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Miss Mary

Dans la partie nord-nord-ouest du Michigan, aux Etats-Unis, entre le 46 e et le 48' degrés de latitude et les 84 e et 92° degrés de longitude, se trouve un vaste territoire, appelé haute péninsule du Michigan, désigné sur les cartes par le nom de « région du cuivre. » Cette contrée, excessivement riche en mines d’argent, de fer et de cuivre natifs, est bornée au nord par le lac Supérieur sur une étendue de 600 kilomètres et au sud par le lac Michigan. Il y a une vingtaine d’années, cette immense langue de terre était encore territoire indien. Les Chippeways, les Menomonies, les Ottawas et les Winnebagos y vivaient en plus ou moins bonne intelligence, et leurs canots d’écorce sillonnaient seuls les eaux limpides du lac Supérieur.

A cette époque, les rares voyageurs qui se risquaient au milieu des forêts vierges de cette partie des États- Unis, n’avaient d’autre but que le commerce des fourrures, bien qu’ils eussent déjà connaissance des gise-

ments de cuivre par les récits des anciens missionnaires français et les explorations du général Cass et du major Long en 1819 et 1823. Ce futseulement en 1841, après l’exploration de Douglas Houghton, que les tribus indiennes furent refoulées dans leg forêts de l’intérieur, et que le fort Wilkins fut élevé au fond de la baie de Copper-Harbour, à la pointe de Keweenaw. Une petite garnison de l’armée fédérale fut chargée de veiller à la sûreté des nouveaux exploitants et de faire respecter les traités passés entre le cabinet de Washington et les Indiens. Ces conventions stipulaient que les Peaux-ltouges recevraient par annuités certaines sommes d’argent pour abandonner leurs territoires et s’enfoncer à l’ouest sur le haut Mississipi dans le pays des Sioux.

Les annuités furent-elles exactement et loyalement payées, et les Indiens quittèrent-ils tous la partie nord du Michigan ? Quoi qu’il en soit, des compagnies s’étaient déjà formées, des permis provisoires pour l’exploitation métallurgique avaient été accordés par le gouvernement de Washington, des terres vendues, des mines concédées, quand la législature de l’État de Michigan, qui s’était jusque-là montrée fort indifférente aux richesses qu’elle possédait, réclama comme siennes les terres et les mines de la pointe Keweenaw. Il en résulta que certains acquéreurs, après avoir payé leurs lots au gouvernement fédéral, se virent forcés de payer une seconde fois à l’État de Michigan. Réclamation de la part de l’acheteur au cabinet de Washington ou plutôt aux compagnies, réclamation du cabinet et des compagnies, à la législation de Michigan,

réclamation de celle-ci, qui continuait à vendre ce qui était déjà vendu et payé plusieurs fois. A Washington et à Lansing, capitale du Michigan, il y eut des procè6 interminables et sur le terrain même des coups de carabine et de couteau. La réclame américaine, la première du monde, sut fort bien en tirer parti. On battit la grosse caisse, on emboucha la trompette, et la fièvre du cuivre s’empara de New-York, de Boston, de Londres et même de Paris. Les spéculateurs s’arrachèrent les actions du lac Supérieur, bien plus pour servir de base è leurs opérations de Bourse que par confiance dans l’entreprise.

« Depuis un temps immémorial, disait en 1851 une feuille américaine, les Indiens peaux-rouges se sont livrés à l’exploitation du cuivre que le lac Supérieur roule sur ses rivages en guise de galets. En 1772, le voyageur Henry, négociant anglais, ayant faitplusieurs voyages au lac Supérieur, trouva sur les bords de la rivière Ontonagon un bloc énorme de cuivre pesant plusieurs mille livres. Cette même masse, connue sous le nom de « rocher de cuivre », coppcr-rock , vient d’être retrouvée par M. Cranston, directeur des mines d’Ontonagon, qui l’a vendu au gouvernement de la guerre à Washington, où elle a été transportée. On peut donc désormais s’assurer de visu que le lac Supérieur est l’Eldorado du cuivre. La majeure partie des gisements métallifères est à peine exploitée. Beaucoup de propriétaires et de compagnies possédant de vastes étendues de terrains où l’existence des filons est reconnue, mais n’ayant pas le moyen de les exploiter, cherchent à les vendre. II n’est pas possible d’assigner

une iimiteaux richesses que l’avenir réserve aux acquéreurs. »

C’est après avoir lu cette réclame que M. Richard Sewell , banquier de New-York, qui jusque-là avait douté de l’existence du cuivre au lac Supérieur, jeta son journal et se leva de table comme si un ressort se fût détendu dans ses jambes. —Où allez-vous donc, mon père? lui demanda une jeune personne merveilleusement jolie, assise en face de lui.

— A Washington, répondit-il en prenant son chapeau de paille, qu’il avait, dès le commencement du déjeuner, posé sur la table, entre une patate bouillie et des épis de maïs cuits à l’eau.

— Et qu’allez-vous faire à Washington?

— Je vais voir le rocher de cuivre.

— Qu’est-ce que le rocher de cuivre?

— Prenez et lisez, répondit M. Sewell en lui tendant le journal; à mon retour, vous me ferez part de vos réflexions.

Et M. Sewell se dirigea vers la porte de la salle à manger; mais, avant qu’il n’eùt tourné le bouton, sa fille, qui avait eu le temps de lire l’article, l’arrêta court en lui disant avec un sourire légèrement moqueur : — C’est un hum bug! (un puff).

— Qui sait? répondit-il, je veux voir moi-même, de visu , comme dit l’auteur de cet article, si le rocher de Washington est véritablement en cuivre, après quoi j’achète des terrains et je triple ma fortune. Vous pensez bien, Mary, que cela vaut la peine de se déranger.

— Mais s’il existe réellement, ce rocher, qui vous dit qu’il provienne de la rivière Ontonagon?

— Et d’où proviendrait-il? demanda M. Sewell d’un air inquiet en revenant vers sa fille.

— De chez quelque fondeur.

— Oh ! je me connais un peu en métallurgie, je ne m’y tromperai pas.

— Mais vous ne serez jamais revenu pour le dîner que vous donnez demain?

— C’est juste, je l’oubliais. J’écrirai à M. Cranston pour avoir des renseignements sur les mines.

— L’auteur de la réclame?

— Ah! s’écria Sewell, mieux que cela! je vais aller trouver M. de Monlaret.

— Qu’est-ce que c’est encore que M. de Montaret? demanda missMary Sewell en ouvrant de grands yeux.

— C’est un Français, un jeune ingénieur, débarqué à New-York depuis trois jours. On le dit envoyé de Paris par une compagnie française; c’est son état de savoir s’il existe ou s’il n’existe pas de cuivre au lac Supérieur. Mais c’est assez bavardé. Occupez-vous du dîner de demain.

— Les ordres sont déjà donnés.

— Miss Arabella Williams a-t-elle répondu à mon invitation?

— Pas encore.

— Il faudrait pourtant le savoir; c’est en partie pour elle que je réunis quelques amis. Envoyez donc Télémaque chez elle.

— Si j’y allais moi-méme?

— Ce serait plus poli vis-à-vis d’une célébrité dont les États-Unis sont fiers. Allez donc chez elle, et n’y restez pas trop longtemps.

Et, craignant que sa fille n’émît encore quelque doute sur le rocher de cuivre, Richard Sewell s’élança vers la porte et se précipita hors de sa maison.

Cette maison était située dans la cinquième avenue, le quartier aristocratique de New-York. Comme toutes les habitations qui bordent cette large avenue plantée d’arbres, elle était d’un goût douteux et d’un aspect lourd, mais assez imposant. Les ornements massifs, le perron et le péristyle dorique, les grandes fenêtres sans encadrements et constamment fermées, les hautes murailles de grès rouge, rappelaient l’architecture des temples égyptiens.

Ayant gagné Broadway , M. Sewell sauta dans un omnibus qui le déposa à la Batterie, grande esplanade qui forme la pointe dé la presqu’île sur laquelle est bâti New-York. Ce n’est pas par mesure d’économie qu’il avait pris ce véhicule, c’est parce que ce genre de locomotion est encore le plus prompt dans Broadway.

M. Sewell était un homme de cinquante ans, un peu voûté, large d’épaules, avec l’encolure courte des apoplectiques. Il avait l’œil petit, mais plein d’éclairs sous un berceau d’épais sourcils blonds. Ses cheveux, séparés derrière la tête et ramenés sur les oreilles, et sa barbe, dont il gardait au menton un échantillon sous forme de bouquet, étaient encore d’un jaune vif tirant sur le roux. Petit-fils d’un avocat d’Edimbourg venu aux Etats-Unis -pour chercher fortune au milieu du siècle denier, il avait la finesse, la circonspection et l’amour du gain de ses ancêtres paternels. Industrieux, persévérant, très-enthousiaste en affaires, Richard Sewell avait eu selon les uns un rare bonheur, selon les

autres une médiocre probité. Quoi qu’il en soit, le 6 juillet 1854, jour où nous faisons connaissance avec lui, il disait à qui voulait l’entendre qu’il jouissait de plus de cent mille dollars de revenu.

Après avoir percé à coups de coude la foule d’émigrants allemands et irlandais nouvellement débarqués et jetés pêle-mêle avec leurs ballots au Castel-Garden, M. Sewell prit à gauche dans Greemoich slreet et entra dans un hôtel où il savait que l’ingénieur français était descendu. Au comptoir, il lui fut répondu que le french gentleman était dans un bar-room du côté de la Batterie*. M. Sewell rebroussa chemin sans dire merci au maître de l’auberge, ce n’est pas l’usage, chercha le bar-room et le trouva.

Il sortait par la porte une telle colonne de fumée de tabac que notre Yankee, qui n’était pourtant pas bien délicat, se demanda un instant s’il s’enfoncerait dans cet [antre ; mais il avait trop besoin des lu- * mières de l’ingénieur pour reculer. Il descendit les cinq ou six marches en contre-bas du trottoir, pénétra dans l’intérieur, et, coupant le brouillard d’une main, de l’autre il se fit un porte-voix pour héler le Français.

— M. Montaret ! cria-t-il à pleins poumons.

11 n’était pas besoin de crier si fort, car les trente ou quarante individus qui encombraient cette chambre basse et sombre ne menaient pas grand bruit. Ils buvaient , mangeaient ou fumaient sans mot dire , et le

1. Le bar-room n’est autre chose qu'un cabaret-taverne où l’on débite de l’ale et du whisky.

silence de ce bouge n’était troublé que par le tic-tac d’une horloge, le choc cristallin d'un verre, le bruit de la bière versée dans les pots, ou la sifflante expectoration de quelque mücheur de tabac.

A une table près de la porte, en face d’un verre d’ale et d’une tranche de langue fumée, se tenait un jeune homme de vingt-cinq ans, d’une belle figure plie , encadrée de cheveux cMtains et éclairée de grands yeux noirs et brillants. Il était vêtu d’un paletot de velours gris boutonné par-dessus une chemise de laine rouge sur laquelle flottaient les bouts d’une cravate noire. Une ceinture de cuir qui retenait un marteau de géologue dans sa gaine, un pantalon de velours semblable au paletot et des bottes montant jusqu’aux genoux, un chapeau gris à calotte ronde et à petits bords, tel est encore le costume classique des mineurs.

— M. Montaret, s’il vous plaît? cria de nouveau M. Sewell.

— C’est moi, monsieur, répondit en anglais le jeune homme à la chemise rouge.

— Ah ! oui, vraiment, c’est vous? dit Sewell, nullement préoccupé de la tenue de voyage de l’ingénieur, mais très-attentif à pénétrer l’expression de sa physionomie.

11 se fit un mouvement de silence. Montaret, ennuyé de l’examen dont il était l’objet et d’ailleurs peu patient de sa nature, lui dit d’un ton goguenard : — Offrirai-je un verre de whisky à monsieur pour lui délier la langue?

— Non, merci, répondit tranquillement Sewell. Vous êtes bien M. de Montaret?

— Oui, parbleu ! après ?

— Le gentleman français? l’ingénieur des mines envoyé par la compagnie française ?

— Gentleman, oui; Français, oui; ingénieur des mines, oui ; mais pas envoyé du tout par une compagnie.

— N’importe ; M. de Montaret, je désire vous demander un renseignement.

— Parlez, monsieur.

— Vous arrivez de Washington, m’a-t-on dit?

— Oui, monsieur.

— Vous y avez sans doute vu le fameux rocher de cuivre acheté par le département de la guerre?

— Certainement.

— Eh bien ?

— Eh bien, quoi?

— Est-il réellement en cuivre natif ?

— Parfaitement.

— Et vient-il de la rivière Ontonagon.

— Ça, je n’en sais rien ; mais dans un mois ou six semaines je pourrai vous le dire. Dans trois jours, je pars pour le lac Supérieur.

— Ah ! lit Sewell en se grattant la barbe, vous croyez à la présence du cuivre dans ces parages ?

— Mais sans doute.

— Et vous dites que vous n’êtes pas envoyé par une compagnie française?

— Non, vraiment.

— Alors vous tvoyagez pour... voyager ? dit Sewe^ d’un air incrédule.

— Oui, mon cher monsieur, je voyage pour l’art,

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par amour de la science et pour le plaisir de voyager, comme vous dites fort bien.

En parlant ainsi, Montaret se leva et se disposait à aller solder sa dépense au comptoir, quand Sewell l’arrêtant : Permettez-moi, dit-il , de vous offrir ce déjeuner.

— Merci, monsieur, répondit le mineur d’un ton bref, 'je n’ai pas l’honneur de vous connaître.

Le Yankee, blessé du peu de succès de ses avances, pinça les lèvres, le laissa payer et s’en fut l’attendre sur le trottoir. Quand Montaret passa devant lui, il le retint par le bras et lui dit d’un ton décidé : — Puisqu’il n'y a personne pour me présenter à vous, je me vois forcé de me présenter moi-méme ; c’est excentrique, mais vous m’excuserez. Je me nomme Richard Sewell. Vous pouvez me rendre service sans grands efforts, et je peux vous faire riche à bon marché, cela dépend Je vous. Ne répondez pas sur-le-champ ; informez-vous, je suis bien connu sur la place de New- York et sur celle de Boston. Venez demaiu chez moi à six heures du soir, cinquième avenue, la troisième maison de grès rouge avec un portique, à côté de Central-Park. Je vous attendrai pour dîner.

M. Sewell s’empara de la main de Montaret, qu’il secoua fortement à la mode américaine, ce qui équivaut à un coup de chapeau en France, lui tourna le dos brusquement, et, à grandes enjambées, remonta Wall- Street pour se rendre à la Bourse.

Montaretle regarda s’éloigner, revint vers la Batterie, alluma un cigare et alla du côté des quais regarder l’arrivée ou le départ des nombreux sleamboats pour Brooklyn, Hoboken, Jersev-City, Staten-Island, etc. Au milieu du va-et-vient continu de la population de New- York, il est difficile de rester indifférent. L’immense mouvement d’une immense population a quelque chose de magnétique et de contagieux. Henri de Montaret, qui était à New-York en passant, se dirigea vers le premier ferry-boat qui chauffait pour aller n’importe où.

Gomme il suivait un de ces longs embarcadères de planches sur pilotis qui donnent accès de plain-pied sur les bateaux à vapeur à fleur de quai, une voiture lancée au grand trot arriva derrière lui. Soit qu'il n’eùt pas entendu le piétinement des chevaux sur la jetée, soit qu’il n’eût pas eu le temps de se garer, le timon de la voiture le heurta rudement à l’épaule et faillit le faire tomber dans l’Hudson, sous les roues du bateau à vapeur qui commençaient à se mouvoir. Il se rattrapa à un pieu, et, dans un premier mouvement d’irritation, se jeta à la bride des chevaux en jurant contre le cocher; mais, au lieu du butor qu’il s’attendait à châtier, il vit une belle jeune fille dont les boucles blondes s’échappaient d’un toquet de paille. Vêtue d’une jupe de mousseline blanche et d’une veste do

drap blanc, le fouet en main, elle conduisait seule son léger phaéton et poussait son attelage de poneys au milieu des piétons, sans crainte de les écraser, tant elle était sûre de son coup d’œil et de sa dextérité.

Cette gracieuse apparition lit tomber la colère de Montaret. Frais débarqué aux États-Unis, il ignorait encore de quelle liberté jouissent toutes les misses américaines ; il n’avait encore vu que Washington et New-York, où, dans l’intérieur de la ville, les jeunes filles montrent plus de réserve qu’à la campagne, mais où quelques exemples d’excentricité n’autorisent personne à manquer de respect à une personne d’apparence distinguée. Cela, disons-le en passant, est à la louange du pays. Henri, — et que ceci soit dit au blâme du nôtre, — crut trop facilement à une imitation du quartier Bréda, et, instinctivement, apostropha la jeune miss en français par quelque mots légers qu’il put supposer avoir été compris, car elle lui répondit dans la môme langue et sans accent :

— Est-ce ma faute, si vous êtes sourd ?

— Oh ! oh ! s’écria Montaret saisissant aux cheveux l’aventure, ou peut s’expliquer avec vous?

— Certainement, reprit elle avec assurance, lâchez d’abord la bride de mes poneys et laissez-moi passer : le ferry-boat' va partir.

— Très-bien, répondit-il en suivant le phaéton sur le bateau, où il s’attendait à voir la jeune miss mettre pied à terre; mais le bateau se mit en marche, et elle resta sur son siège, guides et fouet en main.

— Vous ne descendez pas? lui demanda-t-il en s’approchant du marchepied.

— Non, monsieur, répondit -elle ; qui tiendrait mes chevaux ?

— Moi, si ce n’est pas pour longtemps, et si vous voulez m’en savoir gré.

La jeune Américaine rougit et donna un coup de fouet à l’un de ses chevaux, qui bondit bruyamment sur le plancher du ferry-boat sans qu’elle s’en émût.

— Il n’y a qu’un Français, dit-elle, pour parler avec tant de hardiesse à une femme qui est seule et à laquelle il n’a pas été présenté.

— Présenté?... Vous n’étesdonc pas Française, qu’il faille tant de formalités?

— Non, monsieur, répondit-elle avec dédain, je suis Américaine.

— Tant pisl reprit Montaret en riant ; mais j’apprendrai les usages du pays.

— Oui, vous avez besoin de quelques leçons de clairvoyance et de savoir-vivre. Vous n’avez pourtant la tournure ni d’un squatter des forêts ni d’un trappeur des prairies, malgré votre costume.

— Ni squatter, ni trappeur, mais mineur, mademoiselle, ce qui ne m’empêche pas d’avoir un habit noir et une cravate blanche dont je n’ai pas encore fait l’exhibition à New-York.

— Un mineur? Dans votre pays, est-ce un gentleman ?

— Tout ce qu’il y a de plus gentleman , mademoiselle, à preuve l’habit noir.

— Vraiment ! reprit-elle en riant, et comment vous appelez-vous, monsieur le gentleman?

— Henri de Montaret, et vous ?

— Henri de Montaret I Vous êtes l’ingénieur français à qui mon père veut demander des renseignements sur le. rocher de cuivre?

— Quoi! vous seriez la Allé de ce gros monsieur qui tout à l’heure...

— Je suis Mary Sewell, fille unique de Richard Sewell le banquier.

— Ah diable ! s’écria Montaret, honteux d’avoir fait fausse route, mille pardons, mademoiselle, de vous avoir parlé avec si peu de cérémonie; mais en vous voyant si pimpante, seule, conduisant vous-même... enfin soyez indulgente pour un étranger.

— Je vous pardonne; mais n’y revenez plus.

— C’est-à-dire que je dois m’éloigner et ne plus vous adresser la parole? Le châtiment serait bien dur!

— Non, restez.

11 se fit un moment de silence. Mary le rompit la première.

— Ainsi vous avez parlé à mon père?

— Oui, mademoiselle. Rt même, à moins que vous ne me le défendiez, je dois dîner demain chez vous.

— Ah 1 fit Mary; puis après une pause et avec un sourire : — alors vous mettrez votre habit noir?

— Je n’aurai garde d’y manquer.

— Et votre cravate blanche?

— Et ma cravate blanche.

Peu à peu la conversation devint plus intime. Montaret, plus flatté que scandalisé des questions ingénument indiscrètes de la jeune fille, la mit de bonne grâce au courant de tout ce qui le concernait.

— Je suis lils, dit-il, d’un pauvre gentilhomme de

la Touraine, Michel de Montaret, ancien capitaine de cavalerie, qui s’est géné fort longtemps pour me faire donner une éducation passable. A vingt-trois an9, je suis sorti premier de l’École polytechnique. Mon brave père, militaire dans l’âme, voulait naturellement me faire entrer dans l’artillerie ou le génie; j’ai préféré l’école des mines, d’où je suis sorti ingénieur il y a deux ans.

— Alors c’est votre gouvernement qui vous envoie étudier notre pays ?

— Pardon, j'y suis venu pour affaires de famille. Tout comme un autre, j’ai un onde d’Amérique, un frère démon père, un ecclésiastique, un missionnaire, parti y a déjà une vingtaine d’années pour convertir les Indiens peaux-rouges.

— Et où est-il, votre oncle?

— Citez les Ghippeways, je ne sais trop où. Dans sa dernière lettre, qui me mande auprès de lui, il n’oublie qu’une chose, c’est de me donner son adresse.

— Mais la lettre devait porter le timbre de la poste ?

— Oh ! elle a tant couru qu’elle portait beaucoup de timbres : Paris, Brest, Halifax , Québec , Montréal , Kingston, Buffalo, Cleveland, Détroit et Saut-Sainte- Marie.

— Alors il est à Saut-Sainte-Marie, où il y a encore des Indiens Ghippeways.

— G’est ce que je saurai quand je l’aurai rejoint.

— Et que vous veut-il?

— Ah ! vous êtes bien curieuse, miss Sewell !

— G’est vrai; mais alors, si vous êtes ingénieur de votre gouvernement, vous n’êtes pas libre ?

— Parfaitement libre. J’ai demandé et obtenu un congé, qui m’à été aisément accordé quand on a su le but de mon voyage.

— Quel but ?

— Celui d’obéir à un parent qui peut avoir besoin de moi.

— Monsieur Montaret, vous vous moquez! vous êtes envoyé par votre gouvernement pour connaître nos richesses minéralogiques et pour vous en emparer peutêtre ; mais ce qui est aux États-Unis restera aux États- Unis, et vos compagnies françaises ne sont pas assez riches pour lutter avec les nôtres.

— Oh ! oh ! miss Sewell, vous pariez comme un homme d’affaires ! Alors vous pourrez me dire ce que me veut monsieur votre père, et quel service il attend de moi.

— Je n’en sais rien ; il vous le dira lui-même, puisque vous venez demain... à moins que vous n’avez peur d’une femme qui entend les affaires.

Elle accompagna ces paroles d’un sourire dont le charme tout féminin rassura Montaret, et lui lit vivement désirer d’entrer en relationsavec la famille Sewell.

Mary Sewell avait vingt ans, mais sa personne était si souple, son teint si uni, et l’ensemble de ses manières si enfantin, si vif, que par moments on l’eût crue plus jeune de quelques années. Elle était jolie dans toute l’acception du mot, frêle en apparence, douée au fond d’une vitalité énergique; un teint de rose avec les plans du visage très-beaux et très-fermes, l’œil d’un bleu sombre presque noir, tour à tour curieusement naïf et pénétrant avec insistance.

Il y avait comme de l’adolescence dans ses magnifiques cheveux blond-cendré, naturellement frisés au cou et aux tempes. Il y avait aussi une sorte de virilité dans ses sourcils bruns nettement dessinés, enfin je ne sais quoi d’étrange, comme si deux natures très-opposées avaient trouvé moyen de s’harmoniser en elle et de lui donner une double puissance de séduction et de persuasion. Ses nombreux admirateurs l’avaient surnommée, à cause du lieu de sa naissance, la belle de la Floride (Florida belle).

En la regardant, Montaret se sentit à la fois ravi et ébloui.

On approchait de la rive.

— Connaissez-vous Staten-Island? demanda miss Sewell à l’ingénieur; c’est une île délicieuse semée de maisons de campagne, de cottages entourés de jardins ou perdus dans la verdure des érables et des grands chênes. Nous voici arrivés. Montez près de moi, je vais rendre une visite qui ne sera pas longue, après quoi je vous ramènerai à New-York.

Montaret était trop fasciné pour faire aucune réflexion sur l’étrangeté de la proposition. D’un bond il fut près de miss Sewell ; celle-ci fouetta ses poneys impatients, qui franchirent la jetée et les emportèrent à travers les chemins sablés de File. Mary conduisait avec une adresse incomparable. Assis à ses côtés, Montaret eût souhaité que cette course à travers bois ne finît jamais.

— Ne pouvez-vous remettre votre visite à un autre our ? dit-il tout à coup.

— Non, je suis chargée par mon père de renou-

veler une invitation à dîner à la célèbre Williams.

— Quelle est cette célébrité ?

— Comment ! vous n’avez jamais entendu parler en France de la Williams, la cantatrice hispano-américaine?

— Jamais. 11 est vrai que je m’occupe peu de musique, répondit Henri, qui se doutait bien que c’était une de ces réputations facilement acquises en Amérique et souvent ailleurs à coups de grosse caisse et de réclames.

— Vous dînerez demain avec elle, reprit miss Mary, et je vous préviens que vous verrez la plus belle per-sonne des États-Unis.

On s’arrêta devant la grille d’un cottage tout encadré de pampres, de clématites et de jasmins, et dont l’extérieur annonçait l’opulence. Le groom étant accouru, Mary lui dit d’aller s’informer si miss Arabella Williams pouvait la recevoir. Pendant qu’elle attendait la réponse, Henri lui demanda si elle la connaissait beaucoup.

— Je l’ai vue souvent au concert, et je me suis trouvée deux fois en soirée avec elle; mais pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce qu’il me paraît singulier qu’une jeune fille telle que vous soit liée avec une femme de théâtre et lui rende des visites.

— Est-ce que cela ne se fait pas en France?

— Rarement. Ces dames d’opéra n’ont pas toutes une réputation...

— Oh ! celle-ci est une fille honnête, qui vit avec sa mère, sa tante et une petite cousine.

Le groom revint dire à miss Sewell que miss Williams l’attendait. Au môme instant, la chanteuse parut sur le perrQn du cottage et s’avança pour la recevoir.

— Attendez-moi ici, dit Mary à Henri, et elle sauta à terre sans lui donner le temps de lui offrir la main.

Arabella Williams était une grande et robuste fille de vingt-cinq ans, dans tout l’éclat d’une beauté de premier ordre. Mary ne l’avait pas surfaite. Son profil grec, sa peau d’un blanc mat, sa luxuriante chevelure noire, la régularité de ses traits, la splendeur de ses formes, devaient être pour beaucoup dans la réputation que ses admirateurs lui avaient faite. Henri admira cette belle statue, qui ne lui parut pas animée d’une intelligence supérieure.

Arabella, qui avait vu beaucoup de monde dans ses tournées d’artiste et qui savait fort bien distinguer un homme comme il faut d’un cocher, ne se méprit pas au costume de voyage d’Henri. Après quelques mots de politesse banale pour remercier miss Sewell de l'honneur quelle lui faisait en venant la voir, elle l’interrogea du regard à propos d’Henri, qui avait mis pied à terre.

— Monsieur Henri de Montaret, dit Mary en le lui présentant, gentilhomme et ingénieur français envoyé par son gouvernement.

Arabella lui accorda un regard et uu sourire bienveillants, et, avec le geste d’une reine de théâtre, l’invita à passer au salon. Quelques personnes y étaient réunies : madame Williams, mère de la chanteuse, madame fiurdon, sa tante, avec miss Ketty Burdon, âgée de dix ans, madame Green, femme d’un architecte de New-York, grosse dame qui en voyant entrer Mary s’élança au-devant d’elle en criant : — Ah ! miss Sewell, quel bonheur ! quel plaisir ! comme il va longtemps qu’on ne vousavuelEt votre santé, Mary, toujours bonne? Oh ! vraiment, vous embellissez tous les jours. Comme vous avez de jolies couleurs ! regardez-donc, ma chère Arabella, ce sont des roses !

Arabella coupa court à ce flux de paroles en présentant Montaret à sa famille et à ses amis. Amplifiant sur les litres que lui avait donnés Mary, elle le qualifia de comte.

Henri, surpris d’abord de cette présentation, comprit bientôt que miss Williams s'amusait à mystifier son monde, et avec l’insouciance du voyageur il la laissa faire.

Mary, ayant renouvelé à Arabella et à sa mère l’invitation à dîner pour le lendemain, allait se retirer, quand la petite Kelly vint annoncer que le lunch était servi. Un mousieur brun, qui se tenait dans un coin, s’empara du bras de miss Sewell, et bon gré mal gré l’entraîna dans la salle à manger. Henri offrit son bras ô la cantatrice et les suivit.

Le personnage qui avait conduit Mary se nommait Antonio Fayal. Floridien d’origine espagnole, il avait

.UISS MARY

servi dans l’année fédérale en qualité de capitaine et avait été contraint de donner sa démission pour des raisons que nous dirons plus tard. Après avoir fait une assez belle fortune, il l’avait mangée, on ne sait trop comment. De mauvaises langues accusaient Arabella de ne pas être étrangère à sa ruine. Pour le moment, il se disait propriétaire de terrains dans le nord de l’État de Michigan, d’où il arrivait. C’était un homme de trente -cinq ans, d'une assez belle ligure, bilieuse, fatiguée, impertinente, tenant le milieu entre celle de l’oiseau de proie et celle du satyre, et qui tout d’abord fut antipathique à Montaret.

Mary, se trouvant placée à côté d’Henri, lui demanda à voix basse : — Comment trouvez-vous notre célébrité? n’cst-ce pas qu’elle est jolie?

— Jolie n’est pas le mot, répondit-il sur le même ton; elle est splendide; c’est la Vénus de Milo avec des bras, et quels bras !

Arabella, qui avait fort bien entendu le compliment, adressa à Henri un sourire et un regard qui parurent sans doute trop aimables à Antonio Payai. II se rapprocha d’elle d’un air de jalousie qui n’échappa point à Henri.

Un instant après, Montaret éprouva quelque chose d’analogue en voyant miss Sewell ôter sa casaque et se montrer épaules et bras nus. Elle se découvrit ainsi de l’air le plus naturel du monde. C’est l'usage du pays, et elle eût pu agir de même en public, à la promenade en plein soleil, sans étonner ni scandaliser personne. Henri n’en fut pas moins choqué de voir le regard de vautour du Floridien Payai établir mentale-

ment une comparaison entre les formes délicates et charmantes de Mary et la beauté plastique moins chaste d’Arabella. Puis, faisant un retour sur lui-même, il dut reconnaître que la pudeur des femmes est une affaire de convention, puisque les Parisiennes montrent parfaitement au bal ou à l’Opéra ce qu’elles croiraient indécent de montrer aux Tuileries ou au bois de Boulogne.

On parla de théâtre et de pâtisserie, de coton et de théologie; mais comme parmi les personnes présentes cinq étaient de l’Église épiscopale, trois baptistes, deux unitairiennes et une autre universaliste, on ne put s’entendre sur la religion.

Mary, lasse de ce bavardage, dit à Arabella : — Je crains que nous n’ayons de l’orage, nous allons partir. — Et, s’adressant à Henri : — Monsieur de Montaret, auriez-vous la complaisance de m’aller chercher ma casaque ?

Henri courut dans le salon.

— Ces Français sont aimables et bien élevés, observa la cantatrice, n’est-il pas vrai, miss Mary ?

— Je ne connais, en fait de Français, que M. de Montaret, et il est fort obligeant.

— Il est probablement très-riche ?

— Je l’ignore, miss Williams, rêpoudit Mary d’un ton bref.

Henri revint avec le vêtement de miss Sewell, et l’aida à le passer avec un empressement qui fut remarqué de la chanteuse.

La cantatrice les accompagna jusqu’à leur voiture, leur dit à revoir, et resta sur le chemin à regarder

fuir dans la poussière le pliaélon qui emportait côte à côte le mineur et la fille du banquier.

Sa mère la tira de sa rêverie en lui disant : — Ils sont charmants, ces deux amoureux, n’cst-ce pas ?

— 11 faudrait savoir ce qu’est ce M. de Montaret, répondit sèchement Arabella.

Ainsi qu'elle l’avait promis, miss Sewell fit faire à Henri le tour de Staten-lsland. Ils parlèrent d’abord des personnes qu’ils venaient de voir. Mary, dans l’intention d’éprouver Henri, vanta la beauté d’Arabella. C’était donner naïvement à Montaret l’occasion de lui faire comprendre qu’il préférait la sienne. Le tète-àtête avec cette charmante fille, l’enivrement de la course à travers un pays riant, la jeunesse qui commençait à bouillonner dans le sein d’un homme jusque-là très-pur, et dont la vie, absorbée par le travail, avait été forcément chaste, c’en était bien assez pour qu’Henri perdît un peu la tète et ne se demandât pas trop où l’entraîneraient les paroles tendres qui se pressaient sur ses lèvres.

Miss Sewell ne répondait rien, elle écoutait Henri avec surprise. Jamais aucun homme n’avait osé ou su lui tenir un langage aussi délicatement persuasif. Elle était toute fière et comme enivrée, quand un coup de tonnerre vint la rappeler à elle-même.

Le soleü s’était couché. L’orage, en montant rapide*

ment dans le ciel, avait fait la nuit en un instant. L’Hudson, tout à l’heure semblable à un fleuve de pourpre, était devenu un fleuve de plomb où se reflétaient en serpents de feu les lumières lointaines de New-York.

— Il faut nous hâter avant que l’orage n’éclate, dit Mary en lançant son attelage sur une pente rapide et caillouteuse.

— Ne craignez-vous pas que vos chevaux ne s’abattent?

— Je ne crains rien.

— Pourtant le tonnerre les effraie, et si vos mains délicates n’avaient pas la force de les retenir...

— Craignez-vous quelque chose pour vous ? En ce cas, descendez.

— Pour moi, non certes, mais pour vous...

— Bah! dit missSewell en faisant siffler son fouet aux oreilles du plus friugaut de ses poneys, j’ai mon tombeau tout prêt à Greenwood.

Bile achevait à peine sa phrase lorsqu’un coup de tonnerre éclatant, accompagné d’une gerbe de feu, épouvanta les chevaux. L’un se jeta de côté en entrai-' nant la voiture, l’autre se cabra. Montaret s’empara des guides, arracha le fouet des mains de sa compagne, et, avec force et adresse, lit prendre à l’attelage un allure plus régulière.

— Rendez-moi mes guides, lui dit miss Sewell avec un peu de dépit,' je vois bien que vous savez conduire*

— Permettez-moi de les garder.

— Non, donnez ! — Et dans son impatience elle lui

saisit les mains en criant : — Obéissez donc !

— Gomme vous voudrez, — répondit Mon lard un peu blessé des manières impérieuses de la jeune Américaine ; puis, se croisaut les bras : Vous avez, dit-il, une manière d'apprécier le dévouement qui n’appartient qu’à vous.

Miss Sewell ne répondit rien; elle lança ses chevaux au galop au milieu du tonnerre et des éclairs et sous uue pluie diluvienne.

Henri, qui ne prévoyait que trop ce qui allait arriver, avait arcbouté ses pieds contre le tablier et passé, sans qu’elle s’en aperçût, un bras derrière Mary, tout prêt à la préserver en cas d’accident.

Les chevaux n’avaient pas fait cent pas qu’ils s’abattirent; un craquement sefitentendre,la voiture éprouva un choc violent et versa. Montaret, qui avait retenu miss Sewell prèteà être lancée par-dessus les chevaux, s’empara d’elle, et d’un bond, au hasard, sauta à terre.

— Sans vous j’étais tuée ! s’écria-t-elle, et, lui serrant la main comme l’eût fait un garçon, elle ajouta : l’ardonnez-<moi de vous avoir raillé.

— Henri voulut porter à ses lèvres cette petite main, qui lui fut vivement retirée.

— Veillez donc à mes chevaux, reprit-elle.

Montaret y courut ; les pauvres bêtes se débattaient

dans leurs traits.

— Est-ce qu’il' y a un accident? demanda un passant avec un accent irlandais très-prononcé.

— Une voiture versée, répondit Henri; aidez-moi à la relever, je vous prie.

— Oh ! je n’ai pas le temps, le dernier ferry-boal pour New- York va partir.

MISS MAKY

Et l’Irlandais s’éloigna. Montaret le rappela pour chercher à le convaincre. Le sil'Ilet du bateau lui répondit seul. Il n'v avait plus de moyen de retour pour cette nuit.

— Je ne peux pourtant pas vous faire traverser l’Hudson à la nage, dit Montaret à sa compagne.

— Je ne le veux pas non plus.

— Alors que faire? Allons chez madame Williams.

— Vous auriez envie de revoir Arabella ?

— Moi? s’écria Henri tout en s’occupant de remédier au désastre. Vous m’avouerez, mips Sewell, que le moment serait mal choisi pour penser à elle... Voilà les chevaux sur pied, mais autant que j’cu puis juger dans l’obscurité, le timon est cassé et peut-être aussi une des roues. Voyons, il doit y avoir quelque auberge par ici?... Comment, personne? pas une lanterne?... C’est un désert que votre Amérique !...

Et Henri se mit à appeler en anglais, en français et en allemand.

Enfin une lumière scintilla à travers le feuillage.

— Eh ! par ici la lanterne, cria le mineur.

— Ah ça ! pourquoi tant de tapage quand on dort? lui demanda en allemand un gros homme qui déboucha de derrière une haie. Henri savait peu cette langue, mais miss Sewell la parlait aussi bien que le français. Elle expliqua sa mésaventure et pria le bonhomme de la conduire dans quelque auberge.

L’Allemand était propriétaire d’une de ces brasseries que l’on s’étonne de trouver isolées dans les environs de New-York, mais qui, le dimanche, sont fréquentées par les ouvriers et les petits commerçants. 11

offrit l’hospitalité en attendant que l’orage fût passé. La voiture fut laissée sur la voie, et on mit les chevaux à l’abrj sous un hangar qui devenait salle de danse les jours de fête.

Arrivé dans la brasserie, Mary, dont les vêtements étaient trempés, demanda au brasseur d’allumer un peu de feu. Celui-ci avait envie de dormir et ne se montrait pas fort empressé; pourtant, quand miss Sewell lui parla de dollars, il se réveilla complètement et alla au-devant des désirs de ses hôtes. 11 apporta de l’alç, du jambon et des gâteaux assez poudreux.

La jeune Américaine, voulant retourner à New-York, promit dix dollars pour un bateau, et, comme l’Allemand disait que pour vingt elle n'en trouverait pas à cette heure et par ce mauvais temps, elle lui en offrit le double. L’Allemand l’assura que pour ce prix-là il en construirait un lui-même plutôt que de n’en pas trouver et sortit en disant à Montaret : — Puisque vous êtes ie serviteur de la jeune miss, vous veillerez à vos chevaux, cela ne me regarde plus.

— Au fait, observa Henri, ce que j’ai de mieux à faire est de passer pour votre valet.

— Pourquoi? demanda Mary en s’asseyant devant une petite table et en grignotant un morceau de nougat comme si elle n’eût pas mangé de la journée.

— Vous ne craignez pas que, si l’on apprend l’aventure, votre ppre...

— Mon père me blâmera peut-être d’avoir cassé ma voiture, mais c’est là tout.

— lit votre réputation ?

SS

— Comment, ma réputation? Ne suis-je pas, comme toutes les jeunes tilles des États-Unis, libre d’aller, de venir et de courir avec qui bon me semble? Personne n’a rien à y voir, cela me regarde seule. N’êtes-vous pas un gentleman, un honnête homme d’ailleurs? Aije à craindre quoi que ce soit en votre compagnie ?

— Rien, miss Sewoll, je vous le jure ; je vous aime trop pour ne pas vous respecter.

— Vous m’aimez déjà? dit-elle en le regardant de ses grands yeux étonnés.

— En doutez-vous?

Elle partit d’un éclat de rire et répondit : — J’en doute tout à fait, vous ne me connaissez seulement pas.

— Je crois que si; je vous ai étudiée toute la journée.

— Vous êtes beaucoup plus avancé que moi, car je ne me connais pas moi-même, et quant à m’avoir si bien étudiée, vous avez tort de me le dire. On admire ce qu'on aime, on n’en cherche pas la raison, le pourquoi. le comment. Aimeriez-vous à la manière de mes compatriotes, en mettant dans la balance la jeune fille d’un côté avec ses qualités, et de l’autre ses défauts avec ses dollars ? Moi, je ne veux pas être prise pour ma richesse. D’abord ce serait un faux calcul, car je n’ai à moi qu’un mince héritage venant de ma mère, Tous les millions sont à mon père, et je n’aurai en dot que le cadeau qu’il voudra bien me faire, rien peutêtre, si le fiancé que j’aurai choisi lui déplaît.

— Les dollars me touchent peu. Si j’avais le bonheur de plaire à une personne comme vous...

— Que feriez-vous ?

Montaretne sut que répondre. — M’épouseriez- vous? reprit Mary.

— Pourquoi pas ?

— Ah ! vous voilà bien, vous autres Français ! On se voit une heure, on se dit trois paroles en l’air : il fait beau, il pleut, bonjour, bonsoir; le jeune - homme fait demander aux parents la main de leur fille. Consentement, cérémonies, noces, et on se parle pour la première fois le lendemain du mariage. N’est-ce pas ainsi que cela se passe chez vous?

— Oui, souvent.

— Eh bien ! ici ce n’est pas cela. Supposons que vous me plaisiez et que je vous accepte pour mon fiancé, nous prendrons un an ou deux pour nous connaître.

— Un an ou deux? s’écria Montaret, mais c’est l’éternité !

— Que diriez-vous donc, si je vous remettais à dix ans ?

— Je comprendrais que c’est un refus.

— Oui, vous avez la précipitation et la méfiance de votre race !

— Ma race vous est antipathique?

— Hélas ! oui et non, puisque c’est un peu la mienne.

— En vérité? Au fait, vous parlez le français si parfaitement..

— Ma mère était presque Française, du moins elle était fille d’un planteur du sud qui était venu de France après votre grande révolution. .Voilà pourquoi

je ne suis pas une véritable Américaine, et parfois j’en suis humiliée. D’autres fois, il est vrai, j’en suis un peu vaine. Il me semble que j’ai quelque chose de plus vivant en moi que l’élément américain ; mais j’ai tort : il faut être de son pays, et quand on en admire les lois et les idées, il est pénible de sentir en soi plus d’enthousiasme et de sensibilité que n’en comportent les usages de la société dont ôn fait partie.

Henri allait dire à Mary qu’elle devait <i cette nuance du caractère français le charme dont il s’était senti pénétré. Elle l’interrompit dès les premiers mots et changea brusquement de conversation. Gomme elle affectait de parler d’Arabella, Henri l’interrogea sur les antécédents de cette personne problématique. Il apprit qu’elle était tille d’un consul américain qui avait épousé par amour une belle Espagnole, et qui, à tort ou' à raison, avait toujours cru il la vertu de sa femme. Arabella avait reçu une bonne éducation, et après la mort de son père, qui ne lui laissait aucune fortune, elle avait songé il tirer parti de sa belle voix et du prestige de sa beauté. Elle avait d’abord chanté à l’église de Grace-Church , et s’était montrée si régulière dans ses mœurs qu’elle avait conservé de bonnes relations avec les personnes les plus sévères. Ensuite elle avait abordé le théâtre et on l’avait vue très-entourée et très-courtisée ; mais ses amis la défendaient, et Mary Sewoll croyait très-fermement qu’elle était calomniée. Elle la voyait donc, mettant une sorte de courage à la soutenir contre ses détracteurs. Elle n’en parlait cependant à Montaret qu’avec une certaine amertume. Forcée par sa généreuse conviction â vnn-

ter la vertu de la cantatrice, elle s’en dédommagea en déclarant qu'elle était positive, froide de cœur et même avare. — A propos, ajouta-t-elle, elle était bien prévenante pour vous au lunch ?

— En prendriez-vous de l’ombrage ? aurais-je ce bonheur?

— Si je vous aimais, je serais très-jalouse, je vous en préviens. J’ai le caractère très-mal fait, et vous auriez tort de vous éprendre de moi.

— Pourquoi? seriez-vous déjà engagée, missSewell ?

— Cela, non ! je vous le jure, répondit-elle vivement ; mais vous-même, êtes-vous libre?

— Si je ne l’étais pas, serais-je ici près de vous ?

— Je ne sais 3i je dois vous croire, vous n’êtes pas franc.

— Moi ? c’est au contraire mon plus grand défaut ; je dis tout ce que je pense.

— Pourquoi, lorsque je vous ai demandé quel était le but de votre voyage en Amérique, m’avez- vous répondu évasivement ? Vous n’aviez pas encore confiance on moi ce matin, je le comprends ; mais ce soir ?

— Ce soir je vous dirai ce que je vous ai dit ce malin.

— Que je suis bien curieuse, je sais cela.

— Et que je n’ai pas d’autre but que d’aller voir mon oncle.

— Vous me cachez un grand secret.

— Et si cela était, quel intérêt auriez-vous à le connaître?

— Tenez, je serai plus franche que vous. Mon père est tenté d’engager une partie de sa fortune dans les

raines du lac Supérieur. S’il le fait, il sera de son intérêt que ces mines prospèrent. Si vous venez au nom de votre gouvernement ou d’une compagnie en découvrir et en exploiter de nouvelles, vous lui faites concurrence, comprenez- vous.

— Fort bien. Alors supposons que je sois chargé en effet d’explorations au lac Supérieur, je dois manquer à mon devoir pour plaire à M. Sewell ?

— Sans manquer à votre devoir, vous pouvez tenir mon père au courant de vos travaux et par là lui faciliter le moyen d’entrer en accommodements avec la compagnie française. Vous comprenez qu’il saura vous en récompenser.

— Je ne veux rien. Tant pis pour M. Sewell si le rapport que j’ai à faire à l’école des mines sur les terrains du lac Supérieur ébréche un peu ses millions. Quant à une concurrence de la part d’une compagnie française, il n’a rien à redouter jusqu’à présent.

— Quand il s’en présentera une, me le direz-vous ? reprit-elle en s’accoudant sur la table et en le regar* dant comme si elle eût voulu faire l’épreuve de son ascendant sur lui.

— Miss Sewell, répondit Henri, je ne suis pas un enfant pour que même les plus beaux yeux du monde me rendent capable de trahir des intérêts qui me seraient confiés, et je suis aussi peiné que surpris de la proposition que vous venez de me faire. Faut-il donc que j’attribue à des motifs d’intérêts les heures délicieuses que vous avez daigné me faire passer auprès de vous?

Le|reproche fait à Mary n’était mérité que jusqu’à

un certain point. En cédant à l’attrait qui l’avait entraînée vers Henri, elle avait cru se justifier à ses propres yeux en se disant qu’elle entrait dans les vues de son père et qu’il lui saurait gré d’y avoir songé. La fierté d’Henri lui sembla une ingratitude. Elle sentit des larmes rouler dans ses yeux, détourna la tête pour les cacher, et se tut.

Un instant après, le brasseur revint annoncer qu’il avait trouver une barque, mais qu’il faudrait laisser les chevaux chez lui ; il promettait de s’en charger jusqu’à ce que miss Sewell les envoyât chercher le lendemain.

On s’embarqua. Durant la traversée, Henri et Mary, mécontents l’un de l’autre et peut-être d’eux-mômes, ne se dirent pas un mot. Une heure après, on abordait à la batterie. Il était deux heures du matin, et la ville était déserte. Les bateliers payés et congédiés, Mary, se tournant vers Henri, le salua froidement et lui dit adieu.

— Vous me permettrez bien, lui dit-il, de vous accompagner jusqu’à votre porte.

— Sans l’heure avancée de la nuit, répondit-elle, je n’accepterais pas vos services.

Elle prit son bras, et il la reconduisit sans échanger une parole avec elle. Pourtant, lorsqu’elle fut arrivée devant sa maison, elle lui tendit la main en disant : — Vous ôtes fier et loyal, et moi je suis une enfant sotte et curieuse, meilleure cependant que vous ne croyez ; adieu donc, dormez bien et à demain.

En revenant à son hôtel, Montaret se demanda s’il se rendrait à l’invitation du banquier. Mary lui ayant fait part de ses propositions, il jugeait inutile d’avoir à les refuser de nouveau. Nécessairement elle informerait son père du peu de succès de sa négociation. Malgré son vif désir de la revoir, il résolut donc de s’abstenir et de partir dès le lendemain à la recherche de son oncle.

Après beaucoup de peine pour se faire ouvrir les portes de l’hôtel, il gagna sa chambre ; mais il eut beau chercher le sommeil, le sommeil ne vint pas. L’image de Mary Sewell était restée fixée dans sa pensée. Il croyait la voir se promener par la chambre avec sa robe blanche et ses boucles blondes; il lui semblait entendre le son de sa voix. 11 se sentait emporté avec elle dans une course folle à travers l’espace. Au jour, comme il commençait à prendre un peu de repos, il fut réveillé par un nègre de six pieds de haut, du plus beau noir, crépu comme un mouton, lippu comme un hippopotame et bâti comme l’Hercule Farnèse. Croyant avoir affaire à un domestique de l’hôtel, Henri le pria de le laisser dormir et se retourna de l’autre côté.

Deux heures après, en s’éveillant, il retrouva le nègre debout et immobile au milieu de la chambre. — C’est encore vous? — lui demanda-t-il en anglais, — que voulez-vous donc ?

— Moi attendre Massa plus dormir , répondit le nègre en français-négro de la Nouvelle-Orléans. Le large sourire qui épanouissait sa bouche témoignait du plaisir qu’il éprouvait à parler ce patois de comédie mélé à des locutions suis gencris souvent intraduisibles. Nous essaierons pourtant de le traduire tant soit peu pour abréger, car le pauvre Télémaque était pour ses maîtres anglais une* sorte de muet prolixe qui parlait beaucoup sans rien dire.

— Et vous êtes resté à ? lui dit l’ingénieur. Vous êtes patient !

— Télémaque très-patient. Massa. Et puis, tant de jolies choses ici ! Oli ! moi, pas m’ennuyer du tout.

Montaret jeta un coup d’œil dans la chambre et vit sa malle vide et ses habits pendus au porte-manteau, son linge rangé avec ordre dans l’armoire entr’ouverte, ses rasoirs et objets de toilette alignés sur la table avec ses livres, ses cartes et ses armes.

— Pour perdre ainsi votre temps, reprit Henri, vous n’avez pas grand’chose à faire dans l’hôtel ?

— Oh ! moi pas de l’hôtel, Massa ! Télémaque venir de la part de miss savoir des nouvelles de Massa.

— Et quelle est cette miss ?

— Miss Mary Sewell.

— Fort bien. Vous remercierez votre maitrese de ma parh Je ne peux pas me rendre à son invitation.

— Miss Mary bien contrariée, car elle dire à moi d’attendre Massa pour le conduire.

Eu parlant ainsi, Télémaque, qui, pour se faire com-' prendre, avait pris l’habitude de se traduire lui-même par une pantomime expressive, essaya de rendre d’une

manière touchante Je regard mélancolique et le sourire amer qu’il attribuait à miss Sewell. Henri ne put réprimer un éclat de rire; mais par une réaction ou plutôt par une liaison d’idées dont il ne se rendit pas bien compte, il s’écria : — Donne-moi mon habit, et partons !

Une demi-heure après, Henri était chez M. Sewell.

Le banquier se précipita au-devant de lui, et lui prenant les deux mains : — Comment vous remercier, dit-il, des soins que vous avez eus hier pour ma fille? Je suis votre obligé, monsieur. Si vous voulez prendre la peine de vous rendre au salon, ma fille vous attend.

Autour de Mary étaient réunies cinq ou six femmes, parmi lesquelles Henri reconnut miss Williams et sa mère, qui ne la quittait jamais, et la grosse dame Green. Une dizaine d’hommes, qui, sauf M. Antonio Payai, étaient tous inconnus à Montaret, se tenaient en bloc au milieu de la chambre. Ils étaient tous habillés de môme : habit noir, gilet de satin noir, pantalon noir; pas de bijoux, et le col de chemise haut et rnidc. Chez nous, ils eussent représenté une réunion se disposant à suivre un enterrement.

L’habit de Montaret n’avait rien de remarquable, mais il le portait avec aisance et distinction. En le voyant entrer, Mary trouva tous les autres hommes solennels et guindés.

M. Sewell présenla l’ingénieur à ses invités' et réciproquement.

C’était d’abord M. Doyle, un gentleman blond, pâle et maigre. Mis avec plus de recherche que les autres, il semblait fort préoccupé de ne pas casser le col splen-

dideinent empesé de sa chemise, ce qui le forçait à se mouvoir tout d’une pièce. Venaient ensuite M. Bloom, .l’homme d’affaires de M. Sewell; M. Austin, rédacteur d’un journal; M. Green, l’architecte, l’heureux époux delà grosse dame; M. Milly, un marchand de quincaillerie en gros, et M. Leblanc, un Franc-Comtois, tous les deux propriétaires de terrains dans la presqu’île du Michigan, au fond de la baie de Keweenaw; M. Palmer, avocat à Clcveland, puis un juif anglais, un commerçant hollandais et huit ou dix Yankees.

M. Sewell, en réunissant des hommes distingués tels que Montaret, l'aimer, le fashionable Doylc, le journaliste Austin, avec des gens assez vulgaires tels que Leblanc et Milly, avait un autre but que.de fêter la célèbre Arabella, dont on le disait secrètement épris. Convaincu par le peu de mots que l’ingénieur français lui avait dits la veille et par quelques renseignements recueillis depuis sur la présence du cuivre au lac Su périeur, il avait un projet dont, après le dîner, quand les femmes furent passées au salon, il s’expliqua en ces termes :

— Messieurs, plusieurs d’entre vous ont des terrains métallifères et pas de première mise de fonds pour 1er exploiter. Je vous propose de créer une société par actions qui nous permettra de partager les bénéfices Je me constituerai gérant de cette société, et vous serez membres du conseil d’administration. (Ju’en pensezvous, M. üoyle ? Voulez-vous souscrire et me seconder?

— J’ai déjà deux cents actions des mines de cuivre de Minesota, répondit le gentleman d’un ton sec, et je crois votre affaire mauvaise.

Parmi les personnes présentes, quelques-unes furent d’avis de former une compagnie. Quelques autres, comme Leblanc et Milly, proposèrent de vendre leurs terrains.

Sewell les acheta séance tenante. — Et vous, M. Payai, dit-il au Floridien, voulez-vous aussi vous défaire de vos propriétés ?

— Je no suis malheureusement pas propriétaire tout seul.

— Vous auriez dû me dire cela hier; j’aurais prié votre associé de venir traiter cette affaire.

— 11 demeure un peu loin. C’est un chef Chippeway qui s’appelle iNagheko, comme qui dirait jambes torses.

— Mais il n’y a plus d’indiens propriétaires, observa Doyle; l’Union leur a acheté leurs terrains et les a repoussés dans l’ouest, au delà du Mississipi.

— Vous vous trompez, dit Fayal. Il y a encore des Indiens au lac Supérieur, et beaucoup, j’en sais quelque chose.

— Vendez donc! dit Leblanc en lui poussant le coude à la dérobée, vous dédommagerez l’Indien à bon marché.

— M. Sewell, répondit le Floridien, ne voudra pas acheter mes terrains.

Et pourquoi, monsieur ? demanda Sewell.

— J’en demande trop cher, et je veux être payé comptant.

— Voyons votre prix.

— Vingt lots que j’ai achetés cent dollars le lot, total deux mille dollars. Je ne les lâcherai pas à moins de cent mille.

— Et pourquoi cette somme exorbitante?

— Parce que mes terrains de la baie de Keweenaw ne recèlent pas seulement du cuivre, ils contiennent aussi de l’argent.

— De l’argent? s’écria-t-on de toutes parts.

— Oui, messieurs, et la preuve, la voici, répondit Fayal en tirant un échantillon de sa poche.

M. Sewell prit la pépite, la tourna et la retourna avec un air de doute, et la lit passer à Montaret en lui demandant son avis.

Le mineur français l’examina et déclara que c’était bien de l’argent natif.

Le Floridien assura qu’il en avait trouvé en trois endroits différents sur une superficie de quatre-vingts acres.

Sewell marchanda et finit par acheter au prix de dix mille dollars; ce fut pour tout le monde une preuve suffisante de la présence de l’argent à la baie de Keweenaw. Sewell n’en était pourtant pas absolument convaincu, mais il voyait là une spéculation de Bourse dont il comptait tirer de gros bénéfices avec le concours de M. Austin pour les réclames.

En passant au salon, où le piano préludait par des accords au bal que la célèbre Arabella avait promisd’ouvriravec lemaîtrede la maison, Milly diltoutbasàFayal:

— Vous me devez bien quelque chose pour n’avoir pas découvert que vous aviez acheté cet échantillon d’argent natif à Détroit.

— Je vous donnerai cent dollars, Milly, et, si vous n’êtes pas content, trois coups de couteau par-dessus le marché. 1

— Je me tiens pour satisfait, répondit Milly en s’éloignant vivement du Floridien.

Les groupes se formèrent, et Henri eut l’honneur d’étre choisi par Arabella pour lui faire vis-à-vis avec miss SeweU.

C’était la première fois que Montaret assistait à un bal américain, aussi fut-il fort surpris d’entendre d’abord annoncer à haute voix les figures par les musiciens. Il se trouva ensuite très-décontenancé en s’apercevant qu’il ignorait complètement les quadrilles ; mais grâce à Mary et à Arabella, qui y mirent une grande indulgence, il s’en tira à l’honneur de son pays. Une fois lancé, il ne s’arrêta plus, et fit sauter toutes les femmes auxquelles Mary le présenta.

Entre deux valses, comme il passait devant Arabella qu’il avait déjà fait danser, ce dont elle s’acquittait avec plus de verve que de grâce, elle se leva et lui orit le bras sans façon en lui disant :

— Faisons un tour dans le bal, le voulez-vous ?

Miss Sevell était entraînée en ce moment dans un tourbillon ; en passant près d’eux, elle lança à miss Villiams un regard de haine et de défi. Celle-ci lui répondit par un sourire dédaigneux et emmena Montaret dans les autres pièces, moins encombrées de monde.

— Ce bal est charmant, dit-elle pour dire quelque chose.

— - Oui, mademoiselle , répondit Henri d’un air grave.

— Ces Sewell sont fort riches, reprit Arabella.

— Je l’ignore ! repartit l’ingénieur.

— vous ne -connaissez donc pas miss Sewell depuis longtemps.

— Je la connais depuis hier.

— Vous aviez une lettre de recommandation pour son père.

— J’en avais deux, répondit Henri, qui ne jugea pas convenable de lui raconter comment il avait fait connaissance avec Mary.

— Vous avez dû être mouillés en revenant?

— Non, nous sommes arrivés à temps.

Pour changer de conversation, Henri demanda à miss Villiams si elle avait beaucoup voyagé?

— En Amérique, oui, répondit-elle ; mais je veux aller en Europe, voir Paris, Londres, Vienne et Saint- Pétersbourg. À vingt-cinq ans, une cantatrice aurait tort de prendre sa retraite, à moins qu’elle ne tombe sur un jaloux qui lui interdise les planches.

— Vous allez yous marier ?

— Moi ? quelle idée ! non pas, que je sache, à moins que je ne trouve quelqu’un qui me plaise beaucoup.

— Vous avez le droit d’ôtre difficile.

Arabella rougit et regarda Montaret pour l’engager il parler davantage, mais il n’ajouta rien.

Miss Williams rompit le silence en disant :

— Vous ne m’avez jamais entendue chanter?

— Je suis en Amérique depuis si peu de temps !

— Vous avez entendu parler de moi au moins?

— Oh! certainement, répondit effrontément Henri.

— Et que vous disait-on de moi?*

— Que vous aviez beaucoup de talent.

— Venez donc demain à l’Opéra, vous en jugerez.

— Je ne manquerai pas d’aller vous applaudir.

— Ah ! voici miss Sewell qui vous cherche. Seraitelle jalouse ? Je vous laisse. A demain.

Arabella quitta Henri et se dirigea vers Fayal, qui la suivait depuis longtemps.

Mary s’approcha de Montaret et lui demanda d’une voix brève :

— Que vous disait miss Williams ?

— Elle me disait que votre bal était très-beau, et me demandait si je l'avais entendue chanter.

— Et puis ?

— Et comme je lui répondais que je n’avais pas eu ce plaisir, elle m’a engagé à aller la voir.

— Où ça ? chez elle ?

— Mais non, sur le théâtre, de ma stalle, pour mon argent.

— C’est une espèce de rendez-vous. Vous vous attirerez une affaire de la part de quelque jaloux.

— Et pourquoi ?

— 11 me semble qu’en lui donnant si longtemps le bras en public, vous avez dù vous faire remarquer! Allons, venez me faire danser et ne me quittez plus

— Vous m’invitez à danser toute la nuit avec vous seule? demanda Henri stupéfait.

— Oui.

— J’en suis bien heureux, mais pcrmettez-moi de vous dire que ceci me paraît compromettant pour vous !

— Eh bien !... dit Mary après un moment d’hésitation , on en pensera ce qu’on voudra.

En passant devant miss Williams, Mary la regarda

d’un air de triomphe et affecta de s’appuyer davantage sur son cavalier.

Sewell, propriétaire de la plus grande partie des terrains de la baie de Kcweenaw, voulait, avant despéculer sur la réputation qu’il comptait donner à leur richesse, savoir s’ils ne valaient pas la peine d’être exploités sérieusement par lui-même. Montaret pouvait mieux que tout autre s’en assurer. Comprenant bien que ce jeune homme était insensible aux offres d’argent, s’étant aperçu d’ailleurs pendant le bal de l’attitude de sa fille et de son influence sur lui, il le pria plusieurs lois de revenir dîner, lui fit mille avances, et, le voyant porté par caractère à la confiance, il chercha à gagner son amitié. Alors il lui demanda comme un service d’analyser ses terrains quand il ferait sa tournée sur la côte méridionale du lac Supérieur. Henri le lui promit, mais en se réservant de ne s’en occuper qu’après avoir retrouvé son oncle le missionnaire.

C’était un grand pas de fait pour Sewell. Avec les lumières d’un ingénieur des mines, il ne doutait plus du succès. Il ne parlait de lui qu’en l’appelant « son cher ami, son mineur. » Une amitié si prompte donnait à penser à bien des gens, qui virent déjà dans Montaret l’heureux époux de miss Sewell. La chanteuse s’en alarma.

Soudainement éprise de la beauté, de la noblesse et lie la distinction d'Henri, elle avait pensé, pour la première fois de sa vie, au mariage. Elle avait amassé par son talent et sa réputation une assez belle fortune pour avoir le droit de l’offrir à l’homme qui lui plairait. Cet homme, elle venait de le rencontrer, et elle ne douta pas un instant qu’il ne répondît à ses avances. Elle était belle, jeune, célèbre dans son pays et riche pour deux, car elle avait eu le soin de s’informer auprès du consul français de la situation pécuniaire de l’ingénieur, laquelle n’était pas des plus brillantes. Elle voulut connaître les véritables intentions du banquier, et, profitant de la première visite qu’elle lui rendit, elle l’interrogea à ce sujet.

Demander à un Yankee de répondre sans détour est puéril. Sewell sourit malicieusement et se contenta de dire : — Je ne pense pas que ma fille se soit engagée avec lui. En tout cas, ce serait un choix comme un autre.

• D’après cette réponse évasive, Arabella comprit qu’il était temps de brusquer les choses et de se prononcer. Elle écrivit à Montaret :

« Vous ne sauriez croire, monsieur, combien vous m’avez fait de mal par votre indifférence. Comment n’êtes-vous pas venu hier soir me saluer dans les coulisses après m’avoir entendue? Vous étiez pourtant seul, et personne ne vous empêchait de venir. J’avais chanté pour vous, sachez-le; mais il faut que j’aie bien peu de talent ou que je vous déplaise, pour que vous me montriez si peu de courtoisie. J’en suis blessée dans mon orgueil et dans mon amour-propre.

» Vous êtes pourtant un homme bien élevé, et je ne comprends pas votre oubli. Laissez-moi attribuer ce manque d’égards à la timidité, et venez ce soir à quatre heures Staten-Island, pour me présenter les excuses que, comme femme et comme artiste, j’ai le droit de réclamer de vous.

» Arabella Williams. »

Henri avait été en effet à l’Opéra. Il avait trouvé dans Arabella une médiocre musicienne et une détestable actrice. L’aplomb de son jeu et le mauvais aloi de son succès lui avaient tellement déplu, qu’il ne s’était pas senti le courage d’aller la complimenter.

Le groom chargé de lui porter la lettre de miss Williams ne l’ayant pas trouvé, la laissa à l’hôtel; mais Télémaque, qui, tous les matins, venait prendre les ordres et faire le service de Monlaret, mit la lettre dans sa poche et l’oublia. Le lendemain, il la confondit avec celles que recevait miss Sewell, et, ne sachant pas lire, il la lui remit sans malice.

Mary l’ouvrit sans remarquer d'abord qu’elle ne lui était pas adressée. Quand elle s’en aperçut, elle avait tout lu, tout compris. Elle triompha de l’humiliation de la chanteuse, et pourtant elle ressentit une vive colère contre elle. Dans la journée, comme elle passait en dog-cart dans Central- Parc, elle rencontra sa rivale, qui la salua. Mary ne daigna pas la regarder et se contenta de laisser tomber à ses pieds la lettre sur papier rose que la chanteuse avait écrite à Monlaret.

Arabella, indignée d’avoir été coupée , on appelle

Ui MISS MARY

ainsi le salut non rendu, ce qui eslla plusgrave des insultes, faillit s’évanouir en reconnaissant sa lettre ; elle la ramassa et rebroussa chemin enjurant de se venger.

Mary, de retour à la maison, avait pris la résolution d’éloigner au plus tôt Montaret de la cantatrice et de le suivre au lac Supérieur. Afin de ne pas perdre de temps, elle ouvrit ses armoires, bouleversa ses robes, en choisit quelques-unes, fouilla dans son linge, en répandit une partie sur les nattes qui couvraient le sol en mosaïque, et jeta le tout pôle-mèle dans une malle de voyage, — un vrai monument de cinq pieds de haut sur huit de large. Après y avoir empilé mille objets de toute sorte, elle ferma le couvercle et respira. L’exercice qu’elle venait de prendre depuis une heure avait apaisé sa colère.

Elle descendit au salon et y trouva son père et Montaret. Ils étaient assis devant la table couverte d’un mètre de cailloux qu'ils venaient de rapporter d’une excursion géologique.

— Arrivez donc, ma fille, lui cria Sewell, venez voir nos richesses et prendre en même temps une ieçon. La minéralogie estunescienco que tout homme libre devrait apprendre en naissant !

— Quel enthousiasme ! dit Mary ; puis, s’adressant à l’ingénieur : — Où donc avez-vous passé la journée entière, monsieur le minéralogiste ?

— Sur les bords del’Hudson, miss Mary, et j’ai bien regretté que vous ne fussiez pas avec nous.

— Si on m’avait fait l’honneur do m’inviter, dit-elle en regardant son père, vous auriez peut-être eu lf plaisir de ma compagnie.

— Go sont des promenades trop pénibles pour des femmes, répondit Sewell ; puis, parlant à l’ingénieur et lui montrant un fragment de roche : — Voyons, mon cher Montaret, mon cher ami, vous disiez que ceci est du trapp ?

— Oui, M. Sewell, une roche basaltique ou trappéenne, participant du nouveau grès rouge, lequel lui donne cette couleur violacée. C’est dans leg grès qui sont au contact de cette roche que se trouve le cuivre natif.

— Ainsi nous pourrions trouver du cuivre le long de l’flndson? C’est magnifique, cette science-là! Voyez donc un peu comme ce serait avantageux! si près de New-York 1 Si j’achetais les terrains où nous avons trouvé ces échantillons? qu’en pensez-vous?

— Je ne vous le conseille pas, M. Sewell, parce que le nouveau grés rouge de cette partie des États-Unis ne renferme que de faibles parcelles de cuivre. Si vous voulez tailler en plein drap, c’est au lac Supérieur qu’il vous faut aller.

— Oui, s’écria Mary, profitant de la circonstance; c’est au lac Supérieur qu’il faut aller. M. de Montaret doit s’v rendre, et nous le retenons ici ; l’amitié que nous lui portons nous rend indiscrets. Mon cher père, si vous voulez m’en croire, partez avec lui, votre présence doit être nécessaire à Keweenaw-bay. Vous ne savez même pas ce que vous avez acheté !

— Vous avez raison, Mary, je dois y aller.

Montaret ne vit pas sans émotion approcher le moment où il lui faudrait quitter Mary. Il ne savait pas combien de temps ses affaires le retiendraient loin

d’elle. Il était chagriné de l’entendre lui rappeler son * devoir, et il regrettait presque de l’avoir connue;

mais quand d’un air enjoué, et comme si cette idée lui venait subitement, elle. proposa à son père de l’accompagner, il ne sut cacher sa joie.

— Oui, oui, miss Mary, s’écria-t-il, venez avec nous!

— Impossible, dit Sewell. C’est un pays où les moyens de communication sont fort difficiles. Ce serait une course géologique trop longue et trop pénible pour vous, Mary. Il serait déraisonnable d’insister.

— N’en parlons plus, dit-elle d’un air insouciant. Le front de l’ingénieur se rembrunit.

Télémaque vint annoncer que le dîner était servi. A table, miss Sewell ramena la conversation sur le voyage et manifesta de nouveau le. désir d’en être. Elle croyait bien que son père finirait par céder; mais il fut inexorable.

• — Écoutez, Mary, dit-il pour en finir, tout ce que je

peux vous accorder, c’est de vous emmener jusqu’à Pittsburg, chez la mère de lîloom, mon homme d’affaires; vous m’attendrez là. Je vous reprendrai à mon retour, car j’aurai bientôt fait là-bas.

— Madame Bloom est bien ennuyeuse ! dit Mary en faisant la moue. Puisque vous me permettez de quitter New-York, conduisez-moi jusqu’à Clevelaml : on dit la ville si jolie et le lac Erié si beau !

— Mais où irez-vous à Cleveland?

— J’irai chez madame Palmier, mon amie de pension.

— Cela n’est pas impossible, répondit Sewell.

En sortant de table, Mary dit tout bas à Henri :

— J’ai déjà obtenu de faire la moitié du voyage avec vous. En êtes-vous fâché?

— Ah ! chère Mary, je voudrais que Gleveland fût au bout du monde 1

Le lendemain matin dès cinq heures, M. Sewell, Montaret et Mary, suivis de . Télémaque et d’un autre domestique, tous deux chargés des bagages, partaient par le Central railway.

Ce fut un supplice .pour Henri de passer vingt-six heures en wagon auprès de Mary sans pouvoir échanger avec elle un mot ou un regard qui n’eût le publie pour témoin. Dans ce pays de l’égalité des conditions, il n’y a nulle part de places réservées, et c’est en vain que M. Sewell, qui du reste n’en eut pas seulement la pensée, eût offert un million pour voyager avec sa famille dans un compartiment particulier. Cette liberté égale pour tous semble être au premier chef attentatoire à la liberté de chacun, du moins nous en jugeons ainsi d’après nos idées et nos habitudes; mais les Américains ne paraissent pas en souffrir. Ils suppriment forcément le décorum dont nous sommes si jaloux, et chacun agit plus ou moins en publiccomme si le public n’existait pas. Henri eût pu, sans scandaliser et môme sans faire sourire personne, faire à Mary une cour assidue ; mais, outre qu’il ne s’y sentait pas autorisé par M. Sewell, une pudeur toute française lui imposait une excessive réserve.

Mary rie comprit pas la délicatesse do cette réserve. Il faut bien le dire, miss Sewell n’appréciait pas toujours le côté exquis de l’amour qu’elle était pourtant flattée d’inspirer. C’était pour elle un apprentissage à faire que de recevoir l’hommage d’un Français ; elle trouva Henri trop silencieux, et son amour prit les allures du doute et de l’impatience.

Lorsque nos voyageurs descendirent à Cleveland, après un parcours de cent cinquante lieues, miss Sewell avait plus d’une fois demandé à son père durant le trajet la permission de le suivre plus loin. Il n’avait pas même répondu et Henri n’avait point osé aider Mary à insister. A peine arrivé, le banquier se mit en quête d’un steamboat et laissa sa fille dans la gare sous la protection de l’ingénieur.

Jusqu’à ce moment, tous deux avaient cédé, sans bien s’en rendre compte, à une sympathie réciproque très-vive, mais très-mal définie. 11 ne pouvait entrer dans la pensée de Montaret d’aspirer si vite à la main d’une personne qu’il connaissait si peu, et, bien que pour l’y encourager Mary l’eût trompé en lui disant qu’elle ne comptait pas sur la fortune de son père, il n’avait pas pris cet avertissement pour une avance sérieuse. De son côté, Mary, entraînée vers lui par un sentiment qu’elle n’avait guère songé à combattre, ne prévoyait nullement que le moment fût venu de le lui exprimer sans réserve. Elle avait compté sur la suite du voyage pour s’assurer d’elle-même et de lui. En voyant échouer son espoir, et tout animée du dépit qu’elle avait amassé en route contre les obstacles, elle éprouva cette sorte d’ivresse qui résulte des siluu-

, - nipi; I. rn MI.I lUgla-

lions désespérées, et elle trouva précisément Monlaret dans une situation analogue, très-ému, très-effrayé <• de l’idée qu’il allait la quitter pour longtemps, pour toujours peut-être, sans avoir pu lui dire adieu au milieu d’une caravane de voyageurs et sous les yeux d’un père parfaitement indifférent aux affaires de cœur.

U regarda autour de lui avec uu sentiment de détresse morale. Pas un banc pour s’asseoir à l’écart avec sa compagne, pas un coin ombragé pour reposer les yeux et le cerveau de la fatigue du voyage et de l’éclat du jour ; cinq ou six voies ferrées qui se croisaient dans tous les sens, des files de wagons, des lignes télégraphiques tout autour de soi, des maisons, des rues de faubourgs encombrées de troupeaux de porcs et de moutons qui arrivaient pour être transportés par la vapeur sur un autre point, de la poussière, du bruit, de la fumée, c’était là un sanctuaire peu propice à l’effusion de deux âmes impatientes de se livrer.

Mary en prit son parti avec la vaillance un peu brutale du tempérament de sa nation, et, saisissant le bras d’Henri, elle se mit à marcher d’un pas ferme et rapide le long des rails.

— Ce n’était pas beauconp la peine de venir jusqu’ici pour y rester, dit-elle. C’est' la première fois que mon père refuse de céder à mes désirs. Je ne comprends pas cela, moi 1 Et vous, y comprenez-vous quelque chose ?

— Vous aviez donc réellement le désir de ne pas me quitter si tôt? répondit Montaret en serrant contre sa poitrine le bras de miss Sewell, comme s’il eût cru pouvoir ainsi l’empêcher d’être séparée de lui.

— Et vous, reprit-elle, trouvez-vous que le reste du voyage sera bien amusant pour vous?

— Non certes! mais que faire?

— C’est bien simple, restez ici.

— Pourquoi augmenter mes regrets en me parlant de l’impossible?

— Ah! oui, vos affaires, vos pierres, votre oncle? Mon Dieu, que tout cela est absurde !

— C’est la vie qui est absurde, chère miss Sewell. On y fait toujours le contraire de ce qui serait le bonheur !

— Votre bonheur serait donc de vivre près de moi ?

— En doutez-vous ?

Ils parlèrent ainsi dix minutes sans trop savoir ce qu’ils disaient et sans vouloir s’en rendre compte. Tous deux étaient sincères et comme grisés par la rapidité des instants qui leur étaient comptés.

Tout à coup Henri sentit à son doigt un anneau que Mary venait de lui donner, et il n’eût su dire quelle suite d'idées exprimées en toute hâte avait amené le don d’un tel gage et la joie qu’il éprouvait de le recevoir.

— C’est une bague de ma mère, disait-elle; ne pensez pas mal de moi pour vous l’avoir confiée.

Il baisait la bague avec ferveur, et quand elle ajouta : « Vous voilà mon fiancé, je serai heureuse à présent que j’ai votre parole, » il 11e s’étonna pas trop et s’écria hors de lui : « Vous m’aimez donc? »

En ce moment, il oublia où il était et les regards des oisifs qui l’entouraient. II attira Mary toute tremblante contre son cœur et ses lèvres effleuraient celles de la

jeune fille, lorsqu’un ronflement formidable et un coup de sifflet le firent tressaillir. Une locomotive arrivait à pleine vapeur. Henri et miss Sewell n’eurent que le temps de se jeter de côté, et la locomotive passa sans les atteindre.

Ils rentrèrent sous la gare, où M. Sewell revenait muni de ses places sur un steamer qui partait dans deux heures. Il donna l’ordre de transporter ses effets à bord, après quoi s’adressant à Mary :

— Vous savez où demeure madame Palmer ?

— Oui, mon père, ne vous inquiétez pas de moi, je vais vous accompagner jusqu’au bateau.

— Ne prenez pas cette peine, reprit le banquier, qui craignait, non sans quelque raison, que sa Pille ne voulût plus quitter le bord après y avoir posé le pied. C’est moi qui vais vous conduire chez madame Palmer.

Mary tendit la main à son fiancé, la lui sera convulsivement et se retourna brusquement pour cacher ses larmes.

Henri la suivit de l’œil jusqu’à l’angle d’une longue avenue plantée d’arbres où elle disparut.

— La reverrai-je jamais ? se dit-il en se laissant tomber sur un banc.

En quittant Cleveland et en se trouvant sur le steamer, Henri de Montaret se sentit brisé comme un homme qui tombe du haut d’une montagne. Avait-il

rêvé ce qui venait (le se passer? était-il fiancé avec Mary? Pourquoi ce souvenir si récent et si émouvant lui laissait-il plus d’effroi que d’orgueil, plus de tristesse que d’espérance? C’est que Montaret* tout homme de’science et d’observation que l'avaient fait ses études, était un vrai Français, c’est-à-dire un tempérament d’artiste etdepoëte. Le goût, cette chose suprême et indispensable à une telle organisation, était blessé et comme attristé en lui par l’impétuosité d’expansion de miss Sewell, et plus encore peut-être par la situation qui l’avait provoquée. Montarct avait d’autant plus rêvé l’amour qu’il l’avait moins éprouvé jusqu’à ce moment, et naturellement son imagination l’avait placé dans un cadre plus suave qu’une gare de chemin de fer et ses accessoires.

— Quoi ! se disait-il, j’aurai donc toujours ce spectacle sous les yeux ? Je ne pourrai jamais penser à nos fiançailles, au premier baiser, à la première ivresse sérieuse de ma vie, sans revoir ce lieu bruyant, cette scène enfumée? J’aurais cru que le premier élan de l’amour était une idylle, qu’aucune prairie n’était assez fleurie pour la parfumer, aucune eau courante assez pure pour la réfléjer, aucun chant de rossignol, aucun murmure de forêt assez harmonieux pour la célébrer, et pour moi ce n’a été qu’une sorte de cauchemar sous les roues d’une locomotive ! Et Mary elle-même, rentre-t-elle d’une manière quelconque dans mon idéal ? Certes je ne pouvais aspirer a une femme plus belle, plus confiante et plus sincère; cependant n’y a-t-il pas excès de volonté dans cette nature généreuse? Une femme est-elle complète quand elle ignore les

hésitations de la modestie et les angoisses de la pudeur ? Et puis quel sera l’avenir ? Si son père, qu’elle n’a pas cru devoir consulter, s’oppose il notre union, aura-t-elle le courage de persister ? Oui, probablement; la législation américaine l’y uutorise; mais moi, Français, n’aurai-je pas blessé ma propre conscience en méconnaissant cette chose si juste à mes yeux, le droit paternel ?

Pour apaiser ses scrupules, Henri se mit à étudier le caractère de M. Sewell et à guetter le moment où il pourrait lui faire des aveux. Ce moment ne vint pas durant les dix jours qu’ils passèrent ensemble sur ces immenses lacs de l’Amérique du Nord. M. Sewell n’avait nullement la pensée de l’encourager, et peut-être même ne supposait-il pas qu’un homme sans fortune pût aspirer à la main de sa fille. 11 ne s’inquiétait pas autrement de la possibilité d’une inclination réciproque. Il était de ces hommes qui brisent un sentiment avec aussi peu de remords que s’il s’agissait de faire sauter un rocher placé en travers de leur chemin. Henri l’observait avec stupeur ; c’était une machine à spéculations, où ce qui CQnstitue l’ôtre moral n’avait plus de place pour fonctionner. En dehors des affaires, il ne savait rien; dans la nature, il ne voyait que des métaux. Il ne s’inquiétait point des lois de la vie. Savait-il comment poussent les arbres et comment coulent les fleuves? On pouvait en douter à son indifférence brutale et à son ignorance hautaine. 11 était impossible de causer avec lui, il ne croyait à rien qu’au fait palpable. Il avait un profond mépris pour tout ce qui n’était pas son unique idéal, le jeu de l’argent.

On eût pu le croire désintéressé, car il ne jouissait de rien : il voyageait comme le dernier petit commerçant des États-Unis, portait des habits râpés et des souliers percés. Il ne se permettait aucun plaisir, aucune distraction; peut-être n’avait-il pas plus de vices que de vertus, peut-être n’aimait-il pas l’argent pour lui-même.

Henri, en l’examinant, se demandait aussi jusqu’à quel point Mary ne tenait pas de son père. II se rappelait le premier entretien sérieux qu’il avait eu avec elle dans la brasserie de Staten-Island. Klle s’était montrée là rompue aux indélicatesses du genre d’affaires qui absorbait la vie de M. Sewell. Élevée par lui, peut-être n’avait-elle pas la notion bien saine du bien et du mal? Cette fièvre n’était-elle pas dans son sang, et si elle parvenait à s’en préserver, ne la communiquerait-elle pas à ses enfants comme un héritage organique et fatal? Quel serait le rôle d’Henri au milieu d’une telle famille? n’était-co pas se condamner à vivre iùcompris et bafoué ?

Les jours de la traversée des lacs se succédèrent dans la contemplation d’un rivage plat et monotone et sous le poids d’une conversation aride, sans que Montaret pût trouver l’occasion et le courage d’ouvrir son cœur à ce chercheur de cuivre. Le steamer n’allait pas plus loin que les rapides de Saut-Sainte-Marie. A cette époque, l’écluse qui relie aujourd’hui le lac Supérieur au lac Huron n’était pas terminée, un chemin de fer faisait bien le service entre les deux lacs ; mais, l’un des bateaux qui desservaient le lac Supérieur n’étant pas arrivé, nos voyageurs durent attendre dans la bourgade de Saut-Sainte-Marie.

Montaret, préoccupé de retrouver sou oncle, alla aux informations; mais il eut beau parler d’un missionnaire français et nommer le père Athanase, il ne put obtenir aucun renseignement. Quant aux Indiens Chippeways, il lui fut dit que quelques familles de cette tribu, dont les individus étaient appelés Sauteurs parce qu’ils habitaient le Saut-Sainte-Marie, avaient leurs wigwams auprès des rapides. 11 ÿ courut, désireux de voir des Indiens, car jusque-là il n’avait vu, en fait de peaux-rouges, que deux hommes au teint hâlé, vêtus de chemises jaunes et coiffés de mauvais chapeaux de paille, sur le quai de Port-aux-Barqucs.

Un nouveau désappointement l’attendait au village des Sauteurs. 11 ne vit d’abord que des huttes déterrés et des haillons étendus sur des ficelles, quelques canots d’écorce couchés sur le flanc au milieu des roches, deux femmes et trois enfants déguenillés qui faisaient sécher des poissons au soleil.

— Où sont les indiens? leur demanda-t-il en anglais.

On le regarda d’un air hébété sans lui répondre, et

l’on courut se cacher dans les huttes. Enfin il aperçut un homme coiffé d’une mauvaise casquette de drap bleu et vêtu d’une vieille veste de marin, assis sur une racine au bord des rapides.

— Y a-t-il réellement des Indiens par ici? lui dit-il.

— Oui, les Pawoitigoveneiwaks.

— C’est le nom de votre tribu?

— Je ne suis pas d’ici, moi, répondit-il en mauvais français.

— Àh ! vous êtes Canadien, puisque vous parlez la langue de la mère patrie ?

— Je parle le yankce aussi et l’indien, je suis Cbippeway.

Montaret fut sur le point de lui demander pourquoi, étant sauvage, il n’avait ni plumes, ni casse-tête ; mais la peau tannée, les narines larges, les pommettes saillautes de cet homme, sa mâchoire accentuée, une certaine expression farouche, lui prouvèrent qu’il disait la vérité. •

Alors, si vous ôtes un Ghippeway, vous pouvez me donner un renseignement.

— Gela dépend de ce que je sais.

Avez-vous entendu parler du père Athanase ?

— Le missionnaire? dit l’Indien eu le regardant en dessous. Il n’est pas ici.

— Ah ! vous le connaissez donc? dit Montaret en lui donnant un dollar pour l’engagera parler.

L’Indien prit l’argent, et ses yeux brillèrent de plai sir ; mais ce ne fut qu’à force de questions qu’Henri linit par savoir que son oncle était dans la tribu des Menomonies, à plus de cent cinquante lieues au couchant. Montaret remercia le Ghippeway et continua sa promenade au bord de l’eau.

Il vit bientôt venir à lui un canot d’écorce bondissant sur les rapides et monté par deux hommes et une jeune fille. Ils abordèrent au lieu môme d’où Montaret les regardait. L’un de ces hommes était un batelier canadien dont la mise n’avait rien de caractéristique, l’autre un vieux gentleman dont la longue redingote boutonnée jusqu'au menton et le chapeau noir à haute forme contrastaient singulièrement avec la nature sauvage qui l’environnait. La jeune fille était enveloppée

de la tête aux pieds dans une grande couverture de laine brune d’où s’échappait une longue tresse de cheveux noirs. La régularité de ses traits, le ton mat de sa peau un peu bistrée, ses grands yeux à la fois doux et sombres, une certaine dignité dans tout son maintien, enfin on ne sait quoi d’étrange, éveillèrent la curiosité de Montaret. — Pardon, monsieur, dit le vieillard dès qu’il eut mis pied à terre, pourriez-vous me dire si le steamer qui dessert le lac Supérieur n’est pas parti ?

— 11 n’est pas arrivé, répondit Henri.

— Ah ! tant mieux, j’avais peur d’être en retard.

Et, tendant la main à la jeune fille, il l’aida à sauter

de la pirogue sur la grève ; puis il paya le batelier, qui le remercia en le qualifiant de docteur.

Comme ces deux personnages se dirigeaient vers la bourgade, Henri, qui avait à suivre le même chemin, lia conversation avec eux. Après quelques paroles échangées, il trouva dans ce vieillard une politesse et une distinction rares, et il put sans indiscrétion savoir qu’il avait effectivement affaire à un médecin occupé par goût des diverses branches de l’histoire naturelle. Comme il ne semblait étranger à aucune, Henri lui demanda où il trouvaitle temps de faire toutes ces chflses en exerçant la médecine. — Que voulez-vous? répondit le docteur, quand on vit au désert, au milieu des forêts, il faut savoir un peu de tout. J’ai d’assez bonnes collections que je vous montrerai, si vous poussez jamais jusqu’au lac des Castors, car je vois à votre marteau que vous êtes aussi un explorateur scientifique.

Montaret ayant dit sa profession : Moi, reprit le vieil-

lard, je suis citoyen des États-Unis Yankee , comme les Indiens qualifient tous ceux qui parlent l’anglais; mon nom vous dira mon origine suédoise : Karl Berghenius.

A son tour, Montaret se nomma. — Seriez-vous parent du père Athanase , le missionnaire? s’écria le Yankee. »

— Je suis son neveu.

— Ah! vraiment ! un digne homme, monsieur, que votre oncle, un peu original pour un prêtre catholique; mais si tous les ministres du culte romain étaient comme lui, ce serait peut-être mieux.

— Pourriez- vous me dire où il est au juste?

— En ce moment, il doit être à la mission, sur la rive du lac des Castors, à une dizaine de lieues de la côte, au milieu d’un océan de verdure. Un V est en bon air l’été et au-dessus des brouillards l’automne ; l’hiver y est un peu rude, il est vrai, mais nous ne craignons pas la neige.

— Vous me rendriez un grand service en me traçant l’itinéraire que je dois suivre.

— Je vous conduirai moi-même à la mission.

— Vous Otes três-lié avec mon oncle?

— Comment, si nous sommes liés ? nous sommes amis intimes.

— Vous êtes pourtant protestant?

— Moi? je ne suis qu’un amant de la nature et son très-humble serviteur, car je la contrarie aussi peu que possible dans le traitement de mes malades.

— Votre clientèle est assez étendue, si, de la rivière aux Castors, où vous demeurez, vous venez jusqu’ici?

— J’ai des malades plus loin encore, puisque je viens de soigner au Canada un ami qui se mourait d’anémie. Je lui ai prescrit, pour tout traitement, de s’enivrer d’abord une fois par semaine, puis ensuite une fois par mois, moyennant quoi j’espère le tirer de là.

— Avez-vous déjà guéri quelque malade par cette médication ?

— Dans ce pays-ci où l’on vit d’eau glacée pendant six mois de l’année, il faut, selon moi, des toniques pour réagir contre le climat.

— Et mademoiselle s’accommode-t*elle aussi bien que vous de ce climat rigoureux? demanda l’ingénieur à la jeune fille, qui n’avait pas encore dit un seul mot.

— J’y suis habituée, répondit-elle en français avec un accent guttural, et d’ailleurs là où est mon père, je suis bien.

Montaret ne pouvait s’expliquer la parenté de ces doux personnages, dont les types contrastaient d’une manière frappante. Outre que la jeune fille avait la chevelure et les yeux noirs, elle était petite et d’apparence frêle. Sa main était remarquablement fine, et les plans un peu carrés de sa figure semblaient être disposés en sens inverse de ceux de la face en lame de couteau du docteur, qui était grand, avait les extrémités fortes et larges, les yeux bleus et les sourcils encore blonds.

Henri pensa que le docteur avait épousé une Indienne, et il se crut certain du fait quand la jeune fille se fut débarrassée de l’enveloppe de laine qui gênait sa marche, et montra sa robe de peau de daim ornée de broderies sur la poitrine et aux poignets, une peau de

serpent à sonnettes enjolivée île desseins rouges et bleus qui lui serrâit la taille, des rangs de colliers de wampum, des anneaux d’oreilles, des bracelets, un diadème de plaques d’orfèvrerie et de petites plumes, mise des plus excentriques pour la fille d’un docteur. 4

Chemin faisant, Montaret demanda à celui-ci si son habitation était éloignée de la baie de Keweenaw.

— A une dizaine de lieues, répondit Berghenius.

— Puisque vous connaissez cette localité, vous pourrez peut-être me renseigner au sujet des richesses que renferme le sol. ün prétend qu’il y a des filons de cuivre à ciel ouvert, qui auraient été exploités anciennement par les Indiens.

— Cela n’est pas. La presqu’île est, dit-on, fort riche en métal, mais sauf la mine de CliDf dans le nord et celle de Minesola dans l’ouest, le reste ne se compose que de sables et de granit.

Montaret partit d’un éclat de rire, et, comme le docteur lui en demandait la cause, il lui parla de l’acquisition faite par Sewell.

— On l’a indignement trompé, s’écria le docteur. Il eût mieux fait d’étre un des actionnaires des mines de CM ou de celles d’Ontonagon que de chercher à leur faire concurrence.

Quand nos voyageurs entrèrent au boarding-housc de Saut-Sainte-Marie, Télémaque vint, d’un air empressé, dire à Montaret que le vapeur était arrivé et qu’il avait retenu les deux seules cabines disponibles pour lui et M. Sewell. Un instantaprès, tout eu se promenant devant l’auberge, Montaret apprit à M. Sewell

que les prétendus gisements de Keweenaw-bay dont il était possesseur n’avaient jamais existé.

— Êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez, mon cher Montaret? dit le banquier, qui pensa aussitôt, avec une méfiance digne de son caractère que sa présence sur les terrains cuprifères gênait les opérations et les recherches de l’ingénieur français.

-Très-sùr, M. Sewell, et, si vous voulez de plus amples renseignements, voici le docteur Berghenius qui vous en donnera.

Présentation faite, le docteur répéta à Sewell ce que lui avait dit Montaret.

— C’est fâcheux, si cela est, dit le banquier avec un sourire d’incrédulité, mais je veux m’assurer de la vérité par moi-môme.

— A votre aise, monsieur ! vous ferez un voyage inutile, dit le docteur en le saluaut froidement et en lui tournant le dos.

— Ce gentleman est de vos amis? demanda le banquier soupçouneux à Montaret.

— Je le connais depuis une heure.

— Est-ce qu’il va do notre côté?

— Oui, mais il s’arrête en route avec moi.

— Comment, avec vous! Est-ce que vous ne venez pas à la baie de Keweenaw ?

— M. Sewell, je vous ai dit que j’irais vous retrouver et vous donner mon opinion sur vos terrains. Vous m’avez si bien reçu, que je serais un ingrat de ne pas chercher â vous rendre service, mais je vous ai dit aussi que j’avais un oncle...

— Bah ! vous n’avez pas d’oncle, c’est un prétexte.

— Je dis toujours la vérité, monsieur, et je n’aime pas que l’on en doute. Le docteur sait où est le père Athanase, il veut bien me conduire vers lui, je désire profiter de l’occasion. Quand je l’aurai vu, je me rendrai près de vous et je me meltrai à votre disposition.

Sewell, peu habitué à s’entendre parler de la sorte, resta un peu abasourdi et baissa le ton.

— C’est fort bien, monsieur Henri, dit-il, il est trop juste que vous fassiez vos affaires avant de songer aux miennes. J’irai quand même à Keweenaw-bav et je vous y attendrai ; mais comme vous pouvez en avoir pour quelque temps avec votre oncle et que je vais m’ennuyer tout seul, habitué comme je le suis à votre compagnie, je vais faire venir ma fille.

En parlant ainsi, Sewell eut bien soin d’examiner la physionomie de Montaret. Il comprenait que sans cette séduisante auxiliaire il ne ferait jamais rien de l’ingénieur.

— Vous allez la faire voyager seule? demanda Henri avec un peu d’inquiétude. Est-ce convenable ?

— Cela n’aurait rien d’inconvenant, répondit le banquier, mais je prierai monsieur et Madame Palmer d’accompagner Mary.

— Ce sera mieux ainsi, répondit Montaret satisfait de cet arangement et ravi de l’espérance qui lui était rendue.

— Dans combien de jours pensez-vous être libre, monsieur Henri ?

— Donnez-moi une huitaine de jours.

— Bien, je compte sur vous le 20 août. D’ici là je

prendrai possession de mes terres, je les explorerai, mais je n’entreprendrai rien sans vous.

Le lendemain, le bateau qui Taisait le service du lac Supérieur quittait la rive en emportant Montaret, Sewell, le docteur, sa fille et Télémaque. Montaret, pria le docteur d’accepter pour sa fille la cabine qui avait été réservée pour lui.

Berghenius refusa. Henri insista ; c’était à qui ne céderait pas, quand le docteur accepta tout à coup avec émotion en voyant le Chippeway qu’Henri avait rencontré au bord des rapides.

— Esfce que vous avez quelque chose à craindre de la part de cet homme, lui demanda Montaret frappé du regard inquiet qu’il jetait sur l’Indien?

— Sa figure rappellerait à ma petite Indienne de douloureux souvenirs.

— Fdle n’est donc pas voire fille?

— Nullement, c’est une orpheline de la tribu des Sioux. Je vous conterai cela.

— Contez tout de suite, docteur.

— Tout à l’heure, laissez-moi d’abord l’installer dans la cabine.

Quand Berghenius se futéloigné, Télémaque s’approcha de l’ingénieur, et d’un ton piteux lui demanda s’il était vrai qu’il dût quitter M. Sewell.

— Je vais le quitter momentanément.

Ce furent alors des lamentations de la part du pauvre nègre : à toute force, il voulut suivre massa Henri, qu’il avait pris en affection parce qu’il lui parlait français, et paraissait voir en lui autre chose qu’une bêle de somme, et avec l’autorisation de M. Sewell, Montaret

permit à Télémaque de l’accompagner dans son excursion au lac des Castors.

A l’heure du souper, quand tous les passagers furent réunis dans la salle à manger, Montaret fut très- surpris de se trouver à table en face du Floridien Payai et de M. Milly. Ils le saluèrent comme une vieille connaissance et lièrent bientôt conversation avec M. Sewcll. ' Us lui apprirent qu’ils avaient converti l’argent retu de lui pour l’achat de leurs terrains, en une pacotille consistant en vieux habits, vieilles chaussures, fusils rouilles qui devaient éclater à la première décharge, colliers de verre et couvertures de laine pour messieurs les sauvages ; mais leur meilleure denrée, c’était plusieurs barils de whisky. Leur but était de faire une tournée parmi les tribus indiennes le long des côtes du lac Supérieur et de s’y livrer au tralic des fourrures.

De son coté, Sewell leur annonça qu’il allait explorer les terrains que ces messieurs lui avaient vendus. Payai soutint avec impudence le regard scrutateur dont le banquier accompagna cette déclaration ; mais M. Milly devint plie.

Dans la soirée, après que le docteur eut enfermé sa fille adoptive dans sa cabine, d’où elle n’était pas sortie de la journée, il vint fumer un cigare sur le pont avec Montaret.

fit

Questionné de nouveau sur le compte de la jeune indienne, le docteur répondit : — Je vous raconterai son histoire avec d’autant plus de plaisir qu’elle vous fera connaître votre oncle le missionnaire. Il y joue un rôle important, et elle cimentera notre amitié naissante.

Naïssa, c’est-à-dire l’oiseau en indien, est tille du Sagitto, celui qui effraie les hommes, grand chef des Sioux et de la belle Eniskine, la pierre de cristal. A l’âge de huit ans, elle a été enlevée avec sa mère dans une surprise nocturne par une tribu chippeway conduite par cot Indien qui fait semblant de dormir làbas.

— Qui ?j mon homme des rapides de Saut-Sainte- Marie ?

— Oui, Nagheko, mais plus connu sous le nom de Jambes-torses.

J’avais déjà entendu parler de cet homme par M. Payai.

— Un autre coquin, répondit le docteur* Je continue. Jambes-torses, poursuivi par Sagitto, s’était réfugié dans lo fort Wilkins avec Eniskine, dont il Voulait faire sa femme, et la petite fille. Lo chef sioux, à la tète de ses guerriers, vint réclamer son bien ; le commandant du fort, qui s’entendait en dessous main tarée te Chippeway, fil semblant d’acquiescer à la demande du Sioux, tança vertement Jambes-torses qui riait sous cape, le menaça môme de mort et le chassa lui et sa bande. La femme et l’enfant furent rendues à qui de droit; mais avant qu’elles ne fussent sorties du fort, le commandant, prétendant vouloir faire pacte

d’amitié avec Sagitto et ses chefs, fit venir du whiski et leur donna un repas.' Les Indiens ne savent jamais refuser Veau de feu. Les Sioux burent jusqu’à ce qu’ils fussent ivres-morls. La nuit venue, le commandant ouvrit les portes du fort à Jambes-torses et à ses Ghippeways, et leur livra ses ennemis sans défense. Sagitto et les siens furent tous égorgés et scalpés, cela va sans dire, après quoi la belle Eniskine et la petite Naïssa furent emmenées dans la hutte de Jambestorses.

Sachez tout de suite que, pour cette belle action, qui s’ébruita et fit crier quelques officiers, le commandant du fort fut obligé de donner sa démission, Ce commandant n’était autre qu’Antonio Fayal.

Nagheko, maître d’Eniskine, pensa d’abord qu’elle oublierait son premier mari. 11 n’en fut rien; trois mois plus tard, elle essaya de se sauver avec sa fille; il les rejoignit à vingt lieues du fort Wilkins. La mère se défendit vaillamment, l’enfant intrépide essaya aussi de défendre sa mère. Avec l’exaspération de la brute, Nagheko tua Eniskine et courut après l’enfant, qui appelait au secours. 11 la saisit par les cheveux et brandissait déjà son arme sur sa tète, quand, attirés par les cris, votre oncle le missionnaire et moi, nous arrivâmes à temps. Le père Athanase, qui n’est ni faible ni lâche, sauta sur l’Indien et le renversa sur le dos, tandis que je prenais la petite fille sous ma protection.

— Si je logeais une balle dans la tète de cette brute, dit-il eu se retournant vers moi, croyez-vous qu’il y aurait grand mal?

Ce n’était pas bien chrétien, vous en conviendrez, M. Montaret ; mais l’indignation l’emportait en lui sur les sentiments religieux. J’obtins pourtant qu’il laissât la vie à cet Indien, qui pouvait se repentir, car au fond les sauvages ne sont pas si méchants qu’on veut bien le dire.

Le missionnaire s’adressa alors à Jambes-torses : — Je te laisserai la vie, lui dit-il, à la condition que cette petite n’entendra jamais parler de toi.

— Je vous donne l’enfant, répondit l’Indien, et je jure que je ne m’occuperai jamais d’elle.

— Si tu manquais à ta parole, la justice divine saurait bien te frapper là où tu serais. Tu aurais beau te cacher au plus profond de la terre, elle t’y atteindrait. Lève-toi et va-t’en !

Jambes-torses ne se fit pas répéter la chose et disparut. Nous relevâmes Naïssa, qui gémissait sur le cadavre de sa mère, et nous gagnâmes nos habitations.

Chemin faisant, votre oncle me dit : — Je ne peux pourtant pas me charger de cette petite sauvage, je ne saurais élever un enfant ; je veux bien faire d’elle une chrétienne, mais c’est tout. Je ne suis pas souvent à la maison, et d’ailleurs dans trois ou quatre ans d’ici, cela va devenir une grande fille. Vous qui ôtes marié, prenez soin de celte petite Peau-Rouge.

En effet à cette époque ma femme vivait encore, et comme nous n’avions pas d’enfant, nous adoptâmes Naïssa. Votre oncle s’empressa de la baptiser sous le nom chrétien de Denise. NLa femme lui apprit l’anglais, et je la perfectionnai dans la langue française,

que parlent beaucoup d’indiens de cette partie des États-Unis. Lorsque cinq ans plus tard je devins veuf, je m’attachai d’autant plus à cette petite, qui est aimante et douce, et qui a reporté sur moi l’affection qu’elle avait pour sa mère adoptive.

— Et Jambes-torses, demanda Montaret, a-t-il tenu sa promesse ?

— Oui, car voilà la première fois que je le rencontre depuis dix ans ; mais si j’avais su qu’il fût à bord avec Fayal, j’eusse attendu un. autre bateau.

Montaret et Berghenius s’entretinrent encore quelques instants et se souhaitèrent le bonsoir. Le docteur regagna la cabine, et Henri, avisant un coin obscur, se roula dans sa couverture de voyage, s’étendit sur le pont et s’endormit.

Il fut réveillé une heure après par la conversation de trois hommes qui ne le voyaient pas. — Je vous assure, Milly, disait le Floridien adossé contre le bastingage et tout en fumant une cigarette, que le Français ne va pas à la baie de Keweenaw.

— C’est possible, répondit l’autre ; mais M. Sewell y va, il nous l’a dit lui-même.

— Vous avez donc bien peur que Sewell ne s’aperçoive que vos terres ne sont que des marais?...

— Si elles étaient seulement marais...

— Elles n’existent donc pas ?

— Eh non ! parbleu !

Antonio éclata de rire en disant : — Ce tour vaut le mien, vrai ! Voilà un bon tour, ce que nous appelons un véritable Yankee-trick. Je ne vous croyais pas si fort. Milly, vous grandissez dans mon estime.

— C’est flatteur ! répondit Milly ; mais voyons, convenons de nos faits.

— Eli bien! allons à Outonugon: nous laisserons le banquier débarquer avec Nagheko, qui lui montrera n’importe quels terrains comme étant les vôtres. Entends-tu Jambes-torses ?

— J’entends bien, "dit l’Indien d’un ton nasillard, mais à la condition que M. Milly me donnera cinquante dollars.

Milly ne répondit pas, Nagheko le traita d’avare et alla chercher un coin pour dormir.

— Vous n’avez pas sommeil? demanda Milly à Payai.

— Non, ma foi 1 répondit celui-ci e» roulant une

nouvelle cigarette. *

— Dites donc, Antonio, reprit Milly, pourquoi n’avez-vous pas proposé h miss Williams de faire avec nous la promenade des lacs ?

— Peuh ! fit le Floridien.

— Vous faites le dédaigneux? Elle a pourtant amassé une belle fortune, et c’est un excellent parti.

— Elle peut être riche , je sais ce qu’il m’en coûte.

— Est-ce que vous avez rompu avec elle?

— N’ayant plus d’argent, j’ai reçu mon congé, et vous pouvez vous mettre sur les rangs, si le cœur vous eu dit. Ce n’est pas moi qui vous en empêcherai; mais prenezgarde que l’ingénieur ne vous coupe l’herbe sous le pied.

— Comment! vous croyez qu’il lui en conte?

— Rappelez- vous le bal chez Sewell; avez-vous n -

MISS MAUY

marqué leur promenade bras dessus, bras dessous, leurs doux épanchements? était-ce assez clair? J’ai voulu faire une observation à la demoiselle; elle m’a envoyé -promener, et le lendemain j’ai trouvé sa porte fermée.

— Mais ce gentleman s’est promené aussi avec miss Sewell, et j’ai remarqué qu’il ne l’a pas quittée de la soirée.

— Parbleu ! c’est fort adroit de sa part. Si les dollars de l'une lui échappent, il rattrapera ceux de l’autre. C’est un malin qui n’est pas plus ingénieur que gentleman ; c’est tout simplement un chasseur de fortune dont la petite Sewell, en digne fille de son père, fera peut-être son amoureux , mais son mari jamais.

Antonio Payai n'eut pas le temps d’en dire davantage ; Montaret lui sauta à la gorge et lui donna un soufflet en lui disant : Assez ! Le Floridien, étourdi par une si brusque attaque, fit trois pas de côté pour se dérober aux nouveaux coups qu’il s’attendait à recevoir et tira son couteau en criant à Montaret, qu’il ne reconnaissait pas dans la nuit : — A qui eu avez-vous? qui êtes-vous ?

— Je suis Henri de Montaret, et je vais vous jeter à l’eau.

— Hle ferait comme il le dit ! cria Milly ; retirez-vous, Antonio; non, faites des excuses, c’est plus simple.

La querelle avait attiré du monde, Sewell demandait, sans obtenir de réponse, la cause de tout ce bruit. Le capitaine du steamer, comme maître à son bord, ordonna de mettre bas les armes et demanda des explications.

— Elles ne seront pas longues, répondit Montaret, ce misérable se permet de salir le caractère d’une femme que je respecte, par d’ignobles suppositions dans lesquelles il me fait jouer un rôle odieux.

La cause entendue, le capitaine conseilla à Fayal de s’excuser, s’il le pouvait. 11 s’y refusa avec une feinte arrogance; mais Milly ayant pris sur lui d’aller donner des explications à Montaret, le Floridien le laissa faire et disparut dans la cale en jurant de se venger un jour ou l’autre. Si Montaret ne se trouva pas satisfait des excuses de M. Milly, il renonça cependant, devant les remontrances du docteur, du capitaine et de Sewell, à exiger davantage de Pex-officier de l’armée fédérale. 11 prit M. Sewell à part et lui rapporta ce que Milly et le Floridien avaient dit à propos des terrains qu'il leur avait achetés. Le banquier se méfiait sans doute un peu de ses vendeurs, mais il se méfiait encore plus de Montaret, dont le désintéressement absolu était pour lui lettres closes. Il lui supposa un intérêt caché à le dégoûter de son entreprise, et le lui fit presque entendre. Henri fut tenté de le traiter comme il avait traité Fayal, et, pour couper court, il le quitta brusquement.

Le soleil était déjà haut dans le ciel quand lesteamer stoppa. Une pirogue montée par deux Indiens se détacha du rivage et vint prendre le docteur et Naïssa,

Montaret et Télémaque. Un instant après, le bateau à Tapeur disparaissait dans la brume du matin, et nos voyageurs abordaient à l’embouchure de la rivière aux Carpes, sur une plage sablonneuse. Les Indiens enlevèrent la frêle pirogue d’écorce de bouleau sur leurs épaules, car il y avait plusieurs marais et de nombreux ruisseaux à traverser avant d’arriver à la mission. Télémaque chargea la malle et les effets de son maître sur sa tôle, et l’on s’enfonça à travers bois.

Montaret, surexcité par la colère et le chagrin, n’avait jusque-là prêté qu’une faible attention aux rives accidentées du lac; mais à la vue des érables et des chênes gigantesques de la forêt vierge, véritable chaos de troncs d’arbres, de lianes et de plautes embaumées, en respirant la fraîcheur qui régne sous ces hautes voûtes de verdure, frappé du silence solennel de cette nature grandiose dont il n’avait aucune idée, il sentit le calme se faire en lui, et, oubliant M. Fayal et môme M. Sewell, il fut pris d’une joie d’enfant, se mit à courir à travers les taillis et les branches sèches qui craquaient sous ses pas et à sauter par-dessus les tiges des colosses étendus dans les herbes folles. — Que c’est beau! s’écriait-il, que c’est grand ! Oh ! admirable pays! splendides forêts ! je vous aime.

Le docteur, charmé de son enthousiasme, lui conseilla pourtant de ne pas s’exposer à tomber dans une fondrière ou à marcher sur un crotale, et il l’engagea à ne pas quitter le sentier.

— Peut-on penser à soi au milieu de ces splendeurs ? répondit Henri en revenant près de lui pour lui complaire. Voyez comme dame Nature s’est parée de ses

Digiti:

plus belles fleurs 1 regardez donc ces sauges rouges qui éclatent comme des étincelles dans l’ombre de la verdure! Et ces glycines de cent pieds de haut? ces bignones et toutes les guirlandes qui montent jusqu’à la cime de ces géants ? Ah ! docteur, je comprends maintenant que vous soyez venu vivre ici. N’allez pas si vite, arrêtez-vous un instant; vous marchez comme un homme blasé, donnez-moi le temps de regarder. 11 y a tant de tout, et tout est si nouveau pour moi 1

Et Montaret sauta sur le tronc d’un érable renversé en regardant avidement autour de lui.

Pendant qu’il se livrait à l’admiration, Naïssa, assise sur l’herbe, le coude sur son genou, le menton dans sa inain, les yeux fixés sur lui, était restée immobile et comme stupéfaite. Elle était tellement absorbée ou distraite qu’elle -n’entendit pas le docteur lui demander à deux reprises à quoi elle songeait. La joie de Montaret lui causait-elle un étonnement naïf, ou bien, remarquant pour la première fois sa figure éclairée par l’enthousiasme, l’admirait-elle sans s’en rendre compte ? — Quoi, mon père ? que me voulezvous ? dit-elle enfin comme sortant d’un rêve.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Mais... je ne sais pas... rien, dit-elle. Allons-nouSen; il nous faut la journée pour gagner la mission.

— En ce cas, partons, dit Montaret, et pardonner moi de vous avoir retardée, mademoiselle Naïssa.

— Je suis une squaw et non une demoiselle, observa la jeune fille. Appelez-moi Naïssa tout simplement.

— Une squaw ?

— C’est ainsi que l’on nomme les femmes indiennes.

On se remit en route. Le trajet était long et la marche pénible à travers les lianes et les ronces. Un cours d’eau fut remonté jusque près de sa source, puis on s’enfonça de nouveau dans la forêt. Montaret ne comprenait pas comment, sans boussole, ses nouveaux amis pouvaient s’orienter et se reconnaître dans ce dédale de verdure où nul chemin, nul sentier n’était tracé. Il en fit l’observation au docteur, qui lui répondit : — Quand vous aurez passé quelque temps dans les forêts vierges, vous ferez comme nous vos petites remarques ; un arbre renversé ici, une pierre là-bas, une fleur de ce côté, sont autant de points de repère. Vous vous y ferez vite, si vous avez l’œil du naturaliste, qui est un peu l’œil du sauvage.

— Vous allez peut-être me trouver bien indiscret, docteur, si je vous demande pourquoi, vous qui me paraissez un savant très-distingué, vous êtes venu vous fixer si loin de la civilisation?

— J’y suis venu d’abord seul pour y faire des études spéciales : les blessures opérées par les flèches empoisonnées des Indiens et leur manière de s’en guérir m’intéressaient au plus haut point. A travers les ridicules pratiques de leurs sorciers, je cherchais à découvrir la tradition de quelque sérieux antidote. Après bien des observations et des expériences, j’ai reconnu que le véritable et unique antidote, c’était la foi de leurs patients, et comme il n’est pas besoin de venir chez les sauvages pour voir de pareils prodiges en médecine, j’ai demandé à la nature seule, secondée par le bienfait de cette vie active et rationnelle qu’on pourrait appeler la vie primitive, le secret des merveilleuses

guérisons. Ce que j’ai appris ici, c’est donc l’art d’encourager la nature à faire son généreux et ingénieux travail de réparation d’elle-même par elle-même.

J’étudiais aussi ce travail sur les animaux, et, le goût de l’histoire naturelle aidant, je me suis attaché au pays. J’ai demandé à Naw-Kaw, alors chef de la tribu des Menomonies, de me vendre une parcelle de terrain que j’ai payée comptant ; nous avons fumé le calumet de la paix, et tout a été dit. J’ai construit un chalet avec l’aide des Indiens, et je suis allé à Boston chercher ma femme, qui comme moi avait la passion de la nature. Nous devions passer seulement pendant quelques années la belle saison au lac des Castors ; nous y sommes restés jusqu’au jour où Dieu a rappelé à lui ma pauvre Élisabeth.... Après cette perte cruelle, j’avoue que je fus sur le point de quitter à jamais mon oasis. La vue des endroits que j’avais si souvent parcourus avec ma femme, chaque ..arbre à l’ombre duquel nous nous étions longuement entretenus, chaque fleur qu’elle avait aimée, ravivaient ma douleur. Sans Naïssa, notre enfant adoptive, je serais peut-être mort de chagrin. J'ai pris le dessus, et j’ai vécu pour elle; elle le sait, et son amour filial est une compensation à mon malheur.

— Avant le voyage que vous venez de faire, elle n’avait donc jamais quitté la rivière aux Castors ?

— Jamais.

— Et elle n’a jamais eu la fantaisie de quitter non plus son costume indien ?

— Ne trouvez-vous pas qu’elle a eu raison ? Les toilettes de nos dames sont aujourd’hui si extravagantes

et si incommodes ! Voyez-vous Naïssa en crinoline au milieu de la forêt vierge ?

— Certes, dit l’ingénieur en regardant l'Indienne marcher en avant avec grâce et légèreté, elle perdrait à ôter son diadème de métal, ses colliers et ses longues draperies. Il me semble voir la fille de quelque Pharaon d’Egypte.

— Mais ne vous y trompez pas, répondit le docteur, la race rouge égyptienne n’a plus de représentants aujourd’hui que dans la race indo-polynésienne.Vous trouverez entre les anciens habitants des bords du Nil et ceux des forêts vierges plus d’un rapport sensible : d’abord l’angle facial, les yeux longs et généralement bridés, les pommettes saillantes, les cheveux lisses, les épaules et la poitrine larges, les extrémités fines, les formes arrondies. L’Indien n’a pas les muscles saillants des pègres ou des blancs. D’autres rapprochements , ou plutôt des traditions conservées et transmises à ces enfants rouges , ce sont les armes, la toilette voyante, les colliers, les bijoux et surtout les peintures dont ils ornent leur visage. Vous n’avez vu jusqu’à présent que de malheureux Indiens dégénérés et avilis au contact ’ des Anglo-Saxons ; mais dans les profondeurs des forêts, là où le bûcheron et le chasseur de fourrures n’ont pas encore pénétré, vous trouverez des types qui vous rappelleront les héros de l’ancienne Égypte.

— Des héros bien dégénérés, vous en conviendrez, docteur.

— Aujourd’hui, oui, et encore I Ces gens-là ont parfois des sentiments qui nous surprennent. Nous les

appelons sauyages ; ils ne le sont pas. Us ont une civilisation relative: ils sont restés en arriére, voilà tout. Supposons que vous puissiez être reporté avec vos idées, votre éducation, votre parti pris, vos conventions, à Thèbes ou à Memphis, alors que ces villes étaient des centres de lumières : soyez certain que vous, homme moderne, vous n’auriez pas plus de points de contact avec ces hommes du passé que vous n’en avez avec un troupeau de bisons. 11 en serait de même pour l’homme ancien qui reviendrait parmi nous. Il serait fort étonné, et ne nous comprendrait pas plus que le sauvage ne nous comprend.

— Vous êtes partial pour les Indiens, docteur! ils me semblent jusqu’ici bien au-dessous du portrait que nous en font les romanciers.

— La généralité, oui, j’en conviens. Pourtant il y a des exceptions, et, sans aller plus loin, je vous citerai le père de Naïssa, qui était un homme fort reparquable et qui vous eût fait revenir de bien des préjugés sur la race rouge ; mais, ajouta le docteur en baissant la voix, ne parlons pas de lui devant sa fille, elle a l’air de nous écouter, et je n’aime pas à reporter sa pensée sur les scènes de meurtre et de violence qui l’ont faite orpheline.

— Est-elle donc sensible à l’excès ou vindicative? demanda Henri au bout d’un instant, en voyant Naïssa marcher rêveuse à quelque distance.

— Il y a de l’un et de l’autre, répondit le docteur. Cette jeune fille a été longtemps un problème pour moi. Les souvenirs terribles de son enfance l’avaient rendue sombre et comme inconsolable. C’est alors

qu'entraîné par le besoin d’assister la faiblesse et de combattre la douleur, instinct qui est dans le cœur de tout homme civilisé, j’ai essayé de remplacer non-seulement la protection, mais la tendresse des parents qu’elle avait perdus, et ma femme, renchérissant sur cet élan de compassion, lui témoigna une affection si grande que l’enfant fut tout à coup vaincue et comme éperdue de reconnaissance. Cela était-il dans sa nature, ou bien avions-nous fait entrer en elle un élément nouveau de vitalité intellectuelle? Je l’ignore, et cela me tourmente bien encore quelquefois.

— Pourquoi donc, docteur ? dit Montaret surpris. Vous feriez-vous un reproche d’avoir amélioré par la sensibilité une nature inculte ?

— Et mais ! reprit Berghenius, oui, certainement, j’aurais sujet de me le reprocher, si cet élément étranger devait détruire le tempérament logiquement rationnel de l’individu.

— Ah diable ! s’écria Montaret, vous êtes systématique, cher docteur ! Le respect, un peu fétichiste peutêtre, que vous avez pour le travail de la nature physique, s’étend jusqu’à celui des instincts farouches?

— Eh bien ! cela vous étonne? reprit ingénument le Yankee, systématique en effet comme tous les hommes qui vivent dans la solitude et dont les idées ne se renouvellent pas. Croyez-vous qu’il convient de nourrir les lions avec des confitures ? et me trouveriez-vous raisonnable, si je cherchais un moyen de donner la peau blanche à votre nègre ? En voulant élever une Indienne, je m’étais flatté de conserver un type pur et original, et je comptais, en assistant à son dévelop-

pement, avoir sous les yeux un sujet d’études des plus intéressants. Et bien ! non, mon cher monsieur, ma sotte civilisation, mon attendrissement, ma sollicitude, je ne sais quoi de paternel qui domine les entrailles de nos races européennes, m’ont entraîné à aimer l’enfant et à vouloir lui apprendre la reconnaissance. Elle n’a que trop secondé mon erreur ; elle s’est montrée tout à coup si dévouée, si douce et, disons tout, si parfaite, que je ne sais plus rien d’elle ou du moins de ce qu’elle eût été, si je n’eusse contrarié et perverti ses inclinations naturelles.

Montaret ne put s’empêcher de rire en voyant l’honnête et bon docteur déplorer son ouvrage, et il allait continuer à s’en divertir avec bienveillance, lorsque, du milieu des broussailles, bondit devant eux un Indien de haute stature, large d’épaules, empenné comme un héron et d’un aspect farouche. Les peintures rouges qui ornaient son visage laissaient voir qu’il l’avait beau et régulier, bien que ses traits fussent accentués. Nu jusqu’à la ceinture, la poitrine ornée de colliers de griffes d’ours et de grains de wampum, la tète à demi rasée, sauf la mèche à scalper surmontée d’un bouquet de plumes, le tomahawk passé dans la ceinture, il s’arrêta au milieu du sentier que Télémaque et les deux Indiens venaient de frayer, et, s’appuyant sur un rifle de fabrique anglaise, il attendit que nos voyageurs fussent près de lui.

— Vous prétendiez qu’il n’y a plus de sauvages, dit le docteur à Montaret en lui montrant le Peau-Rouge immobile comme une statue au milieu du chemin, en voici un pur sang !

— Le fait est que l’échantillon est beau, dit Henri ; mais que nous veut cet homme ?

— Je n’en sais rien.

— C’est un Sioux, dit Naïssa, je reconnais le totem

de la tribu. ,

— Qu’est-ce qu’un totem ? demanda Henri.

— Ce sont les armoiries des Indiens, répondit le docteur. C’est tout une science qui ne demande pas moins d’études que celle du blason.

— 11 porte le totem de mon père, un aigle rouge, dit Naïssa. Ce ne peut être que mon cousin Wakontchaka, Celui qui vient sur le tonnerre.

Le docteur, s’approchant de l’Indien toujours immobile, lui demanda en français : — Qu’est-ce que mon fils, qui est un Sioux, vient chercher chez les Menomonies ?

— Wakontchaka suit le sentier de la guerre, répondit l’Indien. Les Menomonies sont inoffensifs, et il les méprise ; mais les Chippeways sont ses ennemis, et il n’y a pas de distance, si grande soit-elle, qui puisse l’empêcher de venir scalper ceux qui l’ont offensé.

rr Tu viens de loin ?

— Des grandes prairies, du côté du soleil couchant.

— Et de qui viens-tu te venger par ici ?

— Le sorcier blanc, qui a pris soin de la fille de Sagitto, a fait le bien ; mais d’autres ont fait le mal, et je veux tout de suite te remercier d’avoir sauvé Naïssa, l’Oiseau du lac, et te demander de me la donner pour femme.

— Doucement, mon ami, répondit le docteur, tu me permettras d’abord de la consulter, et puis de réfléchir

e{ de prendre le temps de te donner une réponse.

— Je le permets.

— C’est encore heureux ! dit Montaret en riant.

Le Sioux tourna lentement la tête du côté de l’ingénieur, le 4 regarda d’un air dédaigneux, et, reportant ses yeux sur sa cousine, il dit : — La fille de mon oncle Sagitto n’était plus assez petite, quand elle a été enlevée à sa famille, pour ne pas se souvenir de Wakontchaka, alors enfant comme elle, et aujourd’hui grand-chef des Sioux et le plus vaillant guerrier de la tribu. Nous avons tendu ensemble des pièges aux martres, et nous avons souvent couru dans les grandes prairies du pays Sioux, où il y a de si belles fleurs. Naïssa, si tu as oublié ces choses, moi j’y ai pensé plusieurs fois, et j’ai cru de mon devoir de venir te les rappeler.

— VVakontchaka, répondit Naïssa d’un air digne et calme, je te remercie de l’honneur que tu veux me faire ; mais je ne veux pas me marier.

— Pourquoi, bel Oiseau du lac?

— Parce que je ne veux pas, il n’y a pas d’autre raison.

— Tu aimes quelque visage pôle? dit l’Indien en regardant Montaret.

— Cousin, je n’aime que mon père adoptif et ne veux ni ne dois le quitter. Tu trouveras facilement une squatv plus belle et plus grande que moi, et tu ne peux te fâcher de mon refus. Viens jusqu’à l’habitation de l’homme savant dans l’art de guérir, il t’y recevra avec les égards qui te sont dus.

— La fille de Sagitto parle bien, dit le Sioux flatté

de la politesse qu’on lui témoignait. J’irai plus tard et, pour te faire plaisir, je te porterai le scalp de celui qui a tué ton père.

— Tais-toi, mon fils, tais-toi, lui dit vivement le docteur en lui posant la main sur le bras. '

Celui qui vient sur le tonnerre regarda le docteur avec surprise; puis, en souriant à Naïssa, il lui dit : — Puisque ma cousine me permet de revenir, je reviendrai. — Et il s’élança dans le fourré.

Le soleil descendait à l’horizon, quand nos voyageurs se trouvèrent sur les bords d’un petit lac entouré de collines boisées. En face d’eux, sur l’autre rive, s’élevait, du milieu d’un massif de chênes au feuillage sombre, une légère colonne de fumée.

Une demi-heure après, la pirogue sur laquelle les voyageurs venaient de traverser le lac était amarrée à un saule qui trempait sa chevelure pâle dans les eaux limpides. Leurs guides indiens avaient disparu à travers les broussailles, et le docteur poussait la grille de bois qui fermait les propriétés du père Athanase.

La mission se composait de deux chalets en troncs j.- d’arbres non équarris à l’extérieur et recouverts en planches. L’un servait d’habitation au missionnaire, l’autre était la maison du Grand-Esprit des visages pâles, comme l’appelaient les Iudiens. Il n’y avait pas de différence entre le presbytère et l’église, sinon que

celle-ci était plus grande et qu’elle était surmontée d’une construction carrée à toit pointu imitant à peu près un clocher. L’enclos, fermé par des palissades couvertes de pampres, était coupé en croix par deux allées bordées d’arbres fruitiers taillés en quenouilles. Les carrés étaient cultivés avec soin, et les légumes y poussaient en abondance. Un filet d’eau où barbotaient des canards traversait le potager. Autour de la maison et presque sur le toit s’étalaient de gros potirons qui montraient leurs ventres dorés par les rayons du soleil couchant.

— Ah çà! où êtes-vous donc, père Athanase ? cria le docteur, je vous amène quelqu’un.

— Me voici ! répondit en paraissant sur le seuil un petit homme trapu, au visage souriant et rubicond avec une forêt de cheveux gris. Il était vêtu d’un paletot de drap marron qui avait depuis longtemps perdu ses boutons et devait avoir été, ainsi que ses braies collantes, taillé par un Indien, tant la coupe en était primitive.

— Ah ! enfin ! s’écria-t-il joyeusement, je pensais que vous ne reviendriez jamais du Canada; puis, apercevant Henri et ne le reconnaissant pas : — Monsieur, dit-il, soyez le bienvenu.

— C’est un Français, père Athanase, répondit le docteur en souriant d’un air narquois, un élève de l’école des mines, que j’ai l’honneur de vous présenter.

— Un élève de l’école des mines ? mais attendez donc, il ressemble trop à ce qu’était mon frère il y a trente ans pour ne pas être mon neveu!...

— Oui, mon cher oncle, c’est votre neveu Henri, s’écria l’iqgénieur en se jetant dans ses bras.

Après les premières effusions, on se mit à table. Le souper fut plus bizarre qu’appétissant pour Henri. Les Indiens convertis pourvoyaient souvent à la stoïque pourriture du missionnaire. On se régala d’un rat musqué.

Montaret trouva son oncle fort peu changé depuis qu’il ne l’avait yu, bien que celui-ci eût de plus sur la tête quatorze ans de fatigues et de privations ; car il ne faut pas croire que la mission d'aller convertir des sauvages au christianisme soit sans périls. C’est tout une vie de patience et d’abnégation, de dangers et de misères, d’aventures et de souffrances, pour laquelle il faut une foi ardente, une grande énergie et une santé de fer. A l’ûge de quarante ans, l’abbé Athanase de Montaret, qui était assez mal noté à son évêché à cause do son esprit d’opposition, résolut de partir pour le Nouveau-Monde après avoir entendu prêcher Monseigneur Odin, évêque aux Etats-Unis, qui était venu recruter des missionnaires jusqu’en Touraine. Depuis son séjour en Amérique, il n’avait donné de ses nouvelles à sa famille qu’à de longs intervalles, et son frère, le capitaine, après l’avoir regardé comme un fou en tant qu’ecclésiastique, le regarda comme un guerrier en tant que missionnaire, et lui rendit son estime.

Le souper fut fort gai, et le père Montaret fit les honneurs de chez lui avec une bonhomie qui raviva toute la sympathie que dans son enfance Henri avait eue pour lui. ,

le

La nuit était venue depuis longtemps quand le docteur et sa tille souhaitèrent le bonsoir au pèra Athanase et à son neveu, qui s’installa dans une petite chambre contiguë à celle de son oncle. C’était un véritable trou de six pieds carrés; le lit, un amas de feuilles sèches dans un cadre de bois qui ressemblait beaucoup à un cercueil. Le mobilier se composait d’un bénitier appendu à la cloison, et d’un tronc d’arbre qui servait alternativement de table et de chaise. Une petite lucarne bouchée avec du papier huilé représentait la fenêtre; la porte était une claie de roseaux, et une liane qui s’était fait jour à travers le plancher disjoint pouvait servir de porte-manteau.

Henri était trop fatigué pour prêter une grande attention à son logement. Il se jeta tout habillé sur la litière et ne tarda pas à s’endormir; mais dans la nuit il fut réveillé par un bruit singulier, il lui sembla qu’on sciait les paroiâ de la maison, et puis c’était comme de légers coups de marteau frappés contre les planches de son lit. Il demanda qui était là. Ne recevant pas de réponse et le bruit continuant, il réveilla son oncle, — Ce n’est rien, lui répondit le père Montaret sans se déranger, c’est l’horloge de la mort.

— Je ne comprends pas.

— C’est ainsi qu’on appelle les larves de vrillettes qui rongent le bois. Celles de ce pays-ci sont plus grosses que celles d’Europe, voilà tout. Ce n’est pas le moment de faire de l’histoire naturelle, dors donc !

Henri se rendormit malgré ce bruit agaçant, auquel s’ajouta bientôt une sorte de grésillement d’une nature plus alarmante, mais dont notre voyageur, qui ne l’a-

vait jamais entendu, crut devoir ne pas se préoccuper. II changea d’avis eu sentant un corps froid frôler sa joue. II sauta à bas du lit, alluma un bout de cierge qui tenait lieu de bougie à la mission, et vit un grand serpent tacheté de gris et de brun avec des yeux d’hyacinthe, lequel prenait sa place encore chaude sur le lit d’herbes sèches.

— Dites donc, mon oncle, cria Montaret en saisissant son revolver, avez-vous un serpent apprivoisé chez vous?

— Hein ? quoi ? un serpent ? Qu’est-ce que tu chantes ?

— Oui, un serpent à sonnettes.

— Où est-il ?

— Dans mon lit.

— Attends, je vais me lever et lui faire son affaire.

Henri ne lui donna pas le temps de venir à son

aide, il logea une balle dans la tête du reptile, qui ne mesurait pas moins de six pieds de long. — C'est un de moins, dit le missionnaire, et il alla se recoucher tranquillement; mais Henri, ne tenant pas à partager sa couche avec quelque autre bète malfaisante, demanda à Télémaque, descendu au bruit, s’il se trouvait bien dans le grenier. Sur la réponse affirmative du noir, il y grimpa avec lui, et'put enfin prendre un peu de repos sans être troublé davantage.

11 fut réveillé par le tintement d’une cloche: C’était Y Angélus que sonnait lui-mème le missionnaire. En mettant la tête à la lucarne du grenier, Henri vit une douzaine d’indiens Menomonies avec leurs femmes et leurs enfants agenouillés sous le porche de l’église.

Leurs wigwams étaient à cent pas de là et formaient une sorte de village autour de la mission.

Au son de la cloche, Télémaque, qui était un homme pieux, alla se mêler aux néophytes du père Athanase; quant à Montaret, il s’empressa de quitter le taudis où il avait dormi pour aller respirer l’air matinal sur les bords du lac. Un sentier herbu, qui côtoyait la live ombragée d’érables à sucre et de frênes noirs, le mena en face d’une haute palissade défendue par un fossé profond, sur lequel était jetée une étroite passerelle qui aboutissait à une porte peinte en vert. De l’autre côté de la clôture, des arbres séculaires, chênes à feuilles en faux, tilleuls pubescents, ormes rouges, dressaient leurs ramures gigantesques dans le ciel pur du matin.

L’habitation du docteur était cachée au milieu de ce nid de verdure. Henri s’était déjà aventuré sur la passerelle, tout en se demandant si sa visite au savant n’était pas trop matinale, quand il entendit tirer les verrous de la porte et vit paraître Naïssa.

Elle avait un costume plus simple que celui de la veille : une longue tunique de coton blanc brodée et passementée sur toutes les coutures était serrée à sa taille par une écharpe rouge. Ses cheveux, séparés sur le front; retombaient sur ses épaules en deux longues tresses, et un collier de fleurs roses ornait sa poitrine. Elle eût ressemblé à une bergère de Théocrite, si une coquetterie bizarre et quelque peu effrayante n’eût rappelé en elle la sauvage. Une ligne de vermillon tracée sur la raie de séparation de sa chevelure, partageait sa tête, du front à l’occiput, comme une bles-

sure sanglante. — Bonjour, dit-elle à Henri sans paraître surprise de le trouver là. Avez-vous bien dormi ?

— Non, assez mal; mais vous, êtes-vous reposée?

— Je n’étais pas fatiguée, Entrez, j’allais vous chercher pour déjeuner, car je suppose qu'il n’y a pas grand’chose à la mission.

Montaret entra dans l’enclos du docteur, qui ne ressemblait en rien à celui du missionnaire. Les allées sablées serpentaient à travers les arbres, et les tapis de verdure, coupés de distance en distance par des corbeilles de fleurs ou des massifs d’arbustes, formaient un véritable jardin anglais tracé au milieu de la forêt vierge au flanc de la montagne. On arrivait par une pente douce à l’habitation, que préservait du vent du nord un escarpement naturel d’environ cent mètres de haut

C’était une vaste construction en madriers équarris, reposant sur un massif en maçonnerie dans lequel on avait pratiqué des marches et qui formait terrasse. De chaque côté, un escalier conduisait à la galerie extérieure, protégée par un toit de bardeaux en auvent, comme dans les chalets suisses. A droite de la maison, le potager ; à gauche, des hangars, une étable pour des vaches et des moutons, et la basse-cour, où grouillaient des poules, des canards et des pies.

Le personnel du service se composait de la cuisinière Mésaubis, c’est-à dire Duvet d’oison en indien, et de Wamégonabiou (Celui qui met des plumes ), deux indigènes de la tribu des Menomonies, tribu jadis puissante et belliqueuse, mais aujourd’hui fort pacifi-

que et fort restreinte. Celui-ci cumulait les fonctions de berger avec celles de pêcheur et de jardinier; celle-là était nonrseulement cuisinière, mais blanchisseuse et vachère, sous les ordres de Naïssa, qui avait la haute main dans le ménage.

Le déjeuner du docteur était fort simple, mais copieux : Duvet-d’Üison avait voulu donner au jeune étranger une haute idée de ses talent culinaires.

Montaret et le docteur passèrent la journée dans la salle des collections d’histoire naturelle. Le brave Berghenius abusait un peu de la complaisance de son hôte, mais il n’avait pas tous les jours une si belle occasion d’exhiber sos oiseaux empaillés, ses reptiles dans des bocaux, ses cadres d’insectes, ses herbiers et ses minéraux. Enchanté de son attention et de son intelligence, il le prit en grande amitié et le conjura d’accepter chez lui un logement où il ne serait dérangé ni par les gâte-bois ni par les serpents à sonnettes. Henri se lit bien un peu prier pour la forme et accepta avec reconnaissance.

Le missionnaire, suivi de Télémaque, vint dîner, et on lui fit part de cet arrangement.

— Je ne vois pas trop ce qui te manquait chez moi, dit-il à son neveu avec un peu de dépit ; mais, s’il te faut des lits de feuilles de roses et des ailes de poulet à tous les repas, tu peux profiter de l’hospitalité du docteur. — Et il ajouta en souriant avec bonté ; — Après ça, je ne vois pas pourquoi on ne te gâterait pas un peu. Docteur, lui avez- vous montré vos échantillons de minéralogie ?

— San6 doute, tous, et je regrette que vous n’ayez

pas été là ; nous avons tiré des déductions et fait de belles hypothèses sur la formation du globe.

— Et je parie que vous avez été le premier à apprendre à mon neveu ce que je voulais lui confier moi-même ?

Le docteur fit un signe de tête négatif.

— Qu’est-ce donc ? demanda Henri. Est-ce le motif encore inconnu pour moi de votre sommation ?

— Oui, c’est le motif de ma sommation, répondit Athanase ; un secret, puisque je me suis réservé de te le dire de vive voix, et un grand secret, Henri ! Si tu étais resté à la mission aujourd’hui, je te l’aurais révélé.

— Eh bien ! parlez, mon oncle.

— Ce soir. Oh ! ça ne se dit pas comme ça, à l’heure qu’il est et sans préambule. Nous avons le temps, car tu ne repars pas demain, n’est-ce pas ?

11 prit congé du docteur, recommanda à Nais sa, qu’il appelait toujours Denise, de fréquenter un peu moins les bois et un peu plus l’église de la mission, souhaita le bonsoir à son neveu et partit.

Nous avons laissé le banquier Sewel voguant à toute vapeur vers la baie de Keweenaw. Le steamer le débarqua sur une plage sablonneuse entourée de bois de pins, en face de quelques wigwams de Chippeways, t continua sa route en emmenant le Floridien et

Milly. Sewell se mit tout de suite en quête de ses fameux terrains cuprifères. Comme dans le village indien personne ne le comprenait, il accepta les services de Nagheko, descendu à terre en même temps que lui. Celui-ci le promena toute la journée sans autre intention que celle de le lasser. Le banquier, ne voyant trace ni de cuivre ni d’argent, comprit alors que Montaret et le docteur lui avaient dit vrai. 11 se risqua ensuite à questionner Nagheko sur les terrains que lui avait vendus Milly. Le Chippeway sourit, et, montrant l’horizon, lui dit :

— Loin, très-loin, du côté du soleil couchant.

— Combien faut-il de temps pour s’y rendre?

— Des jours, des mois, des années, et puis encore des années.

— Est-ce que ces terrains n’existeraient pas?

— S’ils existent, je ne les connais pas, répondit l’Indien, qui n’avait nul intérêt à ménager Milly depuis que ce dernier lui avait refusé une gratiiieation sur le bateau.

— Je comprends, pensa Sewell; Milly m’a pris pour dupe, mais il n’en sera pas quitte à bon marché ! Il revint au rivage, et, pour se débarrasser de Jambes- Torses, il le chargea de porter une lettre d'avertissement à Montaret en lui indiquant tant bien que mal l’endroit où devait se trouver l’ingénieur, et que l’Indien connai&iit probablement beaucoup mieux que lui. En attendant Montaret, et voulant mettre le temps à proût poux’ tenter de nouveaux projets, le banquier s’embarqua pour Ontonagon.

Après s’être présenté à M. Cranston, directeur de la

mine, comme un de ses actionnaires, il fût admis à visiter les puits d’extraction de Minesota, situés dans les bois à quatre lieues d’Ontonagon. En voyant la richesse des liions, la fièvre du cuivre s’empara plus que jamais du banquier. Il se dit qu’il valait mieux s’approprier une mine en exploitation que de faire des essais peut-être infructueux dans les autres parties de la presqu’île; après quoi, sans plus s’inquiéter dü rendez-vous donné à Montaret, il partit pour New- York, où il comptait bien déprécier ce qui venait de l’enthousiasmer, afin de faire tomber le cours des actions au plus bas et les acheter.

Il arriva inopinément à Cleveland chez les Palmer, qui se disposaient à lui conduire Mary. Il les remercia brièvement de l’hospitalité accordée par eux à sa fille, leur dit en deux mots que ses affaires le rappelaient à New-York et repartit. Mary le suivit sans faire de résistance, tant elle était abasourdie de ce contre^ temps.

A peine arrivé à New-York, le banquier commença sa petite opération par M. Doyle, un des plus gros actionnaires de la mine de Minesota. 11 le savait fort timide en affaires et pensait le duper aisément. 11 alla le trouver à la Bourse, et d’un ton de condoléance qu’il sut rendre naturel et persuasif il lui annonça que Cranston lui cachait la vérité. Le filon de la mine de Minesota était perdu. Il y avait une faille, et avaul peu, les frais emporteraient les bénéfices.

Doyle effrayé courut donner l’ordre de vendre ëes Ontonagon. Les offres dépassant les demandes, il y eut une baisse sensible sur ces valeurs, que Sewell se

disposait à racheter en sous-main, lorsque Doyle, devinant la ruse, s’empressa de reprendre ses actions, qui n’étaient pas encore vendues, et résolut d’aller au lac Supérieur , afin de s’assurer par lui-même delà vérité. Très-assidu auprès d’Arabella, qui semblait l’écouter depuis le départ du Floridien Fayal, Doyle eut l’idée de lui proposer de faire ce voyage avec lui. Il alla lui rendre visite, et la trouva oisive, ennuyée et se disant malade.

— Vous n’avez rien à faire, lui dit-il, l’Opéra est fermé en ce moment. Permettez-moi de vous offrir les distractions d’un petit voyage.

— Accepter votre compagnie, monsieur Doyle, répondit-elle, ce serait me compromettre ou vous avouer pour mon fiancé.

— Pourquoi pas, miss Williams ? ma fortune est à vous le jour où vous la voudrez. Ne me refusez pas, je vous prie, le suis forcé d’aller aux mines d’Ontonagon, et j’ai le cœur brisé à l’idée de vous quitter.

— Quelles affaires avez- vous là-bas?

Doyle la mit au courant de l’arrivée de Sewell et de sa fille, et du tour que le banquier avait voulu lui jouer. — Vous dites que miss Sewell est revenue ? demanda la chanteuse en pâlissant de colère au souvenir de l’insulte de Mary.

— Oui.

— Et a-t-elle ramené son ingénieur ?

— Non pas que je sache.

— Alors ils ne sont point encore mariés?

— Non, pas encore ; mais en quoi cela vôus intéresse-t-il ?

— Je porte beaucoup d’amitié à miss Mary. Elle est si bonne, si aimable, que je voudrais la savoir heureuse.

Et Arabella se leva avec agitation. — Où allez-vous, miss Williams?

— Je vais demander à ma mère s’il est convenable que j’accepte vos offres, et, si elle n’v trouve rien à redire, je pars avec vous.

— Vous n’êtes pas à plaindre ! M. Doyle a cent mille piastres de revenu -, allez avec lui, ma fille, et faitesvous épouser. Ce mariage-là vous sera plus avantageux que toutes vos roulades.

Telle fut la réponse catégorique de madame Williams.

On invita le gentleman à luncher , et il ne revint à New-York que par le dernier steamboat. 11 s’en fut, enchanté de la fille, mais fort mécontent de la mère, qui menaçait d’être de la partie. Ce fut bien une autre affaire quand le lendemain il vit arriver à la gare, où l’on s’était donné rendez-vous, Arabella et sa mère, flanquées de madame Burdon et de la petite cousine. 11 lui fallut cependant pour complaire à la célébrité qu’il se flattait d’avoir conquise, emmener et amuser toute sa famille.

Le surlendemain de l’arrivée d’Henri au lac des Castors, son oncle, botté jusqu’aux genoux, le chapeau de paille sur l’oreille et le fusil en bandoulière, mise

qui sentait plus le trappeur que le missionnaire, vint dès le point du jour le réveiller comme il le lui avait promis. — Allons, debout ! s’écria-t-il en le secouant rudement ; en route pour d’autres rêves que ceux de la couche de sybarite !

Ils sortirent de la maison sans rencontrer personne, traversèrent le jardin, franchirent la haie et le fossé, et suivirent les bords du lac. A cent pas de là, ils sautèrent dans une pirogue cachée au milieu des roseaux, et le missionnaire, prenant l’aviron, poussa au large.

— Est-ce ici que vous allez enfin m’apprendre pourquoi vous m’avez appelé près de vous? demanda Henri.

— Non, plus loin.

— Savez-vous que ce prétendu secret a l’air d’étre une plaisanterie ?

— Tu es bien pressé de le savoir !

— Pourquoi ne le dites- vous pas tout de suite? Ici, au milieu des eaux, vous n’avez pas à craindre les oreilles indiscrètes.

— Tu parles toujours comme un homme qui se croit dans le désert parce qu’il ne voit pas de maisons. Apprends pour ta gouverne qu’il y a parfois autant d’yeux et d’oreilles dans les fouillis de plantes de ces Ilots qu’il y en a sur le boulevard Montmartre.

— Ceux des hannetons, des grenouilles et des oiseaux probablement ?

— Non, ceux •> des Indiens. Ces gens-là ne vivent pas comme nous au milieu des éclaircies. Ils cherchent de préférence les fourré?. Un sauvage va rester caché dans les broussailles des journées entières à sur-

prendre une proie ; il attendra là, immobile, l’œil et l’oreille au guet, et vous marcherez dessus sans le faire lever plus qu’un lièvre au gîte ou un alligator digérant son souper. Par conséquent, si l’on a quelque chose à garder, il n’est pas toujours bon de l’aller crier dans ces prétendues solitudes.

— Mais nous voici au milieu du lac, et trop loin de tout rivage pour être entendus?

— Et les castors? reprit le missionnaire en riant ; il n’y a rien de si curieux et de plus indiscret.

— - Bah I ils ont fait le plongeon en nous entendant venir. A propos, que faites-vous de ces animaux ? C’est une richesse ! L’exploitez-vous?

— Je le crois bien 1 Une peau de castor vaut plus d’une guinée et demie; aussi j’ai bien soin de ne prendre que les vieux, afin de ne pas détruire la colonie, et j’en ai déjà vendu pour un bonne somme.

— Est-ce que les Indiens ne vous les volent pas ?

— Non, ils savent qu’ils sont à moi, et comme je partage entre eux l’argent que je retire de mon commerce, ils sont les premiers à surveiller le bien commun.

Un quart d’heure plus tard, le canot était amarré à une liane ; et le père Athanase, suivi de son neveu, s’enfonçait sous une futaie dont les tiges s’élevaient droites et serrées à cent pieds en l’air. Le sol, trop ombragé pour permettre à l’herbe de pousser, était jonché de feuilles sèches et de branchages brisés et pourris.

Lorsqu’ils sortirent de la forêt, ils se trouvèrent sans transition aucune au milieu des bruyères, en face d’une

série de mamelons où ne poussaient que quelques ronces, des framboisiers sauvages et des immortelles blanches en Heur. Ils atteignirent la crête du plus élevé de ces mamelons, que les Indiens dans leur langage comparatif appelaient la Bosse-du-bison, à cause de sa ressemblance avec la proéminence charnue que ces ruminants portent sur le cou. De ce point culminant, la vue embrasait une étendue immense de pays couvert de forêts. Le groupe de monticules, seul privé de végétation, semblait une lie au milieu d’un océan de verdure.

— Eh bien ! qu’est-co que tu dis de ça? demanda le père Athanase en s’étendant sur l’épais tapis formé par des lichens roussîitres.

— Je dis que cet endroit est fort curieux.

— Oui, n’esl-ce pas?... Quel est ce sol, selon toi, monsieur le géologue ?

Montaret prit son marteau pour attaquer la roche.

— Veux-tu bien ne pas toucher à ça! lui cria son oncle. Je veux que tu me dises ce qui en est à vue d’œil.

— C’est fort difficile. Ce sont ou des dunes anciennes ou ce que l’on appelle en géologie un soulèvement, à moins que ce ne soit une agglomération des blocs erratiques.

— Bon, je ne dis pas, mais de quoi?

— Comment, de quoi ?

— Oui, est-ce de la pierre ? du granit? de la lave?

— Laissez-moi soulever ce lapis do mousse, et je vous le dirai.

— Allons, soulève.

Montaret écarta la mousse et donna un coup de son marteau, dont la pointe d’acier s’émoussa sur un corps résistant.

— Du fer ! s’écria-t-il.

— Oui, il y a en effet des parties où j’ai cru reconnaître la présence du fer, dit le père Alhanase avec un sourire malicieux.

Montaret s’assura à plusieurs reprises et sur plusieurs points de la qualité de la roche, et s’écria : — Mais ces monticules sont des blocs monstrueux de fer oligiste! 11 y a bien quelques fragments de trapp et d’amphibole; toutefois le peroxyde anhydre entre presque exclusivement dans la composition du minéral. Quel gisement magnifique ! quelles richesses dorment là! Et à qui cela appartient- il ?

— À toi ! répondit le missionnaire.

— Vous continuez à plaisanter, mon oncle.

— Non, sur mon âme! je te jure que toutes ces buttes t’appartiennent, je les ai découvertes il y a trois ans. Comme elles n’étaient à personne, je me suis adressé à l’État de Michigan, qui, entre nous soit dit, ne sait pas ce qu’il possède, et me les a vendues pour peu de chose relativement à leur véritable valeur. C’était pourtant une grosse somme pour moi, mais je ne voulais pas laisser échapper une si belle occasion de faire la fortune de mon neveu. J’ai payé, et voici le titre de propriété en bonne forme.

Et le missionnaire, tirant de sa poche un papier plié en quatre et un peu usé, le remit à l’ingénieur, qui croyait rêver.

— De plus, comme il faut penser à tout, reprit le

père Athanase en lui remettant un autre papier, je t’ai fait un acte de donation entre-vifs.

— Mais ce sont des millions dont vous me faites cadeau, mon oncle?

— Tu crois ? Eh bien ! tant mieux.

— Ah çà ! mon oncle, est-ce que vous avez seul connaissance de ce gisement?

— Je n’ai pas d’autre conüdentque le docteur. Quant aux Indiens, ils ne connaissent pas encore la valeur du fer, et les trafiquants de pelleteries ne viennent pas jusqu’ici. Dis donc que je suis un mauvais oncle à présent ! Suis-je aussi fou que le prétend monsieur ton père ?

— Vous êtes le meilleur des hommes ! répondit Henri en l’embrassant. Ah çà! vous me permettrez, quand nous roulerons sur l’or, de faire arranger un peu la mission ?

— Ma foi, si tu veux me faire exhausser le -clocher de mon église, j’accepte.

— C’est convenu ; mais vous me laisserez aussi boucher les trous de vos appartements et agrandir un peu votre chambre d’amis?

— Bah ! ce n’est pas nécessaire I Tu te bâtiras quelque part, du côté des mines, une jolie habitation. Moi, j’aime mon trou tel qu’il est et n’y veux rien changer.

Et, sortant de son bissac une croûte de biscuit et un morceau de jambon, il en offrit la moitié à Henri ; mais celui-ci était trop émerveillé et trop ému pour prendre sa part du frugal repas. 11 se demandait s’il ne rêvait pas tout éveillé ; il arpentait à grandes enjambées sa nouvelle propriété, et, faisant voler les éclats

de fer, il examinait et ne pouvait se lasser d’en admirer la qualité supérieure.

— Mon cher oncle, dit-il en revenant vers le missionnaire, cette mine de fer, ou plutôt cette carrière à ciel ouvert, est une des plus belles qui existent probablement dans le monde; mais, comment l’expioiter sans une mise de fonds considérable ? Vous savez que je suis fort pauvre.

— La belle affaire ! Tu trouveras cent capitalistes pour un qui t’avanceront des fonds.

— J’en connais un, dit Henri : Richard Sewell, qui m’a donné rendez-vous à la pointe de Keweenaw.

— Eh bien ! voilà ton homme , tu l’associeras dans les bénéfices. Seulement mélie-toi des faiseurs d’affaires de New-York et surtout des agents que tu emploieras ; j’v aurai l’œil de mon côté. Je ne te fais pas cadeau de la Bosse-du-bison pour qu’on te la vole.

— Mais le combustible? s’écria l’ingénieur. Ce n’est pas le tout que de trouver le fer, il faut le fondre, et pour le fondre il faut de la houille.

— lie la houille? il n’y en a point par ici ; mais à quoi bon? Est-ce que tu n’as pas sous la main assez de forêts que l’État te payerait pour détruire, et qui alimenteront tes futures forges ?

— Quel dommage de raser cette belle végétation! s’écria Heuri,

— Il n’est pas nécessaire de tout détruire, tu n’eu viendrais pas à bout, et les abatis que tu feras assainiront la contrée.

— D’ailleurs, reprit Montaret, qui m’erapèchera de chercher de la houille du côté do la baie de Saginaw

sur le lac Huron ? On dit qu’il y en a et qu’elle n’est pas encore exploitée. Los bateaux qui emporteront ma fonte me rapporteront du combustible. Le lac Supérieur n’est pas à plus d’une dizaine de lieues d’ici, nous y bâtirons un port d’embarquement que nous relierons aux mines par un chemin de fer ; nous nous arrangerons avec les compagnies de navigation, le canal de Saut-Sainte-Marie se termine, notas écoulons notre marchandise dans tout le nord des Etats-Unis etau Canada, et vogue la galère !

— Calme-toi, Henri, tu es tout en sueur !

Henri se calma, et se mit à réfléchir sur le changement opéré tout à coup dans sa destinée. Le missionnaire semblait content de lui avoir fait une belle surprise, et le traitait un peu comme un enfant gâté à qui l’on ne demande d’autre payement que le vif plaisir de posséder un nouveau jouet.

— Mon oncle, dit Henri, n’étes-vous pas scandalisé de me voir si enivré de ma nouvelle fortune?

— Non, pas du tout, répondit le père Atlianase du ton dont il eût dit : Cela m’est parfaitement égal.

— Alors, moi, je m’étonne de votre insouciance à mon égard. Vous êtes-vous suffisamment demandé si j’étais digne de posséder une si grande richesse et capable d’en bien user?

— Ah! enfin! répondit le missionnaire, voilà que tu commences à comprendre ce que j’ai fait pour toi et à te préoccuper des devoirs que je t’impose.

— Vous ne me les avez pas énoncés, mon oncle ; quels sont-ils, selon vous ? Ils doivent être plus sérieux que la reconstruction de votre clocher ?

— Eh bien! non, mon cher enfant, je ne t’en demande pas davantage, et ce que nous disions en riant tout à l’heure, je le maintiens. Je ne suis pas un étourdi, et, en prenant la résolution de t’investir de cette richesse, j’ai dû me dire que je trouverais peutêtre en toi, que j’avais perdu de vue depuis ton enfance, un dissipateur ou un avare, un ambitieux ou un insouciant. Je m’étais promis, si tu étais un garçon sans énergie et sans intelligence, de ne te donner qu’une faible partie de mes terrains et de chercher ailleurs un exploiteur mieux trempé. Ta joie m’a donné confiance. J’ai vu que tu appréciais le cadeau, et c’est tout ce qu’il me fallait.

— Je vous entends, mon oncle, vous ne voulez pas que cette richesse reste stérile. Vous désirez la voir se développer ? Mais voilà ce qui m’étonne : vous, si stoïque, et qui laites si peu de cas des biens de ce monde, pourquoi tenez-vous à en introduire de nouveaux dans la circulation ? N’est-ce pas un soin contraire à l’esprit de votre croyance, et ne pensez-vous pas que c’est faire couler le poison du bien-être matériel dans les veines de l’humanité ?

— Oui, j’ai pensé à cela , mais je me suis dit que la civilisation ne pouvait plus s’obtenir dans nos déserts qu’à prix d’argent et de travail. Nous ne sommes pas ici sous le ciel de l’Orient, où naquit la belle doctrine de pauvreté et de contemplation. Nous avons à lutter contre la barbarie des hommes et la rudesse des choses. Moi, je veux faire des chrétiens, beaucoup de chrétiens! — Et il ajouta en baissant la voix comme s’il eût craint de s’entendre lui-même dire une chose si hardie : Pro-

testants ou catholiques,... peu importe au fond, pourvu que la notion de charité pénètre dans les cœurs et que les Peaux-Rouges se détachent de leurs grossières superstitions pour adorer un Dieu clément et juste. J’ai là-dessus mes idées, que je ne suis pas forcé d’exposer devant tout le monde et dont tu ne te soucies peutêtre pas beaucoup. Qu’il te suffise de savoir qu’après m’être posé d’abord cette question : Ne vais-je pas faire de mon pauvre neveu, au moyen de cette grande fortune, l’homme le plus corrompu du monde? je me suis répondu : Tant pis pour ton cher neveu, père Athanase, s’il n’esl pas de force à lever ce fardeau sans se blesser ; ton devoir avant tout ! Or ton devoir, c’est d’amener ici beaucoup de civilisation , c’est-à-dire beaucoup de mouvement, beaucoup d’hommes, beaucoup d’intérêts divers, beaucoup de travail, par conséquent beaucoup de conditions propres à la propagation des idées religieuses. Donc, mon cher neveu, si tu ne trouves dans la richesse que le moyen de perdre ton âme, c’est tant pis pour toi. Beaucoup d’autres âmes seront sauvées, que tu le veuilles ou non, mon bel ami ! et Dieu, en faisant son compte, me pardonnera d’avoir risqué ton salut pour assurer le développement de son règne.

— A la bonne heure, dit Henri en riant, je vous comprends à présent, mon oncle, et je vois bien que dans votre cœur les intérêts du ciel passent à bon droit avant ceux de la famille.

— Mou enfant, reprit le missionnaire, c’est à toi de me faire aimer ma famille en vue du ciel, et le ciel en vue de ma famille. Arrange ça pour le mieux dans

ta cervelle et dans ta conscience. Moi, je te conseille d’aimer les biens de ce monde en vue du progrès de la foi, si tu veux les apprécier pour ce qu’ils valent.

— Me permettez-vous, mon oncle, de les aimer aussi un peu en vue du progrès de la raison parmi les hommes?

— Ne discutons pas là-dessus, reprit le missionnaire, nous sommes peut-être d’accord au fond; mais tu n’en voudrais pas convenir, ajouta-t-il avec un rire de bonne humeur.

Ils quittèrent les collines de minerai pour rentrer dans la forêt froide et humide. Dès qu’ils eurent disparu, les broussailles s’écartèrent à dix pas de l’endroit où ils avaient causé, et un Indien montra sa tète. Il consulta la montagne et les bois, puis, après s’être assuré qu’il ne pouvait être vu, il alla ramasser quelques éclats de fer brisés parle marteau de l’ingénieur. Cet Indien, c’était Ïambes-Torses, envoyé par M. Scwell pour remettre une lettre à Henri. C’est ce qu’il se garda bien de faire ce jour-là. Il so relira dans l'épaisseur des bois, voulant laisser passer quelques jours avant de se montrer au missionnaire et l’empêcher ainsi de soupçonner qu’il eût entendu sa conversation avec Henri et qu’il eût surpris son secret.

Montaret retourna plusieurs fois à la Bosse-du-bison faire ses études préliminaires, tantôt avec son oncle ou le docteur, mais le plus souvent seul. Un matin,

comme il traversait la pelouse devant la maison de Berghenius pour se rendre à la roche de fer, Naïssa courut à lui.

— Où allez- vous donc ? lui demanda-t-elle.

— A la mine.

— Voulez-vous nie permettre de vous y suivre?

— Vous avez envie de vous promener?

Henri eut mieux aimé sortir seul ; mais Naïssa était déjà partie en avant. Quand ils furent dans la forêt, Henri, ne sachant par quel bout entamer la conversation avec celte étrange personne, lui demanda si elle ne craignait pas de faire de mauvaises rencontres quand elle allait seule à travers bois.

— Que voulez-vous que je rencontre? répondit-elle.

— Des serpents, des sauvages... Wakontchaka, qui prétend à votre main.

' —Je n’ai pas peur des serpents, je sais une chanson pour les éloigner ; c’est ma mère, la Pierre de cristal , qui me l’a apprise. Quant aux Indiens, ils m’aiment tous, et je n’ai rien à craindre de Wukontchaka. Je ne redoute et ne hais que deux hommes.

— Fayal et Jambes-Torses?

— Oui, Nagheko! s'écria la jeune fille en serrant les dents. Oh ! Nagheko! Nagheko! si j’étais un homme, il y a longtemps que ton scalp flotterait à ma ceinture!

— Oh! oh! très-bien! s’écria Montaret.

— Vous m’approuvez, n’est-ce pas? Vous n’étes pas comme votre oncle, qui veut que l’on pardonne tout, même la mort des parents, comme si cela était possible!

— Je vous approuve... jusqu’à uil certain point, ré-

MISS MAKY

pondit Montaret, dont l’exclamation n’avait pas le sens que lui attribuait Naïssa. 11 n’avait songé qu’à constater en elle la persistance de l’instinct sauvage, que le docteur se reprochait si comiquement d’avoir détruit, et qui ne paraissait pas encore très-émoussé.

Naïssa ne comprit pas sa réponse et se mit à le regarder avec une expression qui l’embarrassa. Il y avait dans ce regard un éclat d’engouement subit qui ressemblait à la passion.

Hôte du docteur et fiancé en quelque sorte avec Mary Sewell, Montaret n’avait pas seulement songé à se préserver de l’attrait que Naïssa pouvait exercer sur lui dans l’impunité de la solitude. Un instant troublé, il la regarda à son tour avec une sévérité froide qui eût fait baisser les yeux à une jeune fille moins candide; mais elle soutint ce muet reproche sans en deviner l’intention; puis, en lui prenant la main : — J’ai une grande estime, une grande amitié pour vous, dit-elle, et vous savez bien pourquoi.

— Je ne le sais pas du tout, répondit Montaret, qui marchait de surprise en surprise.

— Eh bien ! reprit-elle, est-ce que vous croyez que je dormais, sur le bateau, quand vous avez voulu tuer le Floridien?

— Quand j’ai souffleté M. Payai? Vous avez vu cela?

— Oui, et j’ai vu aussi que vous l’eussiez tué si on ne vous en eût empêché de force; mais j’espère bien que vous le tuerez une autre fois, et j’ai rêvé cette nuit que l’âme de ma mère vous bénissait.

L’Indienne avait l’air si animé et si dramatique

qu’Henri l’admira comme une belle Euménide. Tout à coup elle pâlit, ses yeux s’éteignirent, et laissant retomber sa tête sur son sein : — J’ai tort, dit-elle; mon autre mère est là qui se fâche et qui me défend la vengeance.

— La femme du docteur, dit Henri, madame Élisabeth Berghenius ?

— Oui, la douce, la généreuse, celle qui me disait de prier pour mes ennemis.

Naïssa resta pensive et comme partagée entre les deux esprits contraires qui lui parlaient. Henri essaya de la distraire ; elle parut d’abord ne pas l’entendre, et il se remettait de l’alarme que le premier regard de la jeune Indienne avait donnée à sa modestie — ou à sa fatuité, — lorsqu’elle se leva, et, sans transition, passant d’une forte contention d'esprit à une naïveté d’enfant, elle lui dit :

— Voulez-vous jouer à courir ?

— Ce n’est pas aisé dans ces broussailles. .

— C’est que vous ne savez pas.

— Si fait.

— Eh bien ! attrapez-moi, si vous pouvez.

— Et si je vous attrape, quel gage me donnerezvous?

— Il n’y a pas de gage, vous aurez pour vous l’honneur d’avoir pris l’Oiseau du lac.

Et, disant cela, elle partit à travers bois en déliant Henri.

Naïssa était bien nommée, c’était un oiseau en effet. Montaret lui laissa remporter la victoire, et ce fut un hommage rendu à sa beauté, car avec ses cheveux

no

dénoués et sa taille souple elle devenait dangereuse à son insu. Certes elle se savait ou se sentait belle, , car son visage rayonnant exprimait la joie d’exister; mais cette coquetterie naïve, naturelle on pourrait dire, comme celle des jeunes animaux, n’autorisait pas un homme honnête et sérieux comme Henri à oublier les devoirs de sa situation. 11 feignit donc de la poursuivre plutôt qu’il ne le tenta réellement, et il ne la rejoignit qu’à la llosse-du-bison, où elle était assise sur l’herbe en l’attendant.

— Vous avez dit que le vainqueur remporterait un gage, lui dit-elle en riant, qu’est-ce que vous allez me donner ?

— Que voulez-vous que je vous donne, Naïssa?

— L’anneau que vous avez au doigt, dit-elle en touchant la bague que Mary Sewell avait donnée à Henri.

— Cela, répondit-il, c’est imposable.

— C’est donc un anneau de fiançailles?

, — Oui.

Naïssa garda le silence. Sa figure, jusque-là si ouverte et si transparente, n’exprimait plus que la réllexiori tranquille. Montaret se rassura tout à fait et s’éloigna pour étudier.

— Est-elle jolie, votre fiancée ? lui dit tout à coup l’Indienne, qui l’avait rejoint sans qu'il l’eût entendue venir.

— Je la trouve très-jolie.

— Vous l’avez laissée en France?

— Non.

— Ah ! vous l’avez amenée en Amérique ?

— Non, c’est une Américaine.

— Blonde ou brune?

— Blonde.

— Très-blanche alors, dit Naïssa en rougissant sous sa belle teinte bistrée, et elle ajouta : Est-ce qu’elle est riche ?

— Je n’en sais rien.

— Vous ne la connaissez guère, puisque vous êtes en Amérique depuis un mois seulement ?

— Je la connais depuis quinze jours.

— Et vous vous êtes engagé comme cela, si vite? Êtes-vous sûr qu’elle vous aime ?

— Je le crois.

— Et comment s’appelle-t-elle?

— Mary.

— C’est un joli nom. Je voudrais bien la voir.

— Cela n’est pas impossible, et j’espère que vous ne la trouverez pas indigne de votre amitié.

Henri se retourna pour attendre sa réponse; il était seul... Naïssa l’avait quitté; elle remonta au sommet du principal monticule, se coucha sur la mousse et pleura; puis elle alla cueillir quelques fleurs d’immortelle blanche, en lit quatre petits bouquets, s’assit entre deux fragments de fer brisés par Montaret, et, ayant placé les bouquets en cercle autour d’elle, elle chanta à demi-voix cette espèce d’incantatioD in* dienne :

« Je me cache et je m’assieds à l’écart.

» C’est un esprit qui vient du ciel.

» Des plumes, des plumes ! c’est là ce qu’il me faut.

» Il m’enlève de terre, je descends du ciel.

^ UT « l

.» Je me suis assise, et il m’a regardée. J’ai couru, et il m’a arraché le cœur ; voilà ce qu’il m’a fait.

» Il est venu dans la forêt, et son feu m’a brûlée.

» Je me lève. Des plumes, des plumes, des ailes! c’est là ce qu’il me faut.

» Je vois le ciel, je le vois.

» Je vois la terre, je la prends.

» Je marche sur la terre, je marche.

» Il vient. Il peut me rendre heureuse, s’il entend ce que je dis. »

Moutaret revenait en effet. 11 lui demanda pourquoi elle s’entourait ainsi de fleurs.

— C’était pour éloigner les mauvais esprits, ditelle. Les voilà partis, je ne les crains pas. Allonsnous en.

— Que voulez-vous faire de ces petits bouquets?

— Ce sont des talismans pour se faire aimer de ceux qui les acceptent. J’en donnerai un à mon père, un à votre oncle, un à Mésaubis.

— Et pour qui le quatrième ?

— Pour vous, dit-elle en le lui présentant.

— Je l’accepte, chère enfant, répondit Montaret. Le talisman fera son effet, n’en doutez pas. II vous assure lp respect et le dévouement d’un frère. Naïssa sourit, et, soit qu’elle se fût résignée à n’étre pas aimée, soit qu’elle comptât sur son innocent maléfice, elle rentra gaiement à la maison.

Comme Montaret allait l’y suivre, Nagheko se présenta devant lui avec si peu de bruit que la jeune Indienne, en passant près du buisson où il s’était tapi,

l’effleura de son vêtement et ne l’entendit pas se lever.

— Que viens-tu faire ici? dit l’ingénieur à l’Indien. Mon oncle ne t’a-t-il pas défendu d’approcher de son habitation ?

Sans rien répondre et feignant de n’avoir pas compris, Jambes-Torses remit à Henri la lettre de M. Sewell et s’éloigna d’un air impassible, mais à- deux ou trois pas seulement, comme s’il eût attendu son salaire. Montaret le paya généreusement tout en lui ordonnant de s’en aller.

— Si le visage paie voulait avoir confiance en moi, dit l’Indien, je lui servirais de guide à travers la forêt pour Je conduire à Keweenaw-Bay.

— Je trouverai facilement un guide plus agréable et plus sûr, répondit Montaret. Ta figure est odieuse ici, et tu as tort de l’oublier. Ne me force pas à te le rappeler sévèrement.

— Est-ce le dernier mot du visage pâle? N’y a-t-il pas moyen de se réconcilier avec le missionnaire et de devenir l’ami de ceux qui vivent au bord du lac des Castors.

— C’est mon dernier mot. Allons, vite, et qu’on ne te revoie jamais rôder autour de nous.

— C’est comme le visage pâle voudra, dit Jambes- Torses, et il disparut.

La lettre de M. Sewell contenait ce qui suit :

« Mon cher ami ,

» Vous aviez raison de m'avertir de me méfier. J’ai été trop confiant, comme toujours, et je n’ai trouvé

ici que des marais, des bois et des rochers, mais pas la moindre trace de minerai. Si à une certaine profondeur le sol recèle du métal, je ne suis pas à même de m’en assurer, et je compte sur vos lumières. Hâtez donc votre tournée dans ces parages, et venez me retrouver à Ontonagon.

» Votre tout dévoué,

» Richard Sewell.

» Keveenaw-Bay, 1 er août 1854. »

Henri était impatient de tenir la parole qu’il avait donnée à Sewell, et il voulait aussi lui proposer une association qui devait détruire tout obstacle entre lui et Mary. Me voilà, se disait-il, au-dessus des dédains de ce chercheur de cuivre. Je suis, moi, l’homme du fer , dont il va reconnaître, suivant ses idées, l’incontestable supériorité. Je n’ai qu’un mot à dire pour être l’époux de sa fille, et il me sera doux d’apporter la puissance et la considération à celle que j’aime. Elle m’a choisi pauvre et sans appui, je lui dois une éternelle reconnaissance; elle sera ma femme.

Tout en faisant ses préparatifs de départ, il crut devoir avertir son oncle de l’apparition de Nagheko. Le missionnaire en avertit à son tour le docteur, et tous deux se promirent d’éloigner au besoin ce personnage suspect; mais leur surveillance fut inutile. L’Indien avait quitté le pays avec des intentions qui demandaient le temps d’aboutir. Henri prit congé de ses hôtes et de son oncle, après leur avoir promis d’être de retour au bout de huit jours et de ramener le banquier afin de lui montrer la mine de fer.

— Ah! dit le docteur d’un air triste en lui serrant la main, vous allez me gâter mon beau pays si calme!, La forêt vierge va tomber sous la hache des squatters , l’air sera rempli de fumée de charbon de terre, le bruit des locomotives et des machines à vapeur va remplacer le roucoulement des ramiers et le cri plaintif des butors dans les marécages !

Montaret partit avec Télémaque et deux Indiens chargés de son bagage de géologue, d’une tente et d’un canot pour franchir les portages.

A Keweenaw, où il arriva le lendemain sans encombre, il s’acquitta de la mission que lui avait confiée Sewell, en examinant ses nouvelles propriétés. Il put rapidement constater qu’elles étaient situées précisément sur les terrains dits « du nouveau grès rouge, » dans la seule partie de la presqu’île qui n’offrit aucune trace de minerai. Il partit pour Ontonagon ; mais, voulant profiter de sa tournée dans cette partie du Haut- Michigan, il fit un détour et visita quelques mines, entre autres celle déCliff, la plus riche de la presqu’île de Keweenaw. 11 y fut admis sans difficulté, et put voir les ouvriers tailler à coups de ciseau dans le cuivre comme dans une carrière. Il se dirigea ensuite à travers bois vers Ontonagon, vérifiant les travaux géologiques dé ses devanciers, relevant quelques erreurs, tantôt couchant dans quelque village de mineurs, car cette paitie du pays commençait à se peupler, tantôt campant dans les bois, et s’habituant ainsi à une vie de fatigues et de privations, mais qui était remplie de charmes pour l’esprit aventureux d’un savant et d’un artiste.

Pendant ce temps, M. Doyle débarquait au village d’Ontonagon avec la célèbre Williams et sa famille, composée, comme nous l’avons dit, d’une mère ambitieuse, d’une tante insipide et d’une petite cousine assez mal élevée.

Voulant s’assurer par lui-même de la valeur et du rendement des mines de Minesota, situées à quatre lieues du village, il s’y rendit sur-le-champ; mais, ne trouvant ni auberge ni maison digne de loger sa diva, il revint s’installer à Ontonagon dans l’unique boarding-house de la localité. C’était une vaste hôtellerie construite en planches et en madriers et placée sur le chemin fait de troncs d’arbres qui menait aux mines. Un vaste enclos servait de cour, un bout de terrain moitié en friche servait de jardin, une tonnelle de houblon avec table et bancs rustiques servait de réfectoire champêtre durant la belle saison. .

Arabella, convaincue que Montaret devait être aux environs, s’enquit de lui dans le village à l’insu de Doyle ; mais personne ne put la renseigner. Elle commençait à perdre tout espoir de le retrouver, quand le Floridien Faval, Milly et M. Cranston arrivèrent un matin avec l’Indien Jambes-Torses pour parler à Doyle. Arabella déjeunait sous le berceau de houblon en compagnie du gentleman et de la petite Ketty.

En voyant approcher le Floridien, Doyle fut désagréa-

blement surpris. — Ne craignez rien, lui dit Arabella en dissimulant son inquiétude; tout est rompu entre lui et moi.

— Oh ! je ne crains rien, répondit le blond et pâje Yankee en saisissant instinctivement son couteau de table.

Fayal s’avança, et d’un air qu’il cherchait à rendre gracieux : — Enchanté, dit-il à miss Williams, de vous retrouver ici. Monsieur Doyle, pardon si je vous dérange; mais je crois que vous m’en saurez gré quand M. Cranston vous aura appris le but de notre visite.

Pendant que le directeur de la mine et Milly abordaient le gentleman et accaparaient son attention, Arabella dit tout bas auFIoridien : — Pas de dispute avec Doyle, n’est-ce pas?

— Allez- vous en, ma chère, répondit Fayal; je jure sur vos beaux yeux que tout ira bien dès que je pourrai lui expliquer la cause de cette visite.

— Ne puis-je au moins savoir quelle est cette cause ?

— Vous le saurez plus tard. En ce moment, la présence d’une femme gène ces messieurs et les empêche de s’expliquer.

Arabella se retira dans sa chambre, résolue à surveiller de loin la conférence.

— Dès qu’elle fut partie, Fayal dit à Doyle : — Nous avons des choses graves à vous dire, mais il faut toujours, quand on a un Indien à consulter, comméncer par lui délier la langue. — Puis, s’adressant à Jambes- Torses et lui tendant un carafon de whisky : Tiens, ditil, avale-moi ça.

Nagheko prit le carafon et le but d’un trait, ce qui

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fit rire la petite Ketty, oubliée à dessein par Arabella. Payai l’entendit et la pria brutalement de s’en aller, et comme M. Doyle paraissait scandalisé de cette manière d’agir avec les femmes : — Ceci n’est pas encore une femme, dit Payai, c’est un écran.

Et il ajouta en s’adressant à Millv, mais de manière à être entendu de Doyle : — Gela se place entre une coquette et une dupe pour l’empêcher de s’enhardir avant d’avoir donné des garanties matrimoniales. Une mère n’est pas toujours là; on a une tante pour relayer la mère et une petite cousine pour relayer la tante.

Doyle, qui voyait combien Payai avait l’expérience de la situation, eût bien voulu exhaler son dépit; mais il ne l’osa pas, et pour couper court : Voyons, messieurs, demanda-t-il, à quoi dois-je l’honneur de votre visite ?

— Monsieur Doyle, ditCranston en manière de préambule, voulez-vous faire une affaire splendide ?

— Toujours, répondit Doyle.

— Alors regardez-moi ça, reprit le directeur de Mi* nesota en montrant des éclats de fer ramassés par Jambes-Torses sur la Bosse-du-bison.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le gentleman.

— C’est du fer oligiste de première qualité. Cet Indien prétend qu’il en existe un gisement immense, inépuisable, à vingt lieues d’ici.

— Il prétend ? reprit Doyle; tous les Indiens prétendent nous apporter le Pactole.

— Pactole tant que vous voudrez, dit Payai, qui

n’était pas fort sur l’antiquité classique; je vous dis, moi, que cet Indien ne ment pas. Nous nous connaissons, lui et moi, de longue date, et il sait bien qu’on ne se moque pas de moi impunément. Parle, Nagheko, et dis ce que tu as vu.

— J’ai vu, .dit Jambes-Torses, huitmontagnes se touchant toutes, et j’ai entendu l’ingénieur français dire : Tout ça du fer, rien que du fer !

— Quel ingénieur? s’écria Doyle, N. Montaret ?

— Oui, dit Nagheko, j’ai vu, j’ai entendu; j’ai marché sur le fer, j’ai touché la montagne. Il n’y a que la mousse à arracher pour voir le fer. Chaque fois que le visage pâle frappait avec son marteau c’était du fer, et tout ce que j’ai ramassé, vous voyez bien, c’est du fer.

— Et où est-il, ce gisement ?

— Je vous y conduirai, si vous me payez bien.

— On te payera, mais à qui est-il, ce fer?

•— L’ingénieur français dit qu’il est à lui.

— A lui ? s’écria Doyle. Allons donc ! est-ce qu’un étranger peut posséder les richesses de nos États ?

— Permettez, dit Fayal, ce n’est pas le Français qui. a acheté, c’est un parent à lui qui réside aux États- Unis depuis une dizaine d’années.

— Alors qu’est-ce que vous venez me proposer ? reprit Doyle.

— Nous vous proposons, dit à son tour Crauston, de vous associer avec nous pour posséder et exploiter cette mine. Vous êtes plus riche que nous, et il nous faut une grande mise de fonds.

— Oui, je suis très-riche, répondit Doyle ; mais je

ne peux pas vous aider à exploiter ce qui ne vous appartient pas.

— Qu’est-ce qu’il faut pour posséder ? reprit Fayal : savoir où est la mine et s’en emparer.

— De vive force ? demanda Doyle inquiet.

Le Floridien reprit : Il n’est pas besoin d’une armée pour se débarrasser de deux hommes.

— Se débarrasser ?

On les intimide, on les éloigne. Quand on est quatre contre deux, on a toujours raison, surtout contre un étranger, et l’on peut procurer au vieillard de douces émotions qui hâtent sa fin.

— Oui, dit Nagheko, un vieux est un vieux.

— Un instant ! s’écria Milly, cela n’est pas clair, je ne voudrais pas tremper dans une vilaine affaire.

— Vous avez peur ? dit Fayal d’un air méprisant.

— Écoutez donc, répondit Milly, je ne suis pas un aventurier ni un spadassin, moi, je suis un quincaillier en gros, je n’ai pas l’habitude de dénouer mes affaires à coups de couteau.

- — Me prenez-vous pour un assassin? demanda Fayal. J’ai une injure personnelle qu’on m’a empêché de venger, vous le savez bien. J’ai grandement le droit de chercher querelle à M. de Montarct. Vous serez mon témoin, affaire de loyauté, voilà tout.

— Messieurs, dit Cranstou, M. Fayal a parfaitement raison, nous lui servirons tous de témoins.

— Permettez, messieurs, observa Doyle, moi je dis : Voir la mine avant tout, car enfin s’exposer ainsi pour une valeur peut-être chimérique....

— Moi aussi, reprit Milly, je suis pour la miae d’abord. Où est-elle?

Nagheko fit semblant de ne pas entendre.

-Es-tu sourd, brute? dit Fayal, qui s’entendait fort bien avec l’Indien tout en feignant de le rudoyer : combien te faut-il pour parler?

L’Indien répondit : — Pour dire où est la mine, mille dollars; pour dire où est l’ingénieur, deux mille.

— Est-ce qu’il est fou? s’écria Doyle en se renversant sur sa chaise et en mettant les pieds sur la table, pose tout américaine.

La somme était exorbitante pour le pays, on ne put s’entendre. Nagheko engouffra autant de whisky qu’on voulut lui en offrir sans se laisser vaincre et sans se départir d’un calme imperturbable.

— Je reviendrai demain, dit-il, vous aurez réfléchi.

— Laissez-le aller, dit Doyle aux autres ; il réfléchira aussi.

— Pourvu, dit Payai, qu’il n’aille pas porter sa découverte à Sewell, car il le connaît.

— Cet Indien n’ira pas jusqu’à New-York trouver le banquier ?

— Vous savez bien que les Indiens iraient au bout du monde quand il s’agit de leur intérêt.

Doyle, qui avait un grand ressentiment contre Sewel, céda en faisant la grimace.

— Eh bien ! dit Nagheko, par où voulez-vous commencer? Par le fer ou par celui qui le possède?

— Par le propriétaire, dit Fayal.

Les avis étant partagés également, il n’y eut pas moyen d’aller aux voix. On se querella beaucoup.

L’Indien, feignant d’être ennuyé de ces pourparlers dont il ne perdait pas un mot, se retira en disant : — Mettez-vous d’accord, je reviendrai demain.

Pendant cette discussion, Arabella, inquiète et curieuse, avait vainement prêté l’oreille, accoudée à la fenêtre de sa chambre. Elle n’avait saisi que des phrases interrompues où il lui semblait pourtant avoir entendu prononcer le nom de Montaret. Elle avait envoyé sa petite cousine à plusieurs reprises pour écouter sans en avoir l’air ; mais l’enfant, à qui Fayal faisait peur, n’avait pu comprendre qu'une partie de la conversation. — Ils ont, dit-elle à sa cousine, beaucoup parlé de M. de Montaret, qui a des mine3 pas loin d’ici, et qui est riche, riche à millions. Je crois que ces messieurs veulent s’associer avec lui et qu’ils demandaient à l’Indien où il était. L’Indien exigeait beaucoup d’argent pour le dire, mais bien sûr il le sait. Voilà tout ce que j’ai compris.

Renonçant à deviner quel intérêt Doyle et compagnie prenaient aux affaires de Montaret, Arabella, dès qu’elle vit Jambes-Torses s’éloigner, résolut de l’interroger elle-même. Elle sortit de la maison par le côté opposé à la tonnelle, et, tandis que nos Yankees continuaient à se quereller, elle rejoignait l’Indien dans un massif de mélèzes S cent pas de la maison.

— Si tu veux, lui dit-elle, me confier ce que tu as refusé de dire à ces messieurs, il y aura vingt-cinq dollars pour toi.

— l’en veux cinquante, répondit l’Indien pour qui tout profit était bon, et qui ne se croyait pas obligé de dire toute la vérité.

Tu les auras.

— Et quatre bouteilles de whishy?

— Huit, douze, si tu veux.

— Oui, douze. Qu’est-ce que tu veux savoir ?

— Je veux savoir où est le Français.

— Pourquoi ?

— Je suis sa femme.

— Il n’est pas marié.

— Je suis sa fiancée, c’est la môme chose.

Nagheko réfléchit.

— Où veux-tu le voir ? reprit-il.

— Là, quelque part dans les bois, mais sans que personne le sache.

— Bien ! je viendrai te chercher, et, si tu veux marcher une heure, je l’amènerai par là.

— Oui, tout de suite.

— Non, demain, la nuit. Est-ce convenu ? Paye.

— Mais je n’ai pas d’argent sur moi. Je te remettrai cela quand tu viendras m’avertir. Dis-moi à quelle heure.

— Je ne sais pas. Sois debout toute la nuit. ‘

Nagheko fit trois pas et revint. — Le Français ne

ine croira pas, dit-il, il est méfiant. Donne-moi une lettre, les visages pâles ne croient qu’à ce qui est écrit.

Arabella chercha dans sa poche, y trouva son carnet de notes, et écrivit au crayon sur un feuillet quelle déchira et remit à Nagheko : « Venez, j’ai des choses » de la plus haute importance à vous dire. — Mary » Sewell. »

Au moment de signer son nom, elle avait hésité,

craignant de ne pas inspirer assez de confiance à Henri. Elle ne se fit aucun scrupule d’usurper celui de sa rivale, et se dit avec raison que son écriture, heurtée par le mouvement et l’émotion, n’offrait aucun caractère déterminé qui pût éveiller les soupçons.

Après ce coup de tête, Arabella, rentrée au boardinghouse , voulut savoir de Doyle lui-même jusqu’à quel point la petite Ketty avait compris ce qu’elle avait entendu. Doyle, sans rien laisser pressentir des mauvaises intentions de la bande et voulant savoir la nature de l’intéiêt que portait Arabella à Henri, lui affirma sans détour que l’ingénieur était immensément riche. Dès lors elle s’observa et feignit de se souvenir trèspeu de Montaret, après quoi, laissant Doyle plus tranquille, mais usant toujours avec lui d’une rigueur calculée, elle réfléchit aux conséquences du rendezvous qu’elle avait donné.

Le ressentiment contre miss Sewell, la fantaisie qui l’avait portée à première vue vers Montaret, la certitude de trouver en lui un ami infiniment plus haut placé sous tous les rapports que ses autres adorateurs, rendirent inébranlable sa résolution de le convaincre et de le dominer.

La nuit suivante, Arabella entendit gratter à la vitre de sa chambre. Elle bondit à la fenêtre et reconnut au clair de la lune la silhouette de Jambes-Torses.

— Eh bien? demanda-t-elle à voix basse.

— J’ai remis la lettre et amené le fiancé.

— Où est-il ?

— Dans mon wigwam, comme c’était convenu. ■

Arabella n’en demanda pas davantage, elle prit à

peine le temps de se vêtir, jeta un châle sur ses épaules et allait franchir la fenêtre, quand Jambes-Torses réclama ses dollars. Elle remit à l’Indien son salaire, sauta dans le jardin et le suivit.

Une heure après, ils atteignaient une clairière où s’élevaient une mauvaise baraque de planches et deux wigwams d’écorce à demi cachés dans les broussailles.

— II est là, dit Nagheko à miss Williams en lui montrant l’habitation principale.

Arabella lui ayant demandé s’il y avait quelque autre personne sous les huttes voisines : — Personne autre que le domestique noir du Français, répondit-il.

Il ouvrit la case, poussa Arabella dans l’intérieur, et tira vivement la porte sur elle. La lueur douteuse d’une lampe de mineur éclairait si mal que Montaret ne reconnut pas tout d’abord Arabella et s’écria : — Est-ce vous, Mary ?

Miss Williams ne répondit pas ; mais, comme elle avait toute la tête de plus que Mary, Henri ne s’y méprit guère plus d’un instant.

— Quoi ! c’est vous, miss Williams ? s’écria-t-il inquiet et presque effrayé -, où est Mary ? Pourquoi vous et pas elle? Que se passe-t-il ? Voyons, parlez !

— Monsieur de Montaret, tranquillisez- vous d’abord. Il ne se passe rien de grave. Pardonnez-moi la démarche que je viens faire auprès de vous, et jurez-moi que vous me garderez le secret sur ma visite, quelque déplacée qu’elle puisse vous paraître.

— Je suis homme d’honneur, parlez; mais avant tout dites-moi où est miss Sewell?

— A New-York.

— Vous en êtes sûre?

— Je l’y ai vue, j’en arrive.

— Et son père?

— Il est avec elle.

— Mais alors que signifie...

— Le billet que vous avez reçu et qui vous amène ici?

— Vous savez que j’ai reçu un billet?

— Par Nagheko? Sans doute, ce billet est de moi. i — Et pourquoi donc avez-vous usurpé la signature. ..

— De Mary Sewell? Elle m’en eût donné la permission puisqu’il s’agit de vous rendre un grand service.

— C’est donc de sa part que vous m’avez appelé en son nom?

— Elle ignore ce qui se passe, et je vais vous le dire. Est-il vrai que vous soyez à la tête d’une grande fortune ?

~ Dans l’avenir, oui, je n’ai pas de raisons pour le cacher.

— Eh bien ! cachez-le; ne l’avouez qu’à moi.

— Pourquoi donc ?

— Vous êtes étranger et sans expérience, monsieur Henri; vous ne vous doutez pas que vos mines ont déjà allumé la convoitise des spéculateurs!

— C’est impossible; il n’y a pas huit jours que je sais qu’elles existent.

Voyons, je vais vous dire en quoi elles consistent : il y a huit mamelons de fer, formant un seul groupe, et ce gisement n’est situé qu’à vingt lieues d’ici.

— Comment savez-vous cela?

— Nagheko l’a dit à M. Doyle et à trois autres personnes.

— M. Doyle est donc par ici?

— Oui, ici près, à Ontonagon. Il m’a suivie dans une promenade de santé que j’avais entreprise pour ma mère et ma petite cousine qui est très-délicate.

— Je comprends, miss Williams...

— Vous ne comprenez pas. Ce gentleman m’importune, et je n’aspire qu’à me débarrasser de sa compagnie. J’aurais en ce moment un prétexte excellent : ce serait de l’envoyer auprès de vous, qu’il désire beaucoup rencontrer; mais cette rencontre n’aurait d’avantage que pour lui, et je ne compte pas lui dire où vous êtes.

— Voyons, voyons, dit Henri; je ne comprends pas du tout.

— Doyle et trois de ses amis veulent vous proposer une association.

— Pourquoi pas? J’ai besoin de fonds pour la mise en œuvre, on peut s’entendre. M. Doyle n’est-il pas un homme honorable ?

— Les hommes honorables sont très-rares dans un certain genre d’affaires, et Doyle n’est pas seul dans celle-ci. Avez-vous l’intention de commencer en grand?

— Je commencerai comme je pourrai.

— Vous comptiez vous adresser à M. Sewell?

— Oui.

— En épousant sa fille? Je le sais, je le vois. Vous êtes au mieux avec elle, puisque vous avez au doigt une bague que j’ai longtemps vue au sien, et que sur

un simple mot que vous avez cru être de sa main vous êtes accouru ici.

— Je serais accouru de même, si vous eussiez eu un service à réclamer de moi, et la rédaction de ce billet était de nature à me faire croire qu’il s’agissait d’une chose de ce genre.

Henri parlait avec une réserve de bon goût que la chanteuse n’était pas habituée à rencontrer dans ses relations. Elle prit le change et se persuada que Mary n’était pas aussi aimée qu’elle s’en flattait. Ceci l’encouragea à jeter le masque. — Monsieur de Montaret, dit-ÿle, voulez-vous que je sois votre amie?

— Je ne demande pas mieux, répondit Henri en souriant.

— Aurez-vous confiance en moi?

— Parlez, miss Williams.

— Eh bien ! ne vous adressez pas à M. Sewell pour les fonds qui vous sont nécessaires; il vous trompera comme les autres. Vous êtes loyal, généreux, confiant, chevaleresque. Je me charge, moi, de vous trouver tout l’argent qu’il vous faudra. Tout ce que j’ai est à vous. C’est peu de chose, je le sais : une personne qui se respecte ne s’enrichit pas au théâtre ; mais ma bonne réputation m’assure des amis sérieux, et mon art m’a mise en relation avec des capitalistes plus importants que Sewell et Doyle. Promettez-moi donc de ne compter que sur moi et de me laisser vous diriger. Oh! ne me prenez pas pour une fille légère ; j’ai pour vous une sympathie, une amitié que je pourrais avouer à toute la terre, et que je ne rougirai pas de vous prouver.

— Fort bien, miss Williams, répondit Montaret, qui vit venir les projets de mariage ; mais en acceptant votre généreux concours me sera-t-il permis de conserver ma liberté?

— Et de rester fidèle à Mary Sewell! s’écria la chanteuse piquée au vif. C’est bien, vous la consolerez des deux mariages qu’elle n’a pu réussir à nouer, le premier avec M. Antonio Fayal, le second avec M. Doyle.

Henri avait entendu sur le bateau les confidences de Fayal à Milly ; il comprit fort bien que miss Williams prêtait à Mary ses propres aventures. — Cela est peu grave, dit-il avec calme.

— Je ne sais si cela est grave ou non ; mais avec la liberté dont nous jouissons ici entre fiancés cela va parfois très-loin.

— J’imagine que vous n’en savez rien, miss Williams?

Arabella ne répondit pas ; elle sentait la colère la

prendre à la gorge, et le sang-froid de Montaret, qu’elle croyait rendre jaloux et furieux, l’exaspérait. — Ce que je sais, dit-elle enfin en éclatant, c’est que je ne suis pas venue ici pour m’entendre railler et me, voir méprisée.

— Je suis bien loin de pareille intention; mais enfin pourquoi parlez-vous avec tant d’amertume de rniss Sewell ?

— Eh bien ! parce que je vous aime! s’écria Arabella en mettant ses mains sur son visage avec ce sentiment de crainte qui remplace la pudeur chez une femme décidée à jouer le tout pour le tout.

Montaret, surpris et un peu ému de son audace, garda le silence.

Kn de pareils moments, les secondes paraissent des siècles. Àrabella avait compté sur sa beauté et sur cette vanité ingénue qui porte tant d’hommes à se croire les premiers occupants d’un cœur féminin. Elle n’osait relever la tête, s’attendant toujours à voir Montaret tomber à ses pieds. Elle se décida enfin à le regarder, et l’expression de son visage la força de baisser les yéüx. — Miss Williams, lui dit-il, je suis un honnête homme et un homme raisonnable. 11 faut l’être certainement beaucoup pour conserver son sangfroid en pareille circonstance; mais le service que vous vouliez me rendre, quel qu’en soit le motif, m’impose d’autant plus le devoir de ne pas vous tromper. Je ne vous épouserai jamais.

— Monsieur de Montaret, reprit Arabella, en vous éclairant sur la conduite de miss Sewel, je croyais vous rendre libre comme je le suis moi-même ; puisque vous persistez à l’aimer, il ne me reste plus à compter que sur votre délicatesse et votre discrétion.

En parlant ainsi, Arabella voulut se diriger vers la porte; mais le dépit, la douleur et la confusion lui donnaient le vertige. Elle faillit tomber, et Montaret dut la retenir dans ses bras et la faire asseoir, après quoi il voulut ouvrir pour lui donner de l’air; mais la porte était barricadée. En allant ouvrir l’étroite lucarne, il vit briller des torches à travers le fourré. Il crut comprendre alors que miss Williams l’avait attiré dans un guet-apens, et il le lui donna à entendre.

— Non, monsieur, non, dit-elle avec véhémence : je puis être étourdie, folle, si vous voulez ; mais je suis incapable d’une telle lâcheté !

Henri ne la crut pas. Il se vit pris dans un piège, compromis dans un scandale de commande destiné à le brouiller avec Mary Sewell. II méprisa la cantatrice pour avoir employé un moyen semblable, et ne lui répondit rien.

— Us approchent, reprit Arabella, et vous ne ferez rien pour me faire sortir d’ici.

— Absolument rien, car vous m’avez tnis dans l’impossibilité de tenter quoi que ce soit.

— Oh ! c’est horrible, ce que vous dites là ! vous croyez donc...

Des voix trop connues lui coupèrent la parole. Elle s’élança vers Henri, et s’attachant à lui: — Défendezmoi au moins, dit-elle, près de s’évanouir.

La porte s’ouvrit brusquement, et Doyle, suivi de Fayal, se précipita dans l’intérieur.

On le voit, Nagheko avait trahi Arabella. L’occasion était bonne pour se débarrasser du possesseur des mines. L’Indien avait eu le temps dans la journée d’informer Fayal, et celui-ci n’avait pas manqué d’avertir Doyle. L’humiiier en lui montrant qu’il était joué aussi par miss Williams était une satisfaction pour le Floridien en même temps qu’un moyen prompt d’assurer sa vengeance et ses projets d’usurpation contre Montaret.

Henri n’eut pas à douter des intentions de la bande

en voyant apparaître la flgure sinistre de Fayal et le masque pâle de Doyle métamorphosé en Othello par la jalousie.

— C’est bien, dit le gentleman en s’avançant le premier avec un courage inusité.

Mais la fière attitude de Montaret lui lit reporter sa colère sur Arabella, et il commençait à lui faire des reproches quand Montaret l’interrompit.

— J’ignore, lui dit-il, quels droits vous avez sur cette femme; mais c’est une femme, et vous sortirez de chez moi pour vous quereller avec elle...

— Vous vous croyez ici chez vous ? repartit Doyle en essayant de tenir tête.

— Je suis chez moi partout où je prends gîte. M’avezvous entendu? Sortez...

Fayal, qui n’était pas d’avis d’entrer en pourparlers inutiles et qui visait Henri depuis un instant, lui répondit par un coup de pistolet et se replia sur cinq ou six bandits ramassés à la hâte dans les mines par JS T agheko, et qui gardaient la porte. Nagheko avait braqué le canon d’un fusil par la lucarne derrière laquelle il se tenait dans l’ombre. Les deux coups partirent en même temps, une balle s’enfonça dans les madriers à deux pouces de la tète de Montaret, l’autre lui effleura la joue.

Avant qu’Henri n’eût armé son révoiver, un autre coup de feu destiné à Fayal partait de derrière lui et atteignait un des mineurs. Ce secours opportun venait de Télémaque, qui s’était glissé entre les jambes des assaillants et qui avait gagné le fond de la chambre alin de défendre son maître.

Arabella épouvantée profita du tumulte pour s’enfuir. Do'yle essaya de la suivre, mais ses complices, qui instinctivement avaient laissé passer la femme, se replièrent sur lui, et ce ne fut qu’après une certaine lutte qu’il put s’élancer sur les traces de la chanteuse. La poursuivre lui parut un bon prétexte pour ne pas se battre, et il s’enfonça dans les ténèbres, tandis qu’elle le gagnait de vitesse dans une autre direction.

Durant le trouble de cette sortie, Henri et Télémaque avaient eu le temps de se mettre en défense. Le nègre s’était fait un rempart de la table, d’uue vieille tonne défoncée et de deux escabeaux. Le premier moment de stupeur passé, Payai et sa bande se ruèrent sur Montaret en criant : A mort l’ingénieur! à mort le Français! 11 leur répondit en faisant feu ; on lui riposta par une décharge générale. La fumée devint si épaisse dans la chambre, qu’il était impossible de se voir malgré la lueur des torches, et que l’on tira au hasard. Télémaque en profita pour enfoncer lestement à coups de hache la paroi de planches de la maison et se frayer une issue au dehors. En voyant tomber deux des leurs, les assaillants reculèrent. Montaret et Télémaque purent passer inaperçus à travers la paroi défoncée.

Ils s’élancèrent dans les bois, mais on se mit à leur poursuite, et ils entendirent bientôt siffler quelques balles à leurs oreilles.

— Massa Henri, dit Télémaque, savez-vous grimper?

— Oui.

— Alors faites comme moi, dit le nègre en s’emparant d’une liane.

En un instant, il fut dans le branchage d’un érablè

où Henri alla le rejoindre. Ils virent bientôt poindre la lumière des torches, et le reste de leurs assassins, conduits par Nagheko et Payai, passèrent sans les voir au pied de l’arbre où ils s’ôtaient blottis.

Cependant Arabella fuyait toujours. Bile se jeta comme une folle à travers bois en criant : ils vont le tuer ! ils vont le tuer ! Mais bientôt la fraîcheur de la nuit et la course effrénée qu’elle venait de faire à travers les broussailles lui rendirent la raison. N’ayant suivi aucun chemin frayé, elle vit qu’elle s’était perdue. Seule au milieu de la forêt vierge et à peine vêtue, elle sentait le froid la pénétrer. Elle chercha à s’orienter pour regagner üntonagon. La lune qui s’était montrée un instant à travers les nuages, se voila tout à fait, et le peu de clarté qui pouvait guider les pas de la fugitive fit place à une obscurité profonde. Arabella se laissa tomber au pied d’un arbre et pleura.’ Le bruit d’une branche brisée et des pas furtifs lui firent relever la tête. Pensant que c’était Henri : — Estce vous, M. de Montaret ? dit-elle.

— Non, c’est Celui qui vient sur le tonnerre , lui répondit une voix grave et douce.

— Vous êtes un Indien?

— Je suis le chef des Sioux, répondit le guerrier que nous avons déjà rencontré dans la forêt, et toi, qui es-tu ?

Arabella lui raconta qu’en revenant des mines d’Ontonagon elle s’était égarée. — Il ne fallait pas revenir seule la nuit, dit l’Indien ; mais je vois ce que c’est: quelque visage pâle t’aura invitée à boire de l’eau de feu, et tu n’auras pas su lui résister.

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— Vous vous trompez. Je suis riche, et si vous voulez me conduire àOntonagon. Je vous payerai bien.

— Wakontchaka ne fait pas payer les services qu’il rend. Yiens, je te ramènerai chez toi.

Arabelia fut bientôt près du Sioux. Il lui prit la main pour la conduire, et la sentant glacée : — Tu as froid? dit-il.

— Oh ! oui, bien froid.

Le Sioux ôta la peau de bison qui le couvrait et en enveloppa miss Williams, puis passa devant pour la guider à travers les taillis. Chemin faisant, elle lui dit: JJ’avez-vous pas entendu le bruit d’un combat du côté de la mine de Minesota ?

— Oui, les mangeurs de cuivre donnent la chasse à deux hommes qu’ils ont manqués.

— Alors ils sont vivants?

— Us se cachent dans les bois.

— Les connaissez-vous ces hommes?

— Je ne crois pas. J’ai vu un noir et un blano.

— C’est lui... Henri! Aidez-moi à le rejoindre. — Et comme l’indien semblait hésiter, elle crut devoir renouveler l’offre d’un salaire considérable.

— Celui qui vient sur le tonnerre ne marche pas pour de l’argent. Il a entendu le combat, il y courait quand tu l’as détourné de son chemin ; il te remet dans le tien, c’est tout ce qu'il peut faire pour toi.

Arabelia n’ayant rencontré que des Indiens cupides et peu scrupuleux dans le genre de Jambes-Torses, fut assez surprise de trouver tant do fierté dans Wakontchaka. Elle n’insista pas et le suivit en silence.

Le jour se leva, et elle put alors voir son guide : une sorte d’Apollon indien.

De son côté, le chefsioux, frappé de la beauté d’Arabella, resta muet de surprise et lui dit: — Tu es la plus belle des squaws , et après avoir vu tes yeux noirs, je n’en veux plus regarder d’autres.

Un compliment, de quelque part qu’il vienne, flatte toujours une femme. Arabella sourit, et retrouvant l’espoir de le convaincre, elle lui lança un regard qui le fit frissonner de la tête aux pieds. — Pourquoi donc, lui dit-elle, ne voulez-vous pas faire ce que je vous demande ? Est-ce que le cœur de celui qui m’a sauvée est moins beau que son visage ?

— Il est plus beau, répondit l’Indien, qui ne brillait pas par la modestie; mais ton cœur à toi est donc à l’homme que tu cherches?

— Mon cœur est libre, dit Arabella, qui vit une violente jalousie poindre dans le regard sombre de l’Indien. Cet homme en danger est mon frère.

— Est-ce vrai?

— Je te le jure.

— Alors j’irai te le chercher, mais à une condition.

— Laquelle?

— C’est que je te reverrai et que tu ne me renverras pas d’auprès de toi.

Arabella ne put s’empêcher de rire de l’audace ingénue de cette déclaration ; mais ce rire ne déconcerta pas le guerrier sioux. — Celui qui vient sur le tonnerre , dit-il, lorsque son cœur parle pour une squaw , veut que le cœur de la squaw parle pour lui.

— Il faut au moins donner le temps à cette squaw , comme vous dites, de connaître Celui qui vient sur le tonnerre.

— Est-il besoin de se tant connaître?

Arabella ne lui répondit pas, et comme elle était à cinquante pas de l’auberge, elle lui rendit sa fourrure en lui disant avec le ton d’une reine : — Si vous désirez me revoir, revenez avec l’homme qui est en danger. Adieu!

Et elle regagna la maison en laissant Wakontchaka triste et abattu. Tout à coup il releva la tête, franchit un arbre renversé et disparut dans la forêt.

En entrant dans le boarding-house, Arabella y trouva tout le personnel en émoi. Dans la salle à manger, sa mère était en proie à uneattaquede nerfs. M. Milly lui versait une carafe d’eau glacée sur la tête pour la calmer, la tante Burdon hurlait, la petite cousine courait en chemise et criait pour faire comme les autres.

Tout le monde se tut en la voyant entrer. — Ah! vous voilà ! s’écria sa mère, subitement guérie de sa syncope. Ah! quel esclandre! quel scandale! M. Doyle vient de partir après m’avoir signifié que tout était

rompu ! Et il dit des choses vous voilà déshonorée.

Et où est ce Français, cet ingénieur maudit?

Arabella, qui avait repris son aplomb, pria sa mère de garder ses récriminations pour le moment où elles seraient seules, Milly se retira, feignant d’ignorer absolument les mauvais desseins de ses associés et de mettre l’aventure racontée par Doyle à son retour de l’expédition sur le compte d’une jalousie trop fondée.

Arabella avoua alors à sa mûre, dont elle connaissait bien les principes, tout ce qui s’était passé, les dangers qu’elle avait courus et ceux que Montaret courait encore. — Puisque l’Indien a promis de le sauver, répondit madame Williams, vous pouvez vous tranquilliser; on dit que ces gens-là trouveraient un cheveu au milieu de la prairie. Un homme qui s’appelle Celui qui marche sur le tonnerre ne doit pas craindre dix hommes. Je fais des vœux pour M. le comte de Montaret, car enfin, s’il est possesseur d'une mine, vous ne faites que gagner en rompant avec M. Doyle. Ce jeune français vous doit une réparation, et j’espére que vous l’y ferez songer.

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