Missette
Vous me reprochez gentiment, ma bonne Hanmah, d'être restée quatre semaines sans vous écrire.
« Et quatre semaines de vacances, insistez-vous, quatre de ces semaines d'été, à Bellecombe, où la paix campagnarde favorise les longues correspondances !... »
Vous me rapj>elez qu'à l'époque, encore si récente, où vous vouliez bien vous charger d'éduquer ma turbulente jeunesse, c'était précisément à Bellecombe, et durant le mois d'août, que je me débarrassais de toutes les lettres en retard, plus, de toutes les rartes postales destinées à épargner une lettre. Nous appelions ça : « recrépir ma civilité ».
Sachez, chère bonne miss (cela ne vous fâche pas que je vous appelle encore miss, entre nous, pendant que votre « dear Jimmy » est à son « office » ?), sachez qua vous écrire ne sera jamais une tâche pour
moi. Privée, désormais, de votre présence, n'est-il pas indispensable que j'essaie de me consoler en remplaçant par d'abondants griffonnages nos délicieux bavardages de naguère ? Ah ! sage et douce Hannah, combien vous me manquez !... Cela vous apparaîtra à mesure que vous lirez cette lettre, retardée précisément par les perturbations dont votre départ fut la cause première... Vous aviez vraiment bien besoin de retourner dans votre île d'émeraude et d'y convoler avec Jim Peterson, rmhtHty e agencer ! Jimmy, qui vous attendait fidèlement à Limeiick depuis six ans, ne pouvait-il patienter quelques mois de plus ? Si votre mariage avait été différé seulement jusqu'à la rentrée, savez-vous que ma destinée à moi changeait totalement ?... Hein ? Je vous intrigue ?... Ce sera bien autre chose tout à l'heure.
Missettc
Seulement, je ne sais par où commencer mon histoire. Je voudrais appliquer les admirables règles de composition littéraire que vous m'avez enseignées, et, en même temps, i 'envie me démange de tout vous conter d'un trait, et d'abord le dénouement... Tâchons de mettre de l'ordre dans ce récit, de suspendre l'intérêt. Seulement, promettez-moi de ne pas courir à la fin de ma lettre, comme pour les Conan Doyle que nous lisions ensemble.
Je reprends les choses à la date où vous nous avez quittés rue de Monceau, le 3 juillet, nous abandonnant à notre commune désolation. On vous aimait bien rue de Monceau, chère Hannah. Si calme, si discrète, faisant si peu de bruit, on profitait de votre présence sans même y songer, comme on respire un air sain, comme on jouit d'une bonne santé : je dis cela pour papa, maman et mon petit frère Raymond, car moi je savais bien que vous étiez l'ange gardien de ma vie... Vous partie, la maison fut, soudain, toute triste, toute vide. Le soir même, papa nous développait, à table, quelques-unes de ces interminables théories optimistes (vous les connaissez) qui ont pour objet de démontrer qu'aucun ennui n'a d'importance, qu'on peut se passer de toute chose et de tout le monde. « Puisque vous nous aviez quittés pour vous marier, comme c'était votre droit, il fallait vous supprimer de notre pensée, etc.. »
Il disait cela avec un chagrin si évident, le pauvre papa, il pensait si manifestement et si mélancoliquement à vous, que c'était comique et touchant à la fois. Nous avons trouvé ensemble, l'an passé, la définition de papa : c'est un optimiste désespéré. Il chante la joie de vivre sur le mode mineur, avec une figure de catastrophe.
Maman, plus affairée que jamais, tournant sur elle-même avec une agitation décuplée, s'épuisait en besognes d'importance, telles que : rangements de tiroirs où dorment des objets complètement inutiles ; inventaire des réparations que le propriétaire devra exécuter pendant les vacances (le propriétaire refuse toujours) ; projet de budget méthodique pour l'an prochain (voué à l'inachèvement parce qu'il manque, pour établir ledit projet, une douzaine de documents indispensables, oubliés à Bellecombe quand on est à Paris, et à Paris quand on est à Bellecombe). Vous seule, chère Hannah, réussissiez à mettre un peu d'ordre dans le laborieux désordre
de ma mère chérie, tout en lui gardant l'illusion que c'était son ordre à elle... Jusqu'aux domestiques qui se lamentaient de ne plus vous avoir comme intermédiaire bienveillante pour transmettre leurs doléances ou intercéder en leur faveur ! On a découvert aussi, après votre départ, que vous faisiez un tas de charités secrètes : il s'est tendu vers nous bien des mains où vous mettiez votre obole. Bref, mon petit frère Raymond, dont les treize ans, vous le savez, sont étonnants de sagacité, et de qui papa dit fièrement qu'il « frappe des médailles », a prononcé sur vous ce jugement :
— Miss, c'est bizarre... Elle ne fait parler d'elle que depuis qu'elle est partie.
Et cela nous a paru lapidaire et définitif.
Papa, maman. Raymond, les domesques... Et moi ? Pensez-vous que vous m'ayez manqué beaucoup, à moi ? Oh !
ma bonne Hannah chérie... La vérité vraie, c'est que j'ai brusquement cessé d'être moi-même au lendemain de votre départ.
Ne croyez pas que j'exagère. De ne plus avoir en face de mes yeux votre calme visage, si joli à force d'être pur, naturel et bon ; de ne plus entendre votre voix sérieuse me dire : « Non, Sabine, pas cela, je vous en prie... », j'en ai fait une maladie. Pas une maladie corporelle : je n'ai eu ni la rougeole, ni la coqueluche, ni la fièvre typhoïde. Mon pouls n'a battu ni plus ni moins vite, et j'ai digéré et dormi comme avant. Mais j'ai souffert d'un cruel malaise moral. Le balancier délicat, infaillible, qui réglait tout le mouvement de la pauvre pendule humaine que je suis, ne continuant plus sa fonction régulatrice, la pendule s'est détraquée. Vous étiez ma raison, miss, comme vous étiez l'ordre de maman et l'optimisme de papa. Vous partie, je me suis mise à battre la campagne. Des alternatives de tristesses infinies, à désirer la fin de tout, — puis d'inexplicables et violents besoins de me divertir, de bousculer les obstacles, de me payer les caprices les plus imprévus... Je me rends parfaitement compte que j'ai été insupportable : il n'est guère étonnant que mes parents — déjà portés naturellement à exagérer la critique de mes défauts — aient perdu patience. Raymond lui-même, ce ieune philosophe que rien n'émeut, fatigué de mes lubies, de mes crises de rire suivies de bouderies sans raison, de mes
Maman rangeait des objets complètement inutiles.
colères, de mes silences et de mon bavardage, a résumé la situation en disant un soir à dîner :
— Dites donc, papa... Est-ce qu'on ne va pas bientôt marier Sabine ?
Il a esquivé — à peine ce mot prononcé — une gifle que je lui lançais à toute volée... D'aiMeurs, s'il exprimait ainsi avec précision l'agacement où ma nervosité mettait ma famille, il démêlait mal la cause de cette nervosité. Ce n'était pas un mari qui me manquait, Hannah : c'était vous. Je cr&is que les pauvres bonnes sœurs laïcisées doivent ressentir un peu du désarroi que j'éprouvais. Accoutumée à agir toujours sous vos yeux et par votre influence, tout effort me parut impossible dès que je fus privée de vous. Je ne sus plus me contraindre ni à travailler (au fond, je suis très paresseuse) ni à refréner cet instinct d'indépendance, cette aventureuse curiosité que vous signaliez comme mes deux penchants dangereux. Vous voulez tout savoir, n'est-ce pas ? Eh bien ! je vais être précise et sincère comme à confesse.
Chère Hannah, je m'accuse, premièrement, de n'avoir pas ouvert mon piano, pas lu un livre sérieux, pas écrit une lettre utile pendant la quinzaine qui suivit votre départ. Je^n'ai rien fait, mais, là, rien de rien, que 'rêvasser, tennisser, courir les magasins en compagnie de ma femme de chambre et papoter avec les cinq ou six fringantes jeunes personnes (Martine. Esfher, Julie, etc..) que vous nommiez « mes toquées d'amies ». Secondement, je m'accuse de m'êfre souvent mal tenue dans le monde, surtout à un petit thé dansant chez ma tante Luee de Preyssas : il paraît que j'ai flirté outrageusement avec Robert de Preyssas. Flirt innocent, il me semble, puisque Robert est mon cousin, que je le tutoie depuis mon enfance et qu'enfin... enfin vous savez, chère miss, les projets de commun avenir que nous avions formés, lui et moi. (Vous me disiez de me méfier et que Robert n'était pas sérieux : combien vous aviez raison !) Malgré tout, je ne dissimule pas que je ne fus point, ce jour-là, des plus raisonnables : je n'ai dansé, je n'ai causé qu'avec lui ; on a remarqué finalement, à sa lioutonnière, un camélia qui avait commencé la matinée piqué dans ma ceinture... Sëèfle de maman au retour ; je réplique ; je quitte la place en claquant la porte... Le lendemain, bouderies réciproques ; papa et maman renfrognas, moi
affectant une hautaine indifférence. Pour comble de malchance, M. Leribour, des Sciences morales et politiques, dînait à la maison ce lendemain-là. Vous le rappelezvous ? Un vieillard poli, sentencieux, amateur de musique classique. Papa tient beaucoup à lui parce qu'il croit être « son » candidat pour la prochaine vacance. Le dîner achevé, ce maudit savant n'eut-il pas l'idée de me prier, avec un onctueux sourire, de lui « jouer un peu de cette musique nouvelle dont on dit tant de bien » !... I li mit dans cette phrase toute l'ironie dont il était capable, ajoutant quelques traitsd'esprit sénile contre notre cher Debussv... Plaisantiner Debuss\ , Hannah ! Railler l'Idole ! Je n'y tins plus. Je saisis Pelléas et j'attaquai vigoureusement... Mais, dès les premières mesures, je ressentis les effets de ma quinzaine d'inertie. Mes doigts rebelles n'obéissaient plus, mes yeux brouillaient les portées ; tous les traits rataient les uns après les 'autres. Bref, l'exaspération de mal jouer aggravant ma maladresse, cela finit en désastre... ou plutôt, cela ne finit pas. car je quittai le piano après quelques accords furieusement plaqués, au hasard, — en colère contre moi. contre Debussy et contre M. Leribour. N'eut-il pas. lui, la perfidie de bouffonner :
— Oui... Cette musique nouvelle est fort curieuse. Et puis... elle offre aux exécutants cet avantage énorme que les fausses notes s'y distinguent à peine des autres.
Je ne daignai pas réfondre, mais je disparus du salon et l'on ne me revit plus de la soirée. Vers onze heures trois quarts, je lisais dans mon lit, quand maman ouvrit ma porte et s'avança jusqu'à mon chevet. Elle arborait un air de sévérité qui m'aurait fait sourire, n'eût été l'émoi de ma conscience.
— Sabine, me dit-elle, nous avons causé de toi avec ton père, après le départ de M. Leribour.
— M. Leribour. in ter rompis- je, est un macaque grotesque, et je regrette amèrement d'avoir joué pour son vilain museau.
— Taisez-vous, mademoiselle ! interrompit maman. Nous sommes excédés, votre père et moi, de vos caprices, de votre tenue inconvenante et de votre paresse depuis le départ de miss. Vous vous êtes couverte de ridicule, ce soir, devant un homme éminent. Vous avez manqué à toutes les convenance.; en vous esquivant sans prendre congé de lui... comme vous y avez manqué hier, et plus gravement, chez tante
Je ne daignai pas répondre.
IO
Xuce, en ne dansant pas une seule fois .avec un autre que Robert et en vous isolant avec lui dans les fenêtres... oui, dans les fenêtres, je vous ai vue, mademoiselle... Votre père et moi, nous sommes d'accord pour constater que vous n'êtes pas en état de vous diriger seule, comme le devrait, cependant, une jeune fille de dix-huit 'ans élevée avec tant de soins... Xous allons donc chercher pour vous, sur-le-champ, une autre institutrice... Et nous tâcherons que sa sévérité vous remette au pas.
Là-dessus, maman me quitta, haletante, mais digne, — sans m'embrasser.
Maman partie, je m'offris à moi-même une jolie crise de nerfs. Vous vous rappelez peut-être que ces crises, très violentes, aboutissent pour moi à une prostation absolue, à un sommeil soudain qui me donne l'air d'une morte ou d'une léthargique. Au réveil, je me promis de faire la vie assez dure à la mentoresse qu'on allait m'infliger. L'idée de cette lutte à soutenir me rendit d'avance guillerette, et je vis bien que papa et maman prenaient cette gaieté sincère pour ce qu'ils appellent : du mauvais esprit.
En vue de se procurer la dompteuse destinée à me remettre en main, on s'adressa précisément à tante Luce. Maman — vous ne l'avez pas oublié — accorde une extrême confiance à sa belle-sœur, qui lui impose par ses airs de vertueuse sévérité, par les « Œuvres » innombrables dont elle est présidente, vice-présidente ou trésorière, par son intransigeance sur la question des principes... Dans une de ses « Œuvres », consacrée aux filles étrangères installées à Paris, tante Luce, avisée par téléphone, eut tôt fait de dénicher l'oiseau rare : une Zurichoise de vingt -cinq ans, musicienne, parlant toutes les langues •et pratiquant toutes les vertus... Du moins, tante Luce le croyait, conseillant, toutefois, à ma mère de se renseigner plus amplement. Maman bondit sur l'occasion ; son grand effort de décision l'avait déjà mise à bout ; elle aurait engagé une guenon coiffée plutôt que de dépenser un geste •de plus. Fraeulein Hilda Bosheim fut donc invitée à se présenter au plus vite rue de Monceau. Le temps pressait, car on avait passé déjà la mi-juillet, l'on se préparait à partir pour Bellecombe.
— Vous savez l'anglais, me déclara maman en me faisant part de son choix, mais vous êtes assez ignorante en allemand.
Votre père et moi désirons que vous appreniez à parler et à écrire couramment cette langue. Cela vous occupera. Et, pendant que vous travaillerez, vous ferez moins de sottises.
.La présentation de MUe Hilda eut lieu le lendemain soir, après le dîner de famille : l'institutrice avait sollicité la libre disposition de la journée pour rendre visite t à des parents, installés à Triel, aux envi- f rons de Paris. J'attendais une vieille fille à cheveux d'étoupe déteinte, à lunette?, | fagotée en réformiste, à la mode suisse. * Xous vîmes entrer au salon une agréable poupée, l'air à peine plus âgé que moi, fort décemment mise. Blonde, certes ! mais de ce blond, si rare dans la nature, que les diverses « eaux blondines » imitent imparfaitement. La figure, ronde, se terminant à l' improviste par un délicieux petit menton pointu ; des yeux couleur de ces bleuets dont le kaiser décore volontiers, dit -on, le revers de ses redingotes ; de tout menus traits à peine dessinés ; la taille audessous de l'ordinaire, mais assez bien prise, enco/e qu'un peu « ponette » ; trop de reins, tiop de... tout pour nos modes françaises. Costume tailleur noir, assez bien coupé. Chapeau sans prétention, mais point ridicule. Il n'y avait pas à rechigner : elle était charmante.
On me nomma à elle : je lus dans ses prunelles bleu foncé un arrière-sourire qui ne m'agréa point. Pourtant, elle exprima gracieusement son plaisir de travailler et de vivre auprès de moi. Elle parlait français avec peu d'accent, mais trop grammaticalement pour qu'on la prît jamais pour une Française... Tout le monde s'étant assis, elle raconta que son père, bien qu'originaire de la Suisse romande, était, maintenant, instituteur près de Zurich ; qu'elle était la troisième d'une lignée de sept enfants ; qu'il fallait bien gagner sa vie de bonne heure et, pour mieux la gagner, ne point hésiter à quitter son pays et sa famille... Sa sœur cadette, ayant aujourd'hui dix -sept ans, suffisait à aider la maman dans l 'éducation des trois derniers-nés, j — trois garçons... Cela fut dit gentiment, posément, simplement, — à mon avis, trop simplement, trop posément : je me sentais rétive. L'effet, sur papa, fut foudroyant : vous savez combien, sous ses airs de philosophe impassible, le cher homme est émotif et même « romance » ! Je vous assure qu'il avait les larmes près des yeux tandis que Fraeulein parlait de « Fraenzehen », le
Elle me déclara qu'elle brûlait