
— Gérard, dit M. de Favrolle, je l'écoute.
— A la fin de l'automne, reprit Gérard d'une voix grave, tu as rencontré ma mère et ma sœur chez madame de Noirfeuille; un ancien projet, formé par mon père et par le lien, a été en partie réalisé; tu as demandé la main de ma sœur : elle t'a été accordée. Bientôt le bruit a couru que M. Théodore de Favrolle devait épouser mademoiselle de Morville; ceci se passait, je le répèle, à la fin de l'automne dernier.
— A quoi bon ces souvenirs?
— Écoute encore. Fiancé de ma sœur, ma mère dul
Tinviter à venir passer quelque temps ici. Tu avais autrefois rencontré en voyage l'institutrice d'Alphonsine; celle-ci, par enfantillage, voulut s'amuser de la surprise que le causerait la rencontre inattendue de cette jeune personne. Toute ma famille se rendit solidaire de cet innocent complot. Vint le moment que ma sœur avaittnénagé avec tant de soin, et où, riant de tout son cœur, elle vous présenta au déjeuner l'un à l'autre, loi et son institutrice. Le changement qui s'opéra sur tes traits fut subit et profond.
— Tu m'observais donc très-attentivement? reprit M . de Favrolle avec amertume.
Cette question parut embarrasser un moment Gérard; cependant il répondit sans lever les yeux ;
— Ma sœur avait trop souvent parlé de la surprise qu'elle attendait de celte rencontre, pour que chacun ne fût pas curieux d'examiner les effets de ce double élonnement.
— Alors chacun a pu remarquer avec quelle parfaite indifférence miss Mary m'a accueilli.
— Je ne parle pas de miss Mary, répondit Gérard avec une certaine hauteur, tressaillant à ce nom prononcé pour la première fois dans cet entretien; je parle de toi, Théodore, et la présence de l'institutrice de ma sœur l'a causé, je l'ai vu, un embarras et un trouble profonds.
— Gérard! reprit M. de Favrolle, ceci ressemble foit à un interrogatoire, interrogatoire d'autant plus étrange
que je sortais du collège quand tu commençais ù y balbulierdulatin;enunmot, depuissix ans je suis un homme... et il y a six mois lu étais encore un écolier.
— Il y a quelque temps, de pareilles paroles m'auraient humilié ou irrité, reprit mélancoliquement Gérard; aujourd'hui, je te l'avoue, j'ai le cœur rempli de choses si nouvelles, si grandes, que toute vanité puérile est éteinte en moi... oui, et lu peux même dédaigneusement sourire comme en ce moment sans me blesser.
— Soit! répondit M. de Favrolle, frappé de l'accent de Gérard, c'est sérieux! parlons sérieusement.
— C'est ce que je fais de|)uis le commencement de cet entretien. Lors de Ion arrivée dans noire famille, la paix et le bonheur y régnaient; à celte heure, quelle différence! mon père est sombre et accablé, Alphonsine a perdu le pouvoir de le distraire, il me supporte à peine, et quand nous sommes seuls, son silence obstiné me glace et me rend muet; ma mère semble en proie à un secret chagrin; ma sœur n'est plus reconnaissabic; chaque jour sa pâleur, sa faiblesse augmentent; elle reste souvent plongée dans un morne silence dont notre tendresse ne peut l'arracher. En vain le médecin a assuré qu'il ne voit rien d'alarmant dans l'état maladif d'AI|)honsine. Moi, cet étal m'inquièlc, m'effraye.
M. de Favrolle interrompit Gérard en se levant pour aller ouvrir la porte extérieure du pavillon, car il venait d'entendre un bruit de pas qui s'approchaient. En effet.
les deux jeunes gens virent bientôt entrer le domestique à qui M. de Favrolle avait remis un message une demiheure auparavant; mais, au moment où il allait parler, son maître, d'un signe, lui imposa silence, et sortit avec lui de la bibliothèque, dont il ferma la porte.
— Et mon billet? lui dit-il à voix basse, en tournant les yeux vers la pièce voisine, comme pour s'assurer que Gérard ne pouvait l'entendre, mon billet?
— Je l'ai remis moi-même, monsieur.
— La réponse?
— Mademoiselle Mary sera ici à midi.
— Ici? dans ce pavillon?
— Oui, monsieur; elle l'a dit : Dans le pavillon du Rocher.
— C'est bien; pas un mot de tout ceci.
Et M. de Favrolle rentra dans la bibliothèque.
Le domestique sortit du pavillon se disant à lui-même :
— Madame Pivolet va pousser le fameux : Ah! mon Dieu! quand je vais lui raconter la chose*
M. de Favrolle retrouva Gérard dans la position où il l'avait laissé; mais son visage semblait encore plus altéré qu'au début de l'entretien.
— Théodore, lui dit le jeune homme sans lever les yeux, si je te demandais quel est ce message que tu parais avoir tant d'intérêt à me cacher; si je le demandais au nom de notre bonheur à tous, me répondrais-lu?
—-Non, répliqua M. de Favrolle d'un ton sec.
Tous deux gardèrent le silence. Au bout d'un instanl Gérard reprit d'un ton calme :
— Tout à l'heure, je te parlais du malheur qui pèse sur ma famille, si heureuse, avant ton arrivée dans cette maison; je te parlais du chagrin qui lue lentement ma sœur.
— Franchement, Gérard, répondit M. de Favrolle après un momcnl d'hésitation, tu as mal choisi ton jour pour me faire ces confidences, je ne veux pas dire ces reproches : ils seraient absurdes.
— Je n'ai pas choisi ce jour, dit gravement Gérard, non, je ne l'ai pas choisi; j'ai attendu que le malheur des miens, se joignant à ce que je souffrais, eût comblé la mesure; alors, je me suis dit : Il est temps! Je t'ai demandé cet entretien et je le dis ceci : Tu es la cause du mal dont ceux qui me sont «-.Ijers souffrent aujourd'hui.
— Moi?
— Toi!
— Quoi! ton père, la mère l'auraient dit...
— Ils ne m'onl rien dit; je les aime, j'ai deviné.
— Tu te trompes.
— Je ne me trompe pas. Mon père, lié avec le tien d'une vieille amitié, retenu par des scrupules pleins de délicatesse, n'ose, non plusquemamère,lepresserdefîxer enfin le jour d'une union depuis si longtemps convenue. Ils osent encore moins te dire : Tout est rompu! car ma pauvre sœur t'aime... t'aime, hélas! passionnément. Main-
tenant, réponds! est-il honorable à toi de persister à reculer indéfiniment l'époque de ton mariage avec Alphonsine? Et si tu es décidé à ne pas l'épouser, as-tu le droit de rester plus longtemps ici?
— Trêve à ces questions! s'écria M. de Favrolle, ne me force pas d'y répondre.
— Je ne veux pas de querelle; cela m'éloignerait de mon but. Encore une fois, songes-tu, oui ou non, à rompre un mariage que ton père et le mien ont dû croire définitivement arrêté?
— Ma résolution est toujours la même.
— D'épouser ma sœur?
— Oui.
— Quand?
— Plus lard.
— Fixe une époque, un jour.
— Est-ce lorsque ta sœur est aussi souffrante que tu le dis toi-même, que l'on peut fixer le jour d'un mariage'/
— Ce jour désigné, elle renaîtra à l'espérance, à la vie.
— Tu es un enfant.
— Cela n'est pas répondre; ton hésitation tue ma sœur; que cette hésitation cesse, que la pauvre Alphonsine ait foi en tes promesses, et je le le dis, elle retrouvera la santé, le bonheur.
— Eh bien! je m'entendrai avec ton père pour fixer le jour.
— Soit! allons chez mon père à l'instant.
— Pas aujourd'hui.
— Pourquoi?
— Parce que cela ne nie plaît pas.
— C'est une défaite.
— Eh niordieu! défaite, soit! s'écria M. de Favrolle, poussé à bout par Topiniàtre insistance de Gérard; croistu donc, à la fin, qu'un échappé de collège m'imposera sa volonté? J'ai été trop bon de t'écouler et de te prendre au sérieux! Ah çà, me crois-tu ta dupe? Est-ce que, sous ces beaux dehors, je ne pénètre pas le fond de la pensée? Est-ce que, si je te disais : Ne vois pas en moi un rival; je ne songe pas à contrarier tes jeunes amours, tu prendrais si chaudement le parti de ta sœur? Ah! tu te tais maintenant, tu rougis!
— Je n'ai ni à me taire ni à rougir : mon avenir est libre.
— Et ma liberté, à moi! est-elle donc tellement engagée que je ne puisse plus jamais la reprendre?
— Tu l'avoues enfin, tu veux rompre avec ma sœur?
— Tu l'avoues enfin, c'est la jalousie qui te fait si ardemment désirer ce mariage?
— Ah! c'est trop! s'écria Gérard en bondissant de son siège; pu[s, se |ilaçaiit devant de Favrolle, ijui venait aussi de se lever, il ajouta : A bas les masques! Théodore, tu aimes miss Mary!
— Oui!
— Je l'aime aussi!
— Tant pis pour toi!
— Lorsque deux hommes aiment la même femme, que font-ils?
— Des fous s'égorgent.
— Alors, je suis fou!
— El moi, je le deviens.
— A quand donc?
— A ce soir!
Soudain la porte de la bibliothèque s'ouvrit et miss Mary parut.
Les deux jeunes gens restèrent stupéfaits à la vue de miss Mary, mais celle-ci, s'avançant vers eux avec un calme parfait, alla ouvrir la fenêtre et leur dit :
— Excusez-moi, messieurs, mademoiselle Alphonsine a désiré venir ici passer quelques moments afin de jouir de celte belle journée d'hiver.
. M. de Favrolle et Gérard échangèrent un regard expressif pour se demander si l'institutrice avait pu entendre les provocations qu'ils échangeaient lors de son entrée dans la bibliothèque; mais rien dans l'attitude ou dans la voix de la jeune fille n'indiquait le trouble ou l'inquiétude.
— Monsieur de Favrolle, dit miss Mary du Ion le plus naturel, ayez la bonté de m'aider à approcher de la fenêtre ce canapé; mademoiselle de Morville désire se reposer dans ce pavillon.
Tandis que M. de Favrolle rendait à miss Mary le service qu'elle venait de lui demander, elle continua, s'adressant à Gérard :
— Votre sœur fait un tour de parc dans la calèche; la pauvre enfant est bien faible, bien fatiguée; vous devriez aller la rejoindre et essayer de la distraire.
Gérard, regardant M. de Favrolle, qui, sans mot dire, s'occupait lentement à placer et à déplacer les coussins du canapé, hésitait à laisser, même pendant un instant, son rival en tête à tête avec miss Mary. Celle-ci, s'apercevant de l'hésitation de Gérard, lui dit affectueusement :
— Est-ce que vous ne voudriez pas aller tenir compagnie à Alphonsine?
Gérard sortit en courant, mais sans refermer la porte.
A peine fut-il dehors que M. de Favrolle s'approchait vivement de miss Mary, qui continuait à tout disposer pour recevoir la jeune malade, lui dit à demi-voix et d'un ton mystérieux :
— J'ai reçu votre réponse, mademoiselle; vous viendrez, n'est-ce pas?
— Monsieur, répondit simplement l'institutrice, je ne promets jamais que ce que je veux tenir.
— Ainsi, vous viendrez à midi?
— A midi, répéla miss Mary à voix haute, tandis que son regard ferme et serein faisait baisser les yeux de M. de Favroile. En attendant, monsieur, veuillez me laisser seule ici, où mademoiselle de Morviile ne tardera pas à venir.
M. de Favroile, surpris de l'accueil glacial de miss Mary, qui, selon lui, s'accordait mal avec le rendez-vous qu'elle lui accordait, s'inclina en répétant à mi-voix : A midi!
En ce moment madame Pivolet entra rapidement, sans voir d'abord M. de Favroile et miss Mary, qui se trouvaient près d'une fenêtre, et se dirigea vers la porte de l'escalier du belvédère. Au mouvement que fit M. de Favroile pour sortir, la femme de charge détourna la tête et s'arrêta comme surprise de trouver quelqu'un dans la bibliothèque. Le jeune homme était déjà sorti qu'elle restait encore immobile, regardant l'institutrice avec une curiosilé malveillante.
— Mademoiselle de Morviile continue sans doute sa promenade? dit miss Mary.
— Alphonsine? répondit madame Pivolet d'un ton brusque. Aphonsine pleure!
— Elle pleure! répéta miss Mary avec inquiétude. Que lui est-il donc arrivé?
— Il lui arrive... que vous ne la ferez plus pleurer longtemps, entendez-vous!
— Que voulez-vous dire, madame Pivolel?
— A nous deux, mainlenanlt s'écria la femme do charge sans répondre à finslilulrice, et s'avançanl vers elle d'un air si menaçant, que, malgré elle, miss Mary fil quelques pas en arrière, avantage dont profila aussitôt la femme de charge pour faire un pas de plus en avant.
Miss Mary, regrettant d'avoir cédé à un premier mouvement de peur involontaire, vil à sa portée une table où elle avait en entrant déposé son panier à ouvrage, comptant s'occuper de sa broderie tandis qu'Alphonsine reposerait sur le canapé. S'asseyant alors auprès de cette table avec un sang-froid qui stupéfia madame Pivolet, rinstilulrice prit sa bande de mousseline à demi brodée, éleva son aiguille au jour pour y passer le fil, et dit à la femme de charge :
— De quoi s'agit-il, madame Pivolet?
La nourrice d'Alphonsine, voyant dès le début l'institutrice changer par une simple attitude une grande scène en conversation ordinaire, fui complètement déroutée; mais la colère un moment comprimée faisant enfin explosion, elle s'écria :
— Ainsi vous croyez, vous, qu'on viendra comme ça de l'étranger, d'une île, car, après tout, vous n'êtes qu'une insulaire! mettez-vous bien cela dans la tète, ma chère demoiselle! vous croyez qu'on viendra dans une maison où on n'a jamais entendu parler de vous, prendre la meilleure place à côlé des maîtres, à table, au salon, partout! Vous
croyez qu'on accaparera à soi toute seule une enfant qu'on a nourrie de son lait comme je l'ai nourrie, moi! et que ça se passera sans que de braves gens qui sont là depuis vingt ans se sentent humiliés et scandalisés! Âh! que nenni, la belle insulaire!
— Madame Pivolel, répondit miss Mary avec un calme imperturbable, veuillez, je vous prie, vous retirer un peu de côté, vous êtes devant la fenêtre, et vous masquez Je jour.
— Si je masque le jour, s'écria la femme de charge en obéissant néanmoins par habitude à miss Mary et se rangeant de côté, si je masque le jour, il y a des insulaires qui masquent leur conduite, qui font les mijaurées, la petite bouche, et qui ont pour commencer, car nous ne sommes pas au bout, et qui ont, pour commencer, un amant aux Indes! Hé! hé! c'est plus commode; ça vous a un air, et surtout ça ne gêne pas ceux qui voudraient essayer de prendre sa place... à ce chéri d'Inde!
A cette grossièreté, miss Mary demeura impassible, mais son cœur se serra douloureusement en entendant profaner ainsi ce sentiment si pur, si noble, l'unique consolation de ses jours d'épreuves. Les larmes lui vinrent aux yeux; un moment elle eut la pensée de laisser la place à madame Pivolet et d'aller rejoindre Alphonsine, mais, retenue par sa dignité, rinstitutrice resta dans le pavillon, continuant de travailler à sa broderie, quoiqu'un léger tremblement agitât sa main.
Le femme de charge, d'autant plus irritée du calme dédaigneux de miss Mary, qu'elle avait espéré la blesser plus vivement, reprit en redoublant d'amertume :
— Mais comme un amant d'Inde c'est un peu loin... il y a des insulaires qui préfèrent aimer plus près... Alors on enjôle la fille, on flatte la mère et on lui fait croire qu'on aime tant mademoiselle qu'elle peut quitter sans danger le château, et l'on est déjà si bien d'accord avec le mari, que, dès le premier soir de l'absence de sa femme, vite, vite, on file dans la chambre de monsieur, d'où l'on ne sort que parce qu'il faut bien aller coucher l'enfant qui vous gêne.
Miss Mary croyait avoir eu seule, jusqu'alors, le secret de la triste passion de M. de Morville, passion aussi profonde que réservée. L'institutrice fut donc péniblement affectée de voir ce dangereux secret au pouvoir de la femme de charge, qui reprit :
— Mais bientôt on se dit : Bah! un père, c'est coriace, et puis à quoi ça peut-il mener? A une petite pension de retraite, tandis qu'un jeune et joli garçon, novice comme une demoiselle, c'est du solide, c'est riche, ça épouse. El après avoir enjôlé le père, on enjôle le fils de la maison.
Le coup était trop rude : miss Mary bondit; mais à peine debout, elle sentit ses jambes se dérober sous elle; la force allait lui manquer, de misérables calomnies allaient l'abattre sous les yeux de cette folle qui, déjà triomphante, lui disait avec un sourire sardonique :
— Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc, la belle insulaire? On dirait que- vous vous trouvez mal.
— Voyez, je vous prie, si ma pelote de colon n'est pas tombée à terre, lui répondit de la voix la plus calme la pauvre torturée, qui avait repris son empire sur ellemême.
Madame Pivoiet, cédant comme toujours à son habitude d'obéissance, se baissa pour chercher la pelote sous la table, mais, se relevant brusquement, elle reprit comme par réflexion :
— Ah çà! je suis bien bête de vous obéir. Est-ce que je suis votre domestique, moi? Non, non, au contraire, c'est vous que je traiterai comme ma servante, car je sais tous vos secrets; ils sont gentils! Comptons un peu, l'insulaire : premièrement l'amant d'Inde; secondement M. de Morville; troisièmement ce pauvre innocent, M. Gérard; quatrièmement... car il y a un quatrièmement... qui s'appelle M. de Favrolle, que vous avez la petitesse de vouloir enlever à ma pauvre Alphonsine. Mais, jour de Dieu! foi de Pivoiet!...
— Osez-vous parler ainsi, malheureuse que vous êtes! s'écria une voix tremblante de colère.
La femme de charge se retourna et vit entrer Gérard, qui avait entendu ses dernières paroles si grossièrement adressées à miss Mary. Il allait éclater en reproches lorsque d'un geste rempli de dignité l'institutrice apaisa le courroux de Gérard; puis elle lui dit :
— Vous avez quille votre sœur, monsieur Gérard?
— Oui, miss Mary; mais la promenade semble la falijuer, el puis Aiphonsine esl leliemenl silencieuse et atrislée que je ne voudrais pas rester seul avec elle; en ce momenl je crains de savoir mal la distraire. Je viens vous |)rier de vouloir bien m'accompagncr auprès d'elle.
Miss Mary accepta celle offre avec empressement. Elle sauvait ainsi sa dignité, en ne paraissant pas fuir devant les absurdes accusations de madame Pivolet; elle accepta loncle bras de Gérard, et, le cœur brisé, l'esprit bourrelé ?n pensant au funeste usage que madame Pivolet pouvait 'aire des secrets qu'elle avait pénétrés, la pauvre jeune mie sortit précipitamment du pavillon avec le frère d'AI- Dhonsine.
— Va, va, belle insulaire, dit la nourrice en suivant diiss 3Iary du regard, ils saigneront longtemps les coups l'épingle que je t'ai flanqués en plein cœur! Ah! tu viens ici m'enlever l'affection de mon Aiphonsine! Patience! tu n'es pas au bout. Ce n'est que le commencement. Puis, illanl doucement vers une des portes du pavillon, elle ijoula : Celle vieille brute de père Cliènol doit être là, au r<'ndez-vous. L'insulaire et ce pauvre innocent de M. Gérard sont, ma foi, sortis bien à temps.
Ce disant, madame Pivolet ouvrit la porte avec précaution et appela :
— Père Chènot? père Cliénot?
A ce nom, répondit le bruit retentissant de deux gros
sabots traînant sur les marches de l'escalier extérieur qui conduisait au belvédère, puis parut un vieil homme, vêtu en berger. Il s'appuyait sur un long bâton; sa figure annonçait un manque absolu d'intelligence, et il regardait madame Pivolet d'un air de déférence hébétée.
— Père Chênot, dit la femme de charge d'un air mystérieux et solennel, le moment est venu, il n'y a plus à reculer.
— Non, madame Pivolet!
— Je vous ai donné rendez-vous ici, afin de bien convenir de tout, car le temps presse; je ne savais pas qu'on viendrait dans le pavillon; vous avez bien fait, entendant quelqu'un, de monter au belvédère.
— Oui, madame Pivolet, je me suis ensauvé là-haut, quand j'ai vu que l'on venait ici.
— Êtes-vous bien décidé à la chose?
— Décidé à mort! madame Pivolet, voilà trop longtemps que ça dure. Ma pauvre femme est comme une vieille brebis qui a le mal de pied aux quatre pattes; il y a plus de deux ans qu'elle ne mouve point de son lit; vous m'avez promis que la chose que vous saYez,en délivrant la mère Chênot du sort qu'on lui a jeté, la ferait mouver; ça me va.
— Ça doit vous aller d'autant mieux, mon brave homme, que vous avez en vain essayé du crapaud.
— Oui, madame Pivolet, je lui ai enfoncé les épingles dans le dos en criant sept fois Barrabas comme un forcené.
Eh bien! la mère Chênol n'en a point plus mouvé qu'une souche.
— Preuve qu'il faut autre chose pour rompre le sort que la sorcière a jeté sur elle.
— Bien sûr.
— Et voyez, père Chênot, que vous n'êtes pas le seul qui ayez à souffrir des sorts de la sorcière, et si on la laislait faire, le canton, le déparlement, la France, le monde entier serait ensorcelé.
— Ce qu'il y a de certain, c'est que Jean-Louis a perdu son bourriquet.
— Sorcellerie! infernale sorcellerie!
— Et la mère Jeanne a eu sa vache deux fois engonflée en une semaine. Je sais bien qu'il y a des gens du village qui disent que la sorcellerie, c'est des bêtises, et quesi la vache de la mère Jeanne a engonflé,c'esl pour avoir mangé trop de trèfle vert.
— Ceux qui disent cela, père Chênot, sont bêtes à manger du foin, ou bien ce sont de ces mauvaises gens qui ne croient ni à Dieu, ni à diable, ni à rien du tout.
— Le fait est que Grand-Pierre et Sylvain, qui disent qu'il n'y a pas de sorcellerie, aiment mieux travailler à leur champ le dimanche ou fumer leur pipe à l'ombre que d'aller à la messe.
— Voyez-vous, les renégats! J'en étais sure. Ils finiront sur l'échafaud. En attendant, moi, je vous donne ma parole la plus sacrée que les maux affreux qui fondent de-
— JIO —
puis quelque temps sur le village sont de la sorcellerie de la pire espèce,
— Je vous crois, madame Pivolel; vous lisez dans des livres, et nous ne sommes que de pauvres gens.
— Père Chênot, reprit la femme de charge d'un air profond, pour qu'une chose finisse, faut la faire cesser. Est-ce vrai?
— Vous parlez d'or, madame Pivolet.
— Pour faire cesser le sort que la sorcière a jeté sur la mère Chènot, sur le bourriquetde Jean-Louis et sur la vache à la mère Jeanne, il faut forcer la sorcière à reli rer ce sort : vous comprenez cela?
— Oui, madame Pivolet, c'est ce que vous me répétez toujours. Mais croyez-vous qu'elle y consentira à retirer son sort?
— Oh! certainement, si vous allez lui dire d'un air craintif : Faites-moi donc l'amitié de retirer le sort, s'il vous plaît, la sorcière se moquera de vous. Mais si vous employez les grands moyens, oh! alors, soyez tranquille, elle retirera son sort, et plus vile que ça!
— Bon, bon, nous les emploierons, les grands moyens, madame Pivolet; moi, Jean-Louis, son gars, la mère Jeanne et ses deux filles nous sommes décidés à tout, ah! mais dame! oui, à tout!
— Et la mare de^la femme fouettée est là pour vous prouver que ça n'est pas avec des douceurs qu'on force les sorcières à retirer Us sorts qu'elles jettent sur le pauvre monde.
— Ml —
— Je vous dis, madame Pivolel, que nous sommes décidés à tout. Hier à la veillée, dans ma bergerie, nous nous sommes dit : Tant pis, il faul que ça finisse, nom d'un nom!
— C'est pour avoir celle assurance, père Chênol, que je vous ai fait venir ici. Donc c'est entendu, en avant les grands moyens!
— C'est entendu, r- Vous êtes prêts?
— Nous sommes prêts?
— Ça sera la nuit, parce que les œuvres du démon se font et se défont surtout la nuit.
— C'est clair comme le jour.
— Je vous ferai prévenir par le petit Robin, je l'enverrai à votre bergerie.
— El moi en un rien de temps j'aurai rassemblé mon monde.
— Peut-être ce soir.
— Le plus tôt sera le mieux, car tout ce que je demande au bon Dieu el au sort, c'est que ma femme mouve.
— Elle mouvera, père Chênol, elle mouvcra, j'en mets ma lêle à couper; mais une fois le monicnl venu, pas de faiblesse au moins!
— Soyez tranquille.
— La sorcière se débattra.
— On a (]c la poigne.
— ii2 —
— Elle criera.
— On la laissera crier, quoi!
— Elle pleurera, elle gémira, elle prendra sa petite voix flûtée, la scélérate! pour vous dire : Mes amis, mes bons amis, laissez-moi! ayez pitié de moi!
— Et on lui répondra : Et toi, sorcière, as-tu eu pitié du bourriquet à Jean-Louis et de la vache à la mère Jeanne?
— Père Chênot, s'écria la femme de charge avec enthousiasme, vous seriez digne d'être un vieux de la vieille, un vrai grognard! Vous mériteriez la croix d'honneur!
— Oh! je n'en demande pas tant,pourvuque ma pauvre femme mouve.,. Je serai content.
Madame Pivolet prêta l'oreille, et entendant le roulement d'une voiture, dit vivement au vieux berger en lui montrant la porte par laquelle il était entré :
— Vite, père Chênot, filez par là, et descendez par le petit escalier. Ainsi, c'est entendu, au premier avis que je vous ferai donner par le petit Robin...
— Nous serons prêts!
— Et une fois la mère Chênot délivrée du sort, elle frétillera comme une anguille, ajouta madame Pivolet en poussant au dehors le berger, qui disparut; après quoi elle ferma la porte sur lui.
Quelques instants après, mademoiselle de Morville entrait dans la bibliothèque, accompagnée de Gérard et de miss Mary.
Mademoiselle de Morviile entra dans la biblioliièqiie, soutenue d'un côté par miss Mary, de l'autre par Gérard. La pauvre enfant n'était plus reconnaissable : ses yeux noirs, brillantd'un éclat fiévreux, paraissaient plus grands encore au milieu de son visage, d'une mate pâleur, creusé par la souffrance. Toujours soutenue par son frère el par son institutrice, elle alla s'asseoir devant la fe'nètre sur le canapé; puis, s'y étendant, elle |)osa sa tète sur les coussins; elle ferma les yeux, sans donner un seul coup d'œil au paysage qui se déroulait au delà de la rivière.
— Alphonsine, lui demanda miss Mary, êtes-vous bien ainsi?
— Ma sœur, as-tu encore besoin de quelque chose? ajouta à son tour Gérard. Mais Alphonsine restant encore silencieuse, il ajouta :
— Si lu le préfères, nous retournerons tout à l'heure dans le parc.
— Xon, j'aime mieux rester ici, dit enOn Alphonsine d'une voix affaiblie.
— Ma sœur, veux-tu que je renvoie la voiture? elle reviendra te chercher dans deux heures.
— Non, répondit la jeune fille en retournant sa tête
MISS MAUV. T. 2. o
vers le dossier du canapé. Puis elle reprit avec une sorte d'hésitation impatiente et fébrile : Renvoie la voiture, je m'en irai à pied. Gérard se dirigeait vers la porte, mais sa sœur lui dit ; Non, non, j'aime mieux que la voilure reste... je me sens trop faible pour marcher.
Les trois témoins de ces caprices maladifs restaient silencieux. Au bout d'un instant, Alphonsine reprit :
— Je voudrais être seule.
Gérard s'éloigna tristement, madame Pivolet le suivit après avoir jeté un regard attendri sur Alphonsine et un regard de colère triomphante sur miss Mary. Celle-ci demeura seule avec mademoiselle de Morville, qui paraissait alors assez calme; ses paupières fermées, son visage reposé, sa respiration régulière, semblaient indiquer qu'elle cédait au sommeil qu'avait provoqué la fatigue de la promenade. Miss Mary, debout et une main appuyée au-dessus du canapé où reposait la jeune fille, après l'avoir contemplée avec tendresse , se penchait pour baiser le front d'Alphonsine, lorsque celle-ci, se retournant brusquement sur le canapé, dit d'une voix brève :
— Je ne dors pas. Et elle ferma de nouveau les yeux en reprenant son immobilité première.
— Vous ne dormez pas, Alphonsine? répondit miss Mary douloureusement surprise. Vous avez senti que j'allais vous embrasser, et vous vous êtes éloignée de moi.
— Oui, dit sèchement la jeune fille sans ouvrir les
— lis —
yeux el sans changer de position; il est vrai, j'ai voulu m'éloigner de vous.
— El pourquoi repoussez-vous ainsi mes caresses?
— Parce que je ne vous aime plus.
— Que diles-vous? s'écria miss Mary, ne pouvant croire à ce qu'elle entendait. Vous ne m'aimez plus?
— Non.
— El pourquoi? El depuis quand? Ce malin encore, vous me remerciiez de mes soins avec effusion.
— Ce malin, j'ignorais ce que je sais maintenant.
— Et que savez-vous, mon enfant?
— Ne m'appelez plus votre enfant... ce mot me fait mal.
— Alphonsine! de grâce! quelle est la cause de ce changement qui me confond et me désole?
— Vous me le demandez?
— Je vous le demande à mains jointes? Mais, de grâce! ne me répondez pas ainsi les yeux fermés; l'on dirait que vous craignez de me regarder.
— Si je ferme les yeux pour ne pas vous voir, c'est que vous me faites peur.
— Vous avez peur de moi, Alphonsine! Songez à vos paroles, reprit miss Mary stupéfaite; puis à demi-voix elle ajouta : Pauvre enfant! peut-être la fièvre trouble sa raison.
— Oh! j'ai toute ma raison, dit Alphonsino,'qui avait entendu les mots murmurés par son inslilulricc. Mallieureutionicnt, j'ai toute ma raison.
— Alors, Alphonsine, au nom du ciel! parlez-moi franchement; vous me mêliez au supplice! Qu'avez-vous?
— Ce que j'ai?... Je suis jalouse!
El Alphonsine, en prononçant ces mots, qui s'échappèrent de sa poitrine comme un sanglot déchirant, se leva brusquement sur son séant, et, ouvrant les yeux, regarda fixement son institutrice.
Celle-ci, terrifiée par ce mouvement inattendu, recula d'un pas en s'écrianl avec douleur :
— Vous, Alphonsine, jalouse de moi!
— Oui! jalouse de vous! M. de Favrolle vous aime. Ce matin il vous a écrit, et vous lui avez donné rendezvous ici. Pivolet me l'a dit. Elle a vu le domestique de M. i^avrolle vous porter sa lettre. Osez nier cela?
— Je ne mens jamais, Alphonsine, reprit doucement miss Mary. M. de Favrolle m'a écrit ce matin, et je lui ai donné rendez-vous dans ce pavillon.
— Vous voyez bien, murmura la jeune fille en fondant en larmes et cachant son visage entre ses mains; il vous aime et vous l'aimez!
— Ah! la pauvre enfant! Je comprends tout maintenant, se dit miss Mary. Pardonnez-moi, mon Dieu! d'avoir été trop absorbée par mes propres chagrins. Ils m'ont empêchée de deviner la cause des souffrances de celle chère et innocente créature!
S'agenouillant alors devant Alphonsine, qui cachait toujours entre ses mains son visage baigné de larmes, elle lui dit :
— Mon enfanl, écoulez-moi!
— Non, laissez-moi, je vous dis que vous me faite peur... je ne veux pas vous voir,murmurail Alphonsine sans pouvoir contenir ses sanglots. Vous! me tromper ainsi... me faire tant de mal, à moi, qui vous aimais tant! Ah! pourquoi êtes-vpus venue en France? Ma mère avait raison de ne pas vouloir devons!... C'est un jour maudit que le jour où vous êtes entrée dans notre maison!
— Alphonsine, ne me parlez pas ainsi, vous m'ôteriez tout mon courage, et j'en ai besoin; car la tache que j'ai ù remplir est plus lourde que je n'avais pensé. Votre douleur, jusqu'ici renfermée en vous-même, s'est enfin fait jour; dans son premier élan, elle devait être injuste et cruelle. Ah! pauvre enfant, vous m'avez fait bien du mal.
Et les larmes de miss Mary coulèrent malgré elle.
— Et moi donc, est-ce que je ne souffre pas? reprit Alphonsine en pleurant à chaudes larmes.
— Oui, vous souffrez d'étranges douleurs pour votre âge. Aussi m'avez-vous injustement accusée. Mais bientôt, chère enfant, vous reconnaîtrez l'injustice de vos soupçons; les détruire sera le dernier devoir que j'aurai à accomplir.
Miss Mary fut interrompue par le retour inattendu do Gérard.
Il entra lentement et resta un moment hésitant au
seuil de la porte; puis, paraissant faire sur lui-même un violent effort, il s'avança vers les deux jeunes filles, l'air pensif, grave, presque solennel.
L'institutrice, frappée de l'expression de la physionomie du jeune homme, l'interrogeait du regard; il resta un moment silencieux; son visage pâli par le chagrin se colora vivement, et s'adressant à sa sœur d'une voix altérée sans oser lever les yeux sur l'institutrice :
— Alphonsine, lu voulais être seule avec miss Mary; j'ai hésité à revenir auprès de toi; mais, je l'avoue, mon courage est à bout, un secret me pèse; il fait le malheur de ma vie. Ce secret, j'aurais pu le confier à miss Mary en profitant d'un moment de tête ù tête, j'ai préféré lui parler sans détour et... devant toi; peut-être elle appréciera ma démarche, et puis, elle t'aime tendrement. J'espère que, grâce à cette tendresse, elle m'écoutera, moi, ton frère, sans se fâcher.
Alphonsine, au moment oiî son frère lui parla de la tendresse de miss Mary pour elle, tressaillit, sourit avec amertume et détourna la tête pour cacher ses larmes; tandis que l'institutrice, regardant le jeune homme avec une surprise croissante, lui dit :
— Expliquez-vous, monsieur Gérard : quel est le secret que vous avez à me confier?
Le frère d'Alphonsine rougit de nouveau; ses beaux traits exprimèrent une angoisse profonde, déchirante. Il voulut parler, mais l'émotion étouffa ses paroles; ses yeux
se remplirent de pleurs; puis, se jetant à genoux auprès du canapé où reposait Alphonsine, il l'embrassa, cacha sa ligure dans son sein, et murmura d'une voix entrecoupée par les larmes :
— Ma so&ur, ma bonne sœur... je t'en supplie, dis à miss Mary... que je l'aime!
— Toi! s'écria la jeune fille avec un douloureux élonnemenl; et enlaçant son frère entre ses bras, confondant ses larmes avec les siennes, elle reprit : Ah! mon pauvre Xrère... nous sommes tous deux bien malheureux!
Et les deux enfants ainsi enlacés, le visage caché dans le sein l'un de l'autre, s'élreignanl convulsivement, pleurèrent en silence : G<'irard, craintif, atterré comme s'il eût commis une méchante action; Alphonsine, accablée de la révélation de Pamour de son frère, amour qui semblait présager de nouveaux malheurs.
Miss Mary, profondément touchée de la délicatesse et de la loyauté de Gérard, qui mettait pour ainsi dire l'aveu de son candide et pur ^mour sous la sauvegarde de l'innocence d'Alphonsine, contemplait le frère et la sœur avec un attendrissement et un intérêt inexprimables, uniquement préoccupée du moyen de les guérir, l'un d'un fol amour, l'autre d'une folle jalousie.
Gérard, sentant couler sur ses joues brûlantes les larmes d'Alphonsine, releva la tête et lui dit :
— Tu pleures?... Tu me plains donc?
— Si je le plains, pauvre frère! reprit la jeune fille
av(îC uiMî (loiiloiirciisc! .irncMluintî; oli! oui, car lu ne connais pas VA'\U: (\uv. lu aimes. Kllc est ici pour noire luallieur h lous î
— Noire malheur à lous! re|)ril Gérard avec stupeur en prenant lu main de sa sœur; Alplionsine, que dis-tu? Kiie, miss Mary, (|ui est pour loi un ange de bonté!
— IMiss Mary, reprit Alplionsine en sanglotant; elle... un ange de boulé! 0 mon Dieu!... Mais tu nu sais donc pus que...
I/institulrice, mettant doucement sa main sur la bouche de la jeune (illc, lui dit avec un accent presque suppliant :
Mon enfant, je vous en conjure, pas nn mot de plus,
vous regretteriez plus tard l'injustice de vos soupçons, écoutez -moi, de grâce, cl vous aussi, M. Gérard. Nous sommes lous trois dans une position fausse et indigne de nous; ayons le courage d'envisager la vérité. Alors nous reirouverons celte mutuelle estime, celte mutuelle aiïectioii que rien n'aurait dû altérer, que rien n'altérera désormais l(trs(|ue nous nous serons expliqués avec franchise.
Alplionsine fit un mouvement de doute cruel qui n'échappa pas h miss Mary; mais (>ll(; continua en prenant entre les siennes la main de (iérard et celle de sa sœur malgré sa résistance :
— Parlons donc en toute; sincérité, nous le pouvons. Moi, je suis presque une vieille fille, ajouta- 1 elle avec un
sourire mélancoli(|iie; vous, M. Gérard, vous êtes déjà i\\] jeune iioninie, cl Alpiioiisinc sera bientôt une femme, car bienlùl elle se mariera.
A ce mol de mariage, et sans regarder miss Mary, la sœur de Gérard, par un tressaillement, indiqua la pénible impatience que lui causait cette allusion i!i ses espérances brisées. L'institutrice ne s interrompitqu'un instant et reprit :
— Expliquons-nous sans réserve, sans réticence; disons même ce qui pourrait nous blesser : si l'expression est à regretter, du moins nous saurons à quoi nous en tenir sur les faits. Le voulez-vous, Alphonsinc?
— A quoi bon! répondit la jeune fille.
— Moi, reprit Gérard en essuyant ses larmes et en cédant à un vague espoir, je prends rengagement de ne pas prononcer un mot qui trabisse ou dissimule ma pensée. Et il attendit avec anxiété la première question que miss Mary allait lui adresser.
— Monsieur Gérard, lui dit l'institutrice, lorsque vous êtes arrivé chez votre père, ai-je cherché à attirer votre attention sur moi?
— Miss Mary, reprit Gérard étonné, je n'ai pas dit cela.
— Aussi je ne vous accuse pas de l'avoir dit, je vous demande si je Tai fait.
— Jamais, oh! jamais!
— Ai-je, en flailanl votre amour-propre, tâché de '•■'•ptcr votre bienveillance?
— Loin de là, miss Mary, je vous ai toujours vue d'accord avec mon père, me réprimander lorsque j'agissais mal, ou m'encourager au bien. Parfois même vous vous êl€s montrée très-sévère à mon égard,
— Encore une question, monsieur Gérard. Après avoir été bienveillante,affeclueuse même envers vous, ai-je tout à coup, en changeant de manière d'être, cherché à provoquer votre chagrin, votre dépit ?
— Non, certainement, miss Mary; souvent je suis resté à l'écart, parce que je vous voyais entourée de personnes... dont la présence, malgré moi, me chagrinait. Mais lorsque je revenais près de vous, votre accueil était toujours le même, vous sembliez ne pas vous douter des raisons qui m'éloignaient de vous ou qui me ramenaient. Hélas! je vous l'avoue, l'égalité même de votre humeur me causait souvent un vif chagrin.
— Ainsi, monsieur Gérard, vous ne m'accusez d'aucun manège de coquetterie? Vous reconnaissez que je n'ai rien fait pour éveiller en vous cet amour que vous venez d'avouer à votre sœur? Aussi vous conviendrez, n'est-ce pas, que si cet amour vous a causé des souffrances, j'en suis du moins innocente?
— Hélas! miss Mary, ce n'est pas de votre faute si je vous aime.
— Ma chère Alphonsine, reprit miss Mary en se tournant vers la jeune fille, qui assistait immobile à cet interrogatoire, sans deviner encore où l'institutrice voulait
amener Gérard, trouvez-vous que voire frère ail répondu selon la vérilé? Partagez-vous sa pensée à mon égard?
— II me semble que oui, répondit Alphonsine en hésitant.
— El maintenant, monsieur Gérard, reprit miss Mary, parlons en toute sincérité... Ne reculons devantl'expression d'aucune vérité, si embarrassante, si pénible qu'elle puisse être, ajouta la jeune fille en rougissant. Vous m'aimez... Quel était votre espoir?... Avez-vous cru que je serais votre maîtresse?
— Ah! miss Mary, répondit le jeune homme avec un accent de douloureux reproche. Tout à l'heure, vous m'avez entendu supplier ma sœur de vous dire que je vous aimais, et vous me croyez capable d'une odieuse, d'une infâme pensée!
— Je vous crois, monsieur Gérard, dit miss Mary en serrant cordialement la main du jeune homme. Je n'ai voulu ni vous offenser ni m'olTenser moi-même par un doute injurieux pour vous; mais, je vous l'ai dit, il est dans la vie des positions dont il faut déduire franchement, crûment même, toutes les conséquences, afin d'arriver à la réalité des choses. Ainsi, je vous crois. Oui, vous m'avez aimée commejo dois être aimée, moi, qui n'aurais pas voulu l'être; vous m'avez aimée avec toute la pureté d'une âme honnête. Vous n'avez rien attendu de moi qui fût indigne de mon caractère et du vôtre, j'en suis convaincue. Alors, dites-moi : qu'espériez-vous?
— iu —
— Ce que j'espérais? dit vivement Gérard stupéfait de celle question; et se tournant vers sa sœur : Tu l'entends, Alphonsine? miss Mary me demande quel était mon espoir. Et il ajouta d'une voix émue et tremblante en s'adressant à l'institutrice : Mais, mon Dieu, j'espérais me marier avec vous, passer ma vie auprès de vous et de ma sœur!
— Ce désir m'honore, monsieur Gérard, car il naît d'un sentiment généreux et pur. Mais voyons : ne vous est-il pas vei>u à l'esprit qu'on penserait, et l'on aurait cent fois raison de le penser, que mon âge ne convient pas au vôtre! Vous avez dix-huit ans à peine, et j'en ai vingt-six? Oui, tout autant, ajoula-t-elle avec un demisourire charmant. Je vous l'ai dit, il faut de la franchise. Jesuisdonc une vieille fille et vous presque un enfant, non pour la raison, pour le cœur, mais par l'âge. Et puis, monsieur Gérard, songez-y donc : je serais venue dans votre famille, appelée par sa confiance à donner à votre sœur un peu de savoir, des principes, des exemples, et cette confiance, je la trahirais en vous enlevant à votre père, à notre mère! J'aurais quitté mon pays, tous ceux que j'aime, dans le seul espoir de les aider à vivre des honorables fruits de mon travail, et je reviendrais dans ma famille avec une fortune due seulement au hasard d'une folle passion!
— Mais alors, miss Mary, vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais, s'écria Gérard navré. Que voulezvous que je devienne?
— Je veuxque vous deveniez.;, ouplulôlquevous resliez mon ami, dit l'inslilulrice d'une voix louchante, et, je l'espère, vous garderez de moi un bon souvenir, car je quitte cette maison. Je pars...
— Vous... miss Mary... vous partez! s'écrièrent à la fois Gérard et Alphonsine : le premier avec accablement, sa sœur avec une surprise et une sorte de joie involontaire; car elle voyait dans le départ de miss Mary le départ d'une rivale.
— Pauvre enfant! dit l'institutrice en prenant la main de son élève, combien vous avez souffert, vous qui m'aimiez tant! La seule annonce de mon départ vous calme, vous rassure. Puis, se tournant vers Gérard dont les yeux l'interrogeaient avec anxiété : Mon ami, lui dit-elle avec un charme inexprimable, vous m'aimez, n'est-ce pas, d'une généreuse affection? Eh bien! je m'adresse à votre cœur si bon, si délicat! Dites, mon ami : Aurez-vous le courage de regretter que je sois heureuse, lorsque le bonheur m'attend dans ma famille, auprès de laquelle je retourne?
Cet appel à la délicatesse de son affection, cette douce parole, mon ami, en prouvant à Gérard dans quelle esa time le tenait miss Mary, furent un commencement de consolation. Mais Alphonsine, pouvant à peine croire aux paroles de son institutrice, attachait sur elle un regard pénétrant, tâchant de lire sur son visage si elle ne lui donnait pas un esgoir trompeur et répétant machinalement :
— Bien vrai, vous parlez?
— D'abord, répondit miss Mary, voire prochain mariage met un lerme nalurel à la mission que vos parenls nravaienl confiée.
Gérard fil un mouvemenl de lêle dubilalif; mais Alplionsine murmura avec un doux accablement :
— Vous savez bien que ce mariage n'esl plus possible.
— J'ai une espérance toute contraire, mon enfant; mais, quoi qu'il arrive, mon départ est irrévocablement arrêté.
Ces paroles détruisirent les derniers doutes d'Alpbonsinc; mais, assaillie d'une nouvelle crainte, elle repoussa la main de son institutrice, et, détournant son visage baigné de larmes, elle s'écria :
— Si vous parlez, M. de Favrolle vous suivra, vous le savez bien; il vous suivra. Et mon frère, mon pauvre frère, mourra de chagrin.
L'institutrice reprit d'une voix tendre et pénétrée :
— Non, M. de Favrolle ne me suivra pas; non, votre frère ne mourra pas de chagrin. Je compte assez sur la droiture de son esprit et de son cœur pour être certaine qu'il renoncera noblement à un mariage impossible; oui, car en outre des raisons dont j'ai parlé tout à l'heure à votre frère, il en existe une autre, plus décisive encore.
— Que voulez-vous dire? s'écrièrent à la fois les deux enfants; expliquez-vous, miss Mary.
— Ma chère Alphonsinc, reprit l'institutrice, la dilïc-
rence de nos âges, la graviié de mes fonctions avaient jusqu'ici établi entre nous des relations oij je ne pouvais vous parler qu'avec une affection mêlée de réserve; certaines conversations m'étaient naturellement interdites, et pourtant j'avais le cœur rempli de ce qu'il m'eût été si doux de vous confier. Aujourd'hui, pauvre enfant, le chagrin vous a donné des années; mon autorité sur vous va cesser; vous n'allez plus être mon élève, voulez-vous être mon amie?
— Moi! dit Alphonsine, cédant malgré elle au charme de cette voix qu'elle avait tant aimée à entendre et éprouvant cependant encore un sentiment de méfiance. Moi! votre amie!
— Oui, chers enfants, reprit miss Mary en regardant tour ù tour Gérard et Alphonsine, car je pourrai confier à l'honneur de mon ami et à la tendresse de mon amie un secret que jusqu'ici j'ai dû taire.
— Et ce secret, reprit Alphonsine dont les yeux brillaient d'impatience, ce secret, quel est-il?
Miss Mary se pencha vers les deux enfants, et, les yeux baissés, dit à demi-voix en rougissant :
— Moi aussi, j'aime.
Gérard cacha son visage entre ses mains pour dissimuler sa cruelle émotion, car ce seul mot de miss Mary détruisait la dernière espérance qu'il conservait malgré lui; mais Alphonsine tressaillit et s'écria en serrant les mains de nii<- Mai V :
— Ce n'est pas M. de Favrolle que vous aimez?
— Non! répoiidil rinslilulrice en allachanl son loyal cl beau regard sur Alphonsine, qui semblait douter encore. Non! ce n'est pas M. de Favrolle que j'aime.
Les soupçons d'AIphonsine s'évanouirent; elle serra miss RIary dans ses bras et la couvrit de larmes et de baisers.
GévQvô releva la tête, et, tâchant de contenir son profond chagrin, il dit timidement d'une voix étouffée :
— Miss Mary, un dernier mol, de grâce!.. . Vous aimez... El les fleurs entrecoupèrent ses paroles. Et y a-til longtemps que... vous aimez?...
— Avant de quitter ma famille, répondit miss Mary, j'étais fiancée à celui que j'aime; ma mère et mon père nous ont hénis tous deux.
— Mon pauvre frère! dit Alphonsine en embrassant Gérard qui pleurait silencicuàfiment, du courage... Hélas! miss Mary aimait quelqu'un avant de te connaître!...
— Oui, tu as raison, ma soeur. J'aurai du courage, reprit le jeune homme en relevant son beau visage baigné de pleurs, et regardant l'institutrice, il ajouta : Croyezmoi, miss Mary, je serai digne de votre amitié... je serai digne de votre confiance...
— J'y compte, mon ami, reprit miss Mary en serrant cordialement la main de Gérard. El puis, faut-il vous dire toutes mes espérances? Les voyages sont utiles fi votre Aire. Poul-êlre un jour viendrez-vous en Irl.inde, et
— loi) —
alors... alors vous connaîtrez l'honnête homme pour qui je vous demanderai unealïeetion fraternelle; croyez-moi, il la mérite.
— Ah! miss Mary, répondit Gérard eu portant respectueusement uses lèvres la main de rinstitutriee,rhomme de cœur choisi par vous sera toujours honoré par moi.
— Miss Mary, dit vivement Alphonsine, j'entends quelqu'un dans la pièce voisine. On vient.
— C'est sans doute M. de FavroUe. Je lui ai, Je vous l'ai dit, donné rendez-vous ici.
A ce nom qui réveillait la jalousie d'Alphonsine et de Gérard, tous deu.v tressaillirent; le jeune homme porta ses mains à ses yeux pour lâcher d'eflacer la trace de ses larmes, de crainte de les laisser voir à son rival. L'institutrice,devinant ce sentiment de conrusion,d:tù Alphonsine :
— Mon enfant, passez avec votre frère par l'escalier du belvédère, et courage, j'ai bon espoir pour nous de mon entretien avec M. de Favrolle. Le voici, vile! vite! sortez par là.
— Ilélas! bonne miss Mary, répondit la jeune fille en sortant appuyée sur le bras de son frère, je ne suis heureuse et consolée qu'à demi.
— Courage, mon enfant; aujourd'hui, si j'en crois mou cœur, vous serez heureuse el consolée loul à fait.
Au moment où le frère et la sœur venaient de sortir par l'escalier du belvédère, M. do Favrolle parut à la porte de la bibliothèque.
MISS M\RV, T. -. 0
liO
M. de Favrolle entra d'un air délibéré, résolu, el dit à miss Mary :
— Je vous remercie, mademoiselle, de m'avoir accordé un entretien auquel j'attachais tant dç prix.
— Je crois, comme vous, monsieur, que cet enjrelien a une grande importance.
— Vous en devinez donc le sujet?
— Peut-être, monsieur.
— Alors, mademoiselle, sans transition, sans préambule, j'arrive au fait : je vous aime; c'est absurde, c'est fou, je ne dis pas non; mais je vous ai aimée il y a deux ans; je me suis guéri avec peine, parce que je vous ai crue perdue pour moi; je vous ai revue, je vous ai aimée plus passionnément, plus follement que la première fois. Dites ce qu'il vous plaira, pensez ce que vous voudrez, je vous aime! cette fois-ci il faut bien que vous m'entendiez, je vous aime; je trouve que j'ai raison de vous aimer, el je veux vous aimer toujours.
— Monsieur de Favrolle, répondit miss Mary avec une simplicité digne et touchante, il y a près de deux ans ( vous venez de me le rappeler tout à l'heure ) , crai-
— [Ai —
gnanl d'être traitée légèrement par des compagnons ilc voyage qui me semblaient moins bien élevés que vous, je me suis adressée à votre courtoisie, à votre loyauté; nous m'avez accordé une protection remplie de délicatesse; j'en ai gardé un souvenir plein de gratitude; je pense que vous ne l'avez pas oublié non plus, quelle que soit l'étrangeté de l'aveu que vous venez de me faire.
— Cet aveu n'a rien d'offensant pour vous, miss Mary; la femme le plus iiaut placée peut-elle être blessée de ce qu'on l'aime, de ce qu'on lui parle de cet amour?
— La persistance d'un aveu '.levient blessante, monsieur, lorsqu'une femme dit à l'homme qui la recherche . Monsieur, si flalleur que puisse être votre amour, je ne saurais y répondre.
— Et cela, vous me le dites à moi?
— Oui, monsieur.
— Ainsi, vous ne m'aimez pas?
— Non, et je vous demande en grâce de changer den- Irelien.
— Sans doute, miss Mary, vous ressentiriez plus do compassion pour un amoureux languissant et pleurant; j'ai passé par là : oui, j'ai langui, j'ai pleuré, lorstjue j'ai été séparé de vous à Paris; je me suis désespéré, parce qu'il n'y a rien de triste, de désespérant comme une impossibilité; mais maintenant je vous vois, je vous parle, je suis près de vous : or, franchement, user ma force, mon énergie dans un stérile désespoir, autant l'employer,
celte «.énergie, à vous obtenir, ù briser les obstacles qui nous séparent. Une autre conduite serait de ma part faiblesse ou d(5mence; aussi, n'étant ni faible ni fou, quoique passionnément amoureux,je veux que vous m'aimiez, et vous m'aimerez.
— Je vois avec peine, monsieur de Favrolle, qu'une conversation que je regarde comme très-sérieuse, en raison de mon prochain départ et de ce que j'ai à vous dire, tourne ù la plaisanterie.
— Ahî vous croyez que c'est une plaisanterie?
— Franchement, monsieur, je ne saurais qualifier autrement celle comédie d'amour exalté.
— J'aime mieux ce mol : comédie. Vous êtes, miss Mary, plus prés de la vérité que vous ne croyez, car beaucoup de comédies finissent par un enlèvement.
— Un enlèvementî dit miss Mary, qui commençait à se troubler et que ce ton de passion extravagante mais résolue privait de tous ses avantages.
— Trouvez-moi donc un autre moyen de sortir de la situation? J'échappe ù tout le monde, et vous me restez.
— Pensez-vous, monsieur, à la maison où vous êtes?
— Justement; aussi ai-je hâte d'en sortir. Je sais par cœur, je vous en préviens d'avance, miss Mary, toutes les objections que vous pourrez me faire. Vous ne me direz rien de mademoiselle de Morville que je ne me le sois dit à moi-même tout haut, tout bas, le jour, la nuil; je Tai trouvée charmante, c'est tout naturel : il y avait en
elle comme un reflet de vous; aussi, d'honneur, si je ne vous avais pas revue, je l'aurais épousée avec grand plaisir, et elle eiit, je crois, vécu fort heureuse avec moi, car je suis, après loul, un galant homme; mais, en ma qualité de galant homme, j'avoue franchement que n'aimant plus du tout mademoiselle de Môrville, je ne veux pas l'épouser. Son père, sa mère, son frère, tout chevaleresque qu'il est, voudraient-ils absolument/ le malheur de cette pauvre enfant? Et d'ailleurs, est-ce que ce mariage serait possible après l'éclat?
— Quel éclat, monsieur?
— Le scandale de votre enlèvement accompli par'moi.
— Vous y revenez, ù cet enlèvement?
— Je n'ai pas d'autre pensée. Aussi, toujours en ma qualité de galant homme, je regarde comme un devoir de vous prévenir que je vous enlèverai, afin que vous n'ayez pas plus peur qu'il ne convient. Mon plan est arrêté, loul est prêt. Cependant, je l'avoue, un mot dit par vous au commencement de cette conversation déconcerte un peu mes projets.
— S'agil-il, monsieur, de l'appel que j'ai fait à votre honneur? dit miss Mary, qui commençait à s'effrayer de la détermination qu'elle lisait sur les traits de M. de Favrolle.
— Vous n'avez, chère miss Sfary, aucun besoin d'en appeler à mon honneur : ne serez-vous pas ma femme? Non; ce qui déconcerte un peu mes projets, c'est votredépart prochain, m'avez-vous dit.
— iU —
— Très-prochain.
— Je vous suis très-reconnaissant, miss Mary, de l'avis que vous me donnez, répondit M. de Favrolle, qui, dès lors, regarda autour de lui comme s'il eût attentivement examiné la localité. La précipitation de votre départ me force nécessairement à modifier mon plan. Et ce disant, il courut à la porte de l'escalier du belvédère, ferma la serrure, mit la clé dans sa poche, et revint auprès de l'institutrice, qui, de plus en plus inquiète, s'écria :
— M'expliquerez-vous, monsieur, l'étrangeté de votre conduite?
— Rien de plus simple, mademoiselle. Vous comprenez que si prochain que puisse être votre départ, vous ne sauriez quitter Morville avant ce soir. Or, le jour s'avance, et il me suffit qu'avant la nuit close mes préparatifs soient complets, ils le seront. Or, voici en deux mots mon projet : beaucoup de personnes sont venues aujourd'hui dans ce pavillon; il est donc probable qu'il ne recevra plus de nouveaux visiteurs; en tous cas, une fois que je vous aurai enfermée ici...
— M'enferm.er ici!
— Oui, mademoiselle; mais veuillez, de grâce, ne pas m'interrompre. Une fois enfermée ici, vous appelleriez en vain : les fenêtres de cette pièce donnent sur la rivière, où personne ne passe. Donc, vos appels seraient vains. En vous laissant dans ce pavillon, je ferme la porte
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du rez-de-chaussée, dont jemporle la clé. La nuit vient vers les cinq heures, en celle saison. L'on ne dîne au château qu'à sept heures. Cela me donne un temps suffisant pour agir, car votre absence ne peut être remarquée qu'au second coup de cloche du dîner. Je me suis déjà pourvu de chevaux, d'une voilure. Elle va, dès la tombée de la nuit, m'allendre à une des petites portes du parc, voisine de ce pavillon. Je reviens avec mon valet de chambre, homme sur, discret et dévoué, assez dévoué pour m'aider à vaincre votre résistance, si, ce que je ne veux pas croire, miss Mary, vous me mettez dans la déplorable nécessité d'employer la violence pour vous conduire jusqu'à ma voilure. Mais, j'en suis certain d'avance, vous vous résignez, vous partez avec moi. Nous nous arrêtons à deux lieues d'ici, au 'milieu des bois de Saint- Léger, chez la veuve d'un garde. Elle est prévenue, et nous offre une modeste hospitalité. Une chambre est mise h votre disposition. Vous vous y enfermez, car je vous le jure sur l'honneur, miss Mary, en aucune occasion je ne manquerai aux égards, au respect que je vous dois. Mon seul but est de vous compromettre assez par les apparences pour quevous soyez forcée de me donner votre main. Nous restonsdonc cinq ou six jours dans la maison du garde. Après quoi, vos scrupules étant vaincus, j'en suis certain, nous reparaissons. Mon père est enchanté du tour et se charge d'apaiser son vieux camarade. Votre famille, qui connaît Grelna-Grcen, comprend que nous avons suppléé à une
inslilulion qui nous manque malheureusement en France, vous m'accordez votre pardon et votre main, car ma conduite pleine de respectueuse déférence vous a louciiée, apaisée; nous sommes unis, et toute ma vie est consacrée à vous prouver que les moyens les plus absurdes peuvent nous conduire au bonheur.
M. de Favrolle s'exprimait avec tant d'assurance, les détails paraissaient si réels, le plan si praticable malgré son audace, que miss Mary commençait à trembler après avoir dédaigneusement souri. La nuit allait venir. A cette époque de l'année, les campagnes sont désertes, et pour aller au bois de Saint-Léger, l'on n'avait à suivre aucune route fréquentée. Miss Mary ne pouvait donc compter sur aucun secours.
Tout lui manquait à la feis. Le matin encore, soutenue par l'espoir d'un prochain retour près des siens, par la certitude de retrouver à Dublin Henry Douglas, qui devait y être arrivé, miss Mary était flattée de concilier toutes les passions qu'elle avait à son insu éveillées, de ramener à elle les esprits prévenus ou égarés, espérant ainsi quitter le château de Morville en y laissant des amis. Elle avait trop compté sur son courage, sur son sangfroid, sur la droiture de ses intentions, sur la bonté de sa cause : M. de Favrolle allait briser sa vie.
Voulant tenter un dernier effort, elle tendit ses mains suppliantes vers M. de Favrolle et lui dit :
— Monsieur, il est impossible que vous persistiez dans un projet aussi odieux.
— Mille pardons, mademoiselle, répondit M. de Favrolle, le jour baisse, les moments sont précieux, excusezmoi de vous laisser seule. Et d'un bond il s'élança vers la porte de la bibliothèque, afin de gagner de vitesse miss Mary et de l'enfermer; mais à peine eut-il ouvert la porte, qu'il se trouva face à face d'un homme robuste et trapu, vêtu d'une redingote jaunâtre et chaussé de bottes à revers éperonnées et couvertes de boue. M. de Favrolle se recula frappé de surprise el entendit au même instant la voix de miss Mary qui s'écriait avec autant d'étonnement que de joie :
— William ! mon bon William ! Ah ! le ciel vous envoie!
M. de Favrolle reconnut alors le cocher anglais qui lui avait, deux annéesauparavant, si instamment recommandé la jeune voyageuse qui partait de Calais par la diligence. Miss Mary, tremblante d'émotion à la vue de William, qui sans doute lui apportait des nouvelles d'Irlande, n'avait pas la force d'aller au-devant de ce fidèle serviteur; elle s'appuyait sur le dossier d'un siège. M. de Favrolle, dissimulant son violent dépit, s'inclina respectueusement devant elle et lui dit :
— Mademoiselle, voici qui exige de profondes et nouvelles modifications au plan que vous savez; je vais m'en occuper avec une ardeur nouvelle. J'ai vu le bonheur de trop près pour me décourager.
Et, saluant de nouveau, M. de Favrolle sortit, laissant miss Mary seule avec William.
Miss Mary, après le dépari de M. de Favrolle, surmoD-^ laril enfin l'émotion que lui causait l'arrivée imprévue de William, dit à ce brave serviteur qui la contemplait avec ravissement .
— Vous venez de Dublin, mon bon William? Et mon père? et ma mère? et ma sœur?
— Us vont tous bien, miss Mary, tous vont très-bien, répondit William en essuyant ses larmes du revers de sa main.
— Vous les avez vus dernièrement encore, n'estce pas?
— Oui, miss Mary, car je voyais votre chère famille tous les jours. Grâce à la protection que m'accordait M. Lawson, ce qui donnait confiance en moi, j'ai pu acheter à crédit une voiture que je loue et que je conduis; les affaires ne sont pas mauvaises. Ma remise est dans le faubourg, tout près du logement de votre famille, et commechaquejourje parcours presque tous les quartiers de la ville,jevais demander ses commissions à mistress Lawson; j'épargne ainsi aux jeunes miss des courses qui les fatigueraient.
— Brave William! Pauvres sœurs! Elles gagnent bien peu?
— Oii! elles sont devenues d'habiles ouvrières : elles peignent de petites guirlandes, de petits arbres, de pelites rivières sur des éventails, et j'entends les marchands, à qui je les rapporte quelquefois, dire en les regardant : « Oh! joli, oh! très-joli! » Alors, moi, je demande qu'ils payent plus cher, et deux fois j'ai obtenu de l'augmentation.
El William, par un gros rire, témoigna de sa propre satisfaction ù l'endroit de son adresse: puis il reprit :
— Oh! la maison a bien meilleur air que quand vous êtes partie, miss. Grâce à ce que vous envoyez à la famille, on a pu acheter quelques meubles confortables pour votre père el votre mère. D'ailleurs, vous savez comme mistress Lawson tient un ménage. Allez, vous serez contente quand vous allez la revoir, votre chère famille, auprès de laquelle nous allons vous ran)encr.
Ce nous frappa miss Mary. Le digne serviteur n'avait pas l'habitude de parler de lui ù la première pei sonne du pluriel, ['ne espérance quelle se reprocha comme insensée fit bondir le cœur de la jeune fille, et elle attacha un regard d'anxiété sur William, qui poursuivit ainsi, répondant sans le savoir à la secrète préoccupation de l'institutrice :
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— Quand je dis nous, il faut que je m'explique, miss Mary. L'autre soir, j'avais remisé la voilure de bonne heure, et j'étais allé rendre compte à mistress Lawson des commissions que j'avais faites pour elle. M. Lawson lisait son journal^ vos sœurs étaient occupées à peindre, votre mère cousait du linge, et la petite Arabelle était couchée depuis longtemps. Tout d'un coup, on frappe à la porte de la rue. Comme votre famille ne reçoit jamais personne, cette visite semblait un peu extraordinaire. Enfin, votre sœur aînée prend un flambeau et descend pour aller ouvrir. Pourvu que ce ne soit pas l'annonce d'un malheur! dit votre pauvre mère à votre père, qui lui répond : N'ayons pas ces craintes, ma chère femme, car depuis quelque temps la main de Dieu ne s'appesantit plus sur nous. Cependant moi, j'étais assez inquiet, parce que j'entendais votre sœur qui était allée ouvrir la porte, remonter les marches très-vite,sans parler, et que j'entendais aussi de temps en temps comme un bruit de fer qui frappait la muraille aux tournants de l'escalier. Enfin, votre sœur paraît à la porte et s'arrête sans pouvoir parler, tant elle était émue, et derrière elle, j'aperçois un grand jeune homme en uniforme de commandant d'artillerie.
— Henry! s'écria miss Mary, qui, malgré ses secrets pressentiments et les précautions oratoires du bon William, fut si profondément impressionnée de cette nouvelle, qu'elle garda quelques instants le silence; puis elle
reprit d'un Ion plus calme : Ainsi, M. Henry Douglas s'est présenté dans mu famille. Il a été, n'est-ce pas, William, accueilli comme par le passé?
— Oh! certainement, vos deux sœurs ont jeté un cri de joie et ont couru vers lui; votre mère, qui avait voulu aussi se lever, est retombée sur sa chaise, tant elle était émue, et M. Lawson, très-ému aussi, a tendu la main à 31. Henry, qui l'a pressée dans les siennes en disant à votre cher père :
« — Pardonnez-moi, mou oncle, de venir vous voir si lard; le bâtiment où j'étais embarqué n'est arrivé que dans la journée; ma première visite a été pour mon père, qui est à la campagne; je suis venu ensuite accomplir ici un autre devoir non moins cher à mon cœur. » Telles ont été ses paroles, miss Mary, ajouta William; j'écoutais de toutes mes oreilles, et je ne me trompe pas d'un mot.
— Continuez, bon William, répondit la jeune fille, qui écoutait ce naïf récit avec un bonheur ineffable, el qui, par la pensée, s'efforçait d'assister à cette scène louchante; continuez, n'oubliez rien, aucun détail; si vous saviez avec quel bonheur je vous écoute!
— Oh! miss Mary, je n'oublierai rien : je vois el j'entends encore tout cela comme si j'y étais. « — Cher Henry, a reprit M. Lawson, vous avez, je respère,trouvé mon bcaufrèreenbonnesanlé? — Oui, monsieur, a réponduM. Henry, maismonpèrenem'agardéqu'unehcurcauprèsde lui, et il m'a renvoyé en me disant : Dépêchez-vous, Henry, vous
arriverez encore assez à temps au faubourg pour voir ma sœur et son mari. S'ils savaient que vous êtes arrivé à Dublin, et que vous avez lardé ù aller les voir, ils pourraient avoir un doute sur notre conduite, et ce doute serait une bonté pour nous. »
Votre père a regardé M. Henry d'un air surpris comme pour lui demander l'explication de ces paroles, miss Mary; mais votre cousin n'a pas été longtemps à les expliquer, et s'adressant à vos parents, il a répondu : «—Monsieur et mislress Lav^son, autorisé parle bon vouloir de mon père, sir Jobn Douglas, je viens demander la main de miss Mary, votre fille bien-aimée, et la permission d'aller la chercher en France pour la ramener près de vous.»
L'institutrice ne put retenir ses larmes, mais elle fit signe à William de continuer son récit.
— Alors, miss Mary, votre père répondit : « — Cher Henry, je vous accorde la main de notre pieuse fille, et je vous bénis tous deux dans mon cœur. » Votre mère ne parla pas, miss Mary : elle fit mieux, elle attira M. Henry près d'elle et lui donna un long baiser sur le front. Puis ce fut le tour de vos sœurs, qui l'embrassèrent à qui mieux mieux, et moi, j'étais content de penser que vous alliez revenir près des vôtres; mais je ne savais pas encore toute la joie que j'aurais ce soir-là. Quand le premier moment fut passé : « — Mon cher oncle, a repris M, Henry, si vous le permettez, je partirai dès demain
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pour aller en France, au château de Morville. — Je vous autorise à cela Irès-volontiers, cher Henry, a répondu votre père, el je vous donnerai une lettre où je remercieraj M. el madame de Morville de toutes les hontes qu'ils ont eues pour notre chère enfant. »
— Comment! il va donc venir? interrompit miss Mary, qui avait écarté son mouchoir de son visage pour lire plus vite dans les yeux deWilliam la réponse qu'elle attendait.
— Un moment donc, miss Mary. Vous m'avez demandé des détails, veuillez les écouter aussi pour ce qui me concerne. Quand M. Henry eut obtenu la permission de venir vous chercher ici, il ajouta : « — Vous trouverez sans doute mieux, mon cher, que je ne me présente pas à l'improvislc devant miss Mary, qui ne m'attend pas encore, et devant M. et madame de Morville, qui ne me connaissent pas. Il serait convenable que je fusse précédé de quelqu'un dont la présence familiariserait miss Mary avec la pensée de son retour ici et de mon arrivée prochaine, et si William, que j'ai reconnu li\-bas dans son coin, veut m'accompagner, il me servira de courrier. » Ai-je besoin de vous dire, miss Mary, que j'ai accepté de bon cœur? Le lendemain, j'avais confié ma voilure ù un camarade el je suivais M. Henry, certain d'avoir, comme courrier, quelques heures de bonheur davance puisque je vous reverrais avant lui. — Mais où est-il? où l'avezvous laissé? est-ce qu'il va venir tout de suite? demanda miss Mary, dont la joie. commençait i\ se mêler d'inquié-
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lude en songeant aux circonstances si pénibles, si difficiles, où elle se trouvait à l'égard de la famille de Morville et de M. de Favrolle.
— J'ai quitté M. Henry à Tours; il ne doit en partir qu'à trois heures, et vu les mauvais chevaux de poste qu'on vous donne dans ce pays-ci, il n'arrivera au château que dans la soirée.
— Il serait trop tard, dit miss Mary, se parlant à ellemême. William, ajouta-t-elle, quelque étrange que ma résolution vous paraisse, il ne faut pas laisser arriver M. Henry jusqu'ici; il faut que nous allions au-devant/de lui, •
— Miss Mary, vous n'avez qu'à commander; moi, je n'ai qu'à obéir les yeux fermés.
— M. Henry Douglas ne vous a-t-il rien remis pour moi?
— Excusez-moi, miss, la joie trouble un peu la régularité des commissions. Voici d'abord une lettre pour vous, et voici celle que M. Lawson écrit à M. et madame d'e Morville pour leur annoncer qu'il vous rappelle près de lui.
— Vous a-t-on vu au château? demanda miss Mary en décachetant le billet où Henry Douglas lui annonçait qu'ayant obtenu le grade avec lequel il devait revenir en Europe, il avait trouvé moyen de hâter son passagç et de devancer l'époque qu'il avait indiquée dans ses dernicies Icllres. Ce billet ne le précédait que de quelques | heures.
Lorsque William vit que miss Mary commençait à lire la lettre de Henry Douglas pour la troisième fois, il crul pouvoir répondre à la question de la jeune fille.
— En arrivant au château, reprit-il, j'ai demandé miss Mary Lawson à un domestique, qui m'a regardé avec beaucoup d'attention. Il est allé dire quelques mots à une grosse femme qui se trouvait dans la cour et qui lui a montré ce côté en m'examinant très-attentivement à son tour. Le domestique est revenu vers moi, m'a dit de le suivre et m'a conduit à ce pavillon.
— Vous êtes venu à cheval ?
— Oui, miss, en vrai courrier, et le postillon a remmené aussitôl les deux chevaux. 31. Henry Douglas arrivera avec la voilure qu'il a louée à Calais.
— A Saint-Hilaire, le dernier relais, avez-vous remarqué s'il y a quelque voiture dont on puisse disposer?
— Oui, miss, j'ai vu dans la cour une calèche de voyage.
L'entretien de William et de miss Mary fut interrompu par l'entrée de M. de Morville. Il paraissait plus soucieux, plus chagrin que de coutume. Il parut surpris de la présence de William, et dit à l'institutrice :
— Alphonsine est rentrée avec son frère... La nuit venait, miss 3Iary. Sachant que vous étiez restée dans ce pavillon, et ne vous voyant pas de retour, j'ai été un peu inquiet.
Je vous remercie, monsieur, de cette marque d'intérêt, .^ISS MAKV, T. -2. \0
répondit l'inslilulrice, qui, après quelques moments de réflexion, venait de prendre une résolution. J'aurais une grâce à vous demander.
— Je suis à vos ordres, mademoiselle.
Miss Mary, montrant à M. de Morville du papier et des plumes qui se trouvaient sur la table, lui dit :
— Auriez-vous la bonté de vouloir bien commander h votre cocher de mettre à la disposition de cet ancien serviteur de ma famille (et elle montrait William) une voiture et un cheval?
M. de Morville, stupéfait de la demande de miss Mary, allait lui adresser une question; mais réfléchissant que sans doiite l'inslilulrice désirait ne pas expliquer devant un étranger ce qu'il y avait de singulier dans la demande qu'elle venait de faire à M. de Morville, celui-ci s'assit ù la table sans rien dire, écrivit l'ordre et le remit à miss Mary. La jeune fille alla aussitôt vers William, qui était resté près de la porte, et lui donna le papier en disant en anglais :
— Mon bon William, allez tout de suite au château : remettez cet ordre au cocher; aussitôt que la voiture sera prêle, amenez-la au bout de l'avenue, ici, à droite du pavillon. Si les gens de la maison vous interrogent, répondez que vous exécutez les ordres de M. de Morville... Aht ajouta-l-elle en traçant encore quelques lignes sur un papier, vous demanderez la femme de chambre de mademoiselle Alphonsine, et vous la prierez de porter dans la voilure les objets marqués sur cette note.
William recul les deux papiers, qu'il contempla d'abord avec un certain embarras, car, nouveau venu au château de Morville, les différentes commissions dont il était chargé lui semblaient assez difficiles à exécuter; mais, confîant dans son zèle et son intelligence, il sortit afin d'exécuter les ordres de miss Mary. A quelques pas du pavillon, il rencontra madame Pivoict. Celle-ci, fort surprise de l'arrivée de William au château et du séjour prolongé de l'institutrice dans le chalet du Rocher, s'y rendait, lorsque, de loin, voyant se diriger aussi vers col endroit écarté M. de Morville, elle se cacha dans un taillis, laissa passer son maître, puis le suivit en disant :
— Plus de doute, un rendez-vous! J'irais sur l'heure eo instruire madame, si je ne lenais à savoir si'l'homme à la redingote blanche et aux bottes à revers est encore avec l'insulaire.
Madame Pivolet fut bientôt édifiée à ce sujet. A la vue de William sortant du pavillon, elle s'avança vers lui et du ton le plus patelin lui offrit ses services, que le digne serviteur accepta d'autanl plus volontiers qu'il se trouvait assez embarrassé pour exécuter les ordres de miss Mary. Il suivit donc au château la femme de charge, qui se disait avec une joie Iriomphante :
— Tout va bien! Prévenons d'abord madame que son mari est en tête â tête avec l'insulaire, et puis dépêchons vile le petit Robin au père Chènot. Ah! tu ne m'échapperas pas cette fois-ci, la belle Anglaise!
Pendant que la femme de charge s'occupe de ses complots, nous retournons au pavillon du Rocher, où M. de Morville est resté seul avec miss Mary.
La nuit s'approchait de plus en plus.
M. de Morville et miss Mary se trouvaient seuls dans le pavillon du Rocher.
A peine William fut-il sorti que M. de Morville dit à l'institutrice :
— Miss Mary, les plus simples convenances m'empêchaient de vous demander devant un étranger quel serait l'emploi de la voiture que je suis trop heureux de mettre à vos ordres. Puis-je maintenant, sans être indiscret, vous adresser une question à ce sujet?
— Je serais allée au-devant de votre désir, monsieur, si vous ne m'eussiez prévenue; je me servirai de celte voiture pour me rendre à Tours, et de là je partirai pour l'Angleterre.
M. de Morville tressaillit; puis, regardant l'institutrice avec stupeur, car il ne pouvait croire à ce qu'il entendait, il s'écria :
— Quoi! miss Mary, vous dites...
— Je dis, monsieur, que je retourne en Angleterre, où je suis rappelée par ma famille...
— Partir! mais c'est impossiblel Un départ si brusque, si peu attendu!
— Ne voyez pas, de grâce, monsieur, dans ce départ imprévu un manque d'égards envers vous. Non, car avant l'arrivée du digne serviteur qui est venu m'instruire des intentions de ma famille, j'étais décidée à partir, et croyez-moi, il a fallu des raisons graves, très-graves, pour me forcer à une pareille résolution.
—Partir! s'écria douloureusement M. de .Morville sans arrêter son attention sur les dernières paroles de miss Blary; partir! Quoi! ce serait la dernière fois que je vous verrais et que je vous parlerais! Mais, c'est impossible! on ne tue pas ainsi un homme d'un seul coup! car vous savez bien que vous me tuez! vous savez bien que je ne puis pas vivre sans vous, vous savez bien que je vous aime!
— Ah! monsieur, monsieur, s'écria miss Mary devenant pourpre de confusion, pas un mot de plus! Je ne veux pas avoir entendu ces paroles outrageantes!
— Oh! ne dites pas que vous ignoriez mon malheureux amour. Vous savez quel charme irrésistible m'a attiré vers vous, quel bonheur j'avais à vous dire ma vie, mes secrètes pensées, mes torts nième! Une réserve craintivf^ suivit ce premier entraînement; mais c'était la lutte du respect, de l'honneur contre une passion fatale. Ah! les traces de cette lutte n'ont dû être que trop évidentes à vos yeux! Quoi! vous n'avez pas deviné la cause de ce som-
bre découragement qui me faisait rechercher la solitude où je m'isolais de tout intérêt, de toute affection? Et ces nuits sans sommeil passées à dévorer mes larmes, à m'exagérer encore les conséquences de ce funeste amour, afin de le dompter! Quoi! vous n'avez rien deviné, rien lu sur mes traits, dans mes yeux rougis par les pleurs et par les veilles? Mon Dieu! mon Dieu! avoir tant souffert... tant souffert! et n'avoir pas même cette consolation de me dire : On sait que j'ai souffert et peut-être on me plaint!
En parlant, M. de Morville se laissa tomber sur un siège. Miss Mary, effrayée de la violence des paroles qu'elle venait d'entendre, n'osa pendant un moment répondre, de peur d'irriter davantage cetledouleur,éclatantpour la première fois avec une si effrayante impétuosité.
— Vous m'accusez, monsieur, reprit enfin l'institutrice d'un ton de reproche sévère et digne, vous m'accusez, lorsque mon seul tort est d'avoir eu foi dans votre honneur, dans votre loyauté!
M. de Morville releva la tête à ce mol; miss Mary continua :
— Oui, car jamais, oh! jamais, monsieur, je ne vous aurais cru capable d'oublier vos devoirs envers moi. Et ces devoirs étaient aussi impérieux, aussi sacrés que les miens envers votre famille. Vous saviez mes malheurs, vous. me deviez de la compassion; vous saviez mon honnêteté, vous me deviez du respect; vous saviez qu'un
projet d'union, fondé sur une affection d'enfance, était brisé par l'infortune des miens, vous me deviez de la pitié. A tous ces devoirs sacrés pour un homme de cœur, vous venez, monsieur, de manquer cruellement.
— Hélas! suis-je donc si coupable? reprit M. de Morvillc avec un accablement douloureux. Est-ce ma faute si dans la monotonie de mon existence est tout à coup apparue une personne dont les talents, l'éducation, le caractère ont été appréciés par tous et par moi? Est-ce ma faute si le hasard, en vous livrant un secret de ma vie, a redoublé ma confiance envers vous? Est-ce ma faute si cette confiance s'est changée en affection? Et cette affection, vous l'ai-je fait connaître par des moyens que l'honneur réprouve? Ai-je tenté de pervertir votre esprit, de séduire votre cœur? Non, non, j'ai souffert, souffert en silence, souffert seul, souffert toujours, et mon crime quel estil?... C'est de vous faire l'aveu de cette souffrance, le jour où vous allez me laisser pour jamais en proie à un désespoir incurable!
Les paroles et l'attitude de M. de Morville révélaient une douleur si vraie, si profonde, que miss Mary, au lieu de lui répondre avec l'amertume de la dignité offensée, ne vit en lui qu'une âme faible et malade qu'il ne fallait pas irriter, mais réconforter et guérir. Elle répondit donc à M. de Morville :
— Soyez satisfait, monsieur, je vous plains; oui, je ressens pour vous, non cette compassion sympathique,
généreuse, qu'inspire un malheur louchanl et immérité, mais cette triste pitié qu'inspire l'abaissement, la défaillance d'un esprit qui, ayant conscience du mal, est impuissant pour le bien... Vous, homme de courage physique, vous n'avez aucun courage moral : une passion coupable, insensée, envahit votre cœur, et, au lieu de la combattre, de la vaincre, vous ne savez que la subir et la déplorer en secret dans le sombre désœuvrement d'une vie stérile. . . vous, vous à qui Dieu a donné une famille à aimer, à guider dans la vie!
— Non, non, miss Mary, je n'ai pas été faible contre cette passion. J'ai lutté, je me suis épuisé dans cette lutte, et vous l'eussiez toujours ignorée, si aujourd'hui vous ne m'aviez pas dit : Je pars.'
— Et pendant qu'épuisant vos forces dans cette lutte, concentré en vous-même, indifférent à ce qui se passait autour de vous, oublieux de tous vos devoirs, vous ignoriez que le désordre et le malheur menaçaient votre maison, je les voyais, moi, ces malheurs. J'ai tenté de les conjurer. Aussi, monsieur, lors même que je n'aurais pas eu à me rendre aux désirs de mes parents qui me rappellent près d'eux, mon départ eût été indispensable.
— L'ai-je bien entendu? s'écria M. de Morville. C'est moi, dites-vous, qui suis cause de votre départ?
— En quittant cette maison, monsieur, je fuis les conséquences de votre aveuglement déplorable»
M. de Morville regarda miss Mary avec étonnement. Elle continua :
— N'était-ce pas à vous, monsieur, miiri par l'expérience, de prévoir que voire fils pouvait céder à un sentiment involontaire? Était-il prudent, était-il convenable de le rapprocher sans cesse de moi, en l'associant à une partie des études de sa sœur? Non, non, et, ne fût-ce que par égard pour ma position, vous ne deviez pas exposer votre fils.à un danger que ma dignité même m'empêchait de vous signaler.
— Que dites-vous! s'écria M. de iMorvilIe en frissonnant, Gérard vous aime?
— S'il en était ainsi, monsieur, de vous ou de moi, qui votre filsdevrait-il accuser?Est-cemoi,qui ai misdansmes mpporlsavecluilaplus extrême réserve, ou bien vous, dont la coupable imprévoyance abandonnait ce malheureux enfant aux entrainements de son âge? Ainsi, dans votre coupable aveuglement, vous ne soupçonniez pas même que votre fils souffrait, lui aussi, d'une passion insensée qui le faisait votre rival.
— Lui! mon fils! mon rival, s'écria M. de Morville, écrasé de honte et de remords; et il cacha son visage dans ses mains en murmurant : Ah! c'est trop! c'est trop!
Miss 31ary poursuivit :
— El votre fille? a-t-elle été plus que son frère l'objet de votre sollicitude? La langueur, le dépérissement de cette pauvre enfant, ont-ils éveillé vos soupçons, vos alarmes sur la cause réelle de sa maladie?
M. de Morville regarda miss Mary avec une surprise remplie d'anxiété, puis il dit :
— Ne savez-vous pas que le médecin attribue l'étal maladif d'AIphonsine à des accidents nerveux?
— La vigilante tendresse d'un père,monsieur,eùt bientôt deviné l'erreur du médecin.
— Que voulez-vous dire?
— Ainsi, monsieur, vous n'avez conçu aucun soupçon, aucun ombrage en voyant M. de Favrolle ajourner,recuIer sans cesse l'époque de son mariage avec votre fille?
— L'état de santé d'AIphonsine n'explique que trop les retards apportés à son mariage.
— Mais la cause, la vraie cause des souffrances de votre fille, monsieur, c'est la jalousie.
— Alphonsine jalouse! et de qui, mon Dieu?
— De moi, monsieur; mais, grâce à Dieu, je l'ai détrompée.
— Alphonsine, jalouse de vous, miss Mary? reprit M. de Morville avec une stupeur croissante. Et de celle jalousie, quelle est la cause?
— Monsieur de Favrolle.
— Il vous aime?
— Il croit m'aimer; il n'en est rien. Ce goût passager, un moment irrité par mon indifférence, s'éteindra bienlùt chez M. de Favrolle : il reviendra au véritable vœu de son cœur, et Alphonsine trouvera, dans un prochain mariage, l'oubli de ses chagrins, la réalisation de ses plus chères espérances. Et maintenant, monsieur, songez à la terrible responsabilité qui pèserait sur vous, si, ce qu'à
Dieu ne plaise, le bonheur, l'avenir de vos enfants, étaient à jamais compromis!
M. de Morville avait écouté miss Mary avec une douleur croissante et unredoublemenlde honte et de remords. Bientôt la salutaire influence des paroles de l'institutrice réagit sur lui; il releva son front jusqu'alors courbé sous la confusion, et l'expression inerte et souffreteuse de ses traits fit place à une résolution calme et digne. Il tendit la main à la jeune fille, et comme elle hésitaii à la prendre, il lui dit d'une voix ferme et pénétrée :
— Miss Mary, ne refusez pas cette main, c'est celle d'un homme qui, après avoir été assez faible, assez lâche pour oublier ses devoirs les plus sacrés, à votre voix se réveille d'un songe pénible. L'illusion cesse, la réalité paraît; vos révélations m'ouvrent les yeux, je reconnais enfin combien j'ai été coupable; je reconnais la funeste responsabilité que j'ai encourue envers mon fils, envers ma fille, qui pourraient, hélas! me demander compte de leur avenir si tôt flétri. Eux, eux qui réunissaient toutes les chances de bonheur désirable! La leçon est cruelle, mais elle ne sera pas stérile. Toute mon énergie, toute ma raison, toute la tendresse que je ressens, que j'ai toujours ressentie pour mes enfants, seront employées à réparer mes torts. Je vous le jure, ajouta M. de Morville en serrant de nouveau et cordialement dans la sienne la main de l'institutrice; je vous le jure, miss Mary.
— Et je vous crois, répondit l'institutrice avec une ex
pression de bonheur indicible; oui, je crois à ce serment sacré!
— Serment indigne! infâme comme la bouche qui ose le prononcer! s'écria la voix courroucée de madame de Morville, qui, instruite par madame Pivolet du rendezvous de miss Mary et de M. de Morville, était accourue au pavillon et était entrée dans la bibliothèqne au moment où M. de Morville, tenant la main de l'institutrice, celie-ci lui disait d'une voix émue et pénétrée : Je crois à ce serment sacré.
Ces paroles, madame de Morville les interprétait comme un serment d'amour. Erreur concevable, si l'on songe aux délations de madame Pivolet et à ce hasard qui voulait que l'entretien de M. de Morville et de miss Mary eût lieu dans ce pavillon solitaire, à la tombée de la nuit.