TSS MARY
rendre agréable aux personnes qui lui accordent leur confiance.
Et madame de Morville, voyant son fils et son mari aller audevant de quelques personnes invitées à la fête, les rejoignit, laissant miss Mary encore plus surprise qu'affligée des dures paroles de madame de Morville, qui heureusement n'étaient pas parvenues aux oreilles d'Alphonsine.
Les salons du château de Morville se remplissaient; tous ces Toisins de six ou sept lieues à la ronde, accueillis avec cordialité, se connaissant tous, se recevant les uns les autres, soit à Paris, soit à la campagne, et se retrouvant avec un nouveau plaisir, donnaient à cette réunion un air de famille qui pouvait excuser l'entêtement de madame de Morville à faire une exhibition du talent musical de sa fille.
Gérard rencontrait à chaque pas des jeunes gen3 qui, jusqu'alors, l'avaient un peu traité en écolier, mais qui, le sachant hors de page et voyant son menton ombragé d'une barbe naissante, l'admettaient à leur entretien, ne lui cachant pas leurs observations bienveillantes ou critiques sur les femmes ouïes jeunes filles qui passaient successivement devant eux. Au moment où, tout fier de son initiation, Gérard entrait avec ses nouveaux amis dans un autre salon, il fut arrêté près de la porte par un élégant nommé M. de Blancourt, jeune homme fort à la mode, même ailleurs qu'en Touraine. La distinction de ses manières, l'aisance avec laquelle il parlait aux femmes, les coquetteries qu'elles déployaient pour 7ui, «nfin sa réputation d'homme à bonnes fortunes, venue même jusqu'aux oreilles de Gérard , lui inspiraient une profonde admiration pour M. de Blancourt.
L'ex-lycéen fut donc très glorieux d'entendre M. de Blancourt lui dire, en le prenant familièrement par le bras :
— Mon cher Gérard, quelle est donc cette jeune personne que je vois ici pour la première fois? tenez, là-bas; elle est
coiffée en cheveux et porte une robe de mousseline blanche. Vous ne la voyez pas? Mademoiselle votre sœur lui parle eo te moment.
Gérard se leva un instant sur la pointe des pieds et regarda dans la direction que lui indiquait M. de Blancourt; puis, retombant sur ses talons, il répondit négligemment :
— Cette jeune personne?... c'est l'institutrice de ma sœur.
Et il allait s'éloigner, mais M. de Blancourt le retint encore.
— Comment! — dit-il à Gérard avec l'accent de la plus vive admiration, — cette ravissante créature est institutrice? Jamais duchesse n'a eu meilleure grâce et plus grand air ! Quelle délicieuse figure! quelle adorable taille! Et ce teint si rose et si pur! Elle doit être Anglaise; c'est une véritable figure de keepseake. Non, de ma vie je n'ai rien vu de plus charmant et de plus distingué!
Puis, souriant et regardant fixement Gérard, qui rougit jusqu'au blanc des yeux sans savoir pourquoi, M. de Blancourt lui dit à mi-voix :
— Ah! c'est l'institutrice de la maison! Heureux garçon!... Mais, hélas! aux innocents les mains pleines.
Et M. de Blancourt, s'étant empressé d'aller saluer une jeune et jolie femme qu'il venait de voir entrer dans le salon, laissa Gérard étrangement troublé.
Quelques chut! chut! partant du salon principal, et deux ou trois accords frappés sur le piano , annoncent que l'heure du supplice d'Alphonsine, condamnée à la partition de Moïse, est arrivée. Autour de l'instrument se sont groupées les mères, qui, toujours en apparence du moins, conspirent pour le succès des jeunes filles; puis, les amies d'Alphonsine, formant une franche cabale, et lui disant de leurs petits airs de tète résolus:
— Courage! N'aie pas peur! Cela ira bien!
À côté de la patiente est miss Mary, qui ne peut, en ce moment terrible et solennel, se séparer de son élève, dont elle partage l'angoisse. Enfin l'on fait silence; madame de Morville donne le signal. Alphonsine tourne un regard désespéré vers son institutrice, qui vient, sous le piano, de lui serrer la main, et l'exécution du Moïse commence.
Il faut être très célibataire, et ne ressentir aucune pitié i l'endroit des pauvres enfants voués au piano par la volonté de leurs parents, pour les condamner à des partitions aussi féroces que celle de Moïse. L'illustre Thalberg est marié maintenant, nous serions tenté de croire qu'il a des enfants, car nous n'avons pas entendu dire depuis quelques années qu'il ait continué à éditer de semblables instruments de torture. Hélas ! qui ne serait épouvanté en voyant ces pauvres doigts qui se distendent, se disloquent pour obtenir des écarts que la nature défend? qui ne frissonnerait à la vue de ces bras qui se croisent, de ces mains qui se poursuivent, se chassent, usurpent l'une sur l'autre, s'enchevêtrent et se contournent de mille façons? Pendant cette effrayante gymnastique, la jeune condamnée n'a pas le temps de penser à la musique; aussi, nous ne surprendrons pas le lecteur en lui apprenant que les traits de la pauvre Alphonsine revêtirent une indicible souffrance, et que l'on ne pouvait distinguer le chant du morceau qu'elle jouait à travers les terribles ornements dont il était hérissé.
Quelqu'un souffrait peut-être plus cruellement encort qu' Alphonsine, c'était Gérard; aimant tendrement sa sœur, il accusait près de ses voisins le choix de la partition, disant avec autant de dépit que d'embarras :
— Toutes ces institutrices sont ainsi; afin de faire croire qu'elles ont du talent, elles donnent à leurs élèves des morceaux au-dessus de leur force. Ma pauvre sœur est, comme les autres, victime de cette manie vaniteuse.
Madame de Morville se sentait blessée doublement, et comme maîtresse de maison, et comme mère; sa jalouse irritation contre miss Mary augmentait en raison de l'insuccès d'Alpbonsine et des chuchotements produits par la beauté rare de son institutrice; surprenant pour ainsi dire au vol les regards d'admiration que les hommes jetaient sur la jeune Irlandaise, madame de Morville contraignait à peine son dépit et maudissait la fête.
Cependant, lorsque la torture d'Alphonsine fut terminée, On entendit quelques rares applaudissements : c'étaient, hélas! les autres pauvres jeunes condamnées au piano, qui, par esprit de corps, soutenaient une de leurs compagnes; lorsque Alphonsine se leva et vit leurs mains qui battaient encore, elle leur dit à demi-voix avec une naïveté charmante :
— Vous applaudissez à ma délivrance, n'est-ce pas? Vous avez raison. Enfin, c'est fini!
La chère enfant n'éprouvait pas dans sa défaite le chagrin de la vanité déçue ou de l'audace qui échoue; obligée d'obéir, elle avait fait tous ses efforts pour obéir de son mieux et n'avait pas réussi. Rien de plus. D'ailleurs, elle avait trouvé une douce consolation dans ces mots de miss Mary, dont elle ne pouvait mettre en doute la sincérité :
— Pauvre chère enfant, vous avez mieux joué que je n'aurais osé l'espérer !
A part le groupe des autres jeunes condamnées au piano, tout le monde était resté froid, embarrassé. Gérard, péniblement affecté, avait quitté le salon.
Madame de Morville se trouvait dans une position étrange. Non-seulement son orgueil maternel était cruellement blessé par le fkuco de sa fille, mais elle redoutait pour elle-même une sorte de ridicule, pensant que l'un jugerait peut-être de miss Mary par son élève, et que celle fameuse mademoiselle Lawson, cette perle des institutrices, ce trésor incomparable
qu'elle avait le bonheur de posséder, et dont elle parlait si souvent à ses voisins, serait très médiocrement appréciée en raison du peu de succès d'Alphonsine. Aussi, cédant, selon son habitude, à un premier mouvement dont elle ne calcula pas les conséquences, elle se leva brusquement, s'approcha de miss Mary, et lui dit à demi-voix avec hauteur :
— J'espère, mademoiselle, que vous allez vous mettre au piano, et prouver ainsi que je n'ai pas fait dans l'institutrice de ma fille un si mauvais choix qu'on pourrait le croire en ce moment, si l'on jugeait de la maîtresse par son écolière.
— Ah! madame, — dit miss Mary d'une voix suppliante, — épargnez-moi cette obligation.
— Mademoiselle Lawson, — reprit à haute voix et d'un ton impérieux madame de Morville, — mettez-vous au piano, nous vous écoutons.
— Oui, oui, mademoiselle, nous écoutons, — reprit le groupe de jeunes condamnées, dans l'impitoyable espérance d'échapper au supplice qu'elles redoutaient, en y envoyant à leur place une autre patiente.
Alphonsine, avant d'aller rejoindre ses compagnes qui l'appelaient pour qu'elle se plaçât au milieu d'elles, se pencha vers son institutrice, qui hésitait encore, et lui dit tout bas :
— Je vous en prie, miss Mary, faites-moi oublier !
La jeune Irlandaise, quoique blessée du ton impérieux avec lequel madame de MorvQle lui avait ordonné de se mettre au piano, obéit cependant, très décidée à éviter toute apparence de lutte entre elle et son élève. Aussi, loin d'exécuter un morceau à effet, elle commença un simple adagio d'Haydn.
M. de Morville, complètement étranger au supplice imposé à sa fille sous prétexte de Moïse, et qui n'avait pas assisté à l'exécution, rentrait en ce moment dans le salon, et personne, par convenance, ne lui parla de l'insuccès de sa fille. Il put
donc, sans préoccupation, s'abandonner au plaisir qu'il éprouva dès les premiers accords que miss Mary fit entendre , plaisir bientôt partagé par tout l'auditoire. Les portes du salon, où la circulation était libre un moment auparavant, s'encombrèrent d'amateurs tendant le cou et l'oreille. Gérard lui-même, se trouvant dans une pièce voisine, subit l'impression générale, et le silence scrupuleux qui régna soudain lui permit d'entendre les notes les plus finement perlées.
Le charme de cette musique qui a un sens, qui formule une idée que tout le monde saisit, comprend et aime, avait pénétré partout; de faibles amateurs, battant naguère la mesure à contre-temps, s'étonnaient de leur instinct rhythmique et balançaient leur tète en cadence. On était surpris de trouver tant de plaisir à une chose si simple; on fut plus surpris encore quand on vit que le compositeur s'était arrêté juste au moment où son idée était complète, sans se permettre d'ajouter une mesure au delà de la phrase. On n'applaudissait pourtant pas encore, beaucoup de personnes ne risquant jamais leur approbation avant de savoir le nom de l'artiste dont elles hésitent à proclamer le succès; mais au bourdonnement approbateur qui s'éleva de tous côtés , l'on ne pouvait se faira illusion sur le succès de miss Mary.
Alphonsine, contenant à peine sa joie, se retourna vivement vers ses compagnes, le visage rayonnant, et semblant leur dire :
— Ce n'est rien encore, vous allez entendre la suite.
Madame de Morville devait, ce jour-là, passer d'un regret à un autre. Miss Mary n'avait plus seulement un triomphe de beauté; son rare talent excitait un enthousiasme général; cet enthousiasme, c'était elle-même, madame de Morville, qui l'avait provoqué, en ordonnant, avec une hauteur imprudente, à miss Mary de toucher du piano. Ce double succès blessait cruellement l'orgupil de la mère d'Alphonsine, mais il lui fal-
lait en silence subir ce nouveau tourment; pouvait-elle reprocher à son institutrice d'avoir exécuté ses ordres?
La bienveillance de son auditoire ne rendit pas miss Mary plus ambitieuse; elle commença une série de trois valses de Beethoven dont chacune n'a pas plus de quatre lignes. A la fie de la première, Gérard se leva en s'écriant :
— C'est délicieux !
Et se rapprochant de la porte où il aperçut M. de Morville, il lui dit :
— Mon père, qui donc est au piano?
— Miss Mary, — répondit M. de Morville presque sans détourner la tête, car la seconde valse commençait. Tout le monde était sous le charme d'un plaisir indicible, et lorsque, après un dernier accord, miss Mary quitta le piano, un applaudissement général retentit; on s'était levé, on s'interrogeait au sujet de ce talent si pur, si élevé, si nouveau ; plusieurs personnes s'empressèrent d'aller complimenter l'institutrice. Miss Mary était confuse et presque affligée de ces louanges. Elle pressentait le dépit qu'elles devaient causer à madame de Morville, dont les traits révélaient une contrariété d'autant plus vive que plusieurs personnes de ses amies lui disaient à l'envi :
— Vous avez raison, c'est une perle que votre institutrice !
— Un vrai trésor !
— Combien vous êtes heureuse d'avoir à vos ordres une pareille virtuose !
— Vous devez la payer fort cher?
Miss Mary, espérant profiter de ce moment de léger tumulte pour quitter le salon et ne pas ainsi rester en évidence, avait compté sans Alphonsine; celle-ci, aussi joyeuse, plus joyeuse de ce succès que s'il eût été le sien , accourut auprès de miss
16t MISS MARY
Mary, l'embrassa tendrement, et resta quelques instants auprès d'elle, les bras gracieusement enlacés autour de sa taille et la tète penchée sur son épaule; la chère enfant, oubliant complètement son échec, ne pensait plus qu'au triomphe de miss .Mary. Parmi ceux qui, réunis autour de l'institutrice, la félicitaient à l'envi, se trouvait M. de Blancourt; il mettait autant d'empressement que de bonne grâce dsns ses compliments.
Gérard, partageant l'enthousiasme général, s'approchait en rougissant de miss Mary, cherchant d'avance la phrase qu'il allait lui adresser, lorsqu'il aperçut M. de Blancourt auprès de la jeune fille qui lui répondait avec modestie. Gérard, le cœur serré, admira moins l'aisance et les manières de l'élégant jeune homme, il le traita mentalement de fat et s'arrêta tout triste, se demandant s'il aurait l'audace de glisser quelques timides éloges après les louanges, probablement fort spirituelles, de M. de Blancourt, ou bien s'il s'exposerait à passer pour impoli aux yeux de miss Mary en gardant un silence qui pouvait paraître affecté. Il restait en proie à cette perplexité, lorsqu'un domestique, à qui Alphonsine venait de dire quelques mots, s'approcha et pria M. Gérard, de la part de mademoiselle, de vouloir bien aller chercher chez lui un objet qu'elle avait oublié sur sa cheminée devant la pendule.
Gérard, presque heureux de cette issue ouverte à son indécision, s'éloigna rapidement.
Parmi tous les auditeurs de miss Mary, nul n'avait été plus complètement subjugué que M. de Morville; non-seulement il n'avait pas encore entendu les petits chefs-d'œuvre qu'elle venait de délicieusement exécuter, mais il était sous l'influence de cette émotion électrique qui semble se dégager d'un enthousiasme général et double la puissance des sensations. Le succès de miss Mary était pour M. de Morville une sorte d'excuse à sa folle et secrète passion. Aussi, lorsque Alphonsine,
l'apercevant de loin, lui tendit la main, il se rendit à cet appel, heureux de pouvoir se joindre à sa fille pour payer son tribut d'éloges à l'institutrice. 11 allait s'éloigner des deux jeunes filles; Alphonsine le retint avec un sourire malicieux, et lui dit :
— Père, je t'en prie, reste encore un moment, il n'eut pas longtemps à attendre : quelqu'un fendait la foule
avec empressement et marchait au groupe dont M. de Morille faisait partie. C'était Gérard, tenant un petit cadre à la ■main.
— Ah! mon père, — dit-il en s'approchant; —ah! ma sœur, quelle charmante surprise !
— Quoi donc? — dit M. de Morville.
— Fais donc semblant de n'être pas du complot, — dit Gérard à son père en lui présentant l'objet qu'il tenait à la main.
— Le portrait d'Alphonsine ! — s'écria M. de Morville.
— Oui, son portrait, son portrait ravissant d'exécution.Vois, c'est Alphonsine; elle vit, elle respire.
— En effet, — reprit M. de Morville en examinant le portrait. Puis il s'écria : — Je ne connais qu'une personne dont le talent soit à la hauteur de cette œuvre.
— Qui donc? — demanda Gérard, tandis que le portrait circulait de main en main dans un groupe formé autour de l'institutrice. — Oui, mon père, dis-moi donc, de grâce, quel est l'auteur de ce portrait?
Alphonsine prit la main de son institutrice, fit à Gérard une petite révérence mutine, et dit en riant :
— Voilà l'auteur de mon portrait, monsieur mon frère I
— Miss Mary ! — s'écria Gérard.
— Oui, monsieur, — répondit Alphonsine.
Et elle ajouta tout bas, mais de façon que la jeune Irlan* daise pût l'entendre aussi :
— J'espère que maintenant vous ne m'écrirez plus : Est-C9 qu'elle dessine un peu, ta miss Mary?
L'institutrice sourit à cette malice de son élève, et Gérard, se voyant trahi par sa sœur, confus, mécontent de lui-même, ne put que balbutier quelques paroles d'excuses et de remertîment, en rougissant plus qu'il n'avait encore rougi; il ne put même contenir un léger mouvement d'impatience en reprenant le portrait de sa sœur des mains de M. de Blancourt, ijui le lui rendit en lui disant à l'oreille :
— Vous êtes, pardieu ! un heureux mortel : cette délicieuse créature fait pour vous en secret le portrait de votre sœur, et c'est presque le vôtre, car vous lui ressemblez. Ah ! jeune homme! jeune homme! si vous saviez...
Puis s'interrompant, il ajouta :
— Mais, hélas ! hélas ! je vous l'ai dit : Aux innocents les mains pleines.
Gérard, à cette seconde allusion sur son innocence, se campa fièrement sur la hanche, se rappelant fort à propos que, depuis deux ans, l'illustre Bertrand lui donnait des leçons d'escrime, et il chercha quelque mot très impertinent à répondre à M. de Blancourt. Mais tandis que le pauvre Gérard cherchait encore son impertinence, le jeune élégant lui tournait le dos, et il l'entendait dire à miss Mary :
— Mademoiselle, lorsqu'on est aussi excellente musicienne que madame Malibran, il n'est pas permis de peindre le portrait comme madame de Mirbel... D'honneur, c'est accaparer les supériorités en tous genres, et humilier les femmes qui n'auraient pour elles que la plus exquise beauté.
— Mon Dieu ! est-il heureux, ce M. de Blancourt, de trouver lout de suite de si jolies choses! — pensa le pauvre Gérard avec un douloureux découragement en entendant ces banalités de l'irrésistible élégant. — Je dois paraître stupide à mAsG Mary. Je n'ai pas seulement pu lui dire un mot
sur ses talents, ni même la remercier du portrait de ma sœur.
Au concert succéda un bal. Madame de Morville avait fait venir un orchestre de Tours; un grand nombre de danseurs s'étaient promis d'inviter miss Mary, mais leur désappointement fut grand, car ils cherchèrent en vain dans les salons.
— Madame, — avait dit l'institutrice à madame de Morville en l'attirant pendant quelques instants à l'écart dans un boudoir reculé, — permettez-moi de me retirer. Je me sens fatiguée, souffrante. Le bal se prolongera sans doute fort tard; veuillez trouver bon que je n'y assiste pas.
— Vraiment, chère miss Mary, vous ne voulez pas rester au bal? — se hâta de répondre madame de Morville, sans cacher sa joyeuse surprise; et prenant un ton affectueux qui contrastait avec les dures paroles qu'elle avait adressées à la jeune fille quelques moments auparavant : — Je trouve très bon que vous n'assistiez pas à cette fête, chère miss Mary, si tel est votre désir. Seulement, puisque vous voulez bien me demander mon consentement, permettez-moi d'y mettre une condition.
— • Laquelle, madame?
— Vous oublierez, vous me pardonnerez, n'est-ce pas, le petit mouvement de méchante humeur que je n'ai pu vaincre, et dont vous aurez été blessée sans doute ; l'insuccès d'Aïphonsine sera peut-être mon excuse à vos yeux.
— Madame...
— De cet insuccès je suis cause, chère miss Mary ; j'ai hât( de le reconnaître. J'avais, en véritable ignorante, choisi c( malheureux morceau de Moïse , et exigé , toujours avec l'entêtement de l'ignorance, que ma fille exécutât cette partition.
ta
Vos prévisions se sont réalisées. Alphonsine, malgré vos excellentes leçons, malgré sa bonne volonté, la pauvre enfant, a dû échouer dans cette tâche au-dessus de ses forces. Je n'ai eu ni Je bon sens ni le bon goût de m'avouer le ridicule de mon thoix musical , et je me suis oubliée jusqu'à vous adresser de dures paroles, dont j'ai honte à cette heure. Pardonnez-lesmoi, chère miss Mary.
— Ah! madame, de grâce, pas d'excuses. Je ne me souviens que de ce que vous avez dû souflrir en ne voyant pas Alphonsine répondre, dans cette circonstance, à ce que vous pouviez attendre d'elle, sans qu'il y eût pourtant à k blâmer.
— Miss Mary! miss Mary! — dit mademoiselle de Morvilie en accourant toute joyeuse auprès de sa mère et de l'institutrice. — Mais vous vous cachez donc? tout le monde vous demande , vous cherche : j'ai pour vous je ne sais combien d'invjjations pour la première contredanse... et la première valse; le bal durerait deux jours que vous ne pourriez suffire aux sollicitations de tous vos danseurs... en espérance.
— Chère enfant, je suis très égoïste, — reprit en souriant miss Mary; — c'est vous qui serez victime de cette furie dansante : je n'ai jamais aimé le bal, et madame votre mère veut bien trouver bon que je rentre chez moi.
— Comment, miss Mary, vous n'acceptez pas au moins juelques contredanses?
— Pas une.
— Pas une? Oh! si, il en est une que vous accepterez certainement, chère miss Mary : Gérard n'ose pas vous inviter; il m'a avoué que vous lui faisiez peur, et il m'a chargée de vous inviter pour lui.
— Eh bien, je vous promets, chère enfant, de danser avec M. Gérard au tau t de contredanses qu'il voudra m'en demander.
— Oh ! merci, merci, chère miss Mary, — s'écria la jeune fille pendant que sa mère regardait l'institutrice avec une iurprise mêlée d'anxiété. — Je cours porter cette brmne nourelle à mon frère. Va t-il être heureux, ce pauvre Gérard!
— Un mot, Alphonsine, — dit miss Mary en prenant son élève par la main. — Je promets les contredanses, mais nous les danserons entre nous, demain, quand vous voudrez. Boe= K)ir, chère enfant; amusez-vous beaucoup.
Et miss Mary disparut, malgré les supplications de son élève.
La jeune Irlandaise, avec son tact habituel, avait deviné la jalouse angoisse de madame de Morville au moment du bal, craignant que sa fille fût encore une fois éclipsée par son institutrice. Aussi, lorsque celle-ci lui fit part de son désir de ne pas assister à la fête, madame de Morville, cédant d'ailleurs à son bon naturel , avait exprimé sincèrement son regret de s'être livrée à un premier mouvement d'irritation.
Le bal se prolongea jusqu'au jour. Alphonsine y prit part avec la gaieté de son âge. Gérard ne dansa pas ; il se promena une partie de la nuit dans le parc. Au lever du soleil, il vit s'éloigner les dernières voitures des 'invités.
— Enfin ! — dit-il avec un grand soupir d'allégement. — Les voilà partis ! Pourvu que cet odieux M. de Blan court ne vienne pas voisiner ici ! Je ne sais pourquoi j'ai maintenant «et homme en horreur.
MISS MARt
La fête donnée au château de Morville avait eu, pour de* raisons diversement personnelles, des conséquences si peu agréables pour quelques-uns de ses habitants, qu'ils revinrent avec bonheur aux paisibles habitudes de leur vie de famille.
Un matin, quelques jours après le bal, M. de Morville se trouvant avec sa femme, son fils, sa fille et miss Mary, dit à madame de Morville :
— En appelant Gérard auprès de nous, pendant les deux années qu'il doit passer ici avant d'aller faire son droit à Paris, je me suis imposé des devoirs envers lui. Il faut qu'il complète son instruction ; s'il se livrait seul au travail, il y prendrait moins de goût; nous travaillerons donc ensemble, ce que j'aurai un peu oublié, je le rapprendrai avec lui ; ses succès me seront doublement chers, puisqu'ils seront un peu mon ouvrage. Gérard a adopté mes projets, et nous trouverons tous deux autant de plaisir que d'intérêt à ces occupations.
Madame de Morville et Alphonsine applaudirent de grand cœur à ce dessein qui leur assurait pour longtemps la présence d'un fils et d'un frère. M. de Morville reprit :
— Mais je ne suffirai pas seul à ma tâche; je puis guide Gérard dans ses lectures classiques; je puis même évoquer mes mathématiques de Saint-Cyr, mais je n'ai jamais étudié que le dessin géométrique : ce n'est pas vers cette étude que
Gérard est porté par son goût; il m'a même avoué qu'il auiau des velléités de peinture. Vous le voyez donc, ruiss Mary, — continua M. de Morville en s'adressant directement à l'institutrice, — il faut que vous veniez à notre secours. Permettez à Gérard d'assister aux leçons de sa sœur, de profiter de vos excellents avis; ce ne sera là que le moindre des services dont nous vous sommes et vous serons toujours si obligés; mais il ajoutera encore, s'il se peut, à notre reconnaissance.
Miss Mary donna son adhésion à ce projet par un signe de tête affirmatif. Alphonsine, ravie de l'idée d'avoir désormais dans son frère un émule et un compagnon de travail, ajouta, l'infatigable qu'elle était :
— Ce n'est pas tout, il manque encore un article lu traité que le père et le fils ont passé ensemble.
— Et quel article ?
— Le voici : M. Gérard assistera pareillement à la leçon de chant de mademoiselle Alphonsine, et mettra à sa disposition, soit pour l'exercer à accompagner, soit pour l'aider dans les duos et les trios, la voix de baryton dont il a l'agrément de jouir depuis peu de temps.
Est-il besoin de dire que miss Mary se rendit, avec son obligeance accoutumée, au désir d'Alphonsine ?
Les projets formés furent ponctuellement suivis. On en relirait tout le profit désirable, la famille vivait dans une harmonie parfaite; madame de Morville semblait avoir complètement renoncé à ses crises de jalousie; elle avait même prié l'institutrice, dont elle appréciait de plus en plus l'excellent esprit et le rare bon sens, de donner quelques sages avis à iérard, dont l'humeur se montrait parfois inégale, chagrine et taciturne, conjurant l'institutrice d'user sur son fils de l'empire qu'elle semblait prendre de jour en jour sur lui.
Rien, en effet, de plus empressé, de plus docile que Gérard dans ses relations avec miss Mary; ses progrès en musique, eo
dessin, avaient été aussi rapides, aussi remarquables que ceux
de sa sœur.
— Les arts, — disait-il, — avaient réellement plus d'attrait pour lui que les travaux littéraires et classiques dont il s'occupait avec son père.
Cependant si miss Mary, en se promenant avec Gérard et Alphonsine, car il était de toutes les récréations, lui faisait sentir qu'il devrait, par plus d'efforts, reconnaître les soins que son père prenait de son instruction, Gérard promettait une semaine exceptionnelle d'études classiques, et il tenait parole, mais à la condition que l'heure de la leçon de dessin se prolongerait, et que miss Mary lui ferait étudier un solo ou quelque morceau dont il compromettait l'ensemble.
Parmi les heureux changements survenus dans le caractère de Gérard, sa famille avait remarqué sans inquiétude que, de tapageur et emporté qu'il était, il était devenu calme et rêveur.
Cette rêverie était même allée, mais en secret, jusqu'à un essai poétique dont le jeune auteur fit confidence à miss Mary. La forme était virgiléenne,une élégie en dialogue ; moins pastorale que son modèle classique, mais un peu plus amoureuse. Miss Mary se récusa comme juge, engageant instamment l'auteur à communiquer cette première tentative à son père, dont il devait attendre d'excellents avis. Gérard n'ayant pas redit à l'institutrice l'avis de M. de Morville, il ne fut plus question d'élégies. Cependant le jeune poëte essaya encore une romance dont il composa la musique. Miss Mary, à sa prière, chanta la mélodie sans dire les paroles, et lui corrigea avec beaucoup de soin les fautes d'harmonie. Gérard fut encore moins heureux pour son premier dessin d'nprh nature. Un jour l'institutrice crut remarquer que, placé pendant la leçon en face de sa sœur, dont il était séparé par une large table où reposait le pied des modèles, Gérard tournait trè*
souvent les yeux du côté où elle, miss Mary, se tenait ordinairement assise près d'Alphonsine; le crayon du jeune artiste paraissait courir alors sur un papier plus petit, posé à l'e\tré» mite supérieure du carton; le hasard voulut que miss Mary, in rendant à Gérard son dessin après quelques observations, baissât tomber le carton. En tombant il s'ouvrit, et tous les ]>apiers qu'il contenait volèrent sur le parquet. Alphonsine s'empressa de les ramasser avant que Gérard eût pu quitter sa place; il allait en saisir un que sa sœur tenait et regardait en souriant, lorsque celle-ci, esquivant l'élan de la main du jeune garçon, s'écria joyeuse et riante :
— Oh ! miss Mary, votre portrait !
— Donne donc, Alphonsine ! — disait Gérard en rougissant jusqu'aux oreilles; — rends^moi donc ce papier. Tu es insupportable !
Les réclamations de Ge/ard furent trop tardives; déjà le dessin était sous les yeux de l'institutrice, qui réclamait le droit de vérifier si son élève lui faisait honneur.
— 11 y a quelque chose... quoique ce ne soit pas flatté, — disait Alphonsine, regardant par-dessus l'épaule de sa maîtresse, tandis que Gérard, muet de confusion, était retourné à sa place.
— L'ensemble est assez bon, — répondit miss Mary en souriant, — mais les détails ne sont pas suffisamment arrêtés.
Ce disant, l'institutrice, se servant de son crayon, parut actuser plus vigoureusement les contours et les plans du visage. au premier trait, Alphonsine se récria ; mais miss Mary se tournant vers elle avec un malicieux clignement d'œil :
— Est-ce que vous ne me permettez pas, chère Alphonsine, 4e faire à l'esquisse de M. Gérard des corrections qui sont doublement dans mon droit, et comme modèle et surtout comme laaitresse de dessin?
En parlant ainsi, la coiffure du portrait et le portrait luimême s'étaient transformés sous le crayon facile de miss Mary. Alphonsine tenait une main sur sa bouche afin de comprimer une terrible envie de rire; son frère, muet et désolé, n'osait lever les yeux.
L'œuvre de métamorphose entreprise par miss Mary était achevée.
— C'est admirable de ressemblance ! — s'écria Alphonsine; — c'est merveilleux !
Et, saisissant le papier, elle le posa un moment sous les yeux de son frère, en lui criant à l'oreille :
— Pivolet ! c'est une vraie Pivolet ! une superbe Pivolet ! prise sur le fait. Vois, comme elle est majestueuse! Elle a l'air de méditer quelque nouvelle imagination. C'est délicieux !
Puis, enlevant l'esquisse dont Gérard avait détourné le regard avec une douloureuse confusion , elle sortit en courant.
La leçon terminée, miss Mary rangea les cartons avant de quitter le cabinet d'étude. Étonnée du silence et de l'immobilité de Gérard, elle se retourna : le pauvre coupable n'avait pas quitté sa place ; de grosses larmes coulaient sur ses joues ; il semblait si humilié, si désolé, que miss Mary regretta l'innocente malice qu'elle s'était permise, et dit au frère de son Élève avec grâce et bonté, en lui tendant cordialement la main :
— Monsieur Gérard, faisons la paix. Je vous promets d'expier on méchant tour en m'occupant dès demain du portrait d«
madame votre mère, que je vous offrirai en pendant de celui d'Alphonsine. Peut-être, à ce prix, me pardonnerez-vous d avoir pris un instant les traits de madame Pivolet.
— Ah ! miss Mary, — s'écria Gérard en saisissant la main charmante que l'institutrice lui tendait fraternellement <s»
MISS MARï 177
ah! miss Mary, que de bonté! Si vous saviez... ce portrait que j'ai fait de vous... c'est que, malgré moi...
— Comment, monsieur Gérard ! — reprit en riant la jeune fille, — vous avez fait mon portrait malgré vous? Cela, je vous l'avoue, atténue un peu vos torts. Aussi, — ajouta-t-elle avec un grand sérieux, — je vous promets, cette fois, de ne pas vous donner de mauvais point.
Et miss Mary quitta la salle de dessin, où elle laissa Gérard.
— Ah ! — s'écria-t-il avec désespoir, — je ne serai jamais pour elle qu'un écolier ! Mon Dieu ! mon Dieu ! je voudrais mourir !
Alphonsine, emportant l'esquisse métamorphosée en Pivolet, eut bientôt rejoint la femme de charge à la lingerie.
— Tiens ! regarde et admire, — dit-elle à sa nourrice, — j'espère que tu es contente ?
— Vraiment, c'est vous qui avez dessiné cela, mademoiselle Alphonsine? — dit la Pivolet en souriant à son image avec complaisance. — On est mauvais juge de soi-même, mais il me semble que c'est fort ressemblant.
— Tu me supposes un talent que je n'ai pas encore.
— C'est donc M. Gérard qui est l'auteur du portrait? — . demanda la femme de charge.
— Le fond est de lui, si tu veux, — reprit Alphonsine, — mais la main savante qui a donné la ressemblance, la vie, à ce magnifique portrait, c'est la main de miss Mary.
— Vraiment! elle daigne faire le portrait d'une pauvre femme comme moi? — répondit madame Pivolet avec une hypocrite bénignité ; — c'est d'un bon cœur, et comme les bonnes actions sont tôt ou tard récompensées... Enfin, suffit!... patience; qui vivra verra.
— Quoi? qu'est-ce qu'on verra? Tu n'as plus maintenant que ce mot-là à la bouche.
— Mademoiselle, je ne peux vous en dire davantage. On me traiterait de tireuse de cartes. Rappelez- vous comme votre père m'a rabrouée parce que je disais que les médecins ne guériraient pas la femme du vieux berger, vous savez, la nère Chênot?
— Oui, la mère Chênot, — reprit en riant Alphonsine ; -* n lui avait jeté un sort, n'est-ce pas ?
— Un si terrible sort, mademoiselle, que ce que je prédisait est arrivé : les visites du médecin n'ont rien fait; la rnèrt Chênot est toujours clouée sur son lit.
— Pour une raison toute simple : c'est que sans doute la guéiïson doit être lente.
— Bon! bon!
— Ainsi, tu persistes à croire, ma pauvre Pivolet, que l'on a jeté un sort à la femme du vieux berger ? A ton âge, croire de pareils contes !
— A mon âge, on sait beaucoup de choses.
— Mais, folle que tu es, sais-tu seulement ce que c'est qu'un sort ? Et puis, qui veux-tu qui ait jeté un sort à cette malheureuse femme ?
— Qui ?
— Oui.
— Vous me demandez qu'est-ce qui a jeté un sort à la mère Chênot?
— Oui, voyons.
— Une personne malfaisante et diabolique, comme toutes les personnes qui jettent des sorts au pauvre monde. Cela vous fait rire?
— Oh ! de tout mon cœur.
— Suffit, je m'entends ; qui vivra verra.
— Pivolet, je ne te reconnais plus ; tu deviens d'une ré- •erve, d'une sagesse effrayantes, — reprit en riant la jeune
fille. — Tu es maintenant d'une avarice désolante en ce qui touche ces superbes inventions dont tu étais si prodigue. Tu ne nous causes plus de ces délicieuses surprises qui nous divertissaient si fort. Depuis quelque temps, tu es taciturne tomme un véritable conspirateur.
— Patience ! mademoiselle, qui vivra verra. Je garde ce portrait de mademoiselle miss Mary, ça me fera souvent penser à elle, — ajouta la femme de charge avec un sourire étrange; — ça m'empêchera de l'oublier. Je vais la clouer à. quatre épingles sur le papier de ma chambre.
— Comment ! — reprit Alphonsine en riant aux éclats, — tu vas clouer ma pauvre miss Mary à quatre épingles ?
— Vous avez raison, mademoiselle, ce n'est pas assez de quatre épingles, il en faudrait cent, il en faudrait mille, et les bien enfoncer jusqu'à la tète !
— A la bonne heure ! — dit Alphonsine en redoublant d'hilarité, — je reconnais là ma Pivolet d'autrefois !
— Qui vivra verra, — grommela la femme de charge en hochant la tète.
La venue de miss Mary, qui cherchait son élève, interrompit l'entretien d'Alphonsine et de madame Pivolet, qui, voyant les deux jeunes fdles s'éloigner, murmura d'un air profondément courroucé :
— Oui, oui, la belle Anglaise ! ce n'est pas seulement ton portrait que je perce à coups d'épingle, c'est toi-même ! Tu es trop fière pour avoir l'air de les sentir, ces coups d'épingie, et trop fière encore pour jamais t'en plaindre, ce qui me va comme un gant. D'abord, je t'ai forcée à te servir toi-même en stylant Thérèse à te rendre son service insupportable... coup d'épingle ! Tu aimes à prendre ta tasse de thé le matin : tantôt je ne mets pas de sucre dans ton sucrier, tantôt je fourre de petites ordures dans ta boite à thé... coups d'épingle ! Les draps que je te donne, j'ai soin de les rendre très
humides, et de leur donner une très mauvaise odeur en les repassant, la veille, avec une éponge légèrement imbibée d'eau de vaisselle... coup d'épingle! Jacques est chargé de cirer tes brodequins ; il me les apporte de temps à autre, quand ils sont neufs, et j'y fais près de la semelle une petite fente avec une pierre à fusil bien tranchante : ça imite la coupure d'un caillou, et comme tu es trop fière pour porter des brodequins rapiécés, je te ruine en chaussures, la belle Anglaise, vu que tu es obligée de t'entretenir sur tes gages. Tu en as encore été le mois passé pour trois paires de brodequins... coups d'épingle, coups d'épingle ! Tu es nippée tout juste ; tu as si peu de linge, quoique tu te donnes des airs de duchesse, que l'on est obligé de savonner pour toi, à la maison, toutes les semaines. Or, je me suis entendue avec Marianne pour qu'elle mette tant d'eau de Javelle dans ton blanchissage, que ton linge en devienne comme de l'amadou, tant il sera brûlé, après quoi Marianne l'étend bien gentiment- sur des haies d'épines pour le faire sécher; aussi elle te le rend brodé à jourl... coup d'épingle ! Il s'ensuit que la semaine dernière tu as été obligée d'acheter de quoi te faire une douzaine de chemises neuves, et, par avarice, tu les as coupées et cousues toi-même pendant tes nuits. Je l'ai bien vu à tes bougies ; aussi, j'ai dit à Jacques de ne plus remettre de bougies dans tes flambeaux durant deux ou trois jours. C'est ça qui t'aura dû vexer... coup d'épingle ! Enfin, avant-hier, il t'en a r<*mis ; mais nous avons eu bien soin de tremper les mèches dans IVau avant que tu viennes te coucher. Ça aura encore été pour loi une nuit de perdue... coup d'épingle! Et pour U repas, c'est encore là que je te pince! grâce à mon ami iv' lieu, le maître d'hôtel : c'est lui qui sert, et il ne te donne y mais que les plus mauvais nnrr.eaux des mets que tû n'aifltev pas, et il oublie toujours de te sei vlr de plats que tu aimée... Le plum-vudding, par exemple, ce rugoût de ton paya, que
nos maîtres ont eu la bassesse de commander au cuisinier pour te flatter, tu n'en as pas une fois sur quatre de ce ragoût anglais; et quand, par hasard, monsieur, madame ou mademoiselle s'aperçoivent que tu n'es pas servie et qu'on te dit : « Comment, miss Mary, vous ne mangez pas de pudding? » toi, plutôt que d'avoir l'air d'être oubliée, tu réponds avec ton orgueil endiablé : « Je vous remercie, je n'ai plus faim. » Mais, au fond, tu rages de gourmandise... coup d'épingle ! coup d'épingle ! Voilà ce que c'est que de faire la princesse avec les domestiques, et de les humilier par des pourboires qui ressemblent à des aumônes ! N'as-tu pas eu le front de leur donner à chacun cinq francs pour leurs étrennes ? tandis que cette bonasse de mademoiselle Lagrange donnait dix francs et était très familière... Ça n'a pas empêché qu'on ne lui ait fait aussi des misères, parce que nous n'aimons pas, nous autres, ces amphibies d'institutrices, qui ne sont ni chair ni poisson, ni maîtres ni domestiques, et qui nous méprisent par leur position ; mais ce que la Lagrange endurait, c'était des roses auprès de ce que tu endures, et ce que tu endures, ce sera des roses auprès de ce qui t'attend... Mais le jour n'est pas venu; je sais ce que je sais ; j'ai bon œil et bonne oreille... rien ne m'échappe, à moi. Patience ! patience ! la chose n'esl pas mûre, et je ne veux pas me faire mettre à la porte... Mais suffit!... qui vivra... verra!
Madame Pivolet, en jetant ce regard rétrospectif sur le passé, n'exagérait rien.
Mis? Mary, depuis son séjour au château de Morville, avait été en butte à ces mille petites vexations sur lesquelles elle avait gardé le silence, autant par dignité que par compassion pour ces serviteurs qu'un mot d'elle aurait pu faire à l'instant renvoyer de la maison. Les seules persécutions dont elle avait été péniblement affectée étaient celles-là qui l'obligeaient à de continuelles dépenses pour son entretien; car, pour remplacer
les objets me'chamment perclus ou détériorés, il lui fallait prendre sur ses appointements qu'elle mettait religieusement de côté pour sa famille. Le cœur lui saignait en songeant que ces inutiles dépenses réduisaient d'autant la somme déjà presque insuffisante qu'elle envoyait chaque mois à son père. Jamais, d'ailleurs, miss Mary, crainte de les affliger sur son sort, n'avait instruit ni les siens ni Henri Douglas des sourdes et continuelles hostilités dont elle était l'objet au château de Morville de la part des gens de la maison. Souvent, bien souvent, elle avait durant la nuit dévoré des larmes amères; mais en présence de M. et de madame de Morville ou de leur fille, elle apportait toujours un visage paisible et content.
Ainsi s'accomplissait la première partie des prédictions de Henri Douglas.
L'avenir devait prouver que le fiancé de miss Mary n'avait que trop prévu toutes les cruelles épreuves auxquelles la jeune Institutrice devait être soumise.
Vers le commencement de septembre, environ trois moi» après la fête donnée au château de Morville, l'on devait faire chez madame de Noirfeuille une grande ouverture de chasse suivie d'un bal. Madame de Morville avait été invitée avec toute sa famille, ainsi que miss Mary, cette perle des institutrices, cette charmante virtuose que l'on espérait posséder.
Miss Mary n'accepta pas cette invitation pour deux raisons : d'abord, afin de ne pas exciter la jalousie maternelle de madame de Morville, qui s'était montrée si cruellement blessée du succès de son institutrice, lors du concert où elle avait dû forcément se faire entendre; ensuite, parce que depuis quelque temps sa santé s'était altérée. Si dédaigneuse que fût la jeune fille des sournoises méchancetés dont elle était incessamment l'objet, si grand que fût son empire sur elle-même, ces milliers de covps d'épingle, ainsi que disait madame Pivolet, finirent par devenir une plaie douloureuse pour la pauvre étrangère. A ces ressentiments pénibles se joignit la nostalgie, le mal du pays. Puis, sans se rendre compte de cette impression, il lui semblait, si cela se peut dire, que l'atmosphère s'épaississait de jour en jour autour d'elle. Elle se sentait gênée, oppressée; son instinct lui disait, que sa position dans cette maison devenait fausse. Jamais cependant M. de Morville ne lui avait adressé une parole qui s'écartât des plus respectueuses convenances, et elle ne pouvait soupçonner cette toile passion que le père d'Alphonsine dissimulait avec tant de soin et d'empire sur lui-même. Plus clairvoyante à l'égard de Gérard, miss Mary s'était aperçue, sans trop s'en émouvoir, et presque en s'en félicitant, de l'heureuse influence qu'elle exerçait sur le frère d'Alphonsine; car de cette influence l'institutrice avait jusqu'alors sti tirer un excellent parti. D'abord, Gérard, pour mériter l'approbation de miss Mary, s'était perfectionné dans ses études, puis il s'était encore insensiblement façonné à ces manières polies et prévenantes, à ces délicatesses de savoirvivre dont on ne se déshabitue jamais lorsqu'elles sont prises au début de notre carrière. Cependant, sans croire aucunement avoir inspiré de l'amour à cet adolescent, l'institutrice commençait à éprouver une sorte d'embarras dans ses relations avec lui, elle se voyait obligée de le traiter moins en enfant. Eu un mot, sans l'impérieuse nécessité où elle se trou-
vait £j conserver son emploi pour veniv en aide à sa famille, miss Mary eût quitté cette maison, non sans un vif regiet de se séparer d'Alphonsine. Ces inquiétudes, ces craintes vagues mais pénibles, jointes aux causes que nous avons énumérées, finirent par altérer la santé de la jeun£ fille. Mais elle garda courageusement le secret de ses souffrances. Elle n'avoua qu'une légère indisposition, raison suffisante à excuser son refus d'accepter l'invitation de madame de Noirfeuille.
M. de Morville, de son côté, objecta sje habitudes réglées, si nécessaires à sa santé ; d'ailleurs il ne chassait plus depuis longtemps. Quant à Gérard, en sa quali'é de Nemrod débutant, il préférait, disait-il, au lieu d'idler se perdre dans une foule de tireurs consommés qui lui voleraient sa gloire et son plaisir, ouvrir sans faste, avec un des gardes de son père, la chasse sur les terres de Morville, sûr ainsi de n'être pas un objet de raillerie, d'avoir les conseils (J!an chasseur expérimenté et de rapporter du gibier. Telle fui, du moins, l'excuse-, après tout plausible, donnée par Gérard pour ne pas accompagner sa mère et sa sœur.
11 fut donc convenu que madame de Morville et Alphonsine iraient seules chez madame de Noirfeuille. M. de Morville, Gérard et miss Mary resteraient au château pendant les dix jours que les fêtes de l'ouverture de la chasse devaient se prolonger. Nous dirons plus tard comment ces fêter devaient aussi servir de prétexte à certaine rencontre depuis longtemps préparée en secret par M. et madame de Morville.
Alphonsine faisait, en cette circonsta i «, son entrée dans le monde; elle demandait des avis à sa m< re, à miss Mary, et, quinze jours à l'avance, elle rêvait au j plaisirs qui l'attendaient.
Une seule chose cependant attristait h chère enfant : miss Mary semblait souffrante; sa pâleur, son ,- ffaiblissement, qu'elle ne pouvait cacher malgré son courage, ù/iquiétaient la famille
de Morville; mais l'institutrice assura que son indisposition était fort légère. L'a'asence d'Alphonsine, ajoutait l'institutrice, lui permettrait de orendre des vacances d'une huitaine de jours, et ce repos absolu rétablirait certainement sa santé.
Alphonsine, aprèl avoir tendrement embrassé miss Mary, partit avec sa mère; de ce moment l'institutrice ne quitta plus sa chambre. Chaqu? maiin, et plusieurs fois dans la journée, M. de Morville envr yrait s'informer de la santé de la malade, et quoique celle-ci ;a fût plusieurs fois refusée à prendre les conseils d'un medûsisij elle consentit à recevoir celui que M. de Morville lui e tivoya.
— Miss Mary, — tiit le docteur, — sans être gravement indisposée, a cependtut une as*ez forte fièvre. Cette fièvre est inquiétante, surtoul comme symptôme, plusieurs maladies dangereuses débutaAt de la sorte. Mais si la fièvre cesse, l'indisposition n'aura s icune suite.
Gér&rd , n'ayant i [ae par son père des nouvelles de l'institutrice, profitait des i rétextes d'absence que lui offrait son prétendu goût pour la chasse. H partait le matin et ne rentrait que le soir, ne voul ut être accompagné de personne; s'excusant sur sa maî.idn tse, il revenait toujours son carnier vide. Le dîner se passait tlencieux et triste entre M. de Morville et son fils; tous deux joucieux, préoccupés, semblaient craindre de se mutuellement interroger sur la cause de cette préoccu pation qui ne pouvait cependant leur échapper ni à l'un ni à l'autre. Le rapport du médecin sur la santé de miss Harj faisait seul les frais de l'entretien. Le dîner terminé, Gérard se disait harassé ils fatigue, et M. de Morville remontait chez lui.
Les jours se succfdaient ainsi. La santé de miss Mary commençait de donner fte vives inquiétudes au médecin ; il parlait de la possibilité d'une fièvre typhoïde. La jeune fille avait écrit de soa lit à M. de Morville pour le supplier de ne pas instruire
sa femme et sa fille de la gravité de son indisposition, craignant d'alarmer Alphonsine et de nuire ainsi à ses plaisirs. M. de Morville se conforma aux désirs de miss Mary. D "ailleurs, dans de telles circonstances, la présence de sa femme et de sa fille l'eût embarrassé. De temps à autre Alphonsine écrivait à son frère, et lui parlait avec un naïf enthousiasme des plaisirs qui se succédaient autour d'elle, lui faisant aussi le portrait de plusieurs hôtes du château de Noirfeuille. A ce propos, elle lui écrivait ainsi dans Tune de ses dernières lettres :
« Parmi les personnes invitées chez m \dame de Noirfeuille, il en est une surtout qui a beaucoup pli à ma mère; elle le connaissait déjà de réputation (cette personne est un monsieur). Ce qui m'a peut-être fait partager l'avis de maman sur ce monsieur, c'est que j'ai su qu'il avait été ton camarade de collège ; mais comme il a cinq ou six ans de plus que toi, il était dans les grands quand tu étais encore dans les petits. N'espère pas que je te dise son nom; je suis en train de jouer aux mystères, même avec l'inconnu, qui, au reste, ne le sera pas longtemps pour toi, car ma mère l'a invité, quand il quittera le château de madame de Noirfeuille, à venir passer avec toi quelques jours, afin que vous renouveliez connaissance. L'on nous avait dit que depuis un an {'inconnu était livré à une sombre tristesse ; mais il n'y parait plus beaucoup maintenant, et sauf une certaine mélancolie qui contraste avec la bruyante gaieté des autres personnes et ne me déplaît pas du tout, il est impossible de se montrer plus aimable, plus prévenant que le monsieur. Aussi je trouve que ma mère a eu une très bonne idée en l'invitant à venir passer quelque temps avec nous. Mon père sera instruit de cette invitation par le même courrier qui le porte cette lettre ; mais n'interroge pas mon père sur le nom que je te cache : il a ordre de ne te rien dire et de garder encore deux autres secrets.
» Adieu, sois très tourmenté de ta curiosité; c'est u7< moven de te faire désirer notre retour. Dans la lettre que j'ai écrite à miss Mary, j'ai oublié de lui dire que tout le monde ici me charge de compliments pour elle. J'en suis toute fière, et je les envoie avec ma pensée à cette bonne et charmante amie, qui m'a rendu l'étude si douce et les années de travail si heureuses. Dis-lui enfin, comme toujours, que je l'aime du fond du cœur. »
M. de Morville reçut par le même courrier cette lettre de sa femme :
« J'espère, mon ami, que tout réussira selon nos désirs; ainsi que je te l'ai déjà dit dans ma dernière lettre, je crois que nous devons de plus en plus nous applaudir de notre résolution; elle était prudente; et, au pis aller, si rien ne s'était conclu, nous aurions ménagé la susceptibilité de ton vieil ami et de son fils, dont je suis vraiment enchantée. Mais, Dieu merci! nous ne pouvons plus avoir cette crainte. M. Théodore de Favrolle a été d'une parfaite franchise, et hier nous avons causé à fond. Voici à peu près ce qu'il m'a dit :
» — Je ne vous le cache pas, madame, j'ai été pendant plus d'une année en proie à une passion profonde, passion aussi insensée qu'elle a été malheureuse et inutile, puisque la personne qui me l'avait inspirée l'a toujours ignorée. Mon père, à cette époque, m'a plusieurs fois parlé de projets de mariage : j'ai toujours refusé, d'abord parce que j'étais amoureux, puis parce qu'il me semblait indigne d'un honnête homme de se marier n'ayant pas le cœur libre. Le temps, la réflexion aidant, j'ai reconnu la folie de cet amour; il s'est peu à peu éteint, et \i ce m'en reste qu'une extrême lassitude de la vie de gar-
çon, un ardent désir de goûter les douces joies de la lamine. Mon père, me voyant dans ces dispositions, est revenu à son projet favori , mon mariage avec mademoiselle de Morviile. •J'ai accepté cette espérance avec bonheur, si toutefois je pouvais être agréé par mademoiselle votre fille, ne doutant pas qu'elle réunît toutes les qualités désirables. Mon espoir a été dépassé ; aussi je regarderai comme le plus beau jour de ma vie celui où j'aurai l'honneur d'entrer dans votre famille. Mon père, d'accord avec vous et M. de Morviile, a cru qu'avant de faire connaître vos projets à mademoiselle Alphonsine, il serait bon qu'elle me vît et me connût, non comme prétendant, mais comme étranger, afin de ménager ma susceptibilité dans le cas où je n'aurais pas le bonheur de plaire à mademoiselle votre fille. J'ai senti la parfaite délicatesse de ce procédé, madame ; je vous en suis profondément reconnaissant. Mon invitation chez l'un de nos amis communs, M. de Noirfeuille, était un excellent prétexte à cette rencontre. Puisse-t-elle m'avoir été favorable !
» J'ai répondu à M. de Favrolle ce qui était vrai : c'est que Alphonsine, adroitement interrogée par moi , le trouvait fort de son goût, et avait été touchée des prévenances qu'il lui avait témoignées. La pauvre enfant, assez insoucieuse jusqu'ici de la coupe de ses robes et de sa coiffure, se recherche maintenant dans sa toilette. Elle s'occupe beaucoup de ce que pense ou dit d'elle M. de Favrolle, et son premier regard est toujours pour lui dès qu'il entre dans le salon. Somme toute, mon ami, ils se conviennent parfaitement. Ce matin encore, M. de Favrolle me suppliait de faire part de nos vues à Alphonsine, m'assurant que l'épreuve avait assez duré, et qu'une fois accueilli par nous comme prétendant, il jouirait d'un peu plus de familiarité auprès d'Alphonsine, et pourrait alors lui parler à cœur ouvert. Tout cela était exprimé en si bons termes et avec un accent g» pénétré que, malgré ma promesse de ne pas
donner ma parole rnns te consulter, j'ai été sur le point de dire oui à M. de Fa roilc
» J'attends donc , ocur dire ce oui, ton autorisation par le prochain courrier. Je l'attends avec d'autant plus d'impatience, qu'une certaine mat' -.me Desmazures, qui a une fille à marier, me semble avoir jeté > on dévolu sur M. de Favrolle. Ede l'obsède, elle le pourchasse, t\ comme sa fille est fort iolie et nullement timide, j'aimerais n^eux que nos projets de mariage fussent convenus et proclam Jy ouvertement; cela mettrait un frein à l'ardeur de cette mslame Desmazures.
» Voici enfin une autre preuve que M. de Favrolle est loin de déplaire à Alpho.'^ine. Tu le sais, la pauvre enfant n'a de sa vie dit de méchar, celés sur personne; eh bien, elle tourne à l'aigreur lorsqu'elle parle de cette madame Desmazures, et surtout de sa fille, q ai fait à M. de Favrolle des agaceries de la dernière inconverance : c'est au point que, ce matin, j'ai trouvé notre chère .infant tout en larmes. Je lui ai demandé la cause de ce chagrin; elle a prétexté une migraine; mais je me suis souvenue q l'hier soir cette impertinente petite Desmazures, au momett où l'on allait danser au piano, avait eu l'effronterie de veni dire à M. de Favrolle, qui causait avec nous :
» — Eh bien! nvnsïeur de Favrolle, vous oubliez que je vous ai accordé la r^mière contredanse f
» Ce pauvre M. c \ Favrolle, ainsi provoqué à brûle-pourpoint, a bien été oï jgé d'accepter l'invitation de cetie impudente; mais il m'a i A tout bas :
» — Je vgu5 prie de croire, madame, que si f avais voulu danser, j'aurais psî4 d'hbard mademoiselle Âlphossine de me permettre de Peag2J££.
» Notre chère enfant a été toute la soirée d'une tristesse mortelle (car je crois, entre nous, qu'elle sera très jalouse). Ce matin, je te le répète, je l'ai trouvée tout en larmes l
» Tu le vois, mon ami, il faut nous hâter de prendre un parti. Les Noirfeuille me supplient de leur accorder quelques jours encore. Je n'y vois pas, quant à moi, d'inconvénient. Tu décideras; mais, je te l'avoue, je voudrais assez prolonger mon séjour ici pour faire crever d'envie cette madame Desmazures. ïva-t-elle pas honte de jeter à la tète des gens son effrontée fille, capable d'engager les hommes qui ne songent pas à la taire danser! Une fois M. de Favrolle admis près de nous comme futur, toutes les Desmazures du monde, voyant qu'il n'y a rien à faire pour elles, enrageraient. Ce serait leur punition, et, ma foi! j'en jouirais avec délices.
» Adieu, mon ami, embrasse Gérard, et réponds-moi courrier par courrier.
» L. de là. »
« J'oubliais d'abord de te demander des nouvelles de miss Mary, dont l'indisposition n'aura pas de suites, je l'espère; puis, de te faire part d'une folle idée d'Alphonsine. Tu sais que M. de Favrolle a été le protecteur de miss Mary pendant son voyage de Calais à Paris, et qu'elle nous a souvent parlé de lui devant Alphonsine avec autant d'estime que de reconnaissance. Sais- tu ce que cette chère enfant a imaginé? De cacher à M. de Favrolle qu'elle a miss Mary pour institutrice, afin de jouir de leur surprise à tous deux, lorsqu'ils se reconnaîtraient en se rencontrant chez nous. C'est un enfantillage auquel je ne vois aucune objection ; j'ai pris sur moi de promettre à Alphonsine que toi et moi nous serions ses complices. Ah ! j'oubliais un autre mystère : j'ai encore, selon que nous en étions convenus, invité M. de Favrolle à venir passer quelques jouis chez nous. Alphonsine, sachant qu'il a été au collège avec Gérard, désire que tu ne l'avertisses pas de cette invitation, afin de jouir aussi de la surprise de son frère. J'ai
encore promis d'être complice; ne trahis donc pas notre secret, et surtout réponds-moi vite. Les Desmazures me sont insupportables avec leurs impertinentes prétentions. »
M. de Morville consentit à ce que sa femme lui demandait : elle prolongea son séjour chez madame de Noirfeuille, et les projets de mariage entre Alphonsine et M. de Favrolle furent rendus publics. M. de Morville ne vit non plus aucun inconvénient à se rendre complice des deux surprises que sa fille voulait ménager à son institutrice et à Gérard.
Miss Mary, après avoir été très gravement malade, entrait en pleine convalescence, lorsque madame de Morville, sa fille et M. de Favrolle revinrent de chez madame de Noirfeuille.
La double surprise eut lieu.
Gérard fut très heureux de reconnaître un ancien camarade de collège dans le fiancé de sa sœur, M. de Favrolle, et celui-ci resta frappé de stupeur en reconnaissant dans l'institutrice de sa fiancée la jeune fille dont il avait été si longtemps et si profondément épris.
Le parc de Morville était borné au nord par une rivière pas large, mais profondément encaissée; ses eaux rapides baignaient le pied d'un rocher d'une assez grande hauteur, sorte de muraille naturelle au sommet de laquelle s'élevait ua pa-
villon composé de plusieurs pièces, où souvent la famille de Morville venait setablir pendant des journées entières pour jouir du vaste et délicieux panorama que l'on découvrait de cet endroit.
A cette époque de Tannée, le paysage offrait un aspect morne et triste; les arbres, dépouillés de leur verdure, formaient dos masses noirâtres à l'horizon, voilé par les brumes d'hiver. L'on était arrivé aux premiers jours de février. Quoique la température fût adoucie, le pavillon des Rochers, soigneusement chauffé, recevait de nombreuses visites; mais les visiteurs, au lieu de s'y rendre ensemble, comme des gens qui doublent leurs plaisirs en les partageant, semblaient presque s'éviter en venant dans cette retraite, desservie par deux escaliers, l'un intérieur, l'autre extérieur et conduisant à un belvédère.
M. Théodore de Favrolle était depuis un quart d'heure assis dans la bibliothèque, située au premier étage; après une longue hésitation, il avait écrit un billet qu'il tenait à la main; il se leva et alla le remettre à son domestique, qui l'attendait dans un petit vestibule.
— Portez cette lettre, — lui dit-il en lui montrant le nom écrit sur l'adresse ; — vous me rapporterez la réponse, je l'attendrai ici.
Le serviteur s'éloigna. M. de Favrolle se retournait pour rentrer dans la bibliothèque, quand il se trouva en face du frère d'Alphonsine.
Gérard n'était plus cet écolier qui cherchait à se donner des apparences d'une mélancolie souffreteuse, heureusement démentie par le frais coloris de son teint. Non, sur son visage pâle et amaigri se lisaient déjà les traces profondes d'une douleur vraie; il ne restait rien en lui de l'enfant ou de l'écolier : c'était le jeune homme inaugurant la vie par U souffrance.
— Théodore, je t'attendais, — dit-il à M. de Favrolle.
— Tu m'attendais? C'est donc toi que j'ai entendu tout à l'heure dans l'escalier qui conduit au belvédère?
— Non.
— Cependant j'aurais parié que tu dissimulais ton ascension en marchant sur la pointe de tes gros souliers de chasse.
Sans rien dire, Gérard lui tendit un pied chaussé à l'ordinaire et dit :
— C'est un des gens de la maison qui sera monté au belvédère.
— Peu importe, — reprit M. de Favrolle; — mais si tu m'attendais, il y a un quart d'heure que je suis ici, pourquoi n'entrais-tu pas?
— Je t'avais entendu donner l'ordre à ton domestique d'attendre une lettre; je voulais être seul avec toi pour te parler.
— Diable ! — répondit M. de Favrolle avec un sourire un peu forcé, — il paraît qu'il s'agit de quelque chose de grave.
— De très grave, — répondit Gérard d'une voix concentrée. En parlant ainsi , les deux jeunes gens entrèrent dans la
bibliothèque, pièce principale du pavillon, éclairée par trois fenêtres s'ouvrant sur la campagne. Dans un coin, l'on voyait un de ces longs hamacs de coton de Lima où l'on cherche le sommeil par un doux balancement durant les chaudes journées de l'été ; ailleurs, de larges et profonds fauteuils semblaient vous inviter à la lecture ou à la rêverie. C'était là qu'en des jours plus heureux, la famille de Morville se réunissait souvent pour lire en commun quelque ouvrage de choix, ou pour se livrer, après la promenade, aux doux épanchements d'une conversation intime.
M. de Favrolle s'assit devant une table où se trouvait un
livre ouvert qu'il n'avait pas lu; Gérard se plaça non loin du fiancé de sa sœur, posa son coude sur la table, appuya son front dans sa main et garda le silence.
— Gérard, — dit H. de Favrolle, — je t'écoute.
— A la un de l'automne, — reprit Gérard d'une voix grave, — tu as rencontré ma mère et ma sœur chez madame de Noii feuille; un ancien projet, formé par mon père et par le tien, a été en partie réalisé; tu as demandé la main de ma sœur : elle t'a été accordée. Bientôt le bruit a couru qu& H. Théodore de Favrolle devait épouser mademoiselle de Morville ; ceci se passait, je le répète, à la fin de l'automne dernier.
— A quoi bon ces souvenirs?
— Écoute encore. Fiancé de ma sœur, ma mère dut t'inviter à venir passer quelque temps ici. Tu avais autrefois rencontré en voyage l'institutrice d'Alphonsine; celle-ci, par enfantillage, voulut s'amuser de la surprise que te causerait la rencontre inattendue de cette jeune personne. Toute ma famille se rendit solidaire de cet innocent complot. Vint le moment que ma sœur avait ménagé avec tant de soin, et où, riant de tout son cœur, elle vous présenta au déjeuner l'un à l'autre, toi et son institutrice. Le changement qui s'opéra sur tes traits fut subil et profond.
— Tu m'observais donc très attentivement? — reprit M. d< Favrolle avec amertume.
Cette question parut embarrasser un moment Gérard; ce« pendant il répondit sans lever les yeux :
— Ma sœur avait trop souvent parlé de la surprise qu'elle attendait de cette rencontre, pour que chacun ne fût pas curieux d'examiner les effets de ce double étonnement.
— Alors chacun a pu remarquer avec quelle parfaite indifférence miss Mary m'a accueilli.
— Je ne parle pa» de miss Mary, — répondit Gérard avec
une certaine hauteur, tressaillant à ce nom prononcé pour la première fuis dans cet entrelien; — je parle de toi, Théodore, et la présence de l'institutrice de ma sœur t'a causé, je l'ai vu, un embarras et un trouble profonds.
— Gérard ! — reprit M. de Favrolle, — ceci ressemble fort à un interrogatoire, interrogatoire d'autant plus étrange, que je sortais du collège quand tu commençais à y balbutier du latin; en un mot, depuis six ans je suis un homme... et il y a six mois tu étais encore un écolier.
— Il y a quelque temps, de pareilles paroles m'auraient humilié ou irrité, — reprit mélancoliquement Gérard; — aujourd'hui , je te l'avoue, j'ai le cœur rempli de choses si nouvelles, si grandes, que toute vanité puérile est éteinte en moi... oui, et tu peux même dédaigneusement sourire comme en ce moment sans me blesser.
— Soit ! — répondit M. de Favrolle, frappé de l'accent de Gérard, — c'est sérieux! parlons sérieusement.
— C'est ce que je fais depuis le commencement de cet entretien. Lors Ce ton arrivée dans notre famille, la paix et le bonheur y régnaient; à cette heure, quelle différence! Mon père est sombre et accablé, Alphonsine a perdu le pouvoir de le distraire, il me supporte à peine, et quand nous sommes seuls, son silence obstiné me glace et me rend muet; ma mère semble en proie à un secret chagrin; ma sœur n'est plus reconnaissable; chaque jour sa pâleur, sa faiblesse, augmentent; elle reste souvent plongée dans un morne silence dont notre tendresse ne peut l'arracher. En vain le médecin a assuré qu'il ne voit rien d'alarmant dans l'état maladif d'Alphonsine. Moi, cet état m'inquiète, m'effraye.
M. de Favrolle interrompit Gérard en se levant pour aller ouvru la porte extérieure du pavillon, car il venait d'entendre un bruit de pas qui s'approchaient. En eflet, les deux jeunes gens virent bientôt entrer le domestique à qui M. de Favrolle
avait remis un message une demi-heure auparavant; mais au moment où il allait parler, son maître, d'un signe, lui imposa silence, et sortit avec lui de la bibliothèque, dont il ferma la porte.
— Et mon billet? — lui dit-il à voix basse, en tournant les yeux vers la pièce voisine, comme pour s'assurer que Ge'rard ne pouvait l'entendre, — mon billet?
— Je l'ai remis rsoi-même, monsieur.
— La réponse?
— Mademoiselle Mary sera ici à midi.
— Ici? dans ce pavillon?
— Oui, monsieur; elle a dit : Dans le pavillon du Rocher.
— C'est bien; pa* un mot de tout ceci.
Et M. de Favrollo rentra dans la bibliothèque.
Le domestique sortit du pavillon se disant en lui-même :
— Madame Pi vol et va pousser des : Ah ! mon Dieu! quand je vais lui raconter la chose; fameux!
M. de Favrolle retrouva Gérard dans !a position où il l'avait laissé , mais son viiiage semblait encore plus altéré qu'au début de l'entretien.
— Théodore, — lui dit le jeune homme sans lever les yeux, — si je te demandais quel est ce message que tu parais avoir tant d'intérêt à me cacher, si je te le demandais au nom de notre bonheur à toas, me répondrais-tu?
— Non! — répliqua M. de Favrolle d'un ton sec.
Tous deux garde rent le silence. Au bout d'un instant, Gérard reprit d'un ton ca£ £9 ?
— Tout à l'heur; je te parlais du malheur qui pèse sur ma famille, si heureuse avant ton arrivée dans cette maison ; je te parlais du chagrin qui tue lentement ma sœur.
— Franchement, Gérard, — répondit M. de Favrolle après un moment d'hésitation, —tu as mal choisi ton jour pour me
faire ces confidences, je ne veux pas dire ces reproches : ils seraient absurdes.
— Je n'ai pas choisi ce jour, — dit gravement Gérard, — non, je ne l'ai pas choisi; j'ai attendu que le malheur des miens, se joignant à ce que je souffrais, eût comblé la mesure ; alors je me suis dit : Il est temps ! Je t'ai demandé cet entretien et je te dis ceci : Tu es la cause du mal dont ceux qui me sont chers souffrent aujourd'hui.
— Moi?
— Toi!
— Quoi! ton père, ta mère, t'auraient dit...
— Ils ne m'ont rien dit; je les aime, j'ai deviné.
— Tu te trompes.
— Je ne me trompe pas. Mon père, lié avec le tien d'une vieille amitié, retenu par des scrupules pleins de délicatesse, n'ose, non plus que ma mère, te presser de fixer enfin le jour d'une union depuis si longtemps convenue. Ils osent encore moins te dire : Tout est rompu, car ma pauvre sœur t'aime... t'aime, hélas! passionnément. Maintenant, réponds! est-il honorable à toi de persister à reculer indéfiniment l'époque de ton mariage avec Alphonsine? Et si tu es décidé à ne pas l'épouser, as-tu le droit de rester plus longtemps ici?
— Trêve à ces questions! — s'écria M. de Favrolle, — ne me force pas d'y répondre.
— Je ne veux pas de querelle ; cela m'éloignerait de mon but. Encore une fois, songes-tu, oui ou non, à rompre un mariage que ton père et le mien ont dû croire définitivemen' arrêté ?
— Ma résolution est toujours la même.
— D'épouser ma soeur?
--■ Oui.
— Quand?
— Plus tard.
— Fixe une époque, un jour.
— Est-ce lorsque ta sœur est aussi souffrante que tu le dis toi-même, que Ton peut fixer le jour d'un mariage?
— Ce jour désigné, elle renaîtra à l'espérance, à la vie.
— Tu es un enfant.
— Cela n'est pas répondre ; ton hésitation tue ma sœur ; que cette hésitation cesse, que la pauvre Alphonsine ait foi en tes promesses, et, je te le dis, elle retrouvera la santé, le bonheur.
— Eh bien, je m'entendrai avec ton père pour fixer le jour.
— Soit ! allons chez mon père à l'instant.
— Pas aujourd'hui.
— Pourquoi ?
— Parce que cela ne me plaît pas.
— C'est une défaite.
— Eh mordieu! défaite, soit! — s'écria M. de Favrolle, poussé à bout par l'opiniâtre insistance de Gérard; — crois-tu donc, à la fin, qu'un échappé de collège m'imposera sa volonté ? J'ai été trop bon de t'écouter et de te prendre au sérieux ! Ah ça ! me crois-tu ta dupe ? Est-ce que, sous ces beaux dehors, je ne pénètre pas le fond de ta pensée? Est-ce que, si je te disais : Ne vois pas en moi un rival ; je ne songe pas à contrarier tes jeunes amours, tu prendrais si chaudement le parti de ta sœur? Ah ! tu te tais maintenant, tu rougis !
— Je n'ai ni à me taire ni à rougir : mon avenir est libre.
— Et ma liberté, à moi ! est-elle donc tellement engagée que je ne puisse plus jamais la reprendre?
— Tu l'avoues enfin, tu veux rompre avec ma sœur?
— Tu l'avoues enfin, c'est la jalousie qui te fait si ardemment désirer ce mariage ?
MISS MARY 19t
— \h ! c'est trop ! — s'écria Gérard en bondissant de son siège; puis, se plaçant devant M. de Favrolle, qui venait aussi 1q se lover, il ajouta: — A bas les masques! Théodore, tu «imes miss Mary !
— Oui!
— Je l'aime aussi!
— Tant pis pour toi !
— Lorsque deux hommes aiment la même femme, que font-ils?
— Des fous s'égorgent.
— Alors, je suis fou !
— Et moi, je le deviens.
— A quand donc ?
— A ce soir !
Soudain la porte de la bibliothèque s'ouvrit, et miss Mary parut.
Les deux jeunes gens restèrent stupéfaits à la vue de miss Mary; mais celle-ci, s'avançant vers eux avec un calme parfait, alla ouvrir la fenêtre et leur dit :
— Excusez-moi, messieurs, mademoiselle Alphonsine a désiré venir passer quelques moments ici, afin de jouir de cette belle journée d'hiver.
M. de Favrolle et Gérard échangèrent un regard expressif, pour se demander ni l'institutrice avait pu entendre les provocit'ins qu'ils échangeaient lors de son entrée dans la bibliothèque; mais rien dans l'attitude ou dans la voix de la jeune fille n'indiquait le trouble ou l'inquiétude.
— Monsieur de Favrolle, — dit miss Mary du ton lo plus naturel, — avez la bonté de m'aider à approcher de la fenêtre ce canapé ; mademoiselle de Morville désire se reposer dans ce pavillon.
Tandis que M. dï Favrolle rendait à miss Mary le service qu'elle venait de lui demander, elle continua, s'adressant à Gérard :
— Votre sœur fait un tour de parc dans la calèche ; la pauvre enfant est bien faible, bien fatiguée; vous devriez aller la rejoindre et essayer de la distraire.
Gérard, regardant M. de Favrolle, qui, sans mot dire, s'occupait lentement à placer et à déplacer les coussins du canapé, hésitait à laisser, m*me [tendant un instant, son rival en têteà-tête avec miss Mary. Celle-ci, s'apercevant de l'hésitation de Gérard, lui dit affectueusement :
— Est-ce que TOUS ne voudriez pas aller tenir compagnie à Alphonsine ?
Gérard sortit en courant, mais sans refermer la porte.
A peine fut-il dehors que M. de Favrolle s'approchant vivement de miss Mary, qui continuait à tout disposer pour recevoir la jeune malade, lui dit à mi-voix et d'un ton mystérieux :
— J'ai reçu votre réponse, mademoiselle; vous viendrez, n'est-ce pas?
— Monsieur, — répondit simplement l'institutrice, — ie ne promets jamais que ce que je veux tenir.
— Ainsi vous viendrez à midi9
— A midi, — répéta miss Mary à voix haute, tandis que ron regard ferme et serein faisait baisser les yeux de M. de Favrolle. — En attendant, monsieur, veuillez me laisser seule ici, où mademoiselle de Morville ne tardera pas à venir.
H. de Favrolle, surpris de l'accueil glacial de miss Mary, qui, selon lui, s'accordait mal avec Je rendez-vous qu'elle lui accor > t'ait, s'inclina en répétant à mi-voix : — A midi !
En ce moment madame Pivolet entra rapidement, sans voij d'abord M. de Favrolle et miss Mary, qui se trouvaient prèj d'une fenêtre, et se dirigea vers la porte de l'escalier du belt védère. Au mouvement que fit M. de Favrolle pour sortir , lj femme de charge détourna la tète et s'arrêta comme surprise de trouver quelqu'un dans la bibliothèque. Le jeune homme était déjà sorti qu'elle restait encora immobile, regardant l'institutrice avec une curiosité malveillante.
— Mademoiselle de Morville continue st.ns doute sa promenade? — dit miss Mary.
— Alphonsine? — répondit madame Pivolet d'un ton brusque. — Alphonsine pleure!
— Elle pleure ! — répéta miss Mary avec inquiétude. — Que lui est-il donc arrivé?
— Il lui arrive.... que vous ne la ferez plus pleurer longtemps, entendez-vous !
— Que voulez-vous dire, madame Pivolet ?
— A nous deux, maintenant ! — s'écria la femme de charge sans répondre à l'institutrice, et s'avançant vers elle d'un air ?i menaçant, que, malgré elle, miss Mary fit quelques pas en arrière, avantagé dont profita aussitôt la femme de charge pour faire un pas de plus en avant.
Miss Mary, regrettant d'avoir cédé à un premier mouvement de peur involontaire, vit à sa portée une table où elle avait en entrant déposé son panier à ouvrage, comptant s'occuper de sa broderie tandis qu'Alphonsine reposerait sur le canapé.
S'asseyant alors auprès de cette table avec un sang froid qui stupéfia madame Pivolet, l'institutrice prit sa bande de mousseline à demi brodée, éleva son aiguille au jour pour y passe* le fil, et dit à la femme de charge :
— De quoi s'agit-il, madame Pivolet?
La nourrice d'Alphonsine, voyant dès le début l'institutric* changer par une simple attitude une grande scène en conversation ordinaire, fut complètement déroutée; mais la colère, un moment comprimée, faisant enfin explosion, elle s'écria :
— Ainsi vous croyez, vous, qu'on viendra comme ça de l'étranger, d'une île, car, après tout, vous n'êtes qu'une insulaire! mettez-vous bien cela dans la tète, ma chère demoiselle! vous croyez qu'on viendra dans une maison où on n'a jamais entendu parler de vous, prendre la meilleure place à côté des maîtres, à table, au salon, partout ! Vous croyez qu'on accaparera à soi toute seule une enfant qu'on a nourrie deson lait comme je l'ai nourrie, moi! et que ça se passera sans que de braves gens qui sont là depuis vingt ans se sentent humiliés et scandalisés! Ah! que nenni, la belle insulaire!
— Madame Pivolet, — répondit miss Mary avec un calme imperturbable, — veuillez, je vous prie, vous retirer un peu de côté, vous êtes devant la fenêtre et vous masquez le jour.
— Si je masque le jour, — s'écria la femme de charge en obéissant néanmoins par habitude à miss Mary, et se rangean : de côté, — si je masque le jour, il y a des insulaires qui manquent leur conduite, qui font les mijaurées, la petite bouche, et qui ont, pour commencer, car nous ne sommes pas au bout, et qui ont, pour commeneor, un amant aux Indes! Hé! hé! c'est plus commode; ça «DO a un air, et surtout ça ne gène pas ceux qui voudraient essayer de prendre sa place... à ce chéri d'Inde !
A cette grossièreté, miss Mary demeura impassible, mais son cœur se serra douloureusement en entendant profaner ainsi ce sentiment si pur, si noble, l'unique consolation de ses jours d'épreuves. Les larmes lui vinrent aux yeux; un moment elle eut la pensée de laisser la place à madame Pivolet et d'aller rejoindre Alphonsine, mais, retenue par sa dignité, l'institutrice resta dans le pavillon, continuant de travailler à sa broderie, quoique un léger tremblement agitât sa main.
La femme de charge, d'autant plus irritée du calme dédaigneux de miss Mary qu'elle avait espéré la blesser plus vivement, reprit en redoublant d'amertume :
— Mais comme un amant dinde c'est un peu loin... il y a des insulaires qui préfèrent aimer plus près... Alors on enjôle la fille, on flatte la mère, et on lui fait croire qu'on aime tant mademoiselle qu'elle peut quitter sans danger le château, et l'on est déjà si bien d'accord avec le mari, que, dès ie premier soir de l'absence de sa femme, vite, vite, on file dans la chambre de monsieur, d'où l'on ne sort que parce qu'il faut bien aller coucher l'enfant qui vous gêne.
Miss Mary croyait avoir eu seule, jusqu'alors, le secret de la triste passion de M. de Morville, passion aussi profonde que réservée. L'institutrice fut donc péniblement affectée de voir ce dangereux secret au pouvoir de la femme de charge, qui reprit :
— Mais bientôt on se dit : « Bah ! un père, c'est coriace, et puis à quoi ça peut-il mener? à une petite pension de retraite; tandis qu'un jeune et joli garçon, novice comme une demoiselle, c'est du solide, c'est riche, ça épouse. » Et après avoir enjôlé le père, on enjôle le fils de la maison.
Le coup était trop rude : miss Mary bondit; mais à peine debout, elle sentit ses jambes se dérober sous elle; la force allait lui manquer, de misérables calomnies allaient l'abattre sous
les yeux de cette folle qui, déjà triomphante, lui disait avec
un sourire sardonique :
— Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc, la belle insulaire? On dirait que vous vous trouvez mal.
— Voyez, je vous prie, si ma pelote de coton n'est pas tombée à terre, — lui répondit de la voix la plus calme la pauvre torturée, qui avait repris son empire sur elle-même.
Madame Pivolet, cédant comme toujours à son habitude d'obéissance, se baissa pour chercher la pelote sous la table, mais, se relevant brusquement, elle reprit comme par réflexion :
— Ah çà! je suis bien bête de vous obéir. Est-ce que je suis votre domestique, moi ? Non, non, au contraire, c'est vous que je traiterai comme ma servante, car je sais tous vos secrets, ils sont gentils ! Comptons un peu, l'insulaire : premièrement, l'amant d'Inde; deuxièmement, M. de Morville; troisièmement, ce pauvre innocent, M. Gérard; quatrièmement... car il y a un quatrièmement... qui s'appelle M. de Favrolle, que vous avez la petitesse de vouloir enlever à ma pauvre Alphonsine. Mais, jour de Dieu! foi de Pivolet!...
— Osez-vous parler ainsi, malheureuse que vous êtes! — s'écria une voix tremblante de colère.
La femme de charge se retourna et vit entrer Gérard, qui avait entendu ses dernières paroles si grossièrement adressées à miss Mary. Il allait éclater en reproches lorsque d'un geste rempli de dignité l'institutrice apaisa le courroux de Gérard; puis elle lui dit :
— Vous avez quitté votre sœur, monsieur Gérard?
— Oui, miss Mary; mais la promenade semble la fatiguer, et puis Alphonsine est tellement silencieuse et attristée que je ne voudrais pas rester seul avec elle; en ce moment je crains de savoir mal la distraire. Je viens vous prier de vouloir bien in accompagner auprès d'elle.
Miss Mary accepta cette offre avec empressement. Elle sauvait ainsi sa dignité, en ne paraissant pas fuir devant les absurdes accusations de madame Pivolet; elle accepta donc le bras de Gérard, et, le cœur brisé, l'esprit bourrelé en pensant au funeste usage que madame Pivolet pouvait faire des secrets qu'elle avait pénétrés, la pauvre jeune fille sortit précipitsmment du pavillon avec le frère d'Alphonsine.
— Va, va, belle insulaire, — dit la nourrice en suivant miss lary du regard, — ils saigneront longtemps les coups d'épin- ;le que je t'ai flanqués en plein cœur ! Ah ! tu viens ici m'enlever l'affection de mon Alphonsine ! Patience , tu n'es pas au bout. Ce n'est que le commencement. — Puis, allant doucement vers une des portes du pavillon, elle ajouta : — Cette vieille brute de père Chênot doit être là, au rendez-vous. L'insulaire et ce pauvre innocent de H. Gérard sont, ma foi, sortis bien à temps.
Ce disant, madame Pivolet ouvrit la porte avec précaution et appela :
— Père Chênot ! père Chênot !
A ce nom répondit le bruit retentissant de deux gîos sabots traînant sur les marches de l'escalier extérieur qui conduisait au belvédère, puis parut un vieil homme, vêtu en berger. Il s'appuyait sur un long bâton; sa figure annonçait un manque absolu d'intelligence, et il regardait madame Pivolet d'un air de déférence hébétée.
— Père Chênot, — dit la femme de charge d'un air mystérieux et solennel, — le moment est venu, il n'y a plus à reculer.
— Non, madame Pivolet.
— Je vous ai aonné rendez-vous ici, afin de bien convenir de tout, car le temps presse; je ne savais pas qu'on viendrait dans le pavillon; vous avez bien fait, entendant quelqu'un, àè monter au belvédère.
— Oui, madame Pivolet, .je me suis ensauvé là-haut, quand j^i vu que l'on venait ici.
— Êtes- vous bien décidé à la chose?
— Décidé à mort, madame Pivolet! voilà trop longtemps que ça dure. Ma pauvre femme est comme une vieille brebis qui a le mal de pied aux quatre pattes; il y a plus de deux ans qu'elle ne mouve point de son lit; vous m'avez promis que la chose que vous savez, en délivrant la mère Chênot du sort qu'on lui a jeté, la ferait mouver; ça me va.
— Ça doit vous aller d'autant mieux, mon brave homme, que vous avez en vain essayé du crapaud.
— Oui, madame Pivolet, je lui ai enfoncé les épingles dans le dos en criant sept fois Barrabas comme un forcené. Eh bien, la mère Cbènot n'en a point plus mouié qu'une souche.
— Preuve qu'il faut autre chose pour rompre le sort que la sorcière a jeté sur elle.
— Bien sûr.
— Et voyez, père Chênot, que vous n'êtes pas le seul qui • ayez à souffrir des sorts de la sorcière, et si on la laissait faire,
le canton, le département, la France, le monde entier serait ensorcelé.
— Ce qu'il y a de certain, c'est que Jean-Louis a perdu son bourriquet.
— Sorcellerie ! infernale sorcellerie !
— Et la mère Jeanne a eu sa vache deux fois engonflée en une semaine. Je sais bien qu'il y a des gens du village qui disent que la sorcellerie, c'est des bêtises, et que si la vache de la mère Jeanne a engonflé, c'est pour avoir mangé trop de trèfle vert.
— Cyu\ qui disent cela, père Chênot, sont bêtes à manger du foin, ou bien ce sont de ces mauvaises gens qui ne croiojit ni à Dieu, ni à diable, ni à rien du tout.
— Le fait est que Grand-Pierre et Sylvain, qui disent qu'il n'y a pas de sorcellerie, aiment mieux travailler à leur champ le dimanche ou fumer leur pipe à l'ombre que d'aller à la messe.
— Voyez-vous, les renégats! J'en étais sûre. Ils finiront sur l'échafaud. En attendant, moi, je vous donne ma parole la plus sacrée que les maux affreux qui fondent depuis quelque temps sur le village sont de la sorcellerie de la pire espèce.
— Je vous crois, madame Pivolct ; vous Usez dans les livres, et nous ne sommes que de pauvres gens.
— Père Chênot, — reprit la femme de charge d'un air profond, — pour qu'une chose finisse, faut la faire cesser. Est-ce vrai ?
— Vous parlez d'or, madame Pivolet.
— Pour faire cesser le sort que la sorcière a jeté sur la mère Chênot, sur le bourriquet de Jean-Louis et sur la vache à la mère Jeanne , il faut forcer la sorcière à retirer ce sort, vous comprenez cela?
— Oui, madame Pivolet, c'est ce que vous me répétez toujours. Mais croyez -vous qu'elle y consentira à retirer son sort?
— Oh ! certainement, si vous allez lui dire d'un air craintif : « Faites-moi donc l'amitié de retirer le sort, s'il vous plaît, » la sorcière se moquera de vous. Mais si vous employez les grands moyens, oh! alors, soyez tranquille, elle retirera sou sort, et plus vite que ça !
— Bon, bon, nous les emploierons, les grands moyens, madame Pivolet; moi, Jean-Louis, son gars, la mère Jeanne et ses deux filles, nous sommes décidés à tout, ah ! mais dame ! oui, à tout!
— Et la mare de la Femme fouettée est là pour vous prouver que ce n'est pas avec des douceurs qu'on force les sorcières a retirer les sorts qu'elles jettent sur le pauvre monde.
— Je vous dis, madame Pivolet, que nous sommes décidés à tout. Hier, à la veillée, dans ma bergerie, nous nous sommes dit ; Tant pis, faut que ça finisse, nom d'un nom !
— C'est pour avoir cette assurance , père Chênot , que je vous ai fait venir ici. Donc, c'est entendu, en avant les grands moyens !
— C'est entendu.
— Vous êtes prêts?
— Nous sommes prêts.
— Ça sera la nuit, parce que les œuvres du démon se font et se défont surtout la nuit.
— C'est clair comme le jour.
— Je vous ferai prévenir par le petit Robin , je l'enverrai à votre bergerie.
— Et moi, en un rien de temps j'aurai rassemblé mon monde.
— Peut-être ce soir.
— Le plus tôt sera le mieux, car tout ce que je demande au bon Dieu et au sort, c'est que ma femme mouve.
— Elle mouvera, père Chênot, elle mouvera, j'en mets ma tête à couper; mais une fois le moment venu, pas de faiblesse^ au moins !
— Soyez tranquille.
— La sorcière se débattra.
— On a de la poigne.
— Elle criera.
— On la laissera crier, quoi!
— Eile pleurera, elle gémira, elle prendra sa petite voi. flûtée, la scélérate! pour vous dire : « Mes amis, mes boni amis, laissez-moi ! ayez pitié de moi ! »
— Et on lui répondra : « Et toi, sorcière, as-tu eu pitié du bmrriçiuet à Jean-Louis et de la vache à la mère Jeanne? »