‹ Miss MaryChapitre 2 sur 2 · X VI · texte numérisé non relu

X VI

Nous avons laissé notre héros perché dans un arbre en compagnie de Télémaque, qui dormait en dépit du danger de la situation. Fayal et ses mineurs étaient toujours à leur recherche. L’air est vif dans ces climats, même en été, et la température s’était particuliérement refroidie par suite d’orages. Le vent pénétrant qui s’engouffrait dans les branches eût suffi pour empêcher Montaret de suivre l’exemple de Télémaque, s’il n’eût été d’ailleurs agité par le contre-cojup deB événements de la soirée.

Le jour vintet aux rayons d’un soleil blafard qui fai" sait miroiter les feuilles humides de la rosée du matin, il aperçut, aulmilieu d’un arbre en face du sien, la

tête empennée de Wakontchaka tapi dans les branches.

En quittant Arabella, le Sioux avait résolu de chercher Montaret, et avec cette espèce de sixième sens dont sont doués les Indiens pour suivre les traces, quêter et saisir le moindre indice, il l’avait découvert dans sa cachette.

— Deux beaux oiseaux, dit-il, un noir et un blanc I

— Et un rouge là-bas où tu es, riposta Télémaque en se frottant les yeux.

— Si tu es avec mes ennemis, lui dit Montaret en lui montrant son revolver, je suis prêt à te faire descendre de cet arbre plus vite que tu n’y es monté.

— Si les mangeurs de cuivre sont tes ennemis, répondit l’Indien, ils sont les miens aussi.

— Alors je peux me fier à toi? dit Montaret, remettant son arme dans la gaîne pour lui montrer de la confiance.

Le Sioux, qui, en se voyant menacé, avait lestement saisi son rifle , le rejeta sur son épaule avec une sorte de majesté théâtrale, et lui dit : — Bien que l’autre jour, dans la forêt, tu aies semblé rire de moi devant Naïssa, je ne t’en veux pas. Tu ne connais pas Celui qui vient sur le tonnerre , c’est un homme!

— Mais je peux faire connaissance avec lui et lui offrir mou amitié, car on le dit brave.

— Brave et beau! répondit Wakontchaka en se redressant, car il était descendu de son arbre, et quand Montaret fut près de lui : A présent, lui dit-il, suis-moi. Ta sœur veut te voir.

— Ma sœur! s’écria Montaret surpris, je n’ai pas de sœurj

— Jure-le par le grand esprit des blancs.

— Je le jure, reprit Henri en riant.

— Je ne crois pas aux serments de l’homme qui rit quand je parle.

— Eh bien ! je ne ris plus, dit Montaret, et il interrogea sérieusement le Sioux. Celui-ci était devenu pensif. Il comprenait qu’Arabella l’avait trompé; mais décidé à s’en convaincre : — Qu’elle soit ta sœur ou non, dit-il, elle veut que je te ramène.

— Ne sais-tu pas son nom?

— Je lui en ai donné un, Le rayon du soleil qui réjouit le cœur!

— Voilà un nom qui promet; si tu saisce qu’elle me veut, dis-le-moi.

— Non je ne sais rien. Viens !

— Est-ce loin d’ici ?

— A Ontonagon,

— Alors, comme je voulais y aller, je te suis.

Ils eurent bientôt gagné la route d’Ontonagon aux mines, un chemin de troncs d’arbres disjoints, plein de boue et de (laques d’eau. Un brouillard épais qui se résolvait en pluie line empêchait de voir à dix pas devant soi.

— Que fais-tu donc dans ce pays-ci ? demanda Henri à l’Indien.

— Wakontchaka suit le sentier de la guerre pour venger son oncle Sagitto. Il vient chercher les scalps de Nagheko et de Payai.

— Pour les offrir à Naïssa?

— Je les garderai pour moi. L'Oiseau du lac ne sera pas ma femme. Elle m’a refusé, et j’en aime une autre

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maintenant, celle qui était avec toi cette nuit dans la case de Nagheko. Est-elle à loi? dis-le.

— Non, mon ami, je n’ai aucun droit sur elle et n’en veux point avoir. Tu vois que je ne ris pas, cette fois tu peux me croire.

— Viens avec moi lui dire que tu ne veux pas l’aimer.

— Elle le sait.

— Alors... dit l’Indien; mais il s’arrêta soudain, et montrant dans le brouillard, à dix pas devant eux, plusieurs hommes qui traversaient le chemin un peu encaissé en cet endroit : Silence, dit-il à voix basse, voici les mangeurs de cuivre! Nagheko est avec eux. Ils sont quatre, nous sommes trois; allons les trouver, nous verrons ce que chacun de nous sait faire.

Henri était résolu à éviter le combat autant que possible, mais en cas de nouvelle attaque, il était prêt à vendre chèrement sa vie. Il préparait donc tranquillement ses armes lorsqu’un coup de feu partit de derrière un bouquet de mélèzes dont les branches touchaient le sol. Il jeta un cri, porta la main à sa poitrine, chancela, et tomba la face contre terre.

Au même instant les branches du mélèze s’écartèrent, et Antonio Fayal, dont le fusil fumait encore, sortit du fourré et traversa le chemin. Un autre homme vint à sa rencontre, c’était Nagheko.

— Nous en voilà débarrassés, partons! lui cria le Floridien.

Wakontchaka, à la vue des ennemis qu’il cherchait, jeta son cri de guerre, fondit sur eux et fit feu sur Fayal, qui, gravement blessé, laissa échapper son arme

et se rejeta dans le bois. Nagheko, en voyant approcher Wakontchaka, gagna lestement le talus et rejoignit Fayal, qui laissait derrière lui une trace ensanglantée.

Wakontchaka s’élança à leur poursuite en rugissant comme un tigre ; mais le brouillard était si compacte qu’il ne put les rejoindre. 11 revint près de Télémaque, qui l’appelait à son aide. Le nègre n’avait pas perdu son temps non plus, car les deux autres acolytes de Fayal s’étaient jetés sur lui au moment où il portait secours à son maître ; le premier qui s’était présenté avait reçu un si formidable coup de poing dans la poitrine qu’il était resté sur la place. Quant à l’autre, il avait prudemment pris la fuite.

— Mort! criait Télémaque avec de grosses larmes sur les joues, en étanchant le sang d’Henri, qui, étendu sur le ijevers du chemin, ne donnait aucun signe de vie.

Wakontchaka, avec une adresse merveilleuse, fouilla la blessure et en retira la balle, qui avait glissé sur une côte. Quand ce fut fait il se pencha sur la plaie, y appuya la bouche et la fit saigner; puis, ayant cueilli quelques plantes aromatiques qu’il broya sur une pierre, il en fit Un emplâtre qu'il appliqua sur la plaie.

Henri ouvrit les yeux et comprit que Wakontchaka venait de le sauver. 11 voulut le remercier, mais ne put parler.

— Emportons-le à Ontonagon, dit le Sioux.

L’hercule noir avait la force de porter un homme pendant trois lieues ; il prit son maître dans ses bras et partit.

L’arrivée du nègre et de l’Indien rapportant Montaret blessé ne produisit pas dans le boarding-house autant de sensation qu’on pourrait le croire. Les habitants d’Ontonagon étaient accoutumés aux scènes violentes. Arabella seule, en voyant Henri dans ce triste état, le plaignit, mais remercia tout bas la destinée qui le lui livrait. Elle s’occupa de lui, le fit d'abord porter chez elle, et, comme M. Harper, le maître de l’établissement, s'inquiétait de savoir si cet étranger avait le moyen de payer son loyer et son enterrement au besoin, elle répondit de tout et s’enquit d’un chirurgien. Il n’y en avait pas à Ontonagon ; mais, sur l’avis de Télémaque, elle pria Wakontchaka d’aller chercher le docteur Berghenius au lac des Castors. L’Indien hésita à obéir. Il était arrivé au boarding-house irrité contre elle et résolu à lui reprocher son mensonge. Cependant les remerciements qu’elle lui adressa et les éloges qu’elle donna à son courage finirent par l’adoucir. Elle vit bien vite que l’amour-proprt était la grande faiblesse du chef sioux. Elle sut l’exploiter et lui persuader qu’elle n’avait pour Henri qu’une amitié fraternelle. Il partit.

Dans la nuit Henri fut si mal, qu’ Arabella, qui le veillait avec Télémaque, crut qu’il allait mourir, et, pour ne pas assister à son agonie, elle se retira chez sa mère. Le bruit qu’il était mort se répandit bientôt

dans l’hôtellerie. M. Milly, qui était resté à Ontonagon, courut en porter la nouvelle aux mines de Minesota, où M. Cranston avait donné asile à Fayal, blessé par Wakontchaka. 11 y trouva Doyle, qui avait feint départir pour New-York, mais qui, voulant savoir l’issue de l’aventure, se tenait caché aux environs. Il fut résolu que Cranston se rendrait prudemment à la Bosse-dubison avec Nagbeko pour s’assurer de l’existence et de l’importance du gisement, que Milly resterait ostensiblement à Ontonagon pour éloigner tout soupçon de complicité dans le meurtre de l’ingénieur, et que Doyle, qui pouvait être encore plus compromis, irait à New-York attendre le résultat de l’exploration.

Dès qu’on vit revenir Doyle à New-York sans la cantatrice, mille questions l’assaillirent. Leur départ avait beaucoup occupé le monde de la finance, et la bonne fortune du gentleman avait fait plus d’un jaloux. Doyle avait le cynisme des gens blasés, et d’ailleurs il n’avait rien de mieux à raconter, en cas d’enquête, que la trahison d’ArabelIa et la vengeance qu’il avait voulu en tirer. Quand on lui demanda s’il avait tué son rival, il répondit qu’il Bavait inutilement cherché pour le provoquer. 11 eût volontiers donné à penser que Montaret avait fui devant lui ; mais on connaissait la bravoure du narrateur, et ses insinuations obtinrent peu de créance. Quant aux projets formés sur la propriété de Montaret, comme l’affaire eût pu tenter d’autres amateurs, Doyle se garda bien d’en parler.

Sa mésaventure galante circula bientôt dans tous les salons, et madame Green, qui se disait une des bonnes amies de miss Sewell, s’empressa de la lui

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rapporter; cependant, comme l’anecdote avait grossi en passant par plusieurs bouches, le mariage entre Montaret et Arabella était déjà fait. Mary pâlit et essaya de douter, quoique le scandale parût bien réel, et elle fit de vains effortspour jouer l’indifférence et détourner la conversation. Elle parvint même à sourire en reconduisant la visiteuse ; mais, à peine celle-ci avaitelle tourné le dos, qu’elle entendit un cri étouffé et vit, en se retournant, la pauvre Mary étendue tout de son long sur le parquet.

Effrayée de l’effet de ses révélations, madame Green appela au secours, et, congédiée par M. Sewell qui accourait, elle ne manqua point d’aller raconter partout que Mary était violemment éprise de l’infidèle Français. Le banquier releva sa fille et la porta chez elle ; quand elle put répondre à ses questions, elle lui avoua son amour pour Montaret et lui apprit tout ce qui s’était passé entre eux.

Sewell ne s’émut pas de cette confession. Il jugea sa fille romanesque et traita son amour de fantaisie ; mais quand elle lui dit que Montaret enlevait et épousait la cantatrice, .il devint sombre. Il y avait un défaut à la cuirassé de l’homme de cuivre : la vanité de plaire à la femme en vue, ou de l’enlever à des rivaux moins riches. Il avait cru , comme tant d’autres, à la vertu de miss Williams, et l’idée de l’épouser avait plus d'une fois traversé sa tète froide et obstinée. Il la savait coquette ; le départ avec Doyle l'avait contrarié, sans le rebuter. Le prétendu mariage avec un homme de rien comme Montaret lui causa un véritable dépit, et il prit à poignée sa barbe de bouc

eu s’écriant : — Croyez-vous, Mary, que cela soit possible? L’homme à qui vous avez eu l’imprudence de vous fiancer est-il capable d’une si lâche trahison ?

— Non, dit Mary en sanglotant, je ne le crois pas; je ne le croirai jamais !

Sewell se remit à interroger sa fille avec plus d’intérêt qu’il ne l’avait fait d’abord sur la conduite d’Henri vis-à-vis d’elle, sur le caractère qu’elle croyait pou voir lui attribuer, sur la force du sentiment qui s’était déclaré entre eux. Quand il connut tous les détails, il pensa, non sans logique, que cet amour avait été pour Montaret une surprise du cœur. Il regarda son infidélité comme très-probable, il fitdesréflexionsphilosophiques à sa manière sur miss Williams. Artiste vertueuse ou réputée telle, elle avait eu une valeur à ses yeux. Compromise, elle perdait quatre-vingts pour cent. C’était un beau cheval taré. 11 se promit de n’y plus songer, et compta que sa fille serait aussi raisonnable que lui et oublierait le fiancé qu’elle connaissait si peu.

Mary fut néanmoins malade pendant plusieurs jours. Aimait-elle réellement Montaret? Était-elle offensée et humiliée de sa trahison, espérait-elle par moments qu’il n’était pas coupable, le haïssait-elle en d’autres moments? Elle n’eùt su rendre compte d’elle-même, elle avait la fièvre. Vingt fois elle envoya savoir si Arabella n’était pas de retour, et vingt fois il lui fut répondu négativement. Dévorée d’anxiété, elle conjura son père d’interroger sérieusement M. Doyle en personne ; mais Sewell était trop irrité contre lui pour y consentir. 11 lui reprochait de lui avoir fait manquer son opération sur les mines de cuivre de Minesota,

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et même, en le rencontrant à la Bourse, il l’avait menacé de sa vengeance.

Dès lors Mary prit la résolution hardie d’aller savoir par elle-même la vérité au lac Supérieur, mais elle voulut vainement entraîner son père.

— J’irai donc seule ! dit-elle exaspérée.

Sewell, pour faire entendre raison à sa fille, lui montra les difficultés et les dangers d’un pareil voyage ; mais, voyant sa résistance inutile, il tourna la difficulté et demanda deux jours pour réfléchir, après quoi il en demanda un troisième et l’obtint, le quatrième jour il se fit malade et promit d’être décidé le surlendemain. Mary, comprenant bien qu’il se moquait d’elle, résolut de lui rendre la pareille. Elle se fit tout à coup soumise, indifférente, gaie, et se prétendit guérie. Elle joua si bien la comédie que M. Sewell y fut pris et consentit à la laisser retourner à Gleveland avec son amie madame Palmer, qui était venue à New-York passer quelquesjours.

Mary dominait entièrementmadame Palmer, laquelle, femme austère pour son compte, était passablement romanesque quand il s’agissait des autres. Une heure après leur arrivée à Gleveland, elle la força de mettre ù exécution ce qu’elle avait su lui persuader en route. A elles deux, elles obtinrent de M. Palmer, époux débonnaire et confiant s’il en fut, qu’il tiendrait M. Sewell au courant de leur bonne santé et des charmantes parties de plaisir qu’elles faisaient aux environs de Gleveland. Ces sages arrangements terminés, elles prirent chacune un petit sac de voyage, et sans rien prévoir, sans daigner s’inquiéter de rien, elles s’embarquèrent seules pour Ontonagon.

Pendant la maladie, la douleur et les agitations de miss Sewell, Henri, entre la vie et la mort, recevait à Ontonagon les soins du docteur et de son oncle, appelés par miss Williams et promptement ramenés par Wakontchaka. Quand il fut hors de danger, il était si affaibli que le missionnaire et le docteur s’arrangèrent pour rester près de lui à tour de rôle, tantôt avec Télémaque ou Naïssa et même avec Arabella, qui, lui ayant donné les premiers soins, obtint de continuer son rôle de garde-malade.

Une nuit, Naïssa se trouva pour deux heures seule avec Henri. Il dormait tranquillement; mais, quand il s’éveilla, sa tôle était si faible, qu’il crut voir près de lui celle dout il venait de rêver. — Ah ! c’est vous? lui dit-il d’une voix éteinte. On vous a fait savoir que j’allais mourir et vous arrivez... Merci !

— Non, non, vous vivrez, lui dit Naïssa- à voix basse ; il ne faut pas rêver mal.

— Je ne rêve pas, je sens bien que c'est fini ! Vous me ferez enterrer dans la mine de fer, n’est-ce pas? C’est le plus beau tombeau que puisse souhaiter un mineur. Dites-moi adieu ! Et il l’attira à lui. Naïssa crut que ces paroles lui étaient adressées. Elle se pencha vers lui et l’embrassa au front. Alors Montarct, retirant de son doigt l’anneau de miss Sewell, le lui lendit en croyant le rendre à Mary. Il voulut parler, mais ne le put et retomba accablé.

Naïssa le crut évanoui ; elle réveilla son père, qui, après avoir constaté que l’état de son malade n’avait pas empiré, reprit son somme en laissant veiller la petite Indienne. Celle-ci passa la bague de Mary à son doigt, s’agenouilla devant le lit, prit la main d’Henri, y appuya ses lèvres brûlantes et pria Dieu de laisser vivre celui qu’elle aimait.

Sa veillée finie, elle courut s’enfermer dans sa chambre, et, contemplant l’anneau avec extase, elle se demanda si c’était bien à elle qu’Henri avait voulu le donner. La vérité se présenta bien à son esprit, mais elle la repoussa. « Non, se dit-elle, il n’aimait pas beaucoup sa fiancée, il ne la connaissait guère, et moi il me connaît, il voit comme je l’aime, comme je sais le servir et le soigner. C’est moi qu’il a choisie, et dès qu’il pourra être libre, c’est moi qui serai sa femme. »

En raisonnant ainsi, elle retira la bague de son doigt ; c’était un gage trop précieux pour qu’elle voulût risquer de le perdre, car, malgré la finesse des mains de Mary Sewell, celles de Xaïssa étaient encore plus effilées. Elle fit un petit sachet de peau de caribou et y cacha l’anneau, puis un second, puis un troisième, toujours cousant serré et brodant chaque enveloppe avec de la soie de porc-épic. Quand elle eut superposé sept enveloppes du même genre en forme de cœur * un peu émoussé, elle y adapta une mince lanière de cuir en guise de chaîne et cacha le tout dans son sein. Comme la mémoire ne revint pas de longtemps à Montaret et qu’il ne réclama pas son anneau, Naïssa crut pouvoir s’affirmer à elle-même qu’il le lui avait donné.

Un jour, elle rencontra Wakontchaka, qui faisait de fréquentes apparitions au village d’Ontonagon depuis qu’il s’était épris d’Arabetla. Naïssa le voyait toujours avec plaisir, et lui portait une sincère amitié comme à un camarade d’enfance. Le trouvant ce jour-là soucieux et rêveur, elle le questionna, et apprit de lui son amour pour la belle squatc. Il était jaloux des soins que la chanteuse donnait à Henri et s’en plaignit amèrement.

— Pourquoi, lui dit Naïssa, mon cousin est-il jaloux? En a-t-il le droit ? la belle squaw l’a-t-elle encouragé ?

— Oui ; toutes les fois que Wakontchaka passe sous sa fenêtre, elle sourit.

— Je sais qu’elle le trouve beau, reprit Naïssa, elle l’a dit plus d’une fois devant moi.

L’Indien rougit de plaisir.

Si Le rayon de soleil qui réjouit le cœur du chef sioux avait voulu lui dire un mot, il serait entré tous les jours dans le grand wigwam des voyageurs ; mais Celui qui vient sur le tonnerre ne s’expose pas à être renvoyé. Cette belle fille aime deux hommes, je le vois bien. Elle n’ose pas appeler l’Indien parce qu’elle craint de déplaire au Français et de le faire mourir.

* Une confidence en valait une autre. Naïssa, pour calmer la jalousie de son cousin, lui avoua qu’elle était aimée d’Henri et qu’elle l’aimait. Le Sioux en ressentit une si grande joie, qu’oubliant sa dignité indienne, il fit un bond comme s’il eût été mordu par un crotale ; puis, se remettant et quelque peu honteux, il crut de son devoir de parent et d’ami de faire

une petite harangue à sa cousine. — Si la fille de mon oncle aime le Français, lui dit-il d’un air grave, elle doit devenir sa femme ; Wakontchaka ne veut pas que l’Oiseau du lac serve d’amusement à un visage pâle.

Naïssa pensait comme lui. Restait à savoir ce qu’eri dirait le docteur. Naïssa n’osait lui en parler. Sa pudeur était plus craintive avec son père adoptif qu’avec l’homme de sa race ; elle sentait en lui un homme qui juge de l’amour autrement que Wakontchaka ne pouvait le faire. Elle prévoyait chez Berghenius des objections et des considérations sociales qu’elle ne comprenait pas, mais qu'elle redoutait. Le chef sioux, lui, ne doutait de rien, et lui disait avec conviction que son alliance était un grand honneur pour Montaret.

Elle s’efforça de le croire, et pourtant un reste de doute et de crainte l’empécha de lui parler de la bague que Montaret lui avait donnée. Sans bien se rendre compte de ce qu’elle éprouvait, elle était effrayée d’un aveu qui eût pu amener des éclaircissements funestes à l’illusion qu’elle se plaisait à caresser. Elle se contenta de dire qu’elle avait une promesse d’Henri.

— Je sais, lui dit l’Indien, comment on doit agir en pareille circonstance. Je vais aller au Vieux-Désert, où est la tribu, chercher les plus vaillants, et je serai de retour quand la lune se renouvellera. Alors je demanderai le consentement de ton père adoptif avec les égards et les cérémonies convenables. Pendant ce temps, veille à ce que la belle squaw ne reste pas seule avec celui qui doit n’aimer que toi.

Naïssa le lui promit, et Wakontchaka partit. Henri

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fut bientôt en voie de guérison, grâce à la science du docteur et surtout à la force de sa bonne constitution.

La cantatrice , sachant bien que ses avances lui avaient déplu et comprenant qu’elle avait fait fausse route en se montrant si impétueuse, eut le soin de changer de tactique , et duraat la convalescence d’Ilenri elle se montra fort réservée vis-à-vis de lui et devant tous ses amis. Elle mit une telle attention à prévenir les moindres désirs du malade, joua si bien l’abnégation et le dévouement, qu’elle lit la conquête du bon docteur.

Montaret reçut ses soins d’abord sans s’en apercevoir. Lorsqu’il reprit la notion des choses, sa présence lui fut désagréable; mais il s’habitua peu à peu à la souffrir chez lui et crut enlin s’être trompé sur son compte. Ses méfiances se réveillèrent quand il s’aperçut de la disparition de son anneau de fiançailles. Il le demanda à Télémaque, qui jura ne l’avoir pas vu depuis longtemps au doigt de son maître. Il ne se rappelait pas si Henri l’avait encore lorsqu’il l’avait rapporté blessé dans l’auberge. Cet anneau portait à l'intérieur le chiffre de Mary, et pour ne pas la compromettre, Henri ne pouvait faire une enquête dans la maison. Il questionna Arabella, qui le railla d’avoir perdu un si précieux gage. Il pensa qu’elle le lui avait dérobé durant les premiers jours de sa maladie, et se promit de faire part de ses soupçons à Mary lorsqu’il la reverrait. .

Quand Arabella le vit en pleine convalescence, elle lui réitéra scs offres de services, et comme Henri la remerciait :

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MISS MABY

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— Vous me méprisez, dit-elle, parce que yous me croyez capable d’une lâche trahison ; mais je veux que vous entendiez ma justification, car jusqu’à ce jour je n’ai pu me disculper. Ne craignez rien, Henri ; je ne vous ferai plus d’avances, je sais que vous ne pouvez m’aimer, je vous ai déplu.*

— Miss Williams, dit Henri qui voulait éviter l’explication, je vous crois innocente des tentatives de M. Payai pour se venger de moi. Je vous pardonne môme vos insinuations perfides à propos de miss Seweli. Je vous dois de la reconnaissance pour les charitables soins que vous m'avez rendus. Ils ne m’étaient peut-être pas bien nécessaires, puisque j’avais tant d’amis autour de moi; mais je ne suis point ingrat, et je crois m’acquitter envers vous en vous promettant de taire et d’oublier la légèreté avec laquelle vous m’avez précipité dans une situation des plus tragiques.

Arabella s’accusa, se fit humble, repentante et ne se retira qu’après avoir obtenu d’Henri qu’il lui donnât la main en signe de paix et d’amitié, ce qu’il fit de guerre lasse et pour en finir avec elle.

Celui qui vient sur le tonnerre cl une cinquantaine de Sioux, tous guerriers d'élite, se présentèrent un matin devant le boarding-housc, ce qui attira toute la population d’Ontonngon, car une réunion de chefs indiens d’aussi belle mine était un spectacle devenu très-rare dans cos parages. Ils entrèrent dans l'enclos de l'auberge et demandèrent la fille de Sagilto. En les voyant, Naïssa comprit le but de leur visite, et s'affligea de n’ètrc pas chez elle pour les recevoir dignement;

mais le chef sioux avait tout prévu. 11 avait apporté un daim et fit servir uq baril de whisky sur la pelouse, devant la maison ; puis il alla prier le père adoptif do Naïssa de venir assister avec elle au repas qui leur était offert.

Les guerriers plus ou moins tatoués, après avoir planté en terre l’enseigne de la tribu et s’étre mis en cercle sur l’herbe mouillée, mangèrent et burent en silence pendant une heure sans s'inquiéter des regards curieux, non plus que du brouillard qui tombait en pluie fine et glacée. Quand le repas fut terminé, Wakontchaka alluma la pipe de l’amitié, en tira deux bouffées qu’il envoya en l’air, en prenant le Grand- Esprit à témoin de la vérité des choses qu’il avait à dire, passa le calumet au docteur, qui l’imita, puis à Naïssa et aux cinquante guerriers. Quand ce fut fait :

— Homme et ami, dit le chef sioux au docteur, avant de te dire le motif de sa visite, Wakontchaka doit te présenter tous les guerriers qui l’ont accompagné ici.

Et non-seulement il nomma les uns après les autres tous les convives, mais encore il fit la généalogie et mentionna les prouesses de chacun. En oublier un seul eût été lui faire une mortelle injure.

Le docteur les salua tous d’un shakehands amical, et Naïssa, détachant tous ses colliers et bracelets de wampum, en donna un rang à chacun en signe de remerciement et de déférence.

Berghenius, bien que doué d’une grande patience, trouvait un peu trop longues ces cérémonies accomplies par un temps détestable. 11 résolut de brusquer

l’entrevue en demandant à Wakontchaka la cause de sa visite. Le Sioux lui dit :

— Celui qui sait guérir connaît les tonnes herbes parmi les mauvaises. Il écarte la mort, il devine ce qu'il y a dans la terre, il lit dans l’air ; mais il en sait moins long que Wakontchaka.

— Vraiment? serais-tu sorcier dans ta tribu?

— Je suis grand sorcier. Mon père sait-il ce qu’il y a dans l’esprit d’une squaw ?

— Cela, mon ami, nul ne le sait et ne le saura jamais.

— Je le sais, moi ! Je sais ce que pense la fille de Sagitto.

— Est-ce que tu reviens sur ton idée de mariage?

— Non. Naïssa en aime un autre que moi !

— Et qui aime-t-elle? demanda Berghenius un peu inquiet.

— Celui que tu viens de rendre à la vie.

— Montaret? dit le docteur en souriant, je ne crois pas.

— Cela est pourtant.

— Et crois-tu donc qu’il soit épris de Naïssa?

— J’en suis sûr, et comme tu ne peux vouloir que le déshonneur entre dans ta mçison, il faut que le Français devienne ton fils adoptif, comme il deviendra mon cousin. Je suis le seul guerrier qui reste de lu famille de Sagitto, le seul parent de Naïssa, j’ai le droit de disposer d’elle; mais je reconnais aussi que tu as des droits comme père adoptif. Tu es un homme juste, et tu préféreras le bonheur de ta fille à l’envie de la garder près de toi.

Berghenius stupéfait allait interroger Naïssa. Elle prit courage, et tout en rougissant elle dit : — Wakontcliaka a bien parlé, mon père.

Le docteur resta pensif; il n’avait jamais songé que Naïssa dût un jour aimer, se marier et le quitter. Il en ressentit un assez vif chagrin, et, comme tous les pères, il accusa tout bas la jeune fille d’ingratitude et d’égoïsme.

Wakontchaka Je tira de ses réflexions en lui demandant :

— Que répond celui qui guérit les autres ?

— Mon ami, dit le docteur, je ne me reconnais pas le droit d’empêcher Naïssa d’aimer ; mais vous autres Indiens, vous êtes des enfants. Je crois fort que Naïssa s’est trompée, et que le Français dont tu parles n'a jamais pensé à elle. Tu me permettras en tout cas de connaître ses sentiments et ses projets. Il est riche, et quand môme je donnerais à ma fille tout ce que je possède, comme j’en ai l’intention, elle serait encore trop pauvre. Je ne me soucie pas d’avoir l’affront d’un refus. Laisse-moi le temps d’interroger et de réfléchir.

— Combien de temps te faut-il? dit l’Indien.

— Trois jours, et ce n’est pas beaucoup pour une chose si sérieuse.

— Tu as une grande sagesse, et tu es digne d’être un Sioux.

Satisfait d’avoir trouvé un si beau compliment pour se retirer avec dignité, Wakontchaka se leva, pria ses guerriers de le suivre, et tous partirent en faisant résonner leurs colliers, grelots et brimborions de métal ; mais au bout d’une heure, quand les guerriers furent

sur le chemin de leur campement, le chef les quitta et revint à Ontonagon. 11 voulait parler à la chanteuse, qui, en se mettant à la fenêtre pour regarder les autres Indiens, n’avait pas paru faire attention à lui. Il s’imagina qu’elle ne l’avait pas reconnu sous ses peintures de guerre, et voulant se montrer dans tout l’éclat de sa toilette, il se promena autour de l’auberge, attendant toujours un signe d’encouragement qu’elle ne daigna pas lui accorder.

Pendant ce temps, le docteur, ému de la révélation de Wakontchaka, s’était résolu à interroger sérieusement Naïssa; mais, chose étrange, il ne put obtenir la confiance de celle qu’il considérait comme sa fille. La jeune Indienne se renferma dans une réserve absolue, et se contenta de répéter que son cousin avait très-bien parlé. Ceci causa quelque dépit à Berghenius; 11 comprit qu’à force d’altérer en elle le type sauvage, il lui en avait laissé les bizarreries, inexplicables pour lui-même, — des excès de pudeur accompagnés d’une obstination extrême dans l’amour-propre, un mélange d’orgueil et de crainte analogue à celui qui faisait rôder Wakontchaka autour d’Arabella sans se déclarer.

Que pouvait faire le brave docteur en présence d’une assertion aussi difficile à vérifier que celle de l’amour d’Henri pour l’Oiseau du lac? Un moment il put croire que Montaret n’était pas un honnête homme et qu’il

avait abusé de la candeur de Naïssa; mais il chassa cette idée invraisemblable, et se promit d’observer avant de prendre un parti et de répondre au chef sioux.

Ses perplexités allaient bientôt cesser, grâce à un événement inattendu : miss Sewell venait de débarquer à Ontonagon avec madame Palmer. Elles furent reçues sur la grève par M. Harper, qui était venu attendre l’aubaine des voyageurs, et qui leur lit d’avance les honneurs de son hôtel, le meilleur de l’endroit à coup sûr, puisque c’était le seul. Télémaque, qui flânait sur le rivage, accourut au-devant de Mary avec des cris de joie, et bientôt elle sut, par les récits embrouillés de l’un et par les prolixes éclaircissements de l’autre, qu’Henri avait été grièvement blessé et qu’il était convalescent dans le village. Mille questions agitées et inquiètes se pressèrent alors sur les lèvres tremblantes de Mary. Télémaque comprenait bien que miss Williams exciterait sa jalousie, et il fut aussi réservé dans ses réponses que le lui permit sa simplicité; mais l’aubergiste, un gros homme jovial et curieux, devinant vite la situation et voulant se convaincre de ce qu’il soupçonnait, se mit, tout en conduisant les voyageuses à l’hôtel, à donner tous les détails qui pouvaient faire éclater l’orage : la découverte des mines, le voyage, le rendez-vous dans la maison des bois, l’attaque à main armée, l’assassinat d’Henri par Fayal, l’arrivée du docteur et du missionnaire avec Naïssa, et surtout les tendres soins que la belle miss Williams avait donnés à Henri. Il n’hésita pas à parler d’elle comme de la liancée de l’ingénieur, déclara que cèla

ferait un beau couple, et ne s’arrêta que lorsque Mary, outrée de colère, lui imposa silence.

Toujours suivie de la blonde Ophélia Palmer, qui partageait toutes ses émotions, elle pénétra dans le boarding-house , se fit indiquer la chambre de Montaret, qui était au rez-de-chaussée, et, sans frapper, ouvrit brusquement la porte.

Henri était assoupi dans un fauteuil, et Arabella lisait dans l’embrasure de la fenêtre tout en se balançant dans un fauteuil à bascule. Le châle et l’ombrelle de la chanteuse étaient sur une table voisine; Mary en conclut qu’ils vivaient maritalement ensemble sans prendre aucune précaution.

Arabella se leva brusquement, Henri s’éveilla; mais, avant qu’il eût pu dire un mot, Mary lui prit la main, et, sans lui permettre de porter la sienne à ses lèvres : — Où est mon anneau? lui dit-elle d’une voix brève et en fixant sur lui des yeux étincelants de dépit.

Henri stupéfait ne songeait pas à lui répondre. Il la regardait avec trouble et chagrin. Il souffrait de sa souffrance et rougissait d’être soupçonné.

— Répondez donc ! s’écria-t-elle, qu’avez-vous fait de mon gage de fiançailles?

— 11 s’est brisé, et je l’ai perdu, répondit-il, ou bien encore on me l’a dérobé; mais est-il possible, Mary, que vous m’accusiez de m’en être séparé volontairement? Est-ce ainsi que nous devions nous retrouver, et ce moment, qui devait être le plus beau de ma vie, doit-il être consacré à une justification dont la seule pensée m’humilie ?

ICO MISS MARY

— Pas de phrases, pas de détours, monsieur de Montaret; je sais tout, et je n’admets pas d’amour sérieux avec des distractions...

A cette parole, accompagnée d’un regard significatif, Arabella bondit, et, s’adressant à Henri : Souffrirez-vous, lui dit-elle, que, pour vous avoir servi de garde-malade, je sois insultée en votre présence?

— Miss Williams, répondit Henri, miss Sewell n’a nullement cette intention, c’est impossible.

— J’ai cette intention ! s’écria Mary outrée de voir son fiancé prendre le parti de sa rivale, et sans se dire qu’elle l’y contraignait, elle se retourna vers la chanteuse, la toisa de la tête aux pieds d’un air de mépris et lui montra la porte en lui ordonnant de sortir.

— Dois-je sortir, en effet ? dit Arabella facilement majestueuse en cet instant, puisque l’impétueuse Mary lui donnait le beau rôle; dites, monsieur de Montaret, était-ce là le salaire réservé à un dévouement aussi désintéressé que le mien?

— Non, miss Williams, répondit-il, restez, je vous prie ; miss Sewell a les- nerfs excités par le voyage, elle va reconnaître...

Il n’en put dire davantage; il dut s’élancer sur Mary, qui venait de saisir un revolver posé sur la table et qui, en proie à une crise violente, le dirigeait sur sa rivale. Il lui retint le bras; mais au moment où il s’emparait de l’arme le coup partit, et la balle, traversant la vitre du rez-de-chaussée derrière laquelle se promenait Wakontchaka, coupa le cimier de plumes du chef indien. Mary, sans rien comprendre à ce qu’elle venait de faire, s’était évanouie. Ophélia Palmer jetait

les hauts cris ; Arabella épouvantée s’était enfuie clans le jardin, où sa mère et sa tante, accourues au bruit, la rejoignirent, tandis que le docteur et Naïssa portaient secours à Mary, et qu’ilenri, avec le missionnaire et les autres personnes de l’hôtel, se pressaient autour de Wakontchaka pour savoir s’il n’était pas blessé.

— Non, répondit-il d’un air dédaigneux, les balles des squaivs ne peuvent rien contre Celui qui vient sur le tonnerre.

L’évanouissement de Mary fut assez long et assez grave pour inquiéter le docteur et pour suspendre le blâme d’Henri. Tout le monde était en émoi, car c’est en vain que l’on se fût efforcé d’attribuer le coup de pistolet au hasard ou à une maladresse : Arabella criait avec toute sa famille éploi’ée que miss Sewell avait voulu l’assassiner, et elle jurait de ne pas rentrer dans une maison où sa vie était menacée.

Le missionnaire réussit à la calmer et à la faire rentrer dans son appartement, où sa mère - et sa tante affectèrent de se barricader, comme si elles eussent craint d’avoir à soutenir un siège. Télémaque était consterné, le gros M. Harper riait de l’aventure et se promettait d’en tirer parti pour le divertissement des futurs voyageurs.

Dès qu’il eut réussi à écarter les témoins inutiles, Henri alla trouver miss Williams pour l’engager à ne voir dans la conduite de Mary qu’un accès de folie dont elle se repentait déjà, et qu’il serait injuste d’attribuer à une préméditation quelconque. — Je me tairai, répondit la chanteuse, qui faisait ses paquets avec

agitation ; c’est là cc que vous voulez, n’esl-ce pas? Vous craignez que je ne porte plainte devant les tribunaux ou devant l’opinion ? Je serai généreuse, mais à une condition, c’est que vous allez me suivre à New- York. Vous ne pouvez pas aimer miss Sewell, et, que vous m’aimiez ou non, vous lui devez un châtiment aussi cruel que l’action monstrueuse qu’elle vient de commettre.

— En ce cas, vengez-vous donc, miss Williams, il m’est impossible de vous suivre, et, quelles que soient les conséquences de l’égarement de miss Mary, j’en subirai le contre-coup; mais réfléchissez auparavant, et craignez que le scandale ne retombe sur vous-même.

Arabella n’eut pas assez d’esprit pour se montrer magnanime ; elle éclata en reproches violents contre sa rivale, et Henri dut la quitter sans avoir réussi à la calmer. 11 espérait la trouver plus raisonnable dans la soirée ; mais elle ne prit pas le temps de la réflexion, elle avait réellement peur de miss Sewell ou elle tenait à constater le danger de rester sous le même toit. Pendant qu’Henri retournait auprès de Mary pour l’engager à la voir et à s’excuser auprès d’elle, miss Williams et sa famille, entassant à la hâte tous leurs effets dans les malles, quittaient précipitamment l’hôtel pour reprendre le steamer qui avait amené Mary, et qui allait repartir. Elles venaient de s’embarquer, lorsque Wakontchaka, qui les avait suivies à distance, parut sur le bateau. Prenant Arabella à part : — Pourquoi t’en vas-tu? lui dit-il d’un air triste. Si tu as peur de Celle qui tire des coups de pistolet sur les chef sioux , il faut venir avec Wakontchaka au Vieux-Désert; là

tu seras en sûreté au milieu de sa tribu. Ses guerriers seront les tiens et tu partageras son wigwam.

— Aller vivre au fond des forêts vierges, moi! répondit la chanteuse en riant de pitié.

— Si tu aimais Wakontchaka, tu n’hésiterais pas.

— En vérité, crois-tu donc m’avoir donné assez de preuves de dévouement pour être déjà aimé ? Tu n’as encore rien fait.

— Wakontchaka a pourtant été chercher le Français quand tu as voulu le voir.

— Je te conseille de rappeler ta maladresse, tu l’as laissé assassiner par Fayal !

— Mais j’ai blessé le Floridien, et la balle qui l’a frappé le fera mourir ; j’avais fait dire des paroles dessus par un grand sorcier. Et puis, j’ai été chercher le docteur quand tu me l’as dit.

—Tu aurais aussi bien fait de laisser mourir le Français, je n’aurais pas maintenant la honte et le désespoir en partage !

— La belle squaiv et Celle qui met des balles clans la chevelure de Wakontchaka se disputent le Français ; mais lui, il en aime une troisième.

— Que veux-tu dire? s’écria miss Williams en relevant la tète.

— Je veux dire qu’il aime Naïssa.

— Cette petite Indienne? Allons donc?

— Cette petite Indienne est la fille de mon oncle Sagitto, un grand chef sioux, et les squaics de ma tribu valent plus que toutes les autres. Tu as tort de penser au jeune visage pâle au lieu de regarder Celui qin vient sur le tonnerre. Je suis plus beau que lui, j’ai

cent chevelures sous mou wigwam, et lui n’en a pas une seule.

— Ne parle pas tant de toi, et dis-moi ce qui te fait supposer une intrigue entre lui et la fille du docteur. Gomment peux-tu le savoir ?

L’Indien lui lit part de la confidence de Naïssa et lui apprit que les guerriers qui étaient venus le matin au boarding-liouse n’avaient fait cette démarche qu’en vue du mariage de Naïssa avec l’ingénieur.

Arabella l’écoutait avec stupéfaction. Elle crut un instant à l’amour d’Henri pour l’Indienne, et, oubliant sa jalousie contre Marv, elle fut prête à la reporter sur Naïssa; mais après un moment de réflexion elle comprit que le chef sioux se faisait illusion, et, sans s’inquiéter de la possibilité d’un caprice d’Henri pour la jeune Peau-Rouge, elle saisit ce moyen quelconque de se venger de miss Sewell. Elle écrivit un billet à la hâte, et leremettantà Wakontchaka: — Porte ceci au boardinghouse, lui dit-elle; c’est un service dont je te saurai gré.

— Tu m’aimeras?

Arabella hésitait à. répondre; puis, bien résolue à ne pas tenir sa promesse, elle dit en mettant sa main sur l’épaule nue du sauvage amoureux et en lui enfonçant les ongles dans la chair, ce qui le fit bondir d’aise : — Je t’aimerai le jour où Naïssa sera la femme de Montarct. A présent laisse-moi; tu vois bien que tout le monde nous observe.

— Et toi, ne vois-tu pas que tu emportes toute la vie de Wakontchaka?

La cloche du bateau à vapeur sonna le départ. — Allons, va-t’en, reprit Arabella.

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.11 ISS MARY

— J g le suivrai!

— Et que feras-tu à New-York, à moins que lu ne te montres comme un échantillon de la race indienne? D’ailleurs as-tu de l’argent pour faire le voyage?

— Wakontchaka a assez de colliers de wampum pour aller de l’autre côté des grands lacs.

— Cette monnaie-là n’a pas cours chez nous.

On leva la planche jetée provisoirement entre le quai et le bateau. — Restez-vous? demanda le capitaine du steamer en passant près de l’Indien.

— Non, répondit Arabella.

— Alors dépêchez-vous, mon garçon, reprit le capitaine, et sautez vite à terre, si vous êtes leste.

— Tu me chasses? s’écria le chef sioux en regardant la chanteuse avec des yeux pleins de larmes.

Le bateau avait quitté le quai, et les roues commençaient à se mouvoir. — Dis-moi que tu m’aimes, reprit-il, et j’aurai le courage de t’attendre.

— Oui, oui, va donc!

— Donne-moi un baiser.

— Devant tout le monde? non, quand je reviendrai.

— Et quand reviendras-tu?

— Le mois prochain.

— Rappelle-toi ta promesse! lui dit l’Indien en gagnant l’escalier de sortie.

La terre était déjà loin. Wakontchaka mit le billet d’Arabella entre scs dents, s’élança dans le lac et gagna la rive à la nage.

Lorsque Mary revint à elle-même, elle versa des torrents de larmes. Henri la laissa pleurer dans le sein de madame Palmer, et, prenant son oncle à part avec le docteur : — C’en est fait, leur dit-il, il faut pardonner au repentir de miss Sewell; mais sa folie et sa violence ont tué l’amour dans mon cœur, et il faut songer à rompre mes fiançailles avec elle.

Berghenius, en songeant aux naïves ambitions de Naïssa, qu’il ne voulait pas encourager, crut devoir garder le silence. Le missionnaire fit avec agitation le tour de la chambre en soupirant et frappant dans ses mains — Cela est grave, dit-il, très-grave! Je ne dis pas le contraire, j'en suis tout bouleversé; mais enfin elle pleure à vous arracher l’àme, et Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Exaltée comme elle l’est, elle sc tuera si tu ne lui pardonnes pas, et si quelqu’un ici doit être indulgent, c’est toi, l’objet de cette belle passion 1 Ab 1 les passions! Voyez un peu ce que c’est! Pauvre nature humaine! Enfin, enfin, voyons! je la plains, moi, cette fille; c’est une enfant, c’est une espèce de sauvage. Je les connais, moi, les sauvages, ils ne m’effrayent pas tant que ça. J’en ai converti de plus féroces, nous viendrons bien à bout de celle-ci.

— Mon oncle, dit Henri, je lui pardonne tout, je vous le répète ; mais je ne peux pas être un mari conquis les armes à la main. II y a là plus que du ridicule,

il y a de la honte. Ceci va s’ébruiter, n’en doutez pas. Quel rôle me fera-t-on jouer entre ces deux demoiselles? celui d’un bellâtre infatué de son mérite, un niais dont on se dispute les faveurs à coups de pistolet? Et que penseront les gens seusés del’bomme pour qui on fait de pareilles choses ? Il doit être bien beau, bien spirituel, c’est une merveille sans doute! Et quand on l’aura vu : Gomment, dira-t-on, ce n’est que cela? 11 ne méritait pas les folies qu’on a faites pour lui, et on aura raison. Étrange pays que celui où les femmes agissent de la sorte! Tenez, j’ai envie de me sauver au fond des bois pour fuir ce monde américain. Ah ! docteur, je comprends bien votre Thébaïde à présent !

— Tu déraisonnes, dit le missionnaire, et tu parles justement à un homme qui a eu la meilleure des femmes. Le pays n’est pour rien dans un fait de ce genre ; partout les femmes sont jalouses. JN T e sont-elles pas toutes filles d’Ève et un peu complices de Satan ? Je connais bien aussi les mœurs, moi ! Les plus terribles et les plus impétueuses de ces misses américaines font généralement les plus sages et les plus douces compagnes dès qu’elles sont mariées. Qui est-ce qui saura, à dix lieues d’ici, les prouesses de cette mauvaise tête à Ontonagon ? D’ailleurs, si on en parle, laisse jaser les sots, ne t’occupe pas de ce que dira le monde. Ceux qui te connaîtront sauront bien vite ce que tu vaux, et si ta femme s’est permis quelques excentricités avant le mariage, le pavillon couvre la marchandise, comme on dit. Si elle a un caractère trop résolu, tu as, toi, assez de force de volonté pour la dominer

et la ramener à la raison. Réfléchis avant de rompre avec elle , et par conséquent avec toi-même. Dans trois jours, tu en serais désolé. J’ai bien vu que tu l’aimais ! Si tu me crois aveugle !... Tu te débats contre ton propre cœur. Allons ! va la trouver, il ne faut pas qu’elle pleure à en mourir.

Henri, qui sentait bien que son oncle avait raison, alla rejoindre Mary. Il ne savait pas feindre : tout ce qu’il avait sur le cœur, il le lui dit en termes plus adoucis que ceux dont il s’était servi devant son oncle; mais le fond était le même. Mary ne saisit pas toutes les délicatesses et toutes les susceptibilités de son liancé; pourtant elle comprit qu’elle lui avait fait jouer un réle extrêmement pénible. Elle entendit ses explications relativement à miss Williams, et, bien que sa jalousie ne fût pas apaisée, elle sentit qu’elle n’avait plus le droit de l’exprimer. Elle se fit si soumise, elle se montra si douce, si repentante, qu’elle reconquit promptement ce cœur prêt à lui échapper.

Quand ils furent réconciliés, Henri apprit à Mary tout ce qui lui était arrivé et la grande fortune qui lui était échue. Elle accueillit cette nouvelle avec une tranquillité sérieuse dont Montaret lui sut gré. Elle ne fut nullement enivrée de se voir à la tête de si grandes richesses. Elle en parla froidement, comme si la chose ne l’eût intéressée en rien. Elle voulut ensuite voir le docteur et elle lui serra la main en le remerciant avec effusion de lui avoir conservé son fiancé. Le brave docteur comprit bien, en la voyant si jolie et si séduisante, que Naïssa ne pouvait pas lutter avec une telle rivale. 11 en souffrit un peu pour "sa fille

adoptive; mais c’était un homme excellent, et il fut bientôt gagné par les charmantes prévenances de miss Sewell.

— 11 ne faut plus qu’un peu de repos à notre blessé, lui dit-il, et comme je ne lui suis plus bon à rien ici, je partirai demain avec ma fille. Je ne puis le laisser en de meilleures mains que celles de sa fiancée. C’est à vous d’achever ma cure en lui procurant la quiétude d’esprit dont il a besoin.

— Ali ! voici ma petite garde-malade ! dit Henri eu voyant entrer Naïssa. Je veux la présenter aussi à miss Mary.

Celle-ci fut frappée de l’étrange beauté de l ’ Oiseau du lac , et elle en prit de l’ombrage. L’Indienne la regarda à son tour et eut du dépit de la trouver encore plus jolie qu’elle ne se l’était imaginée. Mary, sachant les soins qu’elle avait donnés à Henri , lui adressa quelques compliments et lui tendit la main. Naïssa la lui toucha du bout des doigts avec une timidité qui ressemblait à de la crainte.

Au moment de souper, Mary retourna à sa chambre pour faire un peu de toilette. Elle y trouva madame Palmer bouleversée d’une lettre que venait d’apporter Wakontchaka et qui était ainsi conçue :

« Madame,

» Faites savoir à miss Sewell que je ne lui en veux plus et qu’elle peut me rendre son amitié, si bon lui semble. Nous avons été bien folles de nous disputer un cœur qui n’appartient à aucune de nous. Je n’ac-

euse pas M. de Montaret de nous avoir trompées, mais il a subi un charme plus puissant que le nôtre.

» Dites ii Mary d’ouvrir les yeux, elle verra que la fille adoptive du doctetir, le bel Oiseau du lac, est le seul objet des préoccupations de celui qu’elle appelle son fiancé.

» Arabella Williams. »

Mary froissa cette lettre dans sa main et la jeta avec mépris.

— C’est une iafamie, dit-elle, et une infamie bête, bien digne de cette fille stupide!

— Le piège est grossier, dit madame Palmer, qui était comme un reflet rapide des impressions de son amie ; vous ne devez pas vous en occuper un seul instant.

— Non certes, reprit Mary en arrangeant ses cheveux devant la glace d’une main tremblante ; malgré son dédain, la flèche du Parthc lancée par Arabella était entrée dans son cœur.

Elle se présenta au souper bien déterminée à ne rien laisser paraître de ce nouveau dépit, et, pour s’en distraire, elle se mit à parler de la future exploitation de Montaret comme l’eût fait un homme expert en pareille matière.

— Je ne sais, dit-elle, si mon père consentira à mettre des fonds dans cette entreprise, du moins pour le moment. 11 court le cuivre, et ses capitaux sont engagés; mais nous trouverons ailleurs. Je mets tout ce que je possède à la disposition de M. Henri.

— Et combien possédez-vous ? demanda le missionnaire.

— Huit ou neuf cent raille dollars, je ne sais pas précisément.

— Non, miss Mary, non, répondit Montaret... je ne peux pas...

— Et moi, je le veux, Henri ; j’en appelle à votre oncle; ne suis-je pas libre de disposer de mon bien, de le risquer dans une exploitation qui ne peut pas être douteuse ?

— Pour une Américaine, observa le père Athanase, vous êtes bien confiante. Ce n’est pas un reproche au au moins que je vous adresse, mais vous devriez vous assurer...

— Qu’il y a véritablement des mines à exploiter? répondit Mary en souriant. Je crois M. de Montaret sur parole.

— Et si je m’étais trompé sur la qualité du minerai ? dit Henri.

— Si cela élait, je ne pourrais m’en assurer par moi-même, et vous seriez un mauvais ingénieur. Avant tout, avez-vous fait régulariser votre acte d’acquisition ?

— 11 est en règle, répondit le missionnaire.

— C’est vous qui avez acheté ?

— Oui, mais j’ai fait une donation entre- vifs à mon neveu.

— Bien, cependant il y a mille autres formalités ; vous en êtes-vous occupé?

— Non, miss Mary.

— Il faudra les remplir.— Puis, s’adressant à Henry: — Vous ignorez nos lois, je vous servirai de guide, j’irai avec vous à Lansing, capitale du Michigan, afin

de vous naturaliser Américain, faire valoir vos droits et fournir vos preuves ; de là il faut courir à Washington, au bureau du cadastre ( land office), obtenir vos titres définitifs et l’autorisation d’exploiter : c’est l’affaire d’un mois.

Un nuage passa sur le front de Henri. La compétence de Mary choquait encore une fois son sentiment d’artiste, et il la trouvait trop vite revenue de ses émotions, trop positive en un mot. — C’est perdre beaucoup de temps, dit-il, que de courir tous les trois à Lansing, à Washington et à New-York. Mon oncle, vous devriez faire les démarches tandis que je chercherai des mineurs et commencerai les premiers travaux.

— Je veux bien aller à Lansing, répondit le père Athanase, mais il faut que tu voies M. Sewell ; c’est ton affaire.

— M. Henri n’a pas l’air de se soucier beaucoup de faire le voyage avec moi ? dit Mary en se mordant les lèvres.

■*— Quelle raison aurais-je de décliner un si grand honneur? reprit Montaret piqué du ton d’aigreur de sa liancée.

Mary observait Naïssa, dont la physionomie trahissait les sentiments. L’Indienne avait d’abord écouté d’un air indifférent tout ce qui avait eu rapport à l’affaire : quand il avait été question du voyage d’Henri et de Mary, elle s’était troublée ; mais, en entendant Henri faire la proposition de rester, elle n’avait su cacher sa joie.

— Monsieur de Montaret a raison, dit-elle en rompant le silence pour la première fois, il faut rester.

— Mêle-toi donc de ce qui te regarde ! lui dit le docteur d’un ton bourru qu’elle n’était pas "habituée à lui voir prendre.

Elle baissa la tête sur son assiette, et Mary vit percer une larme sous sa paupière.

L’antipathie de miss Sewell pour Naïssa devint de l’aversion, et, oubliant sa résolution d’être calme, elle revint avec insistance sur la nécessité pour Henri de faire le voyage avec elle. Montaret fut blessé de l’espèce de torture infligée si gratuitement à l’inoffensive Naïssa. — Mon Dieu! miss Mary, dit-il, vous disposez déjà de moi comme si j’étais votre homme lige, et vous me faites trop sentir le service que vous voulez me rendre.

— Si vous êtes de mauvaise humeur ce soir, lui répondit-elle en se levant, nous causerons demain.

— Allons-nous-en ! dit tout bas Naïssa à son père. Le docteur lui prit le bras, et ils se retirèrent sous prétexte de fatigue. Mary, voyant qu’on lui cédait la place, comprit qu’il n’y avait aucun projet de résistance à soi ascendant et se radoucit.

Elle avait ce charme particulier aux natures dont les impressions sont vives et changeantes : à ses emportements d’enfant succédaient toujours des accès de générosité et le besoin de réparer ses torts. En outre elle avait le privilège d’être toujours jolie et gracieuse, même dans le dépit, et quand elle était aimable et heureuse, elle était irrésistible.

Henri ne tarda pas à lui demander pardon, et miss Sewell, résolue à l’emmener au plus tôt, obtint qu'on partirait dès le lendemain, malgré la recommandation

du docteur, qui avait prescrit encore quelques jours de repos à son malade.

Le père Athanase voyait ce départ avec satisfaction, mais il voyait aussi les inconvénients d’un long têteà-tête entre son neveu, fatalement porté à une susceptibilité extrême par les circonstances et par l’inaction où l’avait tenu sa blessure, et sa future nièce, dont il saisissait très-bien le caractère. 11 se sentait entraîné à une grande sympathie pour elle, et il lui eût volontiers donné l’absolution deux fois par jour ; mais il ne pouvait se faire illusion sur le désaccord qui était au fond de ces deux natures, non plus que sur la maladresse qu’avec les meilleures intentions du monde madame Palmer déployait en voulant apaiser leurs différends.

11 prévit que le voyage pourrait bien amener une rupture, et il la redoutait. Il tenait à l’exploitation de la mine avec l’espèce de passion qui caractérise les projets désintéressés, surtout dans les esprits ingénument avides de mouvement, de persuasion et de domination. S’il y avait en lui du père de famille, il y avait aussi du prêtre. Il se flatta d’adoucir par les arguments et les séductions du catholicisme les aspérités de la situation, et déclara qu’il suivrait les deux fiancés à New-York.

Le lendemain, Henri et son oncle prenaient congé du docteur et de Naïssa en leur promettant d’être de retour avant le commencement de l’hiver, c’est-à-dire dans un mois.

Naïssa se résigna et garda mystérieusement la bague de Montaret. Bile retourna le jour même au lac des

Castors avec son père sans avoir revu Wakontchaka. Le docteur essaya, chemin faisant.de deviner ce qui se passait en elle. Il craignait de l’interroger, il craignait aussi une effusion de confiance, et cependant il s’inquiétait du mutisme et de l’apparente tranquillité de sa compagne.

Les jours suivants n’amenèrent aucune explication entre eux ; Naïssa reprit ses occupations comme si elle ne les eût jamais quittées. Elle ne fut pas triste, elle fut seulement un peu absorbée. De quoi pouvaitelle se flatter, après avoir vu les deux plus belles et plus brillantes personnes de New-York se disputer la préférence de Montaret? Elle se confiait à un raisonnement très-simple et assez logique : elle avait vu Henri et miss Sewell se parler avec aigreur, elle ne pouvait pas s’imaginer qu’on pùt s’aimer et se quereller. Pour elle, l’amour était une adoration sans nuages et une admiration sans limites, soumission passive et anéantissement de soi-même.

La lutte que fait naître l’égalité de l’homme et de la femme était lettre close pour elle. Elle put donc se persuader qu’Henri serait bientôt brouillé avec Mary, et qu’il reviendrait seul au lac des Castors.

Le voyage à New-York fut pour Henri une suite de mécomptes et d’ennuis. Le premier désagrément fut la perte de sa valise, qui contenait ses effets, sa bourse

et ses notes, et qui, dans un transbordement, fut confondue avec les bagages d’un voyageur qui descendait à Détroit. Il avait heureusement gardé sur lui ses titres de propriété ; mais, n’étant pas encore millionnaire, il se trouva presque sans argent pour continuer sa route. Il avoua son désastre à son oncle, qui n’avait que le nécessaire pour lui-méme. Le père Athanase, sans le consulter, lit part de leur pénurie à miss Sewell, qui s’empressa de mettre sa bourse à leur disposition. C’était la chose la plus naturelle, à coup sûr ; mais Henri souffrit, peut-être à tort, de devoir ce léger service à celle qu’il aimait. Mary sembla y puiser le droit de commander toutes choses et d’être le chef de la caravane sous prétexte de prévoir et de payer tous les frais.

A Lansing, elle alla jusqu’à vouloir faire elle-même toutes les démarches d’affaires. Dans les bureaux de la présidence territoriale, ce fut elle qui porta la parole, exposa le projet, obtint les autorisations et solda les dépenses. Elle était l’homme, Henri et son oncle semblaient être ses commis ; mais toutes ces contrariétés n’étaient rien en comparaison de celles qui attendaient Henri à New-York.

Le banquier le reçut d’abord très-sèchement, et devant, lui reprocha en termes peu convenables à Mary l'escapade qu’elle s’était permise. Mary le laissa dire, et, pour le calmer, lui exposa l’affaire magnifique qu’elle lui apportait. Sewell pardonna -, comme sa spéculation sur les mines de cuivre avait avorté, il se jeta dans cette nouvelle entreprise avec toute la fougue de son caractère. Il mit des sommes considérables à

la disposition d’Henri et regarda aussitôt la chose comme sienne.

Cette effusion de confiance toucha Montaret. Il y vit cet esprit aventureux qui enflamme l’Amérique et la lance à tout risque à la conquête de la civilisation ; mais son illusion sur le compte de Sewell ne fut pas de longue durée. Dès le lendemain, le banquier était parti sans rien dire, et, quand au bout de quelques jours Heuri demandait à Mary où était son père, elle lui avoua qu’il était allé au lac des Castors s’assurer par ses yeux de la vérité. C’était son droit ; Henri ne pouvait pas s'en formaliser. Quinze jours après , Sewell, rapide comme le vent, était de retour à New- 'York, tombait comme la foudre chez Henri, et, sans s’excuser de sa méfiance, entrait sur-le-champ en matière.

— Votre affaire est magnifique, lui dit-il, j’y mettrai tout ce que je possède; mais comme vous n’avez rien, et qu’outre un grand capital je vous apporte un capital intellectuel, c’est-à-dire une grande connaissance des affaires, je ne crois pas avoir de prétentions exagérées en vous demandant d’ètre associé , ma vie durant, à la moitié de vos bénéfices, réversibles sur la tète de ma fille après mon décès. Je lui constitue ainsi une dot qui réunit un jour vos intérêts aux siens. Consentez- vous ? Je me charge de tous les frais, quels qu’ils soient. Si nous sommes d’accord, rédigeons et signons. .

Henri accepta avec une certaine joie ; il se voyait ainsi dégagé de toute obligation envers M. Sewell. Le missionnaire trouva la part du banquier un peu forte,

et remarqua fort bien qu’en s’assurant d’immenses revenus pour le reste de sa vie, il établissait la dot de sa fille sur la fortune de Montaret ; mais c’était là précisément ce qui rendait à Henri le sentiment de son indépendance et de sa dignité. 11 entraîna son oncle et signa des deux mains.

— Puisque vous avez vos titres, lui dit Sewell, et que les formalités relatives à la concession sont remplies, il ne s’agit plus que de trouver des ouvriers et des débouchés pour le placement de nos fers. J’ai sous la main des gens que je vous recommande : Straatemberg, un Alsacien très-intelligent; Knox, un chef d’ate lier ; le Canadien Laramé, capitaine de mines. Nous r aurons deux cents mineurs, s’il le faut, mon cher Montaret! Je veux, en arrivant là-bas, que vous trouviez tout en train. Je vais y envoyer mon architecte, M. Green, avec l’ordre d’y construire deux hautsfourneaux, des magasins, une fonderie, des habitations pour les ouvriers, et de relier par une voie ferrée nos mines de fer au lac Supérieur. 11 faut songer également à un cottage pour nous. Mary, vous en choisirez le modèle, je veux qu’il soit à votre goût.

Montaret ne fut pas môme consulté, et Mary se mit à tracer le plan de la future habitation. Quand il voulut faire une objection, elle lui répondit que ces choses-là ne regardaient pas les hommes, et qu’ils ne devaient pas s’en mêler.

— Alors, dit Henri, vous me permettrez d’avoir une habitation séparée de la vôtre, car vos arrangements ne convienent ni à mes habitudes de travail ni à mes goûts.

Mary eut (lu dépit, jeta le crayon, bouda, le reprit au bout d’un instant et fit à sa tête. Dès le soir même, Sewell prit sa fille à part et lui dit : — Je vous ai pardonné votre désobéissance en raison de l’affaire que vous m’avez apportée. Je ne veux pas laisser échapper une si belle occasion de décupler ma fortune; il s’agit donc de vous marier vite, il ne faut pas mettre à l’épreuve la constance d’un Français. Arrangez-vous pour que cela se termine avant que nous allions aux mines.

Mary différa pourtant l’explication avec Henri. Il lui répugnait de lui rappeler sa promesse. Elle attendit qu’il parlât le premier, mais il était déjà débordé d’occupations, et il dut se rendre dans l’Ohio pour entrer en marché avec les maîtres de forges. Pendant quinze jours que dura l’absence d’Henri, il se passa à New- York des événements qui devaient lui rendre son re tour très-désagréable.

Arabella avait reparu à son théâtre avec un nouvel éclat. Parmi ses adorateurs, on remarquait au premier rang M. Austin, le journaliste que nous avons vu au nombre des convives de M. Sewell la première fois qu'Henri avait été reçu et fétô chez le banquier. Un matin, un gros homme à figure riante entra dans le cabinet de M. Austin. 11 arrivait d’un long voyage tout exprès pour lui demander, à quelque prix que ce fût, une réclame splendide pour son établissement, üe voyageur n’était autre que M. Harper, le propriétaire du boarding-house d’Ontonagon. 11 avait fait d’assez bonnes affaires durant la saison, il en espérait de meilleures encore pour la saison suivante, et à cet

effet il désirait faire connaître au monde civilisé les aventures romanesques , tragiques et surprenantes dont lesplages désertes du lac Supérieur avaient été témoins.

M. Austin ne demandait que l'occasion de rédiger un pu/f. Quelle fut sa surprise quand il vit non-seulement la charmante miss Sewell, mais encore la diva Williams, figurer au premier plan de cette étrange épopée ! 11 se fit tout raconter dans les plus minutieux détails, et, partant d’un immense éclat de rire, il jura que M. Harper aurait la plus belle réclame qui, de mémoire d’homme, eût été lancée. Dès le soir, sou article était composé; il courut le lire à la chanteuse, à laquelle il avait naturellement donné le beau rôle; mais elle n’en fut pas satisfaite. Elle trouva l’auteur trop indulgent pour miss Sewell. Elle exigea des corrections qui dénaturaient passablement les faits.

Personne autre que M. Harper n’était nommé. H y était dit seulement que « l’une des principales célébrités de l’académie de musique en tournée au lac Supérieur, s’était arrêtée à Ontonagon, dans Inconfortable hôtel de l’honorable M. Harper, et que là, comme elle prodiguait ses soins à un jeune Français blessé dans un guet-apens où l’avait attiré un adorateur éconduit de la cantatrice, elle avait failli être victime de l’injuste jalousie d’une belle miss appartenant à l’une des plus riches familles de la cinquième avenue. Cette cruelle personne lui avait tiré un coup de pistolet à bout portant, qui, sans la présence d’esprit d’un vaillant chef indien épris en pure perte, comme les autres, de la diva , eût à jamais privé le public du bonheur de l’entendre et de l’applaudir. »

L’article parut le lendemain et fut immédiatement reproduit dans les autres journaux. Le public voulut douter ; mais Austin, Arabella et la famille de la chanteuse affirmèrent que tout était véritable. Madame Williams avait compris que la réclame serait encore plus profitable à sa lille qu’à M. Harper. Faire parler de soi, attirer l’attention sur sa vie privée, est la suprême ressource des artistes sans talent.

Sewell, qui blâmait la conduite de sa tille, voulut faire cesser ce scandale. Il avait toujours eu pour Arabella un penchant marqué. 11 se rendit chez elle; la chanteuse lui jura que l'affaire s’était ébruitée sans son consentement, et enfin daigna admettre les excuses qu’il prit sur lui de lui offrir au nom de sa fille. Voyant l'ascendant qu’elle pouvait exercer sur lui, elle voulut lui faire promettre qu’Ilenri ne serait jamais son gendre. Sewell ne put s’empêcher de rire.

— Ge que- vous me demandez, miss Williams, n’est pas raisonnable, lui dit-il; autant vouloir me ruiner tout de suite!

— Vous ruiner, M. Sewell? dit la chanteuse, qui pensa que ce serait là sa plus belle vengeance. Dieu m’en garde ! — Et en parlant ainsi elle lui jeta un regard perçant qu’il prit pour une provocation.

Rendre Sewell amoureux et le ruiner était un coup de maître. Henri perdait son bailleur de fonds, et Mary la fortune qui devait lui revenir. Sewell, arrivé à l’âge de cinquante ans, n’avait jamais fait de folies. 11 avait concentré toutes ses facultés vers un seul but, l’argent. Sa conquête ne semblait pas facile, et pourtant Arabella voulut la tenter. Elle lui donna à entendre qu'il

183 SÜSS MARY

pourrait bien lui plaire, et ils se séparèrent bons

amis.

De son côté, Henri avait été trouver M. Austin. Moitié par menace, moitié par persuasion, il avait obtenu que l’article fût atténué par des rectifications plus ou moins plausibles, et le coup de pistolet inoffensif attribué à une plaisanterie. 11 espérait que Mary seconderait cette interprétation; mais elle avait manqué de présence d’esprit en voyant l’éclat provoqué par cette aventure. Elle avait tout avoué à des amies peu discrètes, et plusieurs lui avaient donné raison tout eu se moquant d’elle.

Henri avait assez prévu le ridicule qui devait rejaillir sur lui, s’il se laissait présenter à toutes les jeunes misses désireuses de le voir. Ce fut un désappointement pour elles et pour Mary aussi, qui n’avait pu se défendre de promettre l'exhibition; mais elle dut lui pardonner sa sauvagerie en le voyant sérieusement occupé de leur avenir. 11 s’agissait d'embaucher des ouvriers. Henri s’adressa aux gens dont Sewell lui avait parlé, à Straatemberg, qui lui amena cinquante Allemands, ouvriers mineurs, à Knox, qui demanda un mois pour fournir une centaine d’Irlandais, et à * Laramée, qui promit un contingent à peu près égal de Canadiens et d’émigrants européens. M. Green eut bien vite enrôlé une soixantaine de maçons et de charpentiers, et, comme Sewell voulait, en arrivant à la Bo sse-du-hison, trouver construite et meublée l’habitatiou dont Mary avait donné les plans et le modèle, l’architecte partit sur-le-champ avec Slraatemberg et ses hommes, qui étaient également prêts.

Le père Athanaso avait hâte de retourner à sa mission ; il y renonça pourtant. Il voyait Henri partagé entre son amour pour Mary et sa répugnance pour le milieu où sou mariage le condamnait à vivre. Il craignait de le laisser livré à lui-méme et resta pour lui remonter le moral. — Tant pis, dit-il avec un gros soupir, si je trouve mes ouailles replongées dans l’idolâtrie, je ferai comme Moïse, je briserai leur veau d’or 1

La mauvaise saison arriva, et il fallut renoncer à gagner la mine avant le dégel. Sous ce climat, l’hiver est terrible, les eaux des lacs gèlent et se couvrent île montagnes de neige amoncelées par les bourrasques. Souvent de violentes tempêtes rompent les glaces, qui s’accumulent sur les rivages, en changent parfois la configuration, et forment des barrières infranchissables. Pendant sept mois, d’octobre en mai, toute communication est interceptée entre ces régions polaires et le reste du monde. Henri mit le temps à profit pour s’occuper en grand du placement de son fer. U se rendit dans le Kentucky et dans l’Illinois pour établir des relations semblables à celles qu’il s’était déjà créées dans l’Ohio.

Le banquier passa son hiver tout différemment. Appelé chez la Chanteuse à plusieurs reprises et sous différents prétextes, il s’aperçut, un jour qu’elle lui refusa sa porte, qu’il ne pouvait plus se passer de sa compagnie. Alors, avec l’entêtement qu’il apportait en toutes choses et la fougue d’un tempérament sanguin, il se jeta tète baissée dans le piège que lui tendait miss Williams. Celle-ci le laissa revenir, et,

quand elle le vit bien englué, elle lui arracha des sommes énormes tout en ayant l’air de les refuser. Enfin elle lui porta le dernier coup en lui avouant qu’elle l’aimait. Sewell devint alors complètement fou. Trouvant que le cottage de Staten-Island était indigne d’une femme comme Arabella, il lui acheta une maison de campagne à Glen-Cow, sur le bord de la mer. Arabella relégua sa mère et sa tante dans le cottage, et alla prendre possession de sa nouvelle résidence. Elle eut chevaux, voitures, maison à la ville et à la campagne, donna des dîners, des fêtes, et attira de nouveau sur elle l’attention du monde de New-York. Elle s’habitua si bien à cette vie de luxe et de bienêtre qu’elle renonça à sa première idée de ruiner le banquier. L’accaparer, lui et sa fortune, en l'épousant, était bien préférable, et avoir sur Mary l’autorité d’une belle-mère lui parut le plus beau triomphe.

Elle prit bientôt un tel empire sur Sewell qu’il en vint à lui offrir le mariage, et des anneaux de fiançailles furent échangés. Sewell avait pourtant hésité en songeant que le gendre qu’il voulait se donner avait été son rival. Personne ne pensait qu’il en pût être autrement depuis le séjour à Ontonagon ; mais Arabella, tout en se confessant d’avoir eu un caprice pour Henri, n’eut qu’à raconter la vérité pour se disculper d’une liaison plus grave, et Sewell, qui en somme eût avalé bien des mensonges, se trouva d’autant plus épris qu’il put se croire le premier occupant sérieux de ce cœur si souvent battu en brèche.

tan

Lorsqu’Henri revint de sa tournée dans le Kentucky, il subit ce nouveau déboire. Tout New-York était informé des projets de mariage de M. Sewell. C’était un coup de foudre pour Mary. — Qu’il mange sa fortune, dit-elle à Henri, qu’il se ruine ! c’est sou droit, peu m’importe; mais me donner pour belle-mère mon ennemie, non, non, c’est impossible. Il faut empêcher cela...

— Si j’allais chez miss Williams, dit Montaret, peutêtre lui ferais-je entendre raison.

— C’est possible, répondit Mary avec un mouvement de jalousie ; vous devez avoir conservé une grande influence sur elle...

— Est-ce là toute la confiance que vous avez en ma parole ?

— Je ne doute pas de votre parole; cependant vous pouvez avoir été surpris, Arabella est bien belle!

— Mary, ne revenons pas sur le passé, ne rendez pas la situation pire qu’elle n’est. Nous nous disputerons plus tard, si c’est un besoin de votre caractère. En ce moment, nous devons parer le coup qui vous menace ; parlez à votre père, faites-lui sentir sa folie ; de mon côté, j’irai parler à miss Williams.

— Non, s’écria Mary, je vous le défends ! Essayez de détourner mon père de son affreux projet, mais je ne veux rien devoir à mon ennemie.

Henri alfa parler à Sewell. Celui-ci le laissa dire sans l’interrompre, et se contenta de répondre qu’il était d’âge à savoir se conduire. Ne pouvant rien sûr l’esprit du banquier, Montaret, malgré la défense de Mary, voulut tenter une démarche auprès d’Arabella. Il la savait folle et ne la jugeait pas corrompue. D’ailleurs il lui importait de donner à l’étude de son caractère plus d’attention qu’il ne lui en avait accordé jusqu’alors. Elle devenait un obstacle dans sa vie après avoir failli la lui faire perdre. Était-il condamné à subir passivement cette sorte de fatalité? Ne pouvaitil, lui, homme résolu et intelligent, combattre la mauvaise influence d’une fille assez bornée et peut-être moins perverse que bien d’autres?

Il était sur le chemin de l’embarcadère des steamboats pour Glen-Cow, lorsqu’il fut arrêté dans Broadway par un rassemblement d’où partaient de grands éclats de rire. 11 voulut savoir la cause d’une réunion si joyeuse, cas insolite à New-York. — C’est un Indien, lui dit-on.

Henri pensa que le peuple de New-York était tout aussi badaud que celui de Paris, et néanmoins il alla comme les autres grossir la foule. En approchant, il vit en effet un Indien de haute stature et reconnut Celui qui vient sur le tonnerre. Le chef sioux, paré de ses plus longues plumes, vêtu de sa plus belle tunique de peau de daim, la poitrine couverte de colliers, le visage orné des couleurs les plus voyantes, une main appuyée sur son fusil enrubanné, haranguait l’assistance d’un air à la fois superbe et bienveillant.

— Merci, visages pâles, disait-il en français, merci

de l’admiration que vous avez pour Wakontchaka. Il est content, il voit que sa renommée de grand guerrier est arrivée jusqu’ici. Ceux d’entre vous qui viendront chez les Sioux peuvent se recommander de Wakontchaka. Ils y seront bien reçus en souvenir des honneurs que vous lui rendez.

Ce discours, traduit par un interprète officieux qui se trouvait là, fut accueilli par des rires et des hourras ironiques. •

Henri fendit la presse, et, pénétrant jusqu’à l’Indien : — Que fais-tu ici? lui demanda-t-il.

— Je te cherche, répondit Wakontchaka.

Henri l’emmena chez lui. Dès que l’Indien fut entré, il regarda d'un air curieux et un peu craintif les livres, plans et instruments de travail de l’ingénieur épars sur la table ou cloués à la muraille. Tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur une carabine à deux coups sortant des ateliers de Devisme, arme d’un joli travail et d’une grande précision qu’Henri avait reçue depuis quelques jours. Wakontchaka la décrocha, la regarda avec convoitise, la pesa, en fit jouer les batteries, la mit en joue et se fit expliquer la manière de la charger; puis il s’extasia sur les balles coniques toutes montées dans leurs cartouches de cuivre, et, en poussant un gros soupir, il allait remettre la carabine à sa place, quand Montaret lui dit : — Tu me ferais plaisir en acceptant cette arme comme un témoignage d’amitié et de reconnaissance.

Wakontchaka le regarda d’un air étonné; mais, voyant que le don était sérieux, il ne put contenir sa joie, éclata de rire, tendit la main à Henri sans

pouvoir dire un mot et se remit à tourner et à retourner l’arme dans tous les sens. Il voulut la charger et la tirer par la fenêtre; mais Henri lui fit observer que cela était défendu dans la ville. — Allons dans la campagne! dit l’Indien.

— Mais n’avais-tu pas à me parler?

— Oui, après que j’aurai essayé cela, dit-il en montrant la carabine.

— Comme tu voudras; j’avais justement à sortir. Viens avec moi.

Wakoutchaka le suivit après avoir mis les boites de cartouches dans son sac à médecines , espèce de carnier en fourrure et enjolivé de broderies, dont tout Indien est muni et dans lequel il met des herbes médicinales en cas de blessure, des amulettes et les objets à son usage qu’il estime les plus précieux.

Sur les/eam&oaf qui devait les conduire à Glcn-Cow, Montaret lui demanda si les travaux étaient commencés sur la mine. — J’ai vu des visages pâles abattre la forêt, apporter des pierres et construire des maisons.

— Alors M. Green était déjà arrivé quand tu es parti?

— Je ne sais pas, je suis parti il y a trois mois.

— Et tu as mis tout ce temps pour venir ici ?

— La neige couvrait la terre, les lacs étaient glacés, les chemins perdus; mais ni le vent, ni le froid n’arrêtent Wakontchaka.

— Il faut que tu aimes furieusement miss Arabella, pour avoir entrepris un tel voyage, car c’est pour la voir que tu viens, avoue-le.

— Wakontchaka aime en effet la belle square.

— Et as-tu maintenant quelque espoir d’être aimé aussi ?

— Si j’avais douté, je ne serais pas venu. Dis-moi où je la trouverai.

— Tu ne l’as donc pas encore vue ?

— Non.

— Eh bien ! lu la verras aujourd'hui. C’est chez elle que nous allons.

— Ah ! tu l’aimes donc aussi à présent ?

— Je ne suis pas plus épris d’elle aujourd’hui que par le passé.

— Tu me trompes.

— Sur l’honneur, je te dis la vérité.

— Alors pourquoi n’es-tu pas revenu avant l’hiver au lac des Castors tenir tes promesses à Naïssa ?

— Quelles promesses?

— Tu aimes Naïssa et Naïssa t’aime, elle me l’a avoué.. J’ai parlé deux fois à celui qui lui a tenu lieu de père depuis la mort de Sagitto ; il m’a donné à entendre que tu ne voulais pas réparer le mal que lu avais fait. Je suis venu savoir si cela était vrai.

— Mon ami, je ne puis réparer le mal que je n’ai point fait. Tu te trompes, il n’y a rien entre ta cousine et moi qu’une bonne et sincère amitié.

— C’est-à-dire qu’après avoir séduit l'Oiseau du lac , i tu veux épouser Celle, qui met des balles dans la chevelure du chef sioux ?

— Je dois l’épouser, je lui en ai donné ma parole, et cela bien avant de connaître ta cousine.

— Il faudra reprendre ta parole.

Le steamboat touchait le quai.

— Veux-tu venir tout de suite avec moi chez miss Williams? reprit Montaret.

— Non, je veux essayer le fusil d’abord, répondit l’Indien d’un air moitié fâché, moitié souriant.

Ils abordèrent, et, laissant le village à leur droite, ils suivirent la plage. Se voyant à une distance raisonnable de toute habitation, Wakontchaka dit à son compagnon, en lui montrant un oiseau de proie qui planait dans le ciel à une grande hauteur : Est-il trop loin ?

— Non.

Wakontchaka tira, et l’oiseau atteint alla, en décrivant plusieurs courbes immenses, s’abattre sur la plage. Le Sioux, après l’avoir ramassé, le montra à Montaret d’un air qu’il s’efforçait de rendre modeste : — Wakontchaka, dit-il, est bon tireur. Il ne quittera jamais cette arme, et celui qui la lui a donnée est son ami. — Puis il marcha sur la grève d’un air majestueux sans que Montaret prévit ce qu’il allait faire. L’Indien tenait d’une main la carabine, do l'autre son vieux rifle, qu’il lança dans la mer en disant : — Vieux serviteur ne doit pas être humilié.

Content d’avoir donné la sépulture à son ancien compagnon, il revint à son amour un instant oublié. — Allons dit-il, voir celle qui réjouit le cœur du chef sioux. — Ils se rendirent à la maison de campagne d’Arabella, où ils furent reçus par Panny, une jeune suivante irlandaise assez jolie, que Sewell avait fait entrer chez son idole autant pour la servir que pour la surveiller. Madame répétait à son théâtre, Henri dut laisser sa carte.

Comme il reprenait avec Wakontchaka le chemin

de New-York, l’Indien, qui ne Bavait nullement ce que c’était qu’un théâtre, demanda des explications à son compagnon, et après ces explications il ne comprit pas davantage. Il se dit que sa belle squatv était sans doute une sorte de prétresse à laquelle les faces pâles venaient tous les soirs rendre hommage. Son amourpropre en fut flatté, et sa passion en augmenta.

De retour à l’hôtel, il demanda à Montaret de le conduire dans le temple de la belle squaic. Ne se souciant pas d’exhiber uri sauvage, Henri l’adressa à Télémaque, qui se chargea de lui avec empressement. Dès le soir même, Wakontchaka et son cornac noir, après avoir dîné ensemble et bu un peu plus que de raison, se rendirent à l’académie de musique.

L’entrée de ce personnage tatoué et emplumé fit sensation dans la salle. Quand la Williams parut, vêtue d’or et de velours, la couronne au front et suivie d’un cortège de figurants, l’Indien monta debout sur la banquette pour attirer son attention, et, sans tenir compte des avertissements réitérés de Télémaque, non plus que des menaces de ceux qui étaient derrière lui, il resta pétrifié d’admiration et bouillant d’amour. Comme elle avait fini son rôle dans l’acte et rentrait dans la coulisse, Celui qui vient sur le tonnerre , pensant qu’elle ne reparaîtrait plus, sauta par-dessus tes épaules des spectateurs, bondit dans l’orchestre des musiciens, renversa les pupitres, franchit la rampe, s’élança sur la scène et courut à Arabella en s’écriant : — Wakontchaka n’a pu attendre plus longtemps, le voici. Il veut parler aussi en musique et danser devant ton peuple.

Arabella s’enfuit dans sa loge, où elle trouva Sewell.

— Délivrez-moi de ce fou, s’écria-t-elle, il me poursuit !

Sewell, mis au courant en deux mots, alla au-devant du Sioux et voulut lui barrer le passage. Wakontchaka le repoussa et s’engagea dans l’étroit couloir qui menaità lalogede la chanteuse. Ivre d’amour etde whisky, il implorait bruyamment la belle squaw pour qu’elle lui ouvrît la porte, quand il se vit entouré par six policemen suivis de Sewell, du manager (régisseur), des machinistes et des figurantes, que l’incident réjouissait beaucoup. Le régisseur invita l’Indien à se taire et s’en aller.

— Wakontchaka, répondit-il, n’obéit à personne!

Etde sa hachette de fer ilfendillepanneaudeiaporte. Les policemen se jetèrent sur lui, mais il leur glissa dans les mains comme un serpent et se sauva à l’autre bout du corridor. Là il mit une cartouche dans sa chère carabine et l’essaya cette fois sur l’un des poli ■ cemen qui tomba.

— On ne touche pas à Wakontchaka, cria-t-il, et, prenant sa course, il s’élança dans les escaliers et sortit du théâtre.

Une foule de curieux l’attendait à la porte, mais, ne sachant pas encore le crime qu’il venait de commettre, on le laissa fuir et môme quelques-uns le suivirent. Il se déroba en faisant plusieurs détours à travers les rues et se vit bientôt seul. Il alla sur-le-champ à l’auberge d’Henri et monta chez lui.

— Que viens-tu faire à pareille heure ? lui dit Montaret, le voyant hors d'haleine et ruisselant de sueur.

— Je viens de tuer un des ennemis de la belle

squatv.

— Qui as-tu tué ? s’écria Henri avec anxiété.

— Un de ces hommes qui ont pour toute arme un petit bâton.

— Un policeman ?

— Je ne sais pas ce que c’est. Ils croyaient prendre le scalp de Wakontchaka, et l’un d’éux a trouvé la mort. Je me suis sauvé, et me voilà.

— Mais, malheureux, tu vas être arrêté, emprisonné, pendu !

— Tu as donné à Wakontchaka assez de balles pour qu’il puisse tuer tous ses ennemis.

— Voilà un beau cadeau que je t’ai fait là 1 11 faut te sauver, te cacher, quitter la ville. 11 n’y a pas de temps à perdre ; prends mes habits.

D’abord Wakontchaka résista avec entêtement, mais Henri lui fit comprendre l’imminence du danger, et il se résigna à se laver le visage, à chausser un pantalon, à endosser un paletot et à se coiffer d’un chapeau.

— Tu veux donc que je ne revoie pas la belle squaw ? dit-il.

— 11 s’agit bien d’elle ! Je ne veux pas qu’on pende un brave garçon à qui je dois la vie. Allons, es-tu prêt?

— Oui.

Ils sortirent de l’hôtel sans être observés et gagnèrent à pied la station d’Harlem, où ils attendirent le premier convoi pour la direction du nord. Après avoir recommandé à Wakontchaka de ne parler à personne

tant qu’il serait dans l’État de New-York, Henri lui rendit son fusil roulé dans sa peau de bison, et, après lui avoir glissé une bourse dans la poche, il le mit en wagon.

Au moment de partir, l’Indien prit la main de son guide et lui dit avec des larmes dans les yeux : — Tu n’es pas un homme comme les autres, et le chef siou\ est fier de penser que tu seras son cousin.

— Ah ! lu y tiens ? lui dit Henri en souriant.

Et, l’ayant vu partir, il revint à New-York.

La fantastique apparition de l’Indien au théâtre, suivie du meurtre tragique du policcman, fit comme on peut croire, quelque bruit dans New- York. On repensa à l’article déjà oublié de M. Austin, où il avait été question d’un terrible et magnanime sauvage épris de la cantatrice. Quelques personnes prétendirent que c’était un faux Indien, suscité par les ennemis d’Arabella pour la troubler en scène et la ridiculiser devant le public.

Le banquier, las des aventures bizarres qui servaient de réclame à sa maîtresse, lui fit rompre son engagement, paya vingt mille dollars de dédit et lui fit comprendre la nécessité de se retirer à Glen-Cow jusqu’à nouvel ordre. Elle le voyait fortement ébranlé dans ses projets de mariage et elle se résigna; mais, peu de jours après lui avoir fait ce sacrifice, elle commença à ressentir un profond ennui. Le téte-à-téte avec Sewell n’était pas précisément récréatif; ses préoccupations d’argent le poursuivaient jusqu'aux pieds de son idole, et si l’idole aimait à dépenser, elle n’avait pas pour cela le goût et l’intelligence des affaires. Le bruit, les

émotions du théâtre, le scandale, les aventures, les polémiques où son nom se trouvait mêlé, tout cela était le véritable milieu de son organisation, à la fois légère et brutale. Nullement artiste, mais passablement bohème, elle ne voyait dans les capitaux qu’un torrent de plaisirs, et dans l’art qu’une occasion de lutte. Le luxe sans l’agitation lui parut donc fastidieux, et elle commençait à ne plus tant désirer d’être la femme de Sewell. La jalousie du banquier la menaçait d’un isolement dont la seule pensée la faisait frémir.

En apprenant qu’Henri était venu chez elle, elle se remit à songer à lui et sentit son inclination se raviver. Henri était jeune, beau, intelligent, d’ailleurs plus riche dans l’avenir que Sewell. Elle ne pouvait pas se persuader qu’elle échouerait toujours auprès de lui, si elle s’acharnait à le vaincre. Elle lui écrivit un billet où elle lui assignait un rendez-vous; mais la positive madame Williams n’était pas sans ascendant sur sa fille. La tante Burdon s’en mêla aussi; toutes deux s’effrayaient d’un intérim qui eût pu les réduire à la misère, car Arabella ne faisait pas d’économies; sa seule qualité relative était de manquer de prévoyance. On la lit renoncer à envoyer le billet; elle reçut le banquier d’un air soucieux et préoccupé, ajourna le mariage jusqu’au retour du prochain voyage qu’il était forcé de faire à la mine, et prit ainsi sur lui plus d’empire qu’elle n’en voulait peut-être conserver. Au bout de quelques jours, il revint lui dire qu’il craignait d’être forcé de rester longtemps à' la Bosse-du-bison, et il lui fit promettre, le cas échéant, de venir l’y réjoindre. En prenant cet engagement, Arabella se remit

à espérer qu’elle saurait plaire à Henri, ou tout au moins qu’elle trouverait l’occasion de se venger de Mary.

Le printemps vint mettre un terme aux tribulations de Montaret. Les machines étaient confectionnées, les approvisionnements faits, les ouvriers de Knox et de Laramée rassemblés et prêts à partir. Irlandais, Gallois, Canadiens et Allemands, hommes, femmes et enfants, se mirent en route à la lin d’avril. Quinze jours après, Henri, le missionnaire, Sewell et sa fille partirent aussi, suivis de Télémaque et de quatre autres domestiques avec chevaux, mules, provisions et tout un matériel de campement. Henri fut encore assez triste dans l’éternel wagon -omnibus qui conduisait la caravane à Clcveland ; mais, quand après avoir déjeuné avec la famille Palmer on s’embarqua sur le lac Hrié, l’amour et le printemps réveillèrent en lui le sentiment de l’espérance et les énergies de la jeunesse.

Mary était aussi fraîche que la brise de mai, et aucun déplacement, aucune fatigue ne dérangeait l’harmonie charmante de sa personne. Elle semblait invulnérable aux malaises et aux ennuis des voyages. Elle s’accommodait de tout et passait à travers toul comme un cygne qui fend les ondes sans y laisser une de ses plumes. Henri admirait avec étonnement

cette placidité d’organisation chez une personne si facile à alarmer ou à irriter en amour. Il semblait qu’en dehors de cette région des orages elle n’eût plus d’autre souci que celui de plaire pour réparer les blessures qu’elle avait faites. Elle fut adorable pendant tout le temps de la navigation sur les lacs. Elle fit de la musique, et Montaret découvrit qu’elle avait du goût et de la science plus qu’il n’appartient au talent d’agrément des jeunes filles. Elle fut plus qu’aimable, elle fut bonne avec les autres femmes, la plupart vulgaires et ennuyeuses, qui se trouvaient sur le bateau à vapeur. Elle s’occupa des enfants, elle les fit tenir tranquilles en les amusant avec un grand instinct de maternité intelligente. Elle parlait à tous les passagers, non par désœuvrement, mais pour s’instruire de toutes les choses pratiques sur lesquelles il pouvait être utile à Henri qu’elle fût renseignée, et, tout en llaltant l’ainour-propre des gens qu’elle écoutait, elle les tenait à distance respectueuse par un certain fluide de dignité chaste qui émanait d’elle et qui semblait pénétrer les plus grossiers épidermes.

Henri, en lui tenant compte de tous ces mérites exquis, oubliait combien ses excentricités l’avaient blessé. 11 oubliait aussi New-York et les déplaisirs dont il y avait été abreuvé. Chaque tour de roue du steamer lui semblait mettre un abîme entre ce passé douloureux et la vie nouvelle qui s’ouvrait devant lui.

— Nous allons vers le monde de la vérité, disait-il à sa fiancée, c’est-à-dire vers le travail utile au sein de la nature encore vierge. Il me semble que je ne vous connaissais pas encore, et qu’à l’approche de notre

oasis vous vous révélez à moi plus aimable et plus belle que vous n’avez encore consenti à le paraître.

Le bonheur embellissait Mary, en effet. Elle aussi oubliait ses tourments passés et appelait de tous ses vœux la vie au désert. Ils remplissaient de riants projets les heures de la traversée, et Henri voyait avec bonheur approcher le moment du mariage. On n’eu parlait pourtant pas encore, au grand étonnement de Sewell, qui avait cessé de presser la résolution de sa fille, partagé qu’il était entre le désir de la voir établie , pour être libre d’épouser la Williams , et la crainte de déplaire à celle-ci en allant contre ses intentions. Henri savaitgré à Mary de la pudeur délicate qui l’empêchait de faire la moindre allusion à une union plus intime, et elle commençait à comprendre que dans son silence à lui il y a avait un respect qui tenait au culte de la femme et qui cachait un réel embrasement de tout son être.

Le 25 mai, on abordait à l’embouchure de la rivière aux Carpes, sur une jetée de planches et de madriers. Quelques baraques récemment construites montraient dans l’aube naissante leurs pignons fraîchement peints en ocre rouge. Cette partie de la forêt était rasée ou brûlée, et un chemin dessinait son sillon blanc au milieu des broussailles noircies par l’incendie. Ce hameau, c’était le port d’embarquement bâti par les ordres de Sewell pour les produits de la mine. Le banquier s’extasia devant cette cité naissante, mais Henri regretta les beaux ombrages de la forêt vierge qu’il avait admirés pour la première fois à nette place dix mois auparavant.

— Je comprends qu’on aime les arbres, dit Sewell, cela fait bien dans les jardins, avec des pelouses, des corbeilles de fleurs, des bancs; mais quand il n’y a que cela dans un pays, c’est monotone, et nos ouvriers ont bien fait d’éclaircir un peu.

L’arrivée du bateau avait attiré plusieurs habitants, Mary, avec son activité ordinaire, se mit tout de suite en quête de guides pour le lac des Castors; mais il lui fut répondu qu’on n’avait pas le temps de la conduire, qu’il y avait un chargement de minerai à faire, et que d’ailleurs l’unique chemin aboutissait aux mines. Elle s’étonna que ces gens, attachés à l’exploitation, ne lui fissent pas une réception plus brillante ; Henri ne s’étonnait pas moins en attendant parler de chargement de minerai.

— Vos mineursexploitcntdoncdéjà?luiditmiss Sewell.

— Apparemment, répondit-il ; j’aurais cru pourtant qu’ils nous auraient attendus, et je comptais sur le plaisir de vous voir donner le premier coup ù la montagne avec un marteau enrubanné.

11 s’approcha d’un ouvrier et lui demanda qui avait donné l’ordre d’ouvrir la mine.

— Je ne sais pas.

— Est-ce Straatemberg?

— Straatemberg? Il n’est pas à la mine.

— Et où est-il?

— Je n’en sais rien.

— Et M. Green? demanda Sewell.

— M. Green bâtit toujours.

— Où sont, reprit Henri, les mineurs que j’ai envoyés ici il y a une quinzaine?

— Je n’ai vu personne.

Et l’ouvrier lui tourna le dos.

— Tout ceci me parait louche, dit Montaret à ses compagnons. Partons, et allons vite savoir ce qui se passe.

Tout le monde fut bientôt prêt. M. Sewell, Henri et Mary montèrent à cheval, le père Athanase se hissa sur une mule, Télémaque et les autres serviteurs suivirent avec le matériel.

Ami-chemin, le père Athanase demanda qu’on fit halte un instant et qu’on l'écoulât.

— Si vous m’en croyez, dit-il, nous irons d’abord au lac des Castors.

— - Pourquoi? demanda Henri.

— Parce que je viens de voir filer à travers les broussailles un animal que je connais, maître Jambes-Torses. Je crains quelque mauvais tour. Allons chez le docteur, qui nous donnera de plus amples renseignements.

— II faut mettre la main sur cet homme, dit Henri ; nous le ferons bien parler.

— Tu es bien naïf de croire qu’un Indien te dira la vérité, et celui-là surtout! Allons au lac des Castors, te dis-je ; coupons à travers bois.

L’avis fut accepté, et on se remit en route. Dans la soirée, nos voyageurs arrivèrent sans encombre au bord du petit lac. Duvet d’oison était occupée à laver. Elle lit un grand, cri de joie en voyant Télémaque et Montaret, et, sans se donner le temps de leur dire bonjour, sans faire attention aux autres voyageurs, elle prit sa course le long du rivage et alla avertir

iNaïssa. La jeune Indienne courutàla rencontre d’Henri ; elle ne vit d’abord que lui.

— Vous voilà donc entin ! s’ëcria-t-elle en lui tendant les deux mains ; mais aussitôt elle rougit en voyant Sewell, et pâlit en rencontrant le regard perçant de Mary attaché sur elle.

La pauvre Naïssa retourna appeler son père. Son émotion l’avait trahie, et, lorsqu’elle revint saluer sa rivale, celle-ci avait déjà senti ses soupçons se réveiller.

— Ah çà ! que se passe-t-il à la Bosse-du-bison ? demanda sur-le-champ le missionnaire au docteur.

— Oh ! bien des choses, répondit le docteur; je vous conterai cela. Entrez d’abord à la maison.

— On exploite donc sans mon ordre? demanda Henri dès qu’ils furent dans l’intérieur.

— Oui, monsieur Henri, oui, dit le docteur d’un air triste, on exploite depuis trois mois.

— Mais qui? Est-ce Straatemberg ? On nous a dit qu’il n’était plus à la mine : qui donc dirige les travaux?

— Messieurs Cranston, Milly, Leblanc et Antonio Payai.

— Comment? pourquoi? s’écrièrent à la fois tous nos voyageurs stupéfaits.

Sewell fut le moins étonné.

— Comment n’ai-je pas prévu cela? dit-il. Du moment que de pareils coquins se trouvaient à la portée de nos richesses, ils devaient tenter de se les approprier; mais c’est un vol indigne et une entreprise misérable : nous avons nos titres de propriété.

— Et nous n’aurons qu’à les montrer, j’espère ? dit Mary.

— üh ! reprit le docteur, nous sommes ici au désert, nous n’avons ni constable, nishériff, ni juge de paix pour nous faire rendre justice.

— Calmons-nous, dit le missionnaire, et soupons ; je tombe de fatigue, et je crois qu’aucun de nous n’est bien lucide en ce moment.

Le souper du docteur était prêt, Télémaque y adjoignit lestement Jes provisions dont on s’était muni. Duvet d'oison et Celui qui inet des plumes firent des prodiges d’activité; l’adroite Naïssa, oubliantses peines de cœur, servit elle-même miss Mary avec une douceur et une soumission qui eussent désarmé un esprit moins prévenu.

Quand la première faim fut apaisée, le docteur prit la parole.

— Il y a près de six mois, dit-il, que MM. Cranston, Milly.et quelques ouvriers des mines de cuivre deMinesota, conduits par l’Indien Jambes-Torses, sont venus visiter la Bosse- du-bi son. Sachant M. de Montarct seul et légitime propriétaire, je m’v rendis et demandai à ces messieurs de quel droit ils se permettaient d’établir une baraque et d’ouvrir une tranchée, comme s’ils voulaient exploiter. Ils me répondirent que M. de Montarct était mort, ce qui me consterna dans le premier moment ; mais en réfléchissant je compris qu’ils devaient faire allusion à l’assassinat dont M. Henri avait failli être victime. Je leur appris que je l’avais sauvé et qu’il se portait très-bien. Ils se consultèrent et partirent. Un mois après, une centaine d’ouvriers

de différents corps d’état, M. Green, architecte, et un capitaine de mines nommé Straatemberg arrivèrent, se disant envoyés par MM. Sewell et Montaret.

— Cela était vrai, dit Henri, et que sont-ils devenus?

— Ils ont commencé leurs travaux. M. Green a bâti un très-beau cottage, une fonderie, des magasins et une cinquantaine de petites habitations pour les ouviers. 11 y a trois mois, MM. Cranston, Milly et Leblanc reparurent avec près de deux cents ouvriers des mines d’Ontonagon, et s’installèrent en se disant envoyés par M. Sewell, maître de l’affaire, ayant, comme actionnaire du Minesota, dont Cranston est directeur, fusionné avec lui.

— C’est faux ! s’écria Sewell, je renie l’association ; mais comment Green et Straatemberg se sont-ils laissé duper ainsi ?

— J’ai été dupe aussi, monsieur, jusqu’au jour où M. Antonio Payai est venu prendre une part active dans l’exploitation avec une cinquantaine do bandits de l’Arkansas et du Mexique.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit tout cela ? demanda le missionnaire.

— You3 savez bien que la circulation était interrompue par les neiges, et la navigation par les glaCC'. Admettons que vous eussiez reçu ma lettre, vous n’auriez pu venir.

— J’aurais au moins formé opposition à New-York ou à Washington, dit Henri, et je serais arrivé pour mettre ces brigands à la porte.

— Je ne savais pas quels étaient leurs droits, je n’avais pas de pouvoirs pour les soumettre à un inter-

rogatoire. Je no pouvais produire aucun titre, ni exiger qu’on eu produisît devant moi. Je ne pouvais donc manifester hautement des soupçons qui n’étaient fondés que sur la mauvaise opinion que j’ai de Fayal ; je ne connaissais pas les autres.

— Mais Green connaissait nos droits, lui ! s’écria Sewell, et puisqu’il est resté à la mine... qu’est-ce qu’il y fait donc?

— Il a continué de bâtir malgré la mauvaise saison, et il bâtit encore.

— Pour le compte de Cranston? Cela est incroyable!

— Que vouliez-vous qu’il fît avec ses ouvriers, qui seraient morts de faim ? L’hiver a été plus rude que d’habitude cette année.

— Et ceux de Straatemberg ?

— Excepté une douzaine de ses Alsaciens qui se sont laissé embaucher par Cranston, tous ses ouvriers sont venus avec lui demander asile aux Indiens de la mission et ont passé l’hiver à chasser avec eux.

— Mais, docteur, dit Henri, vous ne me parlez pas de deux cents mineurs que j’ai expédiés à la fin d’avril sous la conduite de Knox et Laramée ?

— J’ignore s’ils sont arrivés, je n’ai pas été à lamine depuis six semaines.

— M. Cranston vous a défendu d’y aller?

— Non pas précisément, mais la présence de Fayal m’en éloigne. D’ailleurs cette partie de la contrée ine déplaît maintenant. Le spectacle de nos bois ravagés et noircis par l’incendie me serre le cœur.

— Et combien y a-t-il d'ouvriers à la mine ? demanda Henri.

— Il y a sijc semaines, ils étaient, en comptant les femmes, les enfants, les maçons et charpentiers de Green, les ouvriers qui se sont séparés de Straatemberg, ceux de Cranston et de Faval, au moins trois cents.

— Il faudrait pourtant faire savoir aux nôtres dit Sewell, qu’ils sont indignement trompés.

— Il faut y aller, dit Mary, et signifier aux bandits de M. Payai et à tous ces voleurs de fer qu’ils aient à nous céder la place.

— Et s’ils méconnaissent vos droits? reprit le docteur.

— Nous les ferons reconnaître par la force, dit Mary.

— Fort bien, ainsi vous voilà prête à entrer en campagne ?

— Pourquoi pas ? répondit-elle d’un air décidé.

— Vous ne vous feriez aucun scrupule de tuer de malheureux ouvriers que ne cherchent qu’à gagner leur pain? Que leur importe à eux qu’il leur vienne des Sewell ou des Cranston? Vous feriez des veuves et des orphelins pour augmenter votre fortune? Si vous étiez dénuée de tout, miss Sewell, je comprendrais la lutte, c’est la loi de la nature; mais riche comme vous Fêtes, ce serait donc par partie de plaisir que vous verriez répandre le sang?

— Docteur, répondit Henri, vous allez trop loin! miss Sewell est bonne et désintéressée; mais elle a la tête vive, et la résistance l’irrite. Laissons de côté tout projet de violence, et rendons-nous à la mine dès demain. M. Cranston doit être homme à entendre

raison; je lui montrerai mes titres, et s’il a fait quelques frais, je le dédommagerai.

— Oui, il vaut mieux sacrifier des dollars que des chrétiens, dit le missionnaire en souriant.

— Et M. Fayal l’assassin? dit Mary à Henri, le dédommagerez-vous ne n’avoir pas réussi à vous tuer ?

— Ceci est un autre compte à régler plus tard. Occupons-nous d’abord de faire savoir à nos ouvriers que nous sommes arrivés.

Il fut décidé que dès le lendemain on se rendrait à la mine, et on se sépara.

Le docteur pouvait loger deux personnes, mais non pas huit, et, Mary ayant accepté l’hospitalité chez le docteur, Henri alla coucher à la mission, quitte à faire la chasse aux serpents à sonnettes. Comme il sortait de la maison de Berghenius, Naïssa le suivit sur la pointe du pied en l’appelant à voix basse. Montaret se retirait tristement. Durant le souper, il avait trouvé sa fiancée hautajne et froide, ne songeant pas à adoucir par une parole encourageante la nouvelle contrariété qui s’attachait à son entreprise. 11 était plongé dans des idées sombres, la voix de Naïssa lui vint aux oreilles comme une brise, c’était comme une voix de la forêt qui, en murmurant son nom. semblait lui dire espère l

— • Est-ce vous, chère enfant? lui dit-il en se retournant pour lui serrer la main. Pardonnez-moi de n’avoir pas su trouver le temps de vous demander de vos nouvelles. Mes préoccupations me paraissent d'autant plus maussades qu’elles m’ont empêché de vous parler aujourd’hui. Je m’étais promis pourtant de vous remercier de vos bons soins : nous nous sommes quittés

gi vite à Ôntonagon ! Parlez-moi donc de vous; dites-moi comment vous avez passé l’hiver.

— Oh ! j’ai été bien heureuse, répondit Naïssa oppressée, et à présent...

— A présent? dit Henri étonné de son émotion, et se demandant si Wakontchaka n’avait pas été plus clairvoyant que lui en lui parlant de l’amour de Naïssa.

Peut-être la crainte d’un aveu qui l’eût embarrassé et chagriné donna-t-elle une certaine sévérité à la voix d’Henri. Naïssa, qui était décidée à lui ouvrir son cœur, fut effrayée et reprit : — A présent je suis heureuse encore, puisque tous ceux que j’aime se portent bien... Elle n’en put dire davantage, et retourna, en cachant ses larmes, s’occuper du service de sa rivale. Elle fut surprise de trouver fermée la chambre de Mary. Elle frappa doucement, offrit ses soins; ou ne lui répondit pas. Elle se retira chez elle, croyant que miss Sewell la boudait et la méprisait.

Mary rentra sans bruit au bout d’un quart d’heure. Elle avait vu Naïssa se diriger du même côté qu’Henri, et elle les avait suivis; mais leur entretien avait été si court et leur séparation si prompte, qu'elle n’avait pu les joindre et était arrivée au moment où ils se quittaient. Pour n’être pas vue aux aguets, elle avait fait un détour avant de rentrer chez le docteur.

La jalousie est ingénieuse à inventer des vraisemblances. Qu’était-ce donc que ces rapides paroles mystérieusement échangées entre Monlaret et la jeune Indienne? Ce n’est pas dans les rapports d’une liaison innocente qu’on peut s’entendre si vite et si bien. Que

Naïssa aimât le Français, cela n’était pas douteux; mais qu’c-lle eût le temps en quelques minutes de lui donner un avis furtif et qu’elle disparût aussitôt comme satisfaite de sa réponse, c’était certainement l’indice d’un lien tout formé et le mot d'ordre de quelque rendez-vous pour le lendemain, pour la nuit même, peut-être.

C’est en se forgeant ces douloureuses chimères que Mary passa dans sa petite chambre une nuit agitée, tandis que Naïssa pleurait de son côté, sans se douter qu’elle mettait sa rivale au désespoir.

Le lendemain étant un dimanche, le père Athanase voulut, avant de rien entreprendre, célébrer la messe à la mission. C’était pour lui non-seulement un devoir religieux, maiseneoreun moyen de réunir ses ouailles et les mineurs de Straatemberg campés dans le village et de s’assurer de leur concours, car, d’après les renseignements qu’il avait reçus d’eux le matin, M. Cranston ne se cachait plus d’opérer pour lui-même.

Henri, Sewell et Mary, voulant compter aussi leurs partisans, se rendirent à l’appel do la cloche. Ils trouvèrent là Straatemberg avec ses ouvriers et Green avec une partie des siens. Naïssa y était aussi avec Dure/ d’oison et une douzaine de jeunes filles indiennes dont quelques-unes avaient déjà fait un pas vers la civili-

sation en arborant le loquet de plumes et le jupon de crin, ce qui jurait un peu avec la raie de vermillon qui leur partageait la tète comme un coup de sabre et leurs tuniques de peau trop étroites pour cacher les crinolines. Naïssa n’avait rien voulu changera sa mise sauvage; avec ses vêtements collants, ses cascades de colliers, ses mocassins emboîtant ses petits pieds, ses anneaux et ses longues tresses, elle ressemblait toujours à une statue égyptienne. Télémaque, une chemise blanche passée par-dessus son pantalon et serrée à la taille par une ceinture rouge, avait demandé comme une gr:\ce de servir d’enfant de chœur. Celui qui met des plumes et qui, en effet, avait enrichi d’un énorme panache sa petite tête oblongue et jaune, tenait lieu de sacristain.

Après l’évangile, le père Athanase monta en chaire, et sous forme de sermon raconta ce qui s'était passé à propos de l’achat des terrains de la ilosse-du-bison et de la douation qu’il en avait laite à son neveu. Il blâma avec beaucoup de ménagement ceux qui avaient commencé à exploiter en sou absence. Eu peu de mots, if mit l’assemblée au courant de la situation, et termina son discours en déclarant que son intention était de s’arranger à l’amiable avec M. Cranston, qu’il allait à cet effet se rendre auprès de lui, et engageait les fidèles à venir assister à la bénédiction de la mine.

En agissant ainsi, le missionnaire montrait beaucoup de prudence et de discernement. Il doutait fort qu’il y eût moyen de s’entendre d’emblée avec les auteurs d’une usurpation si audacieuse, d'autant plus que Sewell regardait la conduite de MM. Cranston et

Doyle en cette affaire comme une vengeance personnelle. Le banquier pensait aussi, mais sans le dire, que Fayal, jaloux de ses succès auprès d’Arabella, le traiterait en ennemi. Bref, il croyait la partie difficile à gagner, et l’irritation qu’il laissait paraître rendait le missionnaire d’autant plus circonspect. Après avoir prêché la modération et rappelé ses ouailles au sentiment de la fraternité chrétienne, le père Athanase espéra que la présence de tant de témoins calmes et l’attitude ferme et digne de son neveu, contiendraient l’insolence des voleurs de fer.

On retourna chez le docteur, où l’on déjeuna à la hâte. Naïssa, effrayée de l’attitude méfiante et de la parole sèche de miss Sewell, se tint dans la cuisine et ne parut plus. Le docteur lui ordonna de ne pas quitter la maison, et ce ne fut pas sans peine qu’Henri put persuader à Mary d’en faire autant. Elle avait fait des projets de bravoure pour la journée, et même elle s’était composé une mise qui lui allait fort bien : toquet de feutre noir, veste de velours gris sur une chemise de satin rouge, col d’homme et cravate noire, ceinture de cuir et jupe de drap gris, le tout pour imiter le costume de voyage d’Henri. Le missionnaire et son neveu organisèrent la marche. Après avoir expressément défendu aux femmes de les suivre et engagé fortement M. Sewell à se contenir, ilsjugèrent à propos de laisser à l’habitation Green, dont la présence dans le camp du véritable propriétaire pouvait irriter l’ennemi. Le groupe se composa donc des charpentiers et autres ouvriers de l’architecte, qui, ayant toujours travaillé à la mine, retournaient auprès de leurs familles,

des Alsaciens de Straatemberg, qui avaient toujours protesté, et de quelques Indiens convertis, qui épousaient par affection le parti du missionnaire. Celui-ci avait gardé à dessein son costume d’officiaut, le docteur son habit noir de cérémonie. Télémaque, qui avait déterré, on ne sait où, un habit vert à boutons d’or, trop court et trop étroit pour sa formidable carrure, marcha un des premiers, en prenant des allures de tambour-major, et suivit le père Athanase, qui était en tète.

Des maisons de bois, des cabanes, des hangars, des tentes, des chevaux en liberté, des charrettes, des machines, des piles de planches, des brouettes, des haillons, des instruments de travail, des tonnes de minerai, des cuisines en plein vent, le tout entouré et défendu par une barricade de troncs d’arbres, des femmes, des enfants, des ouvriers armés de pioches, de bâtons et de fusils, comme s’ils se fussent attendus à une attaque, un silence de mauvais augure dans cette foule, le soleil frappant en plein sur la montagne do fer entr’ouverte et brillante comme une gigantesque cuirasse, tel fut le tableau qui se présenta au missionnaire quand il déboucha le premier dans la clairière de la Bosse-du-bison. Un coup d’œil lui avait sufti pour voir que les mineurs de Cranston étaient près de trois cents ; il pensa que sa petite troupe n’était pas suffisante pour intimider le directeur de la mine, s’il ne voulait pas entendre raison. A trente pas de la barricade, on dut s’arrêter sur l’injonction qui lui fut faite par M. Cranston de ne pas aller plus loin. — Ça ne va pas tout seul, dit le père Athanase à son neveu. Ne dis rien encore et laisse-moi faire. 11 agita un mou-

choir blanc en signe de paix, et Granston, suivi de Milly, de Leblanc, un des moins compromis de ses associés, avec quelques-uns de ses contre-maîtres et de ses chefs d’atelier, vint à sa rencontre.

— Que voulez-vous ? demanda Cranston d’une voix brève.

— Monsieur, dit le père Athanase, je ne viens ici qu’avec de bons sentiments. Mon but est d’abord de bénir la mine et les instruments du travail, car je pense que ceux de vos ouvriers qui appartiennent au culte réformé n’y feront pas d’opposition, et que ceux qui sont catholiques m’en sauront gré.

— Je n’y vois pas d’inconvénients, dit Leblanc.

— Mais moi j’en vois, lui répliqua Cranston ; gardez vos réflexions pour vous.

Leblanc mit les mains dans ses poches et haussa les épaules. — Ah eà 1 qu’est-ce que c’est que celte comédie-là? s’écria le Floridien Antonio Fayal en s’avançant avec une bande de gens de mauvaise mine.

Il avait l’air si insolent, que Montaret eut grande envie de le souffleter encore ; mais il se domina et répondit froidement : — Cette comédie signifie que je viens prendre possession de ce qui m’appartient.

— Vous parlez franchement au moins, vous ! dit le Floridien en pâlissant sous le regard de Montaret et en se retirant au milieu des groupes.

— Pour émettre une telle prétention, reprit Cranston en s’adressant à Henri, vous devez avoir des titres.

— üui, monsieur, et les voici, répondit Montaret en les lui montrant.

Cranston y jeta les yeux et se troubla ; puis, en les

lui remettant avec uii sourire affect*' : — Vos titres sont nuis, dit-il.

— Et pourquoi, monsieur?

— Parce que vous n’ètes pas Américain.

— J’ai plus de six mois de séjour aux États-Unis.

— C’est possible, monsieur; mais j’ai acheté les terrains alors que vous ne remplissiez pas cette condition.

— Ces terrains appartenaient à mon oncle, qui habite le pays depuis plus de dix ans.

— Votre oncle aurait dû acheter du véritable propriétaire avant de s’adresser à 1 État du Michigan.

— Et quel est, selon vous, le véritable propriétaire? demanda le père Athanase, qui, malgré lui, sentait la colère le gagner.

— Nagheko, monsieur le missionnaire.

— Nagheko n’a jamais possédé un pouce de terre par ici.

— Oh! dit l’Indien en sortant corhme de dessous terre, les mines sont à qui les trouve, et les terres à qui les occupe le premier.

— Tu lèves la tète bien haut, Jambes-Torses, prends garde il toi ! lui répliqua le missionnaire.

— Pas de menaces, monsieur, lui dit Cranston.

— Cet homme est un voleur et un assassin.

— Je l’ignore ; cela ne me regarde pas. Tout ce que je sais, c’est que j’ai payé à Nagheko et que j’ai obtenu de l’État du Michigan la concession.

— Donnez-m'en la preuve !

— La voici, dit Cranston en montrant une pancarte timbrée et paraphée.

C’était un acte de vente antidaté, passé entre l’Indien, Cranston, Milly, Payai et Doyle, et sanctionné dans le bureau du cadastre de Lansing par un employé qui n’avait pas craint, devant la somme offerte par les spoliateurs, de vendre ce qui avait été déjà vendu plusieurs années auparavant au missionnaire.

— Cet acte est absurde, dit le père Athanase.

— Comme vous voudrez , répondit Cranston ; en attendant, retirez-vous.

— Pas avant que vous n’ayez entendu raison, dit Henri. J’aime à vous croire honnête homme ; mais il est certain qu’en ce cas vous avez été trompé, et, comme je ne veux pas tirer .profit des pertes qui en résulteraient pour vous, je m’offre à vous indemniser des frais que vous avez faits jusqu’à ce jour ; de plus, je m’engage à employer ceux de vos ouvriers qui voudront rester avec moi.

Puis, se tournant vers ceux-ci et sachant comment il fallait leur parler, Henri les prit par les sentiments d’honneur, d’humanité et de justice, ce qui ébranla fortement une partie d’entre eux. — On ne peut pas mieux dire, s’écria Leblanc, dont l’exemple entraîna quelques-uns.

-Arrangez-vous! arrangez-vous! crièrent-ils.

Mais d’autres résistèrent en disant : — Belles promesses ! Quand le Français sera le maître, il nous congédiera.

— Oui, ces gens-là, s’écria le Floridien, viennent vous enlever votre travail. Vous ne comprenez donc pas que cet ingénieur français va envoyer nos fers dans son pays?

— Non, messieurs, non, dit Henri, pas une parcelle de ces fers ne sortira des États-Unis, je vous le promets. Que gagnerez-vous à vous opposer à notre prise de possession? Un jour ou l’autre il vous faudra bien reconnaître nos droits, et nous pourrions alors être moins disposés qu’aujourd’hui à vous indemniser.

Cranston parut réfléchir un instant ; il allait peutêtre consentir à uu accommodement, quand le banquier s’écria : — M’arranger avec M. Doyle, moi? jamais ! U11 coquin qui a tout fait pour me ruiner ! Je souhaite le rencontrer au bout de mon rifle, voilà tout!

— Monsieur Sewell, lui dit le missionnaire, je vous rappelle à des sentiments plus humains.

— Non, non, reprit le banquier, si j’ai mis un capital considérable dans cette affaire, ce n’est pas pour partager les bénéfices avec Doyle.

— Eh ! monsieur, répondit Monlaret, vous n’avez

rien à craindre. Je dédommagerai ces messieurs sur ma part. . ^ •

Henri s’efforçait de vaincre la résistance hors de saison deM. Sewell, quand une apparition bien autrement inopportune vint compliquer la situation. Mary s’était impatientée et inquiétée. Elle avait décidé M. Green à tenter un grand coup. Il s’agissait de détacher ses ouvriers de Cranston, soit par persuasion, soit par menace. Green était très-aimé des siens, et il n’aimait certainement pas Cranston ; son caractère doux et irrésolu rendait très-méritoire l’acte d’énergie que miss Sewell avait obtenu de lui. Malheureusement cetle entreprise, dont l’idée était bonne, devait être menée par une femme et par la plus nerveuse des femmes.

Mary ut l'architecte débouchèrent du bois voisin et se présentèrent devant la palissade au moment où M. Cranston, voulant brusquer la conclusion, disait à Sewell d’un ion railleur :

— Allez donc débrouiller vos intérêts de famille chez vous.

— Nous y sommes, monsieur, lui répondit Mary avec une dignité réelle, mais intempestive, et je vous conseille de vous en aller, vous et les vôtres!

Henri se retourna vers elle et lui jeta un regard de reproche pour avoir manqué à sa promesse. Fayal ne laissa pas tomber cette bravade, et s’adressant à ses mineurs :

— Dites donc, mes amis, s’écria-t-il avec un rire insolent, vous avez entendu ce que cette belle demoiselle vous a signilié? 11 va falloir déguerpir et céder la place à ses valets !

Des cris d’indignation, des huées, des sifflets, des vociférations partirent de la foule irritée. Les femmes des mineurs vinrent mêler leurs cris et leurs injures aux menaces des hommes. Mary, malgré tout son courage, trembla devant cette population hurlante. Elle mit la main sur un petit revolver dont elle avait cru devoir se munir, Henri le lui arracha; mais ce geste de menace fut remarqué et fit éclater l’orage. Quelques coups de feu partirent de la bande du Floridicn. Une balle coupa la jupe de miss Sewell, une autre perça le chapeau du docteur, qui se contenta de dire avec un llegme imperturbable : — Si vous tuez le médecin, qui donc remettra les bras cassés? — La troisième effleura la joue du père Athanase, qui ne

sourcilla pas. Il chercha d’où parfait le coup, et vit Nagheko qui se faufilait à travers les jambes des mineurs.

Télémaque tira de la poche de son habit vert un de ces longs couteaux appelés bowie-knives. Sewell arma son rifle. Straatemberg et ses ouvriers s'apprêtaient à riposter à coups de carabine, et ceux de Green, en voyant leur patron en danger, vinrent spontanément se ranger autour de lui. Le docteur, le père Athanase et Henri les retinrent.

— Non, non ! s’écriait le missionnaire, ce n’est pas en employant la violence que nous voulons persuader. De part et d’autre, on a des droits réels ou prétendus à discuter. Le combat n’est pas une discussion chrétienne. Prenons le temps de réfléchir. S’il y a quelques personnes mal intentionnées ici, la majorité est composée d’honnêtes gens, et ni moi ni mon neveu ne voulons faire couler le sang «innocent. Retirons-nous.

— C’est ce que vous avez de mieux à faire, lui répondit Cranston.

Le missionnaire ne releva pas cette parole, il fil signe à ceux qui l’accompagnaient de le suivre, et regagna les bois sous une tempête de sifflets et de cris de triomphe. Green le suivit avec tous ses ouvriers, ralliés à la bonne cause.

Néanmoins chacun revenait soucieux et plus ou moins mécontent du résultat de l’expédition. Chemin faisant, Henri, douloureusement blessé du manque de parole de miss Sewell, lui exprima son mécontentement et la blâma d’être venue compliquer la situais

MISS MÀKY

lion au moment où tout allait peut-être s’arranger.

— J’ai eu tort, j’en conviens, répondit-elle, mais je n’ai pu supporter plus longtemps l'arrogance de ces gens-là. Cela méritait une leçon, et je ne comprends pas que nous nous retirions ainsi; nous avons l’air de quitter la partie.

— Miss Sewell a raison, dit Straatemberg ; on se laissera tirer des coups de fusil sans rien faire ! Voilà un beau compliment que nous emportons là; c’est honteux ! Ce n’est pas parce qu’ils sont plus nombreux que nous qu’ils nous font peur! 11 nous faut rester ici, camper dans le bois et prendre la mine par surprise la nuit prochaine.

— Ce serait possible, dit Sewell, si nous avions retrouvé Knox et Laramée avec leur contingent; où diable peuvent-ils être?

— Laramée est un peu lambin, dit Straatemberg; je le connais, il se sera amusé en route.

— Bah ! nous sommes bien en nombre suffisant pour les intimider, dit à. son tour un maître charpentier nommé Smith, taillé en hercule, en brandissant une besaiguë. 11 y en a peut-être la moitié qui hésite. Tentons un coup de main, ils viendront avec nous.

— Combien d’hommes avez-vous? demanda Mary.

— Cinquante-trois sans me compter, répondit Green, qui était renommé pour son exactitude.

— Cinquante-trois, avec les trente-cinq Alsaciens de Straatemberg, reprit Mary en récapitulant sur ses doigt 3 cela fait quatre-vingt-huit; mes quatre domestique?, vingt Indiens de la mission, cent douze; M. Green, le père Athanase, le dorteuii, Henri, Straa-

temberg, mon pèro, moi et Télémaque, total cent vingt.

— Contre trois cents? fit observer Henri en souriant tristement de la folle bravoure de Mary. Renoncez à enlever la mine d’assaut, et attendons du renfort ou le consentement de M. Cranston à mes propositions.

On revint au lac des Castors, où les ouvriers de Green et leurs familles, qui les avaient rejoints, s’apprêtèrent à bivouaquer provisoirement autour de l’habitation du docteur et dans le village de la mission. Après mûre délibération, Sewell décida qu’il fallait aller à Lansing savoir ce que signifiait cette concession accordée à Doyle. Henri proposa de partir avec lui et son oncle dès le lendemain; mais le missionnaire jugea que, Cranston pouvant d’un moment à l’autre accepter ses offres, Henri ne devait pas s’éloigner. D’ailleurs le père Alhanase, étant le premier acquéreur du terrain, devait réclamer en personne, e* il résolut de partir avec Sewell. Celui-ci pouvait hâter la rectification, car il était décidé à financer au besoin pour triompher de la mauvaise foi. C’était une affaire de huit jours. Mary refusa de suivre son père, craignant les intrigues de l’innocente Naïssa; elle cachait sa jalousie, mais elle était résolue à surveiller son liancé. Sewell conlia donc sa fille au docteur, et partit le lendemain avec le missionnaire.

Ce ne fut pas sans un certain déplaisir que le docteur se vit contraint d’accorder l’hospitalité à miss Sewell. C’était accepter la responsabilité des actes d’une personne qui ne reconnaissait aucune autorité. Soit que ce caractère entier et entreprenant boulever-

sàt toutes ses notions sur le rôle que doit jouer la femme dans la famille et dans la société, soit qu’il eût deviné et constaté l’amour de Naïssa et qu’il souffrit en secret de sa secrète souffrance, Mary lui était fort peu sympathique, et il prévoyait que sa présence chez lui amènerait des déchirements.

Arabella, dans sa villa de Glen-Cow, avait sérieusement discuté avec sa famille les chances de son avenir matrimonial. Tout bien pesé, Montaret était le parti le plus avantageux; il ne s’agissait que de l’enlever à sa rivale. La vanité de la chanteuse la portait aux illusions obstinées. Madame Williams, tout en se disant que Sewell serait encore un très-bon pis aller, consentit à lui laisser engager une lutte dont le résultat ne pouvait être que favorable.

Dès le lendemain du départ du banquier et de sa famille, Arabella lit ses malles et partit pour le lac Supérieur avec Fanny, sa femme de chambre, son maître-d’hôlel, son cuisinier, son cocher, sa voiture et ses chevaux. Son intention était de s’installer dans les environs de la mine. Quant à ce que penserait et dirait Sewell en la voyant arriver si tôt, elle s’en inquiéta peu. Elle lui laisserait attribuer son empressement à l’amour qu’elle lui portait. Fort bien renseignée par Sewell sur les localités, elle se lit débarquer à l’embouchure de la rivière aux Carpes, où nos voyageurs

avaient abordé trois jours auparavant. Elle y chercha une habitation quelconque, et allait se résigner à s’installer dans une baraque au bord du lac, quand un Indien, parlant assez bien français, lui apprit qu’elle trouverait mieux au village de la mission. Ce n’était pas d’abord son intention de se rapprocher autant d’Henri; mais l’Indien lui dit que ce village était considérable, et elle le crut. Elle consentit donc à le suivre, et s’engagea avec son monde, ses chevaux, ses bagages et sa voiture, sur le chemin qui menait aux mines. Au bout d’une heure de marche, le guide prit sur la gauche un sentier à peine frayé où la voilure ne pouvait passer.

— Où nous conduisez-vous? lui cria Arabella en lui ordonnant de s’arrêter.

— A la mission, répondit-il; le grand chemin n’y va pas. 11 n’y a qu’à laisser ici la boite roulante, ou bien il faut la démonter et la charger par morceaux sur les chevaux.

Arabella donna l’ordre à son cocher de retournera la rivière aux Carpes avec la voiture et les bagages et d’y attendre ses instructions; puis elle monta sur un de ses chevaux de selle, et suivie de scs autres domestiques, elle prit le prétendu sentier de la mission. Ils marchaient depuis quatre heures à travers bois, quand l’Indien s’arrêta en disant qu’il s’était égaré, que la mission devait être plus sur la gauche. C’était tout le contraire. On se remit en route; la nuit vint, et il fallut camper. Arabella était furieuse, elle disait que ce guide l’avait perdue à dessein. Fannv pleurait, et le groom tremblait de peur; le cuisinier

et le maître-d’hôtel cherchaient un moyen de souper. L’Indien semblait être devenu sourd, il no répondait rien aux questions. On alluma du feu pour passer la nuit. Tout à coup miss Williams jeta uu cri de frayeur en voyant apparaître un sauvage qui la salua poliment à la manière indienne, et demanda par l’organe du guide la permission de prendre place au feu. Elle n’osa refuser et tîicha de savoir par lui dans quel endroit elle se trouvait ; mais elle ne comprit rien à ses réponses. Bientôt un autre Indien vint s’asseoir auprès du foyer, puis un troisième, puis six, puis douze, puis trente, et enfin Wakontchaka parut dans le cercle.

Il avait conservé et endossé pour la circonstance les vêtements que Montaret l’avait forcé de prendre à New-York pour se soustraire aux recherches de la po lice; seulement il y avait apporté quelques modifications : le chapeau avait pris une couronne de plumes; le paletot s’était couvert de broderies sur toutes les couturés et garni d’épaulettes et de franges de crins verts et rouges, le pantalon s'était enrichi de bandes d’or, et la carabine elle-même s’était ornée de floches de soie et de rubans fanés.

A la vue de ce personnage si grotesquement accoutré, Arabella aurait volontiers éclaté de rire, si elle ne se fût rappelé qu’il devuit avoir amassé contre elle une terrible colère. Elle se rassura pourtant en le voyant s’avancer d’un air souriant et lui tendre la main. Elle lui donna la sienne. — Wakontchaka n’espérait plus te revoir, lui dit-il; tous les jours il va au rivage pour savoir si tu arrives. Aujourd’hui un caribou qu’il pour-

suivait l’a retardé : le caribou a été tué, nous allons le manger.

Et, sur un signe de lui, deux guerriers apportèrent la bête. Tandis qu'ils préparaient le souper sous les ordres du cuisinier et du mailre-d’hôtel, miss Williams appela Wakontchaka près d’elle. — Je ne voudrais pas, lui dit-elle, passer la nuit dans les bois. Est-ce que la mission est loin d’ici ? Mon guide m’a dit que j’y trouverais de quoi me loger, moi et mes domestiques.

— A moins que tu n’ailles chez le docteur ou chez le missionnaire, il n’y a que les wigwams des Ménomonies; mais je connais ailleurs une belle maison de planches où tu seras très-bien.

— Est-ce loin delà mine?

— Non, dit le Sioux.

— Veux-tu m’v conduire?

— Oui.

— Eh bien ! partons.

— Quand nous aurons tous soupé et dormi.

— Mais je vais avoir froid, m’enrhumer, moi !

— Je t’envelopperai dans {sa peau de bison, comme la nuit où je t’ai trouvée daus les bois à Ontonagon, t’en souviens-tu ?

— Tu m’as ramenée auprès de ma mère ; tu t’étais montré doux et obéissant alors !

— Et je puis l’être encore, si tu as de l’amitié pour moi.

— En peux-tu douter?

— Alors Wakontchaka est heureux! s'écria l’Indien en portant la main sur son cœur; puis, redevenant

soucieux : — Le Français est à la mission, et c’est lui que tu cherches, n’est-ce pas?

— Non, répondit effrontément la chanteuse ; je le hais, puisqu’il est ton ennemi.

— Il n’est pas mon ennemi. Tiens, regarde, c’est lui qui m’a donné cette arme à deux tonnerres. Bile peut envoyer deux balles à la fois dans la lune, je le sais, je l’ai fait. Et puis c’est lui qui m’a sauvé là-bas quand j’ai tué un des hommes qui ont des petits bâtons. C’est lui qui m’a donné tous les habits que tu vois sur moi, et beaucoup d’argent dans une bourse.

— Alors c’est ton ami ?

— Grand ami. Après toi, c’est lui que j’aime plus que tout.

Arabella pensa qu’en voyageant l’Indien avait compris la valeur des dollars, et elle cessa de le craindre. Elle avait de quoi le plier à toutes ses volontés ; elle s’en flattait du moins. Elle prit donc assez gaiement sa mésaventure, et quand on eut soupô, elle accepta le lit de peaux de bisons qui fut préparé pour elle. Wukontchakas’étaitdépouillé de sa fourrure ainsique quelques jeunes guerriers qui voulaient rivaliser de galanterie avec leur chef.

Au jour, on se remit en route pour le chalet dont Wakontchaka avait parlé; mais la nuit vint avant qu’on ne l’eût trouvé. Arabella devina alors que le Sioux l’égarait à- dessein, et elle essaya d’éveiller sa cupidité, mais ce fut en vain. 11 ne regarda même pas ses dollars. Elle eut peur, cependant elle lui fit toujours bon visage en attendant le moment de se venger de lui. Enfin le troisième jour on arriva sur le bord

d’un lac entouré de bois. Une agglomération de wigwams de peaux, c’est-à-dire de huttes tout à fait sauvages, se montrait au flanc d’un coteau. Au bout du village s’élevait une construction massive en planches et en madriers, qui tenait du chalet, du blockhaus et du hangar, et qui avait autrefois servi de comptoir à la compagnie Chouteau pour le trafic des pelleteries. On l’avait abandonnée depuis que le gibier était devenu plus rare dans la contrée et le commerce des fourrures presque nul. Wakontchaka, à la tête d’un millier de Sioux en guerre avec les Chippeways, y avait établi momentanément son quartier-général.

— Est-ce là le cottage dont tu me parlais ? dit Arabella tremblaqte de colère au chef indien.

— Tu y seras très-bien, répondit-il.

— Mais nous sommes ici fort éloignés de la mine?

— A trois journées.

— Et quel est cet endroit ?

— Le Vieux-Désert.

— Pourquoi m’amènes-tu ici ?

— Pour montrer à ma tribu celle qui ne doit plus me quitter.

— Je suis prisonnière alors ?

— Mes guerriers seront les tiens, ils feront tout ce que tu voudras ; seulement ne leur demande pas de l’emmener à plus de cinq cents pasdu campement, ils n’obéiraient pas. D’ailleurs, à la nouvelle lune, nous repartons tous avec toi pour les grandes prairies de l’ouest.

C’était promettre à la chanteuse de mettre entre elle et Henri une distance de deux cents lieues.

— Alors, mon cher, reprit-elle, puisque vous me traitez avec tant de méfiance et que je suis en votre pouvoir, je me soumets; mais n’espérez pas obtenir mon amitié par ces moyens-là.

La tribu vint tout enLière au-devant de son chef, et Arabella fut reçue comme une personne que l’on attend depuis longtemps. Les deux sœurs de Wakontchakala prirent chacune par une main et la conduisirent devant la maison de bois où la mère du chef, plantée sur le seuil, lui fit en indien un discours qu’Arabellane comprit pas, mais que Wakontchaka se chargea de lui traduire.

— Ma mère, lui dit-il, te cède sa maison et tout ce qu’elle possède, comme à celle que son fils a choisie pour femme.

— Dis à ta mère qu’elle reste chez elle, je ne veux pas demeurer ici.

Wakontchaka, au lieu de transmettre cette réponse à sa mère, lui dit que la belle squaic la remerciait et qu’elle pouvait se retirer sous son Avigwam avec ses filles; puis, s’adressant à miss Williams : Ma mère, dit-il, connaît nos usages, et loi tu ne les connais pas encore. Elle n’accepte pas.

Arabella fit contre fortune bon cœur et se décida à entrer avec Fanny dans le palais du chef sioux. Ce palais était composé de d°ux pièces au rez-de-chaussée,

l’une tenant le milieu entre la cuisine et la salle de

réception, avec table et escabeaux ; l’autre, destinée à servir de chambre à couchera miss Williams, était plus richement meublée. En face de l'unique fenêtre, fermée d’un volet plein en bois de chêne, on avait

dressé un grand lit sans draps ni couvertures, avec des rideaux à ramages verts et jaunes. Dans un coin, une commode boiteuse en bois de rose vermoulu, rehaussée de cuivre style Louis XV, servait de socle à une petite armoire en bois blanc. Au milieu de la chambre, une table à jeu dont le tapis vert avait été mangé par les rats était entourée de trois chaises de paille : tous meubles abandonnés par les trafiquants de pelleteries.

La chanteuse, recherchée dans ses goûts, habituée au luxe et au comfortable, recula épouvantée devant le délabrement de cet intérieur, que le séjour de la famille de Wakontchaka n’avait pas rendu des plus propres. A moins d’aller coucher dehors à la pluie et au vent, il fallait s’accommoder de ce taudis. Miss Williams appela ses domestiques, et tâcha de rendre son installation moins pénible en faisant laver et nettoyer comme l’on put, car les balais et les seaux étaient inconnus aux Vieux-Désert.

La nuit venue, Arabella retint Fanny près d’elle et combina avec elle mille projets d’évasion plus irréalisables les uns que les autres. Dès le matin, elle demanda son cheval à Wakontchaka pour aller faire un tour de promenade, cet exercice étant, dit-elle, indispensable à sa santé. L’Indien sortit et ne revint pas. Elle appela son goom et réitéra sa demande; celui-ci lui apprit que le chef sioux avait fait abattre tous ses chevaux. Alors, sous prétexte de promenade, elle chercha à s’éloigner à pied du village; mais Wakontchaka lui donna ses deux sœurs et une vingtaine de squaws pour la garder.

Se voyant si bien surveillée, miss Williams pensa

qu’en éloignant Wakontchaka et en gagnant deux ou trois de ses guerriers elle pourrait s’évader en son absence. Elle fut coquette et provocante avec lui et lui lit perdre la tête. Elle s’empara de son cœur comme elle avait fait de celui de Sewell et lui promit de l’épouser, s’il remplissait ses engagements, o’est-à-dire s’il allait à la mine exiger que sa cousine épousât Montaret. Wakontchaka avait presque renoncé à cette idée; mais, croyant que son bonheur était à ce prix, il partit, non sans avoir bien pris ses précautions pour qu’Arabeila ne pût lui fausser compagnie.

Trois jours après le départ de Sewell et du missionnaire pour Lansing, Laramée et Knox arrivèrent avec une partie de leurs ouvriers hâves, exténués de fatigue et mourant de faim. Montaret leur ayant demandé la cause de ce retard : — 11 faut nous excuser, monsieur Henri, répondit le Canadien, le bateau de Cleveand nous a débarqués à Milwaukee sur le lac Michigan, à cent lieues d’ici. Nous avait-on pris pour des colons de l’ouest? Je n’en sais rien, cependant je ne le croirai jamais. Nous sommes revenus dans la baie de Noquet, où nous pensions trouver un chemin ; mais par là c’est tout forêts ou marécages, et, sans l’aide de quelques Indiens qui nous ont conduits ici, nous y serions encore. Je jurerais bien qu’on nous a perdus exprès. Il y a quelque anguille sous roche!

— Comment s’appelait le capitaine de la navigation du lac Huron ? demanda M. Green.

— Binding, répondit Laramée.

— Alors plus de doute, c’est le digne ami de Payai.

— Nous. sommes donc trahis? pourquoi?

— Une compagnie étrangère s’est emparée de la mine.

— Ah diable! 11 faudra la reprendre, je réponds de tous mes hommes. Ils sont encore une centaine.

— Où sont les autres ?

Le Canadien montra le ciel et dit : — Là haut !... la fatigue... la faim... la misère!

— Et les femmes et les enfants?

— On en a semé la moitié tout le long du chemin.

— 11 faut enlever la mine d’assaut, dit Mary, nous sommes en nombre.

Miss Sewell montrait une impatience extrême devant les hésitations d’Henri. Les femmes paraissent souvent plus sanguinaires que les hommes, parce qu’elles ne se font pas une idée juste du danger. Aux yeux de Mary, la compagnie Cranston, Fayal, etc., n’élait qu’une volée d’oiseaux de rapine qu’elle s’imaginait pouvoir disperser avec un coup de son petit revolver. Les balles, qui pourtant l’avaient effleurée, avaient ajouté de la colère à son indignation et de la témérité à son courage. Elle se croyait invulnérable, et n’admettait point qu’Henri, armé de son bon droit, n’eût pas raison de ce qui lui semblait être une poignée de misérables. Elle s’appuyait sur la croyance que les larrons sont des lâches, croyance assez juste en général ; mais elle ne se disait pas assez qu’ayant brûlé leurs vaisseaux et

joué le tout pour le tout, les spoliateurs de la mine n’auraient plus qu’à mourir ou à vaincre. Henri lui remontra qu’il fallait attendre le retour de Sewelletdu missionnaire. Ils apporteraient à coup sûr à Cranston l’ordre de se retirer, et par là on éviterait l’effusion du sang. On se soumit aux ordres de Montaret, qui voulait user d’abord tous les moyens de conciliation.

Dès le lendemain, les ouvriers dressaient leurs tentes ou élevaient des huttes de branchages dans l’enclos et autour de l’habitation du docteur. Un corps-de-garde fut installé à chaque porte ; les fossé3 furent élargis et les palissades réparées. La pelouse devant la maison devint un champ de manœuvre où Straatemberg, qui avait servi, apprenait l’école de peloton à ses Alsaciens. Knox, ex-rifleman , avait converti l’allée du fond en tir à la cible, et Laramée avait l’ambition de former un corps de cavalerie avec les trois chevaux et les six mules de Sewell. Malgré les provisions apportées par Montaret et Sewell et l’abondance du gibier autour du lac (beaucoup de malheureux castors y passèrent), il n’était pas facile d’improviser la nourriture de cette petite armée, dont une partie arrivait cruellement affamée. Ce ne fut donc pas •sans inquiétude et sans impatience qu’après avoir sacrifié toute sa basse-cour et son troupeau, le docteur compta les jours de l’absence de Sewell. Les ouvriers de Knox et de Laramée n’étaient nullement disposés à refaire un long voyage pour trouver du travail et de la sécurité. Plusieurs, qui avaient perdu leurs femmes et leurs enfants, étaient sombres, et ceux qui craignaient le même sort pour les leurs ne voulaient pas entendre parler de temporiser.

i G oogle

Au milieu de cette agitation physique et morale qui le surprenait dans sa paisible retraite comme le passage d’un ouragan, le docteur soupirait sans se plaindre. Ses yeux n’osaient rencontrer ceux de Naïssa dans la crainte d’y surprendre des larmes. La pauvre lndienne était stupéfaite et navrée de voir détruire en un jour ses fleurs, ses légumes, ses animaux favoris, tout ce qui avait fait jusque-là le charme de sa vie.

Quand le missionnaire et le banquier revinrent, comme ils l’avaient promis, à la fin de la semaine, ils tombèrent au milieu d’un camp retrauché. Ils apportaient quelques provisions et toutes les pièces voulues après avoir fait réviser la prétendue erreur bureaucratique. Le docteur, le père Athanase, Sewell, Straatemberg, Knox, Laramée, Green etHenri tinrent conseil et cherchèrent le mode le plus siir pour faire leur sommation. Le père Athanase, ne voulant plus s’exposer à être reçu comme la première fois, fut d’avis d’envoyer un parlementaire désintéressé dans l’affaire, qui prierait Cranston, Milly et Leblanc de venir s’entendre avec lui. Green, malgré Henri et le missionnaire, qui ne trouvaient pas sa situation assez neutre, voulait se charger du message. Smith, qui était beaucoup moins compromis, et qui même avait toujours été en trèsbons termes avec Milly et Leblanc, assura qu’il leur ferait entendre raison. Son avis prévalut, et il se mit en route sur-le-champ.

Une demi-heure après, Henri, voulant parler à Green, apprit qu’il avait suivi son maître charpentier en disant que ce dernier ne saurait pas s’expliquer, et que, quant à lui, il aimait mieux perdre dix hommes que

celui-là. 11 ne leur fallait pas beaucoup de temps pour aller à la mine, s’acquitter de la commission et revenir. Partis à deux heures, ils auraient dû être de retour à quatre. À cinq heures, Henri s’inquiéta d’eux; à six, il résolut d’aller savoir la cause de ce retard. Prenant avec lui Télémaque et Larainée, il partit sans avertir son oncle, qui ne l’eût pas laissé s’exposer du côté de la mine. v •

Espérant toujours rencontrer les parlementaires sur le sentier qui menait à la Bosse-du-bison, mais craignant aussi quelque embûche, ils avançaient prudemment. Le soleil venait de se coucher lorsqu’ils atteignirent la lisière de la forêt et entendirent des cris et des chants qui partaient de l’enceinte fortifiée. Il faisait déjà assez sombre sous boi3 pour qu’ils pussent se glisser jusqu’au bord de la clairière sans être aperçus. Le spectacle qui s’offrit à leurs yeux les glaça d’horreur. Sur le ha.ut de la Bosse-du-bison, un grand pin ébranché avaient été dressé en guise de potence, et sous un ciel balafré de gros nuages couleur de sang se balançait dans l’air le cadavre du malheureux Green, pendu par le cou. Des enfants lui lançaient des fragments de fer par manière de jeu, et autour des feux de bivouac allumés sur les buttes se tenaient des hommes à figures sinistres. Au fond, un groupe, qui hurlait devant les fenêtres éclairées du cottage bâti par le pauvre architecte et habité par Granston, réclamait à grands cris qu’on lui livrât aussi le maître charpentier.

Fayal parut sur le seuil avec Smith garrotté, et le poussa au bas de l’escalier. Les bandits s’emparèrent

de lui et le mirent en pièces. Henri, exaspéré, allait s’élancer à tout hasard dans cette horrible mêlée; mais, voyant ses deux compagnons prêts à l’y suivre et à se faire égorger en pure perte, il se rappela qu’il répondait de leur vie et n’avait pas le droit de disposer de la sienne. Il étouffa un sanglot de douleur et de rage et entraîna Télémaque et Laramée en arrière. A mi-chemin, ne voyant plus le noir à ses côtés, il se retourna. Télémaque avait disparu. Au même instant, la détonation d’une arme à feu à quelque distance le fit tressaillir. — Où est Télémaque? s’écria-t-il.

— Il a filé, répondit Laramée.

— Le malheureux se fera tuer î Allons à son aide.

Ils rebroussaient chemin, quand ils virent le noir accourir à leur rencontre. — Eux attendre M. Doyle demain avec plus de cent mineurs, dit-il. Coup defusil pour moi pour avoir écouté trop près des palissades, mais pas touché.

Tout en marchant, Henri lui reprocha sa désobéissance.

— Nous faire la guerre ou pas faire la guerre. Si nous faire la guerre, moi pas coupable.

Arrivé chez le docteur, Henri apprit à ses compagnons le déplorable résultat de l’ambassade et la prochaine arrivée de Doyle avec un renfort considérable.

— H n’y a plus à hésiter, dit-il. Il faut dès le point du jour marcher à l’ennemi.

Cet ordre fut reçu avec acclamations. On fit tous les préparatifs. On prit quelques heures de repos, et, au moment de partir, Henri traça le plan de la campagne.

— Knox et ses Irlandais, dit-il, vont guetter l’arrivée de

Doyle et l’attendre au passage. Laramée ira avec ses Canadiens se porter sur la gauche de la mine; Straatemberg et M. Sewel, avec les ouvriers maçons et charpentiers, sur la droite., Mon oncle et moi avec le reste des hommes, nous attaquerons en face. Au premier coup de feu que je tirerai, précipitez-vous tous à la fois feur les barricades. En route! et que personne ne parle.

— Partez devant, dit le père Àthanase, je vais aller chercher une trentaine de mes Indiens. Ces gens-là vont vite et à vol d’oiseau, nous prendrons Doyle par le flanc ou en queue.

Henri eût souhaité que son oncle, qui n’était pas bien agile, n'entreprit rien de sa personne; mais ou était emporté par la nécessité, et les ouvriers de Green, tous très-attachés aussi au maître charpentier, étaient exaspérés et menaçaient de marcher seuls à la vengeance. Henri n’eut que le temps de dire à Télémaque : — Suis mon oncle et ne le quitte pas.

Tout le monde fut bientôt en route. Arrivé sur la lisière du bois, Henri, qui voulait, avant de donner le signal, s’assurer par lui-mème de l’exécution de son plan, dit à sa petite troupe de l’attendre et partit avec deux hommes. Bien que l’on eût observé le plus grand silence, l’approche des montaristes , comme on les appelait dans le camp ennemi, avait été trahie; en traversant un bout de la clairière, Henri fut découvert, et un coup de feu blessa l’un des hommes qui le suivaient. Laramée crut que c’était le signal convenu et lança ses Canadiens sur la barricade, où ils furent reçus par une fusillade bien nourrie. Straalemberg, qui n’avait pas eu le temps de se rendre à son poste, cou-

rut à son secours. Henri revint précipitamment vers les siens et prit l’ennemi en flanc. En môme temps le bruit d’un autre combat retentit dans les bois. C’était Knox et le père Athanase aux prises avec Doyle.

La barricade fut franchie, et le sang coula sur la roche de fer. Les femmes, les enfants coururent se réfugier au plus haut des collines. Les cris et les jurons qu’irlandais, Gallois, Alsaciens, Allemands, Américains et Canadiens proféraient chacun dans son idiome, les coups de feu qui partaient de toutes parts, l’odeur de la poudre, la résistance qu’ils éprouvaient, avaient surexcité les montaristes. Un instant ils se crurent maîtres du champ de bataille, mais l’arrivée des mineurs de Doyle changea la face des chosos. Knox et ses Irlandais, le missionnaire et ses Indiens, n’avaient pu s’opposer à leur jonction. La partie n’était plus égale. Henri, écrasé sous le nombre, se vit contraint de battre en retraite en laissant sur le terrain une quarantaine de morts, de blessés ou de prisonniers. Knox avait été tué. Laramée était blessé. Henri, toujours au plus fort du danger et les habits criblés de balles, n’avait, par miracle, que des égratignures. 11 était honteux de son échec et navré d'avoir vu tomber tant de braves compagnons. 11 maudissait le jour où il avait donné le premier coup de pic à cette roche fatale; mais il n’était plus possible d’y renoncer. Il fallait songer ù la sûreté des siens, que la bande Cranston et Faval viendrait égorger sou3 ses yeux ou traquerait dans les bois, si l’on tentait d’abandonner la partie.

Straatemberg, Laramée et Sowell ayant rallié les fuyards, on se replia sur le camp retranché du lac des

Castors. Henri, inquiet de ne pas revoir son oncle, hâtait le pas dans l’espoir de le retrouver chez le docteur, quand Télémaque, la figure bouleversée et tout couvert de sang, se présenta devant lui. — Où est mon oncle? s’écria Montaret.

— Prisonnier, massa , moi pas avôir pu lé sauver! Missionnaire courageux comme vieux diable ; mais Indiens pas braves, se sauver dans les bois, Irlandais aussi ; moi prendre père Alhanase sur mon dos, parce que lui pas courir assez vite, lui trop gros ventre ! mais eux tomber sur moi et assommer pauvre Télémaque comme mauvaise bôte ! Eux partis, moi relever et courir ici pour dire malheur à massa. Missionnaire emmené à la mine!

— Il faut le sauver, dit Montaret hors de lui. Je vais aller les trouver, je leur abandonnerai tout, s’il le faut, pourvu qu’ils respectent la vie de mon oncle.

Le bon nègre se jeta en vain à ses genoux pour le retenir. 11 ne voulut rien entendre, et, renvoyant Sewell et une partie de ses hommes au lac des Castors pour y garder les femmes en cas d’agression, il reprit le chemin de la mine avec Straatemberg et ceux de sa troupe qui n’étaient pas blessés.

M. Dovle achevait de déjeuner, quand le missionnaire prisonnier lui fut amené dans la salle à manger du cottage. Cettccapture était un fait si glorieux, que MM. Cranston, Milly et Leblanc comparèrent sur-le-

champ le vaiuqueur à Washington et à César. Doyle s’entla d’orgueil, et, voulant mettre le comble à sa réputation en se montrant aussi habile homme «l’État qu’il avait été grand capitaine, il rassembla ses associés en conseil de guerre, et procéda, en présence de Fayal et de son acolyte Nagheko, à l’interrogatoire du prisonnier.

—Vous êtes bien, lui dit-il d’un air important, Athanase de Montaret.

— Oui, monsieur Doyle, répondit le prisonnier; prêtre et missionnaire du culte catholique, apostolique et romain.

— Vous prétendez avoir acheté les terrains...

— Et la mine sur laquelle nous sommes, oui, monsieur.

— Je ne le nie pas ; mais vous connaissez le désordre qui règne dans les bureaux, et, sans accuser personne de mauvaise foi, vous pouvez avoir acheté ce que j’avais déjà payé.

— Vous savez bien que c’est le contraire, monsieur Doyle.

— Vous déplacez la question.

— Je suis bien bon de vous répondre, dit le père Athanase en levant les épaules. Je ne vous reconnais pas le droit de me faire subir un interrogatoire.

— Répondez quand môme, lui dit Fayal d’un air menaçant.

— Monsieur Fayal! dit Doyle, laissez parler l’accusé.

— Accusé de quoi? demanda le père Athanase.

— D’avoir voulu vous emparer de vive force du bien d’autrui.

— Vraiment? dit le missionnaire en souriant de mépris. Et quelle peine inflige-t-on aux gens reconnus coupables d’un tel vol ?

— On les pend ! dit le Floridien.

— Alors, monsieur Payai, prenez garde à la corde.

— Faisons -lui donc son affaire! s’écria Sanclie, un des plus hideux compagnons du Floridien, aventurier sans patrie et sans nom, qui renchérissait sur toutes les impudences de Fayal.

— Un instant! reprit Doyle; je suis un homme sans passion, moi, je raisonne froidement, et avant d’envoyer quelqu’un à la mort je veux savoir s’il est coupable.

— C’est fort bien vu, monsieur, répondit le missionnaire, et puisque vous paraissez plus calme que les autres, acceptez l’arrangement que nous proposions à M. Cranston ; vous sauverez ainsi votre vie, votre honneur et votre argent. Si vous refusez, avant quinze jours mon neveu vous prouvera que vous avez eu tort de vous fier à la parole d’un misérable tel que Jambes- Torses.

— Savoir si nous lui laisserons quinze jours pour nous prouver ça, dit Fayal.

— Si ce n’est lui, ce sera quelque autre; il y a bien des gens intéressés dans l’affaire...

Doyle réfléchit un instant et reprit : — Mais enfin sur quelles preuves fondez-vous vos prétentions?

— Demandez à Jambes-Torses ce qu’il a fait de mon portefeuille. J’avais tous les actes sur moi quand j’ai été fait prisonnier.

— Tu as donc volé quelque chose ? demanda Payai

a l’Indien ; tu ne m’en avais rien dit. Allons, donne le portefeuille.

— Je n’ai rien pris, répondit Nagheko.

— -Qui, de toi ou du prêtre, ment ?

— Ce n’est pas Nagheko, dit l’Indien.

— Je conclus de tout cela, dit judicieusement M. Dovle, qu’il n’y a pas de titres.

— Admirable conclusion 1 reprit le père Athanase.

Cranston, qui avait écouté les débats sans intervenir,

et non sans quelques apréhensions, prit la parole : — Monsieur, dit-il au père Athanase, vous voyez qu’il nous est impossible d’entrer en arrangement ; vous n’avez aucune preuve h nous donner.

— Vous y avez mis bon ordre, répondit le missionnaire; tout ceci est une comédie assez mal jouée entre vous, M. Fayal et Jambes-Torses.

— Ne le croyez pas, monsieur !

— Alors, si vous ôtes de bonne foi, remettez-moi en liberté.

— Volontiers, reprit vivement Cranston, écrivez seulement à votre neveu de se rendre ici, nous le garderons en otage à votre place.

— Ah! fort bien! s’écria le missionnaire; vous montrez le bout de l’oreille, monsieur Cranston ! Vous voudriez avoir le propriétaire de la mine entre les mains ; je sais ce que vous faites des parlementaires, à plus forte raison... Non, je refuse ; faites de moi ce que vous voudrez !

— Livrez-le moi, dit Nagheko en montrant le père Athanase, et je vous livre à mon tour les papiers que vous avez tant d’intérêt à connaître.

2t0 MISS MARY

— Il y a donc des titres, en effet? dit Doyle en pâlissant.

— Oui, répondit l’Indien.

— Donnez-les !

— Croyez-vous que Nagheko soit si simple que de garder de telles choses sur lui ?

— Finissons-en donc, reprit Doyle -, messieurs, emparez-vous de cet homme et fouillez-le.

On se jeta sur l’Indien, qui se laissa fouiller sans résistance ; mais on ne trouva rien sur lui.

— Si on vous offrait, reprit Doyle, cent dollars pour apporter ces papiers?

— Ni cent, ni cent mille, ni cent millions ; c’est la personne du missionnaire que je veux.

— Ce que vous demandez là est grave; tuer un prêtre, un homme revêtu d’un caractère sacré... c’est très-grave.

— Oh! je n’ai pas tant de préjugés, moi, dit Fayal.

— Et les représailles ! et la loi de Lynch! monsieur, vous n’y pensez pas, reprit Doyle.

— Je m’en moque, répondit le Floridien. D’ailleurs, c’est l’affaire de l’Indien. Livrez-Iui le missionnaire.

Milly et Leblanc s’y opposèrent, mais Fayal et Nagheko insistaient avec une impudence farouche; Doyle gardait un calme affecté, et Granston était indécis, quand de sourdes clameurs retentirent sous les fenêtres du cottage, et quelque» contre-maîtres et simples mineurs pénétrèrent dans la salle du conseil.

— Que se passe-t-il ? leur demanda Granston.

— 11 y a, dit l’un d’eux, que ceux d’entre nous qui appartiennentau culte catholique veulent qu’on remette

ee prêtre on liberté, ou tout au moins qu’il soit traité avec des égards.

— De quoi se mêlent ces gens-là? s’écria Payai. Ce sont des Irlandais, je parie ; je vais aller les faire taire, moi!

Cranston le retint en disant : Ne gâtez rien par trop de précipitation, monsieur Payai.

Les ouvriers étaient très-partagés. Les uns voulaient soutenir la lutte contre les montaristes, disant que cette augmentation de personnel amènerait la baisse des salaires ; les autres assuraient avec raison que lamine pouvait occuper plus de bras qu’on n’en comptait dans les deux partis. Tous, hormis ceux de Payai, regrettaient la mort des parlementaires et craignaient les représailles. Comme le bruit croissait au dehors, Doyle, craignant une révolte, se mit à la fenêtre et fit un speech dans lequel il promit qu’on ne ferait aucun mal au prisonnier, et que dès le lendemain on se rendrait au lac des Castors pour négocier une transaction.

Ce discours calma les esprits, et Doyle, de plus en plus enorgueilli de son rôle de pacificateur et de la prépondérance qu’il prenait sur ses associés, donna l’ordre à ses hommes de conduire le missionnaire en lieu sûr, de le garder à vue et de le préserver de toute violence. Ceux-ci ne trouvèrent rien de mieux que de le mener sur le haut de la Bosse-du-bison, dans une baraque de planches destinée aux contre-maîtres pour surveiller les travaux de la mine. Cette baraque, construite sur le bloc de 1er oligiste, se trouvait, par suite de l’entaillement de la colline, placée au bout d’une étroite plate-forme dont l’entrée était facile à garder

et flont les deux lianes tombaient à trois cents pieds à pic jusqu’au niveau du sol. A l’extrême pointe de ce promontoire se dressait un échafaudage avec treuil, chaîne et banne, plongeant jusqu’au pied de la paroi de métal, et servant à l’extraction du minerai. Pour plu3 de sécurité, dès que le prisonnier fut enfermé, ses gardiens, afin de lui ôter tout moyen d’évasion et pour empêcher aussi toute tentative d’escalade de la part du Floridiun ou de Jambes-Torses, retirèrent les échelles et relevèrent la chaîne en ramenant à eux la banne, qui fut détachée et leur servit de guérite.

Pendant que ces choses se passaient à la mine, Henri était arrivé à moitié chemin avec la résolution désespérée de sauver son oncle ou de mourir avec lui; mais il fut rejoint par le docteur, qui l’arrêta.

— Ce que vous voulez faire est insensé, lui dit-il ; croyez-vous que je ne sois pas inquiet aussi et que je ne veuille pas tout tenter pour sauver mon meilleur ami ? Si je ne suis pas considéré comme neutre par M. Fayal et compagnie, du moins je suis toujours l’homme nécessaire, et je gagerais qu’en ce moment plus d’un blessé me réclame à la mine. J’y peux donc pénétrer sans danger et offrir de votre part la rançon de votre oncle, tandis que, si vous échouez encore par la force, on le tuera un peu plus tôt...

— Si je m’offrais pour mourir à sa place? s’écria Henri.

— Vous croyez qu’il accepterait 1’Ochange? Allons donc, vous êtes fou !

— Eh bien ! offrez tout ce que je possède pour racheter sa vie.

— Je l’entends bien ainsi, dit le docteur; mais auparavant sachons si elle est menacée. Il est vraisemblable qu’on le regarde comme un otage précieux, et qu’on délibérera sérieusement avant de se défaire de lui.

Henri sentit que le docteur avait raison. 11 résolut d’attendre l’effet do sa tentative, et resta dans le bois avec Straatemberg et sa troupe; mais il était sur des charbons ardents. Il errait de place en place, prêtant l’oreille au moindre bruit, comptant les minutes, et s’imaginant que le docteur pouvait être revenu, lorsqu'il avait à peine eu le temps d’arriver. Comme Télémaque, inquiet de son trouble, le suivait pas à pas, il lui dit tout à coup : Si je me glissais dans le camp retranché, m’y suivrais- tu?

— Oui, massa, partout.

— Eh bien! il s’agit d’y entrer sans être reconnu ; essayons.

Straatemberg ne voyait pas sans inquiétude le projet deMontaret; mais, ne pouvant s’v opposer, il résolut de rester à l’attendre et de se tenir prêt à lui porter secours.

Henri, suivi de Télémaque, fit un long détour afin d’arriver à la mine du côté opposé à celui du lac des Castors, lis en approchaient, quand la pluie, qui avait menacé toute la matiuée, se mit à tomber par torrents. Un instant après, ils pénétraient dans les retranche-

méats, pêle-mêle avec plusieurs mineurs et leurs femmes, qui, assaillis inopinément par l’averse, rentraient, la tête couverte de leurs cabans. Henri et le noir firent comme eux, et, feignant de chercher un abri, il se postèrent sous une charrette, d’où ils pouvaient tout observer.

Montaret vit d’abord sur le sommet de la Bosse-dubison son oncle, que l’escorte de Doyle faisait entrer dans la baraque, car c’était le moment où le conseil avait levé la séance en prenant la détermination de garder là le missionnaire jusqu’à nouvel ordre. Quelques instants après, il vit aussi le docteur se retirer suivi d’ouvriers qui l’accompagnaient poliment ; mais il remarqua qu’aucun des chefs ne lui faisait l’honneur de le reconduire, et il en conclut que Berghenius avait échoué.

— Télémaque, dit-il, ne comptons que sur nous pour délivrer mon oncle ; il faut jouer le tout pour le tout. Reste ici.

— Où donc vouloir aller, massa ?

— Là-haut.

— Et quoi faire là-haut tout seul ?

— Je le verrai quand j’y serai. Attends-moi.

Montaret longea la falaise de fer, gagna la pente du

monticule, et s’aventura sur l’étroite plate-forme sans avoir encore de projet arrêté.

— Où allez-vous ? lui cria un des gardiens du père Athanase en passant la tète hors de la banne dans laquelle il s’abritait de la pluie.

— Est-ce qu’il n’y a pas de place près de vous? lui répondit Montaret en avançant toujours.

— N’allez pas plus loin ! dit le gardien en armant son fusil.

— Vous n’étes pas aimable, reprit Henri avec une gaieté feinte.

— 11 fait trop mauvais temps pour L’être.

— Oui, il pleut, dit Henri.

— Je le vois bien ; allez chez vous.

— La maison est découverte! répondit Montaret.

Le gardien, à ces mots maçonniques dont l'ingénieur s’était servi à tout hasard pour entrer en communication, baissa son arme, et dit : — Venez ici, il y a place dans la loge.

— C’est bien, dit Henri en lui faisant les signes de reconnaissance, auxquels l’ouvrier répondit, après quoi il l’emmena derrière la baraque pour le tuilrr maçonniquement.

— Vous êtes un vrai maçon, lui-dit, et vous ne pouvez vouloir le mal. Que venez- vous faire près du prisonnier?

— Mon ami, répondit Henri, je viens le sauver. Je suis Henri de Montaret.

— Vous ? et vous avez osé pénétrer au milieu de gens dont bon nombre voudrait se défaire de vous 1

— N’agiriez-vous pas comme je le fais, si l’un de vos amis ou de vos frères se trouvait en péril?

— Je le ferais.

— Eh bien ! vous allez m’aider à soustraire mon oncle à ses ennemis.

— Ce n’est pas aisé ; les gens de Fayal ont de mauvais desseins, et ils nous observent. Il faudra attendre la nuit ; alors nous verrons.

Grâce au franc-maçon , Montaret put faire avertir

Télémaque de rester caché où il était, et lui-méme put se blottir le reste du jour dans la banne du gardien. Brisé de fatigue, il faillit plusieurs fois s’y endormir, et son compagnon l’engageait à prendre une heure de repos ; mais l’inquiétude le faisait tressailir à chaque instant, et il compta les minutes avec une anxiété douloureuse.

Le soleil se couchait enfin, quand le bruit d’une altercation rappela Henri au dehors. Il se rapprocha du groupe des mineurs et vit Payai, Nagheko, Sanche et une vingtaine de bandits qui avaient envahi la plateforme et s’installaient sur l’étroite arrête qui communiquait avec le reste de la butte.

— Si vous croyez, disait Payai, que nous vous laisserons garder le prisonnier sans nous, vous vous trompez, mes enfants. Nous savons qu’il y a parmi vous des gens qui veulent le faire évader.

— Dites donc que vous voulez vous en emparer, répondit le franc-maçon ; allons, retirez-vous avec votre whisky, nous n’avons pas soif.

— Trahison ! cria tout à coup Nagheko, qui rôdait furtivement autour d’Henri pour tâcher de voir sa figure sous son capuchon, le Français est ici, le voilà!

— Aux armes ! en avant ! hurla Fayal en donnant l'exemple de l’attaque.

Sanche et ses hommes se jetèrent sur les gardiens du missionnaire, et la lutte s’engagea 3ur la plateforme.

Pendant ce temps, Henri courut à la baraque et en arracha les planches en criant : — Vite, vite I mon oncle. Sortez !

Le missionnaire n’hésita pas. 11 crut que la mine était reprise par Henri ; mais en le voyant seul : — Laisse-moi ici, malheureux enfant, s’écria-t-il, tu te feras tuer.

— Fuyons ! répondit Montaret en l’entraînant.

— Mais par où passer? le chemin est encombré.

— Par là ! dit Henri eu lui montrant le treuil audessus de l'abîme et en lui mettant le bout de chaîne entre les mains.

— Par là? s’écria le missionnaire effrayé.

— Mourir pour mourir, il n’y a pas à hésiter. Télémaque est en bas, il vous recevra.

— Et toi, comment sortiras-tu de là?

— Ne vous inquiétez pas de moi ; tenez- vous bien.

Le père Athanase s’empara de la chaîne, recommanda son Ame à Dieu et se laissa pendre dans le vide. 11 arriva avec la rapidité de la foudre au pied de la paroi de métal, où Télémaque le reçut dans ses bras d’athlète, le chargea tout étourdi sur son dos, courut droit à la barricade, la franchit et s’enfonça dans le bois.

Henri suivait tous scs mouvements du haut de la plate-forme, quand une balle vint siffler à ses oreilles. H se retourna et vit son ami le franc-maçon et scs compagnons qui battaient en retraite. Les rejoindre était impossible; Fayal et ses hommes étaient maîtres du terrain, et tandis que Nagheko et Sanche se précipitaient dans la baraque pour s’emparer du prisonnier, Fayal et le reste de sa troupe accouraient sur Henri en criant : Tuez-le !

Seul contre tous, Henri ne pouvait songer qu’à fuir;

mais s’emparer de la chaîne pour descendre, c’était s’exposer à être remonté par l’ennemi ou précipité par le premier qui songerait à la détacher. Il s’élança sur l’échafaudage, et avec l’adresse et l’agilité d’un écureuil il se laissa glisser le long des madriers, sautant de traverse en traverse sous une grêle de balles. En atteignant le sol, il frappa d’un coup de couteau uu des bandits de Fayal qui l’avait suivi au moyen de la * chaîne, et, franchissant la barricade au même endroit qui avait servi à l’évasion de son oncle et de Télémaque, il les rejoignit comme ils arrivaient près de Straatemberg et de ses Alsaciens.

— Rabattons-nous, leur dit-il, sur le lac des Castors, car on va nous donner la chasse et nous ne sommes pas en état de résister.

Deux hommes firent asseoir sur leurs fusils croisés le missionnaire, qui n’était pas des plus agiles, et tous regagnèrent au pas de course le campement du lac des Castors. Fayal essaya bien de les rejoindre; mais la nuit était si noire qu’il craignit une embûche, et revint à la mine en jurant par tous les diables qu’il prendrait sa revanche.

Doyle, Cranston et compagnie dînaient dans le cot tage, quand le bruit de l’évasion du missionnaire, miraculeusement délivré par sôn neveu, vint troubler l’enjouement du dessert. Les spoliateurs furent épou-

vantés; ils se crurent trahis par la majorité de leurs ouvriers. Doyle seul affecta une noble impartialité. — Messieurs, dit-il, reconnaissons le mérite, même chez nos ennemis. Ce Montaret n’est pas un homme vulgaire ; voici la seconde fois qu’il vous échappe, et cette fois-ci la prouesse est sérieuse. Vous n’aurez pas bon marché de sa peau, et je vous conseille d’en finir à l’amiable avec lui.

Il se retira avec dignité sur ce speech débité d’un ton prétentieux et important. Les autres passèrent uue partie de la nuit à se quereller et une partie du lendemain à se mettre à peu près d’accord sur la marche à suivre. Enfin, dans la soirée, Leblanc et Milly se présentèrent devant les palissades de l’enclos du docteur et demandèrent à parler à Montaret. Celui-ci, ne voulant pas leur permettre d’entrer dans son camp, où ils auraient pu s’assurer des faibles ressources dont il disposait, alla avec le docteur les trouver en dehors des palissades. Milly porta la parole.

Il se disait autorisé à proposer un arrangement qui désintéresserait le missionnaire et son neveu moyennant une somme ou une rente qu’il s’agirait de discuter; mais il n'avait pas encore énoncé les premiers chiffres, que M. Sewell s’approchait avec sa fille, l’une craignant que son fiancé ne tombât dans quelque piège, l’autre qu’il ne défendit pas leurs communs intérêts avec assez d’âpreté. En voyant intervenir le banquier, Milly, visiblement contrarié, paya d’audace et lui déclara, en lui tendant la main, qu’il était charmé de le voir. Sewell, au lieu de lui donner la sienne, le pritau collet en lui disant : — Triple coquin! vous allez com-

MISS MAftY

mencer par me rendre l’argent des terrains chimériques que vous m’avez vendus !

— Jé suis un parlementaire, dit Milly en cherchant à se dégager, et vous n’avez pas le droit de me malmener ainsi.

— Green était aussi un parlementaire, répondit Scwell, et pourtant vous l’avez fait pendre.

Henri et le docteur prièrent en vain Sewell de se modérer. — Laissez-moi donc tranquille avec vos ménagements et vos scrupules ! répondit-il; je tiens mon larron, je le garde, ce sera un misérable de moins làbas. Et, comme conclusion, il asséna sur la tète de Milly un formidable coup de poing qui lui enfonça son chapeau jusque sur les épaules.

En même temps Mary s’était élancée vers la palissade, et elle appelait Lararnée, Straatemberg et leurs hommes, criant au secours, bien que Leblanc eût pris la fuite et que Milly fût renversé sous les pieds du banquier. Les ouvriers de Montaret, d’abord atterrés de leur défaite, avaient maintenant soif de vengeance, La voix de miss Sewell fut pour eux le signal d’une exaspération subite. Ils coururent à la poursuite de Leblanc et le ramenèrent. — Monsieur de Montaret, est-ce que vous allez nous laisser pendre? balbutia- t-il pâle et haletant sous l’étreinte des Alsaciens de Straatemberg.

— Non, monsieur, non ! s’écria Henri, on me tuera plutôt que de vous maltraiter !

Mais, comme il se jetait au milieu du groupe serré autour du prisonnier, il se sentit soulevé et emporté par plusieurs paires de bras vigoureux qui le maintinrent, malgré son indignation, à une distance con-

venable. Dans le trouble de cette surprise, Montaret ne remarqua pas d’abord que Mary donnait des ordres contraires aux siens; mais, quand il vit qu’on emmenait Milly et Leblanc, il réussit à se dégager et entendit qu’elle disait à Straatemberg : — Vos gens sont donc des femmes, qu’ils ne peuvent empêcher M. de Montaret de s’exposer pour sauver ces misérables ?

— 11 ne les sauvera pas ! s’écria Straatemberg hors de lui; ils seront pendus, ils payeront pour Green et # pour Smith. Au diable les pardonneurs !

— La loi de Lynch I la loi de Lynch! criaient les autres.

— Je demande à être entendu et jugé, dit Milly après avoir réussi à retirer le chapeau qui l’étouffait. G’est le droit de tout citoyen des États-Unis. On ne tue pas un homme sans l’entendre !

Henri et le missionnaire durent lutter contre leurs ouvriers pendant plus d’un quart d’heure pour les ramener à des sentiments plus humains. M. Sewell résistait ouvertement. Mary, effrayée de l’orago qu’elle avait fait éclater, réussit à le calmer. Un sursis fut accordé aux prisonniers, et on les conduisit dans la cave du docteur. Ce n’était pas une conclusion loyale et Montaret se voyait débordé. Miss Sewell commandait à sa place , il lui en fit de vifs reproches. Surexcitée et couvant un secret dépit depuis plusieurs jours, Mary éclata. — Vous trouvez mal tout ce que je lais, répondit-elle, parce que vous aimez Nalssa !

Montaret ne voulut pas lui répondre. Il ne se sentait plus rnaitre de lui. Il alla exhaler sa colère auprès de son oncle.— Je n'en puis endurer davantage, lui dit-il.

Cette Yankee rae fait jouer un rôle ridicule, stupide, honteux. Je ne suis plus ici qu’un homme de paille. C’est elle qui commande, qui s’arroge le droit de vie et de mort. Je romprai avec elle.

— Eh bien ! tu rompras ; mais auparavant il faut reprendre la mine à tout prix. Ce n’est plus une question d’argent pour nous, c’est une question de vie ou de mort pour les hommes qui nous entourent. Nous sommes exposés non-seulement à être tous massacrés ici, mais à y être surpris par la famine, si les pour- ( parlers se prolongent.

Henri fut forcé d’avouer que la situation était grave et la guerre inévitable. Accablé de fatigue, mais trop agité pour dormir, il errait dans le jardin, quand il se sentit toucher légèrement l’épaule. En se retournant, il vit Naïssa.

— J’ai à vous parler, lui dit-elle ; il faut agir promptement et demander le secours de Wakonlchaka.

— Et où prendre Wakontchaka ?

— Je l’ai rencontré aujourd’hui dans les bois, où il est campé avec un millier d’hommes.

— Un millier d’indiens sont-ils capables de venir à bout de trois à quatre cents Américains? J’en doute.

— Et moi, j’en suis sûre. Allons le trouver.

— Lui avez-vous demandé son appui ?

— Oui, mais il veut d’abord vous parler ; venez.

Henri alla preudre sa carabine et suivit Naïssa. Elle

s’enfonça à travers les plus épais fourrés, où il fallut plus d’une fois ramper pour se frayer un passage. Au bout de deux heures, elle s’arrêta au bord d’un ruisseau, dit à Henri de l’attendre un instant et gagna

seule une clairière. Là, elle imita le glapissement du coyote; un cri semblable lui répondit. Wakontchaka sortit du bois et parut dans un rayon de lune, -r- Eh bien ! lui demanda l’Indien à voix basse, la fille de mon oncle amène-t-elle le jeune visage pâle ?

— Oui, il est venu. Il m’aime, et la preuve, la voici, dit-elle en lui montrant le sachet où était renfermée la bague de fiançailles de Mary; mais je n’ose plus la garder, la Yankee est jalouse; elle voit bien qu’il ne l’aime plus, et si elle trouvait entre mes mains celle preuve d’amour qu'il m’a donnée, elle me ferait mourir. Elle commande là-bas à tous ces homiries. Elle a voulu faire tuer aujourd’hui ceux qui apportaient des paroles de paix au Français.

— Donne-moi ce gage, je ferai dire des paroles dessus par un grand sorcier, et Celle qui met des balles dans la tête du chef sioux ne pourra rien contre toi.

Naïssa lui remit le sachet en lui recommandant de ne le montrer qu’au sorcier; puis elle alla chercher Henri.

Celui-ci trouva le chef indien en costume de guerre au milieu de la clairière, debout et appuyé sur sa chère carabine, dans une pose théâtrale. — Je suis bien aise, lui dit-il en lui serrant la main, de le retrouver sain et sauf.

— Wakontchaka, répondit le Sioux, n’a pas oublié celui qui a donné une arme qui porte les balles jusqu’aux étoiles.

— Eh bien ! mon brave garçon, voici le moment d’en faire bon usage pour m’aider à recouvrer mon bien.

— Wakontchaka, reprit le majestueux Indien, peut

254 jM ISS MARY

écraser tous les mangeurs de cuivre, mais à une condition.

— Laquelle?

— C’est que celle qui a voulu tuer le chef sioux ne sera pas ta femme. Je sais que tu ne l’aimes pas. Dégage-toi quand je t’aurai rendu maître de la mine. Ce sera au point du jour.

— Quant à rompre avec missSewell, répondit Henri, oui, j’y suis résolu.

Wakontchaka jeta trois notes aiguës dans les airs, et de chaque buisson, de derrière chaque arbre, sortirent des Indiens. La clairière en fut bientôt remplie. Il y avait là, en effet, près d’un millier d’hommes armés de rifles, de coutelas, de haches et de tomahawks.

Wakontchaka leur fit signe de se ranger en cercle, et s’adressant à Henri : — Puisque tu n’es plus engagé à la Yankee et que tu as de l’amitié pour ma cousine, dis en présence de tous ces vaillants Sioux : Naïssa, je te prends avec moi. Et que Naïssa dise : Je consens à te servir.

La jeune Indienne s’agenouilla devant Henri, lui prit la main, et la mettant sur sa tête : — Je te servirai, dit-elle. Libre à toi, quand tu auras repris ta parole à la Yankee , de me regarder plus tard comme ta compagne ou ta servante.

Montaret se demanda un instant si, plus que toute autre, cette jeune lille ne méritait pas d’être aimée. Douce, confiante, dévouée, elle était la vraie fille de la forêt vierge ; mais il lui répugna de se laisser imposer un engagement qui méritait de plu3 sérieuses érfiexions. U releva l'indienne en lui disant : — Naïssa,

vous avez été élevée par une femme qui a dû vous enseigner la fierté; est-il possible que vous prétendiez faire de mon amour une condition du service que vous vouliez me rendre?

Naïssa baissa.la tête. Wakontchaka comprit que la leçon s’adressait également à lui.

— Le Chef sioux, dit-il, connaît les lois de l’amitié, il se souvient de ce que tu as fait pour lui et de ce que tu lui as donné. 11 est avec toi. Il va partir avec ses guerriers pour entourer la mine. Toi, retourne chercher les tiens, nous reparlerons mariage après la victoire.

11 s’élança dans le fourré, ses Indiens le suivirent, et Henri se trouva seul avec Naïssa dans la clairière. — Allons-nous en, dit-elle d’un air triste.

Ils reprirent le chemin du lac des Castors. Ils marchaient depuis une demi-heure quand Naïssa arrêta son compagnon en lui disant : — Tu as fait un grand chagrin et une grande offense à Naïssa en la refusant devant les guerriers de sa tribu.

— Naïssa, répondit Henri, ne comprends-tu donc pas que cette prétendue injure était une marque d’estime et de respect?

Naïssa ne comprenait qu’à demi, elle baissa la tête.

— Puisque je ne dois pas te faire de conditions, reprit-elle, voilà ce qui t’appartient ; ne me remercie pas.

— Qu’est-ce que cela?

— C’est le portefeuille que Nagheko avait volé au missionnaire et où sont tous vos papiers. J’ai volé Nagheko, ajouta-t-elle avec une sorte d’orgueil.

— Et comment savais-tu...?

— Tous les arbres de la forêt sont les amis de Naïssa. Elle sait bien reconnaître si une feuille, une fleur, une herbe, ont été dérangées. Elle a vu l’assassin de son père se glisser dans le bois, ellp s’est cachée. Elle l’a vu revenir ; il riait. Naïssa a deviné, elle a cherché; elle a vu la moussesoulevée et elle a trouvé ce que tu croyais perdu. Elle pensait que son ami, son maître, enfin celui qu’elle aime et qui la dédaigne serait plus content.

Naïssa le regardait aux premières lueurs de l’aube avec de grands yeux si doux, elle lui montrait tant de dévouement et de soumission, que Montaret, attiré par ce regard qui l’implorait, surexcité par les émotions des jours précédents et poussé par l’ardeur de la jeunesse, oublia ce qu’il s’était promis. Il l’attira dans ses bras, et, dans un élan de reconnaissance qui ressemblait à l’amour, il lui donna un baiser au front.

— Ah I je n’en demandais pas tant ! s’écria Naïssa en cachant son visage brûlant dans la poitrine de son bien-aimé.

Le bruit sec d’un fusil que l’on arme lui fit relever la tête. C’était Jambes-Torses qui avait entendu de derrière un arbre la révélation de Naïssa.

— Nagheko! s’écria l’Indienne épouvantée.

— Oui, Nagheko, répondit le Ghippeway en abaissant son fusil sur elle.

Henri se jeta au-devant de la jeune fille, le coup partit, Naïssa poussa un cri et trébucha.

— Ce n’est rien, dit-elle, tue-le! tue-le! Montaret lit

feu sur l’Indien et lui envoya une balle à six pas en pleine poitrine.

Nagheko tomba sur les genoux, se traîna sur le sol et s’écria eu montrant du doigt un être imaginaire : Voilà... voilà Éniskine!... 11 n’en put dire davantage, un flot de sang lui coupa la parole, et il tomba la face contre terre.

— Ma mère est là ! dit Naïssa en sc retenant à Montaret. Elle vient me chercher !

— Tu es blessée! s’écria Henri en voyant un filet de sang ruisseler le long de son bras.

— Je ne sais pas, répondit-elle en pâlissant ; puis, s’adressant à l’ombre de sa mère : C’est lui qui t’a vengée, tu l’as vu. Veille sur lui, mère, attends-moi!

Et elle s’évanouit. Henri la déposa sur la mousse, déchira la manche de sa tunique et banda la blessure avec son mouchoir. Elle reprit bientôt connaissance, et voyant son ennemi étendu à quelques pas d’elle : — Donne- moi sa chevelure, dit-elle, à Montaret.

Dans une situation moins tragique, il eût souri de cette demande ; il voulut lui faire comprendre qu’il n’avait ni le goût ni l’habitude de ces sortes de boucheries -, elle ne l’écouta point et insista en lui promettant de l’aimer davantage si c’était possible. Henri se reprocha le moment d’entraînement auquel il avait failli céder un instant auparavant; il ne lui répondit pas.

Wakontchaka, attiré par les coups de feu, déboucha des bois avec ses guerriers.

— Viens ici! lui cria Naïssa; celui qui a tué mon père et ma mère est là; donne-moi son scalp.

Celui qui vient sur le tonnerre s’avança vers Jambestorses, saisit sa chevelure à poignée et l’enleva avec maestria d’un seul coup de couteau. U jeta un cri de triomphe, et, brandissant son trophée, il vint l’offrir à N'aïssa, qui s’en empara avec une expression farouche et enfonça avec délices ses doigts dans cette chevelure sanglante. Henri se détourna avec dégoût.

Les Indiens s’approprièrent les armes du mort, le fouillèrent et se partagèrent une centaine de dollars qu’ils trouvèrent sur lui ; puis ils coupèrent quelques branchages dont ils firent un brancard pour transporter Naïssa chez son père adoptif. En cet instant, des coups de feu retentirent du côté de la mine.

— Cousin, dit Wakontchaka à Henri, est-ce que tes guerriers se battraient sans loi ?

— C’est possible, répondit Montaret soucieux; on s’inquiète peu de m’obéir maintenant.

— Allons voir, reprit le Sioux.

Il donna l’ordre à ceux qui portaient Naïssa de continuer dans la direction du lac des Castors; il fit un signe à sa bande, et au pas de course, sans pousser un seul cri, tous s’élancèrent à travers les broussailles, rompant et brisant tout sur leur passage comme un troupeau de bisons.

Malgré la rapidité de leur course, Henri, dévoré d’inquiétude, les avait devancés. En débouchant des bois, il vit de loin ses ouvriers s’élancer sur les retranchements de la mine. Ils marchaient sous la conduite de M. Sewell qui, 11e doutant de rien et croyant commander à des hommes comme à des dollars, les avait poussés du côté du cottage, l’endroit où les pa-

lissades de troncs d’arbres étaient le plus épaisses et le mieux gardées. Son idée fixe était de se venger de Doyle et de Cranston en s’emparant d’eux. Henri vit tout de suite que ce plan était le plus défectueux que l’on pût choisir, et il cria de toutes ses forces pour arrêter l’élan de ses mineurs en tâchant de leur faire comprendre par gestes qu’il amenait du renfort et qu’on eût à l’attendre; mais il était trop tard, ses cris furent étouffés par le bruit de la fusillade. Il vil tomber une dizaine des plus intrépides, et sa douleur devint de la rage lorsqu’au milieu de la fumée du combat, brusquement dissipée par le vent du matin, il distingua Mary à cheval et brandissant, nouvelle Jeanne d’Arc, son écharpe rose en guise d’oriflamme. Intrépide, elle essayait de ramener à l’assaut ses hommes effarés qui lâchaient pied. En un instant, il fut auprès d’elle et voulut la forcer à se retirer. Comme elle résistait, il frappa avec colère son cheval, qui se cabra et l’eût renversée, s’il ne l’eût saisie dans ses bras et emportée à travers une grêle de balles, dont par çiiracle pas une ne les atteignit.

En ce moment, les Indiens débusquaient de tous les points du bois. Henri traversa les premiers rangs, et poussa Mary dans l’épaisseur du fourré en disant : — Cachez-vous, tenez-vous tranquille, ou je ne réponds plus de vous.

— Vous me laissez seule ! s’écria-t-elle, et vous croyez que je resterai ici?

— Faites-vous tuer ou insulter, si bon vous semble, répondit-il exaspéré; mais vous ne ferez plus tuer mes ouvriers pour le plaisir de jouer à l’héroïne, ou

je jure que je vous traiterai comme un soldat rebelle.

Et sans attendre sa réponse il se précipita avec les Indiens sur les retranchements.

En un clin d’œil, Wakontchaka et ses guerriers forcèrent l’enceinte en criant, hurlant, tuant tous ceux qui leur tombaient sous la main. Ils n’épargnaient ni femmes ni enftmts. Télémaque s’était jeté dans la - mêlée, où il s’escrimait de son grand coutelas. Sewell ménageait les coups de sa carabine. Posté derrière un amas de débris, il visa Cranston,et Cranston tomba.

Ce fut le signal de la déroute : Doyle disparut comme par enchantement; Fayal, Sanche et une vingtaine de ses bandits se sauvèrent à travers la forêt. Les ouvriers de la mine, se voyant hors d’état de résister, se ren- * dirent; mais les Irlandais, les Canadiens et Alsaciens d’Henri, qui avaient à venger leurs défaites, et les Sioux, friands de chevelures, en tuèrent un grand nombre avant d’obéir à Montaret et au missionnaire qui leur criaient de faire grâce.

Le soir, une centaine de scalps ornaient les ceintures de Wakontchaka et de ses guerriers. Ils célébrèrent la victoire sur le champ de bataille par un repas mêlé de récits interminables, de chants et de danses qui se prolongèrent fort avant dans la nuit.

Quand on put se reconnaître, pendant que le missionnaire administrait les mourants et que le docteur pansait les blessés, Henri chercha miss Sewell et la trouva auprès de son père, qu’elle était venu rejoindre dans le cottage dont il avait pris possession sur l’heure. Elle était pâle et ses yeux étaient pleins de larmes.

— Henri, lui dit-elle en l’attirant à l’écart, vous ne m’aimez plus !

— Je n’aime plus rien, répondit-il.

— Je sais que je suis trés-coupable ; je l’ai compris en voyant tomber autour de moi de braves gens que votre présence et votre aide eussent préservés ; mais que voulez-vous? j’avais la tête perdue. Dans la nuit, j’étais inquiète ; je ne dormais pas, je vous sentais déjà irrité contre moi, je vous cherchais, quand on vint m’apprendre que vous étiez parti mystérieusement depuis une heure avec Naïsea. La jalousie m’a rendue folle, j’ai couru au bord du lac pour m’y précipiter, et je me suis dit qu’il valait mieux mourir pour vous en V vous assurant cette fortune à laquelle vous croyez que je tiens, et dont je ne fais cas que parce qu’elle est pour vous un point d’honneur et un droit sacré. Personne De dormait dans le camp, j’ai trouvé tous vos hommes disposés à marcher sous les ordres de mon père, et lorsque je me suis mise à leur tête, leur courage est devenu de l’enthousiasme. Cette ivresse m’a gagnée, je ne songeais qu’à mourir ; j’oubliais que d’autres mourraient avec moi, et quand je les ai vus expirer, je crois que, si vous ne fussiez venu m’arracher au désespoir, je me serais tuée. Vous n’avez pas à me pardonner, je suis assez punie.

Ce repentir était si sincère qu’Henri essaya de la con soler en lui parlant avec douceur; mais, dès qu’elle le vit apaisé, le dépit contre Naïssa lui revint, et elle voulut avoir l’explication de leur fuite la nuit précédente. Henri lui raconta en deux mots queNaïssa l’avait guidé vers Wakontchaka, qu’elle lui avait fait recouvrer ses

titresde propriété, qu’elle avait été blessée pour lui, et il ajouta : — Je n’ai pas d’amour pour Naïssa, vous le savez très-bien ; vous vous croyez autorisée à croire qu’elle en a pour moi. Quand cela serait, après les services qu’elle m’a rendus, c’est de la reconnaissance et du respect que nous lui devons l’un et l’autre. Je ne souffrirai plus un mot contre elle ; ne l’oubliez pas, je vous prie.

Miss Sewell fut offensée de la remontrance. Elle se contint, mais sa jalousie en augmenta.

Le docteur alla passer une partie de la journée du lendemain auprès de Naïssa, dont la blessure n’offrait rien de grave, et il revint à la mine avec Miiiy et Leblanc, que leur captivité avait préservés de tout danger et que les vainqueurs étaient disposés à recevoir à merci. La colère était tombée. Henri, installé dans un hangar au milieu d’une foule d’ouvriers, se fit montrer les livres de comptes par ces deux derniers représentants de la société Doyle, Cranston et C«.

— Messieurs, leur dit-il, j’aurais le droit de vous demander la restitution des dix mille dollars de bénéfice que je vois portés ici ; mais j’en abandonnerai la moitié à la condition que vous distribuerez l’autre comme secours aux veuvesetaux enfants des ouvriers qui ont été tués par votre faute.

Cette nouvelle courut dans tout le campement avec

la rapidité de la foudre. Le hangar fut envahi, et il fallut, bon gré, mal gré, qu’Henri se laissât porter en triomphe. Milly et Leblanc criaient plus fort que tous les autres. Miss Scwell, attirée par ces manifestations bruyantes, sortit du cottage, courut au-devant du triomphateur et le pria d’entrer chez elle. Henri ne pouvait avoir en cet instant d’autre volonté que celle des gens qui le portaient sur leurs épaules, et ceux-ci, sachant bien que miss Sewell était la fiancée de l’ingénieur, entrèrent dans le cottage en criant : — Hourra ! pour monsieur et madame Henri!

La salle à manger fut envahie. Télémaque, sur l'ordre de Mary, apporta tout ce qu’il put trouver de vin de Champagne et de petits gâteaux, et Montaret fut enfin remis à terre, après quoi ce furent des shakehands à n’en plus finir.

Le père Athanase, voulant profiter de cette bonne harmonie, annonça qu’il allait dire la messe et bénir la mine. Les Irlandais, transportés de joie, eurent bientôt élevé un autel de verdure sur le haut de la Bosse-du-bison. Une croix en bois blanc fut plantée au milieu, et le missionnaire officia en présence des catholiques enthousiasmés, des protestants respectueux et des Indiens étonnés.

Sewell, pour célébrer la victoire comme pour ramener à lui l’esprit des vaincus de la veille, iuvita à dîner tous les principaux chefs d’atelier, mécaniciens et maîtres mineurs sans distinction de parti. Il engagea également Wakontchaka, qu’il n’avait pas reconnu, les tatouages et les vêtements de l’Indien étant différents de ceux qu’il portait lors de son esclandre dans les

coulisses de l’Opéra. Le Sioux paya d’audace et accept; l’invitation. On se rendit donc au cottage, où Sewel avait fait préparer un festin plus digne de Gargantu; que de Lucullus. On allait passer au second service quand Télémaque, en cherchant des assiettes dans, une armoire, partit tout à coup d’un éclat de rire homérique.

— Qu’avez-vous pour être si gai? lui demanda Mary

— M. Doylel... répondit-il en riant plus fort.

— Quoi, M. Doyle? dit Sewell en se levant. Ce coquin ici?

On trouva en effet M. Doyle tapi dans le fond de l’armoire.

— Allons, sortez de là! lui cria Sewell.

Comme il ne bougeait pas, Sewell le prit par le collet de son habit et le traîna auprès de la table. — Voulezvous nous faire l’honneur de dîner avec nous? lui demanda-t-il d’un ton railleur.

— Dîner ?... mille fois bon... trop bon! bégaya Doyle.

— Un verre de sherry !

— Remettez-vous, monsieur Doyle, lui dit Mary, on ne vous veut point de mal.

— Vous êtes bonne, miss Sewell, très-bonne ; mais permettez-moi de me retirer, je vous prie ..

— Non, monsieur, lui dit Henri, j’ai à vous parler. Restez là et mangez, nous causerons ensuite.

Doyle, qui était à jeun depuis vingt-quatre heures, mangea et but. Quand il eut un peu recouvré ses esprits, il promena ses regards sur l’assemblée, et pâlit en voyant le missionnaire.

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— Croyez, monsieur, lui dit-il, que si on vous a retenu prisonnier. ici, c’est bien malgré moi.

— La peine du talion ! s’écria Straatemberg, c’est à votre tour, M. Doyle.

— Du talion! reprit Doyle effrayé.

Le père Athanase, voulant se venger un peu, lui répondit d’un air grave : — Oui, monsieur Doyle, vous serez probablement pendu, comme je vous l’avais prophétisé. Vous méritez cela pour avoir laissé tuer M. Green... mais prenez donc garde, vous allez vous évanouir. Je suis comme vous, moi, je n’ai plus de passions, je suis calme, froid, impassible, et avant d’envoyer un homme à la mort je veux le convaincre qu’il est coupable et que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

— Je suis convaincu, monsieur ! dit Doyle, dont les mains tremblaient convulsivement. Je renonce à tous mes droits. Faites-moi grâce.

— Monsieur Doyle, vous êtes libre. Que votre propre conscience soit votre juge.

Doyle essuya la sueur froide qui couvrait son front, et avec un gros soupir de soulagement • — Vous êtes de véritables gentlemen! dit-il; mais Sewell intervint. — Monsieur Doyle, je ne pardonne pas aussi aisément ) moi! Nous avons un compte à régler tous les deux. Vous m’avez coupé l’herbe sous le pied dans l'affaire des mines de Minesota; je ne l’ai pas oublié. Vous m’avez fait perdre plus de cent mille dollars par votre malice ; vous allez me les rendre, ou, foi de Sewell, dans une heure je vous fais accrocher parle cou à la croix de bois que le missionnaire a fait planter sur laBosse-du-bison!

Henri, son onde, le docteur et Mary lui firent observer que sa demande était déraisonnable, illégale.

— Ob! de la légalité avec Doyle! répondit le banquier. Il sait bien que s’il ne s’exécute pas de bonne grâce, j’ai maintenant assez de preuves en main pour l’envoyer devant les tribunaux. Et quand je demande cent mille dollars pour ne pas le dénoncer, ce n’est pas assez; j’en veux deux cent mille.

— Vous les aurez, dit Doyle en grinçant les dents; mais vous êtes dur, très-dur! Vous abusez de ma position.

— Vous allez retourner à New-York, et vous déposerez cette somme à la banque, à mon crédit, avant un mois.

— Soit.

Sewell lui fit signer une obligation, prit ses convives à témoin, mit le papier dans sa poche et dit à Doyle qu’il pouvait se retirer.

Cette scène et cette manière d’extorquer de l’argent à un fripon révoltèrent Montaret, et sa résolution de rompre avec le banquier fut prise à l’instant même. Il n’en voulut rien témoigner durant le repas; mais Mary remarqua son air préoccupé, son attitude froide et contrainte. Elle crut devoir frapper un grand coup pour ressaisir son empire sur lui, et prit aux cheveux une bizarre occasion qui se présentait.

Wakontchaka, tout en faisant mille bévues qui divertissaient les autres convives, ne perdait de vue ni son ami le Français, ni la fille du banquier. A force de les regarder pour surveiller l’intimité qui pouvait régner entre la rivale de Naïssa et son prétendu futur

cousin, il prit plaisir à regarder Mary pour elle-même, et finit par la trouver plus jolie qu’Arabella. La jeune Américaine, charmée de l’effet qu’elle produisait, s’amusa aussi à lui prodiguer ses prévenances comme au vainqueur de la veille, d’abord pour se faire pardonner le coup de pistolet, ensuite par vengeance rétrospective contre Arabella. Rendre infidèle le cœur de cet homme qui avait fait mille sottises pour la danseuse était une petite jouissance d’amour-propre qu’elle se donnait; mais ceci n’était rien encore. En voyant la physionomie de Montaret trahir une certaine inquiétude, elle eut l’idée malencontreuse de vouloir le rendre jaloux à son tour, et en véritable fille d’Ève elle se complut dans ce manège de coquetterie. 11 affecta dès lors de ne pas s’en apercevoir ; mais la naïve fatuité de l’Indien était trop visible pour ne pas le blesser. Le chef des Sioux était le point de mire de l’attention générale, on s’amusait de tous ses gestes et de toutes ses paroles. Son outrecuidance fut donc remarquée, et les agaceries de miss Sewell ne scandalisèrent personne. Un Indien n’est pas considéré comme un homme chez les Yankee. Mary pouvait, selon eux, jouer impunément avec Wakontchaka comme avec un animal apprivoisé. Henri ne pensait pas de même. Les encouragements donnés à la légèreté de Mary achevèrent de l’offenser mortellement.

Il prit son oncle à part avant la fin du repas, et, sous prétexte d’aller donner quelques ordres, il l’emmena dehors. Au bout d’un quart d’heure de discussion animée, le missionnaire lui dit: Fiat volun tas tua. Et après tout j’en ferais autant à ta place I Va donc, et

viens me retrouver au lac des Castors. Moi, j’ai assez du vacarme qui se fait ici.

Henri retourna à la salle du festin et le père Athanase s’en alla chez son ami le docteur.

Onze heures du soir sonnaient quand les convives, plus ou moins émus par les libations, se levèrent de table après une séance de six heures et prirent congé de leur amphitryon. Mary, sachant bien que Montaret n’avait pas de logement convenable à la mine et redoutant de le voir aller prendre gîte chez le docteur, où était Naïssa, lui offrit l’hospitalité au cottage. Il la remercia froidement et demanda au banquier un moment d’entretien. — Il est tard, répondit Sewell; ne pourrions-nous remettre à demain les affaires?

— Non, monsieur, ce que j’ai à vous dire ne peut attendre à demain.

— Kn ce cas, veuillez me suivre chez moi.

Tandis que Mary recevait les saluts et compliments des filles ou des femmes d’employés qui avaient pris part au festin, son père emmenait Montaret dans sa chambre. — Voyons, dit-il en lui offrant une chaise, de quoi s’agit-il donc!

— 11 s’agit, monsieur Sewell, de rompre mes fiançailles avec votre fille.

— Comment? quoi? s’écria le banquier étourdi du coup. Que signifie ?...

— Je vous le dirai en un seul mot bien connu. Nos caractères sont incompatibles. Je ne saurais vivre loin de mon pays ; je ne comprendrai jamais rien à la vie américaine. Je veux retourner en France, où certes votre fille n’aurait aucun plaisir à me suivre.

Diqitiz ed by GoOjj

— Y songez-vous, monsieur ? vous ne le pouvez pas; vous vous êtes engagé par contrat à épouser Maèv.

— Nullement, monsieur.' Je lui ai garanti, après vous, sa vie durant, la moitié des bénéfices de mon entreprise ; vous pensez bien que je ne songe pas à revenir sur cette clause, et je suis loin de la regretter.

— Mais le tort que vous faites à Mary en la dédaignant...

— Je respecte miss Mary, et je suis certain de ne pas lui porter de véritable préjudice.

— Non, monsieur, non ! s’écria le banquier, dont les yeux ternes brillèrent comme la flamme. En pareille circonstance, un homme délicat offre un dédommagement à la femme qu’il délaisse.

— Le prenez-vous ainsi? reprit vivement Montaret, et pensez-vous que miss Sewell voulût accepter...

— C’est son devoir d’accepter, monsieur, et le mien est d’exiger. Elle est mineure, je parle ici pour elle.

— Oh ! à la bonne heure ! s’écria Henri. Si les avantages énormes stipulés dans l’avenir pour miss Sewell ne suffisent pas, si elle doit être consolée de mon abandon par de nouveaux sacrifices, vous me voyez l’homme le plus satisfait et le plus allégé. Parlez, à combien évaluez-vous ma liberté ?

— C’est une chose à discuter, répondit Sewell après un silence qui cachait une vive émotion intérieure ; nous en parlerons demain.

— Non, monsieur, parlons-en tout de suite. Vous me demanderez beaucoup, je le sais ; mais je suis si

pressé d’en avoir le cœur net, que je vais vous offrir davantage. Prenez la gouverne de l'exploitation, et que la moitié des bénéfices, ma part à moi, soit attribuée à miss Sewell et à mon oncle pour être partagée entre eux tant qu’ils vivront.

— Et vous ! qu’est-ce que vous vous réservez donc?

— Rien que l’avenir, monsieur ; à mon âge, cela suffit.

— L’avenir ! l’avenir ! oui ! le quart des bénéfices après la mort de votre oncle. Au fait, ce sera encore un joli denier. Avec la nu-propriété pour votre descendance...

— Trouvez-vous que ce soit encore trop ? dit Henri avec un sourire dédaigneux.

— Non, monsieur, non. La chose me paraît équitablement réglée ainsi, reprit Sewell cachant sa joie et résolu à le prendre au mot. Signons-nous cela pendant que nous y sommes ?

— Vous avez ma parole, cela suffit jusqu’à ce que vous ayez pris toutes les mesures nécessaires pour rendre l’affaire parfaitement légale. Vous vous y entendez, miss Sewell s’y entend aussi. Je suis tranquille sur ce point, et je vous souhaite le bonsoir.

Le banquier le reconduisit machinalement jusqu’à la porte, puis il essuya les gouttes de sueur qui perlaient à son front, avala une carafe d’eau glacée pour se calmer et écrivit à Arabella, qu’il était loin de croire captive au Vieux-Désert : * Quittez New-York, lui disait-il; venez me rejoindre au plus tôt. Pendant que vous voyagerez, il se passera ici de grandes cho-

ses, et vous me trouverez dans une de ces situations où l’on ne compte plus avec aucun événement, et où l’on n’a même plus besoin de savoir le chiffre de ce que l’on possède. L’ingénieur s’en va et me laisse la direction des travaux. Il rompt avec Mary et retourne enF rance. Les bénéfices que je vais faire sans son contrôle sont incalculables ; mais il faut que je passe ici un an au moins. Venez, je vous bâtirai un palais en pleine forêt vierge, et, si vous le voulez, je vous achèterai une armée d’indiens pour vous escorter à la chasse. »

Henri, après avoir fait le sacrifice de sa fortune, sortit du cottage et des retranchements, et prit le sentier du lac des Castors, sentier qui, par suite des allées et venues continuelles, était devenu un véritable chemin de sable à travers bois. La lune était brillante et on voyait presque comme en plein jour. Henri respirait à pleins poumons les senteurs delà forêt. U sautait de joie, heureux d’avoir, grâce à un parti extrême, reconquis sa liberté. II se plaisait à récapituler tous les torts de miss Sewell envers lui, toutes ^es révoltes, toutes ses folies. 11 se félicitait de n’avoir pas à couvrir de son nom les extravagances qu’elle pourrait commettre encore. Et puis il se rappela sa première entrevue avec elle, alors qu’il l’avait prise pour une fille plus que légère, 6es manières dégagées, son mépris de l’opinion, la promenade dans Stalen-Island, la voiture

brisée, leur première querelle dans la brasserie et enfin la première étreinte de leurs mains au seuil de la maison de grès rouge.

Il eut tort de se remémorer tout cela, car son cœur, violenté par le dépit, se brisa dans sa poitrine. Il se laissa tomber sur la mousse et éclata en sanglots. Il eut envie de retourner sur ses pas et d’aller reprendre sa parole à Sewell. Il se leva en disant : — Non, je ne puis rompre le charme... je l’aime, elle sera ma femme, tant pis pour l’avenir ! — Il fit trois pas et s’arrêta. — Non, reprit-il, dussé-je en mourir, je ne la reverrai jamais. — Et comme un fou il courut vers l’habitation du docteur.

Il venait de gagner le bord du lac, quand un cri aigu, un cri de détresse, perça le silence de la forêt. 11 s’arrêta et appela à son tour. On lui répondit, mais ou la voix était étouffée, ou elle venait de trop loin pour qu’il pût la reconnaître. Après avoir appelé de nouveau et cherché quelques instants dans le bois, il allait renoncer à s’inquiéter davantage, quand il lui sembla entendre prononcer son nom ; c’était bien une voix de femme, c’était la voix de Mary. Il ne se demanda pas s’il l’aimait ou s’il la détestait : elle courait un danger, il s’élança à sa poursuite. — Qui donc peut avoir enlevé^ Mary? se disait-il en courant à travers les broussailles. C’est une vengeance du Floridien, qui doit rôder aux environs. — Essoufflé, il s’arrêta au milieu d’une clairière et vit sur le sable, à la clarté de la lune, de nombreuses traces de mocassins. Ce devaient être celles des Sioux de Wakontchaka. Serait-il parti avec ses guerriers? se demanda Henri ; si je pou-

vais les rejoindre, ils m’aideraient à sauver miss Sewell!

Il suivit ces pistes jusqu’au bord d’uue rivière. Le jour se leva, et il distingua alors sur l’argile du rivage l’empreinte d’une bottine de femme. Ce pied d’enfant, il le reconnut : c’était celui de Mary. Wakontchaka l’avait sans doute arrachée des mains de Payai ; mais où la conduisait-il ? Ses pas étaient dans la direction inverse de la mine. Pourquoi?... Était-ce une vengeance de iXaïssa pour se débarrasser de sa rivale ? Cette jeune sauvage se croyait-elle le droit d’agir ainsi? Cela n’était nullement; dans son caractère.

Henri se mit à douter. 11 y avait d’autres Indiens que les Sioux dans le pays ; il y avait à la mine d’autres femmes que miss Sewell. J'ai le cerveau troublé, pensa-t-il, et pourtant il reprit sa course et s’élança dans la rivière. 11 retrouva sur l'autre rive les mêmes traces de mocassins et les suivit encore; mais la fatigue et la faim le forcèrent de s’arrêter. Il tomba au pied d’un arbre et s’endormit. Vers le milieu du jour, bien qu’affamé, il reprit sa marche. A mesure qu’il s’avançait, les herbages fraîchement couchés se relevaient devant lui : les ravisseurs, quels qu’ils fussent, ne pouvaient avoir une grande avance.

La nuit vint et avec elle une obscurité qui empêcha Henri de distinguer aucune trace. 11 attendit le jour, et, sans se soucier du brouillard qui transperçait ses vêtements, sans s’inquiéter des ours gris dont il avait entendu les grogaements, ni des serpents à sonnettes qu’il avait aperçus durant sa pénible course, il s’étendit sur une grande pierre plate qui s’avançait au milieu d’un marais, et il s’endormit.

Il repartit au soleil levant, se guidant toujours d’après les herbes brisées. Il traversa un assez large cours d’eau à la nage ; mais de l’autre côté il perdit tout indice. Les Indiens avaient-ils remonté ou descendu la rivière en canot? Comment le deviner ? Une feuille de sarracénie coupée par un aviron et emportée par le courant lui lit comprendre que les embarcations étaient en amont. Henri suivit la berge; cependant il lui fallut faire tant de détours pour éviter des fondrières ou des entrelacements de lianes, de troncs d’arbres et de fougères qui formaient des fourrés impénétrables, qu’il perdit de vue la rivière et se vit forcé de marcher au hasard.

Ce jour- là, Wakontchaka arrivait au village du Vieux- Désert et se présentait devant miss Williams. Après de fréquentes tentatives de fuite toujours déjouées par la surveillance de ses gardiens, Arabella était tombée dans une sorte de spleen. En proie à un profond ennui et à une colère qu’ellé ne pouvait plus cacher, elle reçut le chef sioux avec dédain : — D’où viens-tu ? lui dit-elle. Je parie que tu n’as rien fait pour me servir.

Wakontchaka sourit et se mit à lui raconter ses exploits, la prise de la mine, et termina en se vantant de la promesse qu’il croyait avoir arrachée à Henri de rompre avec miss Sewell pour épouser Naïssa.

— C’est-à-dire, reprit la chanteuse, que l’on s’est, comme de coutume, moqué de loi.

— Une seule personne a voulu se moquer de moi, et je l’en ai punie.

— Qui ?

— Celle qui a voulu tuer la belle squaw.

— Miss Sewell?

— Oui.

— Tu l’as tuée ? s’écria Arabella avec une joie qu’elle ne put dissimuler.

— Non! comme elle menaçait de tout . empêcher, je l’ai enlevée et amenée.

— Elle est ici?

— Oui, gardée à vue sous mon wigwam.

— Tu te vantes, tu n’aurais pas osé...

— Viens la voir !

Arabella suivit le Sioux et alla s’assurer de la véité.

— Est-ce que tu ne me remercies pas pour t’avoir livré ton ennemie? lui dit l’Indien d’un ton de reproche.

— Tout à l’heure, quand elle m’aura demandé pardon. Je veux l’humilier en présence de tous les tiens. Rassemble te£ guerriers, les femmes, les enfants, les vieillards, et amène-la devant moi.

Wakontchaka obéit sans faire aucune observation. Quelques instants après, toute la tribu était réunie au milieu de la place du village. Arabella, escortée d’une centaine de femmes et de jeunes filles, ses dames d’honneur, suivantesetgeôlièrestoutàlafois, s’avança au milieu des groupes, qui s’écartèrent sur son passage, et alla s’asseoir sur une butte de gazon élevée à l’un des bouts de l’enceinte. Au milieu se dressait un pin dépouillé de ses branches et tronqué vers la moitié. Ce poteau, hérissé de flèches brisées, couvert de chevelures enlevées à l’ennemi, de rubans fanés et de mille brimborions, ex-voto des Indiens, c’était l’arbre

de la guerre auquel les vaincus étaient attachés pour y subir la torture.

Quand Arabella eut pris place, Wakontchaka donna l’ordre qu’on amenât la prisonnière. Deux Indiens s’avancèrent, tenant chacun par un bras Mary, dont les mains étaient liées derrière le dos et les yeux bandés. Sur un signe d’ Arabella, le bandeau lui • fut enlevé.

En voyant cette foule à l’aspect farouche, elle s’arma de courage, et jetant un regard de mépris sur Wakontchaka, elle lui demanda ce que tout cela signifiait.

— Cela signifie, lui répondit Arabella, que vous allez me demander pardon de votre crime envers moi.

A la voix de son ennemie, Mary tressaillit de surprise, et l’ayant reconnue sous les vêtements indiens qui avaient dû remplacer les siens, mis hors de services par les ronces et les épines, elle partit d’un éclat de rire.

Arabella avait passé par-dessus sa robe de peau, couverte de broderie et de franges, une casaque desoie noire encore assez fraîche, retenue à la taille par une écharpe multicolore. Ses épaules étaient ornées de colliers de wampuin, par-dessus lesquels elle avait mis un col de guipure. Sur sa chevelure noire, réunie en tresses, était posée une toque de paille bordée d’un velours rouge et surmontée d’une profusion de plumes. En guise de sceptre, la reine sauvage tenait une ombrelle pour se garantir du soleil.

— Vous êtes horriblement fagotée! lui cria mis s Sewell.

Arabella se redressa sous ce te raillerie, et lui ré-

pondit d’un air menaçant : — Vous allez me demander pardon !

— Vous êtes fort laide quand vous êtes en colère, dit Mary.

La chanteuse se retourna vers Wakontchaka et lui dit : — Situ m’aimes, comme tu le prétends, prouvele en faisant attacher celte fille au poteau de la guerre.

— Wakontchaka, répondit-il, a conquis plus de cent chevelures, son cœur est un fleuve qui déborde quand il te regarde ; mais il ne voudrait pas qu’il arrivât malheur à cette jolie squaw.

— Tu es bien lâche !

— Si tout autre que toi m’eût parlé ainsi, dit-il avec des larmes dans les yeux, il serait déjà mort.

Arabella lui jeta un doux regard pour l’apaiser.

— Ma colère fond comme la neige sous les rayons de tes yeux, reprit le Sioux. On peut faire peur à cette face pâle sans lui faire de mal.

— Miss Sewell, cria Arabella, vous allez subir la torture, à moins que vous ne demandiez grâce à genoux.

— Jamais, répondit Mary intrépide.

— Attachez-la 1 cria Arabella hors d’elle-méme.

Mary fut liée au poteau.

— Miss Williams, dit-elle d’une voix calme, vous rendrez compte à Dieu et aux hommes de ce que vous allez faire. Et toi, chef indien, il faut que tu n’aies plusconscience de ta propre dignité pour te laisser mener par cette mauvaise fille! Tu te prétends l’ami d’Henri, et tu agis de la sorte envers sa fiancée! Honte et déshonneur sur toil

Wakontchaka baissa la tête et dit d’une voix sourde :

— Voyons, cède à la belle squaw, et tu éviteras la souffrance.

Arabella se tourna vers Wakontchaka et lui dit avec un sourire méchant : — Fais-lui donc tirer quelques flèches.

— Je les lancerai moi-même, répondit l’Indien en se levant.

Il s’avança sur Mary, son arc à la main, et en la menaçant : — As-tu peur? lui demanda-t-il.

— Essaie, répondit l’héroïque jeune fille, je ne fermerai pas les yeux devant la mort.

Arabella sentit en ce moment la supériorité de sa rivale, et la rage entra dans son cœur. — Tu vois bien qu’elle croit que c’est un jeu, dit-elle à Wakontchaka. Elle te méprise!

L’Indien visa la prisonnière; la flèche siffla et alla se planter dans l’arbre de la guerre à un pouce audessus de sa tète. Aussitôt, sur un signe de leur chef, les guerriers vinrent en hurlant menacer la captive de leurs tomahawks, de leurs lances et de leurs couteaux. Ils dansèrent, crièrent et bondirent autour d’elle comme une troupe de forcenés, s’accompagnant de tambourins et de morceaux de cymbales fêlées, frappant de temps en temps de grands coups de hache dans l’arbre. Wakontchaka leur avait défendu de lui faire aucun mal ; mais chez ces natures féroces le simulacre dégénère vite en appétit sanguinaire, et nul homme d’ailleurs ne joue avec la souffrance morale sans être bien près d’infliger la souffrance physique.

Peu à peu, enivrés de ce jeu cruel, ils la menacèrent sérieusement, et, malgré le courage viril qu’elle dé-

ployait, Mary forma involontairement les yeux devant un coup de hache que lui porta un Sioux. L’arme entra dans l’arbre et resta suspendue si près de sa tète que le taillant avait glissé sur son front.

— C’est assez ! dit tout à coup Wakontchaka, délivrez- la !

Arabella tenta de s’y opposer, mais il ne l’écouta pas. Elle dissimula sa colère, s’approcha de Mary et lui dit :

— Le chef a eu pitié de vous, mais moi je ne vous pardonne pas.

— Je vous méprise! répondit Mary.

Arabella appela un Indien. — Tu n’as pas encore de squaw, lui dit-elle, emmène cette fille dans ton wigwam, je te la donne.

L’Indien s’approcha, et, prenant à poignée les bou clés blondes de Mary : — Ta chevelure d’or me plaît, dit-il, viens !

Mary pâlit. Son héroïque fierté tomba devant ce nouveau danger.

-Laisse-la, dit Wakontchaka en repoussant le Sioux.

— Est-ce que le chef veut la garder pour lui?

— Oui, va-t-en !

Le Sioux jeta un regard furtif sur Arabella, rencontra ses yeux, et reprit : — Si tu aimes mieux cette fille que la belle squaw, laisse la belle squaw venir avec moi...

Wakontchaka leva son tomahawk sur la tête de l'Indien, qui évita le coup et courut se cacher ; puis, s’adressant à ses guerriers : — Reconduisez sous mon

wigwam celle qui ne tremble pas devant la mort, et que personne ne l’injurie davantage!

Mary fut emmenée.

Arabella, furieuse, rentra dans le blockhaus et passa le reste de la journée à chercher un moyen de vengeance. La nuit vint sans qu’elle eût rien trouvé de praticable. Sa suivante Fanny lui servait son souper, lorsqu’elles entendirent un gémissement étouffé sous la fenêtre. Fanny poussa le contrevent, et vit au clair de lune Henri, qui, à bout de forces, venait de tomber évanoui sur le seuil. Elles volèrent à son secours et l’apportèrent dans la maison.

— Fermez bien les portes ! s’écria Arabella ; aidezmoi à lui faire reprendre connaissance. Pas un mot de miss Sewell devant lui, entendez-vous bien !

En ouvrant les yeux, Henri ne comprit point ce qui se passait autour de lui; ces deux femmes qui, dans un costume à demi indien, lui parlaient anglais, ce taudis avec ce lit à ramages sur lequel il était étendu, lui apparaissaient comme à travers un songe. Il reconnut enfin Arabella.

— Êtes- vous bien miss Williams ? dit-il d’une voix éteinte.

— Oui, je suis bien miss Williarps, et sans moi vous alliez mourir.

— Mourir? pourquoi? où suis-je?

— Au Vieux-Désert.

— Ah ! je me souviens, dit Henri en prenant sa tête endolorie à deux mains. Où est Mary ? l’avez- vous vue? parlez !

— Je ne sais ce que vous voulez dire, c'est miss Marv que vous cherchez ici ?

— Oui, oui... C’est bien Wakontchaka qui l’a enlevée, n’esl-ce pas? dites, mis3 Williams!

— Mais vous avez l’esprit troublé, monsieur Henri, répondit-elle en lui prenant la main ; il faut du repos, vous avez la fièvre... Vous êtes malade !

— Oui, sans doute... très-malade. La faim... la fatigue...

Fanny courut lui chercher quelques aliments, et Arabella, pour lui donner des forces, lui fit avaler du thé et du whisky. Ce breuvage lui rendit pour quelques instants l’usage de ses facultés, et il dévora tout ce que les deux femmes lui présentèrent , mais non sans demander encore où était Mary. A son tour, Arabella, feignant d’ignorer tout, l’interrogeait sur ce qui s’était passé entre lui et sa fiancée depuis leur départ de New-York. Henri, vaincu par la fatigue, répondait au hasard, questionnait encore, n’entendait pas la réponse et la faisait répéter.

— Comment se fait-il donc, lui dit-il enfin d’un air égaré, que je vous trouve ici au milieu des forêts vierges ?

— Je venais, répondit-elle effrontément, au lac Supérieur pour vous seul.

— Pour moi seul ! reprit Henri, qui luttait contre le sommeil.

— Je suis prisonnière de Wakontchaka, mais je le sais votre ami, et vous userez, je n’en doute pas , de toute votre influence sur lui pour qu’il me laisse libre.

Montaret ne répondit pas. Il dormait. Il se croyait

au théâtre, écoutant la chanteuse s’essayer dans un rôle parlé. Il la trouvait mauvaise. 11 souriait péniblement. Ses yeux s’entr’ouvraient avec effort et se refermaient appesantis. Ses pieds lourds et meurtris s’agitaient comme s’il eût voulu courir encore. 11 croyait s’entendre appeler, tressaillait et retombait. Enfin il se laissa glisser de son siège et resta étendu à terre immobile sur une peau de bison.

— Est-il mort ? s’écria miss Williams épouvantée.

— Non, non, répondit Fanny, mais il mourra ou deviendra fou, s’il n’a pas quelques heures de repos.

— Eh bien 1 reprit Arabella, va me chercher miss Sewell ; je veux qu’elle le voie ici, chez moi, dormant comme chez lui, oubliant le danger qu’elle court, renonçant à la trouver... Oui, va, je veux qu’elle étouffe de jalousie.

Fanny lui montra que miss Sewell était gardée par Wakontchaka en personne, et qu’il était impossible d’amener la captive sans attirer le geôlier.

— Tu as raison, reprit Arabella ; si le chef voyait Henri chez moi, il le tuerait peut-être !

— Et d’ailleurs, comment pouvez-vous croire que miss Sewell se tromperait sur l’état où se trouve ce jeune homme ? Elle verrait bien vite que c’est non pas l’insouciance qui le fait dormir, mais la fièvre et l’excès du tourment qu’il a eu à cause d’elle.

fies paroles de Fanny ravivaient jusqu’à la rage la jalousie de la chanteuse. Elle ne songeait plus qu’à se venger. Elle saisit une paire de ciseaux, coupa une mèche des cheveux d’Henri, recommanda à sa suivante de tout fermer et de faire bonne garde, puis elle cou-

rut au wigwam où sa rivale était surveillée par Wakontchaka. Celui-ci se tenait en dehors et conférait avec le sorcier de la tribu, qui venait de charmer la bague confiée par Naïssa à son cousin. Arabella, survenant à l’improviste, reconnut celte bague et s’en empara, pensant que Mary l’avait donnée à l’Indien pour le fléchir et recouvrer sa liberté. Elle lui fit une scène de jalousie, moyen qu’elle savait efficace pour le plier à ses exigences. Wakontchaka, accusé d’étre épris de Mary, jura, ce qui était vrai, qu’il l’avait respectée, et raconta naïvement que l’anneau de Mary avait été donné par Henri à Naïssa.

C’était le moyen de vengeance que cherchait miss Williams. Elle refusa de rendre la bague, disant qu’il fallait montrer à miss Sewell la preuve de l’infidélité de son fiancé, qu’après cela leur mariage serait certainement rompu, et qu’on pourrait la reconduire à son père. Cette idée répondait au secret désir de l’Indien, qui, en enlevant Mary, avait cru se servir d’une bonne ruse de guerre parfaitement permise à un grand chef tel que lui, mais qui, en voyant la fureur d’Arabella contre sa rivale, s’était repenti et avait senti se réveiller en lui les instincts généreux qui couvaient sous sa vanité. Arabella de son côté tremblait qu’il ne trouvât Henri caché dans le blockhaus, et tout ce qu’elle désirait dès lors, c’était d’éloigner le Sioux. Elle l’engagea à se tenir prêt à repartir avec miss Sewell et entra sous le wigwam, où elle vit Mary qui, brisée par la fatigue et l’émotion, s'était endormie. Elle la réveilla en disant : — Vraiment, miss Sewell, vous dormez comme si vous n’aviez rien à craindre !

A la vue de son ennemie, Mary voulut se détourner avec dégoût, mais ses liens la retinrent.

— Calmez-vous, reprit la chanteuse, j’ai réfléchi à ma conduite de ce matin, et je viens m’excuser d’un mouvement de colère. Je suis prisonnière comme vous, j’ai été enlevée de vive force par les Sioux comme je débarquais à Carp-River pour rejoindre Henri de Montaret, car il faut que vous sachiez enfin toute la vérité. Nous nous sommes souvent revus à New-York, et s’il vous recherche en mariage, c’est pour votre fortune. 11 est mon amant depuis notre séjour à Ontonagon.

— Vous mentez impudemment !

— Voici la preuve du contraire, dit Arabella en lui montrant l’anneau qu’elle avait passé à son doigt. Reconnaissez-vous ceci?

— Rendez-le moi, 's’écria Mary en pâlissant, vous êtes indigne de le porter ; il me venait de ma mère, et vous l’avez volé !

— Ai -je volé aussi ce gage d’amour? reprit Arabella en montrant les cheveux d’Henri.

— Ah ! c’est une infamie ! s’écria Mary, je ne reverrai jamais ce misérable !

— Miss Seweli, il me suffit de vous avoir vaincue. Reprenez votre bague ; montrez-la à Henri, confondez-le, si vous voulez... Il est assez riche maintenant pour se passer de vous.

— Sortez ! s’écria Mary, suffoquée par l’indignation et la douleur.

— Bonsoir, ma belle demoiselle, répondit Arabella en jetant l’anneau à ses pieds et en se retirant d’un air de triomphe.

— Tu peux la reconduire, dit-elle à Wakontchaka, qui l’attendait avec impatience, elle sait la vérité. Ramène ici Naïssa et Henri. Nous célébrerons nos noces en même temps qu’eux. Allons, hâte-toi de partir, si tu m’aimes !

Wakontchaka, ivre de joie, courut donner des ordres. Un instant après, il s’embarquait avec miss Sewell et une vingtaine de guerriers dans quelques pirogues amarrées au bord du lac sous les aulnes. Arabella triomphante les regarda s’éloigner, et quand elle ne vit plus que le sillon argenté que la lune traçait dans le lac, elle respira en se sentant débarrassée de son geôlier et de sa rivale ; puis elle revint avec précaution au blockhaus. Son projet était arrêté, elle croyait pouvoir compter sur quelques chefs sioux dont elle avait allumé les désirs et qui l’aideraient à fuir avec Henri. Il ne s’agissait que de décider celui-ci à la suivre, sans prendre dans le village de plus amples informations sur miss Sewell. Au besoin, elle lui dirait que Mary était effectivement enlevée par Wakontchaka, et qu’il s’était enfoncé avec elle plus avant vers l’ouest. Une fois loin du village, elle comptait sur ses moyens de persuasion et sur la nécessité où serait Henri de faire cause commune avec elle contre la poursuite du chef sioux. Elle traversa la première salle du blockhaus sur la pointe du pied et appela Fanny avec précaution, s’étonnant qu’elle fût restée dans l’obscurité. Fanny ne répondit pas. Miss Williams parvint à se procurer de la lumière, et, pénétrant dans la pièce qui lui servait de chambre, elle courut au lit de fourrures ; il était vide.

Le contrevent en plein chêne était brisé. La table était renversée, les traces d’un combat ou d’une lutte étaient partout. Fanny n’était nulle part. Arabella épouvantée sortit après s’être assurée de la fuite de son prisonnier. Elle erra sans bruit dans le village et finit par entendre le murmure étouffé d’une altercation sous le wigwam de Bois à demi pourri, un jeune Sioux épris de la suivante. Arabella entra et sut ce qui s’était passé. Le Sioux était venu rôder autour du blockhaus au moment où elle s’y enfermait. Il en avait pris de l’ombrage, et, comme elle refusait de lui parler, il s’était introduit de vive force dans la maison. En y trouvant les restes d’un souper et une face pâle étran- , gère étendue sur le tapis, il s’était cru trompé et avait voulu scalper son prétendu rival. Henri, réveillé en sursaut et ne comprenant ni où il était, ni de quoi il s’agissait, avait saisi son adversaire à la gorge, et, après l’avoir terrassé, il s’était enfui par la croisée que celuici avait brisée pour entrer.

Tout cela s’était passé si rapidement que Fanny éperdue n’avait pu s’y opposer. L’Indien, suffoqué par l’étreinte du Français, n’avait pu jeter un seul cri, et Fanny s’était bien gardée d’appeler, de crainte d’ameuter toute la tribu. Enfin le Sioux, revenu à lui-même, l’avait amenée sous son wigwam pour la quereller, et, sans l’apparition de la chanteuse, Dieu sait s’il ne l’eût pas frappée ! Miss Williams réussit à apaiser le jeune Indien et à s’assurer de son silence. Elle ramena Fanny au blokhaus. Tout espoir de fuir était-il perdu, et ne fallait-il pas songer au plus vite à profiter de l’absence de Wakontchaka?

MISS MAKY

Que faisait Montaret pendant que ses gardiennes désappointées délibéraient anxieusement sur les moyens de le rejoindre ou de se passer de lui ? II descendait, étendu sur le dos dans une pirogue, le courant de la rivière Brute. Réveillé dans l’écrasement de son premier sommeil par l’attaque imprévue d’un ennemi invisible, il avait fui au hasard; il avait trouvé le rivage el les embarcations. Étaient-elles mal gardées? avaitil jeté les sentinelles ou les bateliers dans le lac? Il n'eût su le dire, et il ne s’en souvint jamais. 11 se trouva embarqué, donna machinalement quelques vigoureux coups de pagaie qui lui lirent gagner le large, puis il tomba comme une masse et reprit son somme interrompu, sans savoir où il était et quelle route la brise ou les courants lui faisaient prendre.

Henri avait vingt-quatre ans; il avait, les jours précédents, dépassé la limite de ses forces, la nature implacable reprenait ses droits. 11 ne s’aperçut ni de la fraîcheur de la nuit, ni des brumes argentées dont l’humidité l’enveloppait, ni de la pure beauté de la lune, qui semait de pâles diamants les feuillages immobiles. La pirogue, sortie du lac, descendait la rivière, glissait tantôt lentement, s’accrochant parfois à une touffe de roseaux, et attendant là que le flot paisible eût courbé le frêle obstacle ; tantôt, engagée dans de légers rapides, elle courait vite, tournant un peu sur elle-

même, retrouvant sa pente, et franchissant, sous l’œil 1 du bon génie qui veille, dit-on, sur les gens ivres d’audace, d’amour ou de vin, des obstacles qui eussent peut-être fait chavirer une barque conduite par un nautonier vigilant. Au lever du jour, Henri s’éveilla; il était fort et se sentait retrempé.

Peu à peu la mémoire et le raisonnement lui revinrent. 11 ne pouvait s’expliquer tout, mais il voyait devant lui. 11 n’avait pas rêvé que Mary était enlevée etqu’il l’avait suivie jusqu’au village des Sioux ; il s’orienta et résolut de retourner au lieu où il avait perdu sa trace, il n’y avait que cela à faire. Comme il tournait à angle court la rivière, qui faisait un coude en cet endroit, il se trouva face à face avec Wakontchaka debout sur une pirogue montée par deux Indiens. Depuis deux heures, le Sioux s’était senti suivi sans deviner par qui, et il avait attendu au passage.

— Où est miss Sewell ? lui cria impétueusement Henri en accolant son embarcation à la sienne.

— Et toi, d'où viens-tu ? répondit üèrement Celui qui vient sur le tonnerre.

— Je te le dirai, parle d’abord.

— Wakontchaka ne sait pas mentir ; il a enlevé Celle qui met des balles dans la chevelure du chef sioux. Il a fait cela pour te forcer à épouser Naïssa ; il agissait pour ton bien. Il voulait garder la Yankee au Vieux- Désert ; mais la grande squaw , la plus belle des belles, celle qui aime Wakontchaka, a été tout de suite jalouse. La fille de Sewell est près d’ici en sûreté, sous la garde de mes guerriers ; tu pourras la voir pendant que nos rameurs se reposeront, mais tu ne lui parleras pas. On

va la conduire à son père. Toi, tu attendras auprès du chef des Sioux que Naïssa vienne faire son mariage avec toi. Le même jour, celle qui a pris le cœur de Wakontchaka sera sa femme.

— Tu es décidément fou ! s’écria Henri à bout de patience, épouse ton aventurière, peu m'importe ; mais je n’épouserai pas ta cousine, et si tu continues à m’accuser de l’avoir séduite ou trompée, moi, un honnête homme que tu devrais connaître et respecter, je te déclare que tout sera fini entre nous.

Wakontchaka écouta cette menace avec impassibilité. Il rêvait. — Pourquoi, dit-il après un silence, parles-tu mal de celle qui veut être la femme du grand chef? Tu es jaloux d’elle, et tu me menaces parce que tu voudrais avoir son cœur avec celui de Naïssa et celui de la jeune Yankee. Tu es beau parmi les faces pâles, mais Wakontchaka est plus beau que toi. S’il l’avait bien voulu, l'Oiseau du lac n’eût aimé que lui, et s’il a enlevé la Yankee , c’est qu’elle lui avait dit en le regardant avec des yeux de feu : « Tu es le plus noble et le plus grand des guerriers. »

Henri se contint. J1 se rappela la folle coquetterie de Mary, réprima un sourire amer, et, voulant tout savoir pour se détacher d’elle, il interrogea Wakontchaka en feignant de douter de son prestige auprès des femmes. Le Sioux ne tenait pas précisément à avoir charmé miss Sewell ; mais quand Montaret eut l’air de ne pas prendre au sérieux la passion qu’il inspirait à la chanteuse, quand il lui eut dit qu’elle se plaignait d’être contre son gré au Vieux-Désert et qu’elle avait réclamé sa protection, l’Indien devint pâle, et le-

vaut son tomahawk, il s’écria : — Tu as menti !

Henri lui retint le bras, lui arracha sou arme et la jeta dans la rivière. Wakontchaka le regarda sans pouvoir articuler une parole ; il arma sa carabine comme pour le coucher en joue, la posa à terre et dit en la lui montrant : — Si tu ne me l’avais donnée, tu serais déjà mort ; mais nous avons été grands amis, et nous le serions encore, si tu voulais ! Jure-moi que tu ne me disputeras jamais la belle squaw.

— Je te le jure de grand cœur.

— Bien; mais dis-moi que tu as menti, qu’elle ne s’est pas plainte de moi, qu’elle ne t’a pas parlé cette nuit, qu’elle ne t’a pas demandé de l’emmener ?

— Je ne peux pas revenir sur ce que j’ai dit : c’est la vérité.

Wakontchaka vit bien qu’Henri était sincère; il fut si douloureusement blessé qu’il oublia sa dignité pour exhaler son ressentiment. Prenant ses deux Indiens à témoin comme pour les engager à ne pas mépriser sa crédulité, il rappela tout ce qui s’était passé la veille au village, et Henri apprit ainsi tout ce qu’il ignorait : quelle torture morale avait été inlligée à Mary par son ennemie, quelles menaces et quelles injures elle avait bravement endurées, et comment, selon Wakontchaka, la cruauté d’Arabella ne venait que de son amour pour lui, le plus grand des Sioux, el non de sa jalousie à propos d’un autre.

Henri fut assez maître de lui pour contenir son indignation jusqu’à ce qu’il fût informé de toutes les circonstances de l’enlèvement de Mary, et quand il vit clair dans les folles intrigues et les lâches vengeances

de la Williams, il exhala son dédain pour la faiblesse et l’aveuglement de l’Indien. — Wakontchaka, lui ditil, tu m’as sauvé la vie à Ontonagon, j’ai sauvé la tienne à New-York, nous sommes quittes, car ce que lu as fait depuis pour moi en m’aidant à chasser les brigands de la mine, tu l’as fait par égoïsme. Je le voyais et je te pardonnais, croyant que tu voulais me faire épouser ta cousine par amitié pour elle et pour moi ; mais à présent que je sais la cause de ton obstination, à présent que je vois à quelle créature tu obéissais en servant ma cause et en persécutant Mary Sewell, je me sens libre de ne plus t’estimer. Je t’ai cru supérieur aux autres hommes, tu paraissais avoir une si grande idée de l’honneur et désaffection, que je t’aurais confié, moi, mon honneur et ma vie; mais tu n’es qu’un enfant sans réflexion, sans scrupule, un aveugle qui ne veut rien voir, la dupe d’une femme qui te craint et qui en même temps te méprise. Ton désir pour elle est une rage d’animal stupide qui ne respecte rien ni personne. Tu étais brave et humain, elle l’a appris à être fourbe et cruel. Si tu n’as pas laissé égorger Mary Sewell, c’est parce que ta maîtresse a eu peur de ma vengeance. Si elle eût mis ses faveurs à ce prix, tu aurais tué toi-même la victime. Allons, retourne lécher les pieds de ta belle squaw , puisque tu n’es plus que son chien, et ne dis plus que lu es un Sioux, car tu n’es même plus un homme.

Wakontchaka baissa la tête et ne répondit pas. Il fit signe à ses hommes d’aborder, et, après avoir échangé en indien quelques brèves paroles avec eux, il sauta sur le rivage et s’enfonça dans le bois si rapidement,

qu’Henri, occupé à chercher où pouvait être miss Sewel, ne le vit pas s’éloigner.

Quand Wakontchaka fut assez loin pour n’être pas vu de ses autres compagnons, il se jeta sur l’herbe et pleura comme un enfant. Les paroles d’Henri avaient fait saigner son orgueil ; il sentait qu’elles étaient méritées, et l’humiliation se mêlant à la douleur d’être joué par celle qui l’avait rendu coupable et ridicule, il souhaita mourir.

Cependant Henri s'était élancé vers un groupe de Sioux qui faisait halte sous un bouquet d’arbres et de buissons en fleur. 11 ne voyait pas Mary, qui était couchée sur le gazon enveloppée d’une peau de bison qu’on lui avait prêtée. Quand les Iudiens aperçurent Montaret, ils bondirent vers lui, et Mary s’éveilla. Le premier mouvement de missSewell fut une joie involontaire; ■ mais, voyant qu’un combat inégal allait s’engager entre scs gardiens et lui, elle pâlit et cacha son visage dans ses mains. Son grand courage, sa remarquable présence d’esprit, semblaient l’avoir abandonnée. Elle aussi était vaincue par la fatigue. Henri la retrouvait dans l’état où il s’était trouvé la veille en arrivant au blockhaus.

Il ne pouvait rien espérer d’une lutte pour l’arracher des mains de douze ou quinze Indiens qui la gardaient, et il ne comptait que sur l’ascendant moral exercé déjà par lui sur leur chef. Malheureusement peu d’entre eux entendaient le français, et leur commandant Pakékanégabo, c’est-à-dire Celui qui se tient dans la fumée, n’en comprenait pas une syllabe ; mais, au moment où ils semblaient décidés à faire un mauvais

parti au Français, ils s’arrêtèrent comme frappés de respect par quelque signe mystérieux. Henri se retourna et vit accourir sur ses pas les deux rameurs de Wakontchaka, qui, par gestes, transmettaient à leurs compagnons les ordres du chef disparu. L’un d’eux, s’adressant alors à Henri, lui dit en mauvais anglais : — Tu es libre de ramener la jeune Yankee à ton village. Celui qui se tient dans la fumée vous servira de guide et portera vos provisions. Wakontchaka a dit cela en partant... — Ils sc serrèrent en groupe comme pour tenir conseil ou se transmettre un mot d’ordre, et ils s’éloignèrent rapidement, à l’exception de Pakékanégabo, qui ne paraissait pas charmé de sa consigne, mais qui l’accepta en silence, prit le sac aux provisions, le plaça entre ses jambes en s’asseyant par terre, et resta immobile comme une statue.

Henri courut vers Mary. — Vous êtes sauvée, lui dit-il, n’ayez plus aucune crainte, et reposez-vous -, je vois que vous en avez besoin.

Elle voulut lui répondre , mais elle sentit deux grosses larmes couler sur ses joues, et, pour les cacher, elle ramena la peau de bison sur sa tête et se rendormit. L’Indien fit comme elle; il avait ramé toute la nuit. Henri veilla sur la jeune fille en se demandant si les larmes qu’il avait cru voir dans ses yeux étaient produites par le repentir de sa légèreté, ou par la réaction de son système nerveux après des efforts inouïs de courage.

Dans la soirée, Wakontchaka rentrait au village du Vieux-Désert ; il avait marché d’une seule traite, traversant à vol d’oiseau les passages les plus difficiles, brisant tout sur son passage comme un sanglier en fureur. Il avait le cœur gonllé d'amertume, et il était décidé à parler en maître. Il franchit haletant le seuil du blockhaus, cherchant à surprendre sa belle squaw; mais elle avait pris la fuite avec sa suivante et trois Indiens quelle était parvenue à séduire. Les deux premiers, la Cloche et le Manchot, étaient depuis longtemps épris de la chanteuse; le dernier, Bois à demi pourri , avait cédé aux prières de Fanny.

Quand Wakontchaka eut parcouru le village et constaté l’absence des traîtres, il entra dans une fureur qu’il n’avait jamais ressentie, et qui fil trembler toutes les femmes, tous lesenrants et même plus d'un homme de la tribu. Il retourna au blockhaul, brisa à coups de hache lit, armoire, toilette, table et vaisselle, déchira les rideaux, enfonça les portes, et quand il eut fait du sauvage palais de sa favorite un monceau de ruines et de débris, il y mit le feu et le regarda brûler; puis il donna l’ordre à la tribu de plier les tentes et de regagner le pays des Sioux. C’était renoncer à la guerre contre les Chippeways et s’tdoigner de deux cents lieues du village conquis sur eux et occupé depuis quelques mois.

L’évasion de la belle sqnatv s’était accomplie sans obstacle, grâce à la ruse et à la prudence de ses trois compagnons ; mais, quand ils furent à une certaine distance dans la solitude, la situation devint assez critique. La Cloche et le Manchot, en rivalisant de soins et d’œillades auprès d’Arabella, commençaient à lui faire peur. 11 était visible qu’ils n’iraient pas loin sans se disputer ouvertement sa préférence et sans se battre ou se séparer. De son côté, Bois à demi pourri n’avait nulle envie de conduire Fanny du côté des visages pâles, et, comme on ne pouvait aller vers l’ouest sans risquer de retrouver par là Wakontchaka un jour ou l’autre, le but du voyage devenait incertain et les conséquences inquiétantes. Arabella ne se souciait point d’étre emmenée dans quelque impénétrable fourré des forêts vierges pour y vivre cachée, nourrie et protégée, il est vrai, mais asservie et dominée par celui de ses farouches amis qui aurait tué ou chassé l’autre.

Elle vint à bout de compliquer leur convoitise en leur faisant comprendre qu’elle était riche et qu’elle pouvait leur assurer une existence de paresse et d’eau de feu à nulle autre pareille. Gagnés par ses promesses, ils consentirent à diriger leur marche du côté de la Bosse-du-bison, oii ils trouveraient en outre un refuge contre la vengeance de Wakontchaka. Le chef des Sioux était occupé à reconduire Mary Sewell au lac des Castors ; il s’agissait, tout en suivant la même direction que lui, de ne pas le rencontrer, et le plus sûr était de marcher derrière ses pirogues le long de la rivière, en ayant soin de s’arrêter chaque fois qu’on verrait le rivage foulé par une halte.

On s’avança rapidement pendant la nuit. Au jour, on prit un peu de repos, et on allait se remettre en route, lorsqu’il fut constaté que le grand clief avait rebroussé chemin à travers bois, tandis que ses compagnons avaient remonté la rivière dans leurS pirogues. Un peu plus loin, on trouva les traces de Mary et d’Henri sous le bouquet d’arbres où miss Sewell avait dormi ; puis, ils avaient dû se rembarquer sur une pirogue avec un seul Indien. Le Manchot reconnut très-bien la forme des mocassins de Celui qui se tient dans la fumée. Dès lors Arabella, devinant à peu près ce qui s’était passé, ne songea plus qu’à les rejoindre. Henri ne pourrait pas lui refuser sa protection, et ellemême pourrait se targuer d’amener à miss Sewell le renfort de ses trois Indiens pour traverser le désert. Les circonstances où l’on se trouvait imposeraient forcément une sorte de réconciliation ou tout au moins d’entente amiable pour échapper aux dangers de la solitude.

On fouilla les oseraies, espérant y découvrir quelque pirogue cachée; mais les rameurs de Wakontchaka les avaient toutes ramenées, à l’exception de celle qui emportait Mary, Montaret et leur guide. Il fallut renoncer à naviguer et se résoudre à marcher le plus vite possible jusqu’à la nouvelle halte qu’ils seraient forcés de faire. Il était environ midi lorsque la fumée d’un campement assez éloigné du rivage fut signalée par Bois à demi pourri , qui marchait en éclaireur. On gagna ce point de mire en se dispersant un peu çour être à même de s’assurer qu’on n’avait pas affaire à un parti de Chippeways ou d’autres ennemis.

Arabella n’accordait pas une grande préférence aux Sioux sur les Chippeways : elle s’impatientait de la prudence de ses compagnons. Persuadée qu’elle allait retrouver là Montaret, elle s’élança seule en avant; mais elle s’arrêta effrayée en se trouvant environnée d’une quinzaine d’hommes disséminés dans une petite clairière et en reconnaissant dans leur chef le Floridien Antonio Payai.- — Voilà une belle Indienne ? s’écria-t-il sans la reconnaître sous le costume qu’elle portait. Par le diable, elle est à moi ! Donnez donc la chasse aux hommes qui doivent être avec elle 1

La Cloche , voyant Arabella entourée et saisie, se montra aussitôt, et avec une bravoure digne d’un meilleur sort il essaya de la délivrer. Il éventra d’un coup de hache un des brigands de Fayal. Renversé aussitôt, il fut pendu la tète en bas, dans le feu, à la perche qui soutenait la marmite du campement. Fanny et les deux autres Indiens prirent la fuite, ou surent se cacher assez bien pour échapper aux recherches. — C’était ton mari ? dit Fayal à la captive, qu’on avait attachée à un arbre pendant qu’il ordonnait l’exécution du malheureux Sioux.

— Ne me reconnaissez-vous pas? répondit miss Williams pâle d’épouvante et pouvant à peine parler.

— En croirai-je mes yeux ? s’écria le Floridien ; comment ! c’est vous, déguisée si drôlement, la belle des belles ? La rencontre est curieuse, le diable m’emporte ! et je ne m’attendais guère à déjeuner ce matin en votre compaguie. Vous avez certainement des aventures divertissantes à nous raconter.

— Dites-moi d’abord comment vous yous trouvez ici,

répondit Arabella, tandis qu’il la déliait et la conduisait auprès d’un pécari rôti et servi sous les arbres.

— Moi? c’est bien simple, dit Fayal, qui ne se souciait pas de raconter l’histoire de sa défaite à la Bossedu-bison ; je cherche des filons de cuivre, et quand je rencontre des Indiens, je les tue en détail pour m’entretenir la main. Un certain Wakontchaka a pris et scalpé plusieurs de mes compagnons.il me le payera cher. Je veux l’écorcher vif.

— Je ne demande pas mieux, monsieur Fayal, car, si vous me voyez sous ce costume, c’est que j’étais sa prisonnière. Je me ouïs échappée hier au soir avec ce pauvre Indien que vous avez si cruellement traité.

— Vous étiez prisonnière chez les Sioux? dit le Mexicain en se renversant sur le dos et en éclatant d’un rire grossier, et vous avez encore tous vos cheveux I Allons, vous avez trausigé, et vous avez bien fait, ma belle. Je ne vous blâme pas; mais que diable veniez-vous faire dans ce pays de malheur? Est-ce que vous êtes toujours amoureuse du Montaret de vos rêves?

— Oui, toujours, répondit la Williams avec assurance.

— Vous me dites ça en face, à moi qui pourrais m’en formaliser ?

— Taisez-vous , reprit Arabella , vos compagnons nous écoutent ! Mangez ; moi je n’ai pas faim, la vue de cet homme grillé et défiguré me rend malade. .

— Bah ! allez-vous faire la mijaurée? Vous avez dû en voir bien d’autres chez messieurs les Sioux ! Après

ça, peut-être que ceJmorceau| de charbonjjétait à vos

pieds il y a une heure? Pour le décider à vous enlever, il a fallu faire patte de velours aux bêtes féroces ?

Il recommença à rire d’une manière cynique, après quoi il essuya sa bouche du revers de sa manche malpropre, se leva, et emmenant Arabella à quelques pas de' ses compagnons : — Jouons franc jeu, lui dit-il, je ne tiendrais pas à vous garder, si je n’étais bien aise de faire enrager un peu votre vieux requin de Sewell. Oh ! j’en sais assez sur ce qui vous concerne, et je devine le reste. Si vous êtes ici courant les bois avec les sauvages, c’est que vous veniez le rejoindre.

— Et si vous m’en empêchez aujourd’hui, reprit Arabella, c’est parce que vous espérez une belle rançon. Je vous connais, Payai, vous ne faites pas de crimes inutiles.

— Allons, répondit Payai, vous tranchez dans le vif. A combien de dollars évaluez-vous pour M. Sewell la restitution intégrale de votre aimable et précieuse personne ?

— A rien. J’aime Montaret, je n’appartiendrai jamais à Sewell.

— Vous êtes folle ! Le Montaret épouse la fille de Sewell et ne veut pas de vous.

— Vous pouvez empêcher ce mariage. Enlevez-la, je deviens madame de Montaret, dix fois plus riche que ne l’eût été madame Sewell, et je vous enrichis, vous ! C’est un contrat que nous pouvons dresser tout de suite.

— C’est une idée; mais enlever la petite Sewell n’est pas facile.

— C’est très-facile. Si je vous donne le moyen de

vous emparer d’elle aujourd’hui ou demain, jurezvous de ne faire aucun mal à celui que j’aime ?

— Non, je le liais, moi, ce chérubin-là !

— Alors vous n’aurez rien, ni la somme que j’allais vous promettre, ni la rançon que Sewell vous eût payée pour ravoir sa fille.

— Mais comment arrangez-vous ça ? Si je lui rends sa fille, elle épouse votre Montaret?

— Non, Fayal, Montaret n’épousera pas la femme qui aura passé quelques jours avec vous au fond des bois.

— J’entends ; on peut réfléchir, c’est l’heure de la sieste. Je vais donner des ordres pour que vous soyez bien gardée, ma charmante. Quand j’aurai dormi, je vous répondrai, et alors vous me direz votre recette pour faire tomber à coup sûr la belle de la Floride en mon pouvoir?

— Oui, Fayal, et donnant, donnant ; mais ne dormez pas plus d’une heure, le temps presse !

Henri et miss Sewell n’avaient échangé. que de rares paroles quand ils se rembarquèrent pour descendre encore pendant deux heures le courant de la rivière Brute.

Au fond d’une petite anse, Celui qui se tient dans la fumée s’arrêta et leur fit signe qu’ils pouvaient aborder. Henri reconnut le pays. 11 se rappela qu’il

fallait traverser à pied une assez grande distance pour arriver à la rivière Mecacoumecoum, qui fait plus bas sa jonction avec la Brute. Il le comprit d’autant mieux que l’Indien lui remit le sac aux provisions et chargea la légère pirogue sur ses épaules. Ce trajet à faire était ce qu’ou appelle un portage.

Henri demanda à sa compagne si elle aurait la force de faire à pied quatre ou cinq lieues dans la journée.

— Puisqu’il le faut, dit-elle, je l’aurai.

En effet, elle avança résolûment, refusant de s’appuyer sur le bras de Montaret, affectant même de marcher la première sans détourner la tête -, mais il vit bien à son allure qu’elle était brisée, et, quand ils eurent fait tout au plus un tiers du chemin, elle se laissa tomber plutôt qu’elle ne s’assit dans la pirogue que l’Indien, fatigué aussi, avait posée à terre. Là, il leur exprima par une nouvelle pantomime qu’il fallait se reposer et manger. 11 ouvrit le sac et fit signe à Henri d’en tirer le parti qu’il voudrait.

Le sac contenait une hachette, une écuelle de cuivre, une bouteille de whisky et de la viande boucanée en petite quantité. Soit que Wakontchaka n’y eût pas songé en donnant ses ordres, soit que ses Indiens l’eussent mal compris, ils avaient muni nos voyageurs de provisions très-insuffisantes. Henri ne s’en inquiéta pas, il n’était préoccupé que de la fatigue et de la faiblesse de Mary. II la questionnait eu vain. Mortellement triste et abattue, elle redevenait tendue et glaciale lorsqu’il essayait de l’interroger. Elle refusa d’abord de manger, et il dut lui parler avec un peu de sévérité pour qu’elle s’y décidât. Elle parut plus résignée

ensuite ; mais elle se laissa servir et entourer de soins par son muet et dévoué compagnon, sans daigner l’en remercier, même par un sourire. Après avoir pris sa large part de la viande et du whisky, l’Indien se mit à explorer les alentours, et on le perdit de vue. Alors Mary, qui avait dormi à la première halte, daigna dire à Montaret qu’elle l’engageait à se reposèr à son tour.

— Non, miss Sewell, répondit-il en souriant, je ne dormirai pas que vous ne m’ayez remercié d’avoir fait trente lieues sans manger et presque sans dormir, et toujours au pas de course, pour vous délivrer et vous ramener à votre père.

— Je vous remercie, monsieur de Montaret, réponditelle en rougissant, tout à coup ranimée par ces préliminaires d’explication; mais je dois vous dire qu’en exigeant ma reconnaissance vous perdez à mes yeux tout le mérite d’un devoir accompli.

— Bien, miss Sewell, vous me répondez ; c’est tout ce que je voulais, car je sais aussi bien que vous que je n’ai fait que mon devoir.

— Vous l’eussiez fait, s’il se fût agi de toute autre femme, n’est-ce pas?

— Ou de tout autre être faible et sans défense. Donc ne me remerciez pas ; mais ne me boudez pas, il n’y a aucune raison pour cela, et ne me cachez pas vos souffrances, car c’est me refuser le droit de chercher à les soulager.

— Mes souffrances ne regardent que moi, 'et je vous refuse le droit d’y prendre part.

— Voici de l’aversion! Allons donc, expliquezvous, vous n’ètes pas seulement malade de fatigue et

d’agitation, vous êtes irritée contre moi ; je ne croyais certes pas le mériter, et au moins faut-il que j’en sache la cause.

— Que vous importe la cause, monsieur de Montaret? Il ne me convient pas de vous la dire.

— Eh bien ! je vous la dirai, moi. Vous affectez le dédain par crainte de mes reproches. Vous aviez vu mon mécontentement contrevous à la mine, et pour le braver vous avez joué avec la vanité de Wakontchaka. Vous avez failli payer cher cette mauvaise inspiration, si cher que je m’abstenais de vous le faire sentir; je vous la pardonne même, à présent que je sais avec quelle énergie et quelle fierté vous avez enduré les indignes traitements de miss Williams.

— Ah ! vous l’avez donc vue ? s’écria Mary en se levant comme pour s’éloigner d’Henri, j’en étais sûre !... Oui, vous l’avez vue chez les Sioux, vous la saviez là, vous avez été la supplier de me rendre la liberté ; c’est par sa permission que vous m’avez suivie. Eh bien ! me voilà libre, vous m’avez donné un guide, laissezmoi maintenant. Qu'attendez-vous pour aller exprimer votre reconnaissance à la généreuse reine des Sioux?

— Vous divaguez, Mary ! Je ne dois aucune reconnaissance à cette fille, et si je l’ai vue, c’est par hasard.

— Ne mentez pas, vous étiez chez elle pendant que l’on me torturait ! Ah ! il fallait me laisser mourir dans les supplices plutôt que de donner à cette créature le triomphe de vous voir à ses pieds.

— Mary, vous avez trop d’orgueil. La jalousie vous égare, et plus que jamais je vois que nous ne pourrons

pas nous entendre. Eh bien! si l’amour est impossible entre un homme qui se respecte et une femme qui ne sait pas respecter l’objet de son choix, emportons au moins l’estime l’un de l’autre à titre d’amis; ne me cachez rien, dites-moi ce que signifie cette recrudescence de dépit à propos de la Williams, dans un moment où vous devriez comprendre qu’elle m’est devenue odieuse.

— Elle vous est devenue odieuse ? reprit Mary à demi satisfaite, à demi incrédule : est-ce parce qu’elle s’est donnée à W iknntchaka?

— Si vous croyez cela, dites-moi tout de suite que vous me regardez comme une brute capable de tous les mensonges pour satisfaire de grossiers caprices, et qu’il n’y ait dès lors entre nous aucun regret de l’amour passé, aucun pacte fraternel pour l’avenir. Ce sera peut-être mieux ainsi !

— Eh bien 1 oui, linissons-en, dit Mary, revenue à l’impétuosité de son terrible caractère; tenez, reprenez ce qui vous appartient. Il est temps que vous me sachiez informée de votre conduite à Ontonagon. J’espère que vous ne me reprocherez plus la mienne!... Ah! elle était bien ridicule ! Je voulais tuer celle qui triomphait de moi et chasser d’auprès de vous la rivale qui emportait à son doigt notre anneau de fiançailles !

En parlant ainsi d'une voix étranglée par la colère, Mary arrachait de sa poche les gages restitués par Arabella et les jetait aux pieds d’Henri sur le sable. Stupéfait et n’y comprenant rien, il sé baissait pour les ramasser et les regarder, lorsque miss Sewell posa la main sur sa tête et y appuyant ses doigts crispés :

— Ah ! elle m’a menti quant à cela ! s’écria-t-elle. Cette boucle de cheveux dont je tiens la place fraîchement coupée, ce n’est pas à Ontonagon, c’est hier, c’est au Vieux-Désert que vous la lui avez donnée ! Je ne me trompais pas, et vous qui avez l’audace de jouer la surprise et de revendiquer mon estime avec arrogance, vous êtes le plus lâche et le plus méprisable des hommes !

Elle s’enfonça éperdue dans les broussailles, et Henri, saisi à son tour de ressentiment contre de telles invectives, faillit s’éloigner en sens inverse, sentant que tout devait être rompu entre eux; mais l’idée du péril où son abandon pouvait placer la jeune fille lui fit faire un grand effort pour se montrer plus calme. Il courut après elle et la ramena.

— Mary, lui dit-il, croyez-vous à ma parole d’honneur?

— Non, vous n’avez pas d’honneur! répondit-elle exaspérée. Le bel honneur que celui qui consiste à ne pas voler dans les poches et à ne pas assassiner sur les chemins ! Tromper une femme n’entache pas l’honneur d’un Français, je le savais bien ! C’est tant pis pour moi de l’avoir oublié, je n’ai que ce que je mérite.

A son tour, Henri perdit patience et devint injuste. 11 lui demanda avec amertume pourquoi elle ne s’était pas fiancée au beau Wakontchaka par haine des Européens. La querelle s'envenimant, il alla jusqu’à lui faire entendre qu’il n’était pas certain de la parfaite innocence d’intentions de ses coquetteries avec l’Indien...

Le soleil se couchait, le guide ne reparaissait pas, et les deux fiancés surexcités, au lieu de songer à réparer leurs forces, perdaient un temps précieux à se déchirer le cœur. Pourtant de sérieux périls marchaient sur leur trace; ils étreignaient des chimères sans songer à la réalité menaçante. Tel est l’amour et telle est la vie. Quand l’épuisement eut amené le besoin d’une solution quelconque, miss Mary consentit à entendre le récit fidèle que Montaret lui fit de sa courte apparition au village des Sioux. Rien de plus positif que les événements dont il avait été le jouet. Ils parurent invraisemblables à miss Sewell; mais elle s’abstint d’exprimer sa méfiance, et la nuit cacha le sourire contraint et amer qui contractait ses lèvres. Quant à la perte de l’anneau, il était impossible à Henri de l’expliquer; il ne pouvait que faire serment de ne l’avoir donné à personne et supposer que la Williams le lui avait dérobé à Ontonagon, comme il en avait déjà eu la pensée. Mary n’y crut pas davantage; mais les choses n’allèrent pas plus loin. Celui qui se tient dans la fumée revenait, contrarié de n’avoir pu tuer aucun animal pour renouveler la provision presque épuisée. 11 fit entendre à ses voyageurs qu’il fallait camper pour la nuit, et Henri construisit la cabane à mesure que l’Indien coupait les branches nécessaires. Mary, en voyant Henri travailler avec énergie, avec adresse, à lui assurer un abri, et se hâter afin que l’obscurité complète ne lui en ôtât pas les moyens, eut un mouvement de tendresse et do rt gret qui lui serra la poitrine.

De son côté, Henri se disait peut-être : Quel dom-

mage qu’une fille si charmante, si courageuse, ail des idées fantasques et une personnalité indomptable! Quand il lui montra sa hutte construite en l’invitant à s’y retirer, elle essaya de le remercier et ne put s’y résoudre. 11 étendait la peau de bison qui devait lui servir de lit ; elle l’engagea à la garder pour se préserver du froid„en plein air, et elle avança la main comme pour serrer involontairement la sienne. Il ne comprit pas, et, croyant qu’elle voulait le forcer à emporter la fourrure, il résista en prétendant qu’elle se moquait de lui.

11 se coucha à trois pas de la cabane. Pakékanégabo, le voyant immobile, pensa qu’il dormait, et se prit à réfléchir. 11 n’avait pas reçu d’instructions bien précises, et, comme le portage de la pirogue était long et pénible, il se dit qu’une si rude tâche méritait salaire; mais comment savoir si Henri le satisferait? Il essaya de le lui demander, ne put se faire entendre, et se rejeta sur la viande boucanée, qu’il s’adjugea sans bruit à l’écart, puis il revint à la charge ; Henri crut qu’il lui demandait un cigare, et lui donna le seul qui lui restât. L’Indien alla le fumer à distance et trouva que le tabac yankee portait à la soif. Il avala le reste du whisky, après quoi il chercha une place pour dormir, et n’en trouva aucune à son gré. U tourna en rond dans les herbes comme un chien qui veut être bien couché, et tout à coup, avec cette spontanéité de résolution qui caractérise la prédominance de l’instinct sur le raisonnement, il chargea la pirogue sur ses épaules, laissa le sac et les ustensiles, et reprit d’un pas agile et silencieux le chemin de la

rivière Brute. Henri ne s’aperçut de sa fuite qu'au lever du jour.

Cette nuit-là, Payai et sa bande, guidés par la Williams, campèrent à la jonction des deux rivières, au point où elles prennent le nom de rivière Ménomonie. Arabella avait jugé que les fugitifs descendraient jusque-là; elle s’était trompée. D’ailleurs les bandits n’avaient pas de pirogues, et il leur fallait trouver un gué pour traverser.

Le soleil commençait à raser obliquement l’herbe de la forêt, lorsque Henri, après avoir vainement cherché son guide, s’approcha de Mary pour la réveiller. Elle avait longtemps rêvé douloureusement ; elle dormait enfin, paisible et charmante, le bras en dehors de la hutte et la tête penchée sur sa main d’enfant. Le reflet rose du matin se jouait sur sa blonde chevelure, et faisait resplendir son teint, à peine pâli par le chagrin et la lassitude. Qu’elle était belle et paraissait douce avec ses yeux voilés par de longues paupières soyeuses, et ses boucles mêlées et touffues dont le désordre cachait la ligne ferme de son petit front obstiné ! — C’est un enfant ! se disait Henri , involontairement attendri par cette grâce non préméditée et vaincu par cette séduction qui n’avait plus conscience d’ellemême. Est-il possible que de mauvais instincts résident dans cet être délicat qui semble formé pour

l’amour seul ? Pourquoi l’orgueil diabolique, pourquoi l’esprit de domination poussé jusqu’à la folie, pourquoi la jalousie outrageante? — Mary ouvrit les yeux, rougit en voyant Montaret si près d’elle, et promena un regard étonné sur la forêt et sur la cabane.

— Il faut partir et vous armer de courage, lui ditil; notre guide nous a trahis et abandonnés. Nous avons encore plus de vingt lieues à faire à pied sans aucun secours humain et sans autre gibier que celui que nous prendrons nous-mêmes. Il nous faudra de plus traverser une rivière profonde. Comment? je n’en sais rien encore, l’Indien a remporté sa pirogue.

— Est-ce que vous ne savez pas nager ? répondit fièrement Mary. Moi, je nage comme un poisson et je plonge comme une mouette. Partons. 11 n’y a rien pour déjeuner : peu m’importe quant à moi, je n’ai jamais faim. Donnez-moi quelque chose à porter, la hache ou l’écuelle.Je me sens forte, j’ai très-bien dormi.

— Alors partons ! dit Henri, qui avait, à l’exemple des Indiens, caché dans les broussailles les matériaux épars de la cabane et fait disparaître les vestiges du campement. — et surtout ne nous querellons plus. Je vous défends de parler en marchant ; vous avez besoin de calme et de force ; je réponds seul de votre existence. Je prends sur vous, je vous en avertis, dès ce moment, l’autorité d’un chef sur son subordonné. Encore trois ou quatre jours, miss Sewell, et je résilierai pour jamais les pouvoirs exceptionnels que la situation m’impose!

Chose étrange, ce ton d’autorité railleuse plut à Mary : elle ne répliqua rien, n’insista pas pour porter

une partie des objets qu’il avait chargés sur son dos, et lui laissa régler le pas du voyage, qu’il entama sans se presser. Il avait bien vu que la veille elle se lançait en avant pour n’en avoir pas le démenti, et qu’elle ne savait réellement pas marcher. Habituée aux chevaux et aux voitures, instruments dociles de ses ardentes volontés, elle semblait ignorer qu’eu de certains moments de la vie il faut compter avec soi-môme.

Ils avançaient laborieusement dans une solitude nullement frayée, et Mary sentait bien qu’Henri, tout en s’orientant d’une façon logique, allait à la découverte. Il était singulièrement attentif, il regardait tous les arbres; il en reconnaissait quelques-uns pour les avoir observés en passant ; d’autres, après lui avoir semblé des indices, lui faisaient craindre d’avoir été dupe d’une ressemblance ou d’une observation inexacte. 11 lui fallait en outre guetter l’occasion de s’emparer, n’importe par quel moyen, d’un animal quelconque, car la faim se ferait bientôt sentir, et dans cette saison de l’année où tout était fleurs et parfums, il n’y avait pas un fruit, pas une baie à récolter.

Tout à coup Mary s’assit sur une souche sans rien dire, en regardant son compagnon avec des yeux tristes et découragés. 11 lui donna un quart d’heure de repos. Elle marcha encore une heure, puis il fallut s’arrêter encore. A la troisième halte, elle était pâle, et Henri voulut la porter. — Non, jamais ! s’écriat-elle, j’aime mieux mourir ici. Vous ne m’aimez plus, je ne veux pas de votre pitié!

— 11 faudra pourtant l’accepter, lui dit Henri en i’eo-

levant de terre, et avec colère, avec désespoir, il la ' prit dans ses bras et partit.

Une demi-heure après, la vue des saules ranima les forces de Mary : c’était le rivage. — Je marcherai, ditelle; il me semble que je n’ai déjà plus soif depuis que j’entends le bruit de l’eau.

11 était deux heures quand ils arrivèrent au Mécacoumecouol. Comme elle se penchait pour remplir la bouteille vide que l’Indien n’avait pas daigné emporter, elle recula vivement et dit à Henri à voix basse : — Du poisson, des carpes énormes, en quantité ! Pas de bruit, nous allons pêcher à la ligne.

— Avec quoi, hélas? mieux vaudrait essayer de prendre des goujons avec la bouteille.

— Non, ce serait trop long, attendez ! le lacet de mes bottines? Non, ce sera trop court, et comment marcher après?... Attendez! attendez! ma robe est soutachée ; la garniture va me fournir une ligne excellente.

— Et l’hameçon?

— Une de mes épingles à cheveux, si je ne les ai pas toutes perdues en me débattant contre les Indiens. Cherchez, Henri, voyez ! mon Dieu, je n’en trouve pas. En trouvez-vous? Une seule, une seule suffirait! mon royaume pour une épingle !

Elle ôtait tout à coup gaie, alerte, et riait comme une enfant. Henri cherchait dans le trésor de sa riche torsade dorée, et il tremblait, car ce qu’il avait le plus à craindre, c’étaient, selon lui, non pas les emportements qui consolidaient leur rupture, mais les réactions aimables de ce caractère mobile, auxquelles il

n’avait jamais su résister. — Nous sommes sauvés, dit-il en s’efforçant de paraître toucher avec indifférence ces cheveux séchés et crêpelés par le soleil, qui s’enroulaient comme des serpents autour de ses doigts. Il tenait enfin une épingle. Mary la recourba vivement, arracha le lacet noir qui agrémentait de mille enroulements le drap de sa jupe, et fit très-adroitement une espèce de ligne que Monlaret amorça avec des mouches.

— Je pêcherai, je sais très-bien pêcher, dit-elle; ramassez du bois mort et allumez le feu.

Il eut bientôt construit le feu de la cantine et lavé l’écuelle de cuivre. — Venez, venez vite! lui cria-t-elle, un poisson énorme, une baleine, un monstre, il m’entraîne I

C’était la vérité. Henri s’élança comme elle glissait, la retint, s’empara de la ligne, rendit la main au poisson, le laissa filer, le ramena, et réussit à le noyer en ayant l’air de jouer avec lui. C’était une carpe magnifique. — Vite, vite ! cuisons-la, dit Mary ; puis, relevant sa jupe de dessus et retroussant ses manches jusqu’aux coudes, elle se mit à écailler, vider et couper par morceaux le monstre, qui fut mis sur le feu avec de l’eau et quelques feuilles aromatiques prises avec discernement sur les arbres voisins.

— Trouvez-moi du serpolet, Henri, disait Mary-, s’il n’y en a pas, fattes-en.

Il en trouva. — Quel dommage, dit-elle, que je n’aie ni beurre, ni sel, ni vinaigre, ni oignons, ni épices I Je vous aurais fait une carpe au bleu comme vous n’en avez jamais goûté.

— Je ne vous connaissais pas ce talent culinaire, miss Mary.

— Ah! j’en ai bien d’autres! Est-ce que vous me connaissez? Voyons, surveillez la cuisine, moi je vais laver mes mains et faire un peu de toilette pour le dîner, puisqu’on dîne aujourd’hui!

Elle s’enfonça dans les buissons, répara le désordre de son vêtement et de sa coiffure, et revint belle et fraîche comme une rose de mai. Elle mit le couvert, c’est-à-dire qu’elle inventa l’assiette de feuilles de nymphéa. Le poisson, cuit à point, fut trouvé délicieux. La faim est un si bon assaisonnement! Miss Sewell mangeait comme une petite sauvage. — Je croyais, lui dit Henri, que vous n’aviez jamais faim ?

— Au lieu d’avoir de l’esprit, vous, répondit-elle, vous allez faire notre installation pour la nuit. Je ne veux pas que vous couchiez en plein air sans nécessité. Les nuits sont froides, il y a de quoi en mourir; il est encore de bonne heure, vous avez le temps de bâtir deux huttes. Je vous aiderai à couper de la fougère, il y en a par ici à discrétion.

— Tout à l’heure, reprit Montaret ; explorons d’abord le Hvage. Dans mon souvenir, cette rivière était plus paisible et moins profonde quand je l’ai traversée^ Nous avons dû dévier du vrai chemin. Plus bas, nous devons trouver le passage plus facile. Si vous êtes fatiguée ce soir, nous camperons sur cette rive, et nous tâcherons de traverser demain à la pointe du jour.

On se remit en marche sans se presser, en faisant de minutieuses observations et s’arrêtant à chaque pas.

Le soleil commençait à baisser, lorsqu’une oie sauvage partit sous leurs pieds : son nid devait être là. Mary le trouva au boutd’un instant.— Six œufs ! s’écriat-elle. Ah! le ciel est pour nous; voyez, Henri, voyez!

Et comme elle s’empressait de les ramasser : — Attendez, atteudez, lui dit Montaret, frappé d’une découverte bien autrement importante; voyez donc dans quoi cet oiseau avait fait son nid.

— Dans une espèce d'arbre creux à moitié pourri.

— Non, cet arbre creusé n’est pas pourri, dit Montaret, qui travaillait avec ardeur à retirer l’arbre couché dans le sable du rivage. Ceci est une espèce de pirogue ; c’est un ouvrage de main d’homme qu’un orage a fait chavirer et atterrir ici. Allons, allons ! c’est votre salut, n’en riez pas.

— Bah! c’est du luxe, reprit-elle, j’aurais si bien pu nager !

— Si vous nagez comme vous marchez et comme vous supportez la faim, j’aime beaucoup mieux ceci, ma pauvre Mary.

— Mais il n’v a de place que pour une personne.

— C’est tout ce qu’il faut; je nagerai, moi, et je vous conduirai. Dieu soit loué ! car plus nous descendons, plus l’eau devient noire et profonde. Passons vite ; notre canot est excellent. Sauf la pointe, qui est brisée, il est intact ; vous y mouillerez peut-être le bout de vos petits pieds, mais il vous portera, j’en réponds. — Et dans sa joie Henri, qui depuis quelques heures cachait d’assez vives appréhensions, entoura familièrement et fraternellement Mary de ses bras pour l’engager à s’asseoir dans la pirogue.

Ils avaient oublié leurs ressentiments. — Vous m’avez dit, s’écria-t-elle, que nous passerions demain matin. Dieu sait si nous serons aussi bien sur l’autre rive pour camper ! Et puis la nuit approche, je suis lasse, et il faut souper. L’endroit où nous sommes est si joli !

Elle le regardait avec des yeux si beaux et si tendres qu’il céda et se mit à couper quelques branches pour qu’elle pût dormir abritée dans le canot.

Elle l’aidait, s’amusant ou faisant semblant de s’amuser de tout. Un arbre tordu la faisait rire par son attitude grotesque; un papillon, une fleur, la faisaient s’extasier sur les beautés de la nature; un rayon de soleil couchant, glissant sur l’écorce satinée d’un bouleau au milieu delà verdure sombre, lui faisait regretter de ne pas être peintre; puis, tout à coup devenant sérieuse, elle parla de l’harmonie, de la prévision et de l’esprit de justice qui ont présidé à la création des êtres et des choses.

Henri admira qu’elle eût l’esprit assez libre pour faire de telles réflexions. — Pourquoi pas? dit-elle. N’est-ce pas une jolie chose que l’histoire naturelle? Je veux chercher ici quelque plante rare pour le docteur Berghenius. Ça lui prouvera qu’au milieu de mes vicissitudes j’ai pensé à lui.

— Vous avez donc la prétention de distinguer une plante rare parmi toutes celles de la forêt?

— Peut-être.

— Où avez-vous appris la botanique ?

— En pension. Cela m’amusait beaucoup; j’ai oublié depuis, j’avais bien autre chose à faire ! Les bals, les

toilettes, les raouts, cela faisait partie de la bonne éducation requise par ma situation; aussi j’avais un cortège d’adorateurs, et à force de vouloir leur plaire, j’étais arrivée à les exécrer. J’aimais trop ma liberté pour vouloir me marier ! Cette idée-là ne m’est venue qu’une fois, c’est quand je vous ai rencontré sur un embarcadère... Mais le passé est mort, n’en parlons plus. Je sais bien aussi un peu de minéralogie, repritelle en ramassant une poignée de sable et en triant les grains : voici de petits cristaux de quartz hyalin, un petit morceau de sulfate de baryte, un conglomérat contenant du calcaire spathique et du trapp, ce qui prouve qu’il y a du cuivre natif par ici.

— Ce n’est pas une raison ; ce fragment a été roulé et déposé par une mer ancienne.

— Monsieur l’ingénieur, si vous avez de bons yeux, vous verrez sur cet échantillon une parcelle d’argent microscopique.

— Fort bien, mademoiselle ; avec un savant tel que vous, monsieur votre père devrait avoir trouvé depuis longtemps tous les gisements du Haut-Michigan.

— Je savais bien que vous vous moqueriez de moi ! Que voulez-vous que je vous dise encore ? Je sais lire et écrire, coudre, compter, faire la cuisine et les confitures, raccommoder des bas, ourler des serviettes, repasser, chanter, jouer du piano, danser, nager, monter à cheval, conduire un, deux, trois chevaux...

— Tirer le pistolet, ajouta Henri.

— Tirer le pistolet, reprit Mary sans se déconcerter ; je sais aussi boire, manger et dormir, mais pas marcher. Je parle assez couramment le français. J’ai appris

l’italien, l’allemand et un peu d’espagnol. J’ai peutêtre encore d’autres talents, mais je ne me les rappelle pas.

— Gela me paraît suffisant, dit Henry, qui avait repris un peu de gaieté.

— Eh bien ! avec tout cela, j’ai beau être jeune, assez jolie, aimante, quoique un peu vive, et trèsriche, je ne plais pas.

— C’est peut-être parce que vous êtes trop...

— Trop coquette? dites le mot. Je le crois comme vous ; aussi j’ai résolu de me corriger. Je serai raide et sèche comme une puritaine, et quand un prétendant à ma main se présentera, je le recevrai en pinçant les lèvres, en baissant les yeux, en rougissant jusqu’aux oreilles et en tricotant des bas bleus. Désormais je ne quitterai plus ma cuisine et ma lingerie ; je parlerai de mon pot-au-feu ou de ma lessive toute la journée. Gomme je n’aurai pas le temps de me peigner, je viendrai déjeuner avec des cheveux ébouriffés. Plus de chevaux, plus de voitures, miss Sexvell ! Le dimanche vous irez au temple, ou vous commenterez la Bible, et toute la semaine vous raccommoderez les nippes et vous tiendrez les comptes de monsieur votre mari, si vous en attrapez un, et vous pleurerez en secret en attendant qu’il vous vienne un petit ange pour vous dédommager et vous consoler de tout...

— Taisez-vous! taisez-vous ! s’écria Henri, ne cherchez dIus à m’ôter mon courage!

— Taisez-vous vous- même, reprit Mary avec plus de douceur qu’elle n’en avait jamais montré dans ses meilleurs moments ; tout est rompu, je le sais de reste,

et nous voulons tous deux qu’il en soit ainsi. Coupable ou non, vous avez une habitude funeste pour moi, qui est de vous jouer de mes soupçons, de les mépriser ou d’entrer en fureur, au lieu de les dissiper par des preuves. Vous dites que vous n’en avez pas ; moi, je crois qu’on en trouve toujours quand on le veut bien. Je suis exigeante, injuste, c’est possible. Je vous ai détaché de moi par ma faute, vous m’en avez bien punie ! Allons, nous sommes quittes ! plus de rancune, devenons amis, vous l’avez dit, et commençons par ne plus rien nous reprocher ! Oublions nos querelles et nos chagrins ; jouissons de cette belle nature qui nous accueille si maternellement dans ses sanctuaires sauvages; faisons de la poésie, de la science, tout ce que vous voudrez, hormis du sentiment. Je me sens guérie de mes travers et de mes souffrances, je voudrais passer ma vie seule ou avec un frère comme vous sous ces beaux arbres, au bord de cette eau qui chante. Je voudrais ne jamais revoir le monde, ne plus entendre parler d’affaires, de mariage, d’inimitiés et d’émotions violentes. Songez donc que je viens d’élre brisée par des événements et des surprises atroces. J’ai besoin de respirer, d’oublier, de renaître, j’ai besoin de vivre enlin, n’importe où et n’importe comment.

— Oui, Mary, cette fois vous dites la vérité sur vous-même, vous avez une vitalité intense, parce qu’elle est souple. Vous oubliez aussi facilement que vous brisez. Grâce à ce tempérament, vous ne serez jamais malheureuse, je peux être bien tranquille et m’applaudir de vous avoir rendue à vous-même.

Mary ne put réprimer un sourire d’incrédulité à l'idée de cette rupture accomplie sans retour. Elle était coquette, très-coquette même, mais coquette ingénue comme une fille pure qu’elle était. Henri vit qu’elle se croyait libre de lui pardonner ses prétendus torts et d’effacer les siens propres par cet acte de prétendue miséricorde. S’il la laissait passer outre, il était repris, garrotté, perdu. Il fit un grand effort pour s’arracher le cœur de la poitrine, et lui apprit ce qu’elle ignorait : l'explication décisive qu’il avait eue avec Sewell, et l’abandon qu’il avait fait de sa fortune pour rompre les fiançailles.

Mary l’écouta comme si un rêve passait devant elle, et il fallut des affirmations péremptoires pour la convaincre. Alors elle devint pâle, et ses lèvres prirent une teinte lilas qui trahissait un grand saisissement, une réelle défaillance intérieure. Elle garda le silence assez longtemps pour faire redouter à Montaret une explosion qu’il n’avait pas voulu prévoir ; mais il n’v eut pas de violence dans la crise. Assise sur le bord de l’eau, Mary avait le coude sur un de ses genoux et la tête appuyée sur sa main. Elle regardait la rivière comme si elle eût voulu compter les fiots qui couraient à la suite les uns des autres.

— A quoi songez-vous ? lui dit Montaret tourmenté.

— Vous me le demandez ! répondit-elle enfin en fixant sur lui ses yeux limpides tout à coup creusés par la souffrance ; je me demande, moi, à quel degré d’aversion et de dégoût envers une femme il faut être arrivé pour se dépouiller d’une fortune immense afin de ne pas" lui appartenir. Je pense aussi à lajprofon-

(leur du mépris qu’il faut que cette malheureuse femme inspire pour qu’on ose lui offrir de l’argent en échange de son bonheur et de sa dignité.

En parlant ainsi, elle fondit en larmes, et Henri faillit tomber à ses pieds. Il essaya de lui prendre la main.

— Laissez, laissez, dit-elle d’une voix étouffée par les sanglots. Ne me dites rien, je ne vous reproche plus rien, — rien que cette dernière pensée de m’enrichir pour me consoler. Ah! cela est bien cruel, Henri; j’en suis si humiliée qu’il me semble que je ne m’en relèverai jamais!

II voulut, en se justifiant de la pensée qu'elle lui attribuait, lui faire comprendre les motifs de son découragement et de son effroi. Il reprit tout leur passé, il lui expliqua tout ce qui, dès le premier jour, l’avait surpris et choqué, bien qu’il se sentît d’ailleurs ému et entraîné, et comme il hésitait sur quelques points : — Dites toujours, répondit Mary en cachant sa figure dans ses mains; dites, je veux tout savoir !

— Malheureusement vous savez tout, Mary, et vous ne devriez pas avoir besoin qu’on vous le rappelât ; j’ai trop de loyauté dans l’ùme, et mon attachement était trop vrai pour que j’aie pu vous dissimuler nia colère ou mon déplaisir chaque fois que vous les avez provoqués. Vous en avez ri, et tout à l’heure vous étiez prête à en rire encore dans l’avenir. Voilà ce qui rend notre union impossible. Je ne veux pas mevoir effacé et dominé par la femme qui portera mon nom. Je veux être le chef de ma famlile, le maître de ma maison. Vous me réduiriez gaiement au rôle de commis ou de

gouvernante, et moi je briserais tout plutôt que d’abjurer ma dignité. Il n’est point d’amour qui résiste à une situation ridicule : voilà pourquoi et comment, saisi de dégoût pour votre allure ultra-américaine, pour vos airs de souveraine éventée et d’héroïne chercheuse d’aventures et de dangers au prix du sang des autres, aux risques et périls de son propre honneur, je me suis persuadé que vous accepteriez le plaisir de posséder les mines, d’agir et de commander à ma place, et que vous ne regretteriez pas la contrariété de partager cette autorité que donne la fortune avec un compagnon aussi récalcitrant que je me sens disposéà l’être.

Soit que Mary n’en voulût pas avoir le démenti, soit que la leçon eût pénétré jusqu’au fond de sa conscience, elle triompha de la révolte de sa vanité, et s’agenouillant devant Montaret avec une grâce irrésistible : — Pardonnez -moi le mal que je vous ai fait ! ditelle avec entraînement. Oh ! oui, je vous ai fait horriblement souffrir! je suis méchante, je suis folle, je suis égoïste, insensée et cruelle, j’ai tous les torts, tous les défauts, je vous ai mal aimé ; mais enfin je vous aimais ardemment, et vous perdez en moi une compagne passionnée que vous ne retrouverez pas. Tant mieux pour vous, hélas ! vous serez plus tranquille et plus libre, sinon plus heureux. Oui, c’est votre droit, et ce sera mieux ainsi. Je refuse votre fortune, n’en parlons plus, cette idée m’offense ; je ne veux pas vous vendre votre liberté, je vous la rends et reprends la mienne ; je ne sais pas ce que j’en ferai, peu importe. Je me blâme et me dédaigne, je vais peut-être

me haïr, je ne peux plus m’aimer, puisque je vous suis odieuse, !

Elle pleurait en parlant, elle était excitée, désespérée. Henri l’avait relevée dès les premiers mots, et il la retenait dans ses bras sans songer que son inquiétude et sa pitié étaient loin de calmer son exaltation. Tout à coup il lui mit la main sur la bouche et arma son revolver. Une branche sècbe venait de se briser derrière lui sous le poids d’un animal ou sous le pas d’un homme.

La nuit était déjà sombre sous les arbres ; Henri crut distinguer une forme humaine, un coup de sifflet retentit et reçut la réponse d’un sifflet plus éloigné. Il poussa Mary vers la pirogue en la couvrant de son corps ; mais il n’avait pas eu le temps de la mettre à flot, qu’il vit briller le double canon d’une carabine dirigée vers lui. Il fit feu de son revolver, l’ennemi tomba en criant : A moi, Antonio, je suis mort ! Henri reconnut la voix de Sanche. Mary était déjà assise ou plutôt couchée dans la pirogue ; il la poussa vigoureusement dans le courant et la rejoignit à la nage. Il était temps, les autres bandits arrivaient avec leur chef, et ils firent feu sur les fugitifs ; une balle siffla aux oreilles de Mary; le courant était très-rude, poussant le canot d’une main, nageant de l’autre, Henri gagna heureusement la rive opposée. Quand il se vit hors de la por-

tée des balles, il entraîna Mary pour la faire courir plus vite, il craignait qu’elle ne s’évanouît ; mais elle avait le courage des périls extrêmes, elle tenait la hache dont elle s’était armée à tout hasard, et elle ne songeait même pas à la difficulté de marcher dans l’obscurité sur un sol inculte. Ils franchirent en courant une assez grande distance, et gagnèrent un nouveau cours d’eau qu’Henri ne connaissait pas. Il prit Mary dans ses bras et entra dans le ruisseau à reculons pour dérouter l’ennemi. L’eau était fangeuse et peu profonde. A q risque d’y trouver des creux et des obstacles invisibles, il y marcha le plus longtemps qu’il put, afin de faire perdre absolument sa piste. Ils eurent ensuite à traverser un large espace sans aucun arbre. La lune s’était levée, et, quand ils retrouvèrent la forêt, Montaret put se retourner et constater que personne ne les suivait. — Nos ennemis, dit-il, n’ont pas pu ou n’ont pas osé franchir le Mécacoumecoum dans l’obscurité, ils n’ont probablement pas de barque; mais ils trouveront un gué à la pointe du jour, ou ils se risqueront à la nage. C’était la bande de Fayal, et Fayal ne renonce pas à la vengeance. Prenons de l’avance sur lui. Mary montra uu courage extraordinaire. Au jour, Henri vit que ses bottinesétaient déchirées et tachées de sang. — Pauvres petits pieds, dit-il en soupirant. Ah! Mary, pourquoi n’ai-je pas la force de vous porter toujours ? Je m’en veux de n’avoir que deux bras et un seul corps !

Il l’enleva de nouveau et avança aussi loin que ses forces le lui permirent. 11 voulait gagner une petite éminence d’où il embrasserait une certaine étendue de

pays. 11 y parvint, grimpa sur l’arbre le plus élevé, et revit, au delà des bois environnants, la vaste clairière qu’on avait franchie durant la nuit. Elle était inondée de soleil et parfaitement déserte. Us avaient donc déjoué l’ennemi; ils pouvaient prendre du repos et ne plus s’inquiéter que de la direction à suivre pour gagner le lac des Castors. S’en étaient-ils éloignés ou rapprochés ? Henri savait bien que les Indiens ne se trompent pas sur la ligne la plus courte, et depuis longtemps il ne reconnaissait rien du pays qu’il avait parcouru à la suite des Sioux.

Mary paraissait si triste qu’il lui cacha son anxiété à cet égard, et môme il cherchait à combattre celle qu’il lui attribuait. — Je ne suis inquiète de rien, lui dit-elle, ce n’est pas le présent qui m’occupe, c’est le passé. Laissez-moi parler, j’ai comme une montagne sur le cœur. Si je pouvais m’en débarrasser, je serais plus légère après pour courir et plus capable de mettre à proüt les moments de repos qui nous sont comptés... Écoutez-moi, Henri, ce poids qui m’étouffe, ce n’est pas le chagrin de vous perdre, mon parti en est pris : c’est le remords d’une faute que je ne vous ai pas confessée et qui me torturait cette nuit quand vous me portiez. Cette fatigue et ces dangers, c’est moi qui les ai attirés sur vous, non pas, comme vous le croyez, par mes coquetteries à l’adresse de Wakontchaka, mais par uq mauvais dessein dont j’ai été cruellement punie. Sachez-le, je voulais qu’il enlevât xNaissa, dont j’étais jalouse, et je m’en allais avec lui à l’habitation du docteur pour la lui livrer.

— Encore celai dit Montaret, frappé douloureuse-

ment de cette révélation. — Toujours cette jalousie 1 Vous voyez qu’elle vous rend capable des plus mauvaises actions.

— C’est vrai, mais j’ignorais l’ascendant de miss Williams sur Wakontchaka ; je croyais qu’il aimait sa cousine, et je savais bien qu’il la traiterait avec respect et douceur.

— Vous n’avez pas songé à la douleur et à l’effroi du docteur, lorsqu’il s’apercevrait de l’enlèvement de sa fille adoptive ?

— Si, j’y ai pensé, mais trop tard, quand je me suis vue jouée par l’Indien et enlevée moi-même. C’est quand nous subissons la conséquence de nos fautes que nous en sentons la gravité. Allons, Henri, l’amitié doit être plus indulgente que l’amour; qu’elle me pardonne encore cela, comme vous dites ! Moi, je ne me le pardonne pas, puisque j’accepte comme un châtiment juste l’humiliation de ne pas vous épouser.

— Mais enfin, reprit-il, pourquoi celte haine contre Naïssa?

— Pourquoi n’avez-vous jamais voulu me jurer que vous ne l’aimiez pas?

— Parce que, sous le coup des menaces et la blessure des outrages, une bonne conscience ne peut descendre à des protestations humiliantes , mai3 à présent je peux m’expliquer. Je ne suis pas amoureux de Naïssa, je ne peux pas l’être.

— Pourquoi? A présent que vous êtes délivré de ma funeste influence, qui vous empêche d’aimer cette jeune fille?

— Sa race, ses instincts, qui, à chaque instant, rein

prendraient le dessus en dépit de l’éducation. Brave et bonne Naïssa ! certes je lui suis attaché, et je lui dois à jamais assistance et protection pour le secours qu’elle m’a donné; mais, si vous l’eussiez vue toucher et déchirer avec volupté le scalp sanglant de Nagheko, vous ne me demanderiez pas pourquoi la plus jolie des Peaux-Rouges ne peut plaire à un homme civilisé.

Mary éprouva une satisfaction intérieure qu’elle n’osa manifester; mais elle se lit raconter l’aveuture, prenant plaisir à reporter la pensée d’Henri sur cette scène de dégoût. Il devina bien vite qu’elle y cherchait un secret triomphe, et, dépité encore, il revint involontairement à ses griefs contre elle.

— Ne vous y trompez pas, lui dit-il, il y a sur cette terre d’Amérique un élément de sauvagerie qui s’est inoculé aux races conquérantes. Si le Yankee a combattu et terrassé la barbarie indienne, U lui est resté du sang aux mains, et quand je vous vois, vous, l’un des plus charmants représentants de la famille anglosaxonne, faire des actes de despotisme ou de témérité comme ceux que je vous reprochais hier, je me dis qu’il y a entre Naïssa et vous des points de contact effrayants. Je crois même que la comparaison serait à son avantage, car elle a la religion de l’obéissance aveugle pour le maître qu’elle choisira, et si ses ressentiments sont féroces, ils sont justifiés par les souvenirs de l’amour filial... tandis que vous, Mary...

— Tandis que moi, dit-elle en l’interrompant, je suis tyrannique et cruelle pour le plaisir de L'étre?

— 11 me semble que oui 1

— Avez-vous bien réfléchi à ce que vous dites,

Henri ? Ne m’avez-vous pas justifiée d'avance en disant que nous vivions ici dans un monde à demi sauvage? Quand les étrangers nous voient belles et pimpantes dans nos grandes cités, ils s’étonnent de nous trouver plus libres et plus hardies qu’il ne semble utile et gracieux de l’être; mais regardez donc où nous sommes! Voyez ces forêts qui ferment l’horizon, et rappelez- vous qu’ils se succèdent sur des espaces incommensurables, ces horizons bleus, tous boisés, tous incultes, tous pareils, tous déserts, tous remplis des mômes obstacles et des mêmes périls ! C’est pourtant dans ces terribles solitudes qu’il nous faut suivre nos époux et nos pères ; c’est là que vous-mème vous m’avez amenée comme votre .fiancée; c’est là que le monde civilisé est condamné àr venir puiser ses ressources et renouveler ses éléments de durée. L’histoire de nos explorations et de nos défrichements est pleine d’admirables traits de persévérance et de dévouement; Pouvez-vous blâmer si sévèrement une jeune fille romanesque qui, dans ses rêves d’avenir, avait accepté la pensée de tenir lieu de tout à son mari dans ces solitudes austères, de ne pas être un embarras pour lui dans sa marche, de garantir la sécurité de son asile en son absence, enfin de disputer aux brigands, aux sauvages, aux bêtes féroces, le pistolet ou la hache à la main, l’époux de son cœur ou les enfants de ses entrailles? Non, c’est impossible, vous n’y avez pas réfléchi. Ce qui vous blesse en moi, c’est l’excès d’un enthousiasme qui devrait être apprécié par un esprit comme le vôtre. Il y a eu excès, j’en conviens; il m’est arrivé d’avoir la soif du danger et de le provoquer. Ce

n’est pas là la vraie bravoure, vous me l’avez fait comprendre, et je profiterai de la leçon. J’ai mis trop d’amour-propre dans ma notion du devoir, comme j’ai mis trop d’exigence dans ma notion de l’amour. Vous me l’avez dit avec ménagement, puis avec colère ; je n’ai compris que quand vous me l’avez dit hier avec douceur. Jusque-là je cherchais dans l’ascendant de mes rivales la cause de vos prétendues injustices : j’aurais dû modestement chercher en moi ce qui pouvait et devait vous déplaire ; mais un aveugle peut-il voir ? un sourd peut-il entendre ? et une jeune tille qui aime pour la première fois avec toutes les forces de son âme peut-elle n’être pas jalouse, surtout quand les apparences lui font croire qu’elle est trompée? Cette bague dans les mains d’ArabelIa... Ah ! j’aurais dû l’anéantir; la sentir à mon doigt me fait monter le sang à la tête et au cœur...

— Rendez-la moi, dit Henri, persuadé et touché par tout ce qu’il venait d’entendre.

— Vous me la redemandez! s’écria Mary, dont les yeux brillèrent; vous oubliez donc qu’elle renouerait vos liens? Ah ! ne jouez pas avec mon âme éperdue, Henri I ne cédez pas à un moment de faiblesse... Ce serait bien mal, si vous deviez le regretter après. Donnez-moi le temps de réparer mes torts et de combattre mes défauts. Je ne réussirai peut-être pas du premier coup, et alors vous recommenceriez à me détester ;... puis, j’ai encore de la fierté, une fierté bien entendue cette fois ; je veux mériter l’amour, je ne veux pas l’implorer, encore moins le surprendre.

Montaret sentit qu’elle avait raison. 11 l’engagea à dormir, car elle paraissait brisée.

Elle obéit, s’étendit sur la mousse du rocher, et s’endormit à l’instant même.

Henri sentit en ce moment qu’il n’était pas seulement son ami et son frère. 11 fut agité, et vingt fois il faillit baiser le bout de ses cheveux dénoués. Pour échapper au vertige, il s’éloigna de quelques pas et porta ses regards ailleurs. Il avait à peine passé cinq minutes à contempler les lianes et les oiseaux qui s’y jouaient, qu’il se retourna pour la voir encore. Elle était placée plus haut que lui sur une roche isolée, et il put constater que l’ombre de son bras, relevé sur sa tête, se projetait jusque devant lui. En regardant cette ombre, il ne la perdait pas de vue en cas d’accident, et il échappait au dangereux plaisir de la comtempler en personne ; mais quelles furent sa surprise et sa terreur, lorsqu’il vit tout à coup, à côté de l’ombre distincte de Mary, une autre ombre également distincte, penchée sur elle !

Henri ne se donna pas le temps de s’assurer si c’était une forme humaine; il bondit en se retournant, et vit Naïssa assise auprès de Mary et chassant avec une branche fleurie les mouches qui bourdonnaient autour de sa tête.

Pour ne pas éveiller Mary, Henri retint une excla-

matioa : mais ses yeux rencontrèrent ceux de baissa, qui s’étaient dirigés vers lui. Us étaient pleins de larmes. Elle ae lui parla pas; elle mit un doigt sur ses lèvres en lui montrant sa rivale. Il y avait dans ce muet reproche une douleur si éloquente qu'Uenri en fut troublé. Miss Mary s’éveilla aussitôt, curame si un démon intérieur l’eut avertie de ce qui se passait, Eile étouffa un cri et se leva en voyant la jeune Indienne à ses côtés. L’épreuve fut rude, elle faillit oublier ses bonnes résolutions et lui reprocher l’assistauce que sa présence dans le désert lui apportait. Heureusement pour elle, Naïssa la prévint en lui parlant la première.

— Vous avez donc été au village des Sioux? lui dit-elle.

— Gomment le savez-yous, Naïssa? dit Mon tard

surpris. • ,

— Je le sais, reprit-elle. El à présent ne voulezvous pas retourner à la mine? M. Seweil est inquiet, lui et tous vos amis vous cherchent.

— Où sont-ils?

— Je l’ignore, on s’est dispersé; moi, je suis venue jusqu’au Mécacoumecoum, j’y ai vu vos traces, et je les ai retrouvées par ici; mais j’ai vu d’autres pas sur le rivage. Vous avez été suivis?

— Nous avons été attaqués et nous avons fui au hasard, répondit Moutaret; mais vous, Naïssa, vous avez dû beaucoup marcher. N’étes-vous pas fatiguée?

En parlant à Naïssa, il regardait Mary avec une expression de reproche. Il eût voulu qu’elle témoignât quelque reconnaissance à celle qui venait de faire tant de chemiu, seule, pour la retrouver. Cela était peut-

MISS MÀÏIY

être injuste ; Mary devait se dire que l’Indienne n’avait songé qu’à retrouver Henri. Elle avait le cœur gros, elle rêvait, elle ne pouvait se résoudre à adresser la parole à sa rivale, qui écoutait attentivement le récit de leurs aventures. Henri disait les faits sans commentaires, et, quand elle les sut, Naïssa réfléchit sans marquer de surprise; puis, parlant tout à ‘Coup avec une certaine emphase naïve, comme si, douée d’une sorte de divination, elle fût redevenue Indienne en Se retrouvant seule au sein de la forêt vierge : — Écoütefc, dit-elle, toi, jeune Français, et toi, belle Yankee ; vous accusez l’Indienne Naïssa de ce qui est arrivé, car je . vois bien que vous la recevez froidement Vous âvefc tort. Naïssa n’avait pas commandé à Wàkoutchaka ce qu’il a fait, et ce qu’il a fait, elle le trouve mal. Naïssa est généreuse, et elle veut bien avouer qu’elle a aimé Henri de Montaret ; màis elle ne peut pas dire qu’elle à persécuté et haï Mary Sewell, parce que cela n’est pas. La fille do la Pierre de cristal est fiêrc, la fille de Berghenius est juste. Elle sait que Mary Sewell avait été aimée la première ; elle savait que la bague qui est revenue à son doigt était une promesse de mariage, Henri le lui avait dit dès les premiers jours. C’est Naïssa qui la lui a prise pendant qu’il était mourant à Onlonagon. Elle l’avait confiée à Wakonfchaka pour qü’il fît dire des paroles marques et s’il Fa donnée à la grande chanteuse, il * makagi, de môme que, si la grande chanteuse a prétendu tenir cette bague d’Henri, elleaparlé contre la vérité. Henri n’aimaii point laclianteuse à Ontonagon, Naïssa le sait, elle est là pour le dire.

Mary, émue et transportée de joie, saisit la main de

Naïssa, et dans un élan de repentir et de reconnaissance auquel Montaret ne pouvait rester insensible, elle la porta à ses lèvres. Naïssa fut émue à son tour. Elle n’était pas pour rien la parente de Wakontchaka. Sa douceur habituelle cachait un fonds d’orgueil ingénu qui la rendait capable de certains héroïsmes. — Tu pardonnes à Naïssa d’avoir volé ta bague, dit-elle plus drapée et plus emphatique encore en embrassant Mary. Tu fais bien, parce que Naïssa, quand elle a fait le mal, est pressée de faire le bien. Naïssa sait que ton fiancé ne pouvait pas l’aimer ; il ne comprenait point, il ne peut pas comprendre le cœur de l'Oiseau du lac. L'Oiseau du lac aime son pays, sa famille et l’honneur de sa tribu- Elle réjouit son âme dans le meurtre de ses ennemis, elle baigne sa main dans le sang de l’assassin de sa mère. Elle a entendu tout à l’heure que le Français la méprisait pour cela. Laisse-moi parler, Henri, je veux parler pour celle que tu aimes et lui faire du bien. Je croyais pouvoir lui disputer ton amour, je n’en voudrais plus à présent. Je ne veux pas devenir indifférente aux outrages des lâches et pardonner la mort de ce que j’ai aimé. Cela est bon pour les femmes de ta tribu, s’il est vrai que ce soient des femmes. Je ne compte pas vivre toujours avec les visages pâles. Je fermerai les yeux du vieillard qui protégeait mon père et qui m’a sauvée enfant des mains de Nagheko ; mais quand il ne sera plus, — Naïssa est jeune et doit lui survivre, — elle quittera le pays des mines, qu’elle n’aime déjà plus depuis qu’on l’a gâté, et, fût-elle vieille, elle s’en ira mourir loin d’ici sur la terre de ses ancêtres. Elle a fait semblant d’oublier

qui elle était pour plaire à son père Berghenius ; elle a failli l’oublier eu t’aimant, elle se rappelle aujourd’hui, — et elle ne l’oubliera plus , — qu’elle est une Peau-Rouge, et que ses os doivent reposer avec honneur au pays des Sioux.

Ayant ainsi parlé avec la sueur au front et des éclairs dans les yeux, elle lit un geste imposant pour empêcher qu’on ne lui répondît, et alla s’asseoir à quelque distance en disant à Henri d’un ton d’autorité : Reposez-vous, vous devez partir après.

N’avait-elle pas raison de le prendre ainsi, et sa dignité généreuse n’apportait-elle pas la seule solution possible à la plus délicate des situations ? Henri crut qu’en effet elle lui avait pris l’anneau de Mary, il ne se souvint jamais de le lui avoir donné dans le délire de la fièvre. Il regretta qu’elle eût entendu ce qu’il disait d’elle une heure auparavant ; mais il se persuada qu’en la blessant dans sa fierté sauvage il l’avait guérie de son amour pour lui.

Elle n’était pourtant pas bien guérie, la pauvre Naïssa ; elle souffrait beaucoup, car elle persistait à croire qu’Henri l’avait aimée, qu’il s’était fiancé à elle durant sa maladie, et elle ne s’accusait de larcin que pour couvrir l’humiliation de sa défaite ; mais en le jugeant infidèle, menteur et ingrat, elle éprouvait un sentiment tout contraire à celui qu’eût éprouvé Marv à sa place. Elle souffrait, mais avec la résolution d’en guérir et de ne jamais s’en plaindre. Si le fatalisme des antiques croyances est un obstacle au progrès, il donne au moins à ceux dont il a façonné le caractère des forces d’inertie ou de résistance qui sont des vertus

relatives et des puissances Ms-réelles. Elle se soumit donc à la destinée et n’admit pas qu’elle pût lui résister. Nous autres qui croyons qu’on peut et qu’on doit lutter contre les événements de la vie, et faire son destin soi-méme, nous savons mieux conduire et développer l'existence ; mais quand il faut la perdre, quand nos forces échouent devant l’implacable mort, nous sommes inférieurs au dernier des Ghippeways ou des Sioux de la prairie.

Naïssa prit la déception de son amour comme une chose équivalente à la fin inévitable de l’été, ou à la perte du torrent qui débouche dans les grands lacs: Lorsqu'elle eut rêvé immobile et muette, et que ses compagnons furent prêt3 à partir, elle se leva sans faire un signe, et, regardant vers l’orient, elle marcha devant eux, d’un pas égal et bien réglé, leur ouvant la route et leur faisant éviter les obstacles avec une rare perspicacité. Elle ne détourna pas une seule fois la tête. Elle ne voulait pas voir leurs mains enlacées ni entendre leurs paroles d’amour tant qu’elle ne se sentirait pas bien guérie.

Ils n’étaient pourtant pas si expansifs l’un envers l’autre qu’elle le supposait. Mary , soulagée de ses soupçons, se sentait d’autant plus honteuse de n’avoir pas su les vaincre elle-même. L’attitude prineière de la jeune sauvage lui inspirait une certaine crainte respectueuse. Elle en ôtait frappée et craignaitquc Montaret n’en fût ébloui. Sans le savoir, Naïssa s’était rendue plus redoutable à ses yeux qu’elle ne l’avait encore été.

On marcha tout le reste du jour, et même après que la nuit fut close. Naïssa voyait daus les ténèbres

comme un chat sauvage. La journée avait été belle, la nuit fut tiède; on se passa de hutte auprès d’un bon feu. Naïssa avait apporté du pemmican ; on soupa tranquillement, mais non gaiement. Mary n’osait plus rire et briller devant la silencieuse Naïssa, qui mangeait à l’écart, si toutefois elle mangait. Avant de s'endormir* miss Sewell voulut rompre la glace, et, s’approchant de l’Indienne, elle lui parla avec une effusion de reconnaissance qui parut la toucher.

A la pointe du jour, on se remit en route. La matinée était admirable. On marchait littéralement sur une neige de fleurs épaisse en quelques endroits comme un tapis. La partie que l’on traversait était exclusivement remplie do pins assez clair-setnés qui laissaient les arbrisseaux s’épanouir dans toute leur magnificence. Miss Sewell doubla le pas dans un endroit uni, et, enlaçant son bras à celui de l’Indienne, elle lui dit : — Voyons, ma petite sœur, nous avons toutes deux nos soucis et nos rêves ; mais ne voulez^vous pas espérer avec moi que le bonheur reviendra ? Est-il possible, à rage et dans la saison où nous sommes, de croire que tout est fini’ et qu’il n’y aura plus de joies pour nous, quand la sombre forêt elle-même est eu fête?

Mary fut effrayée du mouvement brusque de Naïssa pour lui imposer silence ; mais elle comprit bientôt. Henri, frappé comme l’indienne de certains crépitements insolites dans le silence de la solitude, s’était rapproché vivement. Il tenait son revolver, Naïssa avait dégagé sa hache, faisant signe à Mary de préparer la sienne, qui était plus légère, et tous trois serrés en groupe attendaient immobiles l’approche d’un ami ou

d’un ennemi. L’explication ne se fit pas longtemps attendre : un coup de sifflet vite suivi de plusieurs réponses analogues partant de tous les points, leur fit savoir, à n’en pas douter, qu’ils étaient entourés par l’invisible bande du Floridien, et que leur présence était signalée. Les brigands étaient si bien dispersés à égale distance d’eux et à portée les uns des autres, qu’il était impossible de faire un pas sans se rapprocher d’un ennemi. Henri comprit la position à l’instant. 11 fallait faire tête à tout risque.

— Cachez-vous derrière moi, dit-il à ses deux compagnes en se réfugiant derrière un énorme tronc d’arbre dont les racines, dressées en l’air, pouvaient servir de barricade. Quand je serai tué, prenez mon arme, servez-vous des vôtres, et mourez plutôt que de vous laisser outrager.

11 achevait à peine de parler, que Fayal parut, appelant et rassemblant autour de lui une dizaine de bandits. C’était une faute ; Henri se promit d’en profiter, et, prévoyant qu’il allait être attaqué en face, il ne désespéra de rien et écouta attentivement ce que disait le Floridien à ses hommes.

— Les voilà ! leur criait-il d’une voix âpre et saccadée par la joie d’un triomphe qu’il jugeait facile ; que personne ne tire sans mon ordre ! Il me faut ici trois rançons. Pas de vengeance, quoi qu’il arrive. Ces prisonniers, mes enfants, c’est votre fortune et la mienne.

Fayal eût sans doute voulu parler plus bas, mais il était forcé de se faire entendre de ses gens, encore un peu écartés de lui. Il en pru son parti, car il fit deux

pas en avant en disant à Henri : — Rendez-vous, on ne vous fera rien.

Henri, s’il eût été seul, eût peut-être transigé, ce qui, à coup sûr, eût été le seul parti à prendre ; mais il savait bien que les femmes ne seraient pas rendues sans être insultées : il fit feu sur Payai, visa trop haut et le manqua.

— Allons ! Donnez tous ensemble! cria le Floridien à ses bandits.

Le premier qui s’avança reçut une balle mieux dirigée en pleine poitrine et tomba raide mort. Les autres reculèrent en se repliant sur Fayal. Au même instant, Naïssa, souple comme la couleuvre et rapide comme la pensée, sautait par-dessus le tronc d’arbre, ramassait la carabine du mort et la remettait toute chargée à Henri. 11 tenait son revolver et visait de nouveau Fayal. Cette fois la chemise du Floridien se teignit de rouge.

— Français de malheur, dit-il en grinçant les dents, au diable ton argent, j’aurai ta maîtresse et ta vie?

&t il se porta en avant, poussant toujours devant lui ses hommes pour leur faire essuyer le premier feu. Ils avaient l’ordre de ne pas tirer sur les femmes, ce qui était à peu près impossible sans être tué soi-même. Irrités d’être ainsi exposés à une mort certaine, trois d’entre eux désobéirent et tournèrent l’arbre. Henri passa la carabine à Mary, qui fit face au danger et mit un ennemi hors de combat, tandis que Montaret épuisait les coups de son revolver en tuant deux hommes qui, avec un dévouement digne d’une meilleure cause, lui masquaient encore leur chef. Le Floridien, ivre de

fureur, s’élança sur lui avec l’impétuosité d’un tigre, plaça le canon de sa carabine à deux pouces do sa ligure et fit feu; mais l’arme avait dévié. Mary avait détourné le coup, au risque de se faire tuer. La balle effleura son front. Henri, en voyant couler le sang de sa fiancée et n’ayant pas le temps de recharger son revolver, le saisit par le canon et se précipita sur son ennemi. — A moi ! cria Pavai à ses acolytes qui lâchaient pied.

Ce fut son dernier rugissement. Henri lui brisa le cr&ne d’un coup de crosse, et au môme instant une décharge partant du milieu des broussailles mit les autres en fuite. C’était Télémaque, brandissant son fusil, qui fumait encore. 11 était suivi de Laramée et de plusieurs ouvriers de la mine, qui donnèrent la chasse aux derniers bandits, tandis que Montaret retenait son brave noir pour l’aider à secourir miss Sewell évanouie. Sa blessure n’était rien, et devait seulement lui laisser une petite marque dont elle aurait le droit d’être un peu glorieuse ; mais son émotion avait été si forte qu’elle resta quelque temps sans connaissance et poussa des cris déchirants en revenant à elle. Henri était à ses pieds. Égarée, elle ne le reconnaissait pas et elle le regardait en l’appelant avec désespoir. Enfin elle revint à elle, et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre en confondant leurs baisers. Certes tous deux avaient oublié qu’ils avaient cessé de s’aimer.

— Mais que fait donc Naïssa ? dit enfin Mary ; estelle blessée aussi? est-elle morte?

— Pas blessée et pas morte, lui dit Télémaque ;

mais vous pas regarder. Vilaine chose, vous pas voir ce qu’elle fait.

Henri aperçut Naïssa debout, il n’eut plus d’inquiétude pour elle ; mais que faisait-elle, en effet, courbée parmi les cadavres ? U l’appela; elle ne répondit pas tout de suite, puis, se levant tout à coup et posant son pied sur la poitrine do Fayal, elle éleva en l’air son scalp ensanglanté. De l’autre main, elle tenait son couteau rouge. Belle et horrible comme la gorgone antique, elle jetait à Montaret un regard de défi qui semblait lui dire : Tu as méprisé mon amour, je méprise ta religion! Mary cacha son visage dans ski mains. Henri s'était approché de Naïssa.

— Cachez ce hideux lambeau do chair, lui dit-il, voilà votre père adoptif qui approche.

Naïssa se détourna pour peigner les cheveux du scalp et rouler la peau avec soin; elle le mit dans son sac, essuya ses mains sur l’herbe et alla au-devant du docteur, qui, attiré par le bruit du combat, accourait avec le missionnaire. Henri la suivit avec Mary, qu’il avait hâte d’éloigner de la scène du carnage. Après les premières effusions de joie et les renseignements échangés avec les deux vieux amis, miss Sewell s’étonnant de ne pas voir son père : — C’est singulier, dit le docteur, il était avec nous il y a un instant, et il s'est enfoncé dans le bois comme s’il eût couru après quelqu’un. Nous pensions d’abord que c’était yous, mais puisque vous voilà...

— Mon père s’est peut-être exposé à quelque danger ? cherchons-le, dit Mary.

— ■ Vous pas chercher, moi savoir, dit Télémaque.

Moi vu belle grande femme sauvage, prisonnière échappée, qui sauver elle d’avec les méchants Mexicains. Massa Sewell la délivrer et revenir tout de suite, bien sûr.

Au bout d’un quart d’heure, Sewell revint seul, et sans s’expliquer sur l’incident, il témoigna sa joie de revoir sa fille avec un air contraint qui la frappa de surprise. Il mit sa préoccupation sur le comptes des dispositions à prendre pour le campement. Le reste de son escorte arrivait avec des chevaux, des mules, des provisions et des tentes. On était trop fatigué pour se remettre en route, on organisa le dîner et on dressa les abris. Aux approches du jour, Henri, s’étant levé le premier, vit venir à lui M. Sewell.— Puis-je vous parler d’une chose sérieuse ? lui dit le banquier.

— Oui, monsieur, je vous écoute.

— Miss Williams désire que je vous fasse part de mon prochain mariage avec elle.

— Miss Williams? Elle est ici?

— Oui, sous cette tente que vous voyez là. Elle était tombée dans les mains de Payai après s’être échappée de celle des Indiens. Heureusement elle a autant de présence d’esprit que d’intelligence et de courage. Elle l’amenait par ici afin de nous le livrer.

— Ou de nous livrer à lui ! dit Montaret indigné de l’impudence de la Williams et de la crédulité du banquier ; mais, puisqu’elle vous a si bien édifié sur son compte, vous a-t-elle dit quels indignes traitements elle a fait subir à votre fille au Vieux-Désert ?

— Je sais que ma fille a l’imagination vive, qu’elle déteste miss Williams, qu’un récit fantastique des plus

émouvants m’est promis pour demain ; mais je tiens la vérité. Je sais que Wakontchaka s’était épris de ma fille au repas du cottage, qu’il l’enlevait pour son compte, et que, la voyant indignée et inflexible, il avait préparé une mise en scène de supplices pour la réduire par l’épouvante. Je sais encore que miss Williams, en feignant de le seconder, a réussi à protéger ma fille, à effrayer l’Indien sur les conséquences de sa conduite et à faire partir Mary, qui lui doit l’honneur et la vie. Miss Williams récoltera pour prix de son dévouement l’ingratitude de Mary, ceci est dans l’ordre ; mais, comme je suis résolu à passer outre, je compte que ma fille se soumettra.

— Non, monsieur, s’écria Henri indigné. Miss Sewell ne consentira pas à rentrer sous le toit où vous comptez installer miss Willams.

— 11 le faudra pourtant bien, reprit Sewell.

— Moi, je ne le souffrirai pas, je vous en avertis.

— En vérité, M. de Montaret, je vous admire !

— Pourquoi, monsieur?

— Parce que vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde plus. Vous avez rompu avec ma fille, vous m’avez cédé l’exploitation de la mine, vous avez le mal du pays, vous partez, je ne pense pas qu’un gentilhomme français revienne sur sa parole!

K Henri allait répondre, lorsque Mary, qui avait écouté, lui saisit le bras. — Avant de rompre avec mon père, lui dit-elle, laissez-moi essayer de le convaincre. Restez ici, Henri, altendez-moi.

Elle entraîna Sewell à quelque distance et lui déclara sans préambule qu’elle n’eût jamais accepté !

don que Montaret avait voulu lui faire. — ■ En voici bien d’une autre! s’écria le banquier hors de lui. Êtes-vous folle, Mary? refuser des millions par dépit... Je sais bien que votre Henri est fou de miss Williams, elle vient de me le dire ; que vous importe, puisqu’il ne l’épousera pas, puisqu’elle n’aime que moi?

— Votre Williams en a menti, reprit Marv, Henri la méprise.

“Ne nous querellons pas dit le banquier, bouleversé malgré lui devant l’indignation de sa fille. Ne parlons pas d’elle. Je ne l’épouserai pas sans avoir réglé vos affaires. Vous réfléchirez.

— Mes réflexions sont faites, reprit Mary; que j’épouse ou non M. de Montaret, je refuse le sacrifice qu’il vous a offert pour moi ; vous savez que ma volonté est inébranlable quand il s’agit de conserver le respect de moi-même.

Sewell, resté seul, réfléchit à la nouvelle situation que la réconciliation probable de sa fille avec Henri allait lui faire; il se promit de batailler, et prit le parti d’aller s’entendre à ce sujet avec la chanteuse.

11 l’appela avec précaution, et, ne recevant pas de réponse, il pénétra sous la tente : elle était vide. Il chercha avec anxiété dans les environs. Aucun indice, aucune trace de violence ; Arabella avait dû prendre la fuite ou être enlevée. Alarmé et exaspéré, le banquier perdit toute prudence et remplit l’air de ses cris et de ses menaces. Il accusa Henri et sa fille d'étre pour quelque chose dans la disparition de sa mailresse et déclara qu’il ne quitterait pas la place avant de savoir la. vérité. Henri fut si indigné de cette accusation, que

Mary dut le faire emmener presque de force par le missionnaire et le docteur; olle les suivit avec Naïssa. Sewell, qui avait besoin de tout son monde pour chercher la fugitive, ne leur offrit môme pas un cheval pour franchir les quinze lieues qui les séparaient encore de leur gîte. Heureusement Laramée, comprenant ce qui se passait et voulant éviter une querelle avec le banquier hors de sens, feignit d’aller pour lui à la découverte, et rejoignit les autres voyageurs avec deux de ses hommes et un mulet, dont miss Sewell et le missionnaire se servirent à tour de rôle.

Pendant que le banquier et ses gens se livraient à de vaines explorations, Wakontchaka, monté sur un cheval en sueur et portant devant lui un corps humain roulé dans une peau de bison, arrivait haletant sur une sorte de falaise aride qui s’élevait en promontoire au-dessus des eaux du lac Supérieur. La lune s’était levée assez tard pour qu’il pût fuir dans les ténèbres de la forêt. Elle éclairait maintenant le ciel, où l’aube allait 'bientôt paraître dans un horizon de brumes livides.

L’Indien sauta sur ses pieds, laissa brouter son cheval, et déposa devant lui sur le roc Arabella évanouie et à demi étouffée. Il s’assit auprès d’elle et attendit, immobile, qu’elle eût repris connaissance. Quand, un peu ranimée, elle le vit à ses côtés, elle

comprit qu’elle était en sa puissance, et lui demanda avec effroi s’il la reconduisait au Vieux-Désert.

— Non ! répondit-il d'une voix sourde.

— Tu veux me luerl s’écria-t-elle.

Il cacha sa tête dans ses mains et pleura en silence. La chanteuse crut qu’elle pouvait lui échapper; elle n’était pas liée, et il ne la surveillait même pas. Elle avança au bord de la plate-forme et vit l’abîme béant au-dessous d’elle. La seule place qui soudât le rocher à la falaise était occupée par l’Indien triste, mais implacable. Elle tenta de l’adoucir.

— Mon ami Wakontchaka, lui dit-elle, est fâché contre celle qui n’aime que lui, parce qu’il ne l’a pas trouvée à son village quand il y est retourné ?

11 lui répondit par un éclat de rire strident qui ressemblait au cri de l’hyène.

— Réponds-moi, dit-elle, baignée d’une sueur glacée, veux-tu donc me faire peur ?

— Wakontchaka ne fait pas toujours rire, entendstu? répondit-il en se levant. 11 ne faut pas jouer si longtemps que tu l’as fait avec l’amour d’un Sioux.

— Je te jure, s’écria-t-elle, que je voulais revenir auprès de toi, et que toi seul...

— Ne mens pas inutilement. Tu voulais épouser le vieux Yankee , je le sais, j’étais près de vous quand il t’a rencontrée dans la forêt sortant d’avec

Fayal.

— Tu n’as pas compris, c’était pour ne pas te faire un ennemi de plus.

— Non ! Wakontchaka ne comprend pas, il ne voit pas, il est sans yeux, sans oreilles, il ne raisonne pas,

c’est un chien à qui l’on dit : Reste ou va-t’en ! et qui obéit. Wakontchaka est faible, car la femme blanche lui a ôté son courage ; il est sot, car il va chercher, pour lui obéir, la fiancée d’un ami ; il est lâche, car il s’expose, sans oser répondre, aux reproches des hommes; il est méprisable, car il pleure; il est traître, car il abandonne ses guerriers, et va chercher la mort pour oublier son chagrin. Écoute cependant ce qui lui est arrivé lorsqu’il a été se précipiter les bras croisés dans le fleuve. L’esprit des eaux lui a parlé au fond de l’abîme. 11 lui a dit : « Tu es un grand chef, le plus grand des Sioux, qui sont les premiers de tous les Indiens ; remonte au rivage, ne pense plus à cette femme qui a fait rire de toi. Écoute l’oiseau qui chante dans l’arbre au-dessus de sa tête : c’est Naïssa qui a pris cette forme pour venir te dire que tu es bien fou d’aimer qui ne t’aime pas; tourne les yeux vers elle. Écoute le serpent qui agite ses sonnettes dans l’herbe, c’est ta belle squaw qui se raille de ton chagrin. Laissela, ne t’inquiète plus d’elle, reprends ton amour, portele à l'Oiseau du lac; mais si le serpent se dresse devant toi, écrase-le, de crainte qu’il ne te morde. » Voilà ce que l’esprit dès eaux profondes a dit à Celui qui vient sur le tonnerre; il est remonté à la rive en disant : « Je le ferai. »

En parlant ainsi, l’Indien saisit son tomahawk, prit Arabella par un bras et la regarda avec des yeux qui la glacèrent d’épouvante — O mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, il est devenu fou !

— Oui, reprit-il, tu as rendu fou celui qui était sage comme la vieillesse, et terrible celui qui était doux

comme le miel. U sera guéri quand tu seras morte.

Elle lit un suprême effort pour lui jeter les bras au cou en lui jurant qu’elle lui appartiendrait à jamais, s’il voulait lui pardonner.

— Non, dit-il, tu n’es plus digne d’appartenir au chef des Sioux. Tu vas mourir.

— Infâme , s'écria-t-elle , tu veux assassiner une femme ! lâche, trois fois lâche ! A moi ! au secours.

— Personne ne peut t’entendre, sinon l'esprit des eaux, et il te réclame. G’est Pamant qu’il te faut, il saura te garder, lui !

El, sans s’émouvoir de ses cris perçants et de sa furieuse résistance, il l’amena au bord du promontoire et la précipita dans le gouffre. Elle revint sur l’eau et se cramponna à la base du rocher. D’un saut Wakontcliaka était déjà auprès d’elle^ et de son tomahawk il lui brisa la tête.

Elle jeta un dernier cri et disparut.

Le Sioux regarda longtemps les bouillonnements rouges qui montaient du fond à la surface et les cercles tracés par la chute de sa victime. Quand le miroir des eaux eut repris sa limpidité et que Wakontchaka y vit reparaître le rellet des étoiles : — Esprit des esprits, dit-il en levant les bras vers le ciel, tu as vu ce que Wakontchaka a fait. Si tu le blâmes, frappe-le !

Comme la foudre n’éclata pas sur sa tête, l’Indien pensa que le Grand-Esprit approuvait le châtiment, et, s’enveloppant dans sa peau de bisonavec la fierté d’un empereur romain, il alla reprendre son cheval, qui bondit et s’enleva sous lui comme s’il partageait le sentiment de sa gloire, et l’emporta à travers la forêt.

Le lendemain soir, Henri et Mary, le missionnaire et le docteur, Naïssa, Télémaque et Laramée, arrivaient au lac des Castors, et le jour suivant, dès l’aube, Naïssa alla secrètement préparer avec une science consommée le scalp de Payai, qui fut suspendu dans sa chambre au fond d’une armoire où séchait celui de Nagheko. Mésaubis l’aida mystérieusement dans ce travail, que toutes deux regardaient comme un acte de piété, presque comme une cérémonie religieuse.

De son côté, Mary, le bras appuyé sur celui de Mon* taret, suivait en rêvant et en souriant, les bords du petit lac. Elle était heureuse et fiôre. — Cher Henri, c’est trop tôt me pardonner, disait-elle, j’espérais tout réparer et me rendre aimable, soumise, confiante et douce pour vous plaire. C’est un sentiment chevaleresque qui vous fait supprimer l’épreuve. Vous me voyez en péril, et vous vous faites uu devoir de me sauver. Ah ! mon cher Henri, mon frère bien-aimé, c’est encore de la bonté, de la compassion !

— Non, Mary, ouvrez les yeux, c’est de l’amour, je vous adore ! J’ai été aussi fou, aussi enfant que vous. Je ne vous ai pas connue, je ne vous ai pas comprise. J’ai eu des idées fausses, j’ai cru que vous n’aviez que le courage de la lièvre et la vaine ambition de la force. En vous voyant supporter la souffrance au sein du désert et combattre à mes côtés, résolue à mourir plutôt que d’implorer la pitié des lâches, je vous ai fait amende honorable, et j’ai senti que j’aurais en vous une vaillante compagne, une sœur héroïque en même temps qu’une adorable amie. C’est à vous de m’absoudre du passé, ajouta-t-il en s’agenouillant

devant elle. Voulez-vous, ma brave Mary, veux-tu, ma sœur chérie, oublier mes injustices et abréger l’expiation à laquelle bien plus que toi j’aurais dû me soumettre?

Mary ne répondit que par ses larmes, mais elle remit au doigt d’Henri l’anneau des fiançailles.

Des exclamations qui partaient de derrière la haie auprès de la maison les firent courir de ce côté. Deux mineurs venaient d’apporter sur un brancard de branches entrelacées le cadavre d’une femme qu’ils avaient trouvé au pied de t la falaise du lac Supérieur. Télémaque avait déjà reconnu la femme noyée et l’avait fait apporter. C’était Arabella, le visage brisé d’un coup de casse-tête, les vêtements souillés de fange et de sang. On l’avait cachée sous un manteau.

— Où est mon père? s’écria miss Sewell. Sait-il?..

— Il ne sait rien, répliqua un des mineurs qui était Irlandais. Actrice ou non, c’est une femme baptisée, et j’ai pensé que monsieur le missionnaire ne lui refuserait pas la sépulture chrétienne.

— Je ne la refuse à personne, répondit le père Montaret.

Et il donna l’ordre aux mineurs de transporter le corps d’Arabella sous un hangar où Mesaubis la revêtit d’un linceul et lui couvrit le visage. La belle sqmw était devenue un objet d’épouvante.

Mary, terrifiée, éperdue, prit le bras d’Henri pour aller au-devant de son père, afin de lui éviter l’horreur de la première surprise.

— Qui donc a fait cela ? dit Henri en jetant un der-

nier regard sur la malheureuse Williams. Wakontchaka est trop généreux...

— Wakontchaka est un chef, un Sioux et un homme! lui répondit à voix basse Naïssa, qui avait contemplé avec calme la tête entr’ouvcrte de l’infortunée chanteuse. Cette fille s’était jouée de lui ; son honneur, à lui, exigeait qu’elle fût punie. C’est moi qui lui ai montré la tente où elle dormait, et à présent tous les

méchants sont anéantis. Celui qui vient sur le tonnerre ne rougira plus devant personne.

Au bout de quelques heures, l’arrivée de Sewell fut signalée. Mary courut au-devant de lui avec Henri. Il descendit de cheval en les voyant, et, jetant la bride à Télémaque, il leur dit d’une voix Apre et avec des yeux égarés : — Eh bien! elle a disparu ; personne ne l’a vue, je le sais ; elle est perdue pour moi, morte peut-être 1 Vous pouvez vous réjouir à présent, Mary, et vous aussi, monsieur Montaret, votre ennemie n’est plus là ; mais n’espérez pas que je consente jamais à votre mariage avec ma fille. Je veux rester le maître, le chef de la maison. Ma fille est ma pupille ; ce que vous lui avez donné est à elle. Vous l’avez donné à la condition de ne pas l’épouser, et ce qui est à elle est à moi.

En parlant ainsi, avec le bégaiement du délire, Sewell avançait, haletant, vers la maison du docteur, malgré les efforts d’Henri pour lui faire rebrousser chemin. Mary tentait vainement de l’apaiser en lui disant de douces paroles ; il la repoussa, et, se dégageant des mains qui le retenaient, il s’élança vers Télémaque, qu’il voulait interroger et qu’il invectiva en voyant le trouble qui l’empêchait de répondre.

SJ

— Monsieur» toi dit le père Athanase, qui se tenait au seuil de la maison, n’entrez pas ici avant de m’avoir entendu.

— Que je n’entre pas? s’écria Sewell. Allons! un malheur est arrivé, je le comprends. Laissez-rooi, laissez-moi, monsieur, je ne suis pas un enfant ; je n’ai pas besoin de vos prédications et de vos doléances.

Il franchit le seuil» vit Mesaubis, qui à tout événement gardait le hangar. Il la rejeta de cdté, furieux de rencontrer encore ce misérable obstacle, s’approcha du cadavre, souleva le drap mortuaire et tomba avec un rugissement sourd. Le docteur le fit porter sur un lit et l’examina. Il n’osa le saigner, certain que ce serait hâter la catastrophe.

La fatigue, l’agitation, la colère et le désespoir avaient enflammé, puis congestionné le sang apoplectique du banquier. Il expira dans la nuit sans avoir repris connaissance. Mary pleura amèrement son père, sans se dire qu’elle était délivrée de son pire ennemi. Elle croyait devoir se reprocher sa douleur et sa rage ; elle s’accusait, et Henri dut rassurer sa conscience pour qu’elle se pardonnât les torts qu’elle n’avait pas eus.

Quelques jours après les doubles funérailles, Henri conduisit miss Sewell à New-York, où elle devait, pendant son deuil, s’occuper des affaires de sa succession. Là, elle apprit de M. Bloom, caissier de la maison Sewell, que la fortune paternelle avait été dévorée par Arabella et par de mauvaises spéculations fiévreusement entreprises pour faire face aux dépenses de la chanteuse. — Si miss Sewell, ajouta-t-il, veut faire

honneur aux dettes de la succession, sa fortune personnelle y suffira tout juste.

Mary prit résolûment son parti. Dès le lendemain, tous les gens de la maison étaient congédiés, et les immeubles mis en vente. M. Doyle acheta l’hôtel, les tableaux, les chevaux et les voitures, et madame Williams remit un reste de créance contre les bijoux de Mary,, qu’elle garde jusqu’au jour où elle lancera dans le monde la petite Ketty comme elle y a lancé Arabella.

Privé des ressources qu’il avait payées si cher, Henri dut faire face aux événements et trouver des fonds pour exploiter sa mine. Les apports furent d’abord assez restreints pour ralentir la production. On ne prit confiance que plus tard, quand on se fut assuré de la richesse du gisement, et que l’on vit le jeune ingénieur conduire l’affaire avec intelligence et résolution. Pendant quelque temps, les jeunes époux, dont le père Athanase avait béni l’union à leur retour de New-York, vécurent d’un travail assidu avec une économie exemplaire. Il y eut bien des obstacles à vaincre et des privations à supporter. On les supporta bravement. Mary prouva qu’elle était réellement tout ce qu’elle avait eu la prétention de devenir, et son époux put être aussi fier qu’heureux de trouver eu elle une femme de cœur et un homme de tête.

Wakontchaka ne reparut jamais à la mine. Naïssa avait repris ses occupations paisibles, et soignait avec une angélique douceur son père Berghénius atteint de la goutte. Elle témoignait de l’amitié à miss Seweli et restait froide et polie vis-à-vis de Montaret. Un jour, la

goutte étouffa le pauvre docteur, et Naïssa, qui semblait être redevenue bonne chrétienne, lui rendit les derniers devoirs avec une piété toute filiale; mais après avoir pendant huit jours arrosé de ses larmes la tombe de son vieil ami, elle disparut, emportant les deux scalps, qui étaient son blason et sa dot. On ne s’effraya pas de son départ. Wakontchaka avait chargé Télémaque de dire au missionnaire qu’il était venu la chercher dans la nuit et qu’il la conduisait au pays des Sioux. Un an plus tard, on sut par des naturalistes en voyage, que de grandes fêtes avaient célébré au loin le mariage de l’Oiseau du lac avec Wakontchaka, le glorieux chef, vainqueur des Chippeways en dix rencontres, celui qui chevauchait toujours sur le tonnerre, et qui persistait à se dire le plus beau des Indiens et des hommes.

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