POUR CET ART
dernier de ses frères, le tout petit, dont elle était la marraine... Cependant, Rip, le foxterrier favori de ma mère, après avoir inspecté à distance, puis de plus près, la nouvelle venue, s'était familiarisé et saurait sur ses genoux ; Hilda l'embrassa pasisieanément, comme si c'eût été Fraenzchen 'lui-même. Maman, conquise, murmurait à mon oreille : « Elle est décidément par- ! faite. » Dans son ravissement, elle me pardonnait, elle faisait la paix. Raymond ne disait rien encore, mais son œil de connaisseur précoce inspectait sans hostilité le 'visage et les contours arrondis de la Suissesse. Raymond6 déclare volontiers qu'il n'aime pas les femmes- pi anches ni les femmes -parapluies. Moi seule demeurais sur la défensive. Mais je r.'ai pas de méchanceté, vous le savez ; je ne pouvais pas en vouloir à cette aimable fille de prétendre à gagner sa vie auprès de moi. Ne sachant que lui dire, comme on nous avait un peu isolées ensemble, je lui parlai musique : elle me déclara qu'elle brûlait {scJrwœrmte) pour cet art. Sur ma demande de nous donner le plaisir de l'entendre, elle s'installa au piano et nous joua Les Papillons noirs de Schmmann avec une maîtrise si admirable que je joignis mes applaudissements sincères à ceux de ma famille quand elle se retourna vers nous, souriante, contente de son succès. Elle causa encore quelques minutes, puis demanda la permission de se retirer ; d'avoir passé la journée à la campagne, chez ses parents, elle était un. peu lasse. Je m'offris à la conduire dans sa chambre.
— Oh ! non, fit-elle vivement. Je veux que ce soir soit un soir comme tous les autres, et qu'on ne s'aperçoive même pas que je suis là.
On sonna donc la femme de chambre.
Hilda salua respectueusement papa et maman.
— Vous me permettez ? fit -elle.
Et elle m'embrassa, ou, plutôt, m'ef fleura la joue d'un tout petit baiser, sec comme le frôlement d'une aile de papillon. Enfin, elle tendit sa main potelée et courte à Raymond, qui ne cessait de la regarder.
— Au revoir, monsieur...
— Au revoir, missette...
Ce nom de « Missette », inventé séance tenante par mon ingénieux gamin de frère, fit rire tout le monde, Hilda la première. Evidemment, si vous étiez « miss », chère Hannah, la singulière petite govemess aux joues rosées, aux cheveux blonds, aux pru
nelles bleu foncé, l' institutrice-poupée due aux bons offices de tante Luce n'était que a Missette ». On adopta ce nom avec d'autant plus d'empressement que le titre de Frseulein était difficile à prononcer, que nous avions conscience de l'abîmer en le disant et que maman, notamment, peu douée pour les langues étrangères, en faisait un vocable informe assez proche du mot français : flanelle.
Je vous l'assure derechef, ma bonne Hannah : je ne demandais pas mieux que de vivre en paix avec ma nouvelle régente. Certes, personne ne vous remplacerait jamais dans mon affection. Mais, sans rien donner de mon cœur à celle qui vous succédait, j'étais prête à vivre avec elle en bonne intelligence, à travailler un peu sous sa direction, à jouir même de la compagnie d'une jeune fille qui se disait âgée de vingtcinq ans, mais qui, par le visage et les allures, semblait presque de mon âge.
Telles étaient mes dispositions au lendemain de son arrivée chez nous.
Comment se fit-il que, moins de trois semaines après (quatre jours à Paris et le reste à Bellecombe), j'en fusse venue à exécrer l'intruse de toutes les forces de mon cœur et à me sentir, par elle, à cause d'elle, tellement misérable que je conçus un moment le projet de quitter mes parente et de me réfugier auprès de vous ? Mais oui, j'y ai songé sérieusement ! Tête du seigneur Jim Peterscn, engeneer, s'il avait, un matin, vu débarquer dans son ménage une petite écervelée de française ! Je ris, maintenant, rien qu'à l'imaginer. Je ris... Mais, sur le moment, j'avais bien plutôt envie de pleurer.
Pour vous expliquer comment, en si peu de temps, les choses avaient tourné de la sorte, il faudrait un de ces laborieux romanciers psychologues que papa fait semblant d'aimer, et qui nous assomment, vous et moi...
Essavons de vous analyser cela en bref, et clairement.
Dans ma famille. — vous l'avez remarqué et nous le déplorions parfois, — je ne suis pas considérée comme un modèle de raison. Papa et maman m'aiment bien, parbleu î... Mais — tandis que, par exemple, tout ce que fait Raymond est d'avance tenu pour sensé, pratique, admirable, tandis qu'aussi papa s'extasie devant les aptitudes organisatrices de maman et maman devant les imposantes théories de papa —
mes idées et mes actions à moi sont à l'avance réputées saugrenues, intempestives, v< iie inconvenantes ou nuisibles. Et je ne dis pas qu'actions e: idées scient d'incomparables merveilles ; aaats j'ai conscience de n'être pas si décousue, si impratique et si mal lunée que le juge ma famille. Une bonne petite fille un peu fantasque, mais de cœur net et de saine volonté : ainsi me qualifiiez-vous, chère miss, — et, vraiment, il me semble que c'était juste.
Grâce à vous, dont l'autorité s'interposait heureusement, discrètement, entre mes parents et moi, ces préventions peu équitables furent enrayées, et même annihildurant les six ans de votre consulat... A peine étiez-vous disparue qu'elles se reiirent jour, provoquées, j'en conviens, par qucl]ues miennes inconséquences. Mais ce fui bien pire, et cela devint vite intolérable, lorsque, entre mes parents et moi, s'exerça une influence nouvelle, non moins discrète, non moins adroite que la vôtre, Hannah, et systématiquement conduite vers l'-oëjet opposé, savoir : creuser le fossé entre ma famille et moi, aggraver les divergences en les signalant, me faire considérer peu à peu chez moi, par les miens, comme une sorte de fâcheux sauvageon jailli par malchance d'un pied greffé, comme une enfant dont le caractère venait on ne savait d'où, ne s'accordait en rien avec son milieu, et dont la bizarrerie menaçait la quiétude de toute la maison...
Xi plus ni moins ; croyez que je n'exagère point. Le projet de me mettre en pension jusqu'à ma majorité fut examiné entre tante Luce, papa, maman, et Missette.
— Mais, direz vous, quel intérêt pouvait bien poursuivre cette jeune Suissesse en cherchant à vous séparer de votre famille ? Il semble, au contraire, qu'elle eût avantage à vous y maintenir, et à s'y maintenir par vous ?
Je suppose que cette objection vous vient à l'esprit, parce qu'elle vint alors au mien. Et je n'eus la réponse qu'assez tard. Je dois dire, d'ailleurs, que les premiers jours, avant de quitter Paris et après l'arrivée à Belleeombe, furent tolérables.
Missette montrait surtout le désir de ne pas me contrarier : peu ou point de travail ; du bavardage, des promenades ensemble. Comme elle é'ait fort loin d'être sotte, je ne m'ennuyais pas. Seulement, je ne me sentais point en confiance.
Vous rappelez-vous, Hannah, que nous divisions volontiers les humains en genre
chat et genre chien ? Nous nous classions, l'une et l'autre, dans le genre chien : sincérité, fidélité, pas trop d'égoïsme.
Eh bien ! je fus tout de suite convaincue que Missette appartenait au genre chat. Son amabilité, ses attentions, ses caresses, constituaient un placement médité, en vue d'un intérêt précis. Avec moi, juste ce qu'il fallait de bonne grâce pour que sa compagnie ne me déplût pas : elle s'était aussitôt avisée que je n'avais, dans la maison, aucune influence. Très aimable avec Raymond, qui, malin, s'autorisait de ses treize ans pour prendre awec elle mille privautés, sous l'œil complaisant de papa et de maman... Mais ce fut surtout dans la conquête de ceux-ci qu'elle montra une admirable maîtrise.
Elle distingua tout de suite leur point sensible : chez maman, l'ambition d'être
ne pour une parfaite maîtresse de maison, pour une amazone de l'économie domestique ; — chez papa, le vœu éperdu qu'on le prenne au sérieux comme philosophe, j'ai le tort, et je m'en accuse sincèrement, de n'être point assez aveuglée par le respect filial pour adopter sans réserve cette double façon de voir : pensant ce que j'en pense, je me laisserais hacher menu plutôt que de déclarer le contraire, ou même de le laisser entendre. Voilà, sans doute, ce qui aigrit un peu contre leur fille des parents excellents et que j'aime du fond de mon âme...
Au contraire, Missette les combla de tous les compliments, de toutes les adulations dont je les sevrais, et dont Raymond, pourtant plus souple que moi, n'est luimême pas prodigue...
Elle affecta de se faire enseigner par maman l'art de conduire une maison, de faire des comptes, de diriger une propriété rurale. Elle s'isola avec mon père dans de longs entretiens métaphysiques, conférences plutôt qu'entretiens, car elle n'y intervenais que par des Ach ! ... ou des gros sorti g! éperdus... Finalement, elle implora, avec des larmes clans la voix, la permission de traduire dans sa langue et de faire connaître aux peuples germaniques les deux fameuses brochures paternelles: Essai d'Ofitimisme rationne] et la Philosophie dit Mieux. Vous pensez si ce droit lui fut accordé ! La traductrice devint, de ce chef, indispensable et favorite.
Ai-je besoin d'ajouter que Raymond n'eut pas d'admiratrice plus impétueuse de ses saillies et de ses apophtegmes ? Sur ce
point, je suis d'accord avec elle ; mon petit frère a beaucoup d'esprit et un jugement d'une extraordinaire précocité ; mais je ne passe pas mon temps à le lui dire. Non plus qu'à me laisser tripoter les bras, les cheveux, les mains : ce dont elle ne se faisait point faute et ce que Raymond, qui n'est pas seulement précoce d'intellect, paraissait goûter extrêmement.
Bref, Missette vivait chez nous depuis quinze jours à peine, et j'avais la sensation, fort douloureuse, de n'être plus la « fille de la maison ». Une autre se substituait à moi, et la substitution s'opérait à mon détriment, sans que personne y prît garde, sauf moi, la -victime. Tout ce que gagnait Missette auprès des miens était perdu pour moi... Ce fut bien pis lorsque tante Luce et Robert, comme chaque été, s'installèrent à Bellecombe. Tante Luce, félicitée par tout le monde au sujet de la merlette blanche qu'elle avait dénichée, en conçut un incroyable orgueil, et, naturellement, s'appliqua à faire ressortir les mérites de sa protégée. On provoqua des comparaisons entre Missette et moi. où vous entendez bien que je jouais le rôle historique de l'ilote. Quant à mon cousin Robert... Mais ce point exige un commentaire particulier.
Chère Hannah, vous connaissez tout mon cœur, et je ne vous ai jamais celé mes sentiments pour mon cousin. Je n'admirais pas son génie, ni même son caractère ; je le savais paresseux, égoïste, fêtard ; cependant je persistais, malgré vos avis de prudence, à croire qu'il m'aimait assez pour amender ses plus gro^ défauts s'il devenait mon mari. Toute petite, j'avais pris l'habitude de considérer comme certain qu'il le .serait, et, à mesure que, devenant jeune fille, j'apprenais à mieux comprendre la signification du mariage, mon voeu devenait plus lucide et mon cœur s'y affermissait. Que voulez-vous ? Je ne suis pas versatile ; j'aime vraiment qui j'aime. Je puis me rendre ce témoignage que je n'ai jamais o flirté » avec un autre qu'avec Robert. Et je n'ai, d^ailleurs, jamais conçu le moindre remords de ce flirt, dont vous me détourniez doucement, tout en en constatant la parfaite innocence.
Or, mis en présence de Missette, Robert de Preyssas reçut le coup de foudre. Il n'y a pas d'autre mot pour exprimer l'état de nerveuse excitation où le fit choir cette première rencontre.
Notez que Missette. charmante poupée
blanche, rose et blonde, n'est à aucun degré une de ces femmes faites pour provoquer de violentes et soudaines passions.
C'est la jeune Suissesse à la douzaine, à la douzaine des agréables, bien entendu ; mais je ne changerais pas de physique avec elle, et vous savez à quel point « je ne suis pas mon tvpe » !
D'autre part, Missette ne marqua à Robert aucune coquetterie, ne le provoqua aucunement. Elle exagéra même, en présence de ce beau jeune homme, l'air" puritain qu'elle prenait volontiers dès qu'un représentant du sexe masculin apparaissait dansson voisinage.
Eh bien ! moi qui sais par cœur mon Robert et qui lui ai déjà connu pas mal de toquades, — dont je triomphais toujours assez vite, — je ne me souviens pas qu'il ait jamais reçu si visiblement un choc aussi violent.
Lui, plutôt impertinent et déluré, — vous le connaissez, — fut, en face de Missette, timide et agité comme un collégien. Il essaya gauchement d'entamer la conversation ; il fit la roue • il risqua une allusion au charme irrésistible des blondes (l'impertinent ! devant moi et mes cheveux noir bleu !). Bref, il fut ridicule et Missette dédaigneuse. Mais je n'en eus pas moins beaucoup de chagrin, tout ce jourlà et les suivants, sans compter les nuits où je ne dormis guère et où je pleurai tant que je pus...
J'étais bien obligée de constater que Robert non seulement ne me recherchait plus, mais assez maladroitement, m'évitait. Son attitude avec Missette changea peu à peu, fut plus naturelle, moins empruntée, moins énervée ; ils ne se parlaient guère, mais je n'y gagnais rien. Et, pour la première fois, j'avais devant moi un- Robert que je ne comprenais plus, un Robert dont mon premier regard ne perçait plus les naïves roublardises. Entre nous deux, une influence étrangère s'interposait.
Oh ! ma bonne Hannah!... comme j'ai souffert.' N'est-i! pas naturel que mon caractère s'en soit ressenti? Hélas! je ne sai« pas dissimuler, faire bon visage à mauvais jeu, bluffer \ Je me rendis très bien compte que je redevenais boudeuse, fantasque, brusque, insupportable. Mes parents, tante Luce, Robert lui-même ne se firent pas faute de le remarquer et de critiquer aigrement mes sautes d'humeur.
Quant à Missette, elle m'opposa une dou-
eeur angélique tellement propre à souligner mes incartades par l'effet du contraste ; elle eut avec papa et maman de si longs entretiens mystérieux d'où résultait pour moi, infailliblement, de la gronderie, des reproches, un air de mécontentement défiant répandu autour de moi, — que, désonnais, je fus également certaine et de son hostilité et de sa fausseté.
gue de César Franck, le Prélude de Parsifal arrangé par Xavier Leroux... Armée de ces quatre chefs-d'œuvre, elle savait donner L'illusion qu'elle était une exécutante de premier ordre, consentant rarement à en jouer un, et refusant toujours d'en exécuter plus d'un...
Rapprochement imprévu et que je fus-
Fausse, elle l'était; le pressentiment m'en était venu tout de suite, et, peu à peu, j'en avais acquis vingt preuves diverses. Vous savez que j'ai des yeux attentifs: or, Missette, convaincue que, dans la maison, je comptais pour zéro, relâchait quelque peu, en ma présence, son effort d'attitude et négligeait son appareil de mise en scène.
Je n'eus pas beaucoup de peine à me documenter; je conclus que Missette n'était pas seulement fausse; elle était la fausseté même.
Physiquement, d'abord. Encore qu'elle n'aimât pas qu'on entrât chez elle à l'improviste, comme nos deux chambre communiquaient, je constatai que cette ménagère merveilleuse n'avait guère de soin pour ellemême, ni pour ce qui n'était point apparent de sa toilette et son intérieur. Ainsi sur pris- je, sans le chercher, le flacon d'où s'extrayait le blond adorable de ses cheveux, et la brosse, devenue du même blond, qui servait à appliquer l'eau magique. Vraiment magique; il fallait y regarder de très près (comme je fis) pour distinguer les petites racines châtain foncé au point où les fils d'or des cheveux s'inséraient dans la ,tête... Dès lors, ses dents trop parfaites, trop rerlées, m'inspirèrent des doutes, et j'acquis, par une observation obstinée, la conviction que sa bouche était truquée comme sa chevelure...
Intellectuellement, Hilda n'avait rien d'une sotte; mais, sans être moi-même un puits de science, je constatai assez vite que sa science était courte : seulement très adroite, très en garde, elle ne parlait que de ce qu'elle «savait et ne risquait pas d'imprudence. C'est ainsi que sa virtuosité musicale, qui nous avait éblouis le premier soir, se bornait — outre une force moyenne de professeur pour jeunes filles — à l'exécution toujours identique, et d'ailleurs impeccable, de quatre morceaux évidemment serinés par un maître: les fameux Papilîins noirs de Schumann, Y Etude n° 3 du premier cahier de Chopin, le Choral et Fu-
MlSSETTE VIVAIT CHEZ NOUS DEPUIS QUINZff JOURS A PEINE.
naturellement seule à observer : elle connaissait aussi et réalisait merveilleusement trois recettes de la cuisine viennoise, — deux tartes, l'une au chocolat, l'autre aux fruits, et un excellent mélange de riz et de petits pois appelé risibisi. Mais, sortie de ces trois recettes, elle n'eût pas mieux que vous ou moi tenu sa place devant un four-
neau. Je me divertis à l'embarrasser bien des fois, soit comme ménagère, soit comme musicienne ; l'épreuve eût chaque fois tourné à sa confusion si les yeux de tous mes parents n'eussent été frappés de myopie volontaire dès qu'ils la regardaient... Personne ne devina son jeu, mais elle se sentit devinée par moi. È-t dans ses froides prunelles couleur de bleuet je vis passer des éclairs qui, vraiment, annonçaient la haine.
Pourtant, qu'elle se teignit les cheveux en blnad, qu'elle complétât artificiellement le décor de sa mignonne bouche, ou que, forcée de \ ivre de ses talents, elle les fît valoir en les exagérant un peu, — combien j eusse trouve cela excusable, bien que je déteste le « non-vrai » et qu'à la place de Missette j'eusse préféré perdre ma place que de tricher 1
Mais deux autres menus faits caractérisèrent encore mieux pour moi — pour moi seule — la petite âme trouble et compliquée de l'intruse.
Missatte affectait une adoration éperdue à l'endroit de Rip, le fox-terrier de maman. Elle îe comblait de caresses et de
1 s} v^^HH
Elle ouvrit un volume jaune broché et s'y absorba bientot.
friandises, vantait son intelligence et la tendresse de son cœur, proclamait que si elle, Missette, possédait un fox-terrier identique à celui-ci, elle n'aurait plus rien à demander au Destin... Vous pensez si maman, qui me juge un peu avare de compliments pour son Rip, estimait le goût et les procédés de Missette !...
Moins favorablement prévenue, j'avais pour ma part observé que Rip ne marquait
.pas à Missette une affection sans ombrage.
JCertes, il mangeait les friandises de sa main et se laissait caresser, mais avec un frémissement de l'échiné et une fièvre dans ses bons yeux ambrés qui décelaient l'in- ■' quiétude. J'eus l'explication de ce phénomène, un dimanche matin où, prise d'une de ces migraines féroces que vous me connaissez, je n'avais pu suivre ma famille à la messe.
La puritaine Missette restait à Bellecombe le dimanche matin, et assurait que cette heure de solitude était consacrée par elle à relire les saintes écritures. Oublia-telle ma présence au château, ou, décidément, me tenait-elle pour inexistante ?... Dès que l'auto eut emporté ma famille vers l'église, je vis Missette quitter sa chambre et s'instalTer dans le parc, en face de me* fenêtres, sur un bon fauteuil, à l'ombre. Elle ouvrit un volume jaune broché et s'y absorba bientôt avec un recueillement qui
. m'eût vivement édifié si — au lieu du titre pieux que mes excellents yeux cherchaient à déchiffrer sur la couverture — je n'avais fini par lire : Aphrodite...
Tandis qu'elle se recueillait ainsi, Rip dont l'âme est en peine dès que maman s'absente, vint rêiier autour des jupes de ma govemess. A deux reprises, elle le repoussa brutalement du pied, sans quitter sa page des veux. Puis, comme ce nigaud de Rip s'obstinait et essayait de lui grimper sur les genoux, elle posa son livre, saisit le chien par le cou, et, méthodiquement, avec cette mauvaise lueur dans les prunelles que j'y distinguais parfois quand elle me regardait, elle lui administra, de sa petite main sèche, une - série de soufflets., comme à un être humain, comme elle eût souhaité, je pense, en administrer à moimême. Après quoi, le malheureux Rip, hurlant, geignant, fut rejeté sur le sol et expédié au large d'un coup de pied dans les reins.
Et Missette se replongea dans son volume édifiant...
L' autre menu fait qui acheva de me
renseigner sur La valeur morale de mon institutrice fut d'un autre ordre. Je découvris que Missette fouillait dans mes tiroirs et lisait mes lettres. Je n'en reçois pas de compromettantes, vous le savez ; mais je déteste qu'on se mêle de mes petites affaires. A vous, je confiais tout volontairement; mais vous n'auriez jamais regardé une ligne de correspondance à moi adressée si je ne vous y avais conviée. Il me déplut donc que mes tiroirs eussent été ouverts et que, par exemple, une lettre de cette toquée d'Esther — lettre qu'elle avait jugé spirituel d'écrire entièrement au masculin et de terminer par : « Je t'embrasse... Alfred » (vous la reconnaissez à cette pitrerie) — eût été lue par Missette.
Je ficelai ma •correspondance, et, sur le paquet, je déposai une feuille de papier blanc avec cette inscription :
« MUe Hilda Bosheim est avisée que je n'aime pas les espions. »
I,e lendemain, je constatai (à une marque faite par moi) que le tiroir avait été de nouveau cambriolé... Mais ce fut la dernière fois. Missette, ayant lu l'avertissement, se le tint pour dit.
Ainsi, de plus en plus, s'accusait entre l'intruse et moi une hostilité foncière qui, toutefois, perçait à peine dans nos rapports officiels. Non pas que je cherchasse à dissimuler mes vrais sentiments: je n'y suis guère adroite. Mais, en vérité, Missette cachait si parfaitement les siens qu'elle ne livrait aucune prise... D'une prévenance exagérée à mon égard, elle supportait avec une affectation d angélique douceur ma paresse, mes caprices, voire mes impertinentes répliques. Elle s'en vengeait en tissant avec une inlassable activité, autour de moi, un réseau de rancunes et de méfiances. Jamais une réprimande directe ; mais toutes mes incartades étaient rapportées en détail à ma mère. On ne se gênait plus, devant tante Luce et Robert, pour déplorer en ma présence mes incurables défauts de caractère et pour exprimer des craintes sur l'ave nir d'une créature aussi mal douée. Mes actes et ma personne, objets d'une surveillance unanime et d'avance hostile, suscitaient des remarques désobligeantes « Sabine, tu es encore décoiffée... Sabine, redresse-toi, mon enfant : on dirait vrai ment que tu es contrefaite... Sabine, tu as l'air de porter le diable en terre : ne peuxtu nous montrer une figure moins renfrognée? » Ou bien, au fil d'une conversation:
« Sabine, qui a une voix peu agréable... Un caractère difficile comme celui de Sabine... Paresseuse comme Sabine... Nerveuse comme Sabine... » Moi qui, selon l'expression populaire, n'ai pas « ma lan gue dans ma poche », vous supposez que je regimbais, que je ripostais? Eh bien ! pas du tout. Il m'arriva, deux ou trois fbis, de céder à une colère brusque ou à une crise de larmes : mais, finalement, je laissai dire. A quoi bon répliquer? A quoi bon lutter? Vous n'imaginez pas combien c'est déprimant de sentir, dans sa propre famille, tout le monde contre soi!... Je dévorai ma tristesse et j'affichai pour l'opinion un mépris radical. Que cette attitude fût exaspérante pour mes parents, je ne le nie pas.
— Cette chère petite est tout à fait dévovée, chuchotait Missette à maman sans .-e méfier de mes fines oreilles... Elle traverse évidemment une crise... Mais le pourquoi de cette crise?...
Et toutes deux, maman et Missette, cherchaient le pourquoi.
Moi, je le soupçonnais Dien, îe pourquoi de ma « crise ». Mais il me déplaisait de me le confesser à moi-même. (Oui, je suis orgueilleuse, c'est entendu ; cet orgueil -là a rout de même du bon, puisque, grâce à lui, j'ai pu me cautériser le cœur et que je vous raconte aujourd'hui, sans trop geindre, mes mésaventures.) Il me déplaisait de m 'avouer que je souffrais surtout à cause de Robert et que j'étais — ce mot m'humilie encore aujourd'hui — jalouse de Missette.
Les sermons philosophiques de papa, les yeux-au-ciel de maman et de tante Luce, les blagues féroces de Raymond, tout cela, v compris la traîtrise de Missette, comme j'en aurais pris mon parti fei Robert eût été mon Robert habituel, léger, volage, certes !... mais, en somme, infailliblement reconquis, au bout de quelques heures de vie sous le même toit, par sa petite amie d'enfance !
L'année précédente, devant vos yeux, parfois gentiment grondeurs, chère miss, j'avais été si heureuse à Belleeombe grâce à la présence de Robert !... Et voilà que, par la faute de cette poupée suisse (j'en étais sûre sans en tenir la preuve), Robert vivait, cette fois, auprès de moi comme un étranger, me parlant à peine, ne me regardant jamais, s'associant. par son mtisme, à toutes les mauvaises querelles qu'on
me faisait !... Ah ! je n'étais pas obligée je vous assure, de résister, comme l'an passé, à ses sollicitations de promenade dans le parc, à ses irruptions soudaines dans le salon quand j'étudiais mon piano et qu'il venait à pas de voleur me jeter un baiser dans le cou ! Un autre Robert habitait, cette fois, avec nous : un Robert distrait, sans gaieté, sans audace, évitant mes veux et -guettant Missette à la dérobée...
Quand il fut bien évident pour moi que Robert ne m'aimait plus, je tombai dans un grand désespoir. Belleeombe et ma famille me devinrent insupportables. Et c'est alors que je méditai de me sauver, de m'en aller, à travers continents et mers, jusqu'à la seule personne au monde que je sentisse dévouée à moi et m'aimant bien : vous, Hannah.
Cette idée vous fait frémir ma bonne miss !... Hein ! Comment vous seriez-vous tirée d'une pareille mésaventure ? Vous n'auriez pas eu le triste courage de me renvoyer à mes t\ rans, de trahir ma confiance d'amie ? D'un autre côté, protéger une si grave rébellion, abriter une mineure en rupture de famille ? Sentez-vous un petit frisson vous parcourir l'épiderme rien qu'à imaginer que cela a failli arriver ?
Oh ! oui ! il s'en est fallu de bien pe.j !... Si Robert avait persisté vingt-quatre heures de plus dans son attitude d'indifférence, je bouclais ma valise et je m'en allais, une belle nuit. J'avais déjà fait le triage des objets indispensables à emporter ; j'avais établi mon itinéraire... Sachez qu'en quittant Belleeombe vers quatre heu res du matin je tombais dans votre paisible intérieur, à Limeriok. le lendemain, aux environs de six heures après midi.
Imaginez cela, et frémissez rétrospectivement !
Or, tout d'un coup, comme s'il eût pressenti à quel excès allait me porter ma désespérance, Robert s'humanisa. Il ne fut pas tout à fait le Robert d'avant Missette ; mais, encore un peu emprunté et avec je ne sais quoi de bizarre dans les façons, il osa me regarder, me parler. Ce ne fut plus le splendid flirt de l'an passé ; mais ce fut un flirt présentable.. Et il ne me déplut point qu'il s'épanouît sous les veux de Missette. Je crois même que j'exagérai un peu ma coquetterie avec Robert, dans le seul dessein d'être désagréable à Missette : je demeurais convaincue — sans preuve,
Missefte
d ailleurs, mais d'instinct — qu'elle en tenait pour lui. Misset.te ne me fit aucun reproche ; elle affecta même, quelque temps, de ne rien voir ; mais je reconnus son influence dans les vertes réprimandes que je reçus de maman, touchant la façon dont je me comportais avec mon codsin.
(Notamment pour nous être un peu at Tardés ensemble sur la terrasse, un soir, après dîner...) Et j'avais beau répliquer à maman que je considérais Robert comme un fiancé, et que, d'ailleurs, elle pouvait se fier à moi pour que nulle vraie convenance ne fût outrepassée, maman me répliquait :
— Je sais que tout cela est, au fond, très innocent, mais j'exige de la tenue. Or ta tenue avec ton cousin choque tout le monde...
Missette, d'abord spectatrice impassible, parut, d'ailleurs, prendre peu à peu quelque ombrage de mon accord rétabli avec Robert. Elle surveilla nos apartés. Vae après-midi, au salon, comme, depuis une demi-heure, nous bavardions à voix basse, Robert et moi. sur un coin de ca napé, nous la vîmes, tout d'un coup, poser, d'un geste 'agacé, le journal qu'elle faisait semblant de lire et quitter la pièce, le sang aux joues... Robert, aussitôt, s'embarrassa, devint distrait, inquiet. Pressé par mes questions ironiques, il répondit avec gêne. H protesta que les yeux bleuet n'étaient point de son goût ; il abjura l'admiration impudente qu'il avait le premier soir manifestée pour les cheveux d'or.
X 'importe ! quelque chose d'indéfinissab'e le paralysait, même dans les moments où son cœur semblait près de s'émnuvoir. Ce n* était plus mon Robert, le compagnon élu de toute mon enfance, mon fiancé. Un instinct très fort me disait que Missette était la raison du malaise. Xe pouvant rien découvrir de précis, je finis par supposer que Robert avait, sans doute un peu cavalièrement, tenté la conquête de Missette ; que l'austère jeune personne l'avait repoussé au nom de la vertu, mais qu'il demeurait entre eux de l'attrait, peut-être un peu d'espoir ici, un peu de regret là. Tout cela n'était guère flatteur pour la pauvre Sabine. Hélas ! la pauvre Sabine avait cru, un instant, son enjeu perdu ; elle en vint à se féliciter de le trouver seulement compromis.
Ainsi tournaient les choses, ma chère Hannah, quand un incident imprévu...
Mais, vraiment, je m'en veux de vous raconter tout cela à la diable, sans la moindre composition, au fil de mes souvenirs ; je gâche un joli sujet... Jamais je n'ai tant regretté de n'avoir aucun talent narratif. Arrivée en ce poim de mon histoire, je sens qu'il faudrait présenter avec art la péri- . pétie: car nous voilà bel et bien, mon amie, à l'instant même de la péripétie. Suppléez ' par votre imagination à l'insuffisance du récit. Rappelez-vous la calme demeure qu'est Bellecombe ; évoquez les physionomies traditionnelles de mon père, de ma mère. d<- tante Luce, et, comme disent vos amis les Anglais, tâchez de « réaliser » l'effet produit, dans un pareil milieu, par les événements qui me restent à vous conter.
Le 23 août — date inoubliable ! — s'écoula, pour les hôtes de Bellecombe, dans un calme parfait. Des voisins (les Lucerny) vinrent déjeuner ; on fit une excursion aux ruines de Cour-1'Abbé ; Missette s'abstint, prétextant une névralgie. Le dîner fut assez animé, grâce au passage imprévu des Lambert-Xoirfon (la sceur de Robert -et son mari), en tourisme vers ïa Bretagne. Ils partirent, d'ailleurs, aussitôt après le dîner, voulant gagner une étape. Tout le monde était un peu las ; vers onze heures chacun s'achemina vers sa chambre. Trois quarts d'heure pus tard, le château dormait paisiblement, ou, du moins, il en avait l'air.
J'allais moi-même m'endormir, assez contente de ma journée, surtout de l'excursion à Cour-1'Abbé : Robert, loin des yeux bleus de Missette, s'était montré plus naturel, plus affectueux ; nous avions à peu près retrouvé notre cœur à cœur d'autrefois...
« Tout de même, pensais-je, il en tient encore pour elle : quand je le taquine à son sujet, il n'en mène pas large... Qu'estce qui a bien pu se passer entre eux ? Graves ou non, il s'est passé des choses que Robert ne m'avoue pas... »
En ce point de mes réflexions, et comme elles commençaient à se disperser dans une agréable somnolence, un bruit, tout proche, de frôlements et de pas feutrés me remit en éveil. Oh ! très discret, le bruit... d'une discrétion précautionneuse qui, justement, m'alarma. Une simple cloison me séparait de Missette, et, bien souvent, j'avais entendu, sans y prendre garde, ma voisine aller et venir dans sa chambre, même passé l'heure de notre ordinaire cou-
Ensemble sur la terrasse, un soir après diner.
vre-feu. Elle y employait alors assez peu de ménagements : parfois, je l'entendais fredonner un lied, et tout cela ne me gênait guère... Cette fois, l'effort de silence était si manifeste que ma première pensée fut :
« Un voleur dans la chambre de Missette... »
Circonstance inquiétante : aucune lumière ne filtrait sous la porte qui séparait nos chambres. Dressée sur son séant, je prêtai l'oreille. Vous savez si je 1 "ai fine, moi qui distingue le tic tac d'une montre cachée dans une commode, au fond d'un tiroir de linge !... Des pas de l'oup glissaient toujours, par intermittences, sur le parquet voisin. Il y avait des pauses d'absolu silence. L'armoire anglaise fut ouverte, très,, très doucement : comme elle cria un peu sur ses gonds, on s'abstint de la refermer. Puis la porte de la chambre s'ouvrit à son tour, sans le moindre bruit ; mais je m'en avisai au léger mouvement de l'air, dans ma propre chambre...
« C'est le voleur qui s'en va, ayant fait son coup, » me dis-je...
Ma foi ! je ne réfléchis guère : je sautai à terre, je courus à la porte de communication, j ''appelai furtivement :
Pas de réponse... J'appelai plus fort... Rien. Alors, vraiment inquiète, j'ouvris la porte, que nous ne fermions jamais à clé...
— Missette ! répétai-je dans le noir.
Toujours pas de réponse...
Mes doigts cherchèrent le commutateur électrique... Lumière, et... chambre vide. Le lit n'était pas défait ; l'armoire, comme je l'avais pressenti, demeurait béante; la porte qui donnait accès sur le corridor avait été repoussée tout contre le chambranle.
Une révolution instantanée s'opéra eTÏ moi ; je cessai de redouter pour mon institutrice l'audace d'un mystérieux cambrioleur ; je commençai de tout comprendre. Mi.'.sette était sortie de chez elle pour aller rejoindre Robert.
Je revins dans ma chambre ; je passai un nightgown ; puis, attentive, moi-même, à faire le moins de bruit possible, je gagnai le corridor.
Evoquez bien Bellecombe, chère Hannah. La chambre de Missette, c'était votre ancienne chambre, au premier étage ; je n'ai pas changé la mienne. Le corridor sur lequel elles donnent l'une et l'autre dessert, en face, deux chambres d'invités, —
pour lors vides ; — il atteint la cage de l'escalier, tourne ensuite à angle droit, et mène aux appartements habités par papa, maman et Raymond. Voilà tout le premier étage. Le second reproduit la même disposition : ma tante de Preyssas, comme l'an passé, était logée juste au-dessus de mes pa- , rents. et. toujours comme l'an passé, elle avait tenu à ce que Robert demeurât auprès d'elle, au-dessus de mon frère Ravmond. '
Je me rendis compte très vite que rien d'anormal ne se passait à notre étage: Robert et Missette, d'ailleurs, n'eussent pu s'y rencontrer que dans les pièces vides, en face de ma chambre : or je m'assurai qu'il ne s'y trouvait personne... Doucement, j'atteignis l'escalier ; penchée sur la rampe, j'écoutai. D'en bas, l'horloge normande envoyait un battement sonore, régulier. D'en haut, nul bruit... Au moins trois minutes s'écoulèrent ainsi, durant lesquelles mon pauvre cœur tourmenté fit un duo, dans la paix nocturne, avec le balancier de l'horloge... Puis, tout à coup, il me «embla que ledit cœur abandonnait la partie et, d'émotion, s'arrêtait. J'entendais chuchoter, à l'étage supérieur. Mon ouïe exaspérée distinguait parfait-' ment le lieu d'où partaient ces chuchotements : de l'une ou l'autre des chambres superposées à celles où je venais de jeter un coup d'œil.
« Parbleu ! pensai- je... C'était évident. Dans ce coin inoccupé, on est bien tranquille. Pas de voisins ni dessus, ni dessous, ni à côté. »
Il y a des moments où l'on agit. — non, soyons plus modestes, — où j'agis sans que ma réflexion exerce le moindre contrôle sur mes actes : tout se passe alors comme si une force étrangère à moi. irrésistible, tenait les fils de la pauvre marionnette que je suis. Pourquoi grimpai-je aussitôt à l'étage supérieur ? Pourquoi, ayant fait cela, n'entrai-je pas dans la deuxième chambre, où je lés entendais parler ? Pourquoi, au lieu d'oser cette brusoue surprise, pénétrai -je et m'enfermai-je au verrou dans la première des deux chambres, celle où ils n'étaient pas ? J'accomplis tout cela avec la décision, la prestesse silencieuse d'une somnambule. Et je me trouvai, finalement, abattue dans un fauteuil, en pleine nuit, mais vaguement éclairée par ce qui passait de clarté sous la porte d'une chambre à l'autre. Car ils avaient, tranquillement, allumé l'électricité... Et, de fait, pourquoi se seraient-ils gênés ? Seule, tante Luce et sa
femme de chambre logeaient à cet étage. On hacherait tante Luoe menu comme chair à pâté plutôt que de la faire sortir de son appartement en pleine nuit. Quant à la femme de chambre, j'ai eu, plus tard, la preuve que Robert payait sa complicité.
J'espère, chère Hannah, que vous frissonnez ! Est-ce assez Conan Doyle, ce que je vous raconte là, hein ?... Un château... des pas dans la nuit... une piste... des chuchotements... et, finalement, votre pauvre Sabine pelotonnée au creux d'un fauteuil Louis-Philippe, assistant moitié gré, moitié force, à l'entretien très animé — et pour le moment peu cordial - - de M. Robert de Presyssas avec MUe Hilda Bosheim.
Très peu cordial à la minute où je le prenais... Ils se disputaient si âprement que. perdant peu à peu toute prudence, ils finissaient par mettre de la voix dans leurs chuchotements, Missette surtout.
— J'en suis sûre, disait-elle, sûre... Je l'ai bien compris rien qu'à son air pendant le dîner. Elle me narguait. Elle triomphait... Ach ! vous ne m'en ferez pas accroire... Tout le temps de cette promenade aux ruines, vous avez dû lui faire des déclarations d'amour... Des : « Ma petite Sabine chérie... » Et tout votre inconvenant flirt français, que j'exècre. Je suis trop malheureuse, je veux partir... je veux
me tuer.
Ici, bruit de sanglots étouffés, assez bien imités, mais dont 'f>~ je constatai l'artifice, moi qui ne voyais pas la mimique, sans doute impressionnante. Il me sembla que Robert se déplaçait, allait à elle. Il dut se mettre à genoux, lui parler bas. Je perdis quelques mots, qui étaient évidemment des protestations de fidélité. Puis j'entendis ceci distinctement :
— Puisque c'est vous qui m'avez dit d'être aimable avec elle.
— Oui, reprit Hilda... Vous savez bien ou'il'Te fallait, à cause de votre mère et d'elle aussi ! Gœnschen était inquiète.
(Pour l'intelligence de ce texte, je vous rappelle, Hilda, que Gœnschen veuf dire, en allemand : petite oie. Ce diminutif flatteur désignait, dans les propos d'Hilda, Sabine Aligand, votre servante. Et Robert ne le releva point !)
— Eh bien ! alors ?... fit-il.
— Il fallait être aimable, mais sans rien livrer de vous. Et, au lieu de flirter
avec elle pour sauver notre amour, Robert, vous flirtez poui le plaisir que cela vous donne. Tenez, vous n'êtes qu'un léger Français, et le plus léger de tous les Français. Vous voulez bien prendre le cœur d'une pauvre jeune enfant de la Suisse, qui ne possède au monde que sa vertu ; mais cela ne vous déplaît pas de garder aussi le flirt frivole avec une petite Française dévergondée...
Je dois à la vérité de noter ici ]ue Robert n'accepta pas cet adjectif... Il fit un « Oh !... » assez timide. Mais, enfin, il fit : a Oh !... »
— Oui, dévergondée, reprit Missette
uHh
Missette! répétai-je dans le noir.
presque à haute voix. Ne me répétez pas ce que vous m'avez dit déjà, et qui m'a tant blessée : qu'elle sait encore mieux que moi se défendre contre vous. Moi, c'est vrai, je résiste mal à vos beaux veux bruns, parce que je suis toute simplicité et toute innocence... Mais mon cœur est neuf et ne se partage pas.
Missctte
De nouveaux petits gloussements signifièrent des sanglots... Robert, d'un ton qui, par son inquiétude réelle, ne me déplut point, questionna :
— Que voulez-vous dire ? Sabine partage son cœur ? Ah ! dites sur elle tout ce que vous voudrez, mais pas cela... Elle est la constance même. Elle serait plutôt crampon.
Missette cessa instantanément de pleurer et éclata de rire :
— Crampon ?... Vous dites : crampon ?
comme cette chose de fer qu'on accroche au mur, n'est-ce pas ? Oh ! que c'est amusant, et que vous avez de spirituels mots, en français. Gott in Himmel ! ! Crampon... C'est bien cela, pour Gœnschen ! Oh ! oui. elle est crampon. Mais cela ne l'empêche pas de vous trahir et de penser en même temps à un autre jeune homme... Ne haussez pas les épaules, Robert. Je suis certaine. J'ai trouvé une lettre que l'autre jeune homme )ui a adressée... une lettre que j'ai lue parce que c'est mon devoir de surveiller l'âme de mon élève.
— Quel jeune homme ? fit Robert.
— Un certain A'ifred... qui ne se gêne pas, je vous assure, et qui, à la fin, l'embrasse o avec toute sa tendresse »...
« La lettre de cette toquée d'Esther, pensai-je... Missette l'a-t-elle prise au se rieux, -ou ment-elle exprès ? Problème !... »
— Et je me rappelle une phrase de la lettre, continua Missette. « Comme je voudrais être près de toi. délicieuse amie ! Lei moments que nous passons ensemble sont les meilleurs de ma vie... » Ah ! tenez ! vous êtes jaloux !...
Robert s'était redressé et arpentait la chambre avec agitationl.
— Alfred ?... répétait-il... Qui diable est cet Alfred ?... Je ne connais pas le moindre Alfred parmi les jeunes gens qui fréquentent rue de Monceau... Attendez donc... Non, c'est impossible !... Alfred Hillemier, le conseiller ?... Un homme de ninquante ans, marié, père de famille ?
— Sûrement, c'est cela, siffla la vipère. La lettre disait : « J'ai été obligé de mettre ma fille Follette en pension à Neuilly, parce qu'elle avait mal aux intestins... »
— Sa fille ne s'appelle certainement pas Follette, médita Robert. Mais c'est peut-être un surnom. Tout de même, c'est raide. Ah ! la petite peste... Et, moi, je suis un joli jobard.
Tandis que Missette se faisait expliquer en détail le mot jobard (il ne faut
pas perdre une occasion de perfectionner son français !) je méditais.
« Cette étrangère est une vipère impure, pensais-je ; pourtant, après tout, si. elle aime Robert, elle joue, sans plus, son rôle de femme éprise, que les scrupulesne gênent pas. Cela ne regarde qu'elle. Mais Robert ! Robert, mon compagnon d'enfance ! Robert, qui devrait connaître de quel franc métal est ma parole et combien je suis inhabile aux dissimulations ? Robert, à qui j'ai dit, aujourd'hui même, que, si seulement il le voulait, toute ma vie de femme lui appartiendrait ! Robert, qui m'a répété, il y a quelques heures, qu'il vivait dans l'espoir d'être mon mari ! Non seulement, il me trahit lâchement au profit de cette passante, mais, sur une absurde suggestion, si évidemment intéressée, il admet que je me sois compromise avec un partenaire à cheveux gris, marié, dépourvu de toute séduction !... Ah ! mais... Ah ! mais... J'ai toujours su que Robert n'était pas très intelligent. Je constate qu'il f-.«4 stupide et que sa sottise empoisonne mêmeson cœur... »
De la pièce voisine venaient, à présent, des mots assez confus, chuchotes beaucoupplus bas :
— Le crovez-vous, Robert, murmurait Missette, que votre Hilda seule est digne de vous ?
Et ce nigaud répliquait :
— Oui. Hilda. j'ai confiance en vous- C'est vous que j'aime.
Je n'en voulus pas entendre davantage.
Une impulsion aussi irréfléchie, aussi automatique que celle qui m'avait menée là me chassa de la place et de la chambre ; je redescendis silencieusement l'escalier ; deux minutes après, j'étais recouchée dans mon lit. Seulement, je fermai à dé la porte qui donnait sur la chambre de Missette. J'aurais voivlu que l'habitante de cette chambre-là n'y rentrât jamais: d'être séparée d'elle par une simple cloison, cela me répugnait un peu.
Une fois recouchée, il m'advint, — comme le soir où maman m'avait grondée à Paris, comme toujours après les vives contrariétés, après les émotions subites et pénibles. — il m'advint que je m'abîmai dans un sommeil aussi opaque, aussi profond que nous imaginons le sommeil suprême. C'est une heureuse disposition de ma nature, disiez-vous, Hannah : elle coupe court aux ratiocinations fiévreuses, et, selon l'expression de notre cuisinière toulousaine^
au moins on « ne se remange » pas ses misères. Puis le sommeil, qui brise les nerfs, laisse filtrer, durant des heures et des heures, nos soucis, nos incertitudes, nos projets : il nous laisse, à la fois, plus calme et plus lucide... Tout cela est vrai; mais le drawback de ces avantages, c'est une sensation infiniment douloureuse, au moment même où s'abat sur moi cet impérieux sommeil. Il lutte contre le tumulte intérieur qui m'agite, contre ma pensée qui veut continuer à penser, contre les battements désordonnés de mon coeur. On dirait qu'une main mystérieuse me fixe, m'étouffe, m'empêche de me débattre. Je vous assure que c'est une petite agonie et que je paye assez cher la prostation qui lui succède heureusement.
Bref, et sans tant de détails sur les replis de mon « moi », sachez que, le lendemain, il fallut que ma femme d& chambre me secouât quelque peu le bras, vers neuf heures, pour me ranimer.
J'étais parfaitement calme ; mon pouls était normal et je ne souffrais de nulle part : j'é-
tais seulement — excusez le mot, le seul qui vaille pour peindre mon état — complètement abrutie. Une idée unique circulait dans jna tête vide, sans, d'ailleurs, y causer le moindre ravage : « Robert ne m'aime plus... » Et toute ma douleur se résumait en une forte courbature morale. Robert et Missette pouvaient continuer à se donner des rendez-vous nocturnes et à échanger des protestations amoureuses, il me semblait que cela m'était égal... Seulement, du même coup, tout m'était devenu égal dans la vie, et la vie par-dessus le marché... Je me levai ; je déjeunai ; je revis Missette ;. la journée commença et se poursuivit comme de coutume. Je m'y promenai, telle qu'en songe, avec une complète indifférence pour ce qui se passait autour de moi. Robert ne manqua pas de tenter avec moi, comme à l'ordinaire, le flirt de parade que lui conseillait la prudence de Missette. Te m'y prêtai fort gentiment. Et ce fut la seule sensation de la journée ; sensation point agréable, assurément, mais aiguë.
J'écoutais Robert,, je le regardais; je
Quel jeune homme ! fit Robert.
superposais, pour ainsi dire, ses paroles et son attitude actuelle avec l'attitude et les paroles de la nuit précédente. Je m'exerçais à le connaître, à l'estimer à son prix, à bien me détacher de lui. Je goûtai à cet exercice volontaire une amertume assez savoureuse.
Ne craignez rien, bonne Hannah, je ne vais pas vous infliger la cinématographie de mes états d'âme successifs pendant les journées qui suivirent. D'ailleurs, pendant ces journées, il n'arriva rien, rien du tout.
Au dire de tous, mon caractère — mon terrible caractère — s'améliora ; je ne me souviens pas d'avoir fait à mes chers parents la moindre réplique impertinente ; j'étudiai mon piano ; on constata mes progrès en allemand. Personne ne s'avisa que cette amélioration d'ensemble pût être attribuée à autre chose qu'à l'influence salutaire de Missette : l'éloge de mon institutrice fleurit sur toutes les bouches.
Sauf, pourtant, sur celle de mon petit frère Raymond.
D'abord, il est de beaucoup le plus perspicace de la famille ; puis, sans doute pour ne pas exciter le mécontentement de Robert Missette ne permettait plus à Raymond les privautés des premiers jours.
Raymond commença à surveiller Missette et même à lui piquer dans l'épiderme quelques banderilles acérées. Il ne l'appela plus . que : Missette-la-Vertu, ce qui la faisait rougir jusqu'à la racine des cheveux. Si je m'étais permis une telle impertinence ! Mais l'impunité est assurée à fous les propos de Raymond.
« Ce datnné gosse finira par tout découvrir, » pensai-je.
Et cela m'angoissait. Pourquoi ? demanderez-vous. Hélas ! ma chère Hannah, parce que je suis cruellement orgueilleuse. Mon orgueil avait cautérisé mon cœur du premier coup après que j'avais connu la trahison de Robert : je ne vmelais fias souffrir, et cette volonté me faisait vivre dans une espèce d'anesthésie. Mais, si tout le monde venait à apprendre ma misère, je sentais bien que mon pansement d'orgueil serait arraché du coup et que je souffrirais cent fois plus. Voilà comme je suis. Ce n'est pas héroïque. Mais ce n'est pas malsain, il me semble... Ma bouche était donc cousue ; personne n'aurait jamais su par moi la vérité, ou, plutôt, le peu que je connaissais de la vérité. Je m'efforçais de dépister Raymond, le seul dont les yeux ;>erçants fussent à craindre. Et, quand il
lui arriva de me prendre à part et de me dire : « — Sabine, à ta place, je veillerais un peu sur la blonde enfant qui t' élève si bien... », je lui répondis qu'il était un petit serin, qu'il eût à se tenir tranquille. Et mon vilain orgueil continua de faire bon visage aux deux déloyautés qui me trahissaient.
Cependant, la fin du mois d'août était proche. Robert devait partir le 28, invité par des amis à chasser en Hongrie. J'eus l'humiliation de m 'émouvoir- et de souffrir à la pensée que ce garçon, que je n'aimais plus, allait quitter la maison. Ne supposez pas, Hannah, que ce fût parce que je me trompais moi-même ; ne pensez pas que, malgré moi, je l'aimais... Non, c'était bien fini ; le rêve de toute ma jeunesse était mort ; mais le départ de Robert mettait le point final au bout de mon innocent roman. Confusément, et fortement, je sentais que Robert ne reviendrait plus à Bellecombe en même temps que moi ; je me marierais plutôt avec n'importe qui, dans l'année, pour conquérir le droit de ne plus le rencontrer. C'était donc nos dernières « vacances de Bellecombe »... Et Dieu sait ce que ces mots avaient signifié pour moi d'émotion, d'espoir, de souvenirs depuis près de quatre années, et même depuis que, petite, fille, je jouais avec Robert- tout en pensant :
« Il sera mon mari ! »
A lui non plus, d'ailleurs, ce départ ne semblait pas indifférent. J'observai, à mesure que le 28 approchait, un Robert tellement préoccupé qu'il en négligea même son flirt de parade avec moi. Je disparus de son horizon : il m'oublia. Je remarquai aussi (et je vis bien que Raymond remarquait) des apartés prolongés avec Missette, et surtout de ces engagements de regard qu'on ne sait pas éviter quand on pense obstinément l'un à l'autre, et qui sont plus dénonciateurs, plus criards que des mots. Raymond et moi, nous perçûmes cela ; mais ni tante Luce, ni maman, ni papa n'en soupçonnèrent rien. Et Raymond, comme moi, sait garder pour lui, quand il veut, ses remarques.
Maintenant, chère Hannah, je vous avertis que mon histoire touche à son dénouement. Et, bien que ce dénouement ait été fort imprévu da nous tous à Bellecombe, j'ai grand'peur d'avoir si mal conté, depuis le début, que, déjà, vous ne le pré-
voyiez. Oui, n'est-ce pas, vous devinez ? Cest donc ma faute, et je sus mal ménager votre surprise ; car le dénouement que vous avez deviné éclata sur Bellecombe en cyclone, absolument à l'improviste.
Robert partit le 28. comme c'était convenu. Il écrivait dès le lendemain à sa mère, de Paris, où il achevait ses préparatifs, une lettre quelconque, avec les « souvenirs affectueux » d'usage pour tout le monde, moi comprise. Le jour même où fut reçue cette lettre — le 30 — une dépêche expédiée de Triel manda Missette auprès de ses vieux parents.
Mme Schùtzhùtte (ainsi s'appelait ce respectable ménage) était au plus mal. On plaignit Missette, de qui les yeux étaient rouges; mais an ne fut pas autrement surpris ; / depuis quelque temps déjà, Musette nous initiait aux inquiétudes que lui inspirait sa tante. Elle partit le jour même, accompagnée par les témoignages les plus touchants de la pitié, £ji §
apercevoir... Maman, de son côté, ne tarissait pas, sur le sujet de Missette et du désarroi où la plongeait son départ. A la vérité, c'est surtout à elle que Missette avait servi. Paresseuse.
d'une paiesse
te
de la tendresse, de l'admiration de tous.
Elle ne nous cacha point que 1 ' issue fatale était proche ; que Frau Schiitzhiitte aurait probablement déjà rendu à Dieu son âme immortelle au moment où elle. Missette. atteindrait Triel ; que, par suite, nous pourrions récupérer notre précieuse institutrice dans trois ou quatre jours...
Ainsi nous retrouvâmesnous, à Bellecombe, réduits pour quelque temps à notre société familiale, accrue de tante Luce.
Or, tante Luce, privée de son fils, était de méchante humeur.
Papa dissimulait mal une certaine inquiétude, car la version allemande du premier mémoire (Essai d'Optimisme rationnel) était loin d'être terminée. Malgré tous ses Achl et tous ses grossartig! touchant la philosophie paternelle. Missette avait à peine traduit quelques pages : elle était, au fond, remarquablement paresseuse; mais personne que moi n'avait voulu s'en
JE M'EXfiRCEÏUI LE CONNAITRE.
qui la rendait désordonnée pour elle-même, Missette s'entendait bien à faire travailler autrui. Elle savait gouverner les domestiques; ils ne l'aimaient guère ; mais ils lui obéissaient ponctuellement. Et, peu à peu, elle s'était substituée à ma mère dans le gouvernement du ménage, lequel se trouva aller cent fois mieux,
— sans que ma mère eût un instant l'impression qu'elle ne gouvernait plus.
Deux jours passèrent. Deux mauvais jours pour moi. L'humeur aigre de mes parents les incita à me choisir comme victime. On voulut établir que — Missette absente
— tous mes défauts avaient reparu. Je fus de nouveau — assura-t-on — décoiffée, dégingandée, capricieuse ; je ris ou je fus sérieuse hors de propos ; je fus trop aimable ou pas assez avec les gens de notre entourage. Agacée moi-même (avais-je donc la moindre raison d'être gaie ?), je redevins effectivement hargneuse, détestable... Je trouvai moyen de me disputer avec Raymond, de qui pourtant, les derniers temps, je .m'étais sentie un peu l'alliée. Bref, tout marcha de travers, et, si je ne regrettai point Missette à mon tour, je ne pus m'empêcher de constater que sa présence au milieu de nos caractères (nous avons tous mauvais caractère, à la maison, voilà la vérité) exerçait une influence lénitive assez heureuse.
Ot, Missette ne revenait pas et n'annonçait même pas son retour. On excusa son silence :
— Pauvre petite ! sa tante si malade !... peut-être défunte ! Avec un cœur pareil, comme elle doit souffrir !...
La désharmonie de notre quintette familial s'aggrava. Papa se disputa avec tante Luce, au sujet de la politique, &* . s'oublia jusqu'à lui déclarer que la plupart de ses « œuvres moralisatrices » n'avaient d'autre objet pratique que de divertir un certain nombre de dames âgées et acariâtres. Maman renvoya le maître d'hôtel, qui profitait du départ de Missette pour hausser simultanément le prix de toutes les denrées. Moi. je me querellai avec mon petit frère et je crois même que nous en vînmes aux voies de fait.
Bref, désordre, -anarchie sur toute la ligne... Soudain, une dépêche arrive : estce enfin Missette ?... Xon : c'est le ménage Lambert-Xoirfont qui s'annonce, retour de Bretagne ; ils dîneront à Bellecombe le soir et y passeront la nuit. Détente passagère. Tante Luce pleure de joie à l'idée d'embrasser sa fille Juliette (à qui elle faisait naguère la vie si dure qu'à l'âge de six-sept ans, pour y échapper, ' Juliette demanda positivement à Lambert de l'épouser, bien qu'il fût de douze ans plus âgé qu'elle). Tous, nous nous réjouissons de la diversion que ce ménage, d'ailleurs frivole et gai, apportera à
notre mauvaise humeur... Dîner plus soigné, un peu de toilette, bridge après, et surtout nécessité de faire trêve aux disputes, aux propos aigres, aux bouderies.
Ce jour-là, je montai vers sept heures dans ma chambre pour m'habiller. Franchie, la femme du jardinier, qui me sert assez adroitement pendant nos séjours à la campagne, m'aidait à m' ajuster. Elle me présenta la cassette où j'enferme mes modestes bijoux; vous les connaissez : cinq bagues, un fil de perles minuscules, une parure d'écaillé ornée de roses et un assez joli collier ancien, or et pierres fines, qui me vient de ma grand'mère paternelle. Un marchand, de tous ces trésors, ne donnerait pas trois mille francs. La cassette n'a même pas de clé ; mais je porte sur moi, à l'ordinaire, la clé de l'armoire où je la dépose. Et, parfois aussi, il advient que je laisse traîner cette clé, sur l'armoire, sur ma cheminée, n'importe où...
Devinez-vous, Hannah, ce que je trouvai en ouvrant ma cassette à bijoux ? Vous devinez que les bijoux n'y étaient plus, parce que. s'ils y avaient été, je ne vous aurais pas parlé de la caissette. Mais ce que vous ne devineriez certainement pas, c'est que ladite cassette n'était pas vide. A la place des bijoux absents, une lettre sous enveloppe était soigneusement déposée. Elle portait comme suscription : o Mademoiselle Sabine Aligand. » Je reconnus, sur-le-champ, l'écriture de Missette, et voici l'étonnant billet que je lus :
« Bellecombe , le 29 août.
1 Mademoiselle,
« Je ne suis pas une voleuse : cela, je tiens à ce que vous le sachiez tout de suite, puisque les apparences pourraient vous conduire à le penser. Ces bijoux que j'emporte (ils n'ont pas une grande valeur et je n'ai forcé aucune serrure pour les prendre : votre armoire était ouverte et vous m'avez expliqué le secret de la pette boîte), — je ne les emporte pas pour me les approprier. Cependant je serai probablement obligée de les vendre. Mais je compte bien vous en renvover le prix exact, dès que je le pourrai, et je le pourrai un jour prochain.
a Je quitte votre maison pour rejoindre à l'étranger M. Robert de Preyssas, qui
: va \