Miss Mary, ou, L'institutrice
Il y a deux ans, peu de temps après avoir passé quelques jours avec vous et votre excellente femme, j'ai écrit ce récit : permettezmoi de vous le dédier aujourd'hui; acceptez cette dédicace comme un souvenir de ma sincère amitié.
Eugène SflE.
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ou
En 1840, vers la fin de l'automne, plusieurs voyageurs réunis dans une des salles de l'établissement des diligences de Calais, attendaient le départ de cette voiture pour Paris.
Une jeune fille de dix-huit à vingt ans, d'une figure charmante, remplie de distinction, d'une expression à la fois douce, timide et mélancolique, était assise dans un coin de la salle, un sac de nuit sur ses genoux, une petite malle de cuir à ses pieds. Elle portait un chapeau de paille doublé de rose, à passe étroite, d'où s'échappaient de longues boucles de cheveux châtain clair, et était enveloppée d'un ample tartan écossais.
Deux très jeunes gens, d'une figure agréable, élégamment vêtus, coiffés de casquettes et tenant à la main leur nécessaire de voyage, causaient debout, tout bas, à quelques pas de la voyageuse, la regardant parfois avec une admiration trop évidente pour être respectueuse; ils semblaient étourdis, moqueurs, et échangeaient sans doute quelques plaisanteries dont la jeune fille devait être l'objet, car ils riaient souvent assez haut en l'examinant à la dérobée. Auprès d'eux se trouvait un
homme de cinquante ans environ , attendant à l'un des bureaux que Fon eût sans doute fait droit à quelque réclamation. Sa figure, soigneusement rasée, sauf deux petits favoris roux mélangés de gris, sa cravate blanche nouée d'un large nœud croisé sous son long gilet chamois, sa redingote noire carrée, ses culottes noisette, ses guêtres de même couleur, le stick qu'il avait à la main, la minutieuse propreté de ses vêtements, lui donnaient tous les dehors d'un cocher anglais de bonne maison ayant quitté la livrée. Il comprenait le français, car à l'une des plaisanteries échangées entre les deux jeunes gens, plaisanterie probablement un peu vive, il se retourna, rougit et jeta les yeux sur la voyageuse, que les deux étourdis venaient sans doute de désigner. Mais à ce moment ils sortirent du bureau de la diligence, et l'un d'eux dit à l'autre en riant :
— Ta certitude de triompher n'est pas sans fatuité.
— Bah ! une petite miss charmante, il est vrai, mais qui m'a tout l'air d'une femme de chambre allant chercher fortune en France.
— Enfin, je tiens le pari.
— Un bracelet de vingt-cinq louis.
— Si tu perds, le bracelet ornera les beaux bras de Juliette.
— Si je gagne, il sera le premier bijou de l'écrin de cette délicieuse créature.
— Accepté.
Et ils s'éloignèrent.
La jeune fille, triste et pensive, n'avait fait aucune attention aux deux jeunes gens; elle fut tirée de sa rêverie par cette exclamation de l'homme à la redingote noire et aux guêtres noisette, qui, s'approchant rapidement d'elle comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il voyait, s'écria en anglais :
— Dieu me sauve 1 miss Marxl
Et il se découvrit respectueusement avec l'air de la plus profonde déférence.
— William! — dit la jeune fille non moins surprise. — Vous ici, mon bon William? Je vous croyais à Paris.
— J'en arrive , miss Mary. Mais vous voici donc en France avec votre famille?
— Non, William; mon père, ma mère et mes sœurs sont restés à Dublin. Je me rends seule à Paris.
— Vous partez pour Paris, seule... vous, miss Mary?
Et William regardait la jeune miss avec une stupeur et une inquiétude croissantes.
Un triste sourire effleura ses lèvres, et elle reprit :
— Mon bon William, je peux vous parler en toute confiance. Vous avez été l'un des plus vieux et des plus fidèles serviteurs de notre famille, vous m'avez vue toute petite...
— Oui, miss Mary; car, lorsque vous aviez cinq ans, je conduisais par la longe Old-Scamper, le bon vieux poney du Shetland, pendant que sir Lawson, monsieur votre père, vous maintenant assise sur la selle...
— Eh bien, William, mon père a été complètement ruiné par la banqueroute d'un ami pour lequel il avait répondu; Lauson-Cottage et ses terres ont été vendus. Il ne reste rien à mon père, rien qu'une modeste place de greffier à Dublin. Cet office, obtenu par une faveur inespérée, lui donne à peine de quoi vivre, lui, ma mère et mes sœurs. Je viens dans ce pays pour être institutrice. Un hasard inespéré m'a fait trouver cette condition par l'entremise de M. le consul de France à Dublin, que mon père a intimement connu dans des temps plus heureux.
— Sir Lawson ruiné, le cottage vendu, tout vendu! — reprit William en joignant les mains avec douleur. — Comment, miss Mary! sir Lawson n'a pas même conservé Glen- Artley, son fameux cheval de chasse? Il s'est défait de Black'
e MISS MARY
fin. votre jolie jument noire de pur sang, que j'avais dressée moi-même pour vous? Et les chevaux de voiture? aussi vendus ! Et les magnifiques chevaux de la ferme, et les vaches de Durham, et les troupeaux d'Ashley, et la meute pour le renard? aussi vendu, tout vendu! Dieu me sauve! miss Mary, que m'apprenez-vous là? Non, c'est à n'y pas croire! Sir Lawson ruiné , lui un des plus riches gentilshommes cultivateurs du comté ! Non, c'est à n'y pas croire !
— Ainsi qu'à vous, William, ce changement de fortune m'a semblé d'abord incroyable; puis la résignation, le courage, me sont venus.
— Et vous voyagez ainsi seule, miss Mary? Est-il possible, toute seule, sans une pauvre femme de chambre !
— Ma mère et mes sœurs se servent elles-mêmes; je ferai comme elles. Mais je vous croyais établi à Paris, William?
— Hélas! miss Mary, j'ai été puni de n'avoir pas suivi les bons avis de sir Lawson, et d'avoir quitté son service lorsque ce petit héritage m'est tombé des nues. Maudite soit ma folie de m'être associé avec mon cousin Toby pour aller faire à Paris, avec lui, le commerce de chevaux irlandais ! La chance a tourné contre nous : j'ai tout perdu. Et savez-vous, miss Mary, où j'allais maintenant? Ignorant le malheur de votre famille, j'allais à Lawson-Cottage, confiant dans la bonté de monsieur votre père, qui m'avait dit : « William, vous êtes trop honnête homme pour le métier de maquignon. Rappelezvous bien ceci : vous serez dupe, et vous mangerez votre petit héritage; mais comme vous m'avez fidèlement servi pendant vingt ans et que vous êtes un excellent homme, il y aura toujours pour vous une place à Lawson-Cottage, si, comme je le crains, vous perdez le peu que vous possédez. »
— Pauvre William ! heureusement il vous sera facile d'entrer dans une bonne maison, honnête et intelligent comme vous l'êtes.
Ah ! miss Mary, ce n'est pas à cela que je pense, c'est à ce long voyage que vous allez entreprendre toute seule, dans une voiture publique , vous qui n'avez jamais quitté vos chers parents.
— Je vous l'ai dit, William, le courage m'est venu avec la ruine de ma famille.
— Ah ! miss Mary, s'il me restait seulement de quoi payer mon voyage jusqu'à Paris, je vous demanderais la permission de vous suivre jusqu'à votre dest;nation, quand je devrais me mettre groom, garçon d'écurie, en arrivant, pour gagner de quoi revenir en Irlande.
— Vous êtes un bon et digne homme, William; je suis touchée, bien touchée de votre dévouement ; je vous en remercie de tout cœur.
— Ah, mon Dieu! et j'y pense,— dit le vieux serviteur avec un redoublement de douloureux intérêt; — tous les malheurs viennent donc à la lois ! et votre cousin ! miss Mary, votre cousin, le capitaine Douglas?
La jeune fille rougit, étouffa un soupir; son doux et charmant visage exprima une peine amère, et elle répondit d'une voix altérée :
— Mon cousin doit revenir de l'Inde dans deux ans; nous avons dernièrement reçu des nouvelles de lui.
— Oui, et dans deux ans vous deviez vous marier, car le capitaine vous était fiancé, miss Mary; ces fiançailles avaient été la joie de la maison de votre père, qui, pour les célébrer, avait donné une petite fête à tous les gens de la maison et de la ferme. Voilà donc que ce mariage, si désiré par votre famille, peut être aussi manqué, miss Mary! et cependant, non... pourquoi n'aurait-il plus lieu?
— Mon cousin Douglas est maintenant trop riche, et nous trop pauvres et trop fiers, pour que cette union soit possible, William.
Puis, ce sujet d'entretien lui étant sans doute pe'nible, car les larmes lui vinrent aux yeux, la jeune ûlle détourna la tête, garda un moment le silence, et reprit d'une voix plus calme :
— Je suis heureuse de vous avoir rencontré, William; si vous allez à Dublin, vous pourrez donner de mes nouvelles à ma famille, et lui dire que vous m'avez vue en bonne santé au moment de mon départ de Calais.
— Ah! miss Mary, partir ainsi toute seule, c'est là ce qui m'effraye.
— Pourquoi? il n'y a rien d'effrayant dans ce voyage. Je suis seule, il est vrai, mais de Dublin ici, je n'ai eu qu'à me louer de mes compagnons de route.
— Oh ! en Angleterre, oui, on est habitué à voir de jeunes demoiselles voyager seules.
— Sans doute, mais j'ai toujours entendu dire qu'en France, rien n'était plus respecté qu'une femme seule et sans protection.
— Ah ! miss Mary, — s'écria William en soupirant et se rappelant les plaisanteries et le pari des deux jeunes gens, — si vous saviez... Je n'entends pas très bien le français, cependant je l'entends assez pour comprendre certaines choses.
— Que voulez-vous dire, William?
A ce moment, et pendant que miss Mary et le vieux serviteur continuaient leur entretien à voix basse à l'extrémité de la salle, un nouveau voyageur entra bruyamment, essoufflé, affairé, suivi d'un commissionnaire qu'il gourmandait aigrement sur sa lenteur, quoique le portefaix ployât sous le poids d'une malle, de deux sacs de nuit et de plusieurs paniers, caisses et paquets. Ce voyageur était un gros homme de soixante ans environ, d'une physionomie hargneuse, revêche et ridicule; sur ses pas entrèrent quatre jeunes gens, beaucoup moins élégamment vêtus que les deux parieurs dont les plaisanteries avaient fait rougir l'honnête William. Ces nou-
veaux venus sortaient de déjeuner copieusement. L'animation de leur teint, leurs éclats de voix , leurs fréquents accès d'hilarité, ainsi que quelques velléités dansantes suffisamment indiquées par certains balancements de corps, témoignaient de leur peu de sobriété.
— Quel dommage, ô chaloupeurs finis, — dit l'un d'eux, — que nous soyons séparés d'ici à Paris, deux dans l'intérieur, deux dans la rotonde de la diligence!
— Mes moilliens ne me permettant pas les voluptés de l'intérieur, — reprit un autre, — j'ouvre une souscription nationale pour percer une communication de la rotonde à l'intérieur, afin de pouvoir blaguer à notre aise pendant toute la route.
— Souscrit pour le défoncement de l'intérieur ! — crièrent ses compagnons, — souscrit !
— Ohé ! les chaloupeurs ! — reprit soudain à voix basse un de ces trop joyeux garçons en montrant le gros homme qui venait d'entrer tout essoufflé et s'était approché du bureau où se tenait un employé ; — voyez donc ce vieux bibard ! a-t-il l'air cocasse avec son bonnet de soie noire, sa casquette à visière, sa houppelande et ses bottes fourrées !
— Quel bonheur pour Tournaquin et pour moi, si c'était notre sixiène de l'intérieur !
— Quelle face à farce !
— J'ouvre une souscription nationale pour l'embêter énormément aux tables d'hôte tout le long de la route, car il a l'air rageur.
— Rageur ! quelles délices ! O vieux, viens avec nous, si tu es rageur... nous te donnerons les moilliens de faire tes exercices.
Le vieillard s'était approché du buraliste, et avait avec lui, à voix haute, l'entretien suivant, auquel les quatre gais compères semblèrent prendre un intérêt croissant.
— On est venu de mon hôtel retenir une place pour moi, il y a une heure, — disait le gros homme.
— Pour quelle destination, monsieur?
— Parbleu... pour la Botardière!
— Je ne sais pas, monsieur, où est la Botardière.
— Comment! —reprit le quinteux vieillard, courrouce' de l'ignorance géographique du buraliste, — voici une plaisante question! La Botardière... est à la Botardière, monsieur, nomme Paris est à Paris ; je vous répète qu'il y a une heure on est venu de mon hôtel retenir pour moi une place d'intérieur dans la voiture qui va partir pour Paris, d'où je prendrai la diligence de Tours, pour de là me rendre à la Botardière.
A ce mot souvent réitéré de la Botardière, des hum ! hum ! des grognements, des éclats de rire étouffés partirent si bruyamment du groupe des quatre joyeux garçons, que le vieillard se retourna vers eux en fronçant les sourcils. Alors tous quatre lui firent spontanément le salut militaire, en lui souriant avec grâce ; il se retourna en grommelant vers le buraliste, qui, ayant consulté sa feuille, reprit :
— En effet, monsieur, on est venu donner des arrhes et arrêter la sixième place, la seule qui reste dans l'intérieur.
— Comment! je n'aurai pas un coin, le coin de droite, dans le fond ? Je déclare que Je ne prends que cette place-là.
— Impossible, monsieur ; je vous répète qu'il ne reste que la sixième place.
— Hein ! une place de milieu, sur le devant, à reculons, vous vous moquez du monde !
— Alors, monsieur, ne partez pas, vous en serez quitte pour perdre vos arrhes.
— Mais c'est exorbitant! c'est une véritable spoliation! abuser à ce point des voyageurs ! Un moment! Y a-t-il des femmes dans la voiture ?
— Il y a une dame seule.
— De mieux en mieux... il ne manquait plus que cela! Aux tables d'hôte, les meilleurs morceaux pour madame. Si elle a chaud, baissez les glaces; si elle a froid, levez-les. La prévision de pareils caprices vous révolte ! Eh bien, ne partez pas, vous dit-on, perdez vos arrhes ! c'est obligeant ! Dans quel guêpier me suis-je fourré ! Joli voyage ! il commence bien! Aimable perspective ! délectable avenir ! sans compter l'agrément de se trouver avec le premier venu, et Dieu sait, — ajouta l'irascible vieillard en jetant un regard oblique sur les quatre compagnons qui le couvaient des yeux, — Dieu sait l'exécrable compagnie que l'on est exposé à rencontrer dans une voiture publique !
— Monsieur, prenez-vous, oui ou non, la place ?
— Je la prends, monsieur ; ne faut-il pas que j'arrive à la Botardière ! Je la prends, cette place, puisque j'y suis contraint, le couteau sur la gorge, sous peine de perdre mes arrhes; mais je proteste, espérant d'ailleurs qu'il y aura parmi mes compagnons ue roule des gens assez bien élevés, assez respectueux envers un homme de mon âge, pour ne pas souffrir qu'avec mes cheveux blancs, j'aille à reculons sur le devant en sixième.
— Vous vous arrangerez, monsieur, comme vous le voudrez avec les autres voyageurs. Votre nom, s'il vous plaît ?
— Odoard-Joséphin de la Botardière, résidant au château de la Botardière, commune de la Botardière.
A peine l'irascible vieillard eut-il ainsi décliné ses noms et prénoms, que les quatre joyeux garçons, qui , grâce à l'élévatiun de sa voix courroucée, n'avaient pas perdu un înot de son entretien avec le buraliste, poussèrent des éclats de rire formidables ; le châtelain de la Botardière se retourna vers eux d'un air imposant, et sortit brusquement après avoir acquitté le prix de sa place.
— Joséphln est superbe, — dit l'un des jeunes gens. — Je demande à m'attacher aux pas de Joséphin pour jouir plus longtemps de son point de vue !
— J'ouvre une souscription nationale pour mettre une queue de papier à Odoard !
— Je souscris, à condition que la queue sera troussée à la Botardière !
Et tous quatre de sortir sur les pas du vieillard, en glissant sur la pointe du pied, balançant les hanches et fredonnant en chœur :
Bon, bon, de la Botardière !
Bon, bon, de la Botardière !
Les enragés venaient de s'éloigner, lorsque les deux parieurs rentrèrent dans le bureau.
Pendant que les scènes précédentes se passaient, miss Mary, voyant avec quels compagnons de voyage elle devait se trouver jusqu'à Paris, s'était longtemps entretenue à voix basse avec William; elle semblait de plus en plus inquiète, attristée; soudain elle parut prendre une résolution qui lui coûtait beaucoup, et s'approcha lentement de l'un des deux parieurs que William lui avait signalés.
Sauf son étourderie, témoignée par la légèreté de ses propos à l'égard de l'étrangère, ce jeune homme, ainsi que son ami, semblait de très bonne compagnie; sa figure était agréable, sa tournure des plus distinguées. S'adressant alors à lui tn excellent fiançais, miss Mary lui dit, avec un mélange d'embarras, de douceur et de dignité, qui donnait une expression plus touchante encore à sa ravissante figure :
— Monsieur, veuillez me faire la grâce de m'accorder uu moment d'entretien.
Le jeune homme, fort surpris et encore plus enchanté do
l'occurrence, jeta sur son ami un regard qui voulait dire : Mon pari est gagné d'avance; puis il s'inclina devant la jeune fille et la suivit à quelques pas de là, près d'une fenêtre où se tenait William.
Le jeune homme fut d'abord assez déconcerté en voyant un tiers dans son entretien avec la jolie étrangère, et surtout un tiers portant des guêtres de cocher. Mais comme il supposait que la jeune Anglaise était une femme de chambre cherchant fortune, il s'étonna moins de la voir pour ainsi dire sous la protection de l'homme aux guêtres. Cependant, s'inclinant de nouveau devant miss Mary, il lui dit :
— Madame, je suis trop heureux de me rendre à vos ordres.
— Monsieur, je n'ai pas l'honneur d'être connue de vous... mais, confiante dans la générosité française, je viens vous demander un service, monsieur, un grand service.
— Madame, disposez de moi, — répondit le jeune homme qui commençait à s'apercevoir que pour une femme de chambre la jeune miss s'exprimait à merveille en français, et avec une convenance remarquable.
— Monsieur, — reprit miss Mary, — je suis Irlandaise ; des revers de fortune arrivés à ma famille, que ce digne et excellent serviteur, — et elle montra William, — n'a pas quittée pendant vingt ans, m'ont mise dans la nécessité d'accepter en France les fonctions d'institutrice; je me rends à Paris, seule, dans une voiture publique. Ce long voyage ne m'inquiéterait pas, si toutes les personnes avec qui je suis destinée à faire cette route étaient aussi parfaitement bien élevées que vous l'êtes, monsieur, je n'en doute pas ; mais, malheureusement, il se rencontre parfois des gens qui ne soupçonnent pas tout ce qu'il y a de pénible, et par conséquent de respectable dans la position d'une jeune fille quittant pour la première fois la maison paternelle, et obligée de voyager seule en paya étranger.
— Mademoiselle, — répondit l'étourdi de plus en plus surpris et confus, — je ne suppose pas qu'il se trouve un homme assez misérable pour oser vous manquer de respect.
— Je sais, monsieur, qu'une femme envers qui l'on manque d'égards finit toujours par se faire respecter ; mais cette extrémité est si humiliante, si cruelle pour un cœur bien placé, qu'il me serait douloureux de m'y voir réduite ; aussi, monsieur, je me permets de m'adresser à vous, si singulier que vous semblera sans doute le service que j'oserais attendre de votre bon cœur, de votre loyauté.
— De grâce, parlez, mademoiselle, — répondit le jeune homme subjugué par la touchante dignité de ces paroles, — je serais mille l'ois heureux de pouvoir vous rendre un service, quel qu'il soit.
— Nous devons être six dans la voiture où nous allons partir; il ne s'y trouve pas d'autre femme que moi; permettez, monsieur, que je passe pour votre sœur jusqu'à Paris; je parle suffisamment français pour rendre vraisemblable cette feinte parenté. Consentez à cela, monsieur, soyez généreux, et je vous le dis avec notre vieille franchise irlandaise, je vous serai pour toujours reconnaissante. Ce fidèle serviteur, devant qui je vous adresse cette demande, pourra du moins dire à mon père et à ma mère que mon voyage a commencé heureusement.
11 y avait dans ce langage, dans son doux accent un peu étranger qui lui donnait un nouveau charme, quelque chose de si ingénu, de si loyal, que le jeune voyageur, ému, attendri par cet appel fait à son cœur, se reprochant sincèrement ses premières velléités peu honorables, répondit à miss Mary d'un ton respectueux et pénétré :
— Je suis trop flatté, mademoiselle, de la confiance dont vous daignez m'honorer pour ne pas tâcher de m'en rendre digne ; je remplirai de mon mieux mon rôle de frère jusqu'à Paris.
MTSS MARY 15
A l'émotion qui se peignit sur les traits du jeune homme, miss Mary ne pouvait manquer de le croire sincère. Elle reprit avec l'expression d'une touchante reconnaissance :
— Monsieur, si vous avez encore votre mère, si vous avez une sœur, dites-leur à votre retour ce que vous avez fait aujourd'hui pour une étrangère; elles vous en aimeront davantage encore. — Et miss Mary, avec cette cordiale franchie, trait distinctif du caractère irlandais, tendit au jeune homme sa petite main gantée, en lui disant : — Merci, monsieur, merci ; miss Lawson croit à votre parole.
— Et miss Lawson, — reprit le jeune homme en effleurant la main de l'étrangère, — peut être assurée que jamais Théodore de Favrolle n'a manqué à sa promesse.
— Oh! merci, monsieur le gentleman, oh! merci! — s'écria dans son jargon le bun William, qui avait assisté à cette scène silencieux et attendri.
— Messieurs et dames, préparez-vous à monter en voiture, — dit un des employés du bureau.
— Mon bon William, — dit miss Mary au vieux serviteur, pendant que M. de Favrolle, s'éloignant par discrétion, rejoignait son ami, — vous allez sans doute retourner à Dublin?
— Oui, miss Mary, — répondit le digue homme dont les yeux devenaient humides; — j'ai quelques connaissances, j'espère pouvoir me placer.
— Dès votre arrivée, allez voir mon père, je vous prie, William; il était si inquiet, si désolé à cette pensée de me laisser partir seule, qu'il m'eût accompagnée si la dépense de ce \oyage n'eût pas pour ainsi dire ôté à ma mère et à mes sœurs leur pain de tout un mois.
— Dieu me sauve ! miss Mary, c'est vous que j'entends parler du pain de votre mère et de vos sœurs !
Et il essuya ses larmes.
— 11 faut savoir regarder en face la position que le sort
nous fait, William ; vous direz à mon père le parti que j'ai pris envers l'un de mes compagnons de voyage ; c'était, il me semble, ce que je pouvais faire de mieux, si j'en crois ce que vous m'avez révélé, mon bon William, bien que votre inexpérience de la langue française vous ait peut-être, je l'espère, un peu trompé sur la portée des paroles de ce jeune homme.
— Oh ! je ne pense pas m'être trompé, miss Mary; mais ce gentleman se sera repenti, en reconnaissant à vos paroles que vous étiez une lady. Puisse-t-il tenir sa promesse... et vous protéger, car les autres qui viennent de monter en chantant et en dansant sur les pas de ce vieux homme me font peur pour vous, miss Mary. Pourquoi ne pas retarder ce voyage ?
— Me voyant seule femme dans la voiture, j'y avais pensé; mais les places de demain et d'après-demain sont prises ; il me faudrait rester ici trois jours de plus. Et la dépense d'auberge est chère pour ma petite bourse, — dit miss Mary en souriant doucement ; — il me reste tout juste de quoi arriver à ma destination, en ménageant beaucoup. Mais rassurezvous, William, ces jeunes gens qui chantaient et qui dansaient me semblent plus fous que méchants, et en tous cas, la protection que veut bien m'accorder M. de Favrolle leur imposera... Ma demande a été hardie peut-être... Mon père et ma mère la jugeront. Vous leur direz, William, que vous m'avez vue à Calais en bonne santé. Assurez-les que je suis remplie de résignation et de courage... Dites-leur aussi que je leur écrirai de nouveau, lors de notre premier séjour dans une ville ; diles encore à Rosa, à Éveline, à Nancy, que leur sœur Mary pense tendrement à elles... et à la petite Arabelle, — ajouta la jeune fille en souriant avec des larmes dans les yeux, — que si elle est bien sage, la grande sœur Mary lui enverra une jolie poupée de France pour la Noël... ce jour de fête des enfants dans notre cher pays !
— Ah 1 miss Mary! je les vois encore, ces pauvres arbres
verts de la Noël chargés de bougies, de fleurs et de cadeaux, dans le grand salon de Lawson-Cottage ! Quelle joie! quelle fête dans la maison chaque année !
— Ces beaux temps ne sont plus, William... Dites bien enfin à tous ceux que j'aime, que malgré leur absence, ils sont toujours avec Mary...
— Dieu me sauve ! ! ! miss Mary, vous allez en condition chez des étrangers ! — s'écria le digne homme, ne pouvant retenir ses larmes; — non, non, je ne peux, je ne pourrai jamais m'habituer à cette idée ! Quand je pense que la dernière fois que je vous ai vue au cottage vous étiez à cheval entre sir Lawson et le capitaine Douglas, et si gaie, si heureuse, tandis que votre mère et vos sœurs étaient dans la jolie calèche verte attelée des deux beaux chevaux gris Turner et Smogler, que le petit Jhony conduisait en postillon... Vous alliez faire une partie de campagne par une belle matinée de juin.
— Je ne regretterai pas ces temps d'autrefois, si un jour je peux revenir auprès de mon père et de ma mère et les voir moins malheureux. Tenez, mon bon William, après le chagrin de m'éloigner de ma famille, savez-vous ce qui me coûte le plus? C'est de quitter notre verte Érin, notre Irlande ! Je n'ai jamais mieux senti qu'aujourd'hui que je l'abandonne; combien nous est cher le pays natal !
— Messieurs et dames, en voiture ! — dit un des employés, — en voiture, dépêchons-nous !
Et voyant la petite malle de cuir de miss Mary encore à ses pieds, cet homme ajouta brusquement : — Mais, madame, vos bagages devraient être depuis longtemps sur l'impériale. A quoi pensez-vous ?
— Pardon, monsieur, — dit miss Mary un peu confuse, — je l'ignorais.
A la brusque interpellation de l'employé, William était devenu aussi rouge de colère que la crête d'un coq de combat.
et il serrait ses deux poings comme s'il se fût pre'paré à boxer; mais un regard de miss Mary calma le courroux du digne homme, il prit d'une main le sac de nuit et chargea la malle sur son épaule.
A ce moment M. de Favrolle, s'approchant de la jeune fdle avec un redoublement de courtoisie et de respect, lui dit :
— Je serais désolé d'abuser des privilèges de mon rôle, mademoiselle, mais je crois qu'il serait bon que vous me fissiez l'honneur d'accepter mon bras pour la vraisemblance.
— Certainement, monsieur, — répondit miss Mary en souriant, — j'accepte avec plaisir.
Puis le jeune homme, montrant son ami, reprit :
— J'ai été obligé, mademoiselle, de mettre mon compagnon de voyage dans notre confidence ; permettez-moi de vous le présenter : M. Georges de Montfort.
Le compagnon du jeune homme s'inclina respectueusement devant miss Mary, qui lui rendit son salut, et tous Irois, suivis de William, se rendirent dans la cour où était attelée la diligence.
M. de Favrolle offrit la main à miss Mary pour l'aider- à monter en voiture, après que la jeune fille eut adressé un dernier adieu à William. Alors celui-ci, dont les joues étaient baignées de larmes, dit au jeune homme dans son mauvais français et d'une voix altérée :
— Monsieur le gentleman, veillez bien, je vous en supplie, sur miss Mary. Son père, sir Lawson, esquire, était un des plus riches gentlemen cultivateurs de son comté ; il avait huit magnifiques chevaux dans son écurie, tous du plus pur sang irlandais, monsieur le gentleman, et une meute de vingt-cinq fo.i-ho)(nds pour le renard, monsieur le gentleman. Y mis voyez que miss Mary est une jeune lady et qu'elle mérite que l'on s'intéresse à elle.
Si naïve que fût la recommandation du brave William, qui
exprimait ses regrets et son intérêt à sa façon et à son point de vue de cocher amateur de chevaux et de chiens, cette recommandation pouvait avoir une heureuse influence ; beaucoup de gens sont ainsi fait*, qu'ils s'intéressent d'autant plus à l'infortune qu'elle a été précédée d'une plus grande opulence. M. de Favrolle répondit à William :
— Soyez tranquille, mon digne homme, j'accomplirai envers miss Mary tous mes devoirs de frère, et du frère le plus dévoué, le plus respectueux.
Le jeune homme ne croyait pas avoir sitôt à protéger sa sœur, car il la vit reparaître à la portière et dire au conducteur en souriant :
— Monsieur, vous m'aviez dit, je crois, que ma place était au fond à droite?
— Oui, madame.
— Mais, monsieur, cette place est occupée par un voyageur qui dort déjà profondément; toute place m'est indifférente, seulement je crains à mon tour de prendre celle d'une autre personne.
Et elle redescendit de la voiture pendant que le conducteur y montait, et l'on entendit le dialogue suivant :
— Monsieur, — dit le conducteur, — monsieur le voyageur, ce n'est pas votre place, c'est celle d'une dame. Hé ! là-bas, répondez donc!
— Prenez garde, conducteur, Joséphin de la Botardière repose !
— J'ouvre une souscription nationale pour le baiser au front pendant son sommeil.
— Ah çà! mais il est donc sourd! — reprit le conducteur. — Réveillez-le donc, messieurs, je vous en prie : il faut que nous partions.
— Conducteur, vous nous autorisez à éveiller Odoard au nom du salut public?
— Eh ! oui, messieurs, éveillez-le, et que ça finisse. Alors ces fous de s'écrier de tous leurs poumons avec un
vacarme horrible :
— Au feu ! le feu est à la Botardière!
— Joséphin, entends mes cris affreux!
— Odoard, réponds à mes hurlements !
— Joséphin, ouvre tes yeux chéris !
— Odoard, mire dans mes yeux tes yeux !
— Monsieur, de grâce, — dit miss Mary à son prétendu jère, car celui-ci, fort contrarié de ces préludes qui semblaient annoncer un voyage orageux, commençait à froncer le sourcil, — je vous le répète, toute place m'est indifférente. Je serais désolée d'être la cause de la moindre discussion.
Mais M. de Favrolle s'élança dans la voiture, et vit le châtelain de la Botardière retranché dans son coin derrière une forteresse de manteaux, de sacs de nuit et de paquets, ne laissant apercevoir que le haut de sa tête coiffée d'un bonnet de soie noire enfoncé jusqu'aux yeux et surmonté de sa casquette; malgré le vacarme épouvantable qui régnait autour de lui, et les cris inhumains qu'on lui poussait aux oreilles, un ronflement sonore s'échappait des larges narines du vieillard. M. de Favrolle, pour mettre fin à cette scène burlesque, secoua d'abord doucement M. de la Botardière, puis enfin avec assez d'impatience pour que le dormeur supposé ne pût davantage prolonger sa feinte, il s'écria courroucé comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut :
— Je trouve inconcevable que l'on ose me réveiller ainsi ! Qui se permet de troubler mon repos?
Et s'adressant à M. de Favrolle :
— Que voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.
Et il tira plus avant encore son bonnet sur ses yeux et sa rencogna de nouveau en disant :
— C'est vraiment intolérable.
— Monsieur, — répondit M. de Favrolle en commençant avec le plus grand sang-froid le déménagement des bagages de ce fâcheux, et les plaçant sur la banquette de devant, opération qui força l'usurpateur opiniâtre à ouvrir les yeux, — j'aurai l'honneur de vous faire observer que vous occupez la place de ma sœur, et je ne doute pas de votre empressement à la lui céder.
L'apparition de M. de Favrolle dans la voiture, la fermeté polie de son langage en parlant de sa sœur, calmèrent un peu la joyeuse effervescence des rieurs, et M. de la Botardière s'écria en s'adressant au protecteur de miss Mary :
— Monsieur, de quel droit portez-vous les mains sur mes effets? Je suis le premier occupant de cette place, tant pis pour les retardataires; je garde mon coin, mes cheveux blancs m'y autorisent.
— Personne plus que moi, monsieur, ne respecte les cheveux blancs, — reprit M. de Favrolle, — mais j'ai l'honneur de vous répéter que cette place appartient à ma sœur ; vous allez donc, je l'espère, avoir la bonté de quitter ce coin, sinon je vous déclare, avec tous les ménagements dus à votre âge, monsieur, que si vous refusez de vous rendre à la justice de ma réclamation, je serai, à mon grand regret, contraint de vous y forcer.
— Exécrable voyage ! — s'écria le hargneux vieillard en se levant furieux. — Ah ! quand donc serai-je arrivé à la Botardière l
— Ma foi ! monsieur, — ne put s'empêcher de dire M. de Favrolle, — je fais sincèrement le même vœu que vous pour votre prompte arrivée. — Puis, se retournant vers les persécuteurs du vieillard, il leur dit du ton le plus cordial :
— Messieurs, j'accompagne ma jeune sœur, permettez-moi d'espérer de votre courtoisie un peu de modération de langage pendant cette longue route. Je vous en serai profondément reconnaissant.
— Comment donc, monsieur, — répondit un des rieurs, — c'est de toute justice. Respect aux dames.
— Nous demanderions la même chose, — reprit l'autre, — si nous avions notre sœur avec nous. Soyez tranquille, monsieur, nous aimons à rire, mais nous savons ce qu'on doit à une jeune personne.
— Merci, messieurs, merci, — répondit M. de Favrolle, — » je n'attendais pas moins de vous.
Et, redescendant de la voiture, il y fit monter miss Mary, qui, regrettant fort ce petit incident, prit sa place au fond, à droite de la voiture. Son prétendu frère se plaça à ses côtés, et son ami devant elle. Au moment où la jeune -fille venait d'adresser un dernier signe d'adieu à William, qui, debout, s'essuyait les yeux, la diligence partit rapidement, tandis qu'un des rieurs de la rotonde criait d'une voix de fausset, en passant la tête par la portière :
— Mais, allons donc, postillon, allons donc! nous n'arriverons jamais à la Botardière!
M. et madame de Morville, propriétaires d'une belle terre en Touraine, y résidaient depuis quelques années. M. de Morville, ancien officier supérieur de cavalerie, avait quarantecinq ans, une figure noble, douce et encore agréable, quoique sa pâleur annonçât qu'il ne jouissait pas d'une bonne santé. En effet, une de ses anciennes blessures s'étant rouverte, amenait parfois des accidents fâcheux qu'il cachait autant que possible à sa femme. Celle-ci, un peu moins âgée que M. de Morville, n'était pas jolie, mais la vivacité, l'agrément de sa
physionomie expressive, suppléaient à lu beauté qui lui manquait.
Un matin (huit jours environ après que miss Mary eut quitté Calais), M. de Morville entra dans le salon de sa femme ; il lui dit, en montrant une lettre ouverte qu'il tenait à la main :
— Ma chère Louise, ainsi que nous en sommes convenus hier soir, je viens d'écrire à mon frère. Je t'apporte la lettre, nous la relirons ensemble, et je l'expédierai, si toutefois, après réflexion, tu n'as pas changé d'avis.
— Non, mon ami, loin de là, car depuis que nous avons pris cette résolution, il me semble que j'ai un poids de moins sur le cœur.
— Voici donc ce que j'écris à mon frère.
— Pourvu, mon Dieu ! que la lettre n'arrive pas trop tard à Dublin !
— J'espère qu'elle arrivera du moins tout juste à temps. Je vais l'adresser par le courrier de tantôt au ministère des affaires étrangères; elle sera dans la nuit d'après-demain à Paris, et dans quatre à cinq jours, elle doit être au consulat de Dublin, à moins que la traversée d'Angleterre en Irlande ne soit retardée par les mauvais temps, chose possible. Voici donc ce que j'écris à mon frère.
Et M. de Morville lut la lettre suivante :
« Mon cher Auguste, cette lettre va beaucoup te surprendre ; elle conclut d'une manière complètement opposée à ma lettre du 19; mais, après de longues et sérieuses réflexions, Louise et moi nous revenons sur la décision que nous t'avions donnée comme définitive au sujet de miss Mary. A tout autre que toi, mon ami, je sentirais le besoin d'expliquer que ce revirement, si brusque qu'il doive te paraître, ne peut être attribué ni à la légèreté, ni à une fâcheuse habitude d'irrésolution dans les choses importantes de la vie. Tu me commis, tu sais la soli-
dite du caractère de Louise, tu sais que son affection pour notre chère Alphonsine est aussi tendre qu'éclairée : tu comprendras donc qu'il nous faut de graves motifs pour ne vouloir plus aujourd'hui ce que nous acceptions avec reconnaissance il y a huit jours; en un mot, nous renonçons formellement à prendre mademoiselle Mary Lawson pour institutrice; nous y renonçons à regret, à grand regret ; tout ce que tu nous avais écrit de cette jeune personne nous donnait d'avance pour elle autant de sympathie que de considération, car ma femme et moi nous avons une confiance absolue, aveugle, ou plutôt très intelligente dans ton excellent jugement, dans ton tact parfait. Miss Mary était, d'après toi, une institutrice comme on en trouve rarement. Ce qui surtout nous convenait particulièrement, c'est que mademoiselle Lawson, n'ayant jusqu'ici fait d'autre éducation que celle de ses jeunes sœurs, devait être ainsi sans parti pris, sans habitudes pédagogiques.
» Nous avions donc accepté les services de miss Mary parce qu'elle nous agréait de tous points : habituée à la vie calme et pure de la campagne, où elle a passé sa vie, élevée par un père du caractère le plus honorable, par une mère d'un esprit supérieur, d'un cœur excellent ; parfaite musicienne, dessinant à ravir, d'une instruction solide, variée ; parlant aussi correctement le français et l'italien que l'anglais; d'un caractère à la fois doux, égal et ferme; d'un esprit plein de charme et d'enjouement (avant que de grands malheurs eussent frappé sa famille), encore une fois, mon ami, tu nous avais découvert un trésor et nous l'avions accepté avec joie. Si j'insiste autant sur les rares qualités de mademoiselle Lawson, c'est pour te bien convaincre que nous les apprécions ainsi qu'elles doivent l'être ; et que si nous renonçons à ce trésor, c'est que nous nous sommes dernièrement décidés, ma femme et moi, après longue et mûre discussion, à ne plus prendre désormais d'institulrice pour Alphonsine.
» Te dire, mon ami, la cause de cette détermination m'entraînerait trop loin. Nous pensons que tu pourras, si tu le juges à propos, communiquer la partie précédente de cette lettre à la famille de miss Mary; nous exprimons ici, en toute sincérité, nos vifs regrets et notre juste considération poui cette jeune personne. Dis bien à M. et à madame Lawson que nous étions profondément touchés de la confiance qu'ils nous témoignaient en nous accordant miss Mary, qui eût trouve' chez nous une véritable famille. Tu nous annonçais dans ta dernière lettre, en réponse à celle où nous acceptions définitivement ton offre au sujet de mademoiselle Lawson, qu'elle partirait dans une quinzaine de jours de Dublin. Cette lettre doit t'arriver assez à temps pour que la famille de miss Mary soit opportunément prévenue de notre décision. J'aurais désiré t'écrire plus tôt à ce sujet, mais c'est hier soir seulement, je te le répète, qu'après de longues discussions, Louise et moi nous sommes tombés d'accord.
» Ma femme et ma fille t'embrassent. Gérard vient d'entrer en rhétorique. A la fin de l'année scolaire, il viendra près de nous , et dans deux ans seulement je l'enverrai à Paris faire son droit. Il n'a pas encore dix-huit ans, et je ne suis pas fâché qu'il mûrisse un peu sous mes yeux avant de l'exposer aux orages du quartier latin; tu juges de la joie de sa mère... car tu sais si nous aimons et si nous avons des raisons d'aimer ce brave enfant.
» Mon oncle la Botardière était allé à Dunkerque pour quelque affaire ; malgré nos instances, il a voulu, par économie, voyager seul et en diligence. Il va bientôt revenir à sa terre* et nous l'aurons, comme d'habitude, souvent ici, en voisin ; je te vois froncer le sourcil, car tu aimes peu, comme tu dis, à Botardiariser... mais vraiment tu es injuste : malgré son caractère un peu quinteux, un peu égoïste, notre oncle a du bon.
» Je ne dis pas comme toi, méchant esprit, que notre cber oncle doit avoir du bon soigneusement caché on ne sait où, vu que le bon Dieu n'invente pas de si insupportables créatures sans une compensation quelconque. Je te répondrai, moi, monsieur le sceptique, que cette compensation est toute trouvée : Cet oncle Grognon est le frère de notre excellente et regrettée mère, cela suffit à nos yeux et aux tiens, quoi que tu en dises, pour qu'il soit absous de tous ses quinteux péchés, même de celui que tu lui pardonnes le moins : d'abuser de ses cheveux blancs. C'est un peu vrai. Cela me rappelle que lorsque j'étais au régiment, il avait la rage de m'emmener toujours au spectacle avec lui. II se montrait souvent pour ses voisins très incommode et très provoquant, mais à la moindre observation, il s'écriait : — Monsieur, vous insultez mes cheveux blancs ! Mon neveu que voici, officier de dragons, va vous remettre à votre place ! — C'est ainsi que ce cher oncle m'a fait donner ou recevoir deux ou trois coups d'épée, à mon corps défendant. Quoi qu'il en soit, pour qui sait le prendre, il a vraiment du bon, et puis enfin, sans avoir l'âme vénale, je ne peux pas empêcher notre oncle d'être fort riche, garçon, et de nous dire, dans ses bons moments, qu'il se fait une joie de penser que sa fortune, toujours grossissant par son économie (je te vois rire, ingrat), sera le partage de tes enfants et des miens.
» Certes , la cupidité n'est pour rien dans les égards que nous avons pour lui; demain, il serait pauvre comme Job, que nous accueillerions avec un redoublement de prévenance et de respect le frère de notre bien-aimée mère.
» Adieu, mon cher Auguste; notre retraite nuus devient de plus en plus chère, et nous nous réjouissons en songeant que, dans deux ans, nos économies accumulées auront formé pour Alphonsine une belle et bonne dot. Le moment approche où il faudra songer à établir cette cherc enfant, et à ce propos,
fe souviens-tu de l'un de mes anciens amis, camarade de régiment, M. de Fnrrolle? Je l'ai dernièrement rencontré à Paris, où j'étais allé passer quelques jours; nous avons parlé famille, car il a un fils de vingt-deux à vingt-trois ans, qui a été au même collège que Gérard. Celui-ci était parmi les petits, tandis que le fils de Favrolle était dans les grand*. — Ta fille a seize ans, m'a dit Favrolle; pourquoi un jour ne songerions-nous pas à la marier avec mon fils ? — Propos en l'air, me diras-tu; mais enfin, Favrolle a de grandes propriétés dans le Nord, c'est un parfait galant homme, et si son fils lui ressemble... Mais je m'arrête : je ne veux pas te refaire ici la fable de la Laitière et le Pot au lait. L'important est d'assurer d'abord une bonne dot à Alphonsine; nous nous en occupons, sans pour cela faire le moindre sacrifice; nous vivons ici en grands seigneurs avec le quart de ce que nous dépensions à Paris; l'habitude de la retraite est si bien prise chez nous, qu'il est presque certain que, la dot d'Alphonsine faite et parfaite, nous commencerons à travailler à celle de Gérard par le même procédé.
» Tu nous as fait presque espérer ta présence, ainsi que celle de ta femme et de tes enfants, pour le printemps prochain; nous y comptons tous, y compris madame Pivolet, qui continue de délecter et parfois d'impatienter nos loisirs par ces fabuleuses inventions et imaginations dont tu as été tant de fois émerveillé jusqu'au fou rire. Heureusement, notre Alphonsine, en suçant le lait de cette nourrice peu véridique, n'a pas hérité de cette miraculeuse puissance d'exagération, grâce à laquelle cette incorrigible Pivolet a le don magique de transformer un ciron en éléphant, et un éternument en un coup de tonnerre.
» Adieu encore, mon ami; nous comptons aveuglément sur toi pour être notre interprète auprès de miss Mary et de sa iaraille, et nous excuser, nous défendre même auprès d'elle si,
contre notre attente et à notre douloureux regret, miss Marj pouvait trouver quoi que ce soit de désobligeant dans le changement de nos intentions, qui, encore une fois, se résument en deux mots : — J\ous sommes décidés à ne plus prendre d'institutrice pour Alphonsine; — sans cela, je te le répète, nous eussions accepté avec bonheur, avec reconnaissance, les soins de mademoiselle Lawson.
» Embrasse tendrement pour nous ta femme et tes enfants, et réponds-moi courrier par courrier.
» Tout à toi, frère,