‹ Miss Mary, ou, L'institutriceChapitre 7 sur 8 · MISS MA H* Î · texte numérisé non relu

MISS MA H* Î

— Père Chênot, — s'écria la femme de charge avec enthousiasme, — vous seriez digne d'être un vieux de la vieille un vrai grognard! Vous mériteriez la croix d'honneur!

— Oh! je n'en demande pas tant; pourvu que ma pauvr* femme mouve... je serai content.

Madame Pivolet prêta l'oreille, et entendant le roulemenl d'une voiture, dit vivement au vieux berger en lui montran! la porte par laquelle il était entré :

— Vite, père Chênot, filez par là, et descendez par le petit escalier. Ainsi, c'est entendu, au premier avis que je vous fera: donner par le petit Robin...

— Nous serons prêts.

— Et une fois la mère Chênot délivrée du sort, elle frétillera comme une anguille, — ajouta madame Pivolet en poussant au dehors le berger, qui disparut; après quoi, elle ferma la porte sur lui.

Quelques instants après, mademoiselle de Morville entrait dans la bibliothèque, accompagnée de Gérard et de miss Mary.

Mademoiselle de Morville entra dans la bibliothèque, soutenue d'un coté par miss Mary, de l'autre par Gérard. La pauvre enfant n'était plus reconnaissable : ses yeux noirs, brillant d'un éclat fiévreux, paraissaient plus grands encore au milieu

de son visage, d'une mate pâleur, creusé par la souffrance. Toujours soutenue par son frère et par son institutrice, elle alla s'asseoir devant la fenêtre sur le canapé; puis, s'y étendant, elle posa sa tète sur les coussins et ferma les yeux , sans donner un seul coup d'œil au paysage qui se déroulait au delà de la rivière.

— Alphonsine, — lui demanda miss Mary, — êtes-vous bien ainsi ?

— Ma sœur, as-tu encore besoin de quelque chose? — ajouta à son tour Gérard.

Mais Alphonsine restant encore silencieuse, il ajouta :

— Si tu le préfères, nous retournerons tout à l'heure dans le parc.

— Non, j'aime mieux rester ici, — dit enfin Alphonsine d'une voix affaiblie.

— Ma sœur, veux-tu que je renvoie la voiture? elle reviendra te chercher dans deux heures.

— Non, — répondit la jeune fille en retournant sa tête vers le dossier du canapé. Puis elle reprit avec une sorte d'hésitation impatiente et fébrile : — Renvoie la voiture, je m'en irai à pied. — Gérard se dirigeait vers la porte, mais sa sœur lui dit : — Non, non, j'aime mieux que la voiture reste... je me sens trop faible pour marcher.

Les trois témoins de ces caprices maladifs restaient sileQ» cieux. Au bout d'un instant Alphonsine reprit :

— Je voudrais être seule.

Gérard s'éloigna tristement, madame Pivolet le suivit après avoir jeté un regard attendri sur Alphonsine et un regard de colère triomphante sur miss Mary. Celle-ci demeura seule avec mademoiselle de Mnrville, qui paraissait alors assez calme; ses paupières fermées, son visage reposé, sa respiration régulière, semblaient indiquer qu'elle cédait au sommeil qu'avait provoqué la fatigue de la promenade. Miss Mary, debout et une

main appuyée au dossier du canapé où reposait la jeune fille, après l'avoir contemplée avec tendresse, se penchait pour baiser le front d'Alphunsine, lorsque celle-ci, se retournant brusquement sur le canapé, dit d'une voix brève :

— Je ne dors pas. — Et elle ferma de nouveau les yeux eD reprenant son immobilité première.

— Vous ne dormez pas, Alphonsine? — répondit miss Mary douloureusement surprise. — Vous avez senti que j'allais vous embrasser et vous vous êtes éloignée de moi.

— Oui, — dit sèchement la jeune fille sans ouvrir les yeux et sans changer de position, — il est vrai, j'ai voulu m'éloigner de vous.

— Et pourquoi repoussez-vous ainsi mes caresses ?

— Parce que je ne vous aime plus.

— Que dites-vous? — s'écria miss Mary, ne pouvant croire à ce qu'elle entendait. — Vous ne m'aimez plus !

— Non.

— Et pourquoi? et depuis quand? Ce matin encore vous me remerciiez de mes soins avec effusion.

— Ce matin, j'ignorais ce que je sais maintenant.

— Et que savez-vous, mon enfant?

— Ne m'appelez plus votre enfant... ce mot me fait mal.

— Alphonsine , de grâce ! quelle est la cause de ce changement qui me confond et me désole ?

— Vous me le demandez?

— Je vous le demande à mains jointes! Mais, de grâce! ne me répondez pas ainsi les yeux fermés; l'on dirait que vous craignez de me regarder.

— Si je ferme les yeux pour ne pas vous voir, c'est que vous me faites peur.

— Vous avez peur de moi, Alphonsine! Songez à vos paroles, — reprit mi?s Mary stupéfaite; puis, à demi-voix, elle

ajouta : — Pauvre enfant! peut-être la fièvre trouble sa

raison.

— Oh ! j'ai toute ma raison, — dit Alphonsine, qui avait enendu les mots murmurés par son institutrice. — Malheureusement, j'ai toute ma raison.

— Alors, Alphonsine, au nom du ciel ! parlez-moi franche-* tient; vous me mettez au supplice! Qu'avez-vous?

— Ce que j'ai?... Je suis jalouse !

Et Alphonsine, en prononçant ces mots, qui s'échappèrent de sa poitrine comme un sanglot déchirant, se leva brusquement sur son séant, et ouvrant les yeux, regarda fixement. son institutrice.

Celle-ci, terrifiée par ce mouvement inattendu, recula d'un pas en s'écriant avec douleur :

— Vous, Alphonsine, jalouse de moi!

— Oui, jalouse de vous! M. de Favrolle vous aime. Ce matin il vous a écrit, et vous lui avez donné rendez-vous ici. Pivolet me l'a dit. Elle a vu le domestique de M. de Favrolle vous porter sa lettre. Osez nier cela !

— Je ne mens jamais, Alphonsine, — reprit doucement miss Mary. — M. de Favrolle m'a écrit ce matin, et je lui ai donné rendez-vous dans ce pavillon.

— Vous voyez bien, — murmura la jeune fille en fondant en larmes et cachant son visage entre ses mains ; — il vous aime, et vous l'aimez!

— Ah! la pauvre enfant! Je comprends tout maintenant, se dit miss Mary. — Pardonnez-moi, mon Dieu! d'avoir été trop absorbée par mes propres chagrins. Ils m'ont empêché de deviner la cause des souffrances de cette chère et innocente créature.

S'agenouillant alors devant Alphonsine, qui cachait toujours entre ses mains son visage baigné de larmes, elle lui dit :

— Mon enfant, écoutez-moi.

— .Non, laissez-moi, je vous dis que vous me faites peur... Je ne veux pas vous voir, — murmurait Alphonsine sans pouvoir contenir ses sanglots. — Vous! me tromper ainsi... me faire tant de mal, à moi, qui vous aimais tant! Ah ! pourquoi êtes-vous venue en France? Ma mère avait raison de ne pas vouloir de vous!... C'est un jour maudit que le jour où vous êtes entrée dans notre maison !

— Alphonsine, ne me parlez pas ainsi, vous m'ôteriez tou' mon courage , et j'en ai besoin ; car la tâche que j'ai à remplir est plus lourde que je n'avais pensé. Votre douleur, jusqu'ici renfermée en vous-même, s'est enfin fait jour; dans son premier élan, elle devait être injuste et cruelle. Ah ! pauvre enfant, vous m'avez fait bien du mal !

Et les larmes de miss Mary coulèrent malgré elle.

— Et moi donc, est-ce que je ne souffre pas? — reprit Alphonsine en pleurant à chaudes larmes.

— Oui, vous souffrez d'étranges douleurs pour votre âge. Aussi m'avez-vous injustement accusée. Mais bientôt, chère enfant, vous reconnaîtrez l'injustice de vos soupçons; les détruire sera le dernier devoir que j'aurai à accomplir.

Miss Mary fut interrompue par le retour inattendu de Gérard.

Il entra lentement et resta un moment hésitant au seuil de la porte ; puis, paraissant faire sur lui-même un violent effort, il s'avança vers les deux jeunes filles l'air pensif, grave, presque solennel.

L'institutrice, frappée de l'expression de la physionomie du jeune homme, l'interrogeait du regard; il resta un moment silencieux, son visage pâli par le chagrin se colora vivement, et s'adressant à sa sœur d'une voix altérée sans oser lever les |eux sur l'institutrice :

— Alphonsine, tu voulais être seule avec miss Mary; j'ai

hésité à revenir auprès de toi; mais je l'avoue, mon courage est à bout, un secret me pèse, il fait le malheur de ma vie. Ce secret, j'aurais pu le confier à miss Mary en profitanf*d'un moment de tête-à-tête, j'ai préféré parler sans détour, et... devant toi; peut-être elle appréciera ma démarche; et puis, elle t'aime tendrement, j'espère que, grâce à cette tendresse, elle m'écoutera, moi, ton frère, sans se fâcher.

Alphonsine, au moment où son frère lui parla de la tendresse de miss Mary pour elle, tressaillit, sourit avec amertume, et détourna la tête pour cacher ses larmes; tandis que l'institutrice, regardant le jeune homme avec une surprise croissante, lui dit :

— Expliquez-vous, monsieur Gérard : quel est le secret que vous avez à me confier?

Le frère d'Alphonsine rougit de nouveau; ses beaux traits exprimèrent une angoisse profonde, déchirante. Il voulut parler, mais l'émotion étouffa ses paroles; ses yeux se remplirent de pleurs; puis, se jetant à genoux auprès du canapé où reposait Alphonsine, il l'embrassa, cacha sa figure dans son sein, et murmura d'une voix entrecoupée par les larmes :

— Ma sœur, ma bonne sœur... je t'en supplie, dis à miss Mary... que je l'aime!

— Toi ! — s'écria la jeune fille avec un douloureux étonnement; et enlaçant son frère entre ses bras, confondant ses larmes avec les siennes, elle reprit : — Ah! mon pauvre frère.» nous sommes tous deux bien malheureux !

Et les deux enfants ainsi enlacés , le visage caché dans lt 6ein l'un de l'autre, s'étreignant convulsivement, pleurèrent en silence, Gérard, craintif, atterré comme s'il eût commis une méchante action; Alphonsine, accablée de la révélation de l'amour de son frère, amour qui semhlait présager de nouveaux inaiheurs.

Miss Mary, profondément touchée de la délicatesse et de la

loyauté de Gérard , qui mettait pour ainsi dire l'aveu de son candide et pur amour sous la sauvegarde de l'innocence d'Alphonsinc, contemplait le frère et la sœur avec un attendrissement et un intérêt inexprimables, uniquement préoccupée du moyen de les guérir, l'un d'un fol amour, l'autre d'une folle jalousie.

Gérard , sentant couler sur ses joues brûlantes les larmes d' Alphonsine, releva la tête et lui dit :

— Tu pleures?... Tu me plains donc?

— Si je te plains, pauvre frère! — reprit la jeune 611e avec une douloureuse amertume; — oh! oui, car tu ne connais pas celle que tu aimes. Elle est ici pour notre malheur à tous!

— Notre malheur à tous ! — reprit Gérard avec stupeur, en prenant la main de sa sœur; — Alphonsine, que dis-tu? Elle, miss Mary, qui est pour toi un ange de bonté!

— Miss Mary, — reprit Alphonsine en sanglotant; — elle... un ange de bonté! 0 mon Dieu!... Mais tu ne sais donc pas que...

L'institutrice, mettant doucement sa main sur la bouche de la jeune fille, lui dit avec un accent presque suppliant :

— Mon enfant, je vous en conjure, pas un mot de plus, vous regretteriez plus tard l'injustice de vos soupçons. Ecoutez-moi, de grâce, et vous aussi, monsieur Gérard. Nous sommes tous trois dans une position fausse et indigne de nous; ayons le courage d'envisager la vérité. Alirs nous retrouverons cette mutuelle estime, cette mutuelle affection que rien n'aurait dû altérer, que rien n'altérera désormais lorsque nous Bous serons expliqués avec franchise.

Alphonsine fit un mouvement de doute cruel qui n'eenappa pas à miss Mary; mais elle continua en prenant entre les siennes la main de Gérard et celle de sa sœur malgré sa résistance.

— Parlons donc en toute sincérité, nous le pouvons.

je suis presque une vieille fille, — ajouta-t-elle avec un sourire mélancolique; — vous, monsieur Gérard, vous êtes déjà un jeune homme, et Alphonsine sera bientôt une femme, car bientôt elle se mariera.

A ce mot de mariage, et sans regarder miss Mary, la sœut de Gérard, par un tressaillement, indiqua la pénible impatience que lui causait cette allusion à ses espérances brisées. L'institutrice ne s'interrompit qu'un instant et reprit :

— Expliquons-nous sansréserve, sans réticence , disons même ce qui pourrait nous blesser ; si l'expression est à regretter, du moins nous saurons à quoi nous en tenir sur les faits. Le voulez-vous, Alphonsine ?

— A quoi bon ! — répondit la jeune fille.

— Moi, — reprit Gérard en essuyant ses larmes et en cédant à un vague espoir, — je prends l'engagement de ne pas prononcer un mot qui trahisse ou dissimule ma pensée. — • Et il attendit avec anxiété la première question que miss Mary allait lui adresser.

— Monsieur Gérard, — lui dit l'institutrice, — lorsque vous êtes arrivé chez votre père, ai-je cherché à attirer votre attention sur moi?

— Miss Mary, — reprit Gérard étonné, — je n'ai pas dit cela.

— Aussi je ne vous accuse pas de l'avoir dit, je vous demande si je l'ai fait.

— Jamais, oh ! jamais !

— Ai-je, en flattant votre amour-propre, tâché de capter i utre bienveillance ?

— Loin de là, miss Mary, je vous ai toujours vue, d'accorèt evec mon père, me réprimander lorsque j'agissais mal, ou in encourager au bien. Parfois même vous vous êves montrée très sévère à mon égard.

• Encore une question, monsieur Gérard : Après avoir été bienveillante, affectueuse même envers vous, ai-je tout à coup, en changeant de manière d'être, cherché à provoquer votre chagrin, votre dépit?

— Non, certainement, miss Mary; souvent je suis resté à f écart, parce que je vous voyais entourée de personnes... dont la présence, malgré moi, me chagrinait. Mais lorsque je revenais près de vous, votre accueil était toujours le même, vous sembliez ne pas vous douter des raisons qui m'éloignaient de vous ou qui me ramenaient. Hélas ! je vous l'avoue, l'égalité même de votre humeur me causait souvent un vif chagrin.

— Ainsi, monsieur Gérard, vous ne m'accusez d'aucun manège de coquetterie? Vous reconnaissez que je n'ai rien fait pour éveiller en vous cet amour que vous venez d'avouer à votre sœur? Aussi vous conviendrez, n'est-ce pas, que si cet amour vous a causé des souffrances, j'en suis du moins innocente?

— Hélas ! miss Mary, ce n'est pas de votre faute si je vous aime.

— Ma chère Alphonsine, — reprit miss Mary en se tournant vers la jeune fille, qui assistait immobile à cet interrogatoire, sans deviner encore où l'institutrice voulait amener Gérard, — trouvez-vous que votre frère ait répondu selon la vérité? Partagez-vous sa pensée à mon égard ?

— Il me semble que oui, — répondit Alphonsine en hésitant.

— Et maintenant, monsieur Gérard, — reprit miss Mary, — parlons en toute sincérité... Ne reculons devant l'expression d'aucune vérité, si embarrassante, si pénible qu'elle puisse être, — ajouta la jeune fille en rougissant. — Vous m'aimez... Quel était votre espoir?... Avez-vous cru que je serais votre maîtresse?

— Ah ! miss Mary, — répondit le jeune homme avec un accent de douloureux reproche. — Tout à l'heure, vous m'avez entendu supplier ma sœur de vous dire que je vous aimais, et vous me croyez capable d'une odieuse, d'une infâme pensée!

— Je vous crois, monsieur Gérard, — dit miss Mary en serrant cordialement la main du jeune homme. — Je n'ai voulu ni vous offenser ni m'offenser moi-même par un doute injurieux pour vous; mais, je vous l'ai dit, il est dans la vie des positions dont il faut déduire franchement, crûment même, toutes les conséquences, afin d'arriver à la réalité des choses. Ainsi, je vous crois. Oui, vous m'avez aimée comme je dois être aimée; moi qui n'aurais pas voulu être aimée, vous m'avez aimée avec toute la pureté d'une âme honnête. Vous n'avez rien attendu de moi qui fût indigne de mon caractère et du vôtre-, j'en suis convaincue. Alors, dites-moi, qu'espériezvous ?

— Ce que j'espérais? — dit vivement Gérard, stupéfait de cette question, et, se tournant vers sa sœur : — Tu l'entends, Alphonsine? miss Mary me demande quel était mon espoir. — Et il ajouta d'une voix émue et tremblante en s'adiessant à l'institutrice : — Mais, mon Dieu! j'espérais me marier avec vous, passer ma vie auprès de vous et de ma sœur!

— Ce désir m'honore, monsieur Gérard, car il naît d'ut sentiment généreux et pur. Mais voyons : ne vous est-il pat venu à l'esprit qu'on penserait, et l'on aurait cent fois raison de le penser, que mon âge ne convient pas au vôtre? Voue avez dix-huit ans à peine, et j'en ai vingt-six! Oui, tout autant — ajouta-t-elle avec un demi-sourire charmant. — Je vous l'ai dit, il faut de la franchise. Je suis donc une vieille fille et vous presque un enfant, non pour la raison, pour le cœur, nuis par l'âge. Et puis, monsieur Gérard, songez-y donc : je serais venue dans votre famille, appelée par sa confiance à donner à

votre sœur un peu de savoir, des principes, des exemples, et •jette confiance, je la trahirais en vous enlevant à votre père, ï votre mère ! J'aurais quitté mon pays, tous ceux que j'aime, dans le seul espoir de les aider à vivre des honorables fruits de mon travail, et je reviendrais dans ma famille avec une fortune due seulement au hasard d'une folle passion!

— Mais alors, miss Mary, vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais, — s'écria Gérard navré. — Que voulezvous que je devienne?

— Je veux que vous deveniez... ou plutôt que vous restiez mon ami, — dit l'institutrice d'une voix touchante, — et, je l'espère, vous garderez de moi un bon souvenir, car je quitte cette maison. Je pars...

— Vous... miss Mary... vous partez! — s'écrièrent à la fois Gérard et Alphonsine, le premier avec accablement, sa sœur avec une surprise et une sorte de joie involontaire; car elle voyait dans le départ de miss Mary le départ d'une rivale.

— Pauvre enfant! — dit l'institutrice en prenant la main de son élève, — combien vous avez souffert, vous qui m'aimiez tant ! La seule annonce de mon départ vous calme, vous rassure. — Puis, se tournant vers Gérard dont les yeux l'interrogeaient avec anxiété : — Mon ami, — lui dit-elle avec un charme inexprimable, — vous m'aimez, n'est-ce pas, d'une généreuse affection? eh bien, je m'adresse à votre cœur si bon, si délicat! Dites, mon ami, auiez-vous le courage de regretter que je sois heureuse, lorsque le bonheur m'attend dans ma famille, auprès de laquelle je retourne?

Cet appel à la délicatesse de son affection, cette douce parole, mon ami, en prouvant à Gérard dans quelle estime le tenait miss Mary , furent un commencement de consolation. Mais Alphonsine, pouvant à peine croire aux paroles de son institutrice, attachait sur elle un regard pénétrant, tâchant de

C?o MISS MARY

lire sur son visage si elle ne lui donnait pas un espoir trompeur, et répétant machinalement :

— Bien vrai, vous partez?

— D'abord, — répondit miss Mary, — votre prochain mariage met un terme naturel à la mission que vos parents m'avaient confiée.

Gérard fit un mouvement de tête dubitatif, mais Alphon* sine murmura avec un doux accablement :

— Vous savez bien que ce mariage n'est plus possible.

— J'ai une espérance toute contraire, mon enfant; mais quoi qu'il arrive, mon départ est irrévocablement arrêté.

Ces paroles détruisirent les derniers doutes d'Alphonsine; mais, assaillie d'une nouvelle crainte, elle repoussa la main de son institutrice, et, détournant son visage baigné de larmes, elle s'écria :

— Si vous partez, M. de Favrolle vous suivra, vous le savez bien; il vous suivra. Et mon frère, mon pauvre frère, mourra de chagrin.

L'institutrice reprit d'une voix tendre et pénétrée :

— Non, M. de Favrolle ne me suivra pas; non, votre frère ne mourra pas de chagrin. Je compte assez sur la droiture de son esprit et de son cœur pour être certaine qu'il renoncera noblement à un mariage impossible; oui, car en outre des raisons dont j'ai parlé tout à l'heure à votre frère, il en existe une autre, plus décisive encore.

— Que voulez-vous dire? — s'écrièrent à la fois les deux entants; — expliquez-vous, miss Mary.

— Ma chère Alphonsine, — reprit l'institutrice, — la diffé« rence de nos âges, la gravité de mes fonctions, avaient jusqu'ici établi entre nous des relations où je ne pouvais ?om parler qu'avec une affection mêlée de réserve; certaines contersations m'étaient naturellement interdites, et pourtant j'a-

Ms le cœur rempli de ce qu'il m'eût été~si doux de vous confier. Aujourd'hui, pauvre enfant, le chagrin vous a donné des années; mon autorité sur vous va cesser; vous n'allez plus être mon élève, voulez-vous être mon amie?

— Moi ! — dit Alphonsine, cédant malgré elle au charme de cette voix qu'elle avait tant aimé à entendre et éprouvant cependant encore un sentiment de méfiance. — Moi! votre amie!

— Oui, chers enfants, — reprit miss Mary en regardant tour à tour Gérard et Alphonsine, — car je pourrai confier à l'honneur de mon ami et à la tendresse de mon amie un secret que jusqu'ici j'ai dû taire.

— Et ce secret, — reprit Alphonsine dont les yeux brillaient d'impatience, — ce secret, quel est-il?

Miss Mary se pencha vers les deux enfants, et, les yeux baissés, dit à demi-voix en rougissant :

— Moi aussi, j'aime.

Gérard cacha son visage entre ses mains pour dissimuler sa cruelle émotion, car ce seul mot de miss Mary détruisait la dernière espérance qu'il conservait malgré lui; mais Alphonsine tressaillit et s'écria en serrant les mains de miss Mary :

— Ce n'est pas M. de Favrolle que vous aimez?

— Non , — répondit l'institutrice en attachant son loyal et beau regard sur Alphonsine, qui semblait douter encore. — Non , ce n'est pas M. de Favrolle que j'aime.

Les soupçons d'Alphonsine s'évanouirent; elle serra miss Mary dans ses bras et la couvrit de larmes et de baisers.

Gérard releva la tête, et, tâchant de contenir son profond chagrin, il dit timidement d'une voix étouffée :

— Miss Mary, un dernier mot, de grâce!... Vous aimez...— Et les pleurs entrecoupèrent ses paroles. — Et y a-t-il longtemps que... vous aimez?...

— Avant de quitter ma famille, — répondit miss Mary, — j'étais fiance'e à celui que j'aime; ma mère et mon père nous ont bénis tous deux.

— Mon pauvre frère ! — dit Alphonsine en embrassant Gérard qui pleurait silencieusement, — du courage... Hélas! miss Mary aimait quelqu'un avant de te connaître!...

— Oui, tu as raison, ma sœur. J'aurai du courage, — reprit le jeune homme en relevant son beau visage baigné de pleurs; et regardant l'institutrice, il ajouta: — Croyez-moi, miss Mary, je serai digne de votre amitié... je serai digne de votre confiance...

— J'y compte, mon ami, — reprit miss Mary en serrant cordialement la main de Gérard. — Et puis, faut-il vous dire toutes mes espérances? Les voyages sont utiles à votre âge. Peut-être un jour viendrez-vous en Irlande, et alors... alors vous connaîtrez l'honnête homme pour qui je vous demanderai une affection fraternelle ; croyez-moi, il la mérite.

— Ah! miss Mary, — répondit Gérard en portant respectueusement à ses lèvres la main de l'institutrice , — l'humme de coeur choisi par vous sera toujours honoré par moi.

— Miss Mary, — dit vivement Alphonsine, — j'entends quelqu'un dans la pièce voisine. On vient.

— C'est sans doute M. de Favrolle. Je lui ai, je vous l'ai dit, donné rendez-vous ici.

A ce nom qui réveillait la jalousie d'Alphonsine et de Gérard, tous deux tressaillirent ; le jeune homme porta ses mains à sei yeux pour tâcher d'effacer la trace de ses larmes, de craint* de les laisser voir à son rival. L'institutrice, devinant ce sentiment de confusion, dit à Alphonsine :

— Mon enfant, passez avec votre frère par l'escalier âtt belvédère, et courage; j'ai bon espoir pour vous de mon entretien avec M. de Favrolle. Le voici, vite! vite! sortez par là.

— Hélas! bonne miss Mary, — répondit la jeune fille en sortant appuyée sur le bras de son frère, — je ne suis heure?."^ et consolée qu'à demi.

— Courage, mon enfant ; aujourd'hui, si j'en crois mon cœur, vous serez heureuse et consolée tout à fait.

Au moment où le frère et la sœur venaient de sortir par l'escalier du belvédère, M. de Favrolle parut à la porte de la bibliothèque.

M. de Favrolle entra d'un air délibéré, résolu, et dit à miss Mary :

— Je vous remercie, mademoiselle, de m'avoir accordé un entretien auquel j'attachais tant de prix.

— Je crois comme vous, monsieur, que cet entretien a une grande importance.

— Vous en devinez donc le sujet?

— Peut-être, monsieur.

— Alors, mademoiselle, sans transition , sans préambule, j'arrive au fait : je vous aime. C'est absurde, c'est fou, je ne dis pas non; mais je vous ai aimée il y a deux ans; je mo suis guéri avec peine, parce que je vous ai crue perdue pour moi; je vous ai revue, je vous ai aimée plus passionnément, plus follement que la première lois. Dites ce qu'il vous plaira, pen-

sez ce que vous voudrez, je vous aime! Cette fois-ci, il faut bien que vous l'entendiez : je vous aime; je trouve que j'ai raison de vous aimer, et je veux vous aimer toujours.

— Monsieur de Favrolle , — répondit miss Mary avec une simplicité digne et touchante, — il y a près de deux ans (voua venez de me le rappeler tout à l'heure), craignant d'être Iraitée légèrement par des compagnons de voyage qui me ;emblaient moins bien élevés que vous, je me suis adressée à foire courtoisie, à votre loyauté; vous m'avez accordé une protection remplie de délicatesse; j'en ai gardé un souvenir plein de gratitude; je pense que vous ne l'avez pas oublié non plus, quelle que soit l'étrangeté de l'aveu que vous venez de me faire.

— Cet aveu n'a rien d'offensant pour vous, miss Mary; la femme la plus haut placée peut-elle être blessée de ce qu'on l'aime, de ce qu'on lui parle de cet amour?

— La persistance d'un aveu devient blessante, monsieur, lorsqu'une femme dit à l'homme qui la recherche : Monsieur, si flatteur que puisse être votre amour, je ne saurais y répondre.

— Et cela, vous me le dites à moi?

— Oui, monsieur.

— Ainsi, vous ne m'aimez pas?

— Non, et je vous demande en grâce de changer d'enti (.tien.

— Sans doute, miss Mary, vous ressentiriez plus de compassion pour un amoureux languissant et pleurant; j'ai passé par là; oui, j'ai langui, j'ai pleuré, lorsque j'ai été séparé de vous à Paris; je me suis désespéré, parce qu'il n'y a rien de triste, de désespérant comme une impossibilité; mais maintenant je vous vois, je vous parle, je suis près de vous : or, franchement, user ma force, mon énergie, dans un stérile désespoir, autant l'employer, celte énergie, à vous obtenir, h

briser les obstacles qui nous séparent. Une autre conduite serait de ma part faiblesse ou démence; aussi n'étant ni faibU ni fou, quoique passionnément amoureux, je veux que vous m'aimiez, et vous m'aimerez.

— Je vois avec peine, monsieur de Favrolle, qu'une conversation que je regarde comme très sérieuse, en raison de mon prochain départ et de ce que j'ai à vous dire, tourne à la plaisanterie.

— Ah ! vous croyez que c'est une plaisanterie?

— Franchement, monsieur, je ne saurais qualifier autrement cette comédie d'amour exalté.

— J'aime mieux ce mot : comédie. Vous êtes, miss Mary, plus près de la vérité que vous ne le croyez, car beaucoup de comédies finissent par un enlèvement.

— Un enlèvement! — dit miss Mary, qui commençait à se troubler , et que ce ton de passion extravagante mais résolue privait de tous ses avantages.

— Trouvez-moi donc un autre moyen de sortir de la situation? J'échappe à tout le monde, et vous me restez.

— Pensez-vous, monsieur, à la maison où vous êtes?

— Justement ; aussi ai-je hâte d'en sortir. Je sais par cœur, je vous en préviens d'avance, miss Mary, toutes les objections que vous pourrez me faire. Vous ne me direz rien de mademoiselle de Morviile que je ne me sois dit à moi-même tout haut, tout bas, le jour, la nuit; je l'ai trouvée charmante, c'est tout naturel : il y avait en elle comme un reflet de vous; aussi, d'honneur, si je ne vous avais pas revue, je l'aurais épousée avec grand plaisir, et elle eût, je crois, vécu fort heureuse avec moi, car je suis, après tout, un galant homme; mais, en ma qualité de galant homme, j'avoue franchement que, n'aimant plus du tout mademoiselle de Morviile, je ne n eux pas l'épouser. Son père, sa mère, son frère, tout chevaleresque qu'il est, voudraient-ils absolument le malheur de cette pauvre

enfant? Et d'ailleurs, est-ce que ce mariage serait possible vprès l'éclat?

— Quel éclat, monsieur?

— Le scandale de votre enlèvement accompli par moi.

— Vous y revenez, à cet enlèvement?

— Je n'ai pas d'autre pensée. Aussi, toujours en ma qualité jî galant homme, je regarde comme un devoir de vous prévenir que je vous enlèverai, afin que vous n'ayez pas plus peur qu'il ne convient. Mon plan est arrêté, tout est prêt. Cependant, je l'avoue, un mot dit par vous au commencement de cette conversation déconcerte un peu mes projets.

— S'agit-il, monsieur, de l'appel que j'ai fait à votre honneur? — dit miss Mary, qui commençait à s'effrayer de la détermination qu'elle lisait sur les traits de M. de Favrolle.

— Vous n'avez, chère miss Mary, aucun besoin d'en appeler à mon honneur: ne serez-vous pas ma femme? Non; ce qui déconcerte un peu mes projets, c'est votre départ prochain, m'avez-vous dit.

— Très prochain.

— Je vous suis très reconnaissant, miss Mary, de l'avis que vous me donnez, — répondit M. de Favrolle, qui, dès lors, regarda autour de lui comme s'il eût attentivement examiné la localité. — La précipitation de votre départ me force nécessairement à modifier mon plan. — Et ce disant, il courut à la porte, de l'escalier du belvédère, ferma la serrure, mit la clef dans sa poche, et revint auprès de l'institutrice, qui, de plus en plus inquiète, s'écria :

— M'expliquerez-vous, monsieur, l'étrangeté de votre cor duite?

— Rien de plus simple, mademoiselle. Vous compren* ;. que, si prochain que puisse être votre départ, vous ne sauriez quitter Morville avant ce soir. Or, le jour s'avance, et il me suffit qu'avant la nuit close mes préparatifs soient corn-

plets, ils le seront. Or, voici en deux mots mon projet : beau coup de personnes sont venues aujourd'hui dans ce pavillon il est donc probable qu'il ne recevra plus de nouveaux visi teurs ; en tous cas, une fois que je vous aurai enferma

— M'en fermer ici!

— Oui, mademoiselle; mais veuillez, de grâce, ne pas m'interrompre. Une fois enferme'e ici, vous appelleriez en vain : les fenêtres de cette pièce donnent sur la rivière, où personne ne passe. Donc, vos appels seraient vains. En vous laissant dans ce pavillon, je ferme la porte du rez-de-chaussée, dont j'emporte la clef. La nuit vient vers les cinq heures, en cette saison. L'on ne dine au château qu'à sept heures. Cela me donne un temps suffisant pour agir, car votre absence ne peut être remarquée qu'au second coup de cloche du diner. Je me suis déjà pourvu de chevaux, d'une voiture. Elle va, dès la tombée de la nuit, m'attendre à une des petites portes du parc voisine de ce pavillon. Je reviens avec mon valet de chambre, homme sûr, discret et dévoué, pour m'aider à vaincre votre résistance, si, ce que je ne veux pas croire, miss Mary, vous me mettez dans la déplorable nécessité d'employer la violence pour vous conduire jusqu'à ma voiture. Mais, j'en suis certain d'avance, vous vous résignez, vous partez avec moi. Nous nous arrêtons à deux lieues d'ici, au milieu des bois de Saint-Léger, chez la veuve d'un garde. Elle est prévenue, et nous offre une modeste hospitalité. Une chambre est mise à votre disposition. Vous vous y enfermez, car, je vous le jure sur l'honneur, miss Mary, en aucune occasion je ne manquerai aux égards, au respect que je vous dois. Mon seul but est de vous compromettre assez par les apparences pour que vous soyez forcée de me donner votre main. Nous restons donc cinq ou six jours dans la maison du garde, après quoi, vos scrupules étant vaincus, j'en suis certain, nous reparaissons. Mon père est en-

chanté du tour et se charge d'apaiser son vieux camarade. Votre famille, qui connaît Gretna-Green, comprend que nous avon? suppléé à une institution qui nous manque malheureusemenl en France; vous m'accordez votre pardon et votre main, cai ma conduite pleine de respectueuse déférence vous a touchée, apaisée; nous sommes unis, et toute ma vie est consacrée à vous prouver que les moyens les plus absurdes peuvent nous conduire au bonheur.

M. de Favrolle s'exprimait avec tant d'assurance, les détails paraissaient si réels, le plan si praticable malgré son audace, que miss Mary commençait à trembler après avoir dédaigneusement souri. La nuit allait venir. A cette époque de l'année, les campagnes sont désertes, et, pour aller au bois de Saint- Léger, l'on n'avait à suivre aucune route fréquentée. Miss Mary ne pouvait donc compter sur aucun secours.

Tout lui manquait à la fois. Le matin encore, soutenue par l'espoir d'un prochain retour près des siens , par la certitude de retrouver à Dublin Henri Douglas, qui devait y être arrivé, miss Mary s'était flattée de concilier toutes les passions qu'elle avait à son insu éveillées, de ramener à elle les esprits prévenus ou égarés, espérant ainsi quitter le château de Morville en y laissant des amis. Elle avait trop compté sur son courage, sur son sang-froid, sur la droiture de ses intentions, sur la bonté de sa cause : M. de Favrolle allait briser sa vie.

Voulant tenter un dernier effort, elle tendit ses mains suppliantes vers M. de Favrolle et lui dit :

— Monsieur, il est impossible que vous persistiez dans an projet aussi odieux.

— Mille pardons, mademoiselle, — répondit M. Favrolle, — le jour baisse, les moments sont précieux, excusez-moi de vous laisser seule. — Et d'un bond il s'élança vers la porte de la bibliothèque, afin de gagner de vitesse miss Mary et de l'enfermer; mais à peine eut-il ouvert la porte, qu'il se trouva

face à face d'un homme robuste et trapu, vêtu d'une redingote jaunâtre et chaussé de bottes à revers e'peronnées et couvertes de boue. M. de Favrolle recula frappé de surprise, et entendit au même instant la voix de miss Mary qui s'écriait avec autant d'étonnement que de joie :

— William! mon bon William! Ah! le ciel vous envoie! M. de Favrolle reconnut alors le cocher anglais qui lui

avait, deux années auparavant, si instamment recommandé la jeune voyageuse qui partait de Calais par la diligence. Miss Mary, tremblante d'émotion à la vue de William, qui sans doute lui apportait des nouvelles d'Irlande, n'avait pas la force d'aller au-devant de ce fidèle serviteur; elle s'appuyait sur le dossier d'un siège. M. de Favrolle, dissimulant son violent dépit, s'inclina respectueusement devant elle et lui dit :

— Mademoiselle, voici qui exige de profondes et nouvelles modifications au plan que vous savez; je vais m'en occuper avec une ardeur nouvelle. J'ai vu le bonheur de trop près pour me décourager.

Et, saluant de nouveau, M. de Favrolle sortit laissant miss Mary seule avec William.

Miss Mary, après le départ de M. de Favrolle, surmontant enfin l'émotion que lui causait l'arrivée imprévue de William, dit à ce brave serviteur, qui la contemr>lait avec ravissement :

— Vous venez de Dublin, mon bon William? Et mon porc? et ma mère? et mes sœurs?

— Ils vont tous bien, miss Mary, tous vont très bien, — répondit William en essuyant ses larmes du revers de sa main.

— Vous les avez vus dernièrement encore, n'est-ce pas, William? Les nouvelles que vous me donnez sont récentes?

— Oui, miss Mary, car je voyais votre chère fimille tous les jours. Grâce à la protection que m'accordait M. Lawson, ce qui donnait confiance en moi, j'ai pu acheter à crédit une voiture que je loue et que je conduis; les affaires ne sont pas mauvaises. Ma remise est dans le faubourg, tout près du logement de votre famille, et comme chaque jour je parcours presque tous les quartiers de la ville, je vais demander ses commissions à mistress Lawson; j'épargne ainsi aux jeunes miss des courses qui les fatigueraient.

— Brave William! Pauvres sœurs! Elles gagnent bien peu?

— Oh ! elles =ont devenues d'habiles ouvrières ; elles peignent de petites guirlandes, de petits arbx-es, de petites rivières sur des éventails, et j'entends les marchands, à qui je les rapporte quelquefois, dire en les regardant : « Oh! joli, oh! très joli ! » Alors moi je demande qu'ils payent plus cher, et deux fois j'ai obtenu de l'augmentation.

Et William, par un gros rire, témoigna de sa propre satisfaction à l'endroit de son adresse; puis il reprit :

— Oh ! la maison a bien meilleur air que quand vous êtes partie, miss. Grâce à ce que vous envoyez à la famille, on a pu acheter quelques meubles confortables pour votre père et votre mère. D'ailleurs, vous savez comme mistri-ss Lawson tient un ménage. Allez, vous serez contente quand vous allez la revoir, votre chère famille, auprès de laquelle nous allons vous ramener.

MISS MARY 23î

Ce nous frappa miss Mary. Le digne serviteur n'avait pas l'habitude de parler de lui à la première personne du pluriel. Une espérance qu'elle se reprocha comme insensée fit bondir le coeur de la jeune fille, et elle attacha un regard d'anxiété sur William, qui poursuivit ainsi, répondant sans le savoir à la secrète préoccupation de l'institutrice :

— Quand je dis nous, il faut que je m'explique, miss Mary. L'autre soir, j'avais remisé la voiture de bonne heure, et j'étais allé rendre compte à mistress Lawson des commissions que j'avais faites pour elle; M. Lawson lisait son journal, vos sœurs étaient occupées à peindre, votre mère cousait du linge, et la petite Arabelle était couchée depuis longtemps. Tout d'un coup, on frappe à la porte de la rue. Comme votre famille ne reçoit jamais personne, cette visite semblait un peu extraordinaire. Enfin, votre sœur aînée prend un flambeau et descend pour aller ouvrir. « Pourvu que ce ne soit pas l'annonce d'un malheur! » dit votre pauvre mère à votre père, qui lui répond : « N'ayons pas ces craintes, ma chère femme, car depuis quelque temps la main de Dieu ne s'appesantit plus sur nous. » Cependant, moi, j'étais assez inquiet, parce que j'entendais votre sœur qui était allée ouvrir la porte remonter les marches très vite, sans parler, et que j'entendais aussi de temps en temps comme un bruit de fer qui frappait la muraille aux tournants de l'escalier. Enfin , votre sœur paraît à la porte et s'arrête sans pouvoir parler, tant elle était émue, et derrière elle j'aperçois un grand jeune homme en uniforme de comjaandant d'artillerie.

— Henri! — s'écria miss Mary, qui, malgré ses secrets pressentiments et les précautions oratoires du bon William, fut si profondément impressionnée de cette nouvelle, qu'elle garda quelques instants le silence ; puis elle reprit d'un ton plus calme : — Ainsi, M. Henri Douglas s'est présenté dans ma famille et a été, n'est-ce pas, William, accueilli comme par le passé? '

— Oh ! certainement, vos deux sœurs ont jeté un cri de joie et ont couru vers lui; votre mère, qui avait voulu aussi se lever, est retombée sur sa chaise, tant elle était émue, et M. Lawson, très ému aussi, a tendu la main à M. Henri, qui l'a pressée dans les siennes en disant à votre cher père : « Pardonnez-moi, mon omile, de venir vous voir si tard; le bâtiment où j'étais embarqué n'est arrivé que dans la jou?» née; ma première visite a été pour mon père, qui est à la campagne ; je suis venu ensuite accomplir ici un autre devoir non moins cher à mon cœur. » Telles ont été ses paroles, miss Mary, — ajouta William; — j'écoutais de toutes mes oreilles, et je ne me trompe pas d'un mot.

— Continuez, bon William, — répondit la jeune fille, qui écoutait le naïf récit avec un bonheur ineffable, et qui, par la pensée, s'efforçait d'assister à cette scène touchante, — continuez; n'oubliez rien, aucun détail; si vous saviez avec quel bonheur je vous écoute !

— Oh! miss Mary, je n'oublierai rien : je vois et j'entends tout cela comme si j'y étais encore. « Cher Henri, a repris M. Lawson, vous avez, je l'espère, trouvé mon beau-frère en bonne santé? — Oui, monsieur, a répondu M. Henri, — mais mon père m'a renvoyé en me disant : — Dépêchezvous, Henri : vous arriverez encore assez à temps au faubourg pour voir ma sœur et son mari. S'ils savaient que vous êtes arrivé à Dublin et que vous avez tardé à aller les voir, ils pourraient avoir un doute sur notre conduite, et ce doute serait une honte pour nous. »

Votre père a regardé II. Henri d'un air surpris, comme pour lui demander l'explication de ces paroles, miss Mary; mais votre cousin n'a pas été longtemps à les expliquer, et s'adressant à vos parents, il a répondu : « Monsieur et inistress Lawson, autorisé par le bon vouloir de mon père, sir John Douglas, je viens demander la main de miss Mary, votre tille

MISS MARY m

bien-aimde, et la permission d'aller la chercher en France pour la ramener près de vous. »

L'institutrice ne put retenir ses larmes, mais elle fit signe à William de continuer son récit.

— Alors, miss Mary, votre père répondit : a Cher Henri, je vous accorde la main de notre pieuse fille, et je vous bénis tous deux dans mon cœur. » Votre mère ne parla pas, miss Mary : elle fit mieux, elle attira M. Henri près d'elle et lui donna un long baiser sur le front. Puis, ce fut le tour de vos sœurs, qui l'embrassèrent à qui mieux mieux, et moi j'étais content de penser que vous alliez revenir près des vôtres ; mais je ne savais pas encore toute la joie que j'aurais ce soir-là. Quand le premier moment fut passé : o Mon cher oncle , a repris M. Henri, si vous le permettez, je partirai dès demain pour aller en France, au château de Morville. — Je vous autorise à cela très volontiers, cher Henri, a répondu votre père, et je vous donnerai une lettre où je remercierai M. et madame de Morville de toutes les bontés qu'ils ont eues pour notre chère enfant. »

— Comment! il va donc venir? — interrompit miss Mary, qui avait écarté son mouchoir de son visage pour lire plus vite dans les yeux de William la réponse qu'elle attendait.

— Un moment, donc! miss Mary. Vous m'avez demandé des détails,, veuillez les écouter aussi pour ce qui me concerne. Quand M. Henri eut obtenu la permission de venir vous chercher ici, il ajouta : « Vous trouverez sans doute mieux, mon cher oncle , que je ne me présente pas à l'improviste devant miss Mary, qui ne m'attend pas encore, et devant M. et madame do Morville, qui ne me connaissent pas. Il serait convenable qut je fusse précédé de quelqu'un dont la présence familiariserait miss Mary avec la pensée de son retoui ici et de mon arrivée prochaine, et si William, que j'ai reconnu là-bas dans son coin, veut m'accompagner, il me servira de cour-

rier. » Ai-je besoin de vous dire, miss Mary, que j'ai accepté de bon cœur? Le lendemain , j'avais confié ma voiture à un îamarade, et je suivais M. Henri, certain d'avoir, comrr.e jourrier, quelques heures de bonheur d'avance, puisque je rous reverrais avant lui.

— Mais où est-il? où l'avez- vous laissé? est-ce qu'il va venir tout de suite? — demanda miss Mary, dont la joie commençait à se mêler d'inquiétude en songeant aux circonstances si pénibles, si difficiles, où elle se trouvait à Fégard de la famille de Morville et de M. de Favrolle.

— J'ai quitté M. Henri à Tours ; il ne doit en partir qu'à trois heures, et vu les mauvais chevaux de poste qu'on vous donne dans ce pays-ci, il n'arrivera que dans la soirée.

— 11 serait trop tard, — dit miss Mary, se parlant à ellemême. — William, — ajouta-t-elle , — quelque étrange que ma résolution vous paraisse, il ne faut pas laisser arriver M. Henri jusqu'ici; il faut que nous allions au-devant de lui.

— Miss Mary, vous n'avez qu'à commander; moi, je n'ai qu'à obéir les yeux fermés.

— M. Henri Douglas ne vous a-t-il rien remis pour moi?

— Excusez-moi, miss, la joie trouble un peu la régularité des commissions. Voici d'abord une lettre pour vous, et voici celle que M. Lawson écrit à M. et madame de Morville pour leur annoncer qu'il vous rappelle près de lui.

— Vous a-t-on vu au château? — demanda miss Mary en décachetant le billet où Henri Douglas lui annonçait qu'ayant obtenu le grade avec lequel il devait revenir en Europe, il avait trouvé moyen de hâter son passage et de devancer l'époque qu'il lui avait indiquée dans ses dernières lettres. Ce billet ne le précédait que de quelques heures.

Lorsque William vit que miss Mary commençait à lire la

lettre d'Henri Douglas p«w la troisième fois, il crut pouvoir répondre à la question de la jeune fille.

— En arrivant au château, — reprit-il, — j'ai demandé miss Mary Lawson à un domestique qui m'a regardé avec beaucoup d'attention. Il est allé dire quelques mots à une grosse femme qui se trouvait dans la cour, et qui a montré ;e côté en m'examinant très attentivement à son tour. Le domestique est revenu vers moi, m'a dit de le suivre, et m'a conduit à ce pavillon.

— Vous êtes venu à cheval?

— Oui, miss, en vrai courrier, et le postillon a remmené aussitôt les deux chevaux. M. Henri Douglas arrivera avec la voilure qu'il a louée à Calais.

— A Saint-Hilaire, le dernier relais, avez-vous remarqué s'il y a quelque voiture dont on puisse disposer?

— Oui, miss, j'ai vu dans la cour une calèche de voyage. L'entretien de William et de miss Mary fut interrompu par

l'entrée de M. de Morville. Il paraissait plus soucieux, plus chagrin que de coutume. Il parut surpris de la présence de William, et dit à l'institutrice :

— Alphonsine est rentrée avec son frère... La nuit venait, miss Mary ; sachant que vous étiez restée dans ce pavillon, et ne vous voyant pas de retour, j'ai été un peu inquiet.

— Je vous remercie, monsieur, de cette marque d'intérêt, — répondit l'institutrice, qui, après quelques moments de réflexion, venait de prendre une résolution. — J'aurais une grâce à vous demander.

— Je suis à vos ordres, mademoiselle.

Miss Mar% montrant à M. de Morville du papier et des plumes qu; se trouvaient sur la table, lui dit :

— Auriez-vous la bonté de vouloir bien commander à votre cocher de mettre à la disposition de cet ancien serviteur de

ma famille (et elle montrait William) une voiture et un cheval? M. de Morville, stupéfait de la demande de miss Mary, allait lui adresser une question ; mais réfléchissant que sans doute l'institutrice désirait ne pas expliquer devant un étranger ce qu'il y avait de singulier dans la demande qu'elle venait de faire à M. de Morville, celui-ci s'assit à la table sans rien dire, écrivit l'ordre, et le remit à miss Mary. La jeune fille alla aussitôt vers William, qui était resté près de la porte, et lui donna le papier en disant en anglais :

— Mon bon William, allez tout de suite au château; remettez cet ordre au cocher; aussitôt que la voiture sera prête, amenez-la au bout de l'avenue, ici, à droite du pavillon. Si les gens de la maison vous interrogent, répondez que vous exécutez les ordres de M. de Morville... Ah! — ajouta-t-elle en traçant encore quelques lignes sur un papier, — vous demanderez la femme de chambre de mademoiselle Alphonsine, et •vous la prierez de porter dans la voiture les objets marqués sur cette note.

William reçut les deux papiers, qu'il contempla d'abord avec un certain embarras, car, nouveau venu au château de Morville, les différentes commissions dont il était chargé lui semblaient assez difficiles à exécuter; mais, confiant dans son zèle et son intelligence, il sortit afin d'exécuter les ordres de miss Mary. A quelques pas du pavillon, il rencontra madame Pivolet. Celle-ci, fort surprise de l'arrivée de William au château, et du séjour prolongé de l'institutrice dans le chalet du Rocher, s'y rendait, lorsque, de loin, voyant se diriger aussi vers cet endroit écarté M. de Morville, elle se cacha dans un taillis, laissa passer son maître, puis le suivit en disant :

— Plus de doute, un rendez-vous! J'irais sur l'heure en instruire madame, si je ne tenais à savoir si l'homme à la redingote blanche et aux bottes à revers est encore avec l'insulaire.

Madame Pivolct fut bientôt édifiée à ce sujet. A la vue de William sortant du pavillon , elle s'avança vers lui , et du ton le plus patelin lui offrit ses services, que le digne serviteur accepta d'autant plus volontiers qu'il se trouvait assez embarrassé pour exécuter les ordres de miss Mary. 11 suivit donc au château la femme de charge, qui se disait avec une joie triomphante :

— Tout va bien ! Prévenons d'abord madame que son mari est en tête-à-tête avec l'insulaire, et puis dépêchons vite le petit Robin au père Chênot. Ah! tu ne m'échapperas pas cette foisci, la belle Anglaise I

Pendant que la femme de charge s'occupe de ses complots, nous retournerons au pavillon du Rocher, où M. de Morville est resté seul avec miss Mary.

La nuit s'approchait de plus en plus.

M. de Morville et miss Mary se trouvaient seuls dans le pavillon du Rocher.

A peine William fut-il sorti que M. de Morville dit à l'instimtrice :

— Miss Mary, les simples convenances m'empêchaient de vous demander devant un étranger quel serait l'emploi de la voiture que je suis heureux de mettre à vos ordres. Puis-je

maintenant, sans être indiscret, vous adresser une question à ce sujet?

— Je serais allée au-devant de votre désir, monsieur, si vous ne m'eussiez prévenue : je me servirai de cette voiture pour me rendre à Tours, et de là je partirai pour l'Angleterre.

M. de Morville tressaillit; puis, regardant l'institutrice avec stupeur, car il ne pouvait croire à ce qu'il entendait, il s'écria :

— Quoi! miss Mary, vous dites...

— Je dis, monsieur, que je retourne en Angleterre, où je suis rappelée par ma famille...

— Partir! mais c'est impossible! Un départ si brusque, si peu attendu !

— Ne voyez pas , de grâce , monsieur, dans ce départ imprévu, un manque d'égards envers vous. Non, car avant l'arrivée du digne serviteur qui est venu m'instruire des intentions de ma famille, j'étais décidée à partir, et croyez-moi, il a fallu des raisons graves, très graves, pour me forcer à une pareille résolution.

— Partir ! — s'écria douloureusement M. de Morville sans arrêter son attention sur les dernières paroles de miss Mary ; — partir! Quoi! ce serait la dernière fois que je vous verrais, que je vous parlerais! Mais c'est impossible! on ne tue pas ainsi un homme d'un seul coup! car vous savez bien que vous me tuez! vous savez bien que je ne puis pas vivre sans vous, vous savez bien que je vous aime !

— Ah ! monsieur, monsieur, — s'écria miss Mary devenaU pourpre de confusion, — pas un mot de plusl Je ne veux \>u. avoir entendu ces paroles outrageantes!

— Oh! ne dites pas que vous ignoriez mon malheureux amour. Vous savez quel charme irrésistible m'a attiré vers vous , quel bonheur j'avais à vous dire ma vie , mes secrètet pensées, mes torts mêmel Une réserve craintive suivit ce

MISS MARY tSt

premier entraînement; mais c'était la lutte du respect, de l'honneur contre une passion fatale. Ah ! les traces de celte lutte n'ont dû être que trop évidentes à vos yeux ! Quoi ! vous n'avez pas deviné la cause de ce sombre découragement qui me faisait rechercher la solitude où je m'isolais de tout intérêt, de toute affection? Et ces nuits sans sommeil passées à dévorer mes larmes, à m'exagérer encore les conséquences de ce funeste amour, afin de le dompter! Quoi! vous n'avez rien deviné, rien lu sur mes traits, dans mes yeux rougis par les pleurs et par les veilles? Mon Dieu! mon Dieu ! avoir tant souffert... tant souffert! et n'avoir pas même cette consolation de me dire : On sait que j'ai souffert, et peut-être on me plaint!

En parlant, M. de Morville se laissa tomber sur un siège. Miss Mary, effrayée de la violence des paroles qu'elle venait d'entendre, n'osa pendant un moment répondre, de peur d'irriter davantage cette douleur éclatant pour la première fois avec une si effrayante impétuosité.

— Vous m'accusez, monsieur, — reprit enfin l'institutrice l'un ton de reproche sévère et digne; — vous m'accusez, orsque mon seul tort est d'avoir eu foi dans votre honneur, îans votre loyauté!

M. de Morville releva la tête à ce mot; miss Mary conînua :

— Oui, car jamais, oh jamais! monsieur, je ne vous aurait ru capable d'oublier vos devoirs envers moi. Et ces devoir* taient aussi impérieux, aussi sacrés que les miens envers otre famille. Vous saviez mes malheurs, vous me deviez de la ompassion; vous saviez mon honnêteté, vous me deviez du espect; vous saviez qu'un projet d'union, fondé sur une affec< ion d'enfance, était brisé par l'infortune des miens, vous me leviez de la pitié. A tous ces devoirs sacrés pour un homme e cœur, vous venez, monsieur, de manquer cruellement 1

240 MISS MAlif

—* ■ Hélas! suis-je donc si coupable? — reprit M. de Morville avec un accablement douloureux, — est-ce ma faute si dans la monotonie de mon existence est tout à coup apparue une personne dont les talents, l'éducation, le caractère, ont été appréciés par tous et par moi? est-ce ma faute si le hasard, en vous livrant un secret de ma vie, a redoublé ma confiance envers vous ? est-ce ma faute si cette confiance s'est changée en afection? et cette affection, vous l'ai-je fait connaître par des moyens que l'honneur réprouve? Ai-je tenté de pervertir votre esprit, de séduire votre cœur? Non, non, j'ai souffert, souffert en silence, souffert seul, souffert toujours; et mon crime, quel est-il?... c'est de vous faire l'aveu de cette souffrance, le jour où vous allez me laisser pour jamais en proie à un désespoir incurable !

Les paroles et l'attitude de M. de Morville révélaient une douleur si vraie, si profonde, que miss Mary, au lieu -de lui répondre avec l'amertume de la dignité offensée, ne vit en lui qu'une âme faible et malade qu'il ne fallait pas irriter, mais réconforter et guérir. Elle répondit donc à M. de Morville :

— Soyez satisfait, monsieur, je vous plains; je ressens pour vous, non cette compassion sympathique, généreuse, qu'inspire un malheur touchant et immérité, mais cette triste pitié qu'inspire l'abaissement, la défaillance d'un esprit qui, ayant conscience du mal, est impuissant pour le bien... Vous, homme de courage physique, vous n'avez aucun courage moral : une passion coupable, insensée, envahit votre cœur, et, au lieu de la combattre, de la vaincre, vous ne savez que la subir et la déplorer en secret dans le sombre désœuvrement d'une vie stérile... vous, vous à qui Dieu a donné une famille à aimer, à guider dans la viel

— Non, non, miss Mary, je n'ai pas été faible contre cette passion. J'ai lutté, je me suis épuisé dans cette lutte, et vous

l'eussiez toujours ignorée, si aujourd'hui vous ne m'aviez fra* dit : a Je pars ! »

— Et pendant qu'épuisant vos forces dans cette lutte, concentré en vous-même , indifférent à ce qui se passait autoui de vous , oublieux de tous vos devoirs , vous ignoriez que U désordre et le malheur menaçaient votre maison, je les voyais, moi, ces malheurs. J'ai tenté de les conjurer. Aussi, monsieur, lors même que je n'aurais pas eu à me rendre aux désirs d( mes parents qui me rappellent près d'eux, mon départ eût été indispensable.

— L'ai-je bien entendu? — s*écria M. de Morville. — C'est moi, dites-vous, qui suis cause de votre départ?

— En quittant cette maison, monsieur, je fuis les conséquences de votre aveuglement déplorable.

M. de Morville regarda miss Mary avec étonnement. Elle continua :

— N'était-ce pas à vous, monsieur, mûri par l 'expérience, de prévoir que votre fils pouvait céder à un sentiment involontaire? Était-il prudent, était-il convenable de le rapprocher sans cesse de moi, en l'associant à une partie des études de sa sœur? Non, non, et ne fût-ce que par égard pour ma position, vous ne deviez pas exposer votre fils à un danger que ma dignité même m'empêchait de vous signaler.

— Que dites-vous! — s'écria M. de Morville en frissonnan'. — Gérard vous aime?

— S'il en était ainsi , monsieur, de vous ou de moi, qui rotre fils devrait-il accuser? Est-ce moi, qui ai mis dans mes rapports avec lui la plus extrême réserve, ou bien vous, dont la coupable imprévoyance abandonnait ce malheureux enfant aux entraînements de son âge? Ainsi, dans votre coupable aveuglement, vous ne soupçonniez pas même que votre lils souffrait, lui aussi, d'une passion insensée qui le faisait votre rivai.

— Lui! mon fils! mon rival! — s'écria M. de Morville, ÔL-rasé de honte et de remords, et il cacha son visage danj ses mains en murmurant : — Ah! c'est trop!

Miss Mary poursuivit :

— Et votre fille? a-t-elle été plus que son frère l'objet de votre sollicitude? La langueur, le dépérissement de cette pauvre enfant, ont-ils éveillé vos soupçons, vos alarmes, sur la cause réelle de sa maladie?

M. de Morville regarda miss Mary avec une surprise remplie d'anxiété, puis il dit :

— Ne savez-vous pas que le médecin attribue l'état maladif d'Alphonsine à des accidents nerveux?

— La vigilante tendresse d'un père, monsieur, eût bientôt deviné l'erreur du médecin.

— Que voulez-vous dire?

— Ainsi, monsieur, vous n'avez conçu aucun soupçon, aucun ombrage, en voyant M. de Favrolle ajourner, reculer sans cesse l'époque de son mariage avec votre fille?

— L'état de santé d'Alphonsine n'explique que trop les retards apportés à son mariage.

— Mais la cause, la vraie cause des souffrances de votre fille, monsieur, c'est la jalousie.

— Alphonsine jalouse! et de qui, mon Dieu?

— De moi, monsieur; mais, grâce à Dieu! je l'ai détrompée.

— Alphonsine jalouse de vous, miss Mary! — reprit M. de l> -\ avec une stupeur croissante. — Lt de cette jalousie,

quette est la cause?

— M. de Favrolle.

— 11 vous aime?

— Il croit m'aimerj il n'en est rien. Ce goût passager, uu moment irrité par mon indifférence, s'éteindra bientôt çhM

M. de Favrolle : il reviendra au véritable vœu de son cœur, et Alphonsine trouvera dans un prochain mariage l'oubli de ses chagrins, la réalisation de ses plus chères espérances. El maintenant , monsieur, songez à la terrible responsabilité qui pèlerait sur vous, si, ce qu'à Dieu ne plaise ! le bonheur, l'avenir le vos enfants, étaient à jamais compromis 1

M. de Morville avait écouté miss Mary avec une douleur croissante et un redoublement de honte et de remords. Bientôt la salutaire influence des paroles de l'institutrice réagit sur lui; il releva son front jusqu'alors courbé sous la confusion, et l'expression inerte et souffreteuse de ses traits fit place à une résolution calme et digne. Il tendit la main à la jeune fille, et comme elle hésitait à la prendre, il lui dit d'une voix ferme et pénétrée :

— Miss Mary, ne refusez pas cette main; c'est celle d'un homme qui, après avoir été assez faible, assez lâche pour oublier ses devoirs les plus sacrés, à votre voix se réveille d'un songe pénible. L'illusion cesse, la réalité paraît; vos révélations m'ouvrent les yeux, je reconnais enfin combien j'ai été coupable ; je reconnais la funeste responsabilité que j'ai encourue envers mon fils, envers ma fille, qui pourraient, hélas ! me demander compte de leur avenir si tôt flétri, eux qui réunissaient toutes les chances de bonheur désirables. La leçon est cruelle , mais elle ne sera pas stérile. Toute mon énergie, toute ma raison, toute la tendresse que je ressens, que j'ai toujours ressentie pour mes enfants, seront employées à réparer mes torts. Je vous le jure, — ajouta M. de Morville en serrant de nouveau et cordialement dans la sienne la main de l'institutrice; — je vous le jure, miss Mary.

— Et je vous crois,— répondit l'institutrice avec une expression de bonheur indicible; — oui, je crois à ce serment sacré ?

— Serment indigne! infâme comme la bouche qui ose le prononcer 1 — s'écria la voix courroucée de madame de Mor-

ÎU MISS MARY

ville , qui , instruite par madame Pivolet du re ndes-tous de miss Mary et de M. de Morville, était accourue au pavillon et était entrée dans la bibliothèque au moment où, M. de Morville tenant la main de l'institutrice , celle-ci lui disait d'une voix émue et pénétrée : « Je crois à ce serment sacré. »

Ces paroles, madame de Morville les interprétait comme un serment d'amour. Erreur concevable, si l'on songe aux délations de madame Pivolet, et à ce hasard qui voulait que l'entretien de M. de Morville et de miss Mary eût lieu dans ce pavillon solitaire à la tombée de la nuit.

M. de Morville, malgré la demi-obscurité que l'approche de la nuit répandait dans le pavillon, remarqua la pâleur des traits de sa femme et leur expression empreinte d'une exaltation douloureuse.

Miss Mary, encore plus surprise que blessée des paroles insultantes arrachées par la colère à madame de Morville, resh calme et digne.

— Ainsi, l'on ne m'avait pas trompée! — reprit impétueusement la mère d'Alphonsine en regardant tour à tour si m mari et l'institutrice, — un rendez-vous le soir ! dans ce pavillon isolé... avec l'institutrice de votre fille! Ah! monsieur... monsieur, si vous avez perdu toute honte, songez du moins k vos enfants.

— Louise! — s'écria M. de Morville, — je vous en supplie, revenez à vous, la colère vous égare! Quoi! sur le rapport j'une misérable folle, vous osez croire...

— Je crois, monsieur, ce que. je vois, et je vois ici dans ce pavillon mon mari en tête-à-tête avec sa maîtresse.

— Madame, — reprit M. de Morville en tâchant de se contenir, — je sais la part qu'il faut faire à l'aveugle violence dfc votre caractère, mais je ne souffrirai pas que devant moi vous osiez ainsi calomnier, outrager mademoiselle Lawson.

— Monsieur, — dit vivement miss Mary, — si vous avez pour moi le respect que je mérite, je vous en conjure, ne me défendez pas; il me serait pénible d'être cause d'une discussion irritante entre vous et madame de Morville.

— C'est charmant! — s'écria la mère d'Alphonsine en poussant un éclat de rire sardonique. — Grâce au bon accord du ménage, mademoiselle désirerait continuer en parfaite tranquillité le rôle indigne qu'elle joue chez moi!

— Louise, — reprit M. de Morville, malgré un geste suppliant de miss Mary, — mais vous perdez la raison! mais vous outragez ce qu'il y a de plus pur au monde !

— Madame, — dit miss Mary en interrompant M. de Morville et s'adressant à sa femme, — il est des soupçons si odieux, si insensés, qu'ils ne peuvent blesser une âme honnête ; vous n'êtes pas en ce moment maîtresse de vous-même. Je ne répondrai rien à des paroles que vous regretterez bientôt. Deux années de séjour ici m'ont appris à vous connaître, madame, et si quelquefois j'ai, sans me plaindre, souffert de la vivacité de vos premiers mouvements, j'ai pu souvent aussi apprécier la bonté de votre cœur.

— Assez, mademoiselle, assez ! Croyez-vous me rendre dupe de vos hypocrites et basses flatteries? croyez-vous m'imposer silence par cette feinte résignation?

— Je n'ai d'autre désir que de tou| convaincre de votre

erreur. Parlez donc, madame, je vous e'coute et vous promets

de De pas vous interrompre.

Cette promesse et le sang-frcid de miss Mary déconcertèrent d'abord madame de Morville; ainsi qu'il arrive à toutes les personnes d'un caractère violent, sa colère puisait de nouveaux aliments dans la résistance et dans la contradiction, mais souvent elle s'éteignait devant le silence et le calme. Cependant, ses jalousies, ses rancunes puériles de toutes sortes, et surtout sa conviction des tondras relations de son mari et de l'institutrice, suffirent à l'explosion de la colère de madame de Morville, et elle s'écria :

— Soit, mademoiselle, vous serez satisfaite, et puisque vous iaignez, ainsi que M. de Morville, me permettre de parler, tous saurez tout ce que j'ai sur le cœur. Et d'abord, je vous lirai que vous ressemblez à toutes vos pareilles : une fois introduites dans nos familles, mesdemoiselles, vous y prenez des goûts, des babitudes de bien-être auxquels il vous coûte tant de renoncer, que pour l'éterniser, s'il est possible, vous cherchez à vous créer, par tous les moyens, honnêtes ou non, une position qui survive à vos fonctions; la jeune fille que l'on vous confie est l'objet de vos premières captations ; son éducation vous sert de prétexte pour l'isoler de ses parents, pour l'accaparer afin d'en faire un esclave docile, vous réservant d'être plus tard sa conseillère indispensable, ou au pis-aller sa complaisante peu scrupuleuse. Pour arriver à ce noble but, il faut surtout éloigner la mère, qui ne snit qu'aimer son enfant, et, à l'aide de talents acquis sans doute à cette lounhli intention, écraser sous une comparaison humiliante l'épouse dont or. redoute l'influence auprès du mari. Rien de plus facile; on est jeune, belle, séduisante; le mari est exposé à une séduction de tous les instants; il est faible, Ton est rusé, hypocrite, tenace, et bientôt le chef de famille, dominé pir uttc étrangère, soumettra sa femme, ses enfants, à la tyrannie

d'une créature qui devient ainsi la seule maîtresse de la mai • son. Malheureusement, voyez -vous, mademoiselle, parfois il se rencontre des femmes qui, hors d'état sans doute de lutter de charmes, de grâce, de talents, avec l'institutrice qu'elles payent, unissent par se révolter de l'impudeur et de l'impudence de certaines prétentions , et y mettent un terme par !e moyen fort simple que voici : un beau matin, ou plutôt un beau soir, elles disent à l'institutrice dont les odieux projets sont dévoilés : Mademoiselle Lawson, je suis chez moi ! — et la main de madame de Morville, arrivée au paroxysme de la colère, indiqua d'un geste outrageant la porte à miss Mary; — mademoiselle Lawson, je suis chez moi, et je vous...

— Arrêtez, madame ! — s'écria la jeune fille d'un ton à la fois si imposant, si fier, que madame de Morville n'acheva pas; — pas un mot de plus, dans votre intérêt, non dans le mien, car il est des outrages qui ne peuvent m'atteindre.

— Dans mon intérêt! — reprit madame de Morville; — que voulez- vous dire, mademoiselle? est-ce une menace?

— C'est une prière, madame; je veux sortir de chez vous en emportant l'affection de votre famille, et votre estime, madame; oui, votre estime! Voilà pourquoi je vous prie de ne pas céder à un entraînement que vous regretteriez amèrement; voilà pourquoi je vous prie de vouloir bien m'entendre.

— Emporter mon estime, à moi? Ah çà! vous me croyez donc bien sotte ou bien lâche, mademoiselle Lawson? Mon estime! à vous qui avez amené le malheur, la désolation dans ma famille, depuis le premier jour de votre arrivée, où mes infants ont été déshérités par leur oncle, jusqu'à aujourd'hui, lu vous m'enlevez l'affection de mon mari !

— Vous m'accusez, madame, de vouloir vous enlever l'aft'etion de M. de Morville et d'aspirer à dominer chez vous? foici ma réponse : Avant un quart d'heure vous venez arri-

ver près de ce pavillon la voiture que tantôt M. de Morville a bien voulu mettre à ma disposition pour aller à Tours, où de là je me rendrai en Angleterre...

— Vous partez ! — s'écria madame de Morville frappée de tupeur ; puis elle reprit : — Non, non, c'est un mensonge ou

on piège !

— Louise, — dit M. de Morville, — il y a une heure, à la demande de miss Mary, j'ai envoyé d'ici au cocher l'ordre d'atteler et d'amener la voiture. Elle sera dans un moment à la porte du parc.

Madame de Morville, dont la colère ne savait plus pour ainsi dire où se prendre, fut complètement déroutée par l'annonce du départ de miss Mary.

— Maintenant, madame, je l'avoue, — reprit l'institutrice, — ma présence dans votre famille a amené des malheurs que je regrette profondément, car j'en suis la cause involontaire.

— Involontairement ou non, — s'écria madame de Morville, — vous êtes un porte -malheur, ainsi qu'il y a deux ans, lors de votre arrivée ici, je le disais à M. de Morville, qui, par prévision sans doute, prenait déjà votre parti contre moi.

— Madame, en agissant ainsi, M. de Morville cédait à un sentiment naturel d'équité; était-il juste de me rendre responsable de malheurs dont je suis, je le répète, la cause involontaire?

— Et sur qui donc alors, mademoiselle, retombera cett« responsabilité?

— Je n'ai pas provoqué cette question , madame ; il est de ma dignité, de mon devoir, d'y répondre avec une extrême sincérité. D'abord, permettez-moi de ne pas croire aux porteuialtieur, à celte fatalité fâcheuse qui s'attacherait à ma pré- ; nce ou à ma personne.

MISS MARY Ht

— Enfin , les faits sont là , mademoiselle ; ils existent , malheureusement pour nous!

— Oui, madame, les faits existent. Seulement, je crois que ma présence dans une autre famille n'aurait pas produit les mêmes faits. Veuillez, de grâce, me laisser achever, — ajouta miss Mary en répondant à un mouvement d'impatience de madame de Morville. — Croyez-vous que si , malgré cette prétendue fatalité inséparable de ma personne, je m'étais trouvée au milieu d'une famille où les graves devoirs de chacun eussent été rigoureusement observés, où certaines différences de caractères, de goûts, chez les maîtres de la maison , au lieu de se développer de plus en plus sans contrainte, eussent été dominés, contenus, par ces pensées, — l'exemple à donner aux enfants, — la vigilante sollicitude à exercer sur eux, — alors, franchement, madame, les malheurs que l'on me reprcche seraient -ils arrivés?

— Ainsi, mademoiselle nous reproche, à moi, d'avoir méconnu mes devoirs de mère, à vous, monsieur, d'avoir oublié vos devoirs de père.

— Et mademoiselle Lawson a raison, Louise, — reprit M. de Morville d'une voix grave. — J'ai eu tort de me laisser aller à des habitudes d'isolement, et au lieu de refuser vos offres si souvent réitérées de partager mes goûts solitaires, j'aurais dû accepter; grâce à quelques concessions mutuelles, j'aurais un peu plus sacrifié au monde et vous y auriez sacrifié un peu moins; au lieu de rester des mois entiers éloignés l'un de l'autre, nous livrant chacun à l'existence que nous préférions, et ne prêtant, il faut le dire, qu'une attention secondaire à l'éducation de nos enfants, nous aurions dû les entourer constamment de nos soins, et aujourd'hui, hélas! nous n'aurions peut-être pas à nous reprocher...

— Pardonnez-moi de vous interrompre, monsieur, — dit Tivement miss Mary; — loin de moi toute idée de récrimina-

tion stérile; je tenais seulement à convaincre madame de Morville qu'avec son bon sens et son bon cœur, elle ne pouvait croire à la fatalité de ma présence en cette maison.

— Tout ce que je sais, mademoiselle, c'est que nous étions tous heureux et tranquilles avant votre arrivée ici , — reprit madame de Morville avec amertume, — et aujourd'hui vous partez nous laissant dans le chagrin.

— Ah! madame, le jour le plus malheureux de ma vie serait celui où je quitterais votre famille avec la douloureuse conviction que mon nom y serait maudit.

— F.h! mademoiselle, ce sont là des phrases, rien de plus. Je veux bien croire, si vos projets de départ étaient réels et connus d'avance, que l'on vous a calomniée quant à ce qui regarde M. de Morville, mais enfin, il n'en est pas moins ▼rai que mes enfants sont déshérités par leur oncle, que ma fille se meurt d'une maladie de langueur, et que mon fils est méconnaissable.

— Un mot encore, madame. Vous m'avez appelée chez vous pour achever l'éducation de votre fille; je m'adresse à votre loyauté : ai-je honorablement rempli ma mission?

— Mon Dieu, mademoiselle, je dis le bien comme le mal : Oui, vous avez complété l'éducation d'Alphonsine au delà de nos espérances; mais il ne s'agit pas de cela.

— Pourtant, madame, je ne suis venue chez vous que pour achever l'éducation de votre tille; aussi pourrais-je me borner à vous répondre qu'ayant accompli mes devoirs à votre satisfaction, je suis au-dessus de tout reproche; mais cela ne me suffit pas , non, et je vous le répète, madame, je ne veu\ p&fl laisser ici le chagrin, le malheur; je n'oublie pas avec quelle bienveillance j'ai été accueillie dans votre famille.

— Mais, encore une fois, mademoiselle, ce sont là des phrases, et les belles phrases n'empêcheront pas mes enfants d'être déshérité?) par leur oncle!

— M. de la Botardière reviendra , madame, sur celte fâcheuse résolution; j'ose presque vous le promettre, madame.

— Vous, mademoiselle?

— Oui, madame.

Madame de Morville. sourit d'un air sardonique en haussant les épaules, puis ajouta :

— Et sans doute vous rendrez aussi comme par enchante nient la santé à ma fille ?

— Je l'espère, madame, car j'ai déjà commencé sa guérison. Aussi, croyez-moi, lorsque tout à l'heure, vous suppliant dft retenir sur vos lèvres des paroles outrageantes, je vous disais vouloir m'éloigner d'ici en emportant votre e>time, votre afleclion, je disais vrai; et j'en suis certaine, vous m'accorderez cette estime, cette affection, du moment où la paix et le bonheur régneront dans votre famille.

— Oh ! certes, — reprit madame de Morville avec un accent ;ie doute et d'amertume; — mais en attendant, je ne puis iuempêcher de maudire le hasard qui vous a amenée ici, mademoiselle.

La brusque entrée de madame Pivolet, précédant William Je quelques pas, interrompit l'entretien. La femme de charge, s'adressant à miss Mary, lui dit d'un air affairé :

— Mademoiselle, tout est prêt. La voiture est au bout dt 'avenue; j'ai porté dedans tout ce queThérèse m'a remis, votr*

malle, votre chapeau, votre chàle, votre manteau, car il fat rioid, très froid; la nuit va être tout à fait noue, et il faut biei rous couvrir, ma chère demoiselle.

— Miss Mary, — dit M. de Morville d'un ton contenu et pénétré, — vous voulez partir, nous respectons votre désir; mais laissez -nous du moins espérer que nous vous reerrons.

— Je ne sais, monsieur; mais j'espère, avant de quitter la

S52 MISS MAUY

France, accompli» la promesse que j'ai eu l'honneur de faire tout à l'heure à madame de Morville.

En disant ces mots, l'institutrice s'inclina devant madame de Morville. Celle-ci, cédant à un retour de bon naturel, fut fur le point de prier miss Mary de suspendre son départ, mais en proie à l'orgueil et à la rancune, elle répondit sèchement par un demi-salut aux adieux de l'institutrice, que M. de Morville, le cœur brisé, vit sortir toujours calme et digne, suivie de madame Pivolet et de William.

Pendant que miss Mary parcourait l'allée qui conduisait à la porte du parc auprès de laquelle attendait la voiture dont les deux lanternes étaient allumées, madame Pivolet se disait triomphante :

— Enfin, la belle Anglaise, te voilà chassée, mais tu ne sais pas ce qui t'attend au bord de la mare de la Femme fouettée. Le père Chênot et son monde sont prévenus, la lumière des lanternes les avertira de l'approche de la voiture, le cocher les laissera faire, et quant à ton insulaire d'Anglais, il sera seul contre six.

Au moment de monter en voiture, miss Mary dit au cocher :

— Joseph, combien y a-t-il de distance d'ici à la petite villa de Saint Hilaire?

— Deux heures, mademoiselle.

— Et de Saint-Hilaire au château de la Botardière?

— Une petite lieue, mademoiselle.

— Pourrais-jc, demain matin, trouver à l'auberge de Saint- Hilaire, où je passerai la nuit, une voiture pour me rendu au château de la botardière?

— Oui, mademoiselle.

— Alors, Joseph, au lieu de me conduire à Tours, conduisezmoi à Saint-Hilaire.

— Oui, mademoiselle, — dit le cocher, auprès de qui monta "Villiam.

— Comment! elle prend la route de Saint-Hilaire! —s'écria i'une voix désespérée madame Pivolet, ayant entendu donner

st ordre et voyant la voiture s'éloigner rapidement; — ils ne passeront pas par la route où le père Chênot attend la belle anglaise! Ah! double scélérate; mais tu me le payeras 1

Le château de la Botardière, avec ses murailles noirâtres, ses persiennes grises, ses fossés remplis d'eau dormante, sa cour silencieuse et sa grille de fer rouillé presque toujours fermée, avait, ainsi que son propriétaire, une apparence parfaitement inhospitalière.

Le lendemain matin du jour où miss Mary avait quitté le château de Morville, M. delà Botardière, assis au coin de son feu, achevait la lecture de son journal; un paravent déplié en hémicycle au milieu d'un grand salon à boiseries grises, tristes et nues, protégeait le quinteux vieillard contre les courants d'air qui s'échappaient des fissures de quatre grandes croisées à petits carreaux, ornées de rideaux de cotonnade jaune. Vêtu d'une veste et d'un pantalon de molleton jadis blanc, coiffé d'un foulard en désordre, d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux gris, M. de la Botardière jouissait d'autant plus complaisamment de la chaleur de son foyer, que ses jambes

étaient préservées de îa trop vive ardeur du feu par des jarnbards de carton simulant la partie antérieure d'une botte à revers. Ainsi plongé dans son fauteuil de tapisserie, les pieds »ur les chenets, M. de la Botardière savourait les délices moroses de la solitude.

— Il est vrai, — disait-il, — il est vrai que je ne m'amuse point énormément. Mes journées sont longues, mes soirées n'en finissent pas; mais quel bonheur de penser qu'on est seul, jue personne ne viendra vous mettre de mauvaise humeur, fu'on ne sera pas accablé de visiteurs qui viennent vous gruger ou vous assommer de leur désœuvrement ; enOn, que l'on vit comme on veut, à sa guise, rentrant chez soi ou en sortant à son gré, ne faisant de frais pour personne ! Quand mon neveu venait avec sa famille, ou que j'allais à Morville, c'était autre chose, je le sais bien : il y avait parfois d'assez bonnes journées. J'avais mon franc parler, je disais son fait à chaque personne de la famille, personne n'osait me répliquer. Avantage que l'on trouve seulement chez des parents qui savent respecter vos cheveux blancs, car hors de là il faut voir comme on est reçu lorsque l'on dit aux gens leurs vérités! Quelles bourrades on reçoit! c'est à dégoûter de la sincérité! Tandis qu'à Morville, je pouvais grogner, bougonner, rabâcher sanr conteste. Mais bon ! je suis bien sot de regretter ces gens-là, ce sont des ingrats, des gens cupides. Avec quel bonheur je me dis : Ils sont vexés, furieux d'être déshérités! Il ne se passe pas de jour qu'ils ne regrettent ma fortune. Et puis , après tout, li j'allais chez eux, ils venaient chez moi me faire des visites de surprise, comme ils disaient, et rien ne m'était plus odieux, plus insupportable que des visites qui me tombaient des nue» au moment où je ne m'y attendais pas. Mais, Dieu merci! maintenant je suis délivré de ces affreux ennuis, de ce cauchemar qui empoisonnait ma vie.

▲ cette espèce de déû* jeté au monde par M. de la Botardière*

répondit le bruit aigu du ^ i f fie t du portier (l'on annonçait encore ainsi, selon la vieille coutume, les rares visiteurs du château de la Botardière).

A ce bruit, M. de la Botardière bondit sur son fauteuil, fronça le sourcil d'un air menaçant, et s'écria :

— Oui 'o~e venir chez moi quand je n'attends personne? Ambroise, vieux serviteur aussi hargneux que son maitre,

et de plus fort sourd, entra d'un pas traînant dans le salon, et, avançant sa tête au-dessus du paravent, il dit à son maître :

— Monsieur, c'est une visite.

— Je ne reçois personne, — grommela M. de la Botardière en se cantonnant au fond de son fauteuil.

— Monsieur, c'est une demoiselle, — reprit Anibroise, qui n'avait pas entendu un mot de la réponse de son maitre , — c'est une demoiselle anglaise.

— Une Anglaise !

— Elle vient du château de Morville.

— Une Anglaise... et elle vient du château de Morville! — répéta M. de la Botardière avec une stupeur courroucée. — C'est impossible... tant d'audace!

— Et cette demoiselle anglaise, — reprit Ambroise, — s'appelle miss Mary.

— La drôlesse! l'aventurière de cet infernal voyage de Calais ! — s'écria M. de la Botardière en se levant. — Comment ! elle ose venir me relancer jusqu'ici!

— Oui, monsieur, je vais la faire entrer ici, — reprit Ambroise croyant avoir compris l'intention de son maitre, et il se dirigea vers la porte.

— Ambroise! — s'écria le vieillard, — maudit sourd, écoute-moi donc; je ne veux pas que...

— J'entends bien, monsieur! — répondit le serviteur en

ouvrant la porte, et il dit d'un ton bourru : — Entrez, entrez, mademoiselle.

Au bout d'un instant, Ambroise ayant e'carté une des feuille» du paravent, M. de la Botardière se trouva face à face avec miss Mary, qui, entrant dans l'hémicycle formé par le paravent, dit au vieillard :

— J'ose espérer, monsieur, que vous excuserez ma visite en faveur du motif qui m'amène ici.

— Il n'y a aucun motif, mademoiselle, à une visite que je pourrais, que je dois qualifier en la taxant d'extraordinaire, d'exorbitante, d'audacieusement hostile, d'inconcevablement provocatrice.

— Provocatrice... est le mot, monsieur, — reprit miss Mary avec un doux et gracieux sourire : — je viens provoquer la générosité de votre cœur, et j'ai la certitude que vous répondrez à ma provocation.

— Vous vous trompez, mademoiselle, — reprit aigrement le vieillard, — je ne suis point généreux du tout; je voudrais, corbleu ! bien savoir où vous avez vu des preuves de ma générosité?

— C'est comme si vous me disiez, monsieur, que vous n'existez pas, parce que vous vivez retiré dans cette solitude, invisible à ceux qui vous aiment et vous vénèrent. Je veux donc croire, je crois à la bonté de votre cœur. Est-ce un grand crime?

Miss Mary accentua ces dernières paroles avec tant de finesse et de grâce; elle était si belle et si charmante, que malgré sa morosité quinteuse, M. de la Botardière ne put s'empêcher de remarquer que la présence de cette jeuiw et délicieuse créature semblait éclairer, pour ainsi dire, sa sombre et chagrine solitude. Cependant, se rebellant contre u tte pensée avec une vague appréhension , il répondit d'un air

ÏÏMIHlIftfifl I

— Mademoiselle, j'ai peu de goût pour la conversation; vous tous êtes introduite chez moi,, que voulez-vous?

— Oh! m<>n Dieu, monsieur, la chose la plus simple du monde : je désire que vous rendiez votre affection, votre tendresse à votre famille.

— Vraiment! — s'écria M. de la Botardière, abasourdi, pouvant à peine croire ce qu'il entendait; puis il reprit bientôt, avec un courroux croissant: — Eh bien, à la bonne heure! C'est net, c'est carré: d'autres auraient pris des précautions oratoires pour annoncer de loin cette énormité, mais vous...

— Oh! moi, — reprit en souriant miss Mary, — en ma qualité d'avocat novice, comptant sur la bonté de ma cause et sur l'équité de mon juge, sachant d'ailleurs qu'il est de ces

ermes esprits que de vaines paroles n'abusent pas, je vais droit au fait.

— De mieux en mieux ! Ainsi, vous venez tout bonnement, mademoiselle, me demander de rendre mon amitié à mon neveu et à sa famille?

— Oui, monsieur.

— Et aussi (puisque vous êtes en si beau chemin), et aussi de laisser à mon neveu ma fortune après mei?

— Naturellement.

— Naturellement!... Ah! vous trouvez cela naturel, mademoiselle. — Puis, poussant un éclat de rire sardonique, il dit : — Soit ! J'aime parfois, tout comme un autre, ce qui est bizarre, et c'est une chose fort bizarre que d'entendre plaid r une cause détestable par un avocat...

— Que l'on n'aimj pas, — dit miss Mary avec son dous sourire, en interrompant le vieillard. — Mais du moins, monsieur, l'équité veut que cet avocat qu'on n'aime pas... on l'écoute.

— Oh! parlez, parlez. Vous l'avez dit : Je sufe de ce»

fermes esprits que l'on n'abuse point avec de vaines paroles. Malgré cette assertion triomphante, le vieillard s'apercevait que son oreille, depuis longtemps habituée aux accents peu agréables de la voix d'Ambroise et de ses autres domestiques, éprouvait une sorte de plaisir à entendre l'organe frais et doux de la jeune fille; rnais très décidé à se montrer intraitable, M. de la Botardière ne vit aucun inconvénient à jouir de l'harmonie de cette voii charmante, et il dit à miss Mary :

— Je vous écoute, mademoiselle; je suis curieux de savoir par où vous commencerez. Vous allez sans doute , pour me bien disposer en votre faveur, me parler d'abord de cet abominable voyage de Calais.

— Si je vous en parlais, monsieur, ce serait pour vous exprimer un regret, celui de n'avoir pas songé à me mettre sous votre protection pendant ce voyage.

— La belle idée que vous auriez eue là !

— Si je m'étais adressée à votre courtoisie, moi, étrangère et sans appui, m'auriez-vous refusé?

— Je n'en sais, ma foi, rien.

— Vous ne dites pas non, et vous avez raison, car, malgré vos brusqueries, vos boutades, souvent injustes, votre cœur est bon.

— Ta, ta, ta, vous voulez m'enjôler.

— Parce que je vous parle de la bonté de votre cœur?

— Certainement.

— N'avez- vous pas aimé, tendrement aimé votre sœur?

— Ah ! celle-là, oui, — reprit le vieillard en cédant à un attendrissement involontaire. — Oh! oui, je l'ai aimée, bieD aimée.

— Je le crois, monsieur, votre émotion le dit mot.

— Vous vous trompez, mademoiselle, — se hâta de ré» ra M. de la Botardière, craignant de laisser prendre à

miss Mary quelque avantage sur lui, — je ne suis point ému du tout.

— Pourquoi le nier?

— Je vous vois venir, vous concluriez de là que puisque j'ai tendrement aimé ma sœur, je dois également aimer mon neveu, sa femme et leurs enfants. Mais, coi bleu! c'est autre chose, — reprit le vieillard avec une irritation croissante, — des ingrats, des avides, qui ne songent qu'à mon héritage !

— Ce sont là, monsieur, des paroles mauvaises, injustes et déraisonnables.

— Mademoiselle! — s'écria M. de la Botardière, — voici la première fois que l'on ose me dire en face...

— La vérité , n'est-ce pas, monsieur? C'est mon habitude, je ne peux la changer; mais veuillez, je vous prie, me répondre : quelle a été la cause de votre rupture avec M. et madame de Mor ville? Mon arrivée chez eux.

— Certainement.

— S'ils avaient consenti à ne pas me prendre pour institutrice, vous n'auriez pas rompu avec M. et madame de M orville?

— Ncn.

— En un mot, ma seule présence au château vous empé chait d'y revenir?

— Oui, mademoiselle, oui!

— Alors, monsieur, rien ne s'oppose plus à ce que vous vou rendiez aux vœux les plus chers de votre famille : j'ai quitfc le château de Morville, je n'y retournerai plus.

— Comment ! vous n'êtes plu? institutrice chez mon neveuî

— Non, monsieur; mais un m «t encore. Vous reprochez à M. de Morville la cupidité qui lui fait, dites-vous, désirer votre héritage? S'il en était ainsi, si M. de Morville et sa femme avaient été des âmes vénales, auraient-Us un moment hésite à

me sacrifier lorsque vous leur avez dit : « Je vous déshérite si

vous gardez chez vous mademoiselle Lawson? »

— Qu'est-ce que cela prouve' qu'ils ont mieux aimé en Aire à leur tête que d'hériter de moi !

— Nous voici déjà, monsieur, bien près de nous entendre : votre neveu et sa femme ne sont plus des gens avides, intéressés, mais des gens qui en voulaient faire, ainsi que vous le dites, à leur tète; qui ne voulaient pas, en un mot, chasser de chez eux, sans lui permettre de se justifier, une pauvre jeune fille étrangère qui, en échange de l'éducation qu'elle venait donner à leur enfant, leur demandait le pain d'un père, d'une mère et de trois sœurs qu'elle avait quittés dans le pieux espoir de rendre leur infortune moins pénible. Dites, monsieur, dites, — ajouta miss Mary d'une voix pénétrante qui émut profondément et malgré lui M. de la Botardière, — M. et madame de Morville, pour s'être montrés équitables envers moi, ont-ils démérité de vous?

— Mademoiselle, si les choses se sont ainsi passées, j'avoue que... — Mais se reprenant et luttant contre le charme de miss Mary, dont il subissait l'influence, le vieillard reprit brusquement : — Et d'ailleurs, pourquoi mon neveu et sa femme r.e m'ont-ils pas écrit tout ce que vous me dites là ?

— Ils ont envoyé près de vous leurs enfants, monsieur; vous avez refusé de les voir; après un pareil accueil, que pouvaient faire M. de Morville et sa femme? Vous les soupçonniez de cupidité, leur dignité s'opposait à d'autres tentalives de rapprochement : vous auriez pu y voir quelque arrière-pensfe véna'e.

— Je ne dis pas non, mais...

— Un mot encore, monsieur. Vous reconnaissez qu'en refusant de céder à votre désir, vos parents obéissaient à un sentiment honorable ; malheureusement, ma présence, ma perconne vous était odieuse.

— Odieuse 1 odieuse l Mademoiselle, le mot est trop fort.

MISS MARY Soi

— Déplaisante, si vous le préférez.

— Déplaisante ! encore moins, mademoiselle !

— Désagréable, importune, soit!

— Mais non, mademoiselle! pas du tout.

— Enfin, j'ai quitté le château de Morville; pourquoi lutteruz-vous plus longtemps contre le sentiment généreux qui vous attire vers une famille qui vous a toujours entouré de tendresse et de vénération?

— Quoi! vous me croyez assez faible pour désirer de revoir ces ingrats?

— Je crois, monsieur, qu'il ne se passe pas de jour où vous ne vous disiez : « Ah! le bon temps que celui où j'allais au château de Morville! J'étais parfois bourru, grondeur, mais ces gronderies, qui ne m'empêchaient pas d'être le meilleur homme du monde, n'éloignaient personne de moi; on m'accueillait toujours avec autant de cordialité que de déférence. » Et l'on avait raison, monsieur, car ce grondeur était pour IL de Morville le frère d'une mère adorée, et à la seule condition de vous laisser aimer, vénérer, vous aviez le droit de gronder tout à votre aise.

— Mademoiselle, permettez...

— Non ! non ! à cette douce vie de famille vous ne pouvez préférer un isolement qui vous pèse ! Oh ! ne le niez pas, vous regrettez ces relations d'autrefois que la tendre déférence de M. de Morville, de sa femme, de leurs enfants, vous rendait chères! Enfin, monsieur, soyez sincère. Qu'est-ce que l'existence que vous menez ici? Une vie froide, décolorée, monotone, sans attrait pour l'âme, sans charme pour l'esprit; mécontent de vous et des autres, vos meilleurs jours sont ceux où rien ne vous distrait de votre morne ennui. Laissez ces habitudes moroses et solitaires à ceux-là qu'un triste sort a privés des douceurs ineffables de la famille; jouisaez-en donc, et ne soyez pas ingrat envers Diew?

Le vieillard avait écouté miss Mary avec une émotion croissante ; la grâce , la franchise , la raison , la touchante beauté de la jeune fille, faisaient sur lui une impression au^si profonde qu'inattendue.

— Mademoiselle, — s'écria-t-il soudain, après quelques moments de réflexion, — voulez-vous répondre sincèrement à mes questions?

— Je ne saurais vous répondre autrement, monsieur.

— Je ne suis point un sot, je connais mon neveu, et quels que soient mes griefs contre lui, j'avoue que c'est un homme d'excellent jugement. J'avais contre vous de très fâcheuses préventions; si mon neveu vous a gardée deux ans pour institutrice, c'est que mes préventions étaient fausses; j'ai su d'ailleurs par des étrangers que vous avez fait de ma nièce une personne accomplie.

— Bientôt, monsieur, je l'espère, vous serez à même de juger Alphonsine.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Pourquoi quittez-vous le château? Miss Mary, vous êtes sincère : je vous adjure de me parler sans déguisement.

— Je quitte le château de Morville, monsieur, pour deux raisons : la première, c'est que l'éducation d'Alphonsine est à peu près terminée; la seconde...

— Vous hésitez... La seconde, c'est que vous n'avez pas été traitée chez mon neveu comme vous méritiez de 1 être!

— Monsieur...

— Ils vous ont rendue malheureuse, je m'en doutais.

— Monsieur, veuillez ni'écmiter.

— Veuillez m'écouter vous-même, mademoiselle! —s'écria t vieillard avec une amertume croissante. — Ah! ils vous ont

rendue malheureue? cela ne m'étonne pas; niais soyez tranquille, si vous le roulez, vous serez vengée, et moi aussi.

— Monsieur, je ne vous comprends pas.

— .Miss Mary, vous êtes une honnête «t loyale personne.

— Je crois pouvoir l'affirmer.

— Vous êtes sans fortune?

— Oui, monsieur.

— Vous adorez votre intéressante famille?

— Oh ! de toutes les forces de mon âme !

— Vous seriez ravie de voir père, mère, soeurs, aussi heureux que possible?

— C'est mon voeu le plus cher.

— Eh bien, chère miss Mary, vous avez un moyen d'assurer le bonheur de votre famille, le vôtre, et par-dessus le marché, vous aurez le plaisir de vous venger de mon scélérat de neveu, qui a manqué d'égards envers vous.

— En vérité, monsieur, je...

— Miss Mary, — s'écria M. de la Botardière en jetant un coup d'oeil coufus sur son costume de molleton, — je ne puis me faire comprendre fagotté comme je le suis; donnez-moi le temps de me raser, de m'habiller convenablement, et alors... — Puis courant vers la porte, qu'il entre-bàilla, il cria : — Ambroise! Ambroise! va m'attendre dans ma chambre à coucher... — Se retournant alors vers l'institutrice, qui le regardait avec une surprise croissante : — Excusez-moi, miss Mary, de vous laisser seule, je reviens dans un quart d'heure, et alors, — ajouta M. de la Botardière d'un air triomphant, — et alors je m'expliquerai catégoriquement. — Et après avoiraccentué cet adverbe d'une façon qu'il crut très significative, M. de la Botardière quitta précipitamment le salon en s'écriant : — Ambroise! Ambroise! Il ne m'a pas entendu! Maudit sourd!

Et il laissa miss Mary stupéfaite de cette brusque sortie.

— Je ne comprends rien aux paroles de M. de la Botardière,

— se disait la jeune fille; — où est-il aile'? pourquoi me laisseï seule? Je regrette de n'avoir pas eu le temps de l'avertir que j'ai prié Henri de venir me prendre ici, afin de partir enmite pour l'Angleterre; malgré moi, je redoute quelque nouvelle étourderie de M. de Favrolle, et je n'ai pas commis, je crois, une grande indiscrétion envers M. de la Botardière, en itonnant rendez-vous chez lui à mon protecteur naturel.

A ce moment, miss Mary entendit au dehors le pas d'un cheval résonnant dans la cour.

— C'est lui ! c'est Henri ! — s'écria-t-elle; — il aura devancé la voiture afin de se rendre plus tôt près de moi.

Et ne doutant pas de la venue de son fiancé, dont elle était séparée depuis trois ans, son cœur palpita si violemment, elle se sentit si profondément émue, qu'elle n'eut pas la force de faire un mouvement, quoiqu'elle entendit dans la pièce voisine des pas qui ne pouvaient être que ceux de Henri Douglas.

Mais quelle fut la stupeur de miss Mary, lorsqu'au lieu de son fiancé si impatiemment attendu, elle vit entrer dans le salon M. de Favrolle, pâle, défait, et dont les vêtements souillés de boue annonçaient qu'il venait de faire une longue course a cheval.

Miss Mary, aussi cruellement déçue dans son attente qu'effrayée par l'arrivée imprévue de M. de Favrolle, devint d'uni pâleur mortelle et ne put retenir un cri d'effroi. M. de Favrolle, sardoniqua et résolu, s'avança vers elle en s'écriant :

MISS t*f

— Enfin, mademoiselle, je vous rejoins après une nuit passée à voire recherche. Franchement, je ne suis pas facné de prendre ce matin ma revanche d'hier soir; râssures-vous, d'ailleurs : malgré une irritation dont vous comprenez lu m tifs, je ne manquerai à aucun des égards qui vous sont dus, mais autant vous me trouverez respectueux et rempli de convenance, autant vous me trouverez aussi déterminé àl'endr il des projets que je vous ai annoncés, et dont aucune puissance humaine ne me fera départir.

Miss Mary, anéantie par ce coup imprévu, se laissa tomber sur un siège, perdit tout courage, et murmura d'une voix entrecoupée par les larmes :

— Ah! monsieur, si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi !

— Mon Dieu, mademoiselle, je ne suis ni un tyran ni un misérable ! Dans la maison où nous étions hier, je ne sais quel point d'honneur pouvait vous faire une loi de ne point m ccouter; mais ici vous êtes libre, je viens donc pour connaître mon sort, et je ne vous quitterai pas qu'il ne soit irrévocablement décidé par vous, non pas légèrement, mais avec mûre réflexion...

Miss Mary frémit : elle venait d'entendre dans la cour le bruit d'une voiture de poste. Plus de doute, cette fois, c'était Henri Douglas qui venait la chercher. La jeune fille eut un moment de vertige en songeant aux malheurs dont elle était menacée; lorsque la pensée lui revint, elle vit apparaître à la porte du salon la mâle et calme figure de Henri Douglas, introduit, non par Ambroise, mais par un autre serviteur fort étonné de cette concurrence de visiteurs ordinairement si rares au château de la Botardière.

Miss Mary, à la vue de son fiancé, ne put retenir un en étouffé; ses yeux humides s'arrêtèrent remplis de tendresse et d'angoisse sur le grave et beau visage de son cousin qu'elle

n'avait cas vu depuis si longtemps. Le commandant Henri Douglas, s'avançant vers la jeune fille de toute la distance qui les séparait, car elle n'avait pas la force de faire un pas, lui tendit ses deux mains, dans lesquelles miss Mary laissa tomber les siennes sans dire un mot, tandis que ses larmes silencieuses inondaient son visage.

M. de Favrolle restait frappé de surprise à cette scène inattendue. Il fit un mouvement. Henri Douglas tourna la tète^ l'aperçui pour la première fois, et, regrettant d'avoir donné son émotion en spectacle à un tiers, il fit un pas en arrière, et salua M. de Favrolle avec une bonne grâce qui était presque l'excuse d'un manque d'égards involontaire; puis, indiquant du geste miss Mary, il dit simplement, noblement, en s'adressant à M. de Favrolle :

— Monsieur, depuis trois ans je n'avais pas vu ma chère cousine, mademoiselle Lawson. J'espère que vous nie pardonnerez de n'avoir pas remarqué votre présence, — ajouta-t-il en s'indinant.

M. de Favrolle, presque certain qu'il se trouvait en face d'un rival, cédant cependant à certaines habitudes du monde dont on ne peut s'affranchir sans grossièreté, rendit au commandant Douglas son salut et balbutia quelques-unes de ces paroles insignifiantes qu'on n'achève pas quand on veut être poli sans 6a voir que dire.

Miss Mary avait suivi avec anxiété les regards des deux jeunes gens ; elle crut pouvoir, par la hardiesse de sa franchise, conjurer un péril dont elle sentait la gravité menaçante. Prenant donc un parti désespéré, elle s'avança vers M. de Favjolle, et dit, en lui désignant Henri du regard :

— Monsieur, j'ai l'honneur de vous présenter mon cousin le commandant Douglas. Il m'avait été fiancé dans des temps plus heureux; mais il a continué de m 'aimer malgré les malheurs qui ont frappé ma famille : il vient me chercher en Fiance

pour aller nous unir en Angleterre et y recevoir la bénédiction de mon père.

— Qui ai-je l'honneur de saluer? — dit le capitaine Douglai en interrogeant l'institutrice du regard.

— M. de Favrolle, — répondit miss Mary, — fils d'un ami de M. de Morville, dont il va bientôt épouser la fille, ma chère et digne élève.

— Mademoiselle, — reprit avec amertume M. de Favrolle, pâle de dépit et de colère, — puisque vous avez si nettement établi votre situation envers monsieur, je crois devoir établir la mienne non moins nettement. — Puis il ajouta en se tournant vers Henri : — Un moment, monsieur, il est vrai, j'ai été agréé comme prétendant à la main de mademoiselle de Morville, mais dans sa famille j'ai retrouvé miss Mary, avec qui j'avais eu l'honneur de voyager, il y a deux ans, depuis Calais jusqu'à Paris, et...

— Quoi, monsieur, c'est vous? — dit vivement Henri Douglas en interrompant M. de Favrolle avec une expression de cordiale reconnaissance. — C'est vous qui avez veillé sur mademoiselle Lawson avec la sollicitude d'un frère pendant ce long voyage? Ah! monsieur, combien je suis heureux de pouvoir vous exprimer toute la gratitude de la famille de miss Mary pour votre délicate et noble conduite. Permettez-moi de vous serrer la main...

En di-ant ces mots, le capitaine tendit sa main à M. de Favrolle. Mais un bruit sourd et éloigné, semblable à celui que fait un homme enfermé en frappant à une porte afin qu'on la lui ouvre, attira l'attention des trois personnages, qui involontairement tournèrent la tète du côté d'où partait ce bruit, qui paraissait venir d'un corridor assez voisin du salon. Mais un pareil incident ne pouvait longtemps les distraire des sentiments graves ou passionnés dont ds étaient émus. Mi-s Mary avait remarqué avec effroi qu'au moment où son fiancé avait

si cordialement offert sa main à M. de Favrolle, celui-ci, (bin de répondre à cette avance amicale, avait dédaigneusement souri en toisant le commandant Douglas. Celui-ci, du résine s'était pas aperçu de l'attitude hautaine et agressive de son rival, s'élant en ce moment même retourné dans la direction du bruit lointain. Soutenue cependant par une dernière lueu? d'espérance, miss Mary, lorsque M. de Favrolle et Henri Douglas eurent oublié leur distraction momentanée, se hâta de dire à son fiancé :

— Oui, M. de Favrolle s'est montré pour moi, pendant ce trajet de Calais à Paris, rempli d'une sollicitude fraternelle, et mon premier soin a été d'écrire à ma mère avec quelle courtoisie M. de Favrolle m'avait accordé sa protection pendant ce long voyage.

— Permettez-moi donc, monsieur, de vous serrer la main, — reprit cordialement le commandant en offrant de nouveau la main à M. de Favrolle, — et de vous exprimer la reconnaissance de la famille de miss Mary et la mienne.

— Monsieur, — dit M. de Favrolle avec hauteur en se reculant d'un pas au lieu de répondre à l'avance amicale du fiancé de miss Mary, — avant de vous serrer la main, je dois vous instruire de certaines circonstances qui ont suivi ma rencontre avec mademoiselle Lawson lors de notre voyage de Calais à Paris. Quand vous m'aurez entendu, monsieur, vous reconnaîtrez, comme moi, que l'expression de votre reconnaissance est au moins prématurée.

Miss Mary se soutenait à peine, elle voyait grossir le danger qu'elle eût voulu à tout prix conjurer. Le commandant Douglas, fort surpris de la réponse de M. de Favrolle, qu'il n'interprétait pas encore comme une offense, interrogeait miss Mary du regard afin de deviner la cause de l'étrange accueil de M. de Favrolle, auquel il répondit d'ailleurs avec une dignité polie :

— 11 me sera difficile, pénible même, monsieur, de croira

que je m'abusais en vous rendant grâce de votre courtoisie envers mademoiselle Lawson.

— Monsieur,— reprit M. de Favrolle, — mademoiselle Lawson vous a dit vrai : des projets de mariage ont été arrêtés entre moi et mademoiselle de Morville; mais ce que mademoiselle Lawson ne vous a cas dit, c'est que la retrouvant au château de Morville, l'ardent et respectueux amour qu'elle m'avait inspiré pendant notre voyage de Calais à Paris s'est réveillé plus passionné que jamais. Aussi, je suis décidé à tout... entendez-vous, monsieur? je suis décidé à tout pour épouser mademoiselle Lawson.

— Eh bien, monsieur, — répondit le commandant Douglr.s avec un calme parfait, après avoir attentivement écouté son ri-

,val, — je ne vois dans vos paroles que la preuve d'un sentiment fort honorable pour vous et pour miss Mary. Vous l'aimez? cela ne m'étonne en rien. Je sais tout ce qu'elle vaut. Vous désirez l'épouser? cela me surprend d'autant moins que j'ai le même désir que vous; la seule question est de savoir si ma cousine vous préfère.

— Monsieur! — s'écria M. de Favrolle de plus en plus irrité par le sang-froid de son rival, — j'aime miss Mary autant el aussi honorablement que vous l'aimez; mon nom vaut le vôtre, ma position dans le monde est égale à la vôtre, et je ne vois pas pourquoi vous me seriez préféré.

— Quant à cela, vous avez, monsieur, parfaitement raison,

— reprit le commandant Douglas avec son flegme britannique.

— Votre courtoisie envers mademoiselle Lawson pendant votre voyage avec elle prouve que vous êtes un galant homme, et que vous ne sauriez que très honorablement aimer une personne aussi digne de respect que miss Mary. Quant à vota nom et à votre position dans le monde, ils doivent être des plus convenables, puisque M. et madame de Morville consentaient à vous accorder la main de leur fille. Nous avons donc,

monsieur, des titres e'gaux à l'affection de mtss Mary; mais, libre de son choix, elle m'accorde la prélérence. Celle préférence n'a rien de blessant pour vous; aussi, je ne vois véritablement pas pourquoi vous avez refusé la main que je vous offrais, fort cordialement je vous assure.

— Monsieur, — s'écria M. de Favroile, mis hors de lui-même par le calme bon sens de Henri Douglas, — en France l'on ne serre la main d'un rival qu'après avoir loyalement croisé le fer avec lui.

— Ah ! monsieur, — s'écria miss Mary en se tournant vers M. de Favroile et ne pouvant contenir un sanglot déchirant, — que vous ai-je donc fait ?

Le commandant Douglas tâcha de calmer du geste et du regard la douleur de miss Mary, et reprit, s'adressant à M. de Favroile avec une dignité froide :

— En France, comme en Angleterre, monsieur, des hommes bien élevés, comme nous le sommes tous deux, ne prononcent jamais légèrement de graves paroles, surtout lors jue ces paroles peuvent à grand tort inquiéter une personne digne du plus prufond respect. — Et un coup d'oeil d'Henri Douglas sembla dire h M. de Favroile : Je serai à vos ordres quand il vous plaira, mais n'alarmez pas ainsi miss Mary. Puis, certain d'avoir été compris par son rival, il poursuivit: — Je crois comme vous, monsieur, que des rivaux qui ont «le sérieuses raisons d'inimitié peuvent et doivent en appeler aux armes; mais, j'en suis certain, monsieur, désirant comme moi dissiper les alarmes de mademoiselle Lawson, qui s'est méprise sur le sens de vos paroles, vous direz comme moi que rien dans n tre position ne peut motiver la résolution qu'elle semble redouter.

— Je dis comme vous, monsieur, car, non moins que vous, je tiens à dissiper les alarmes de mademoiselle Lawson, — répondit M. du Favroile en accentuant cette phrase à double

entente de façon à faire comprendre à son rival qu'il devinait sa pensée.

Miss Mary, délivrée d'un doute affreux, essuya ses larmes, et dan:- l'élan de sa joie, dit à M. de Favrolle d'une voix tremblante d'émotion :

— Excusez-moi d'avoir douté un instant de votre cœur.

M. de Favrolle s'inclinait, souriant d'un air contraint, dissimulant à peine sa colère, lorsque le même bruit qui avait attiré déjà l'attention des trois personnes réunies dans le salon reprit de nouveau.

— Il faut qu'il y ait quelqu'un enfermé dans l'une des pièces voisines, — dit M. de Favrolle; mais à peine avait-il prononcé ces mots, et pendant que le bruit continuait de se faire entendre, Alpbonsine et Gérard entrèrent vivement dans le salon, et la jeune fille s'élança dans les bras de son institutrice, en disant :

— La voilà ! la voilà! cette chère et bonne miss! Du moir: nous pourrons lui faire nos adieux!

M. de Favrolle, à l'aspect de mademoiselle de MorvilJe. et dans la position où il se trouvait envers miss Mary et Henri Douglas, sentit sa situation si fausse, si pénible, qu'involontairement il recula derrière le paravent, et ainsi échappa momentanément aux regards d'Alphonsine et de Gérard.

Sans remarquer la présence de Henri Douglas, la jeune fille s'était dès son entrée jetée dans les bras de son institutrice, qu'elle embrassait tendrement en lui disant :

— Oh! la méchante miss, qui part ainsi sans nous laisser du moins la consolation de lui faire nos adieux!

— Ce n'est que ce matin, en interrogeant le cocher de mon père, — ajouta Gérard, — que nous avons appris que vous avez passé la nuit à l'auberge de Saint-Hilaire. Alphonsine et moi nous y sommes descendus, et là nous avens appris quo vous vous étiez fait conduire ici.

— Et au risque d'affronter la colère de notre oncle, — reprit Alphonsine, — nous sommes venus vous retrouver chez lui. Mais, — ajouta la jeune fille en se retournant, — où estil donc ce terrible et cher oncle? Je me sens décidée à tout pour...

La jeune fille n'acheva pas, car elle venait d'apercevoir le commandant Douglas. Elle le contempla en silence pendant quelques secondes, puis, regardant miss Mary d'un œil pénétrant, elle lui dit avec un sourire charmant :

— Je devine, c'est lui, n'est-ce pas?

Puis, s'avançant vers le fiancé de son institutrice avec cette aisance qui accompagne presque toujours une grande simplicité, elle lui dit :

— Monsieur, vous ne me. connaissez pas, mais moi, je vous connais et je vous aime depuis hier matin, — ajouta-t-clle en jetant un regard d'intelligence à son institutrice, — car depuis hier matin je sais que notre miss Mary vous devra tout le bonheur qu'elle mérite.

Et en parlant ainsi, Alphonsine tendit gracieusement sa main à Douglas, qui la retint un instant dans les siennes, en répondant avec un accent de gravité douce :

— Et moi aussi, je vous connais, mademoiselle; je s~is <\ue vous êtes le cher et doux trgueil de ma cousine; tuute sa

farn'IV vous connaît, vous aime, et il y a cinq jours, son vieux et honorable père, sa mère, ses sœurs, m'ont repété au moment où je partais pour la France : « Dites à l'aimable élève de Mary que nous l'embrasons comme une fille, comme une sœur, et que jamais nous n'oublierons combien, grâce à la bonté de son cœur, à la délicatesse de son âme, elle a rendu facile et charmante la tâche de la pauvre exilée qui revient près de nous. »

En achevant ces affectueuses paroles, Henri Douglas s'inclina et baisa respectueusement la main de la jeune fille. Alphonsine ruugit, deux larmes brillèrent dans ses yeux, et elle dit à miss Mary :

— Vous lui aviez donc parlé de moi dans vos lettres?

— Comment ne pas confier à ceux qu'on aime tous les bonheurs qui nous arrivent? — répondit tendrement l'institutrice à Alphonsine.

M. de Favrolle, toujours caché aux yeux des nouveaux arrivants, et absorbé dans sa douloureuse agitation, avait été flatté, presque malgré lui, de cet hommage rendu par Henri Douglas à cette Alphonsine, jeune fille qu'il avait dû épouser.

Miss Mary, prenant alors Gérard par la main, et le présentant au commandant, lui dit :

— M. Gérard de Morville, le frère de ma chère Alphonsine.

— Nous sommes aussi d'anciennes connaissances, quoique nous ne nous soyons jamais vus, monsieur, — reprit cordialement Henri; — mademoiselle Lawson m'a souvent écrit tout le bien qu'elle pensait du frère de son élève; aussi je m'estimerai heureux, monsieur Gérard, si vous m'accordez votre aminé avec autant de plaisir que je vous offre la mienne.

Gérard, aussi surpris que touché en apprenant que miss Marv,dar#s ses lettres, avait parlé de. lui avec assez d'éloges pour quHin nomme de l'âge du comc&ndant Douglas lui deman-

dât son amitié, trouva dans cette preuve d'affectueuse estime une douce consolation aux amers chagrins que lui av.,il causeson fol amour pour miss Mary. Jetant sur elle et sur Alphonsine un regard que toutes deux comprirent, il répondit à Douglas :

— Monsieur, souvent miss Mary nous disait, à ma sœur et à moi, que toujours l'estime des gens de cœur nous récompensait de nos bons sentiments ou de notre courageuse résignation dans les moments difficiles de notre vie... je ne m'attendais pas à voir sitôt réalisées les bonnes paroles de miss Mary.

— Ni moi non plus, monsieur Henri, et vous rendez le frère et la sœur bien fiers, bien heureux, — reprit Alphonsir.e d'un air placide et presque gai qui surprit profondément miss Mary, car en ce moment elle songeait à l'amour de la jeune fille pour M. de Favrolle.

L'étonnement de l'institutrice n'échappa pas à Alphonsine, qui lui dit avec un doux sourire, en iui faisant un signe d'intelligence :

— r.€ devine la cause de votre surprise, chère miss Mary : c'est que, vo\ez-vous, depuis hier, il s'est passé bien des choses!

— Est-ce un mystère, chère enfant?

— Oh! non. Ainsi, hier soir, croyant que je ne vous reversais plus, j'ai beaucoup pleuré, mais après avoir beaucoup pleuré, j'ai beaucoup réfléchi; j'ai songé que ma vie allait changer, puisque jusqu'ici j'avais toujours eu en vous, chère

!ary, un guide aussi écouté qu'aimé; alors, savez-vous i j'ai passé la première nuit de notre séparation? j'ai rappelé à ma mémoire et retrouvé dans mon cœur vos leçons, vos conseils; vous me les aviez donnés avec une si gracieuse tendresse, qu'en ce temps-là ils ne me semblaient être que de charmrntes conversations. Jugez de mon bonheur, de ma

surprise, lorsque j'ai senti, à mes bonnes re'solutions, à mon courage, que ces germes excellents, semés par vous depuis deux ans, s'étaient développés en moi, avaient grandi et porté leurs fruits. Alors, pour la première fois peut-être, chère miss Mary, j*ai compris et béni l'éducation que je vous dois. E: voulez-vous une preuve toute récente, monsieur Henri, de la salutaire influence des exemples, des enseignements de miss Mary? figurez-vous qu'il est venu un jour fatal où, le croiriez-vous... j'ai été jalouse, oui, jalouse d'elle...

Au moment où Alphonsine prononçait ces mots, l'institutrice jeta un regard rempli d'anxiété vers le paravent derrière lequel se tenait toujours caché M. de Favrolle, tandis que, se souvenant alors que ce dernier avait dû épouser mademoiselle de ?Jorville, le commandant Douglas partageait l'inquiétude de l'institutrice.

— Si je fais l'aveu de cette jalousie, monsieur Henri, — rep:it Alphonsine avec une touchante naïveté, — c'est autant pour me punir d'avoir cédé à cet odieux sentiment que pour reiW 'e hommage à la loyauté de miss Mary et au courage que j'ai puisé dans ses enseignements; oh! sans eux jamais longtemps souffert de cet horrible mal de la jalousie ! mais miss Mary n'a eu qu'un mot à me dire, et je l'ai crue. Comment ne pas la croire9 Et ce n'est pas tout, monsieur Henri, vous allez reconnaître combien m'a été profitable l'influence de cette chère miss.

— Mon enfant, — dit l'institutrice de plus en plus inquiète, ainsi que le commandant Douglas, en songeant à M. de Favrolle et voyant le tour que prenait lentretien ; — à quoi bon parler du passé?

— A quoi bon, chère miss Mary? — reprit Alphonsine, — mais à dire très haut devant celui qui vous aime si dignement tout ce que je vous dois, afin qu'il vous chérisse davantage tncure. Ainsi, monsieur Henri, en apprenant que l'on m'avait

préféré miss Mary, j'ai d'abord éprouvé autant de douleur que d humiliation. Mais bientôt ma raison, mon coeur, mon courage, ont vaincu ces mauvais ressentiments. Je me suis demandé comment j'avais pu me révolter, m'étonner même de la préférence que l'on accordait à miss Mary. Ne m'étaiteile pas supérieure en toutes choses, savoir, talents, charmes, esprit, beauté? Aussi j'ai bientôt compris qu'ayant à choisir entre la lumière et son reflet, M. de Favrolle avait dû préférer miss Mary.

A ces mots, Henri Douglas chercha machinalement des yeux son rival. Mais celui-ci, subissant de plus en plus le charme de cette jeune fille qu'il avait un moment dédaignée, l'écoutait avec un intérêt croissant.

Alphonsine, s'étant méprise au mouvement du commandant, reprit naïvement :

— Je ferai cesser votre étonnement en deux mots, monsieur Henri. Un mariage avait été convenu entre moi et le fils d'un ancien ami de mon père. De ce mariage, j'étais heureuse, oh! bien heureuse. Mais M. de Favrolle, ayant retrouvé miss Mary près de moi, m'a oubliée pour elle. Quoi de plus simple? Ce n'est pas vous surtout, monsieur Henri, que cette préférence surprendra.

— Chère Alphonsine, — dit l'institutrice touchée de ces pnroles, — quel noble cœur que le vôtre !

— Ne m'avez-vous pas enseigné à être modeste, chère miss Mary? Ne m'avez-vous pas aussi enseigné que souvent, dans la vie, il y a mieux à faire qu'à se résigner passivement? Alors, qu'ai-je fait? Après avoir reconnu que M. de Favrolle, sans être coupable, avait pu vous aimer mieux que moi, j'ai senti qu'il était de mon devoir, de ma dignité, de rendre à M. de Favrolle l'engagement d'honneur pris par lui envers ma famille.

— Uuoil — s'écria Gérard, — tu veux...

— Comment! — reprit Alphonsine arec un accent d'amical reproche en interrompant son frère, — tu t'étonnes de ce t^ae je sois la première à rompre un engagement contracté en d'autres temps, dans d'autres circonstances? Que veux-tu, pauvre frère, tout est changé; ce projet, jadis plein de promesses de bonheur pour moi, n'est plus aujourd'hui qu'un sujet de contrainte, d'embarras, pour M. de Favrolle.

— Parce que M. de Favrolle a manqué à sa parole, — dit amèrement Gérard; — c'est sa faute!

— Pauvre frère ! — répondit Alphonsine d'une voix attendrie, en faisant ainsi allusion à l'amour qu'il avait lui-même éprouvé pour miss Mary, — je ne puis m'empêcher de plaindre sincèrement ceux-là qui aiment ou ont aimé sans espoir... Le départ de miss Mary portera un coup cruel à M. de Favrolle, et au milieu de son chagrin, je lui épargnerai du moins une démarche délicate et pénible envers nos parents en lui rendant sa parole. Puisse-t-il trouver une compagne qui l'aime autant que je l'aurais aimé ! Et pourquoi ne dirais-je pas que je l'aime ? — reprit Alphonsine d'une voix émue, répondant à un mouvement de son institutrice qui songeait à M. de Favrolle, témoin invisible de cette scène.

Celui-ci, touché jusqu'aux larmes de cet amour si naïf, si digne, si résigné, commençait à regretter cruellement le caprice insensé auquel il avait sacrifié peut-être le bonheur de sa vie, et il écoutait cette charmante enfant avec une émotion inexplicable, retrouvant en elle toutes les rares qualités d'esprit et de cœur qu'il adorait dans miss Mary.

Alphonsine continua, s'adressant à son institutrice et b Gérard :

— Oui, pourquoi n'avouerais-je pas que j'aime M. de Favrolle? Il y a quatre mois, mon père, ma mère, et toi-même, mon frère, ne me disiez-vous pas tous de l'aimer? A-tJVdonc perdu depuis lors les qualités que l'on vantait en lui? doit-iJ

être moins estimé, moins honoré parce qu'il a aimé miss Mary? Non, non, une pareille préférence le relève au contraire à mes yeux, et si je désire délier M. de Favrolle de ta. promesse...

— Il vous supplie, mademoiselle, de lui permettre de ne pas manquer à l'ongigement qu'il a été trop heureux de prendre envers votre famille ! — s'écria M. de Favrolle en sortant de l'endroit où il s'était caché jusqu'alors, et s'avançant vers Alphonsine.

La jeune fille ne put retenir un cri de surprise, et cacha sa rougeur et sa confusion dans le sein de miss Mary en se jetant dans ses bras.

— Toi ici! — s'écria Gérard; — toi ici, Théodore! Tu étais là?

— Oui... oui, j'ai tout entendu, — ajouta M. de Favrolle en essuyant ses larmes; — oui, j'ai tout entendu, mon frère. Ah ! la noble et courageuse enfant! Et j'ai pu la méconnaître! Gérard, crois-tu qu'elle me pardonne? Ah! ma vie serait consacrée à lui faire oublier les chagrins que je lui ai causés !

— Je vais lui demander ta grâce, mon cher Théodore, et j'ai bon espoir, — dit Gérard en se rapprochant de sa sœur, qui. enlacée dans les bras de miss Mary, cachait son visage sur son épaule. M. de Favrolle, s'avançant alors vers le commandant Douglas, lui dit :

— Monsieur, entre gens de cœur l'on ne rougit pas d'avouer ses torts : j'avoue les miens et je vous prie de les oublier.

— Ils le sont déjà, monsieur; je ne me souviens que de votre courtoisie envers mademoiselle Lawson, lors de son arrivée en France. Je vous avais, dans ma gratitude, tendu la main, permettez-moi de vous la tendre encore.

M. de Favrolle serrait cordialement la main du commandant Douglas, lorsque Alphonsine, à qui Gérard avait parlé tout bas, et n'osant pas encore relever la tète, qu'elle appuyait but

l'épaule de son institutrice, murmura d'une voii e'mue ces» paroles que M. de Favrolle entendit :

— Chère miss Mary, est-ce que je vous ressemble, pour qu'il puisse m'aimer? Dites-le-moi, je vous croirai.

L'institutrice allait répondre, lorsque M. et madame de Merville entrèrent dans le salon. M. de Favrolle courut w et s'écria :

— Monsieur, je vous en conjure au nom du bonheur de votre fille, et j'ose dire maintenant au nom du bonheur de ma vie, daignez oublier un moment d'égarement, de folie, et consentez à mon mariage avec mademoiselle Alphonsine.

Ce touchant entretien fut interrompu par les éclats de voix de M. de la Butardière, que l'on entendait dans la pièce voisine, dont M. et madame de Morville avaient laissé la porte ouverte.

M. et madame de Morville, leurs enfants, miss Mary, Doujas LtM. de Favrolle, réunis dans le salon, s'entre-regardaient assez inquiets de l'entrée de M. de la Botardière, qui semblait furieux, à en juger par les paroles suivantes de Firascible vieillard, qui continuait de quereller son serviteur dans la pièce voisine :

— Misérable Arabroise! infernal sourd! me laisser enfermé pendant une heure !

i MISS MARY

— Monsieur, — reprenait Ambroise, — le vent avait poussé la porte de l'antichambre, et ainsi fermé la porte en dehors, de sorte que vous ne pouviez sortir. Est-ce ma faute, à moi?

— Mais je cognais,, je frappais à me briser les poings, maudit sourd !

— Il est impossible, monsieur, que vous ayes frappé aussi fort, car je n'ai rien entendu, sinon un tout petit bruit. J'ai cru que c'était une persienne qui battait. Si vous aviez cogné suffisamment, je serais allé vous ouvrir.

— A-t-on idée d'une brute pareille ! il me fait des reproches. Réponds : Cette demoiselle est-elle restée dans le salon?

— Plaît-il, monsieur?

— Je te demande si miss Mary est dans le salon, — cria M. de la Botardière de sa voix la plus retentissante; — m'entends-tu cette fois?

— Vous criez, monsieur, assez fort pour cela : on vous entendrait d'une lieue. Oui, oui, cette demoiselle est dans le salon avec tous les autres.

— Comment, tous les autres? — reprit M. de la Botardière stupéfait. — Quels autres?

— Plaît-il, monsieur?

Mais le vieillard, sans répondre à Ambroise, entra précipitamment dans le salon, où il se crut seul avec mis Mary, car, profitant de l'entretien d'Ambroise et de son maître, elle avait prié les autres de se tenir cachés derrière l'hémicycle formé par le paravent. Aussi M. de la Botardière grommela-t-il entre ses dents :

— Que diable me chante ce sourdeau d'Ambroise avec ses autres? — Mais, prenant bientôt son plus gracieux sourire et saluant de son air le plus galant, il dit :

— Chère miss Mary, je puis maintenant vous expliquer mes paroles... Je vous aurais laissée moins longtemps seule, sans

la sottise de ce mise'rable sourdeau d'Ambroise, qui m'a tenu erfermé pendant une heure !

L'institutrice, remarquant que M. de la Botardière 'irait quitté son molleton du matin pour un habit noir et un*: cravate d'une blancheur aussi éblouissante que celle de son gilet, et se souvenant des dernières paroles du vieillard, en devina le sens; elle n'avait plus qu'à triompher des rancunes de M. de la Botardière à l'endroit de M. et de madame de Morville, pour accomplir la promesse faite par elle aux parents d'Alphonsine. L'espoir du succès redoubla le courage de miss Mary, et elle dit au vieillard, qui, le sourire aux lèvres, s'apprêtait à lui expliquer la cause de la transformation de son molleton en habit noir :

— Monsieur, vous est-il indifférent de continuer notre conversation dans la pièce voisine ?

— Sans doute, mademoiselle, mais...

— En ce cas, monsieur, soyez assez bon pour m'y accompagner, — répondit miss Mary en passant devant M. de la Botardière, craignant que son amour-propre ne fût incurabiement blessé en apprenant bientôt que son entrevue avec l'institutrice avait eu des témoins cachés.

— Chère demoiselle, — dit M. de la Botardière lorsqu'il fut seul avec miss Mary dans la pièce voisine du salon, — un galant homme doit se conformer aux volontés, je dirai même aux caprices des dames, puisqu'au lieu de continuer notre entretien dans le salon, vous préférez le continuer ici; or, en deux mots, voilà ce que j'ai à vous dire : J'ai soixante ans, et autant de mille livres de revenu en terres que j'ai d'années. Ma solitude me paraîtrait maintenant doublement insupportable si je ne la partageais pas avec vous... J'accueillerai votre familij avec les égards et l'affection qu'elle mérite, si elle veut se fixer auprès de nous; en un mot, chère miss Mary, voulez-vous devenir madame la baronne de la Botardière?

— Monsieur, avant de répondre à une offre si honorable pour moi...

— Mademoiselle, tout l'honneur est de mon côté.

— Je désirerais savoir si véritablement votre solitude vous pèse autant que vous l'affirmez.

— Chère miss Mary, je vous en donne ma parole d'honneur, je finissais par m'ennuyer comme un mort, oui, car dans notre premier entretien vous aviez lu dans mon coeur un faux amour-propre m'empêchant de vous avouer la triste vérité.

— De grâce, réfléchissez, monsieur, à vos paroles; je serais aux regrets qu'elles ne fussent pas sincères.

— Aussi vrai que j'ai été baptisé du nom de Joséphin, la vie n'était plus tenable pour moi. Si vous saviez ce que c'est à mon âge d'être à la merci de serviteurs stupides comme ce sourdeau d'Ambroise, qui tout à l'heure encore m'a laissé enfermé, au risque de me faire étrangler de colère !

— Ce n'est là, monsieur, qu'un accident, et je crains toujours que votre résolution ne soit pas suffisamment réfléchie.

— Chère miss Mary, je vous jure...

— Permettez; vous me parlez de votre désir de voir ma famille se fixer près de vous et du bonheur que vous trouveriez dans l'intimité de ces douces relations?

— Certainement, c'est maintenant mon rêve, mon unique désir!

— Pourtant, vous avez une famille, et vous êtes resté deux ans éloigné d'elle... Comment voulez -vous que je croie à...

— Chère miss Mary! — s'écria M. de la Botardièré en interïiOmpani l'institutrice; — je vais, d'un mot, vous prouver que. je suis plus sensible que vous ne le pensez à la douceur du gentiment familial.

— Voyons cette preuve, monsieur.

— Vuus savez quels justes griefs j'ai contre ma famille?, -

— Je n'admets pas du tout, monsieur, la justesse de ces griefs.

— Enfin, n'importe. Eh bien, malgré ces griefs qu'à tort ou à raison j'avais contre mon neveu, cent fois j'ai été sur le point de lui pardonner, oui, et d'aller lui dire : « Vivons amis comme par le passé.» Une fausse honte m'a seule retenu.

— Je me rends, monsieur, à l'accent de sincérité de vos paroles; soit, je vous crois. Donc, le comble de vos désirs serait de passer désormais votre vie au milieu d'une fanîille remplie de tendresse et de vénération pour vous?

— Oui, avec une jeune et charmante personne comme vous, chère miss Mary, qui, comme vous, soit remplie de grâces, de sagesse et de talent.

— En admettant que le portrait ne soit pas étrangement flatté, monsieur, je crois votre désir parfaitement réalisable.

— Ah! chère miss...

— Cependant, un mot encore, monsieur; le sujet est fort délicat, et vous savez ma franchise...

— Je la connais, je l'admire, je l'adore, chère miss

— Vous m'avez dit votre âge?

— Soixante ans.

— J'en ai vingt-quatre.

— Sans doute, la différence est grande.

— Très grande; aussi je vous tromperais indignement, ef d'ailleurs, vous ne me croiriez pas, si je vous disais qu'uni femme de mon âge peut éprouver de l'amour...

— Pour un vieillard? Quoi, chère miss Mary, vous m» croyez assez fou, assez ridicule, pour avoir une pareille prétention? Non! non! en retour de l'affection toute paternelle que je vous offre, je n'attendrai de votre part qu'une affection leute filiale.

— A merveille, monsieur; ainsi, pour nous résumer, si je ?*us comprends bien, votre seul désir est de goûter les douces

joies de la famille auprès d'une jeune et charmante personne, remplie de grâces, de talents, de sagesse, et qui aurait pour vous la tendresse, les soins d'une fille pour son père?

— Oui, oui, chère miss Mary! Voilà mon seul désir, voilà Dion rêve ! — s'écria M. de la Botardière avec ravissement, en s'apprêtar t à se jeter aux genoux de l'institutrice ; mais celle-ci, prévenant à temps cette galante génuflexion, prit M. de la Botardière par la main, et le reconduisant au salon, où il la suivit machinalement, quoique un peu surpris, elle lui dit d'une \oix pénétrée :

— Monsieur, personne ne saura... mais je n'oublierai jamais l'offre si honorable que vous venez de m'adresser; je ne puis malheureusement l'accepter, car depuis trois ans je suis fiancée à un homme que j'aime tendrement et que je vais épouser. Mais vous allez trouver réunie chez vous une famille trop heureuse de vous entourer de sa tendresse, de son respect, et une jeune fille remplie de grâces, de talents, de sagesse, qui ne demande qu'à vous chérir comme un père.

En disant ces mots qui stupéfièrent et abasourdirent M. de la Botardière, miss Mary l'avait conduit à la porte du salon, qu'elle ouvrit en disant :

— Alphonsine! Gérard! venez embrasser votre cher oncle. A peine miss Mary avait-elle prononcé ces mots que la jeune

fille, accourant avec son frère, sautait au cou du vieillard, qui fut bientôt entouré de M. et de madame de Morville.

La vue de sa famille, qu'il s'attendait si peu à rencontrer chez lui, porta un dernier coup à M. de la Botardière. Le refus de miss Mary lui avait causé une peine profonde, et avant qu'il eût surmonté cette douleur, il avait été dii fois serré entre les bras d'Alphonsine, de son frère et de M. de Morville, qui, profondément émus, lui disaient :

— Cher et bon oncle, enfin vous nous êtes rendu !

Si bourru, si grondeur, si rancuneux que fût le vieillard, ce»

témoignages de sincère affection le touchèrent d'autant plus, qu'il était disposé à l'attendrissement par son chagrin du refus de miss Mary. A ce chagrin, il trouvait à l'instant même une consolation dans l'affectueux empressement de sa famille; aussi, malgré lui, ses yeux se remplirent de larmes, et serrant entre ses bras Alphonsine et Gérard, il dit à l'institutrice d'un ton de triste reproche :

— Ah! miss Mary... miss Mary!

— IS'ai-je pas tenu ma promesse? — lui répondit la jeune fille avec son doux sourire. — N'ètes-vous pas au milieu d'une famille qui vous aime? ne pressez-vous pas contre votre cœur une charmante jeune fille qui vous chérit comme un père?

— Allons, — reprit le vieillard en tendant la main à son neveu, — tout est oublié. Ainsi, vous m'aimerez un peu, vous autres, malgré mes gronderies ?

— Nous vous aimerons, cher oncle, — reprit madame de Morville, — à condition que vous nous gronderez beaucoup.

— Alors, soyez tranquilles, je saurai conserver votre affection, — reprit le vieillard. Puis, voyant s'avancer vers lui M. de Favrolle, que M. de Morville voulait lui présenter, il s'écria : — Mon cauchemar du voyage de Calais!

— Monsieur Théodore de Favrolle, le mari de ma fille, mon cher oncle, — dit M. de Morville.

— Je suis maintenant de la famille, monsieur, — reprit le futur époux d'Alphonsine, en s'inclinant devant M. de la Botardière. — J'ai aussi droit à vos gronderies ; je ne demande qu'à expier le malencontreux voyage de Calais! pendant lequel j'ai eu, monsieur, bien malgré moi, le malheur de voui déplaire.

— Bon, bon, monsieur Te sournois ! — répondit le vieillard, — je vous pardonne à une condition, c'est qu'aux noces da ma nièce, on servira des poulets à la Botardière, comme disaient ces mauvais garnements., vos comDlices! Hein! vo«s

les rappelez- vous , miss Mary, ces insolents drôles? — ajouta te vieillard en se retournant vers l'institutrice, qu'il cherchait du regard et qu'il vit s'avancer vers lui, tenant le commandant Douglas par la main.

— Encore un! — s'écria M. de la Botardière. — Ah çà, aujourd'hui tout le inonde s'est donc donné rendez-vous chez moi?

— Oui, monsieur, et ce rendez-vous a eu pour résultat le bonheur de tout le monde, — répondit miss Mary. — Permettez-moi de vous présenter M. Henri Douglas, mon Bancé, qui, par ordre de mon père, est venu me chercher en France.

Le commandant Douglas s'inclina devant le vieillard, dont les traits s'attristèrent de nouveau, et il dit en soupirant au fiancé de miss Mary :

— Ah! monsieur, vous êtes heureux, vous épousez une digne personne!

Miss Mary fît à Alphonsine un signe qu'elle comprit. Aussi, prenant les mains du vieillard, elle lui dit :

— Mon bon oncle! nous parlerons souvent de miss Mary.

— Je l'espère bien, — répondit le vieillard en embrassant sa nièce; — car, après tout, miss Mary a été, je crois, un peu notre institutrice à tous !

— Ah! mon cher oncle, vos paroles sont plus vraies que vous ne le croyez peut-être! — reprit madame de Morville d'une voix émue en adressant à miss Mary un regard qui semblait à la fois lui demander pardon et lui exprimer sa reconnaissance. — Le souvenu de miss Mary nous sera cher ï tous !

Quelques instants après ue touchants adieux, M. et madame de Morville, leurs enfants, M. de Favrolle et M. de la Botardière, étaient réunis sur le perron du château; tous, le cœiÊ" gonflé, suivaient d'un regard attristé une voiture de poste suf

MISS MARY tS7

Je siège de laquelle e'tait monté le digne William. Au tournant de l'avenue qui se prolongeait devant l'entrée principale, miss Mary, se penchant à la portière de la voiture, agita une dernière fois son mouchoir en signe d'adieu...

Puis, les hôtes inattendus de M. de la Botardière rentrèrent avec lui au château.

Un mois plus tard, à Dublin, au moment où, après la bénédiction nuptiale prononcée dans le temple, la famille et les amis d'Henri Douglas et de miss Mary Lawson se pressaient pour signer l'acte de mariage, deux femmes se présentèrent à leur tour.

La plus âgée écrivit sur le registre :

Louise de Morville.

La plus jeune :

Alphonsine de Favrolle.

Le commandant Douglas, debout près du pasteur, montra du doigt ces deux mots à sa jeune femme, assiégée de félicitations. Miss Mary poussa un cri de joie, reçut dans ses bras sa charmante élève, et vit près d'elle madame de Morville.

— Est-ce que vous ne nous attendiez pas? — lui dit à mivoix Alphonsine ; — de tous ceux qui vous aiment , n'est-ce pas moi qui vous aime le mieux? Vous qui m'avez appris à être heureuse, mon seul charme n'est-il pas de vous ressembler?

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