A. DE MORVILLE
Madame de Morville, après avoir silencieusement écouté la lecture de la lettre de son mari, lui dit :
— Cette lettre est parfaite, mon ami, et en admettant même une excessive susceptibilité chez miss Lawson et sa famille, cette susceptibilité serait, ce me semble, aussi ménagée que possible par la manière dont tu présentes, après tout, la réalité des choses.
— Ainsi, ma chère Louise, tu es bien décidée? Je peux faire partir cette lettre? Songes-y, il serait maintenant impossible, après un refus si formel, de redemander miss Lawson.
— Que te dirai-je, mon ami? j'ai un horrible défaut : je suis une mère jalouse! Non, vois-tu, je ne saurai jamais t'exprimer tout ce que j'ai souffert en silence durant ces trois dernières années : voir sans cesse en tiers une étrangère entre ma fille et moi...
— Louise, Louise! — reprit M. de Morville avec un accent
de doux reproche, — je t'ai souvent grondée à ce sujet. Cette jalousie, née d'un excellent sentiment, ton adoration pour ta fille, est peu raisonnable. Ainsi que tant d'autres femmes, tu n'as pas reçu l'éducation suffisante pour enseigner à ta 011e la musique, le, dessin, les langues étrangères; c'est un petit malheur, il faut t'y résigner.
— Non, c'est... c'est là un grand malheur, mon ami. Ah! que de fois j'ai pleuré de mon incapacité ! Une mère devrait donner à sa fille la nourriture de l'esprit comme elle lui donne la vie du corps.
— Soit, ce serait préférable ; il eût mieux valu aussi que je fusse en état de faire l'éducation de Gérard; nous l'aurions gardé près de nous; mais enfin, je te le répète, à l'impossibilité opposons la résignation; nous habitons cette terre éloignée de quinze lieues de Tours, nous ne pouvions donc faire venir ici des professeurs pour Alphonsine; il nous a fallu prendre une institutrice à demeure; sinon, nous aurions vu notre fille rester, par son éducation, fort au-dessous de toutes les jeunes personnes de sa naissance, et pour l'avenir, cela était grave. Beaucoup d'hommes recherchent, de nos jours, et non sans raison, dans leurs femmes, les talents d'agrément, une instruction étendue, variée.
— Ces talents, cette instruction, Alphonsine les possède maintenant.
— Elle les possède à peu près.
— Enfin , elle peut travailler seule , et ne rien perdre ainsi de ce qu'elle a appris.
— Je l'espère; mais il ne faut pas nous le dissimuler, son éducation est loin d'être achevée.
— Tant de femmes en savent encore moins qu'elle !
— Certes, et mieux que personne tu m'as toujours prouvé, chère et bonne Louise, que l'élévation du caractère et la bonté du cœur peuvent suppléer à tout.
— Eh bien, alors?
Puis madame de Morville ajouta en souriant :
— Cet eh bien, alors? est fort orgueilleux, sans doute, mon ami, mais c'est à ma fille que je l'applique, et j'aime mille fois mieux la voir un peu moins savante que de souffrir les tourments d'une jalousie absurde mais douloureuse. Enfin, veux-tu que je te le dise, cet amour du monde que tu encourages chez moi, au lieu de le blâmer...
— Pourquoi te blàmerais-je, chère Louise? — dit affectueusement M. de Morville, — n'est-il pas naturel que tu cherches quelques distractions dans la société de nos voisins? ta vie serait sans cela si solitaire, si triste !
— Cette vie, tu la supportes bien, toi.
— Non-seulement je la supporte, mais elle me convient; ma santé n'est pas très forte, j'aime la retraite, l'étude, et je ne serais pas assez barbare pour te priver de tes plaisirs parce qu'ils sont autres que les miens.
— Vrai, mon ami, malgré mon goût pour le monde, ces plaisirs, je les rechercherais moins si j'avais ma fille plus à moi; oui, et bien souvent je me laisse entraîner à rester quelques jours de plus chez nos voisins, parce que je me dis : Après tout, ma fille n'a pas besoin de moi; n'a-t-elle pas son institutrice? et alors mon cœur se navre de jalousie.
— Voyons, Louise, pouvais-tu être sérieusement jalouse de notre dernière institutrice, cette pauvre mademoiselle Laçrange? Comparer l'afiection que ta fille lui portait à celle ju'elle a pour toi !
— Est-ce que ma fille n'était pas plus souvent avec son institutrice qu'avec moi, couchant près d'elle, vivant constamment près d'elle? Est-ce que mademoiselle Lagrange ne partageait pas jusqu'aux jeux alors presque enfantins d'Alphonsine, ce que ma gravité de mère ne me peimettait pas? Est-ce que...
— Pourquoi t'interrompre?
— Eh bien, oui, si pénible que cela soit à avouer, je peux te le dire à cette heure que nous sommes résolus à ne plus prendre d'institutrice, car, après tout, je ne suis pas une méchante femme.
— Oh non!
— Ah non? tu n'en sais rien, ni moi non plus. Cela te fait rire; tu as tort, car enfin, était-ce un bon ou un mauvais sentiment, que d'éprouver, non pas du regret, mais une sorte d'envie presque haineuse, en voyant une étrangère enseigner à ma fille ce que j'étais incapable de lui enseigner, moi? Étaitce un bon sentiment, de me dire avec amertume : Cette étrangère m'est supérieure aux yeux de ma fille sous un certain côté, car auprès de cette institutrice, moi qui ne sais ni la musique, ni le dessin, ni une langue étrangère, ni tant d'autres choses, je suis une ignorante, une espèce de sotte, et, malgré toute sa tendresse pour moi, ma fille doit avoir le sentiment de ma nullité?
— Louise, — dit en riant M. de Morville, — c'est de l'exagération à la taçon de madame Pivolet, prends-y garde!
— Mon ami, tu as tort de plaisanter; je te parle sérieusemont de souffrances toiles mais cruelles, dont je tâchais de me distraire en acceptant de nombreuses invitations de nos voisins, tandis que tu restais seul ici avec tes livres. Ces souffrances, tu ne les as jamais devinées; j'en avais honte, je tâchais de les contraindre, de ne laisser rien percer de ce que je ressentais, car cette pauvre mademoiselle Lagrange était l'agneau du bon Dieu; cependant, malgré moi, je m'échappais parfois en aigreurs, en ironies absurdes, mais qui portaient coup ; je le voyais à la soudaine tristesse de cette excellente jeune personne. Et ce n'est pas tout encore...
M. de Morville avait d'abord accueilli presque en plaisantant les confidences de sa femme, mais il parut alors aussi affligé que surpris, et reprit :
— Louise, est-ce toi qui parles ainsi? toi dont j'ai tant de fois apprécié, admiré l'excellent cœur!
— Tenez, vous autres hommes, vous ne comprendrez jamais rien au cœur d'une mère; toutes les mères ne sont pas comme moi, heureusement; mais enûn, telle je suis, telle je me confesse; ainsi, tune comprendras pas non plus qu'une autre de mes jalousies absurdes, c'était de voir ma fille aussi inférieure que moi à son institutrice, de me dire : Voilà pourtant une pauvre fille, née dans la loge d'un portier, puisque le père de mademoiselle Lagrange était concierge de la pension où elle a été élevée; voilà une pauvre fille sans nom, sans fortune, qui est et sera en toutes choses d'art et de savoir infiniment supérieure à ma fille, qui aura un jour cinquante mille livres de rente ! Veux-tu que je t'avoue quelque chose de plus mal encore? Ce qui me faisait tolérer cette pauvre mademoiselle Lagrange, c'est qu'elle était laide comme les sept péchés mortels; si elle eût été jolie , ou plus jolie qu'Alphonsine, malgré moi je l'aurais prise en horreur. Enfin, il faut bien me l'avouer, le résultat de tout ceci a été que mademoiselle Lagrange a demandé à quitter la maison, sous prétexte de santé ; véritable prétexte. Du reste, je me rends cette justice, j'aurais souffert jusqu'à la fin plutôt que de renvoyer cette excellente fille, et j'ai été délivrée d'un pénible remords quand je l'ai su placée dans une bonne maison , grâce à nos pressantes recommandations.
— Ah! Louise, combien nous avons eu raison de refuser miss Mary; pauvre fille! Et si par hasard elle avait été jolie! ce que j'ignore, car, je l'avoue, cela jusqu'à présent m'avait paru très insignifiant...
— Miss Mary? Ah! je l'avoue maintenant, pour mille rai« sons je lui aurais encore préféré mademoiselle Lagrange. Mon Dieu, tout cela est puéril, ridicule, odieux même, je le fais; car à toi, en qui j'ai une confiance aveugle, j'ai caché
la plus grande partie de ces ressentiments dont j'ai honte; heureuse encore s'ils n'avaient chagriné que moi ! Mais non, mademoiselle Lagrange n'a pu sans doute résister à ces mille taquineries sournoises, et elle a quitté la maison; j'avais beau, dans mon regret de l'avoir blessée, tâcher de lui faire oublier sa peine par des prévenances, par quelques cadeaux, c'était un cœur timide, et avec sa douceur inaltérable, elle trouvait le moyen, sans me choquer, de ne pas accepter les dédommagements que je lui offrais. Voilà pourtant les conséquences de mon malheureux caractère. Il en serait de même pour mademoiselle Lawson ; car, je ne me le cache pas, ce refus de notre part...
Puis s'interrompant, madame de Morville ajouta avec une expression de sincérité qui donna un charme touchant à sa physionomie si animée, si expressive :
— Non, après tout, je ne suis pas une méchante femme, je le sens bien. Aussi, mon ami, je m'aperçois heureusement à temps que nous avons oublié une chose très importante dans la lettre à ton frère.
— Quoi donc?
— Un post-scriptum.
— A quel propos?
— Ton frère nous l'a dit : non-seulement la place que nous offrions à mademoiselle Lawson assurait pendant deux ou trois ans l'existence de cette jeune personne, mais la presque totalité de ses appointements devait être envoyée par elle à Dublin, pour aider à subvenir aux besoins de sa mère et de ses quatre sœurs; pauvres femmes! qu'elles sont à plaindre !
— Louise , puisque ton excellent cœur va de lui-même audevant de cette objection, je te l'avoue, la seule chose qui me peinait réellement dans notre changement de résolution, c'était de penser que celte famille si intéressante allait se trouver
privée d'une ressource sur laquelle elle a compté. J'avais déjà cherché le moyen de...
— N'achève pas, mon ami, cela me navre... Mais écoute, mon ami : nous voulions employer deux mille quatre cents francs par an aux appointements de miss Mary; ce n'est pas pour faire des économies que nous avons renoncé à elle...
— Non, certes.
— N'y aurait-il pas moyen, comme compensation, je n'ose dire comme indemnité, de faire agréer ces deux mille quatre cents francs à cette famille pendant deux ou trois ans?
— Impossible. Tu as lu la lettre de mon frère : rien de plus honorablement fier que le caractère de 11. Lawson; non-seulement il n'accepterait pas une aumône, mais il serait cruellement blessé d'une pareille offre.
— Combien Pimaginative de madame Pivolet te fait défaut en ce moment, mon pauvre ami ! — dit en souriant madame de Morville; — tu me donnes envie de l'envoyer chercher.
— Explique-toi.
— Est-ce que je suis assez déraisonnable pour songer à proposer à M. Lawson ou à sa fille une aumône annuelle? Est-ce qu'il n'y a pas d'autres moyens de faire accepter ce service? Et c'est en cela que je te dis que l'imaginative de madame Pivolet te fait défaut, et à moi aussi, j'en conviens; car, jusqu'à présent, je ne trouve pas. Pourtant... attends donc... Vois un peu... rien que de prononcer ce nom magique de Pivolet, les inventions vous viennent. Alphonsine commence à parler anglais; il faut que ton frère, à qui tu vas écrire notre embarras en post-scriptum, cherche et trouve quelques bons livres anglais qui ne soient pas traduits en français; comprends-tu?
— Excellente idée ! 11 priera miss Mary de les traduire interlignés pour Alphonsine.
— Et nous mettrons à ce travail le prix qui nous con-
Tiendra; la délicatesse la plus ombrageuse n'aura rien à objecter à cela.
— Ah ! madame Louise, — reprit M. de Morville en embrassant tendrement sa compagne, — et vous vous dites parfois une méchante femme !
— Non; mais il est toujours plus sage d'éviter les occasions de faillir. Ainsi tu approuves mon idée ?
— Je cours écrire ce post-scriptum et cacheter ma lettre. Au moment où M. de Morville allait quitter le salon de sa
femme, mademoiselle Alphonsine de Morville entrait chez sa mère.
— Mon enfant, — lui dit son père en souriant, — j'écris à ton oncle; tu n'as pas de commission pour lui, pas de contrebande à lui demander? car tu sais qu'il s'intitule le contrebandier de mademoiselle de Morville. Un consul de France ! Ce que c'est que d'avoir une nièce !
— Non, mon père; je ne veux pas abuser si souvent de la bonté de ce cher oncle. Rappelle-moi seulement à son souvenir, ainsi qu'à celui de ma tante et de ses enfants.
— Oh ! cela est déjà fait; en ce cas, je n'ai plus qu'à fermer ma lettre, après y avoir ajouté notre post-scriptum, bien entendu, — ajouta-t-il en s'adressant à sa femme, qu'il laissa seule avec sa ûlle.
Mademoiselle de Morville avait seize ans; elle iv beaucoup à sa mère. Sa figure, sans être jolie, ne manquait ni d'agrément, ni d'expression; on y lisait surtout la candeur de son âme et la franchise de son caractère.
Lorsque son père fut sorti, mademoiselle de Morville dit à sa mère :
— Maman, est-ce que la lettre que mon père écrit à moù oncle est relative à miss Lawson?
— Oui, mon enfant.
— C'est donc décidé, elle arrive?
— Oh ! mon Dieu, quel gros soupir! — dit madame de Morville en souriant. — Tu redoutes donc beaucoup l'arrivée de ta nouvelle institutrice?
— Redouter, c'est bien fort; mais enfin, si j'avais le choix...
— Voyons !
— J'aimerais mieux rester sans institutrice.
— Cette pauvre mademoiselle Lagrange n'était pourtant pas un tyran.
— Elle! oh! non. Il n'y avait pas de meilleur caractère que le sien, et puis si affectueuse pour moi, une vraie sœur, enfin.
— En effet, vous ne pouviez guère vous passer l'une de l'autre, mon Alphonsine, et tu étais plus souvent avec elle qu'avec moi.
— C'est tout simple; le temps de mes études...
— Et pendant tes récréations aussi.
— En pouvait-il être autrement? Est-ce que tu aurais joué avec moi à courir ou au volant, et même à la poupée? Car sais-tu qu'il y a deux ans je jouais encore à la poupée?
— Et mademoiselle Lagrange jouait avec toi. Sa complaisance était sans bornes, c'est une justice à lui rendre.
— Oui, quand je l'avais contentée par mon travail; sinon elle était très sévère, mais aussi toujours juste, et si bonne, si timide, contente de tout, ne se plaignant jamais!
— Je ne vois pas trop de quoi elle aurait pu se plaindre. Enfin tu la regrettes ?
— Certainement. Car avant de retrouver une pareille institutrice. •. Ce n'est pas ta miss Lawson qui la vaudrai
— Tu crois?
— Maman, je t'assure que tu ne remplaceras jamais mademoiselle Lagrange. Juge donc : un si bon caractère, et puis si instruite, tant de talent pour la musique, la peinture; sachant toujours se mettre à votre portée pour vous enseigner, descendant jusqu'à vous, enfin !
— Comment, descendant jusqu'à vous !
— Dame, maman, comme savoir, elle était et sera toujours, pour ainsi dire , une princesse auprès de moi. Et cependant elle était la fille du portier de la pension où elle a été élevée ! elle ne s'en cachait pas le moins du monde.
— Loin de là, elle affectait même un peu, ce me semble, de parler de son humble naissance.
— Elle, affecter ! Oh! maman, c'est une erreur. Quand, par hasard, elle parlait de sa famille, c'est que la conversation venait là- dessus. D'ailleurs, écoute donc, mademoiselle Lagrange eût été fière qu'elle en avait le droit.
— Fière, de quoi? Pas de sa figure, pauvre fille...
— Non, c'est vrai; mais enfin, sais-tu que c'est très beau d'être institutrice, de pouvoir ainsi, par son travail, se suffire à soi-même et encore venir en aide à sa famille ? Je te demande un peu, par exemple, comment je ferais si j'étais à sa place, moi, maman?
— La réponse est très simple, chère enfant : si tu étais à la place de mademoiselle Lagrange, tu ferais comme elle et comme tant d'autres jeunes personnes remplies de courage, de savoir et de cœur; qualités que possédait mademoiselle Lagrange, je le reconnais, car, tu le sais, chère enfant, nous avions pour elle les plus grands égards.
— Sans doute, tu étais parfaite pour elle, mon père aussi, et moi je l'aimais comme une sœur.
— A ce point que, pendant les premiers jours qui ont suivi son départ, je t'ai vue souvent pleurer, et que depuis te la
trouve triste; c'est à peine si les histoires de ta nourrice Pivolet, et elle n'en chôme jamais, te dérident un peu.
— Que veux-tu, maman, se quitter après plus de trois ans d'intimité, cela vous laisse du chagrin.
— Cette sensibilité fait l'éloge de ton cœur; mais enfin il me semble, mon Alphonsine, que toi et moi nous pouvons trouver dans notre tendresse de quoi nous consoler du départ d'une étrangère.
— Une étrangère ! — reprit naïvement Alphonsine, — dis donc une amie, une sœur.
— Soit ! Mais une mère... vaut au moins une amie, une sœur même.
— Est-ce que cela peut se comparer? — reprit la jeune fille avec une grâce charmante en embrassant madame de ville; — est-ce que d'aimer votre sœur vous empêche d'adorer votre mère?
— Chère enfant, — dit madame de MorvUle avec une douce émotion, — jamais je n'ai douté de ta tendresse; seulement je n'ignore pas qu'une mère, si aimée qu'elle soit, peut difficilement être une compagne pour sa fille.
— Mon Dieu, non, c'est si différent.
— Je le sais, mon enfant.
— Ainsi, toi, maman, tu es pour moi, n'est-ce pas, aussi affectueuse que possible; pourtant tu m'imposes toujours; il y a mille riens, mille folies, mille bêtises si tu veux, que je n'oserais jamais te dire, et qui nous amusaient et nous faisaient rire aux larmes avec cette pauvre mademoiselle La-
ge; et puis ces causeries sans fin pendant les récréations, jeux mêmes, car elle était très enfant quand elle s'y metlait; tout cela faisait qu'avec elle le temps de l'étude passait comme un songe et celui de la récréation comme un éclair.
— Sans doute, — reprit madame de Horrille avec un sourire contraint, car cette mère jalouse sou^Vait, malgré tous
les efforts de son bon sens naturel, — et moi... je ne jouissais de la société de ces demoiselles que lors de notre promenade d'avant diner, ou le soir jusqu'à l'heure du thé... puis tu t'en allais coucher dans l'appartement de ton institutiice... Mais revenons à miss Mary...
— Je t'en prie, maman, ne m'en parle pas, il sera toujou:-: assez temps d'y songer lorsqu'elle sera arrivée.
— Pourquoi cette prévention?
— C'est que je la vois d'ici, ta miss Mary : une grande Anglaise à l'air froid, revêche, et si jamais elle s'humanise jusqu'à daigner sourire, vous montrant des dents longues de ça...
— Le portrait n'est pas flatteur...
— Et d'ailleurs, fût-elle un phénix, jamais elle ne remplacera pour moi ma pauvre mademoiselle Lagrange. Aussi, je t'en préviens, je ne réponds pas du tout de la contenter, ta miss Mary...
— Allons, chère enfant, je vais te rendre très heureuse.
— Comment cela?
— Cette lettre de ton père à ton oncle de Dublin contremande l'arrivée de miss Mary.
— 11 serait vrai ! quel bonheur! — s'écria joyeusement la jeune fille. Puis se reprenant : — Et encore, je ne sais si je dois me réjouir, je perdrai peut-être au change. Tu as donc quelqu'un en vue pour remplacer miss Mary?
— Non, nous n'avons personne.
— Personne?
— Ton père et moi, nous avons décidé que désormais tu n'aurais plus d'institutrice. Te voilà contente !
— Oh ! certainement. — Puis, par réflexion : — Mais, maman, qui donc achèvera mon éducation ?
— Toi-même, chère enfant. Tu es maintenant assez forte musicienne, tu dessines bien, et tu sais suffisamment l'anglais
et l'italien pour travailler seule. Quand je dis seule, non, je prendrai ma revanche, — dit tendrement madame de Mortifie, — je ne te quitterai pas. Je ne suis malheureusement point en état de remplacer une institutrice, mais enfin, sans être musicienne, j'ai l'oreille assez juste pour t'avertir si tu passes des notes ou si tu chantes faux; je ne sais pas dessiner, mais je verrai bien si ce que tu copies ressemble plus ou moins à ton modèle. Quant à l'histoire et à la géographie, avec des livres je pourrai suppléer à l'instruction qui me manque malheureusement. Et puis, — ajouta madame de Morville d'une voix touchante et attendrie presque jusqu'aux larmes, — tu seras indulgente, n'est-ce pas? tu me tiendras compte de mon bon vouloir; enfin, je tâcherai de ne pas te faire trop regretter ton institutrice.
— Mais tu me la rendras, au contraire, — s'écria la jeune fille avec expansion en se jetant au cou de sa mère; — je l'aimerai en toi comme je t'aimerai en elle.
— Et non-seulement je partagerai tes travaux, — reprit madame de Morville en répondant avec un bonheur ineffable à l'étreinte de sa fille, — mais je partagerai aussi tes récréations. Tu verras que je ne suis pas si mère que j'en ai l'air, et que, tout comme une autre, je saurai être gaie, rieuse et bonne compagne. Et puis enfin, les absences quelquefois prolongées que je faisais pour répondre aux invitations de nos amis du voisinage, et dont tu te plaignais si gentiment, je ne les ferai plus. Tous mes instants te seront consacrés; enfin je tâcherai de regagner le temps perdu.
Soudain des pas bruyants et des cris d'effroi se firent entendre dans le salon voisin ; madame de Morville et sa fille se levèrent avec inquiétude et virent entrer éperdue, effarée, une grosse petite femme qui semblait rouler plutôt que marcher; elle portait un trousseau de clefs à sa ceinture, et son bonnet plissé bissait voir la frisure éternelle d'un tour noir comme
de l'encre. Telle était madame Pivolet, autrefois nourrice d'Alphonsine, et alors femme de charge. Elle entra donc précipitamment en levant les mains au ciel et s'écriant :
— Ah! madame, quel malheur! M. de la Botardière! Quel affreux événement !
Et sans en dire davantage, elle tomba sur un fauteuil, en renversant sa tête en arrière comme si elle pâmait. Madame de Morville et sa fille, de plus en plus inquiètes, quoiqu'elles eussent été déjà plusieurs fois dupes des exagérations de la femme de charge, s'approchèrent d'elle, et sa maîtresse lui dit vivement :
— Au nom du ciel! madame Pivolet, parlez... Que s'est-il passé? qu'est-il arrivé à M. de la Botardière?
— Mon oncle est donc de retour de voyage ? — demanda la jeune fille à sa nourrice. — Mais réponds donc !
— Ah ! madame , ah ! mademoiselle , — reprit la femme de charge en secouant la tête avec un douloureux accablexne!£? — c'est fini !
— Quoi, fini?
— C'est affreux!... Infortuné M. de la Botardière! Il avait (parlant par respect de lui) un bien mauvais caractère... mais pauvre cher homme! un pareil sort...
— Mon oncle est donc ici? — s'écria la jeune fille.
— Une si belle vieillesse ! — reprit madame Pivolet d'un ton lamentable. — Encore si vert pour son âge !
— Achevez donc, — reprit madame de Morville. — Il est odieux de nous tenir ainsi dans l'inquiétude. Encore une fois, qu'est-il arrivé ?
— Pardon, madame, mais l'émotion. .. cet horrible spectacle...
— Maman, je n'ai pas une goutte de sang dans les veines.
— Ni moi non plus, je t'assure. Parlez donc, madame Pivolet t
4î MISS MARY
— J'étais tout à l'heure dans la cour d'honneur du château, — reprit la femme de charge d'une voix haletante, en e'essuyant le front; — je vois arriver de loin, dans l'avenue, un char à bancs jonquille...
— La voiture de mon oncle?
— Avec son grand cheval blanc qu'il appelle, hélas ! pauvîv. ther homme ! qu'il appelait Roncevaux !
— Comme/ it, qu'il appelait! — s'écria madame de Morville en joignant les mains avec effroi. — Mais vous ne songez pas à ce que vous dites !
— Écoutez, madame, écoutez. Je vois donc de loin arriver te char à bancs jonquille attelé de Roncevaux; il trottait même 1res vite, contre son habitude.
— Quel supplice! Mais achevez donc!
— Le char à bancs avançait toujours; il n'était plus qu'à cinquante pas peut-être de la grille du château, lorsque. . . lorsque. .. Ah! madame!
— Ensuite?
— Pif! paf! Des scélérats embusqués tirent je ne sais combien de coups de fusil sur ce malheureux M. de la Botardière et sur son char à bancs jonquille.
— Tirer sur mon oncle... Mais c'est impossible !...
— Impossible!... plût à Dieu, madame. A cette décharge d'artillerie, Roncevaux prend le mors aux dents, entre dans la cour d'honneur comme un forcené, accroche le chai- à bancs à la borne de la porte d'entrée, le brise en mille pièces, et je vois rouler à mes pieds... je dois même avoir du sang sur moi... je vois rouler à mes pieds cet infortuné M. de la Botardière, blessé de dix coups de feu au moins, les membre? fracassés, la tète en capilotade... et rendant le dernier soupir... Alors, moi...
— Vous êtes folle ! — s'écria madame de Morville, — et ja suis assez simple pour me laisser prendre encore à vos men-
songes ou à vos exagérations!... J'entends la voix de mon oncle.
En effet, on entendit la voix qninteuse de M. de la Botar- •hère, disant dans la pièce voisine, dont la porte s'ouTrît aussitôt :
— C'est possible 1 mais j'exige que l'on chasse ce drôle-là à l'instant.
Et M. de la Botardière apparut dans l'entière majesté de son obésité, nullement percé de dix coups de feu, n'ayant aucun membre fracassé, encore moins la tête en capilotade. Son chapeau seul, outrageusement aplati, bossue, déformé, présentait une apparence fantastique, et cette coiffure donnait un aspect étrange à la figure courroucée du vieillard.
— Àh! mon oncle, — s'écria la jeune fille en allant embrasser M. de la Botardière, — quelle peur maman et moi nous avons eue! Heureusement, ce n'est rien.
— Comment! ce n'est rien! — s'écria le vieillard. — Effrayer mon cheval par un coup de feu, ce n'est rien !
— Mon oncle, — dit madame de Morville, — c'est un d>? nos gardes qui a déchargé son fusil, sans prévoir qu\..
— Peu m'importe ! il n'en est pas moins arrivé que Roncevaux, effrayé, a pris le galop et a accroché si violemment la borne de la grille, que j'ai failli verser, et que du choc mon chapeau (il est bien arrangé, vous le voyez) est tombé sous la roue! De sorte que si Roncevaux ne s'était arrêté de lui-même devant le perron, je ne sais pas ce qui serait arrivé. Je risquais d'être broyé sous les roues. Ah! on appelle cela rien... ici!
— Mon oncle , c'est beaucoup trop , sans doute , — reprit madame de Morville. — Alphonsine voulait dire que c'était peu de chose auprès des malheurs qui pouvaient arriver.
demoiselle de Morville, pendant que sa mère parlait ainsi au vieillard, s'approcha de madame Pivolet, qui restait impassible, et lui dit d'un ton de reproche :
*t MISS MARY
— Voilà encore une de tes inventions, de tes exagérations. N'as-tu pas honte, à ton âge, d'oser ainsi mentir?
— Mademoiselle, j'ai vu, ce qui s'appelle vu, monsieur votre oncle en morceaux! seulement, il aura bu toui de suite du vulnéraire suisse. Et je n'oublierai jamais celte nouvelle preuve de f efficacité de cette eau merveilleuse. Je m'en vais vite faire préparer l'appartement de M. de la Botardière.
Et la femme de charge sortit paisible, sans le moindre remords de conscience.
M. de la Botardière, après le départ de madame Pivolet, se jeta dans un fauteuil en s'essuyant le front et s'écria :
— Mon neveu, je vous le déclare, je retourne à l'instant à la Botardière si le drôle qui a effarouché Roncevaux n'est pas chassé séance tenante! Ce coquin me voyait, il a malicieusement déchargé son fusil à mon approche.
— Mon oncle, permettez. Robert était derrière le mur d'un des pavillons d'entrée; il ne pouvait vous apercevoir.
— A merveille, monsieur! prenez parti pour vos geni contre moi.
Et, se dirigeant vers la porte :
— Que l'on me fasse atteler Roncevaux à l'instant!
— Mon oncle, de grâce! — dit madame de Morville en prenant la m;iin du vieillard et l'obligeant à s'asseoir, — votre menace ne saurait être sérieuse.
— Je vous répète, ma nièce, que moi ou ce drôle nous sortirons d'ici, et sur l'heure !
— Soit, mon oncle, — reprit M. de Morville, — Robert sep»
tira. Pcrmctfcz-moi seulement de vous faire observer qu'il est père de famille, il a trois enfants, une vieille mère...
— Est-ce une raison pour effaroucher perfidement Roncevaux et risquer de me faire briser les membres? Peste! mon neveu, vous êtes clément pour ceux qui en veulent aux os de votre oncle !
— Vous serez satisfait, mon oncle, — dit M. de Mor ville en échangeant un regard d'intelligence avec sa femme. — Robert s'en ira d'ici.
— 11 ne s'agit pas de dire : Il s'en ira; il faut qu'il s'en aille aujourd'hui, devant moi.
— Oui, mon oncle, aujourd'hui même il partira; je vais tout à l'heure donner à mon régisseur des ordres à ce sujet. Maintenant, puis-je m'informer du résultat de votre voyage? Vous êtes sans doute depuis peu de retour à la Botardière ?
— Depuis deux jours, Dieu merci! Je croyais n'arriver jamais chez moi, tant était grande mon impatience de voir le terme de cet exécrable voyage.
— Vous n'en avez donc pas été satisfait ?
— Satisfait! Mort de ma vie! je m'en souviendrai longtemps, de ce voyage-là! 11 a été, par ma foi, aussi agréable que la réception qui m'attendait chez vous.
— Mon Dieu! mon oncle, — dit madame de Morville, — ®st-ce que vous auriez failli verser?
— Plût au ciel ! peut-être cette impertinente donzelle eût attrapé quelque bon horion qui l'eût retenue en route, elle et Son chevalier; tous deux n'auraient pas du moins été mon 3auchemar depuis Calais jusqu'à Paris.
— Vous aurez sans doute, mon oncle, fait une de ces rencontres fâcheuses auxquelles on est souvent exposé dans les voitures publiques?
— Souvent? non, pardieu! — s'écria le vieillard avec un accent de récrimination courroucé ; je ne crois pas que l'on
rencontre souvent de pareilles effrontées, accompagnées de sï impertinents polissons !
Madame de Morville, craignant que la conversation ne prît un tour peu convenable pour la modestie de sa fille, lui dit tout bas :
— Mon enfant, va voir si madame Pivolet s'occupe de préparer l'appartement de ton oncle.
La jeune fille sn leva et sortit. M. de Morville reprit en souriant, afin de tâcher de remettre M. de la Botardière en bonne humeur :
— Il paraît, mon cher oncle, que vous avez rencontré une vertu de diligence?
— Une vertu! dites donc une coureuse, flanquée de deux godelureaux, dont l'un, le préféré, le chéri, sans l'ombre de respect pour mes cheveux blancs, a été d'une insolence sans égale au vis-à-vis de moi durant tout le voyage, à la grande jubilation de sa drôlesse, qui l'encourageait. Oui, je servais de jouet, de plastron, à toute la voiturée. Comme j'avais souvent manifesté tout haut mon désir d'arriver bientôt à la Botardière, désir assurément fort naturel quand on est empêtré dans une si exécrable compagnie , ces imbéciles et insolents voyageurs demandaient à chaque relais au conducteur : « Estce ici la Botardière? Nous ne sommes donc pas encore arrivés à la Botardière? Quand donc arriverons-nous à la Botardière? » Les impudents ! Mais comme je n'ai pas ma langue dans ma poche, je leur rendais des fèves pour des pois !
— En vérité, — reprit madame de Morville, — un tel manque d'égards envers un homme de votre âge, mon oncle, est à la fois lâche et grossier.
— Oui, vàlà ce que c'est que la jeunesse d'à présent.
— Heureusement, mon oncle, il e*t des exceptions.
— Non.
— Alloiv, cher oncle, — dit M. de Morviils en souriant,—
il ISS MARY *7
▼ou~ forez bien une exception en faveur de mon fils Gérard.
— Lui ! qu'il soit accroche au bras d'une donzelle comme Pc' tait l'insolent polisson dont je parle, il ne vaudra pas mieux que les autres.
— Nous ferons du moins en sorte, — reprit M. de Korville, — qu'il ne fréquente pas de si mauvaise compagnie.
— Et vous aurez fièrement raison, si vous pouvez. Imagine* que l'effrontée dont je parie , sans le moindre respect pour mes cheveux blancs, a commencé par lancer son godelureau contre moi, pour revendiquer la place du coin, et me forcer ainsi à aller en sixième à reculons, ce que j'abhorre! Aux tables d'hôte, la donzelle était toujours servie la première : c'étùl comme une conspiration entre elle, ses deux godelureaux et les autres voyageurs, pour ne me laisser que les restes, et ce n'est pas tout : l'un des mauvais drôles dont nous étions empestés disait à chaque repas : « Garçon, servez-moi un poulet à la Botardière! un filet de bœuf à la Botardière! une an-
■ à la Botardière! » Et ces imbéciles de rire! Comme c'était spirituel, en effet! Un autre animal n'avait qu'une éternelle et stupide plaisanterie à la bouche : « J'ouvre une souscription nationale pour faire placer le portrait de M. de îa Botardière dans toutes les diligences comme l'emblème du charmant voyageur ! » et autres insolences. Nous remontions en voiture, et pour dessert j'étais régalé de la vue, des chuchotements, des sourires, et tout ce qui s'ensuit, entre la donzelle et son godeluretu, car je gaze au vis-à-vis de ma nièce; mais aussi, toutes les fois que je sortais de cette infernale voiture ou que j'y rentrais, je m'arrangeais pour lui écraser les pieds, à cette impudente! et elle n'osait souffler mot, car, malgré son godelureau, je vous l'aurais joliment relevée du péché de paresse !
— En vérité, mon oncle, — reprit madame de Morville indignée, — il est déplorable de penser «Bruns honnête femme
pourrait se rencontrer dans une voiture publique avec de pareilles créatures.
— Et le joli de la chose, c'est que cette aventurière faisait passer son galant pour son frère!
— Mais avec une conduite si éhontée, — dit madame de Morville , — c'est une profanation à la fois gratuite et odieuse qu'un pareil mensonge !
— Pardieu! ces créatures se moquent pas mal de pareils scrupules; mais comme je me doutais de la fourberie, je demande au conducteur le nom du godelureau. Il regarde sur la feuille et lit : M. Théodore de Favrolle.
— Vous dites, mon oncle?
— Je dis... Théodore de Favrolle! Est-ce que par hasard vous connaîtriez cet impertinent qui, avec sa donzelle, composait cet horrible cauchemar à deux tètes qui m'a poursuivi jusqu'à Paris?
— Je ne connais pas ce jeune homme, mon cher oncle, mais s'il est fils de M. de Favrolle, ancien colonel de mon dernier régiment, son père est un de mes vieux amis. J'écrivais justement ce matin à mon frère que, lors de mon dernier voyage à Paris, j'avais rencontré M. de Favrolle le père, et qu'il m'avait dit en riant : a Pourquoi ne marierions -nous pas nos enfants quand ils seront en âge? »
— Ah! par ma foi!... votre fille aurait là un joli parti! De plus, vous sentez bien qu'après ce qui s'est passé entre cet impertinent et moi, si vous donniez suite à vos projets, ce serait une indignité!
— Mon oncle, écoutez-moi, de grâce!...
— Comment ! j'aurais échappé à ce cauchemar pour le retrouver chez vous! Mort de ma vie!... vous ne me reverriex de vos jours!...
— Monsieur, calmez-vous, je vous en conjure, — reprit madame de Morville ; — mon mari vous parle d'un simple pro«
MISS MARY m
pos jeté dans la conversation... Alphonsine n'est pas d'ailleui> en âge d'être mariée.
— Et quand elle serait en âge, madame?
— Mon oncle a raison, Louise, — se hâta de dire M. de Morville; — sans être rigoriste, et sachant qu'il faut, comme on dit, que jeunesse se passe... je vous avoue, mon oncle, que ce que vous nous apprenez de ce jeune Favrolle me donne de lui une fâcheuse opinion... A vingt-deux ans à peine, se conduire avec un tel cynisme , manquer si grossièrement de respect à un homme de voire âge...
— Et si vous revoyez le père de ce polisson-là, — reprit le rancuneux vieillard, — faites-lui bien des compliments de ma part sur monsieur son fils et sa coureuse, véritable aventurière, une de ces créatures qui changent de nom comme d'amant; car pendant que le conducteur lisait sur la feuille le nom de ce M. de Favrolle, je regarde... et comme il n'y avait que cette effrontée de femme dans la voiture, j'acquiers la preuve qu'elle a pris un nom anglais. Or, remarquez qu'elle est Française, puisqu'elle parle français comme vous et moi, ce qui ne l'empêchait pas de se faire appeler mademoiselle Lawson... Eh bien! quoi? — reprit M. de la Botardière, en voyant son neveu et sa nièce bondir sur leur siège et se regarder avec stupeur, — qu'avez-vous donc? Qu'y a-t-il de si extraordinaire dans ce que je vous dis? Est-ce donc inouï qu'une aventurière française ait pris un nom anglais?... Mais répondez donc! vous restez là comme deux termes...
— C'est qu'en effet , mon oncle , nous sommes confondus , — reprit M. de Morville. Et s'adressant à sa femme : — Y comprends-tu quelque chose?
— Mon ami, c'est impossible, il y a erreur, confusion, — répondit madame de Morville; — puis, le nom de Lawson est, je crois, assez commun en Angleterre.
— Quelle erreur? — demanda M. de la Botardière, — quelle
confusion? de quoi parlez-vous? Ah ça, cst-ee que nous jouoni
aux propos interrompus?
— Pardon, mon oncle, — reprit M. de Morville, — vous êtes bien sûr d'avoir lu sur la feuille le nom de mademoiselle Lawson?
— Aii çà! me croit-on aveugle? sais-je ce que font un L, un a, un w , un s, un o, une n? car j'ai assez de raisons pour ne l'avoir pas oublié, ce diable de nom !
— Et vous êtes certain que cette personne est Française?
— Puisque je vous dis qu'elle parle français comme nous?
— Est-ce qu'elle venait d'Angleterre? — demanda madame de Morville avec anxiété.
— Est-ce qu'elle a fait route avec vous depuis Dunlcerque , mon oncle? — ajouta M. de Morville avec non moins d'angoisse; — ou bien l'avez-vous seulement rencontrée à Calais?
— Se moque-t-on de moi, à la fin! — s'écria l'irascible vieillard en se levant. — Comment! je vous dis que cette aventurière a été cause du plus atroce voyage que j'aie jamais fait de ma vie, et l'on m'accable de questions sur son compte! C'est pardieu trop se jouer de ma patience!
A ce moment, madame Pivolet entra, non plus éperdue, ainsi qu'elle était entrée pour annoncer le lamentable trépas de II. de la Botardière percé de dix coups de feu, mais mystérieuse, ténébreuse, marchant sur le bout des pied^ pour s'approcher de ses maîtres, à qui elle dit tout bas, conme si elle eût craint d'être entendue au dehors :
— Monsieur... madame...
— Eh bien! qu'est-ce? — s'écria M. de Morville l\ haut? voix et très impatiemment. — Que voulez-vous, madame Pivolet?
Mais la femme de charge, redoublant de mystère ; étendit ses deux bras et ses deux mains en avant, et les abaissa plusieurs fois comme pour recommander à ta maîtres de rester
'eux, puis continuant de marcher sur les orteils, elle s'approcha tout près de M. de Morville et lui dit d'une voii plus Lasse encore :
— Chut! c>»itt monsieur; c'est un événement extraordinaire, inouï!
Madame de Morville, connaissant de longue date les imaginations et les exagérations de sa femme de charge , dont une heure auparavant elle avait encore été dupe, et d'ailleurs très inquiète, ainsi que son mari, à propos de la rencontre de M. de la Botardière avec une demoiselle Lawson, madame de Morville ne se laissa pas imposer par les mystérieux préliminaires de madame Pivolet, et lui dit sèchement :
— Parlez, je vous prie, sans toutes ces précautions et cette ridicule pantomime; vous savez que tout à l'heure encore vous vous êtes imaginé voir ce qui n'était pas... vous me comprenez?... Ainsi, je vous y engage, parlez, et parlez vite.
Mais madame Pivolet ne s'effrayait pas de si peu; elle reprit donc, toujours à voix basse, et s'adressant cette fois très diplomatiquement à l'oncle de ses maîtres, afin de s'assurer d'un auditeur moins prévenu contre ses fables habituelles :
— Ah! monsieur de la Botardière, si vous saviez... quelle aventure inconcevable!
— Quoi? — dit le vieillard, — à qui diable en avez-vous, madame Pivolet, en roulant ainsi des yeux? Quelle est cette aventure?
— Figurez-vous, monsieur, qu'il y a deux heures, M. de Morville a envoyé une lettre au bourg.
— Et puis?
— Par Joseph.
— Après? Mais allez donc ! il faut vous arracher les paroles les unes après les autres ! — dit le vieillard, pendant que M. et madame de Morville , de plus en plus préoccupés de l'inquiétante révélation de leur oncle. , et se doutant de quelque tour
à la façon de madame Pivolet , prêtaient peu d'attention à ses paroles.
— Joseph a donc porté cette lettre , — reprit la femme de charge, — mais au lieu de monter à cheval pour cette commission, il a pris la voiture de service, et de plus, la femme du régisseur ayant eu besoin d'aller au bourg, Joseph l'y a conduite. m
— Eh bien! qu'est-ce qu'il y a d'extraoïdinaire là dedans?
— Attendez donc, monsieur. Joseph part, il arrive au bourg; le voici donc au bourg, avec la voiture de service.
— Allez au diable ! — s'écria M. de la Botardière, — vous m'impatientez avec vos redites !
— Pardon, monsieur, mais c'est si incroyable ! Enfin, voici Joseph au bourg ; il mettait ses chevaux à l'auberge, lorsque arrive la diligence de Paris.
— Que l'enfer confonde les diligences et ceux qui sont dedans... quand j'en suis dehors!
— Ah ! monsieur, vous ne croyez pas si bien dire.
— Pourquoi?
— Vous allez le comprendre, monsieur : pendant que la diligence relaye, on voit descendre à pas de loup de la voiture une femme enveloppée d'un manteau, la figure cachée par un voile épais. Ses compagnons de voyage, hommes à longues barbes et d'une physionomie patibulaire, semblaient suivre cette femme des yeux ; il paraît même qu'au moment où elle a quitté la voiture, ils lui ont fait des signes mystérieux, et l'on aurait remarqué que l'un des deux portait un énorme poignard.
— Un poignard? — dit M. de la Botardière, se laissant déjà prendre à la glu de madame Pivolet, — et cette femme voilée ?. . .
— Cette femme voilée fait à son tour un signe mystérieux au conducteur, et aussitôt... et aussitôt.,,
— - Eh bien! qu'arrive-t-UÎ
— Le conducteur descend de l'impériale la malle de la femme voilée...
— Parbleu! c'est tout simple; et moi qui étais là le be< ouvert.
— Non, monsieur, ce n'est pas tout simple, car cette malle était d'une forme comme qui dirait carrée, mais remarquable par des espèces de chiffres, sans doute cabalistiques, en petits clous dorés. Enfin, lorsque sa malle est descendue, la femme voilée entre à l'auberge d'un air extraordinaire , et d'un air ténébreux elle demande à voix basse, et en paraissant s'entourer du plus profond mystère, où est situé le château de Morville, et si l'on pourrait l'y conduire, n'importe à quel prix, offrant pour cela, dit-on, des sommes! mais des sommes! enfin, tout ce qu'on voudrait.
A ces mots, M. et madame de Morville, assez surpris, écoutèrent plus attentivement la narration de leur femme de charge, sachant, et c'était une justice à lui rendre, que toutes ses fabuleuses exagérations reposaient toujours sur un lait réel : elle changeait le ciron en éléphant, mais enfin le ciron existait; elle improvisait à donner le vertige sur un thème quelconque, mais le thème existait.
— Ah ! — reprit M. de la Botardière de plus en plus intéressé, — cette lemme voilée a demandé l'adresse du château de Morville?
— Oui, monsieur, mais toujours sans lever son voile, toujours en s'entourant de précautions de plus en plus mystérieuses, et paraissant surtout ne vouloir à aucun prix se séparer de sa malle.
— Voilà-t-il pas quelque chose de bien étonnant, qu'elle ▼euille conserver sa malle?
— Mais, monsieur, qui sait ce qu'il peut y avoir dans cette malle? Car enfin on a vu des malles renfermer des.,,
— Madame Pivolet, — dit madame de Morvlie ea interroo-
pant la femme de charge, — si vous n'abrégez pas, si vous continuez à abuser ainsi de notre patience et de celle de m<.n oncle, je lui prouverai par votre dernier récit quelle foi l'on doit avoir à vos histoires... et à votre détestable manie de faire quelque chose de rien.
Cette menace produisit un certain effet sur la femme de charge, car elle poursuivit sans circonlocution :
— Joseph se trouvait à l'auberge lorsque la femme voilée demandait l'adresse du château... Il dit à la mystérieuse inconnue qu'il est le cocher de M. de Morville, qu'il a emmené la femme de son régisseur au bourg, qu'il l'attend pour la ramener, et que si la femme voilée a quelque commission à donner pour le château, il s'en chargera... Alors, monsieur, — poursuivit lentement madame Pivolet, triomphant d'avance de l'effet qu'elle allait produire, — alors la mystérieuse inconnue dit à Joseph qu'elle était attendue au château de Morville, et qu'elle profiterait du retour de la femme du régisseur pour faire route avec elle, mais toujours sans vouloir, à aucun prix, se séparer de sa malle.
M. et madame de Morville, fort surpris, car ils n'attendaient aucune visite, n'avaient pas interrompu la femme de charge. IL de Morville lui dit vivement :
— Et qu'a fait Joseph?
— Joseph, voyant à ce moment arriver madame Dubreuil, la femme du régisseur, lui a dit ce que demandait la mystérieuse inconnue; madame Dubreuil a répondu que puisque la dame voilée était attendue au château, elles feraient route ensemble.
— Comment! — s'écria M. de Morville, — mais cette dame est donc venue ici avec madame Dubreuil?
— Pardon, monsieur, — répondit madame Pivolet, qui ne lâchait pas si facilement sa proie et ne donnait pas ainsi de prime-saut le dénoûment de son histoire, — il faut vous dire...
— Alors celte dame est restée au bourg? — reprit madame de Morville.
— Vous allez voir, madame. Permetiez-moi d'achever.
— Et vous n'attendez personne ici? — dit M. de la Botardière à son neveu et à sa nièce, — vous ne comptiez sur au-» cune visite ?
— Non, mon oncle, — répondit M. de Morville : — aussi me semblait-il peu probable que cette dame vînt ici. Mais enfin, — ajouta-t-il en s'adressant à madame Pivolet, — cette dame, qu'cst-elle devenue ? achevez donc !
— Madame Dubreuil lui ayant proposé de l'amener au châ- •leau... Ah! j'oubliais une chose importante : cette inconnue, outre sa malle et son sac de nuit, tenait toujours à la main une sorte d'étui en maroquin , de la dimension d'une grande feuille de papier à lettre, fort plat, et...
— Mais qu'importent ces niaiseries! — reprit impatiemment M. de Morville. — Cette dame est donc restée au bourg?
■ — Monsieur, si vous me tarabustez, je n'en sortirai jamais; J3 ne sais déjà plus où j'en étais.
— Oh ! quelle patience ! — s'écria M. de Morville, — quelle patience !
— Ah! j'y suis, — reprit madame Pivolet. — Madame Dubreuil ayant proposé à l'inconnue voilée de l'amener au château, celle-ci a paru toujours de plus en plus inquiète de sa malle, demandant avec instance qu'on la chargeât derrière la voilure , où elle est montée avec madame Dubreuil , et toutes deux...
— Sont revenues ici, alors! — reprit M. de la Botardière; — pourquoi diable ne pas dire cela tout de suite? Au diable la Pivolet !
— Et cette dame, — dit vivement M. de Morville, — où est-elle? Mais répondez donc! Est-elle restée chez madamâ Dubreuil? est-elle ici?
Madame Pivolet regarda de côté et d'autre d'un air effaré, fouilla prestement dans sa poche , d'où elle tira une carte , et dit en baissant la voix :
— L'inconnue est en bas, dans le salon d'été ; elle m'a donné cette carte pour madame.
M. de Morville , frappant du pied , arracha la carte de la main de madame Pivolet, et lut tout haut et machinalement : « Miss Mary Lawson. »
Au nom de miss Lawson, lu sur la carte de visite par M. de Morville, sa femme, lui et M. de la Botardière, s'exclamèrent presque en même temps sur des tons différents.
— Elle aura devancé l'époque de son départ d'Irlande ! — s'écria madame de Morville.
— Il est impossible que ce soit la même personne que mon oncle a rencontrée en diligence ! — s'écria M. de Morville dans une angoisse mortelle.
— C'est par trop fort ! — s'écria à son tour M. de la Botardière indigné. — Comment! cette coureuse, mon cauchemar, vient me relancer jusqu'ici ? Quelle effronterie ! quelle audace!
— Quoi ! la dame mystérieuse , — s'écria à son tour madame Pivolet , ne laissant tomber aucune de ces paroles , — c'est une coureuse ! Je m'en doutais. — Et s'adressant à sa maîtresse : — Madame, si c'était une brigande I Ces hommes sinistres à longues barbes, armés jusqu'aux dents de poignards, de pistolets et de carabines, qui lui ont fait des signef cabalistiques lorsqu'elle est descendue de diligence,, ce sont
des brigands! Us s'entendent... Le château est isolé. Pour sûr, nous serons égorgés cette nuit. C'est fini de nous ! Ah ! mes pauvres maîtres, c'est fini de nous !
Et il s'en fallut de peu que madame Pivolet ne se mît à crier à l'assassin !
M. et madame de Morville étaient si confondus, si troublés, qu'ils laissaient madame Pivolet donner cours à ses improvisations. Aussi, ne recevant pas de réponse de ses maîtres, elle se retourna vers M. de la Botardière, le saisit brusquement par le bras d'une main tremblante, et lui dit :
— Monsieur, ne pensez-vous pas que c'est une brigandeî Elle a des poisons cachés dans son étui de maroquin, des matières incendiaires dans sa malle. Voilà pourquoi elle ne voulait pas s'en séparer. Tout s'explique : le château sera ravagé, incendié cette nuit; il n'en restera que des cendres !
Et peu s'en fallut que madame Pivolet ne criât au feu.
— Ce qu'il y a de certain , — s'écria le rancuneux vieillard, — c'est que j'exige que cette aventurière soit chassée d'ici à l'heure même !
— Je cours exécuter vos ordres, monsieur, je vais faire armer tous les domestiques, — s'écria héroïquement la femme de charge; — ses complices ne sont peut-être pas loin : ce front ces scélérats qui auront thé des coups de fusil sur M. de la Botardière ! Comme tous les crimes se découvrent , pourtant ! ce que c'est que la Providence ! Je vais envoyer un domestique à toute bride chercher la gendarmerie du bourg.
Et madame Pivolet s'élançait ven 'a porte, lorsque M. de Morville l'arrêta par le bras et lui ai idement :
— Restez là !
Puis se tournant vers M. de la Bv< dière :
— Mon oncle, de deux choses ! >e : ou la personne qui est en bas est mademoiselle Marj '.wson, une institutrice anglaise que nous avions d'abord ftof eptée à la recommanda-
tion de mon frère Auguste, et alors il est impossible que ce soit la personne avec laquelle vous avez voyagé...
— Pourquoi donc, impossible?
— Parce qu'Auguste, que vous connaissez comme moi, mon oncle, n'a pu nous envoyer comme institutrice pour ma fille qu'une personne parfaitement honorable.
— Votre frère Auguste, — dit le vieillard, — un cerveau brûlé, un étourneau! Belle caution, ma foi! il se sera laissé duper par celte aventurière, voilà tout.
— Je vous demande pardon, mon oncle, — reprit madarr^î de Morville d'une voix douce et ferme, — nous sommes convaincus que dans une circonstance si délicate, si grave, moc beau-frère a dû agir avec une extrême circonspection et que son choix était excellent.
— Ainsi, — s'écria le vieillard exaspéré, — je suis un oison... un aveugle... un imbécile... incapable de distinguer une sage et honnête personne d'une effrontée qui m'a cause miile avanies pendant cet infernal voyage !
— Nous ne mettons pas en doute ce que vous nous avez raconté, mon oncle, — reprit M. de Morville; — seulement, il se trouve qu'il existe deux demoiselles Lawson : l'une qui vient d'arriver ici portant sans doute une lettre de recom-mandation de mon frère, et une autre femme qui a voyage avec vous, et qui est à cette heure je ne sais où, peu m'importe...
— Évidemment, — reprit madame de Morville, — c'es1: le seul moyen d'expliqué ce qui arrive : le nom de Lawsors est sans doute commun | Angleterre.
— Au diable ks L.\ xm! — s'écria le vieillard. -^ S'ils se ressemblent tous, les illeurs sont bons à noyer.
La porte du salon s Tit soudain. Mademoiselle de Morville cntiM préeipitammen\ s'écriant :
— Mon père! manv vous ne savez pas?... miss Mary est
arrivée! elle est en bas, dans le salon; je viens de causer avec elle.
— Comment! tu l'as déjà vue? — demanda madame do Morville.
— J'entrais dans le salon pour aller faire préparer l'appartement de mon oncle; j'aperçois une jeune personne jolie, oh! mais si jolie, que j'en suis restée toute saisie, d'autant plus que je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un là. Elle se lève,, s'approche, et me dit en français, d'un air doux et timide i « C'est peut-être à mademoiselle de Morville que j'ai l'honneur de parler? — Oui, mademoiselle. » Alors elle tire une lettre d'un petit étui de maroquin qu'elle tenait à la main, me la donne et me dit : « Ayez la bonté, mademoiselle, de remettre à madame de Morville, à qui j'ai déjà envoyé ma carte, cetta lettre de M. Auguste de Morville, consul à Dublin. » A cec mots, je me rappelle l'institutrice que le frère de mon père devait nous envoyer, et je réponds : « Vous êtes sans doute miss Mary Lawson? — Oui, mademoiselle; j'ai quitté Dublin un peu plus tôt que je ne l'avais pensé d'abord , et j'ai pris la diligence de Calais il y a huit jours. »
— C'est elle ! — s'écria M. de la Botardière; — c'est cette.,.
— Mon oncle ! — dit vivement M. de Morville au vieillaiv — songez à ma fille. Je réponds sur mon honneur que vous êtes dans une erreur complète. Aussi, je vous en conjure, n'ox: bliez pas que miss Mary est de ce moment l'institutrice d'Aiphonsine.
— Ah ! je me trompe !... — dit le vieillard.
Et s'approchant de mademoiselle de Morville, qui, sans ce; prendre le sens des paroles qu'elle venait d'entendre échange: entre son père et M. de la Botardière, les regardait tous deux d'un air surpris et inquiet :
— Tu dis, ma nièce, que cette jeune personne a pris lr lig?nce à Calais ily a huit jours?
— Oui, mon oncle, elle vient de me l'apprendre.
— Comment est-elle de visage?
— Oh ! jolie par admiration, et l'air si doux, si bon ! Tiens, maman, figure-toi mademoiselle Lagrange, avec la beauté de plus.
— Belle, je ne dis pas non, — reprit brusquement le vieillard. — Et ses cheveux, de quelle couleur sont-ils?
— Châtain clair.
— C'est cela. Et les yeux bleus?
— Oui.
— Elle est coiffée d'un chapeau de paille doublé de rose?
— Oui, mon oncle. Mais vous l'avez donc vue aussi?
— J'ai eu probablement ce bonheur-là. Elle porte, n'est-ce pas, un tartan écossais à carreaux blancs et verts, et des bottines pareilles?
— Oui, mon oncle, — répondit la jeune fille de plus en plus étonnée, pendant que M. de la Botardière, souriant d'un air triomphant et cruel, se retourna vers M. et madame de Morville et leur dit :
— Eh bien! j'étais aveugle , j'étais dans une erreur complète ! vous en répondiez sur votre honneur, monsieur mon neveu !
— Maman, — ajouta la jeune fille de plus en plus interdite, remarquant l'air courroucé de son oncle, et remettant à madame de Morville la lettre qu'elle venait de recevoir de miss Mary, — voici la recommandation de mon oncle de Dublin. Est-ce que toi et mon père, vous n'allez pas descendre pour recevoir miss Mary? Il y a déjà si longtemps qu'elle attend toute seule !
— Mon enfant, — se hâta de dire M. de Morville en voyant «on oncle sur le point d'éclater à cette pensée que l'on pourrait i-.cevoir mademoiselle Lawson, — va, je t'en prie, tenir coin-
pagnie à miss Mary ; tout à l'heure ta mère et moi nous iront te rejoindre.
La jeune fille, stupéfaite, sortit avant que M. de la Botardière eût pu trouver une parole ; mais il s'écria bientôt avec une explosion de furieuse indignation :
— Comment ! après ce que je vous ai dit, vous oseriez me faire l'injure de recevoir cette créature ! Mort de ma vie! si je le croyais !
— Madame Pivolet, — dit sévèrement M. de Morville, qui avait jusqu'alors oublié la présence de la femme de charge, et qui la voyait gagner la porte à pas de loup , afin d'aller sans doute contempler la brigande, ou faire part aux gens de la maison de cette nouvelle et mystérieuse aventure, — vous allez entrer, s'il vous plaît, dans ce cabinet.
Et il ouvrit la porte d'une espèce de petit boudoir attenant au salon.
— Dans ce cabinet, monsieur? — s'écria madame Pivolet en regimbant, — et pourquoi faire?
— Pour y rester jusqu'à ce que je vous en fasse sortir... Allons, vite ! — ajouta rudement M. de Morville en ouvrant la porte et poussant la femme de charge par le coude. — Entrez ! entrez!...
— Mais, monsieur... c'est m'emprisonner! — s'écria madame Pivolet d'un ton lamentable, en obéissant pourtant aux ordres de son maître. — C'est me mettre au cachot! autant m'enchaîner, me précipiter dans les oubliettes du château! Et puis, je n'ai pas déjeuné, monsieur, c'est vouloir me livrer aux tortures de la faim, me faire périr, me...
Les derniers mots de madame Pivolet furent malheureusement perdus peur les auditeurs, car M. de Morville la poussa dans le cabinet, dont il ferma la porte à double tour, puis se rapprochant de M. de la Botardière, il lui dit d'un ton respectueux, mais ferme :
— Mon oncle, je m'adresse à votre loyauté, à l'affection que vous nous portez, et, s'il le faut., j'invoquerai le souvenir si vénéré de ma mère, votre sœur, pour vous supplier de nous venir en aide dans une circonstance aussi difûcde qu'inexplicable pour nous.
— Inexplicable ! après ce que je vous ai dit ! après ce que votre fille vient de vous rapporter ! se moque-t-on de moi ? Quoi ! vous conserveriez le moindre doute au sujet de l'identité de cette aventurière, mon cauchemar !
— Maintenant, je suis certain, mon oncle, à moins de croire à ces ressemblances de sosies qui n'existent pas, et à un concours de circonstances inouïes, je suis certain, dis-je, que vous avez voyagé avec mademoiselle Lawson, que nous attendions, et qu'elle est à cette heure en bas dans le salon.
— Eh bien, alors ! chassez-la de chez vous, et que ça finisse , cela n'a que trop duré.
— Veuillez décacheter et lire cette lettre de mon frère Auguste.
— A quoi bon ?
— Je vous le demande en grâce; je vous en supplie, mon oncle.
Le vieillard, haussant les épaules avec une impatience irritée, lut la lettre, pendant que M. et madame de Morvilla échangeaient quelques mots à voix basse.
— Eh bien ! qu'est-ce que prouve cette lettre? — reprit M. de la Botardière. — Elle ne prouve rien du tout, sinon que votre frère a été dupe d'une intrigante.
— C'est en cela, monsieur, — reprit madame de Morville, — que nous différons complètement d'avis avec vous 4 mis: Lawson ne peut pas être, n'est pas une intrigante.
M. de la Botardière crut ne pas avoir entendu et reprit :
— Répétez un peu cela.
— Je me permets de vous faire observer, — reprit madame
de Morville, — que nous sommes persuadés que mon beaufrère n'a pas été dupe dans le choix de l'institutrice qu'il a bien voulu nous envoyer.
— Ah ! ah ! — fit le vieillard d'un ton sardonique ; — il s'enmit alors que moi je suis un menteur, et que j'ai inventé, ni plus ni moins que ne le ferait madame Pivolet, tout ce que je vous ai dit sur cette drôlesse et sur son godelureau?
— De grâce, ne vous fâchez pas, mon cher et bon oncle, — dit M. de Morville au vieillard avec autant de déférence qued'affection, mêlées cependant d'un léger embarras. — Nous sommes entre deux écueils : ou il nous faut chasser d'ici comme indigne une jeune personne recommandée par mon frère, ou bien croire que peut-être vos souvenirs ne sont pas absolument fidèles à propos de plusieurs circonstances de votre voyage avec miss Lawson.
— Ainsi, je radote! je suis tombé en enfance! Pourquoi ne pas demander mon interdiction tout de suite ?
— Permettez, — reprit M. de Morville, — il arrive souvent que nos souvenirs nous sont plus ou moins présents. De là naissent parfois quelques erreurs d'appréciation involontaires.
— Il se pourrait encore, — ajouta madame de Morville, — qu'aigri, très naturellement d'ailleurs, par les désagréments d'un incommode et fâcheux voyage, vous ayez été dans une disposition d'esprit peu favorable à miss Lawson, et que, trompé à votre insu par des apparences...
— Des apparences ! quand cet insolent M. de Favrolle, malgré mes cheveux blancs, m'a accablé de grossièretés pendant tout ce voyage, à l'instigation de cette effrontée !
— Celte circonstance d'une fraternité supposée entre M. de Favrolle et miss Mary me semble, il est vrai, incompréhensible, mon oncle. Cependant, pardonnez-moi d'insister autant à ce sujet, êtes-vous bien certain que votre mémoire est exacte en ce qiû touche les familiarités plus qu'inconvenantes qus
vous auriez remarquées entre miss Mary et M. de Favrolle?
— Mort de ma vie ! — s'écria le vieillard d'un ton aussi courroucé qu'indigné, — je crois qu'on m'outrage à ce point de douter de mes paroles ! Me faire subir un interrogatoire ! voilà qui est d'une audace...
— Mais, monsieur, — dit vivement madame de Morville,— il s'agit pour nous, mon mari vous l'a dit, de chasser ignominieusement d'ici une jeune personne que nous avions tout lieu de croire des plus honorables. Je suis mère, monsieur, et en ce moment je ressens tout ce que j'éprouverais si je voyais ma fille calomniée.
— Moi, calomniateur, madame! — s'écria M. de la Botardière exaspéré. — Ah ! c'est ainsi qu'on me traite !
Et se levant, il tira sa montre et dit :
— Il est deux heures, je rentre chez moi. Si cette aventurière n'est pas chassée d'ici, devant moi, à trois heures, je retourne à la Botardière, et de ma vie vous ne me reverrez. Je devrais prendre ce parti à l'instant même, mais par égard pour le souvenir de ma sœur que vous avez invoqué, je daigne avoir pitié de vous et vous donne le temps de réfléchir. Mais prenez-y garde ! une fois ma résolution prise, ni prières ni supplications ne me fléchiront. Ce sera une rupture éternelle. Adieu, monsieur, je vais attendre votre décision.
— Un mot encore, monsieur, — reprit M. de Morville avec un accent rempli de dignité : — il me serait profondément douloureux de renoncer à votre amitié; mais j'aurais le courage de me résigner à ce cruel sacrifice plutôt que de vouer qui que ce soit à l'ignominie sans lui donner les moyens de se justifier.
— A votre aise! — dit M. de la Botardière; — dans une heure je vous mettrai en mesure de prouver ce bel héroïsme, monsieur le don Quichotte des aventurières!
Et l'intraitable vieillard sortit furieux du salon.
M. et madame de Morville restés seuls, cemi-ci s'e'cria :
— En vérité , il m'a fallu toutes mes habitudes de respec I envers le frère de ma mère pour me contenir; il est d'une violence, d'une opiniâtreté, d'une hauteur, qui passent toutes les bornes; son caractère devient intolérable.
— Certes, pour mille raisons, mon ami, l'arrivée inattendue de miss Mary me contrarie au dernier point. Ce matin, je t'ai parlé avec une entière franchise; j'avais eu ensuite avec Alphonsine un entretien où j'avais puisé les plus douces espérances; tout l'avenir est maintenant remis en question, j'ai malgré moi le cœur navré ; mais il serait indigne à nous de céder aveuglément aux exigences de ton oncle.
— Y comprends-tu quelque chose?
— Sa demande d'expulsion de ce pauvre Robert pour une faute involontaire nous est une nouvelle preuve de cet esprit atrabilaire, intraitable, qui va toujours empirant; sans la circonstance, inexplicable je l'avoue, de la feinte parenté de miss Mary et du jeune M. de Favrolle, je m'expliquerais parfaitement que ton oncle ait pris cette jeune personne en aversion, parce qu'elle aura été la cause involontaire d'une foule de désagréments, de moqueries de mauvais goût, sans doute, mais qu'il se sera attirés par ses habitudes égoïstes, despotiques et irritables.
— Eh! mon Dieu, oui. C'est toujours l'histoire que je rappelais ce matin à Auguste : lorsque mon oncle m'emmenait avec lui au spectacle, il se rendait insupportable à ses voisins, 9t à la première réplique, il se retranchait derrière ses cheveux blancs, et me mettait en avant.
— Et comme, dans ce malencontreux voyage dont le souvenir l'exaspère, il ne t'avait pas avec lui pour le soutenir, n se sera attiré mille désagréments. Je conçois cela. Mais cette feinte fraternité de mademoiselle Lawson avec M. de Favrolle? U faut que le fait soit vrai; ton oncle ne connaissait pas ce
jeune homme, et il nous a dit son nom. Puis ces inconvenantes familiarités entre cet étourdi et miss Lawson? J'admcîs que ton oncle exagère, mais ceci, mon ami, n'en est pas moins fort grave.
— Cependant, comment penser qu'Auguste ait été si incroy e blement abusé sur le compte de miss Lawson?
— Dans son désir de venir en aide à une famille malheureuse, n'aurait-il pas fermé les yeux sur bien des choses?
— Louise, y songes-tu? Il s'agissait d'une institutrice pour notre tille, et mon frère, homme de sens et de cœur, aurait été assez léger pour... Allons, ce soupçon seul serait un outrage.
— Soit. Mais enfin cette fraternité feinte avec cet étourdi de vingt ans?
— Louise, il est impossible de faire attendre plus longtemps mademoiselle Lawson. Notre retard à aller la recevoir doit lui sembler inconcevable, blessant; mettons-nous à sa place : elle est à deux cents lieues de son pays, seule; elle arrive dans une maison où elle a le droit de compter sur un bienveillant accueil, et voilà plus d'une heure que nous la laissons en bas. C'< -f un cruel manque d'égards; il faut prendre un parti à l'instant même.
— Lequel? L'interroger sur les faits que ton oncle affirme ?
— Ce serait une insulte envers elle.
— Mais cependant, mon ami, nous devons ; i considération ce que nous a révélé ton oncle. Quant à moi, d'abord, jamais je ne confierai ma fille à une personne sur qui peut planer le moindre soupçon.
— Ni moi non plus; mais encore une fois, que résoudre? Songe donc qu'elle nous attend, ebaque minute de retard rend ea position et la nôtre de plus en plus difficile et pénible.
— Eb! mon Dieu, qu'elle attende! Tant pis pour elle! —
s'écria madame de Morville avec une impatience douloureuse; — pourquoi s'est-clle tant pressée de venir?
— Ah! Louise, c'est dur, c'est injuste. Miss Lawson, dans son zèle, se sera empressée de se rendre auprès de nous.
— Tu as raison, c'est odieux ce que j'ai dit là. Pauvre créa- ' :;v, elle aura craint de manquer cette place inespérée pour 2lle. Tiens, je te dis que quelquefois je ne me connais plus. Ah! il faut que cette jeune fille soit née sous une mauvaise étoile pour être venue ici.
L'entretien de M. et de madame de Morville fut interrompu par l'entrée de leur 011e.
— Comment, mon enfant, — lui dit IL de Morville d'un ton de reproche, — tu laisses seule miss Lawson au lieu de lui tenir compagnie jusqu'à notre arrivée ?
— Pardon, mon père, — reprit timidement la jeune fille, — mais j'ai cru bien faire; si tu savais comme, de moment en moment, cette pauvre demoiselle devient embarrassée ! Elle paraît aussi surprise qu'inquiète de ne voir sans doute ni toi, ni ma mère; j'en ai le cœur tout gros; ce n'est pas qu'elle m'ait en rien témoigné son étonnemcnt de votre oubli... elle me parlait, au contraire, de mon oncle de Dublin et de sa famille avec une vive reconnaissance; mais je m'apercevais bien qu'en ne vous voyant pas venir, sa figure s'attristait de plus en plus; il m'a même semblé remarquer une larme rouler dans ses yeux. Alors j'ai pris sur moi de lui dire : « Mademoiselle, il ne faut pas vous étonner de ce que maman et mon père ne soient pas encore descendus près de vous, mais ils sont avec un de mes oncles, qui à l'instant arrive de voyage, et qu'ils n'avaient pas vu depuis très longtemps. »
— Bien, chère enfant, — lui dit tendremeut son père, — ton cœur t'a servie à merveille.
— Je le crois, mon père, car mes paroles ont paru soulager Kiss Lawson d'un grand poids; sa figure s'est comme épanouie,
il m'a semblé qu'elle me regardait d'un air de remercîment; aussi, me voyant me lever, elle m'a dit : « Je vous en conjure, mademoiselle, ne dérangez pas pour moi M. et madame de Morville : il est si naturel qu'ils restent auprès d'un parent arrivant de voyage! » Mais moi, malgré cela, je suis accourue vite vous trouver, et tout ce que je peux vous affirmer, c'es que je n'ai plus peur du tout de miss Mary, et je suis presque contente de ce que votre lettre pour mon oncle de Dublin, dont je ne lui ai pas parlé, bien entendu, soit partie trop tard, car il me semble que miss Mary me consolera de la perte de mademoiselle Lagrange.
— Ma chère Louise, — dit M. de Morville à sa femme, — il est impossible de ne pas aller recevoir miss Mary.
— Mais, mon ami, — reprit madame de Morville avec inquiétude en faisant à son mari un signe d'intelligence, — as-tu bien réfléchi?...
— Sois tranquille, j'ai réfléchi à tout, — répondit M. de Morville en faisant à son tour un signe à sa femme qu'il l'avait comprise. — Descendons au salon.
Au moment où M. et madame de Morville allaient quitter l'appartement, leur fille leur dit :
— Ah, mon Dieu! mon père, as-tu entendu ce gémissement dans ce cabinet?
— C'est madame Pivolet, — reprit M. de Morville, — je sais ce que c'est; toi, va nous attendre dans ton cabinet d'étude...
— Vous viendrez m'y rejoindre avec miss Mary, pour que je lui montre mes dessins, mes cahiers, n'est-ce pas?
— Va toujours nous attendre, mon enfant, — répondit 31. de Morville à sa Glle, qui sortit.
— Mais enfin, mon ami, — reprit madame de Morville,—» <me vas-tu dire à miss Lawson?
— J'ai mon projet, nous pourrons tout écl ircir sans la blesser en rien.
Et ce disant, M. de Morville alla désemprisonner madame Pi volet, qui sortit de son cachot en poussant des gémissements lamentables. Elle s'apprêtait sans doute à improviser longuement sur ce thème superbe : sa sortie des oubliette» du château, où elle avait été livrée aux horreurs de la faim, mais M. de Morville lui dit d'une voix brève et sévère :
— Écoutez bien ceci, madame Pivolet : vous avez tout à /heure entendu mon oncle parler d'une personne avec laquelle il a voyagé; par suite d'une méprise, il Ta confondue avec mademoiselle Lawson qui vient d'arriver ici. Je vous déclare que si vous vous permettez de répéter à qui que ce soit une seule des paroles prononcées par mon oncle dans un moment d'erreur, vous ne resterez pas vingt-quatre heures chez moi. Ne m'interrompez pas : je n'oublie pas que vous avez été la nour* rice de ma fille, et que vous m'avez fidèlement servi. Je pourvoirai largement à vos besoins, mais, je vous le répète, je commence à me lasser de vos mensonges et de vos folies. A votre première incartade en ce genre, vous quitterez cette maison pour n'y jamais rentrer; rappelez-vous Dupont, qui avait été trente ans au service de ma mère ; il abusait aussi de notre indulgence. Après lui avoir assuré une pension, je l'ai renvoyé dans son pays. Je ne vous dis que cela.
Après ces paroles prononcées d'un ton ferme, qui ne permettait pas le moindre doute sur la réalisation de la menace qu'il adressait à madame Pivolet, M. de Morville se rendit et hâte avec sa femme auprès de miss Mary.
A peine ses maîtres furent-ils éloignés que madame Pivolet s'écria :
— Il le ferait comme il le dit ; il aurait l'atrocité de m'envoyer vivre ailleurs avec une bonne pension , et , comme cet infortuné Dupont, il me jetterait sur la terre d'exil ! Voilà la reconnaissance des maîtres ! Oh ! tu me payeras tout ça , la belle Anglaise !
M. et madame de Moi-ville trouvèrent miss Mary assise dans le salon. Elle se leva, et vint à eux avec un maintien rempli de modestie et de grâce.
— Mademoiselle, — lui dit M. de Morville d'un air un peu contraint, — veuillez nous excuser d'avoir autant tardé à nou> rendre auprès de vous.
— Je savais, monsieur, par mademoiselle de Morville, que vous receviez un de vos parents arrivé de voyage.
— Oui, mademoiselle, — reprit M. de Morville en jetant à ca femme un regard significatif dont miss Mary ne s'aperçut pas, car elle tenait timidement les yeux baissés; — je crois même que mon oncle, M. de la Botardière, a eu l'honneur de voyager avec vous depuis Calais.
Au nom du fâcheux vieillard , mademoiselle Lawson parut : uprise, mais ses traits ne trahirent pas le moindre embarras. Elle leva les yeux sur M. de Morville et lui dit simplement :
— Ah ! monsieur, je crains d'avoir involontairement rendu ce voyage peut-être désagréable à monsieur votre oncle.
— Comment donc cela, mademoiselle? — demanda madame de Morville.
— Madame, je crains que ces détails, qui me sont tout personnels, ne méritent guère votre attention.
— Au contraire, mademoiselle, — reprit M. de Morville, — rien de ce qui vous intéresse ne peut nous être indifféi
— Arrivée seule à Calais, monsieur, — dit miss Mary,
me suis trouvée fort embarrassée; un ancien serviteur de ma famille, que j'ai rencontré par hasard dans le bureau de la
diligence, m'ayant donné quelques inquiétudes sur les suites possibles de mon voyage.
— Quelles inquiétudes, mademoiselle? — demanda madame
de Mon i lie.
— Ce vieux serviteur avait entendu deux jeunes gens, qui devaient voyager avec moi , parler légèrement à mon sujet , — ajouta miss Mary en rougissant. — Ils me voyaient seule, ils ne me connaissaient pas, et l'un d'eux, dans l'étourderie de son âge, ne cacha même pas certaines espérances... peu honorables pour lui, peu flatteuses pour moi.
— Ah! c'est indigne! — dit vivement M. de Morville. — Rien n'est plus sacré qu'une femme seule et sans protection.
— Je me hâte d'ajouter, monsieur, — reprit miss Mary, — que celui de ces deux jeunes gens qui s'était d'abord si étrangement mépris à mon égard, ayant noblement, généreusement réparé, pendant tout le voyage, une mauvaise pensée d'un moment, ne m'a laissé aucun regret d'une démarche qui, sans doute, va vous sembler singulière.
— Quelle démarche, mademoiselle?
— Voyageant seule pour la première fois de ma vie, apprenant qu'il n'y avait pas d'autre femme que moi dans la voiture, peu rassurée par la gaieté bruyante de plusieurs de mes compagnons de route, instruite de quelques paroles échappées à l'un des deux jeunes gens dont je vous ai parlé, madame, m'exagérant peut-être les conséquences de leur étourderie, et redoutant surtout, je l'avoue, d'être réduite à cette extrémité toujours si humiliante, si douloureuse pour une femme, d'avoir à rappeler le respect qui lui est dû, j'ai loyalement prié celuilà même des deux jeunes gens qui m'avait trop légèrement jugée, de me prendre sous sa protection pendant ce long v yage. Et pour que cette protection parût aussi convenable que possible, j'ai proposé à M. de Favrolle... c'est son nom... ùe passer pour sa sœur. Il y a consenti. Je dois vous le dire,
madame, je n'oublierai jamais avec quelle délicate bonté, avec quelle parfaite mesure, M. de Favrolle a rempli son rôle de frère. Vous le voyez, madame, cette démarche était hardie de ma part... mais...
— Mais je la conçois à merveille ! — se hâta de répondre madame de Morville, à la fois touchée de la sincérité de miss Mary et de la pénible position où elle avait dû se trouver. — Je vous l'avoue, malgré mon âge, j'aurais une frayeur mortelle de voyager seule dans une voiture publique, et j'eusse agi comme vous, mademoiselle, si cette heureuse pensée me fût venue. A cette différence près, — ajouta madame de Morville en souriant, — que j'aurais prié M. de Favrolle de vouloir bien passer pour mon fils.
— Nous regrettons beaucoup, mademoiselle, — reprit M. de Morville, — d'avoir été la cause première d'un voyage qui a pu vous laisser quelques pénibles souvenirs.
— En effet, monsieur, car, sachant maintenant que M. ùe la Botardière est de vos parents... il m'est pénible de penser que, protégée par M. de Favrolle, ma présence dans cette voiture, où j'ai rencontré monsieur votre oncle, peut avoir augmenté pour lui les désagréments de ce voyage ; malheureusement, nos compagnons de route n'ont que trop oublié qu'il est de bon goût de subir en silence quelques contrariétés, au heu de chercher à s'en venger par des railleries d'autant plus regrettables qu'elles s'adressent à un homme âgé.
— Entre nous, mademoiselle, — reprit en souriant M. de Morville, — je puis vous avouer que mon oncle n'est pas d'un caractère parfaitement facile. Vous aurez pu peut-être vous en apercevoir, je n'ose dire en souffrir. Nous avons pour le frère de ma mère toute la déférence qu'il mérite; cependant nous savons par expérience qu'il est sujet à de certaines brusqueras...
— Que son âge doit faire tolérer, monsieur, — répondit doucement miss Mary; — aussi, quant à moi, et je m'en félicite doublement à cette heure, je n'ai pas oublié un instant que monsieur votre oncle avait les cheveux blancs comme mon père; il est seulement fâcheux que, dans deux ou trois circonstances, M. de Favrolle, je ne voudrais pas dire poussé à bout, mais enfin moins patient qu'il n'aurait dû l'être, n'ait pu, malgré mes vives instances, retenir quelques paroles un peu vives, mais qui n'ont jamais dépassé, je vous l'affirme, la retenue que sait s'imposer un homme de bonne compagnie.
— Ce que vous m'apprenez de M. de Favrolle ne m'étonne pas, mademoiselle, — reprit M. de Morville ; — son père est un de mes vieux amis, homme d'honneur par excellence. J'aurais été surpris que son fils, à part une fâcheuse étourderie à votre égard, et noblement réparée d'ailleurs, ne se fût pas montré un parfait galant homme.
— Ah ! monsieur, puisque vous connaissez le père de If. de Favrolle, — dit miss Mary avec sa candeur et sa loyauté habituelles, — vous me donnerez son adresse, je vous prie ; je l'enverrai à ma mère, à qui j'ai écrit les incidents de mon voyage : elle sera heureuse de pouvoir témoigner à M. de Favrolle toute sa reconnaissance de la généreuse conduite de son fils envers moi.
— Certainement, mademoiselle, — dit M. de Morville, — votre désir est trop louable pour que je ne m'empresse pas de le satisfaire.
— Ce n'est pas tout, monsieur, — reprit en souriant miss Mary, — j'ai en outre une grâce à vous demander : veuillez me présenter à monsieur votre oncle, j'ai à cœur de lui prouver que je ne garde pas le moindre souvenir de ses vivacités, très excusables d'ailleurs chez une personne de son âge, rendue san6 doute un peu irritable par la fatigue d'une longue rou'/j et d'un voyage incommode.
— Je suis certain, mademoiselle, — dit M. de Morvillc, — que mon oncle s'empressera de regretter ses torts envers vous.
— Grand Dieu! monsieur, telle n'est pas ma pensée. Tout est oublié ; mon seul désir est de mériter la bienveillance de monsieur votre oncle comme je désire mériter celle de toutes les personnes d'une famille à qui moi et les miens nous devons tant de reconnaissance.
— Mademoiselle...
— Pourquoi vous en défendre, monsieur? Je désire au contraire vous convaincre que ma position auprès de mademoiselle de Morville est, pour ma famille et pour moi, une con- V)lation inespérée à d'honorables revers de fortune; plus vous serez pénétré de ce que nous vous devons, monsieur, ainsi qu'à madame de Morville, plus vous serez certain, je l'espère, de ma résolution d'accomplir de mon mieux mes devoirs envers mademoiselle votre fille, tâche bien douce d'ailleurs, si j'en juge d'après le peu d'inst^ ^ que j'ai passés près d'elle.
— Nous savions par mon f/ ère combien nous serait précieuse l'aide que vous voulez bien nous apporter, mademoiselle, pour achever l'éducation d'Alphonsiné.
— Puisque nous parlons de monsieur votre frère, monsieur, — reprit miss Mary, — permettez-moi de m'acquitter d'une commission dont il m'a chargée pour madame de Morville.
Et miss Mary, après l'avoir ouvert, remit à la mère d'Alphonsiné ce fameux étui de maroquin qui avait tant excité l'imagination de madame Pivolet, et qu'elle soupçonnait fort de contenir d'affreux poisons.
A peina madame de Morville eut-elle jeté les yeux sur ce que contenait cet étui, qu'elle s'écria d'un air ravi en s'adressàr.t à 109 mari :
— Vois donc combien, mon ami, ma bclle-snrur est ressemblante, ainsi (pic se? de» enfants. C'est frappant!
— En effet, — dit M. de Morvillc, — cela vit et respire!
— Et ces deux petits anges, — reprit madame de Morville,
— comme ils sont heureusement groupés sur les genoux de feur mère ! Quel tableau ravissant !
— Je n'ai rien vu de plus ressemblant et de plus charmant,
— reprit M. de Morville en contemplant, ainsi que sa femme, avec un redoublement d'admiration, cette délicieuse aquarelle, aussi remarquable par la grâce de la pose, la pureté du dessin et la finesse du coloris, que par la fidèle reproduction des traits.
— En vérité, ton frère Auguste me gâte... Il ne pouvait me faire un présent qui m'enchantât davantage, — reprit madame de Morville ne se lassant pas de regarder l'aquarelle. Puis se retournant vers miss Mary : — Je vous remercie, mademoiselle, d'avoir bien voulu vous charger de m 'apporter ce portrait. Mais savez-vous que vous possédez en Irlande des artistes de premier ordre !
— Comment cela, madame? — demanda naïvement miss Lawson, dont la modestie avait été fort embarrassée des louanges accordées à cette peinture.
— Sans doute, — reprit M. de Morville en regardant encore le portrait, — cette aquarelle est d'un rare mérite.
— Eu vérité, monsieur, vous augmentez encore ma confusion , — dit miss Mary en rougissant : — cette aquarelle est mon ouvrage.
— Vraiment, mademoiselle? — dit madame de Morville, — mais votre talent en peinture est des plus remarquables !
— Vous êtes, madame, trop indulgente; le seul mérite de cette aquarelle est peut-être la ressemblance. Madame votre belle-sœur a bien voulu m'accorder quelques séances avant mon départ de Dublin; je ne pouvais trouver une plus heureuse occasion de tâcher de justifier à vos yeux ce que le frère de M. de Morville avait pu vous écrire au sujet de mon aptitude au dessin.
— Un pareil talent, mademoiselle, — dit madame de Morville, — dépasse, je vous l'avoue, toutes nos espérances.
L'on entendit alors dans la pièce voisine, cabinet d'étude de mademoiselle de Morville, un prélude sur le piano, puis un thème de Mozart, que la jeune fille commençait de jouer en attendant sa nouvelle institutrice.
— C'est sans doute mademoiselle de Morville? — demanda miss Mary à demi-voix en prêtant attentivement l'oreille.
— Oui, mademoiselle, — répondit madame de Morville. Mademoiselle Lawson écouta de nouveau, pendant assez
longtemps, avec une satisfaction visible, marquant involontairement la mesure du bout de son joli pied, et disant à demivoix :
— Bien... très bien... ceci un peu trop vite seulement... Bien... à merveille ! Oh! encore trop vite; les notes ne se détachent pas assez. Mais voilà qui est mieux, beaucoup mieux... Bravo ! ce passage est d'une exécution irréprochable.
— Ainsi, mademoiselle, — dit madame de Morville, charmée de la sincère approbation de miss Mary, tandis qu'Alphonsine continuait de toucher du piano, — vous êtes satisfaite.
— Très satisfaite, madame. 11 y a des phrases rendues à ravir et d'un excellent sentiment musical; d'autres plus difficiles manquent un peu d'étude et de clarté.
Puis se levant, miss Mary dit en souriant à madame de Mordille, en lui montrant du regard la porte du cabinet d'étude :
— Permettez- vous, madame, que je commence déjà mes fonctions ?
— Nous en serions enchantés, — reprit M. de Morville, — nous craindrions seulement, mademoiselle, d'abuser de rotai obligeance. Vous avez peut-être besoin de prendre quelqui repos.
— Nullement , monsieur. Je suis trop heureuse de trouvei
chez mademoiselle votre fille un talent si voisin de la perfection, pour ne pas désirer le lui dire le plus tôt possible.
Et M. et madame de Morville entrèrent avec miss Mary dans le cabinet d'étude; Alphonsine, à la vue de mademoiselle Lawson , quitta le piano en rougissant.
— Je vous ai entendue exécuter ce morceau de Mozart, mademoiselle, — dit miss Mary. — Je viens vous féliciter et aussi vous adresser quelques observations; vous voyez que j'ai hâte de me montrer sévère, ou plutôt, ce n'est pas moi, c'est vous-même; car la perfection d'un grand nombre de passages critique sévèrement ceux que vous n'avez pas assez soigneusement étudiés. Voulez-vous que nous recommencions ce morceau?
— Avec plaisir, mademoiselle, — dit Alphonsine en se remettant au piano, charmée de la gracieuse bienveillance de miss Mary. Celle-ci fit à la jeune fille, à mesure qu'elle joua de nouveau le morceau, des observations pleines de justesse, de goût et de savoir, qui annonçaient des connaissances musicales approfondies; puis, pour joindre la pratique à la théorie, elle pria mademoiselle de Morville de lui céder un moment sa place, et exécuta le même morceau de la façon la plus remarquable, indiquant à mademoiselle de Morville les passages sur lesquels avaient porté ses critiques, lui faisant observer la différence qu'elle mettait dans l'exécution; montrant enfin tant de talent, de modestie, de bonté, que If. et madame de Morville, complètement sous le charme de l'attrait et de l'admiration, échangeaient à chaque instant des regards émerveillés.
Un domestique entrant dans le cabinet d'étude dit à M. de Morville :
— M. de la Botardière prie monsieur de vouloir bien passer dans son appartement.
A ce souvenir complètement oublié, M. de Morrille jeta les
yeux sur la pendule : elle marquait alors trois heures , et 11rascible vieillard avait donné à son neveu jusqu'à trois heures pour se décider ou non à chasser de sa maison Robert, le garde-chasse, et miss Mary, l'institutrice.
Au nom de M. de la Botardière, mademoiselle Lawson dit en souriant à M. de Morville :
— De grâce, monsieur, veuillez vous rappeler mon désir et votre promesse au sujet de monsieur votre oncle.
— Oui, mademoiselle, — reprit M. de Morville, non sans un certain embarras. Et laissant sa femme et sa fille avec miss Mary, il se rendit auprès de son oncle.
M. de la Botardière se promenait dans sa chambre avec une agitation courroucée. A la vue de son neveu, il lui dit brusquement :
— Cette aventurière est-elle partie?
— Mon oncle, permettez...
— Pas d'explication. Est-elle partie, oui ou non?
— Mais, mon oncle, je...
— Encore une fois, l'avez-vous chassée, oui ou non?
— iSon, mon oncle, et je viens...
— Pas un mot de plus !
M. de la Botardière courut à la cheminée et tira violemment le cordon de la sonnette.
— Vous me permettrez, mon oncle, de vous faire observer que l'on écoute du moins les gens avant de prendre des résolutions extrêmes ; prêtez-moi quelques moments d'attention, et vous reconnaîtrez vous-même combien vos préventions contre miss Mary sont peu justifiées.
Un domestique s 'étant rendu à l'appel de la sonnette, M. de la Botanlière lui dit :
— Qu'on attelle Roncevaux sur-le-champ, et qu'on amène ma voiture devant le perron.
Le domestique sortit.
— Mou oncle, — dit M. de Morville d'un ton pénétré, — vous ne voudrez pas rompre à tout jamais avec nous, par cette ^eule raison que je me conduis en honnête homme.
— Le mot est charmant! Ah! vous appelez cela de l'hon^ nêteté! M'exposer, lorsque je viens ici, à me tiouver en face de cette effrontée, mon cauchemar, et qui fait passer son galant pour son frère !
— Mademoiselle Lawson nous a expliqué de la façon la plus naturelle pourquoi elle avait été obligée de prier M. de Favrolle de la protéger et de la traiter comme sa sœur pendant le voyage.
M. de la Botardière poussa un éclat de rire sardonique et s'écria :
— Pardieu, monsieur mon neveu, vous êtes un grand benêt! A votre âge vous donnez dans de pareils contes!
— Mon oncle, je vous en conjure, accordez dix minutes d'entretien à miss Mary, et vous reconnaîtrez combien vous êtes dans l'erreur à son égard.
— Monsieur de Morville! — s'écria le vieillard exaspéré, — cette proposition est d'une audace qui touche à l'insolence.
— Pardonnez-moi, monsieur, — reprit M. de Morville en se contenant à peine, — cette proposition est celle d'un homme qui ne peut ni ne veut se résigner à commettre une odieuse iniquité, quoiqu'il lui en coûte de s'exposer à perdre l'amitié du frère de sa mère.
— Allons donc, de l'amitié! on s'en moque bien de l'amitié du bonhomme la Botardière! — s'écria le vieillard redoublant d'ironie. — Ce que l'on craint de perdre, c'est l'héritage de l'oncle. Et pourtant il faut aujourd'hui y renoncer pour vous et pour vos enfants, à mon héritage ! Entendez-vous, seigneur don Quichotte des aventurières !
A ces dures paroles, si blessantes pour sa juste fierté, M. de
Morville resta un moment sous le coup d'une muette indignation.
Madame de MorviJle entra dans ce moment et dit à M. de la Botardière :
— Mon oncle , je viens de voir passer votre voiture attelée ; il n'est pas possible que vous nous quittiez ainsi.
— Ah! ah! — reprit le vieillard en redoublant de sarcasme, — voyez-vous comme l'on a peur qu'il s'échappe au grand trot de Roncevaux, ce coquin d'héritage! Dites donc, est-ce qu'Alphonsine ne va pas venir aussi se pendre à la basque de l'habit du cher oncle, pour le supplier de ne pas décamper, lui et l'héritage, l'un portant l'autre?
Madame de Morville, stupéfaite des paroles du vieillard, regarda son mari comme pour lui demander la cause d'un tel accueil. M. de Morville lui dit d'une voix ferme :
— Louise, au nom de ta dignité, au nom de la mienne, pas un mot! Ce serait maintenant une bassesse!
— Une bassesse! — reprit madame de Morville de plus en plus surprise, — que veux-tu dire, mon ami ?
— Je m'en vas, moi, vous expliquer la chose, — reprit M. de la Botardière. — Figurez-vous que votre mari est décidément un héros de désintéressement, ma chère ! Je vous en fais mon compliment... Je lui ai posé cette alternative ; de choisir entre moi et cette aventurière, qui se moque de vous tous. C'était dire clairement : Choisissez entre elle ou soixante bonnes mille livres de rente que vaut la terre de la Botardière, sans compter mes économies, dont vous hériterez après moi.
— Ah! monsieur! — s'écria madame de Morville avec indignation ; puis s'adressant à son mari : — Tu avais raison, mon ami, un mot de plus serait une bassesse.
Le domestique ouvrit la porte et dit au vieillard :
— La voiture de monsieur' est avancée.
Puis il sortit.
M. de la Botardière prit son sac de nuit à la main, se dirigea ▼ers la porte, mais avant d'en franchir le seuil, il dit à H. de Monille en se retirant :
— J'ai encore pitié de vous : je vous donne une dernière fois à choisir entre mon héritage et le renvoi d'une intrigante qui vous dupe, et fera de votre fille une mauvaise créature.
— Vous m'excuserez, monsieur, si je n'ai pas l'honneur de vous reconduire jusqu'au perron, — répondit madame de Morville au vieillard avec un accent de dignité parfaite; et elle le salua pour prendre congé de lui.
— Bien! — s'écria M. de Morville en serrant la main de sa femme, — bien, Louise!
M. de la Botardière s'élança dehors et ferma la porte derrière lui avec fureur. L'on entendit bientôt le bruit du char à bancs qui s'éloignait rapidement du château.
Après le départ de M. de la Botardière, M. et madame de Morville gardèrent pendant quelques instants le silence.
— Sans doute, mon ami, cette rupture est fâcheuse, — dit enfin madame de Morville à son mari ; — il nous est impossible de revoir ton oncle, mais nous avons fait notre devoir.
— Merci, noble et loyale femme! — reprit M. de Morvill* en pressant la main de sa femme avec effusion, — merci d'avoir si dignement repoussé jusqu'à la pensée d'une sordide et lâche concession au caprice d'un homme aveuglé par une incroyable prévention.
— Pouvais-je agir autrement, mon ami, après les explications si naturelles, si franches, de mademoiselle Lawson sur un incident de son voyage qui nous paraissait d'abord inexplicable? Et d'ailleurs, autant du moins que nous en avons pif juger jusqu'ici, ton frère a été plutôt au-dessous de la vérité dans les éloges qu'il nous a faits de miss Mary.
— Bien, Louise, bien ! et toujours de mieux en mieux.
— Que veux-tu dire, mon ami?
— Tiens, je te l'avoue, après ce contre-temps qui amenait ici mademoiselle Lawson, que nous n'attendions plus; après notre entretien de ce matin, dans lequel tu m'avais fait des aveux si pénibles, et dont maintenant je reconnais avec bonheur l'exagération, je craignais que l'arrivée de miss Mary ne fût pas accueillie par toi comme elle l'a été. Je craignais que, sans partager les absurdes préventions de mon oncle contre cette jeune personne...
— Écoute, mon .ami, — reprit madame de Morville en in-, terrompant son mari; — je suis, tu le sais, une femme toute de premier mouvement, toujours préférable chez moi à la réflexion. Je ne te l'ai pas caché, la venue de mademoiselle Lawson m'a, pour plusieurs raisons, vivement contrariée, je ne veux pas dire affligée. Je suis descendue avec toi au salon dans des dispositions peu favorables pour elle; mais il m'a été impossible de résister au charme, à la franchise, de cette jeune personne, à la fois si modeste et si digne. Que te dirai je?... J'ai été malgré moi tentée d'admirer sa rare beauté, qui, cependant, fait paraître Alphonsine presque laide.
— Allons, Louise, — reprit en souriant M. de Morville, — je suis un père plus aveugle, ou plutôt plus clairvoyant que toi; je t'assure que l'expressive et aimable figure d'Alphonsine ne perd rien auprès de la beauté régulière de miss Mary.
— Mon ami, tu parles d'exagération, en voilà une trop forte!
Mademoiselle Law?on est une des personnes les plus remar- ,uiblement belles que j'aie jamais vues, et en vérité il n'est pas juste de la comparer à Alphonsine!
— Loin de là! Je me garde bien de les comparer. A quoi bon? Alphonsine a son charme, miss Mary a le sien. N'est-il pas des gens aussi riches, aussi heureux, avec dix mille livres de rente, que d'autres avec cent mille?
— Alphonsine et son frère ne seront plus, du moins, exposes à ce bonheur-là, maintenant,
— Je ne te comprends pas.
— Je connais ton oncle, sa résolution sera inébranlable, c'est donc au moins vingt-cinq ou trente mille livres de renie que chacun de nos enfants perd aujourd'hui.
— C'est un malheur... Que faire à cela?
— Rien, assurément, c'est fait, c'est fait; mais enfin, tu m'avoueras du moins que mademoiselle Lawson n'est pas absolument ce qu'on peut appeler un porte-bonheur.
— Louise, est-ce toi qui parles ainsi, toi qui as si dignement relevé les dernières et outrageantes paroles de mon uncle?
— Eh! mon Dieu, mon ami, je ne regrette pas ce que j'ai dit, j'agirais encore de la même manière probablement; mais tu ne m'empêcheras pas de réfléchir que si le désintéressement et l'équité sont de beaux sentiments, ils coûtent parfois un peu cher.
— Je veux au contraire t'empêcher de réfléchir, ma chère Louise, — reprit affectueusement M. de Morville. — Tu l'as dit toi-même, et c'est vrai : tes premiers mouvements sont excellents. Pourquoi? parce que tu suis l'impulsion de ton noble cœur; mais parfois la réflexion pourrait tout gâter : jt ne souffrirai donc pas, madame Louise, que vous réfléc dissiez, — ajouta M. de MorvUle avec un sourire plein de finesse et de bonté. — Oui, je serai assez tyran pour vous empêcher de
regretter ces premiers élans de votre âme, toujours si justes, si généreux.
— Si tu as ce pouvoir, mon ami, je bénirai ta tyrannie; car, tu as raison, j'ai été comme toi révoltée des outrageants soupçons de ton oncle à notre égard, et de son injustice envers miss Mary. Tout à l'heure, cependant, j'ai presque reproché à cette pauvre miss la perte de cet héritage pour nos enfants. Quelle chose étrange que le cœur humain !
— Certes; mais ces contrastes, ces inconséquences, ces brusques revirements amenés par la réflexion dans la manière de voir et de sentir, n'ont rien de fâcheux lorsqu'ils se passent entre nous deux. Nous savons l'un et l'autre ce que nous avons au fond de l'âme. Suppose au contraire que cette injuste pensée de reprocher à miss Mary la perte de cet héritage te- soit échappée devant elle. Juge, ma chère Louise, quel coup douloureux pour une âme délicate et élevée comme doit être la sienne!
— C'eût été odieux de ma part.
— Oui, car miss Mary se trouve dans cette alternative, ou de tout endurer, de tout souffrir en silence, ou d'abandonner une place qui doit faire vivre sa famille.
— Pauvre fille! elle est vraiment à plaindre.
— A moi, tu me dis, regrettant ta mauvaise pensée de tout à l'heure : Chose étrange que le cœur humain! et je te comprends, parce que depuis vingt ans je te connais et sais t'apprécier; mais franchement, chère Louise, croirais-tu consoler miss Mary, lui faire oublier une cruelle blessure par cette réflexion : Chose étrange que le cœur humain!
— Non, non, elle serait à bon droit blessée douloureusement, âh ! mon ami, quel malheur que notre lettre à ton frère soit partie trop tard!
— Non, Louise, il faut au contraire accepter ce contretemps comme un bonheur grâce auquel l'éducation d'AIphon-
§ine sera aussi achevée qu'elle eût été malheureusement incomplète; j'avais cédé un peu malgré moi à ton désir de n'avoir plus d'institutrice, mais j'ai assez de confiance dans ton amour maternel pour être certain que tu t'applaudiras chaque jour de l'arrivée de miss Mary.
— Je sens, mon ami, la justesse de tes observations. D'ailleurs, par égard pour ton frère, pour ma fille, pour moi-même, et surtout pour cette jeune personne, digne, après tout, d'intérêt, il est de mon devoir de rendre sa position aussi heureuse que possible. Seulement, — ajouta madame de Morville en souriant, — je suis bien résolue à conserver une de mes conquêtes.
— Laquelle?
— Depuis le départ de mademoiselle Lagrange, ma fille couche dans une des pièces de notre appartement, au lieu d'occuper la chambre du second près de celle de son ancienne institutrice ; je suis décidée à garder Alphonsine près de nous : j'y gagnerai une bonne heure de possession le matin et le soir. Incorrigible et insatiable mère que je suis!
— A merveille! ma chère Louise, rien de plus naturel. Miss Mary, voyant à son entrée ici cette habitude prise, trouvera tout simple que, contre l'usage assez généralement établi, Alphonsine n'occupe pas une chambre contiguë à celle de son institutrice.
— Mais, j'y songe, mon ami, voici bientôt l'heure du dîner; je ne sais si madame Pivolet s'est occupée de l'appartement de miss Mary.
— Je vais sonner madame Pivolet, — reprit M. de Morville en tirant le cordon d'une sonnette, — et lui signifier encore d'avoir à contenir son intempérance de langue et d'imagination au sujet de mademoiselle Lawson, car en interprétant à sa manière quelques-unes des injustes récriminations de mon oncle au sujet de miss Mary, l'insupportable Pi-
. t bâtirait des histoires aussi saugrenues que désagréables.
— Heureusement, mon ami, ces propos, si absurdes et surout partis de si bas, ne parviendraient jamais aux oreilles de aademoiselle Lawson. Mais tu as raison de parler très sévèrement à madame Pivolet.
La femme de charge entra à ce moment chez ses maîtres iun air lugubre; elle s'ingéniait à se donner la sombre physionomie d'une victime récemment arrachée des oubliette* du château.
— Madame Pivolet, — lui dit sa maîtresse, — avez-voug songé à préparer la chambre et le petit salon de mademoiselle Lawson?
— De mademoiselle Lawson? — demanda la femme de charge avec affectation et comme si elle tombait des nues. — Comment, madame? la chambre de mademoiselle Lawson?
— Oui, la chambre de l'institutrice de ma fille, — reprit impatiemment madame de Morville; — vous avez l'air de revenir de l'autre monde.
— Madame, sans revenir de l'autre monde, où j'ai bien manqué d'aller tout à Fheure, épuisée que j'éLais par la faim,
— rc pondit madame Pivolet d'un air pincé, en jetant un craintif regard sur le cabinet où elle avait été emprisonnée,
— il m'est bien permis d'ignorer que mademoiselle a une nouvelle institutrice se nommant mademoiselle Lawson. Madame et monsieur savent qu'il n'est pas dans mes habitudes d'oser m'informer de ce qui ne me regarde point.
— Je désire que vous persistiez dans ces velléités de réserve et de discrétion, — reprit sévèrement M. de Morville, — car, je vous le répète, faites-y bien attention, madame Pivolet, si vous vous avisez de faire de mademoiselle Lawson le texte de vos ridicules histoires (et je vous préviens que j'aurai l'oreille au guet), vous ne resterez pas vingt-quatre heures ici. 11 m'est très pénible de revenir sur ce sujet, car je sais votre atta-
MISS MARY il
îhement pour nous et votre scrupuleuse probité, aussi j'espère jue vous ne me mettrez pas dans la dure nécessité de sévir.
— Monsieur peut être assuré que je me conformerai à ses ordres, — répondit la femme de charge avec une humeur pleine de componction. — J'avoue mes torts, je demande seulement à monsieur et à madame de me donner le temps et l'occasion de les réparer.
— A la bonne heure, madame Pivolet, — reprit madame de Morville. — Vous préviendrez donc Julienne qu'elle sera chargée du service de miss Mary.
— Oui, madame.
— Vous allez à l'instant faire préparer l'appartement de mademoiselle Lawson ; veillez à ce que l'on allume un bon feu dans cette chambre, car elle n'a pas été habitée depuis longtemps, et il fait ce soir un froid humide et glacial.
— Les ordres de madame seront exécutés. Il faudra sans doute aussi faire le lit de mademoiselle Alphonsine dans la seconde chambre, comme du temps de mademoiselle Lagrange?
— Non. Ma fille restera près de moi.
— C'est différent, madame.
— N'oubliez pas non plus de mettre dans la chambre de miss Mary une théière et une boîte à thé; elle est Anglaise, et elle a sans doute l'habitude de prendre souvent du thé.
— Monsieur et madame peuvent être certains que tous leurs ordres seront exécutés, — répondit madame Pivolet d'un air tout confit en douceur. Et elle sortit laissant ses maîtres convaincus de sa repentance et de son bon vouloir au sujet de miss Mary.
Madame Pivolet, en quittant ses maîtres, s'occupait de tramer dans sa féconde imagination un complot des plus ma^ chiavéliques à l'endroit de la belle Anglaise, comme elle disait. Elle se rendit d'abord à la lingerie, dont elle avait la surintendance, ouvrit les armoires, y choisit une paire de draps fins, puis une autre paire parmi ce qu'elle put trouver de plus grossier, de plus rude, parmi les draps de domestiques; mit le paquet sous son bras, et se dirigea vers la chambre de la nouvelle institutrice en disant :
— Ces draps seront encore trop bons pour toi, la belle Anglaise! Si tu te plains (tu ne te plaindras pas, tu m'as l'air beaucoup trop fière pour ça), je dirai que Julienne s'est trompée de draps. Cette vilaine pleurnicheuse de Lagrange en a vu bien d'autres. Ah! mes pécores! vous venez prendre dans la maison le premier rang après les maîtres, et me renvoyer au second. Ah ! vous mangez avec les maîtres, pendant que moi, qui suis ici femme de confiance depuis quinze ans, et qui vous vaux bien, je mange à l'office. Ah ! vous venez accaparer mon Alphonsine, que j'ai nourrie de mon propre lait, et vous croyez que madame Pivolet, qui n'est point sotte, souffrira ceci? Non pas, non pas! ça sera bien le diable si, après avoir fait à coups d'épingles déguerpir la première institutrice, sur laquelle il n'y avait rien à dire, — elle était trop laide pour cela, — je ne fais pas déguerpir la seconde, cette belle aventurière, comme l'a prouvé ce brave M. de la Botardière, que cette intrigante a déjà brouillé avec mes maîtres. 11 est parti furieux, car il a dit
à Baptiste, qu'il a rencontré sous le vestibule : « Je ne remettrai jamais les pieds dans cette maison ! » Et il est monté dans son char à bancs jonquille, et a donné tant de coups de fouet à ce malheureux Roncevaux, qu'il a pris le galop. Or, si M. de la Botardière ne remet jamais les pieds ici, il déshéritera, c'est sûr, monsieur et madame, et nécessairement ma petite Alphonsine. Jour de Dieu! la belle Anglaise, et tu crois que cela se passera comme ça ? Non, non ! à l'œuvre, et dès ce soir.
Ce disant, la femme de charge se rendit dans la chambre qui avait été précédemment occupée par mademoiselle de Morville, et qui avoisinait celle de son institutrice; ces deux chambres, séparées par un petit salon, étaient confortablement meublées; mais n'ayant pas été habitées depuis longtemps, et cette journée de fin d'automne ayant été froide et pluvieuse,. il régnait un froid glacial dans cet appartement; afin d'ajouter autant que possible à cet inconvénient, madame Pivolet ouvrit toutes grandes les deux fenêtres de la chambre précédemment occupée par mademoiselle de Morville, afin de bien y laisser pénétrer l'humidité de la pluie qui commençait de tomber; puis, après avoir tant bien que mal garni le lit de gros draps, elle laissa la cheminée sans feu, se garda de placer sur une tonsoîe la théière et la boite à thé qu'elle avait apportées, s'assura seulement qu'il y avait des bougies dans les flambeaux,, puis contemplant avec une sorte de satisfaction cette chambre froide et triste, où s'engouffrait le vent d'automne, madame Pivolet se dit :
— Qui ne risque rien n'a rien! Si je peux parvenir ce soir à emmener la belle Anglaise dans cette chambre comme la sienne, elle se souviendra de sa première nuit au château de Morville... Mais il ne faut pas me compromettre: nécessairement, Alphonsine ou madame viendront s'assurer par ellesmêmes que j'ai exécuté les ordres qu'on m'a donnée
Alors madame I ivolet, avec un machiavélisme infernal, se rendit ^.ans la chambre véritablement destinée à l'institutrice, mit les Jraps fins au lit, fît un bon feu dans la cheminée, ferma soigneusement les fenêtres et les rideaux, mit bien en évidence la théière et la boîte à thé, accomplit enfin quant à cette chambre tous les ordres qu'elle avait reçus.
Bientôt madame de Morville vint s'assurer par elle-même que la chambre de miss Mary était convenablement disposée pour la recevoir lorsqu'elle se retirerait chez elle.
— J'ai préféré me chai'ger moi-même de ce soin, madame, — dit la femme de charge à sa maîtresse, — pour être certaine que rien ne serait oublié.
— C'est un empressement dont je vous sais gré, madame Pivolet, — dit madame de Morville en sortant.
Madame Pivolet ferma la chambre où était allumé le feu, mit la clef dans sa poche, traversa le petit salon qui séparait les deux pièces l'une de l'autre, et, comme elle pensait à tout, au sortir de l'appartement donnant sur un long corridor éclairé par plusieurs fenêtres, elle en ouvrit deux, qu'elle laissa battantes, comptant, et elle ne se trompa pas, que le vent briserait quelques carreaux. Ces ténébreux préparatifs terminés, elle alla dîner et attendit avec anxiété le moment où mademoiselle Lawson devait regagner sa chambre. L'heure du service du thé arrivée, madame Pivolet, sachant que ses maîtres ne tarderaient pas à se coucher, prit un bougeoir allumé et alla se poster dans un billard que mademoiselle Lawson devait traverser pour gagner le vestibule et monter de là chez elle. Madame. Pivolet triomphait si l'institutrice se rendait seule dans sa chambre, chose peu probable cependant, car madame de Morville, ou du moins sa fille, devait, pour la première nuit surtout, accompagner miss Mary jusqu'à sa porte, autant par égard que pour lui indiquer où elle logeait.
Grande était donc la perplexité de madame Pivolet; elle