__ JE NE VEUX PAS QUE TU LE KETOIES
Ne me quitte pas ! Ne revois par Delzanne. -'- te le défends!
EJfe .■ 'échauffer, comme tout a
l'heure, l'émoi tendre de son mari. !
■teau pèrcut-il vaguement quelque chose de dissonant dans ces protestations ? Ou bien le sentiment de l'outrage s'exaspera-t-il, justement, parce qu'on essayait de 1 apaiser ? Il se dégagea.
La paille dans l'aeier
— Sur ce point-là, ma petite Charlotte, dit-il, les femmes n'ont pas voix au chapitre. Je ferai ce que je dois faire. Rien ne m'en empêchera.
Elle comprit qu'il était buté : sur les questions d'honneur, de respectabilité, elle le savait intraitable. Le désespoir ccmmença de la glacer : elle regarda en rond autour d'elle avec des veux d'effroi, comme un animal cerné. Ponceteau, tout à son désir de revanche contre Deilzanne. aiguillonné par le besoin de savoir, d'être renseigné, ne s'aperçut même pas qu'elle souffrait. Il eut même hâte d'être délivré d'elle, délivré de ses efforts pour le retenir, de ces appels à la lâcheté par quoi les femmes, -sans s'en rendre compte, irritent les hommes.
Elle se débattit encore :
— Ne me laisse pas... Si tu me laisses seule ce soir, je sens qu'il va m'arriver malheur.
— Mais non, mais non, il ne t'arrivera rien. Je ne passerai pas la nuit chez Delzanne. Dix minutes d'explication, e! cela suffira. Je reviendrai aussitôt ; je te le oromets.
Il reprit son chapeau. Il s'approchait de la porte, le front tout soucieux de l'entrevue prochaine. Relevant les yeux, il fut frappé de l'air d'affolement de Charlotte.
— N'y va... n'y va pas, gémit -elle.
— Voyons, reprit-il un peu agacé, sois raisonnable et attends-moi, ici, paisiblement. Il ne s'agit pas de duel entre Delzanne et moi. Il s'agit que Delzanne rétracte formellement ses allégations contre toi. Il le fera certainement, parce que c'est faux.
Charlotte essava un dernier, un débile effort.
— Mais s'il est devenu détraqué, comme tu l'as cru d'abord ?
— S'il est détraqué à ce point-là, il faut l'enfermer. A tout à l'heure !
Son chapeau sur la tête, il ouvrit la porte. Comme il allait sort:r. il entendit ce mot derrière lui, aussi faible qu'un souffle entravé par les dents :
— Reste !...
Il se retourna. Charlotte, d'un pâleui grise, haletante comme dans la fièvre, dit :
— Reste !... C'est vrai.
— Qu'est-ce qui est vrai ? questionna Ponceteau. à voix basse, lui aussi, et gagné par la terreur qui se dégageait de Charlotte.
— Ce qu'il a mis sur sa lettre... Ah l ne me tue pas... Robe:!... au secours !...
Elle eut la sensation que le grand corps de son mari allait s'abattre sur elle et l'écraser. Mais le grand corps chavira tout près d'elle, tournoya, comme frappé d'apoplexie. Pourtant Ponceteau ne tomba pas. il s'arc-bouta des deux mains, courbé <.n avant, au rebord d'une table, dans la pos ture un peu comique d'un passager qu; perd pied sur le pont d'un navire qui tan gue. Le chapeau roula par terre. Charlotte le ramassa, en lissa instinctivement la soie avec sa main, le posa sur une chaise, comme si elle eût voulu désarmer, par des gestes de soumission, le justicier qu'elle ne quittait pas des yeux. Ponceteau redressait doucement sa haute taille, tâtant ses reins à la façon d'un homme qui se relève sous un éboulement. Son regard vague parut terrible à Charlotte :
— Xe me tue pas, implora-t-elle. Ne me fais pas de mal. Je vais t 'expliquer.. Ce n'est pas ce que tu crois, ni ce que Delzanne a cru.
Il se taisait et la regardait. Ces veux clairs, ce petit front net, ce nez fin, le fruit de cette bouche entr'ouverte, ces bandeaux, ce buste, ces bras, tout ce corps, joie de sa chair, son bien, sa chose, sa compagne aimée... alors, cela mentait ? C'était le masque de quelque chose de fourbe et d'ennemi ?... Ses idées se démantibulaient dans sa tête ; il ne comprenait plus. Un flux de chagrin submergea sa poitrine... Charlotte le vit si ébranlé qu'elle reprit un peu de courage. Elle ne craignit plus la mort ni les coups qui défigurent.
— Je te jure que je n'ai jamais été qu'à toi... Je te le jure. Laisse-moi avouer ce que j'ai fait... Après, tu me jugeras...
Il balbutia, la langue empâtée :
— Tu as rencontré Delzanne dans cette maison !
Et il la regardait toujours, avidement, comme un objet nouveau pour lui, sans écouter ses paroles. Sa Charlotte, tendre et chatte avec lui, dont il pensait : « Elle n'a pas pour deux sous de tempérament !... » Sa Charlo/te, là-bas, se domestiquant è des vices raffinés !... Il balbutia :
— Ce n'est pas possible...
Charlotte s'empara du mot :
— Mais oui. c'est impossible ! te trom per m'est impossible, même si je le vou lais. Je l'ai encore constaté hier, justement, là-bas..
— Tu as été dans cette maison ! répéta
La paille dans l'acier
Pômeeteau comme s'il ne lui restait plus que cette idée.
Il retomba sur la chaise où il s'était assis tout à l'heure. Charlotte osa se rapprocher.
— Je vais tout t'avouer, lui dit-elle avec une volubilité entre-coupée. Je ne dis pas que tu n'aies rien à me pardonner... Oh ! non... bien sûr... Mais pas de t'avoir trompé. Cela, je te le jure... Tu feras de moi ce que tu voudras, tu me chasseras, tu me tueras : mais je vais tout t'avouer... cela me soulagera.
11 ne dit rien ; elle se força à le regar der dans les yeux, afin que ce qu'elle disait parût croyable.
— Voilà... J'ai eu la sottise, l'automne dernier, de m 'endetter... oui... d'une somme assez grosse... Une seule dette, en une seule fois... Hors de ça, nous ne devons pas un centime... C'est cette fourrure, te rappelles tu ? cette étole de zibeline que j'ai achetée en octobre. Je t'ai dit qu'elle coûtait deux mille francs. EMe en coûtait cinq mille...
— Cinq mille francs !
— Oui... C'était de la folie, je sais bien. Mais que veux-tu ? J'aime la toilette... j'aime à te faire honneur quand je sors avec toi. J'avais économisé deux mille francs, que j'ai donnés comptant : pour le reste, j'ai signé des billets à échéance, de trois mois en trois mois. J'ai pu payer, en janvier, huit cents francs. En mars, j'ai payé c:r}q cenfs francs avec quelques jours de retard. Croirais-tu que j'ai repris ma machine et que j'ai fait des travaux de copie, toutes les après-midi, pour m'acquitter !... Seulement, c'est la morte-saison pour les dactylographes à présent. Et, pour le dernier billet, qui échoit demain, j'>ai eu beau m'escrimer et m'ingénier : il me manquait s^ot cents francs.
— Mais tu n'avais qu'à me dire la vérité î s'écria Ponceteau. distrait malgré lui de son angoisse par le drame domestique. le petit drame d'argent que sa femme lui contait.
— Je n'osais pas. Je ne voulais pas te causer de souci... Tous mes moyens de me procurer de l'argent étaient épuisés . j'avais même emprunté sur de? bijoux à moi. Il me manquait toujours sept cents francs... Alors je me suis rappelé ce qu'une manucure où je vais chaque semaine m'avait dit à plusieurs reprises : « Si vous avez besoin d'argent, venez me voir... » J'ai eu l'imprudence d'y aller. Elle m'a entortillée je
ne sais comment... Qu'elle me présenterait à une personne très sûre. Que ça n'engageait à rien... Qu'il y a des étrangers âgés qui se contentent de déjeuner avec une dame, de l'embrasser dans les cheveux ou sur les maiis. et qui lui font tout de même un magnifi [u cadeau... J'aî cru ce) . moi... que veux-tu ?... je ne connais rien a toutes
— Si vous avez besoin d'argent, venez
ME VOIK
ces. sales manigances. Et puis j'étais acculée à mon échéance, il fallait trouver l'argent.
Elle s'interrompit. La salive lui manquait, car elle avait parlé vite. Et vraiment sa volubilité même paraît de vraisemblance ce qu'elle disait, qui n'était du res<e pas inventé, mais seulement transposé de date, — l'histoire de son initiation, plusieurs années avant de connaître Ponceteau.
La paille dans l'acier
— Après ? questionna le mari.
— J'ai donc été... où cette manucure m'envoyait... Je n'ai d'abord rien vu de suspect : un petit hôtel bien meublé, une dame en noir qui m'a répété -les affirmations de la manucure, « Mais oui, ma chère enfant... Tous les hommes ne sont pas des grossiers, des manants, comme vous le pensez. Il y en a qui ne désirent que l'amitié des femmes, tout au plus quelques privautés paternelles... Et puis il y a aussi des viveurs qui ont abusé de la vie, qui sent tout à fait inoffensifs, et qui désirent pourtant la gaieté et l'élégance d'sune jeune amie auprès d'eux... » Pendant qu'elle me racontait ces histoires, une femme de chambre nous apportait des coupes et du Champagne frappé. Il faisait très chaud. J'ai accepté de boire...
— Ah ! malheureuse ! s'écria Ponceteau, remué jusqu'au fond dss entrailles par ce récit simple, tragique par sa simplicité même et qui avait une odeur de vérité.
Interloquée par l'exclamation de son mari, Charlotte avait perdu le fil.
- Mais va donc, va donc '. fit-i! impatient.
— Alors, — reprit-elle, un peu réconfortée parce qu'elle gagnait visiblement sur l'adversaire, — alors... je ne sais pas si c'était de boire glacé, par cette chaleur... ou bien s'il y avait quelque drogue mêlée au Champagne... mais peu de temps après avoir bu... comme nous continuions à causer, j'ai senti que la tête me tournait, que j'étouffais. Il m'a semblé qu'on me délaçait, qu'on m'emportait. J'ai perdu connaissance...
— Les misérables ! haleta Ponceteau dressé debout. Est-ce que, pendant ton sommeil...
— Non ! non !... n'ai pas peur, mon chéri... je te dis qu'il ne s'est rien passé de mauvais, rien du tout... Tu vas voir...
Et se coulant vers lui, car elle le devinait maintenant prêt à la recueillir, à la défendre, presque à la consoler :
— Seulement... ta chérie a eu bien peurs, lii "n peur, Xe fa bouscule pas... Sois bon pour elle.
Il la serra dans ses bras d'une étreinte ite et brève, puis la lâcha. Des larmes coulaient de ses bons veux bleus.
— Vite, vite, dis-moi comment tout cela a fini.
— Tu ne devines pas ? répondit Charlotte comprenant qu'il ne fallait pas abuser
du dramatique. Je suis revenue à moi étendue sur un lit, dans une chambre très confortable... les rideaux des deux fenêtrestirés de manière à y maintenir une demiobscurité. Je n'avais pour tout vêtement qu'un très joli kimono japonais en soie rose. Mes idées ne se débrouillèrent pas tout de suite... Puis je me rappelait., la chaleur... le Champagne... Sans doute on avait dû me déshabiller, m'étendre... Mais quelle idée bizarre de m'ôter jusqu à ma chemise !... Enfin, puisque j'étais seule... Juste au moment où je me disais ça, voilà qu'un des rideaux est relevé... et qui est-ce que je vois en train de me dévisager ?
— Delzanne ? interrompit Ponceteau.
— Oui... Delzanne...
— Et qu'est-ce qu'il t'a dit ?
— Mais rien... ni moi non plus... Xous nous sommes regardés^ aussi ahuris l'un que l'autre. Il a reculé contre son rideau... Moi. j'ai bondi de dessus le lit, j'ai couru à la porte, je me su:s sauvée... Tout ceila a duré... pas même une minute... pas même une demi-minute... quelques secondes... La dame au Champagne me guettait ; elle a essayé de recommencer un boniment, mais je l'ai menacée de la police, de mon mari... Quand elle a compris à qui elle avait affaire, elle m'a fait rendre mes vêtements... Je me suis rhabillée en hâte et je suis partie. Voilà.
Ils étaient debout l'un devant l'autre, le mari et la femme, les veux dans les yeux. Les larmes du mari n'étaient pas en core séchées sur ses joues. Il respirait à grands traits comme un homme qui a pensé se noyer et qui remonte à la surface de l'eau. Elle, sa poitrine se soulevait et s'abaissait rapidement, comme après une course rapide : mais son visage était pas séréné. victorieux.
— Est-ce que tu crois, dit-il, que Delzanne était complice ?
— Oh ! sûrement non. Je te dis qu'il était aussi ahuri que moi.
Ponceteau claqua de la langue oont-re le palais.
— Quelle fatalité que c'ait été lui. justement, qui...
Et soudain, s 'interrompant et tout de suite s-' embarrassant dans sa phrase :
— Mais... si ce n'avait pas été Delzanne... est ce que tu... enfin... qu'est-ce que tu aurais Lait ?
— Je me serais sauvée exactement de la même manière... Oh! Robert, comment peux-tu imaginer ?...
La paille dans l'acier
— Pourtant, insista Ponceteau soucieux et prenant de la distance, tu savais Lien que ce n'était pas des femmes que tu allais rencontrer dans cette maison... Tu acceptais... au moins en principe... d"être mise en rapport avec des hcmm<-. •>... peuthêtre avec un vieux millionnaire répugnant... ou avec une loque de débauché... Dis. tu acceptais ça ?
Elle courba la tête.
— Tu as raison de me gronder... Je t'ai dit que j'avais perdu la tête, à cause de ce billet menaçant. Mais. au. fond, tu n'avais rien à craindre. Rien que de voir un homme. Delzanne ou n'importe qui. seul avec moi dans une chambre... J'aurais plutôt sauté par la fenêtre.
Plus près de lui, très humblement, elle murmura :
— J'ai compris là que je ne pourrais pas supporter même le frôlement... même l'approche d'un autre que toi... Grondemoi, punis-moi. renvoie-moi si tu veux... Mais dis-moi nue tu crois ce que je te dis.
Il s'assit d'un air las et murmura :
— Je ne dis pas que je ne te crois pas. On a évidemment abusé de ton ignorance, de ta crédulité. Quel ennui ! Nous étions si heureux.
Elle vint s'accroupir à ses pieds, comme une esclave.
— Nous serons heureux tout de même, mon chéri. Qu'est-ce qui peut nous empêcher d'être heureux ? Pas un homme ne m'a touch-' du rfeigt... je suis toute pareille à ce que j'étais avant-hier... ta petite femme à toi. rien qu'à toi. J'ai fait une démarche folle : comme tu dis, j'ai été abusée. Mais, grâce à Dieu, je me suis tirée de tout cela sans y laisser un cheveu...
— Comme tu arranges les choses ! fit Ponceteau en souriant tristement.
Il était cependant touché par ce que le raisonnement de sa femme contenait de plausible et de net. Il ne cacha pas ce qui persistait à le tourmenter :
— Et Delzanne ?
— Eh bien !... Delzanne... on lui expli-
quera... Puisqu'en somme Je n'ai rien fait de mal, cela restera entre lu: et nous.
— C'est juste, répéta Ponceteau, on lui expliquera.
Il ressentait maintenant une profonde lassitude de tout ce débat ; il était mentalement courbaturé par tous ces chocs martelant sa sensibilité depuis l'heure où il avait lu pour la première fois la lettre de Delzanne. Charlotte perçut cette lassitude, et que ce n'était plus la peine de dépenser des arguments ni des inventions. Elle saisit la bonne tête congestionnée par les larmes et l'embrassa, d'abord comme une enfant qui a commis une peccadille et qui veut rentrer en grâce, puis, insensiblement.
comme une amante qui veut le pardon suprême de son seigneur, le pardon après quoi tout reproche est vain, non avenu, un peu rid:cule. Tout d'un coup, Ponceteau 1 'écarta :
— Ainsi, c'est Delzanne qui a rai-son 1 s'écria-t-il. Tl y a des femmes, les femmes d'honnêtes nigauds comme moi, qui attendent les malins comme lui. avec un peignoir rose pour vêtement, étendues sur un lit...
Ef la ressaisissant par les épaules, baissant la voix :
— Il ne t'a pas vue, dis... il ne t'a pas vue... j'espère ? Tu me comprends ?...
Il la secouait, violent, menaçant... Elle n'eut pas peur. Elle sentait poindre le désir sous cette brutalité jalouse ; elle se laissa secouer, livrant son corps et sa figure de tout près, de tout près.
— Mais réponds, réponds... fit-il.
l'aplatissant presque contre lui. tant il la serrait.
Et déjà il ne savait plus lui-même s'il voulait la corriger ou la caresser.
Elle ne dit non qu'avec les yeux, avec un geste menu des épaules... Et aussitôt elle se sentit emportée dans les bras qui tout à l'heure avaient pensé la tuer, i i tée comme une petite chose débile, une petite chose à l'a merci... mai? qui. tout de même, triomphait.
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Robert fut re~saisi pour Charlotte d'une ardeur de jeune mari.
Après une tornade comme celle où venait de tourbillonner le couple Ponceteau, et quand le mari a donné à la femme le seul pardon qui compte vraiment pour elle, la complicité resserre momentanément l'union, entre les époux.
Robert fut ressaisi pour Charlotte d'une ardeur de jeune mari. Charlotte, ayant craint la mort sous des poings formidables, goûta une volupté imprévue, inusitée, à la violence de cette reprise amoureuse. E-lle s'y prêtait, espérant chasser des idées noires, les soucis qui assombrissaient encore le front de son mari. Elle tremblait qu'il ne remâchât les explications qu'elle lui avait fournies et que le doute ne lui revînt insidieusement.
Elle se trompait. Ce n'était pas le souci de sa femme qui obscurcissait Ponceteau. C'était le souci de son ami.
I! pensait à Delzanne. qui lui inspirait à la fois de la rancune et de la crainte, ces deux sentiments hostiles mêlés au besoin de le revoir, de se confier à lui, de
se faire consoler et rassurer par lui. Il se surprenait sans cesse à imaginer cette rencontre nécessaire et la conversation qui s'ensuivrait. Quand Delzanne, mis au courant des révélât :ons de Charlotte, aurait dit : « Tout cela n'a décidément aucune importance ; n'y pensons plus... ». Ponceteau sentait que la vie reprendrait son cours 'habituel : un cauchemar aurait passé, puis le grand jour l'aurait chassé...
Oui, mais cette conversation avec Delzanne, il fallait l'amorcer : Ponceteau n'osait pas. Pour innocente que fût Charlotte, au fond, Delzanne avait vu Charlotte dans une posture humiliante, dans un endroit honteux. Delzanne n'avait pas douté de la culpabilité de Charlotte. Delzanne1 avait dénoncé brutalement Charlotte... En évoquant tout cela. Ponceteau arrivait à susciter en lui un élan de colère : mais l'estime pour le caractère, pour la véracité et l'a sincérité de Delzanne, il ne suffisait pas d'un élan de colère pour l'en débarrasser. La fo: en la fidélité rie Delzanne, la foi au dévouement de Delzanne, c'était trop ancien dans sa vie, c'était trop tissé avec
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son passé, cela faisait partie de lui. Et même quand il essayait de s'approprier les mots de Charlotte : « Delzanne est un drôle... On ne dénonce pas une femme... b il n'arrivait pas à mépriser son ami. Delzanne pouvait se tromper sur les apparences, se tromper même sur la conduite à tenir en une conjoncture délicate. Il ne pouvait ni vouloir tromper Ponceteau ni vouloir son dommage.
Ponceteau ne parlait pas de Delzanne à Charlotte, et Charlotte évitait de questionner son mari sur ce qu'il comptait faire avec Delzanne. Elle haïssait Delzanne, elle l'eût détruit si elle l'eût pu sans danger. Au moins eût-elle volontiers tenté de le détruire moralement dan» l'opinion de son mari ; si elle ne s'v risquait pas, c'est que sa première défense instinctive avait été d'accuser Delzanne : et. après, il avait bien fallu avouer que. sur le fait lui-même, ce n'était pas Delzanne qui avait menti. Xe pouvant combattre Delzanne. elle s'était même un instant demandé, après la scène de l'aveu, si elle n'irait pas le trouver, le prier, au nom même de l'affection qu'il portait à Ponceteau. de ne pas déposer contre elle, de confirmer l'explication que son mari acceptait. Elle n'osa pas affronter Delzanne ; elle se rappelait trop de quel regard il avait repoussé l'invite muette et cynique qu'elle avait tentée- rue Lord- Byron... Non, décidément, mieux valait attendre, faire la morte : son instinct lui suggérait que, repris par elle comme il l'était. Ponceteau ne resterait pas l'ami de Delzanne.
Ils se brouilleraient infailliblement : die n'avait qu'à laisser faire.
Ponceteau, quatre jours durant, hésita, discuta avec lui-même, élucubra au bureau trente brouillons de lettres pour Delzanne, qu'il brûla ensuit^ comme des papiers compromettants. La journée finie, quand il sortait du Crédit mutuel, il se croyait résolu à aller trouver Delzanne au Cercle militaire : il en prenait le chemin, accélérait le pas... Soudain, le courage lui manquait; il n'atteignait même pas la place de l'Opéra. Pourtant, a mesure que les jours s'accumulaient, la nécessité d'en finir s'affirmait.
« Si je romps purement et simplement avec Delz-enne, sans explication, j'ai l'air d'encourager sa calomn'e. Tl faut qu'il sache que la pauvre enfant a été. en somme, plus victime que coupable... et qne
son crime se réduit à une grave inconséquence. »
Une grave inconséquence ! L'instant où ces trois mots surgirent dan* son espril pour caractériser l'acte de Charlotte fui décisif. Ils ne lui étaient pas encore venus ; les penser lui fut un soulagement... Une grave inconséquence ! Oui, c'était cela qu'il fallait dire à Delzanne, en propres termes. Cela signifiait tout et préparait toute l'explication. Et un ami peut dire à son ami, sans compromettre sa femme : « Ma femme a commis une grave inconséquence. »
Cette illumination l 'éblouit devant sa table de travail, à la banque. Il était trois heures après midi. Aussitôt il écrivit à Delzanne :
« Xe t 'étonne pas si, depuis ta lettre, tu n'as rien reçu de moi. J'ai fait une enquête précise. Je tiens à te dire, dès à présent, que tout se réduit, de la part de qui tu sais, à une grave inconséquence. Attends-moi tout à l'heure au Cercle. J'y viendrai en sortant du bureau et je te fournirai les explications complémentaires.
Il envoya l'un des grooms de la banque porter chez Delzanne ce billet qui lui paraissait d'une allure excellente, net et ferme, ne contenant aucun reproche, mais dépouillé cependant de toute expression anrcale. Il quitta le bureau un peu plus tôt que de coutume, ayant à présent hâte d'en finir. Comme un invincibe talisman, il emportait sa formule : une grave inconséquence. Il lui semblait qu'elle lui assurait l'avantage dans l'entretien, et il se réservait de faire sentir à Delzanne que lui aussi, par cette dénonciation à l'aveuglette, s'était montré non moins inconséquent que Charlotte.
Il v avait juste six personnes au café du Cercle militaire quand il y pénétra. LTn très jeune homme, quelque sous- lieutenant, feuilletait V Annuaire, devant un vermouth intact. Quatre messieurs grisonnants — dont le capitaine Marguson — jouaient au bridge dans un angle de la grande salle. Dès le seuil, Ponceteau aperçut Delzanne, assis près du balcon, dans l'embrasure de la dernière fenêtre. Il fut frappé de sa mine : Delzanne. pâle et creusé, semblait relever de maladie. Cette misère physique de son ami le bouleversa, émut son cœur, avant qu'il eût préparé une attitude. Del-
La paille dans l'acier
zanne, le voyant venir, s'était levé : ils se serrèrent la main. Delzanne dit avec un sourire un peu gêné :
— Je ne savais plus que penser. Je croyais que tu ne voulais plus me voir.
Ponceteau balbutia :
— Il m'a fallu réfléchir... tu comprends... me renseigner. Restons-nous ici pour causer ?
— Nous y sommes aussi bien qu'ailleurs, répliqua Delzanne. Personne ne s'occupe de nous ; nous n'avons qu'à ne pas trop élever la voix... Le bruit de l'avenue empêchera qu'on nous entende.
Il avança une chaise à Ponceteau et s'assit lui-même. Tous deux se regardaient avidement, avec un chaud réconfort de se retrouver après s'être crus perdus l'un pour l'autre.
— Mon pauvre vieux, fit Delzanne... Je t'ai fait de la peine.
— • Ça, répliqua Ponceteau, tu peux le dire ! Et tu aurais peut-être mieux fait de te tenir tranquille.
— Alors, tu m'en veux ?
Delzanne dit ces mots d'un ton si anxieux, et sa figure parut si désespérée, que Ponceteau fut compatissant :
— Je ne t'en veux pas, répliqua-t-il, parce que tu as cru bien faire. Mais, franchement, avec la meilleure intention du monde, tu as été un peu léger... un peu brusque.
Delzanne ne protesta pas : il était trop heureux d'entendre à nouveau Ponceteau lui parler, de regarder sa bonne figure congestionnée, sa calvitie, ses clairs yeuxbleus, sa grosse moustache jaune. Il écoutait à peine les paroles qu'il lui disait. Il aurait voulu l'embrasser. Les journées et les nuits qu'il venait de passer, se crovant définitivement brouillé avec son ami, avaient été trop amères. Tout valait mieux que de recommencer une si dure épreuve. Et luimême, dans sa détresse, avait trop regretté sa démarche pour ne pas souscrire aux plus sévères appréciations.
Ponceteau. agréablement surpris de cette soumission, se rengorgea : la conversation s'engageait comme il l'avait souhaité; il prenait l'avantage. Pour fournir les détails explicatifs, il se rapprocha de Louis et baissa un peu la voix, mais il garda le ton d'un homme qui condescend, qui dit :
« Voilà comment les choses se sont passées », sans admettre la controverse, — et qui d'ailleurs trouve la matière trop dé-
nuée d'importance pour y dépenser beaucoup de mots.
Il dépêcha vivement l'histoire de l'étole de zibeline, de la dette, du billet. Delzanne écoutait sans rien répondre, sans interrompre, mais avec un intérêt si poignant, une curiosité si avide, et surtout un tel air de bonne foi, que peu à peu le narrateur en éprouva de la gêne et qu'une secrète inquiétude, mêlée à une vague irritation, diminuant son assurance, ralentit peu à peu son débit. Il commença de tâtonner, de chercher ses mots ; ses yeux évitèrent les. yeux écarquillés de Delzanne.
— ■ Alors... cette manucure... (on devrait arrêter les femmes pareilles et les enfermer...) cette gredine de manucure a fait croire à la pauvre Charlotte qu'elle lui procurerait la somme nécessaire par des relations qu'elle avait... Tu comprends ?
— Oui, oui, je comprends Très bienr répliqua Delzanne.
Le ton dé cet acquiescement fut si indécis que le malaise de Ponceteau s'en accrut. Et tout à coup l'impossibilité de rapporter exactement la confidence 'de Charlotte lui apparut. Dire que Charlotte avait accepté d'être mise en relations avec des bienfaiteurs masculins, qui la respecteraient tout en la tirant d'embarras... non, pas moyen de proférer cela devant Delzanne !... Il sentit qu'il rougissait, qu'il. perdait le fil. Crainte d'hésiter ou de laisser deviner son embarras, il se jeta dans une traverse. Il arrangea l'histoire, il l'adapta à Delzanne, comme Charlotte l'avait adaptée à lui-même.
— Voilà donc ma pauvre Charlotte qui,, sur les indications de la mégère, s'en va rue Lord-Byron, croyant y trouver une prêteuse sur gages, tu comprends ?... une femme qui lui aurait escompté son billet en prenant, par exemple, des bijoux ou la zibeline en nantissement ? Tu me suis bien ?
Delzanne fit « oui » de la tête. Mais sa figure convulsée révélait un malaise égal à celui du narrateur. A partir de ce moment, Ponceteau fut conscient qu'il contait en déroute, incapable de rassembler son sang-froid, écoutant lui-même ce qu'il disait avec une sorte de stupeur, pensant r « Mais c'est idiot... ce que je d:s là... ça n'a aucune vraisemblance... » écoutant aussi, malgré lui, les propos de la table de bridge voisine, une querelle entre un bridgeur et le capitaine Marguson au sujet d'une « renonce » à cœur... Comme on dit
La paille dans l'acier
en argot de théâtre, il 0 boula » toute la fin de l'histoire.
— Après avoir gavé la malheureuse avec du Champagne drogué, on a profité de son sommeil pour lu: enlever ses vêtements, l'affubler de ce pagne de soie à ramages roses... Cela t'explique tout, n'est-ce pas ?... La pauvre gosse dormait bien innocemment, sans savoir même où elle était, quand ton irruption dans la chambre l'a rappelée à elle et l'a mise en déroute. Voilà...
Il s'arrêta, à bout de salive et d'haleine, comme un coureur au sommet d'une côte. Une seule chance pouvait alors, entre les deux amis, sauver encore la situation :
que ni l'un ni l'autre ne parlât plus de quelque temps, qu'ils se donnassent l'un à l'autre le loisir de reprendre leur assiette, après l'épreuve qu'ils venaient de subir. l*un en racontant, l'autre en écoutant... Delzanne, plus subtil, plus sensible aux nuances, se garda de proférer un mot. Mais Ponceteau,qui n'avaitaucune finesse, ne sut pas tolérer ces secondes silencieuses. Tl lui fallut l'acquiescement, l'approbation de Delzanne. Et, comme il était mécontent, il l'exigea avec brusquerie.
— Eh bien! tu es là comme une bûche ! Tu ne dis rien. Réponds !... Puisque je me donne la peine de t'expliquer...
Delzanne sursauta comme si on le secouait dans un somme. Il balbutia :
— Qu'est-ce que tu veux
que je réponde?... J'ai bien compris. Je te remercie. C'est évident...
L'agacement de Ponceteau s'accrut :
— Tu dis ça comme pour me faire plaisir. Je ne suis pas un enfant. On dit : c'est Clair... ou : ce n'est pas clair... On dit oui ou non. On ne fait pas cette tête de jésuite. Delzanne ne bougea pas, ne haussa même pas les épaules ; il constatait l'irritation croissante de son ami et voulait à tout prix éviter de le surexciter, non par peur des injures, mais parce que, sous l'excitation de Ponceteau, il devinait la souf-
france intime, le doute au sujet de Charlotte, l'humiliation devant lui... Malheureusement, Ponceteau, monté, furieux contre lui-même, n'arrêtait plus.
— Je te préviens que je n'admets pas qu'on goguenardise sur ce que je dis... Et ton attitude, je suis bien obligé de le déclarer, n'est pas du tout ce que j'attendais.
REBTOVS-NOTTP irî POT'R CKTJZWR 1
— Prends garde, fit à demi-voix Delzanne. On t'écoute.
Il montra du coin de l'œil la table de bridge où, effectivement, la partie semblait suspendue.
— Je me f... qu'on m'écoute, reprit Ponceteau, qui cependant baissa le ton. Ce que j'ai à te dire, tu l'entendras. J'estime que tu as commis, en dénonçant Charlotte sans preuve, un acte... enfin. un vilain acte...
— J'ai fait mon devoir, interrompit Delzanne, dont les joues se colorèrent d'un vif afflux de sang.
La paille dans l'acier
— - Ce n'est jamais le devoir d'un horu nête homme que de dénoncer une femme.
En tout cas, si tu avais un peu de cœur...
— Robert...
— Si tu avais du cœur, maintenant que tu sais la vérité, tu m'aurais déjà prié de ie mener à Charlotte, pour lui demander pardon à genoux. Au lieu de ça, quand j'ai pris la peine de te renseigner à fond, tu fais le sceptique, celui à qui on n'en compte pas...
— Mais je te certifie...
— - Xon, non, mon petit... je te connais, «et j'y vois clair. Tu veux me faire comprendre que tu n'es pas ma dupe... que les choses ne se sont pas passées comme me l'a dit Charlotte, mais comme tu l'as dit dans ta lettre...
Il s'emba'llait de plus en plus : il haussait la voix ; les « chut » de Delzanne ne parvenaient plus à le contenir. Toute la taiblée de bridge s'était levée et suivait la scène. Ponceteau se dressa debout, si agité par la colère que sa chaise, dont il tenait le dossier, martelait le plancher.
— Alors, moi, je suis un idiot ? Un mari qu'on berne ? Je souris et j'empoche ? Mais dis-le donc que je suis ça, puisque tu le penses — et il s'approcha de Delzanne immobile, et il lui mit son poing énorme à deux doigts de la figure. — Disle, que j'en suis un... Dis-le donc !...
Delzanne n'avait plus qu'une pensée :
<< Il est fou ; il va fa:re quelque chose d'irréparable. »
— Tu n'oses pas le dire, tout de même, cria Ponceteau.
Et comme les bridgeurs s'approchaient.
Marguson en tête, il perdit toute maîtrise de soi.
— Venez voir, capitaine, venez voir un pleutre qui insulte les femmes... Oui. un pleutre, un pleutre, — répéta-t-il dans la face de Delzanne, à présent debout luimême et blême sous les injures. — Tu ne veux pas répondre ? Tu ne veux rien dire ? Eh bien ! tiens ! tiens !...
De deux « directs » formidables, il envoya Delzanne rouler par terre, avec la chaise, qui se brisa. Aussitôt les quatre joueurs de bridge s'élancèrent entre eux, les empêchant de se joindre à nouveau.
Delzanne se releva, livide, frémissant ; le capitaine Marguson le retint par la manche. Les trois autres joueurs entraînaient Ponceteau, encore furieux, qui criait à Delzanne :
— Et si, par là-dessus, tu veux un bon coup d'épée, je ne te raterai pas...
— Mon cher Delzanne, fit obligeamment le capitaine, lâchant la manche — car il le vovait désespéré, mais calme — je suis à votre disposition pour demander raison à cette brute.
Charlotte sur ce lit ixeame, le corps a peine caché.
Rien n'entraîne mieux la conviction que l'action ; il n'y a pas d'exemple d'une armée, à la veille d"une bataille, suspectant l'équité de la cause qu'elle défend. Pareillement l'homme qui, dans la dis-pute, passe des arguments aux coups, souvent ne recourt à l'action brutale que pour affermir sa conviction battue en brèche. Ayant frappé Delzanne, recevant les témoins de Delzanne, constituant les siens, vivant enfin ces quarantr-huit heures ardentes qu'un duel sérieux suscite dans la vie d'un c 'vil pour qui se battre n'est pas un incident professionnel. Ponceteau ne consentit pas un instant à discuter dans son for intérieur l'indignité d< Delzanne, ni, par suite, la sincérité de Charlotte... Cette lueur de doute qui l'avait ébloui comme un zig-zag d'éU clair tandis qu'il racontait l'aventure, au café du Cercle, avait disparu sans laisser de trace ; il ne consentait même plus à se la rappeler. Car. si Charlotte avait menti, Delzanne eût été dans son droit de ne st pas la:sser convaincre, et alors lui, Pone* tean. n'avait plus qu'à faire des excuses Il fallait absolument que Delzanne, comme il le lui avait craché à la face, fût un
pleutre et un menteur, que Charlotte fût une victime. Il étouffa donc toutes les velléités de réflexion, de retour en arrière, que lui suggéraient, dans les profondeurs de sa conscience, le sens du vraisemblable et sa vieille amitié. Il les étouffa comme un criminel s'assied sur le coffre-fort où il a enfermé sa victime agoni-santé, mais pantelante encore et capable d'un sursaut. Contre Delzanne, il prit son point d'appui sur Charlotte... Il se grisa d'elle, un peu honteux de constater que toute cette histoire de corruption la lui rendît plus désirable. Et il percevait aussi, depuis la querelle, qu'il ressentait contre Delzanne une jalousie physique ; il lui en coulait d'avoir vu Charlotte sur ce lit infâme, le corps à peine caché. Il était harcelé maintenant par la pensée que peut-être les yeux de Delzanne lu: avaient volé, de sa femme endormie, plus que celle-ci ne le soupçonnait ellemême...
« Qui sait depuis combien de temps il était dans cette chambre ? X'a-t-il pas abusé de ce sommeil sans défense, au moins pour gaver ses veux ?... Et puis, quand elle s'est levée du lit pour s'enfuir, tout affolée... »
Il ne put se retenir de sonder Char-
yO
La paille dans l'acier
lotte sur ce point précis par des questions indirectes. Charlotte, merveilleusement perspicace pour démêler ce qui la concernait, se garda bien de l'apaiser. Malgré une discrétion de convention, elle avait vite compris que Delzanne et son mari allaient se battre ; le duel serait mauvais pour Delzanne : Ponceteau était tellement plus redoutable ! Mais il fallait que Ponceteau restât en proie à la colère, cette colère qui le rendait irrésistible comme un fléau de la nature, comme le vent ou la grêle. Elle ne négligea rien pour l'aiguillonner. Aux questions détournées qu'il lui posait, elle répondit avec maladresse voulue. « Assurément, ce kimono était moins un vêtement qu'un ornement... Oui, il faisait très chaud, et elle avait pu se découvrir un peu en dormant, oh ! presque pas... Comment elle avait sauté du lit ? Mais, ma foi ! comme une femme qui a peur, assurément sans mesurer ses mouvements... » Ponceteau ne poussait pas l'interrogatoire plus avant ; mais, après de telles réponses, elle l'entendait gronder dans sa gorge, tout en la broyant de caresses qui ressemblaient assez à des corrections. *
Cependant, durant les deux jours qui suivirent la querelle au Cercle, les pourparlers avaient observé le puéril protocole hab;tuel. Le capitaine et un de ses amis, le lieutenant Bosq, s'étaient mis en rapport avec les témoins constitués par Ponceteau : M. Romagny, bijoutier, lieutenant de territoriale (l'un des bridgeurs qui l'avaient entraîné), et M. de Verneaux, directeur du contentieux au Crédit mutuel. Marguson conduisit les palabres, rendues difficiles par l'exaspération de Ponceteau, qui, bien qu'offenseur, exigeait un duel' à sa guise, pas un duel pour rire : quatre balles à vingt pas d'abord, puis, s'il n'y avait pas de résultat, reprise à l'épée jusqu'à infériorité constatée d'un des combattants. Delzanne demanda seulement à échanger deux balles à vingt pas ; toutes les excitations de ses témoins, avides d'émotion ou de gloire, ne le firent pas vaiier. Il fallut bien en passer par où il voulait. Ses témoins le trouvèrent un peu mou, un peu froid.
A la vérité, Delzanne était brave (Ponceteau ne l'ignorait pas). Mais il jugeait ce due] absurde, criminel. Jusqu'à la dernière minute, il avait espéré le mot de réparation qui lui eût permis de se jeter dans les bras de Ponceteau en lui pardonnant. Les deux coups de poing reçus ? Ils s'en étaient donnés bien d'autres, au régiment, et après,
rue des Saussaies, quand ils vivaient en commun. Alors, cela n" avait aucune importance. On s'entre-bourrait comme des collégiens. Cela n'avait d'importance, aujourd'hui, que parce qu'une femme était au fond du débat. La femme, l'ennemie, la méchante paille dans l'acier loyal des amitiés masculines...
La rencontre fut fixée au mercredi matin, à huit heures, — juste huit jours après le dîner de la rue Raynouard, — dans le parc d'un hôtel de Xeuilly actuellement sans locataire. Le propriétaire était M. de Verneaux. A mesure que l'échéance approchait, Charlotte témoignait à son mari une tendresse plus ardente : sans cesse auprès de lui, soudée à lui, le confortant avec une sorte d'adoration. La suprême nuit fut chaste, mais ils la passèrent étroitement enlacés : et Ponceteau sentait qu'elle voulait lui donner de la force, le rendre victorieux, par elle, pour elle... C'est qu'elle avait l'intu'tion que si elle le laissait seul avec ses pensées^, peut-être cesserait-elle d'être la plus forte ; peut-être Delzanne reprendrait-il l'avantage, et la bataille nécessaire n'aurait pas lieu.
Le matin du duel, vers six heures et quart, comme déjà le landau attendait en bas, devant la porte, avec les témoins, Ponceteau, qui partait, attira dans un coin de la chambre sa femme émue, mais brave et confiante :
— Ecoute, Charlotte... Tu vas me répondre franchement, sans me ménager. Je ne t'en voudrai aucunement, parce que je sais qu'il n'y a pas eu de ta faute. Mais vraiment... vraiment... dans cette chambre... crois-tu que.... ce misérable... n'ait rien vu de toi ?...
Elle eut l'intuition qu'il fallait risquer touf. Elle cacha sa tête contre la poitrine de son mari, dans une attitude qui avouait déjà...
— Alors ? insista Ponceteau.
' — Eh bien ! fit-elle presque à voix basse... Quand je me suis réveil'lée sous ses yeux... j'étais... très en désordre.
Il gémit de colère, et, la jetant de côté sans l'embrasser, il rejoignit ses témoins, tout palpitant d'un désir de meurtre.
... Sept heures d'ur^ matin de juin, dans un des vastes jardins qui découpent l'ancien parc de Xeuilly. Le jardin de M. de Verneaux est inhabité depuis plusieurs mois ; le printemps y a éclaté librement,
La pailie dans i'acier
bousculant tout l'appareil d'artifice dont les jardins l'avaient encombré la saison d'avant. Les pelouses sont fourrées d'herbe drue et inégale, presque comme des prés campagnards ; çà et là pointe une touffe de pissenlit, un gros chardon, une pousse d^acacia. Les bords des allées ont verdi. Les fusains et les troènes lancent des jaillissements indisciplinés ; les lilas débordent leur alignement officiel et barrent certaines avenues de leur feuillage tendre.
Une infinité d'oiseaux se rassemble dans quelques très vieux arbres massés à droite de l'hôtel : ils pépient éperdument, en chœur, réjouis par la fraîcheur lumineuse.
L'hôtel, du plus fâcheux style second •empire, montre un corps de bâtiment central flanqué de deux pavillons ; ses fenêtres cintrées, trop rapprochées les unes des autres, surmontées d'une coquille maladroite, ont leurs volets clos. Sous une marquise de fer et de verre, en haut d'un perron étriqué, la porte d'entrée est seule ouverte, laissant voir le vestibule où les chirurg:ens ont installé leur matériel de pansement.
Delzanne et Ponceteau, tous deux en redingote et chapeau haut de forme, se promènent, chacun avec son chirurgien, l'un .à droite, l'autre à gauche du bâtiment, chacun évitant de franchir une sorte de frontière idéale perpendiculaire au milieu de la façade. Cependant, leurs témoins, très affairés, cherchent une place convenable pour le combat, croient la trouver, y tenoncent sur quelque judicieuse objection. Delzanne ne cesse pas de regarder vers Ponceteau : il lui semble que, s'il rencontrait son regard, Ponceteau ne résisterait plus, viendrait s'excuser et se réconcilier. Mais Ponceteau évite le regard de Delzanne ; peu attentif aux conseils que lui prodigue le chirurgien, — praticien à prétentions de duelliste, — il s'hypnotise à remâcher la dernière phrase de Charlotte : ■* Je crois que j'étais très en désordre... » Et de se redire cette phrase, cela lui fait à chaque fois l'effet d'une piqûre excitante. Il en essaie l'action sur lui-même, coup sur coup, comme s'il craignait de manquer, non de courage, mais de colère et de haine, à l'instant du face-à-face.
Cependant, la chaleur montait rapidement, les oiseaux cessaient peu à peu de criailler dans les tilleuls et les platanes, et les quatre bonshommes en noir s'agitaient toujours, courant sur les pelouses,
mesurant des longueurs d'allée, sans paraître arriver à tomber d'accord. Brusquement, tous quatre disparurent. Les adversaires et leurs chirurgiens se demandaient ce qu'ils étaient devenus, quand le capitaine Marguson reparut, annonçant que tout était prêt. Ces messieurs se battraient sur le terrain du tennis, derrière l'hôtel.
Elle cacha ba têtu contre la poitrine de son mari.
Ils s'y rendirent, soulagés l'un et l'autre d'approcher enfin du terme. De grands platanes, un mur élevé, des volières désertes et ruineuses donnaient à cet enveis de l'hôtel un aspect assez mélancolique. Mal; gré la saison, il y faisait humide, et le ten nis abandonné se veloutait de moisissure. On plaça Delzanne et Ponceteau obliquement, par rapport aux côté? du rectangle,
La paille dans l'acier
afin que l'œil des tireurs ne fût pas guidé par les lignes géométriques. Tout ceci s exécuta assez vivement ; la hâte d"en fimr était unanime.
Delzanne ne se décourageait pas et regardait Ponceteau. Sa figure amaigrie, d'une pâleur extrême, contrastait avec les poils noirs des cheveux et de la barbe ; mais le lieutenant de territoriale Romagny. qui lui remit l'arme chargée, constata que cet homme triste et pâle ne tremblait pas. A vrai dire, il allait à ce duel en désespéré, mais non par la crairute d'y perdre la vie : tout ce qui valait la peine de vivre, il lui semblait qu'il l'avait déjà perdu...
Ponceteau s'effaça à peine, et. comme il attendait le commandement, il rencontra enfin les yeux noirs de Delzanne fixés sur les siens. Il pensa seulement : « C'est comme cela qu'il l'a regardée... » Le désir du meurtre gr:.sa de nouveau son cerveau surchauffé... Il entendit la question : « Etesvous prêts ?... » Il sentit la détente sous son index, et. comme il levait le bras, il lui sembla que c'était la détente qui tirait son doigt. Un seul coup partit, entre le commandernnt « un » et le commandement « deux ».
Alors, dans ce coin moisi, entouré d'arbres immobiles, couda une petite seconde v:.de, d'un vide perceptible pour les acteurs et les témoins de la scène, une seconde où rien du tout ne se passa. Personne même ne 'eraua ; huit pensées cherchèrent à comprendre ce qui s'était passé, ce qui allait se passer : on sentait cependant qu'il s'était passé quelque chose. Puis on vit Delzanne s'asseoir par terre, avec le geste tranquille et posé d'un homme qui a beaucoup marché et qui trouve un endroit propice pour une halte à l'ombre. Il s'assit sans lâcher son arme, qui n'avait pas tiré. Seulement;, dès qu'il fut assis, il tomba sur le flanc. Aussitôt tous les autres, sauf Ponceteau. comme si l'enchantement de l'engourdissement se rompait, se précipitèrent vers le blessé, formèrent un groupe agenouillé où Ponceteau ne vit plus que des dos. des nuques, des semelles.
Ponceteau, lui, demeurait cloué sur place.
Dégrisé soudain de sa jalousie meurtrière, il se sentait envahi par une épouvante qui lui fit claquer les dents, qui lui suggéra l'idée de se sauver comme un voleur, profitant de ce qu'on ne faisait pas attention à lui. « Delzanne est mort, pensa-t-il, articulant à voix basse sa pensée.
Je l'ai tué... » Par une sorte de retour réflexe, la pensée qui l'avait armé et soutenu, que Delzanne avait regardé Charlotte demi-nue. lui revint : et cette imagination le laissa indifférent. « Charlotte est cause de tout, » se dit il... Un flot de rancune contre elle lui monta au cœur. Mais, autour du blessé, on se relevait. Un des chirurgiens, avec un des témoins de Delzanne, coururent vers la maison. Ponceteau fit quelques pas et rencontra M. de Verneaux qui venait à lui.
— C'est grave ? questionna-t-il.
— Parbleu ! fit M. de Verneaux. Vous avez touché sous l'épaule. Qu'est-ce que la bade a fait avec le poumon, on ne sait pas encore. C'est très embêtant.
— Mats il n'est pas mort ?
M. de Verneaux fit un geste de dénégation molle ; au même instant, M. de Romagny s'approchait et. sans regarder Ponceteau. dit à son collègue :
— Mon client voudra ii parler à son afdversaire.
— Vous consentez ? fit M. de Verneaux. Déjà Ponceteau courait vers le blessé.
Il était étendu sur le dos, l'épaule droite nue, hors de la chemise déchirée. On achevait le premier pansement, et une forte odeur d'iodoforme corrigeait l'odeur moisie du sol. Delzanne regarda venir Ponceteau avec les mêmes veux anxieux, attentifs, que tout à l'heure avant le duel. Quand il vit Ponceteau s'approcher, s'agenouiller près de lui. ses yeux changèrent d'expression, se calmèrent; sa face de Christ mourant se détendit.
— Mon vieux... mon vieux... balbutia Ponceteau, qu'une brusque montée de larmes étouffait.
Delzanne ne répondit pas. Mais ses traits sourirent et les doigts de sa main droite remuèrent, appelant ceux de Ponceteau. qui les joign:rent. Les quatre spectateurs de cette scène prirent des poses graves par quoi ils essavèrent de masquer leur émotion. Le chirurgien qui avait fait le pansement déclara :
— Pas d'hémorragie... Pas trop de difficulté à respirer... Pas de syncope. C'est bon signe...
Et comme son collègue revenait :
— Eh bien ? questionna-t-il.
L'auto d'ambulance urbaine sera ici dans une dizaine de minutes, répondit l'autre, qui venait de téléphoner.
Ponceteau ne cherchait pas à arrêter
La paille dans l'acier
le flux des larmes qui lui inondaient le visage ; il osa murmurer :
— Tu sais... Ce n'est rien... mon vieux...
Delzanne murmura :
— Oh ! si... c'est quelque chose... je le sens bien.
Un long moment, ils demeurèrent à se regarder, le meurtrier et la victime. On s'écartait d'eux, discrètement. Delzanne finit par dire, — l'on sentait que chacune de* paroles qu'il prononçait lui causait un peu de douleur :
— Comme c'est bête ! Pourquoi as-tu voulu me tuer ?... Est-ce que j'ai cherché à te faire du mal, moi ?
Ponceteau se détourna en sanglotant.
S'il avait eu une arme sous La main, il se serait détruit.
— Tu ne vas pas me quitter ? dit encore Delzanne.
— Non, non... je te le promets... je ne te quitterai pas un instant.
La voiture d'ambulance arrivait, évo-
luant jusque sur le terrain du tennis.
M. Romagny prit Ponceteau à part, tandisqu'on soulevait le blessé :
— Vous m'avez chargé de renseigner Mme Ponceteau... Que dois-je faire ?
Ponceteau sursauta. Charlotte ?... Il fallait s'occuper de Charlotte dans une minute tragique, à deux pas de Delzanne peut-être mortellement atteint?... L'idée de revoir Charlotte, de parler à Charlotte, lui fut intolérable.
— Soyez assez aimable, balbutia -t -il, pour téléphoner 69-47... que je suis sain et sauf... mais que je ne puis quitter M. Delzanne, qui est blessé... Qu'on ne me dérange pas. Dites bien qu'on ne me dérange pas ! Et merci !
Avec mille précautions, on installa Delzanne dans la voiture à croix rouge ; son chirurgien y monta avec lui. L'autre chirurgien prit Ponceteau dans son automobile ; il dut, à deux reprises, entre Neuillv et la rue des Saussaies, faire respirer des sels au géant, pris de syncopes.
Delzanne exigeait la présence DE PONCElEAU A SON CHEVET.
Quand Delzanne, exsangue d'avoir subi une hémorragie nouvelle au moment où on lui avait refait son pansement, 'fut couché, sommeillant, fébrile, dans son lit de la rue des Saussaies ; quand Ponceteau fut seul à son chevet, — le blessé exigeait sa présence, s'agitant dès qu'il faisait mine de s'éloigner pour laisser la place à l'interne de garde, — le triste triomphateur du duel mesura le désastre qui résultait pour lui de sa victoire.
Il n'avait jamais ressenti contre Delzanne qu'une brève et fortuite rancune causée par un remous de sensualité : or, dans les crises graves de la vie, maladies physiques ou angoisses morales, c'est merveille comme la sensualité est tôt vaincue, méprisée, oubliée. L'être raisonnable qui a agi inconsidérément sous son empire pense : « Comment ai- je pu. pour si peu de chose ?... » Auprès de ce mourant fiévreux. Ponceteau, redevenu lucide, constata que Delzanne était, dans sa vie, un élément plus nécessaire, plus essentiel que Charlotte. Il choisit : ne jamais revoir Charlotte, s'il le fallait, mais que Delzanne ne mourût pas, que lui-même ne portât pas l'horrible remords d'avoir supprimé l'être qu'il' chérissait le plus au monde. Par une réaction intellectuelle qui suivit la réaction des
nerfs, il examina en juge instructeur ce qui avait été la cause initiale de tout : l'aventure de Charlotte, sa rencontre avec Del zanne rue Lord-Byron.
Par le seul fait qu'à l'heure présente le courant de sympathie entre Delzanne et lui était non seulement rétabli, mais échauffé, monté par la pitié, la douleur, le regret, à une ardeur inusitée, Ponceteau vit, comme on voit un objet posé devant soi, en pleine lumière, la vérité, déjà aperçue par lui quand il faisait son récit au café du Cercle. Seulement, au Cercle, cette vérité l'avait enragé contre Delzanne ; à présent, elle l'armait contre Charlotte.
Assis sur un fauteuil bas, trop bas pour sa haute taille et qui le forçait à relever les genoux ; dans cette chambre qui sentait l'iodoforme, où le grand soleil d'un midi de juin était atténué par les persiennes demi-fermées ; écoutant l'haleine difficile de Delzanne et souffrant lui-même chaque fois que cette haleine s'engorgeait. Ponceteau se disait, avec une âpre insistance à se meurtrir le cœur, comme s'il eût voulu se punir :
« Toute l'histoire de la zibeline, du Champagne et du guet-apens ne tient pas debout. » Et il sentait peu à peu, autour de lui. comme un réseau de mensonges, de complicités inavouables entre sa femme et des proxénètes ; toute une sale écume de
La paille dans l'acier
Paris se déversait chez lui, dans son ménage ; il en respirait l'odeur corrompue... La manucure... la dame en noir... ce n'étaient pas des inventions de Charlotte, celles-là ! Elles existaient en chair et en os ; elles étaient sans doute des familières de sa femme...
« Ah! la scélérate... Mais moi...
moi... moi qui ai vécu là dedans et qui n'ai rien su voir !... Et pourtant cela crevait les yeux. Delzanne devait en être sûr, et pas seulement Delzanne. mais Verneaux, mes collègues, tous ceux qui connaissaient mes ressources et mon intérieur. Où prenait-elle l'argent?... Un amant, ou bien... la rue Lord-Byron?...
Lui, Ponceteau, — si scrupuleux en matière d'argent que. sans fortune personnelle, il avait tenu à payer au Crédit mutuel huit mille francs de sa poche pour une erreur involontaire commise aux dépens de sa caisse, — lui Ponceteau, fils des honnêtes Ponceteau d'Hazebrouck, il avait mangé de ce pain-là !...
« Car il n'y a pas de doute, j'en ai mangé... Ma maison communiquait avec la rue Lord-By- Ton. C'est du propre. Et je suis un joli monsieur. Ah ! la gadoue, la gadoue !... »
Ses poings se serraient, ses dents grinçaient tandis qu'il songeait à Charlotte. Tout ce qu'elle avait excité en lui de désir, de volupté, l'irritait maintenant; il l'arrachait de sa chair, il la répudiait. Il lui semblait qu'il ne pourrait plus supporter le son de sa voix ni la vue de son visage.
Entre elle et lui il y avait autant de fange que de sang.
Comme il méditait ainsi, il entendit le blessé remuer. Il se pencha vers l'oreiller. Les yeux grands ouverts de Delzanne le regardaient.
■ — Veux-tu quelque chose ? questîonna-t-il plein d'anxiété.
— Non. fit Delzanne. Mais tu ne vas pas me quitter?
— Pas une minute.
— Il faut dire... il faut dire à Mm* Govain (la voix de Delzanne était débile et entrecoupée) qu'elle te serve à manger... qu'elle se procure tout ce qu'il faut...
— Mais oui, mais oui, ne t'inquiète pas.
— Elle peut prendre une aide, si elle veut... si elle a peur de ne pas suffire... Elle connaît une femme de ménage... Et
— Il Y A UNE DAME QUI DEMANDE A VOUS VOIR.
puis... qu'elle te prépare un lit dans la chambre à côté de moi... ton ancienne chambre... Tu veux bien?
— Entendu. Je t'en supplie, ne prends pas de souci pour tout ça... Je connais la maison... Je m'arrangerai.
— Même pour rester la nuit?...
La paille dans l'acier
— Même pour la nuit. Je te répète que je ne te quitte pas.
Delzanne eut un sourire apaisé.
— Ah! je suis content... La nuit, tout seul ici... même avec l'interne, je mourrais d'angoisse. Merci !...
Ponceteau, bouleversé par cette douceur et cette persistante affection, ne sut que balbutier :
— Mon pauvre vieux ! Mon pauvre vieux !
Le blessé tourna vers son ami ses prunelles trop brillantes et sembla se préparer à lui poser une question, une question que Ponceteau attendait, qu'il redoutait... Mais, après avoir agité les lèvres, il ne la posa pas. Quelque temps après" seulement, il dit:
— Il me semble nue je suis un peu mieux.
Ponceteau fut si content qu'il prit la main pâle allongée sur le drap et la baisa.
Le chirurgien qui avait fait le pansement revint à la nuit tombante. Après quelques heures paisibles, Delzanne recommen- . çait à s'agiter.
Pendant qu'aidé de l'interne il procédait à une auscultation minutieuse, Ponceteau, étouffant d'émoi, d'angoisse, se tenait à quelque distance, vers la porte de sa chambre à lui. Il sentit qu'on le tirait doucement par le pan de sa veste, une vetate empruntée à la garde-refoe de Delzanne, par quoi il avait remplacé la redingote du duel, et qui laissait déborder dix centimètres de chemise aux poignets.
C'était Mme Govain. Elle dit. toujours très bas...
— Il y a une dame qui demande à vous voir... L ne dame... votre dame, je crois...
A peine eut-elle prononcé ces mots qu'elle recula, effarée du geste de menace que Ponceteau levait sur elle :
— Dites-lui qu'elle me foute la paix!
Entendez-vous? qu'elle me foute la paix !...
Et. tandis que Mme Govain, terrifiée, s'esquivait, il revint près du lit de Delzanne, où le chirurgien et l'interne se concertaient.
— Eh bien? questionna-t-il.
— Cela va fort bien, répliqua à haute voix le chirurgien.
Puis, comme ils redescendaient ensemble vers la porte, il dit plus bas à Ponceteau :
— Impossible de se prononcer. La balle est logée à la base du poumon. Elle peut s'y installer sans léser le poumon, et alors
guérison d'ici à cinq ou six jours. Elle peut aussi faire du désordre, de l'infection. Alors, pneumonie. On saura cela... pas demain encore... après-demain...
Ponceteau continua de veiller son ami, nuit et jour, avec une sorte d'ardente dévotion, ne cédant au sommeil que lorsque le sommeil le terrassait, mangeant juste de quoi se soutenir, apeuré dès qu'il s'écartait du triste chevet, comme si la mort eût pu profiter de son absence pour s'y glisser à l'improviste. La journée du jeudi tut accidentée ; la température, sans dépasser 380. ne baissait pas. Delzanne avait beau essayer de sourire et de parler, il étouffait; la moindre parole lui coûtait une douleur. Le chirurgien et l'interne étaient peu rassurants. La nuit du jeudi au vendredi fut détestable : Delzanne geignait comme un enfant malade, serrant dans sa main moite et chaude la grosse patte de son ami, devenue elle-même fiévreuse à ce contact... Puis tout à coup, vers quatre heures et quart, le malade tomba dans un sommeil profond, très tranquille. L'interne contraignit Ponceteau à se reposer, affirmant que nul danger immédiat n'était à craindre. Le calme absolu de Delzanne confirmait cette assurance; et le soulagement, le bonheur qui en résultèrent pour Ponceteau firent, que celui-ci s'endormit lui-même profondément... En se réveillant, il fut stupéfait de constater qu'il était neuf heures. Il courut au lit de Delzanne : Delzanne. dressé sur l'oreiller, la mine meilleure, l'accueillit en souriant :
— Eh bien ! fit-il... tu t'en es payé, une tournée de sommeil ! Pauvre vieux ! C'est que tu n'as guère dormi tous ces temps-ci. Moi. je crois que je suis hors d'affaire. Bougre d'assassin, tu ne m'auras tout de même pas ce coup-ci.
Ce vendredi devait demeurer plus- tard, dans la mémoire de Ponceteau. comme la dernière belle . journée de sa vie, peut-être comme la plus belle de toute sa vie. Il y goûta la sensation grisante, débordante, d'avoir échappé à un affreux péril, et que son ami y échappait en même temps. Delzanne, qui avait pu s'alimenter un peu et qui respirait presque sans peine, était gai. Par les fenêtres ouvertes affluait un air léger, tiède, savoureux. L'interne, rassuré, s'absenta. L^s deux amis reprirent possession d'eux-mêmes, et l'un de l'autre. L'horreur de la querelle et du duel était volontairement oubliée. Delzanne se contentait d'appeler, de temps en temps, Ponceteau
La paille dans l'acier
« mon assassin » pour le voir rougir, se troubler, renfoncer une larme. Ce fut toute sa vengeance. Ils ne parlèrent ni l'un ni l'autre de Charlotte ; mais elle fut tout le temps présente à leur pensée, et ils en eurent conscience, car ils organisèrent l'avenir sans elle, comme si elle n'existait pas. Ils discutèrent la question de savoir s'ils garderaient l'appartement de la rue des Saussaies ou s'ils ein loueraient un autre en commun : car, d'habiter séparés, il n'en pouvait plus êfre question. Delzanne opi nait pour un changement, un exode ver»s les quartiers de l'ouest, le Champ de Mars, les Ternes, la porte Maillot ; Pass\ ne fut Das nommé. Ponceteau voulait reprendre purement et simplement sa chambre et son ancen train de vie rue des Saussaies ; un attachement incroyable lui était revenu pour ces murs salpêtres, ces meubles miteux, ce coin de province et la moustache de Mme Govain.
— Pauvre vieille, disait-il. Nous la nommerons intendante, et nous lui donnerons un gamin pour l'aider au service.
— Mon vieux Robert, ce qu'on va être heureux !
— Ah! oui, mon vieux Louis.
Bien heureux !
Ils se sentaient si unis, si indispensables l'un à l'autre, qu'ils ne comprenaient plus comment ils' avaient pu se désunir. C'était le drame intime. le drame adorable des deux pigeons, qui se rejouait là, entre ces deux hommes murs et peu romanesques. fl mais qu'avait élus, pour les ^9 transformer et les exalter, la plus belle des aventures humaines : une amitié profonde comme l'amour.
La lumière éparse dans la chambre commençait à jaunir fe-'f quand Ponceteau s'aperçut que depuis quelque temps il parlait à peu près seul. Delzanne répondant à peine. Il s'interrompit.
— Comment vas-tu ? Es-tu moins bien?
— Xon, fit le blessé... Je ne crois pas. Je suis un peu las.
— Bon. Je me tais. Repose-toi.
Delzanne obéit, ne parla plus, ferma
les yeux. Ponceteau crut qu'il dormait et se tint coi. Cependant l'interne rentra, l'air guilleret, comme s'il venait d'un rendezvous, un œillet à la boutonnière. Il s'appro-
cha du blessé et subitement devint sérieux, répondant par une moue indécise à l'interrogation muette de Ponceteau. Dans Rabattement subit du blessé à la suite de cette journée de détente, il pressentais le commencement de la crise redoutée. Elle se déclara beaucoup plus tard, vers dix heures du soir. Delzanne devint peu à peu très rouge, il geignit, il suffoqua.
— Le voilà qui fait de la pneumonie, déclara l'interne.
Ponceteau, épouvanté, quitta la chambre pour aller se jeter à genoux contre son propre lit et pleura, pleura, étouffant ses sanglots dans le matelas, où il erffoHÇ grosse tête. « Louis va mourir, s 'écriait-il, et c'est moi... c'est moi qui l'ai tué... Mon pauvre Louis '. le seul être qui m'aime. <v>u'est-oeque je vais devenir; moi?... »
Indifférent à toute idée religieuse. :om-
PONCETEAU ÉPOUVANTÉ QUITTA LA CHAMBR*.
La paille dans l'acier
me tant de ses contemporains, il essaya de crier : « Mon Dieu ! faites que Louis ne meure pas, et je vous promets... » Il promettait tout ce qui lui paraissait susceptible de fléchir le mystérieux Dispensateur de la mont et de la vie : de se convertir, de donner de l'argent aux pauvres, aux églises... Il eût accepté alors de mourir à la place de Delzanne ; il eût accepté cela par égoïsme, pour souffrir moins.
La nuit fut affreuse. Delzanne observait et contrôlait les progrès de son mal avec une lucidité désolante, en homme qui a l'habitude de se regarder vivre. Vainement Poneeteau essavait de le rassurer. Il s'emporta même, à la fin, contre lui :
— Xe m'agace pas à me dire que ce n'est rien et que ça va passer. Je ne suis pas une femmelette. Je sais ce que je ressens. Et puis, je n'ai qu'à regarder la gueule de l'interne... et même la tienne, mon vieux. J'ai mon compte, va. C'est idiot... On aurait pu être encore heureux tant d'années, tous les deux.
Poneeteau n'y tint plus : il prit la tête de son ami et l'embrassa en pleurant :
— - Pardonne-moi ! pardonne-moi !
— Je sais bien, répliqua Delzanne, dont les yeux aussi se mouillaient, que ce n'a pas été de ta faute.
Tout le long de cette terrible nuit, dans les intervalles de suffocations, Delzanne ne cessa de parler, malgré les objurgations de Poneeteau et de l'interne. On dut renoncer à le faire taire. Il semblait un peu oublier ses souffrances et même ses anxiétés, tandis qu'il parlait. Tourné sur le flanc droit, la tête sur le traversin, tout près de celle de son ami, lui tenant la main, ses yeux noirs élargis par la fièvre, il évoquait intarissablement les souvenirs, lointains ou proches, de leurs vingt années d'amitié. Et. dans la chambre où la veilleuse faisait vaciller au plafond des cercles d'ombres, dans cette odeur affadissante d'iodoforme qui peu à peu semblait l'imbiber, faire partie intégrante de lui-même. Poneeteau sentait les paroles tantôt volubiles, tantôt embarrassées de son ami, lui tomber sur le cœur comme des gouttes de poix.
— • Tu te rappelles, Robert... quand on s'est rencontrés pour la première fois dans la cour du quartier, à Lille ? Tu étais le seul en civil : on n'avait pas trouvé de dolman ni de pantalon assez grands pour toi... On te blaguait... Tu en as même envové un par terre, d'un coup de poing. C'est moi
qui t'ai fait le plus de blagues, et tu ne t'es pas fâché !
— C'est vrai, soupirait Poneeteau bouleversé, on s'est entendu tout de suite.
— Pourquoi s'est-on plu ensemble, tout de suite ? répéta Delzanne. Moi, je n'avais jamais eu d'ami.
— Ni moi.
Ils se turent quelque temps, absorbés l'un et l'autre dans la contemplation de ce bien si grand, si rare, qui leur était échu par hasard, et qu'ils allaient perdre par le caprice imbécile de la mort. Et chacun d'eux, songeant qu'ils avaient dans ce désastre une part d'initiative personnelle, se maudissait d'avoir agi.
Delzanne se reprit à dévider le fil des souvenirs :
— L'estaminet de la rue Faidherbe...
tu te rappelles, quand nous y avons dîné pour la première fois ?
— Oui... le caneton aux navets, le boeuf flamande...
— Et ce mâcon... Quel mâcon ils avaient, dans cette boîte infime ! Nous y sommes revenus jusqu'à ce que nous ayons bu la dernière bouteille.
— Nous en avions un appétit ! Etionsnous gais !
— Tu te rappelles que tu voulais toujours payer la moitié de la note ? je ne pouvais pas arriver à te faire accepter seulement un bock. Et cependant, moi, je ne savais que faire de mon argent.
Encore un silence, pendant lequel leurs regards douloureux et attendris ne se quittèrent pas. Puis Delzanne murmura :
— Tout ce que je laisse est à toi, tu sais.
— Veux-tu te taire ! s'écria Poneeteau en retirant sa main de celle de son ami. Veux-tu ne pas parler de cela ! Tu vas guérir, je te promets que tu vas guérir.
Delzanne hocha la tête.
— Laisse... Ce sera comme je te dis.
Ne me chagrine pas.
Et il se reprit à évoquer les souvenirs de régiment avec une obstination de mania que... La cantine... La chambrée... Les corvées... Le nom des chefs... Les escapades, les histoires de femmes... La petite Irma Delbecque, qui avait de si jolis yeux vertde-gris... Eugénie, la chanteuse du café. des Variétés, une si belle fiMe... Mme Drioux, la papetière de la rue Esquermoise, qui avait remarqué Poneeteau... Et la fois que Delzanne avait été malade, avait eu une fièvre muqueuse : Poneeteau, dès qu'il en avait
La paille dans facier
eu la permission, avait passé près de lui tous ses moments de liberté. « On jouak aux dames. On ne s'ennuyait pas. » Et puis les écoles à feu... les cantonnements... les manœuvres de corps d'armée, où Ponceteau et Delzanne avaient pris un village d' assaut... Toute cette période, la plus active de sa vie, ressuscitait maintenant pour le mourant, d'autant plus désirable qu'elle était de la vie jeune, ardente, surabondante.
— Quel bon temps ! murmurait-il par intervalles, quêtant l'approbation de Ponceteau, qui répondait d'une voix brisée :
— Quel bon temps !
Une suffocation le prit vers le milieu de la nuit, et Ponceteau, torturé de le voir souffrir et de craindre qu'il ne passât, éprouva cependant quelque soulagement à ce que les rappels de leur vie commune fussent interrompus... La crise calmée, le blessé resta silencieux et abattu jusqu'au jour, dans un demi-sommeil, secoué et haletant. 1^ jour amena son relâche accoutumé. Delzanne fut paisible. Il laissa Ponceteau s'assoupir près d'une heure, écroulé de fatigue et de chagrin, sur le fauteuil où il avait passé la nuit. Quand celui-ci se réveilla, il rencontra les yeux noirs et ardents de Delzanne fixés sur lui. Et il redouta aussitôt la reprise des évocations de jeunesse. Mais Delzanne lui dit simplement :
— J'attendais que tu t'éveilles. J'ai quelque chose à te dire.
- Quoi ? balbutia Ponceteau encore à demi hébété par ce sommeil interrompu qui n'avait pas rassasié sa fatigue.
- — Ferme les portes...
Ponceteau obéit et ferma les portes, celle qui donnait sur sa propre chambre et celle qui donnait sur le salon voisin, où couchait l'interne. Puis il revint s'asseoir à la tête du lit.
— Ecoute... lui dit Delzanne. Je ne vais pas fort. Je ne sais plus si dans une heure je retrouverai encore mes idées. Ne m'interromps pas, il faut que je te parle... Tu feras ce que tu voudras quand... quand (le grand mot terrible l'effraya, il l'évita), quand tu pourras partir d'ici. Mais je ne veux pas te laisser dans l'esprit que j'ai mal agi avec toi...
— Je le sais, protesta Ponceteau avec un geste instinctif qui semblait demander grâce pour la suite .
— Cette malheureuse lettre que je l'ai écrite, j'aurais peut-être mieux fait de ne pas l'écrire. Mais je t'ai dit ce que je croyais la vérité, en conscience. Et depuis...
depuis que tu m'as frappé, au Cercle, j'ai voulu être tout à fait sûr... Oui, j'ai été me renseigner, là-bas... Avec quelques louis, j'ai su tout ce que j'ai voulu savoir. Eh bien... mon pauvre vieux... crois-moi... ce n'est pas douteux.
— Je te crois, fit Ponceteau baissant
La petite Irma. Delbecque. qvi avait df st Jolis yeux vert-de-gris.
les yeux, humilié, mais cette fois sans rancune contre Delzanne.
Et, comme celui-ci se taisait, il ne put retenir une question :
— Qu'est-ce que tu as appris ?
— A quoi bon parler de ça ?... fit Delzanne. C'est de la malpropreté... c'est de la boue...
— Elle... v va souvent ?
— Le jour où j'ai eu la malchance de l'y rencontrer, elle allait rue Lord- Bvron pour la première fois...^ Mais elle fréquentait... d'autres endroits analo-
gues
Et s'interrompant brusquement :
La paille dans l'acier
— Enfin, elle n'est pas digne d'un gar- •çon comme toi.
Ponceteau répondit :
— Je le sais. J'ai réfléchi. J'ai compris.
Delzanne ne put dissimuler un air de contentement qui soudain l'éclaira, le rajeunit, sembla un instant le faire revivre .
— Alors, fit-il, c'est fini ?... Tu ne rentreras plus chez toi ?
Ponceteau fit non de la tête. Delzanne lui prit la main.
— Tu as raison. Je n'en ai pas pour longtemps et je ne veux nuire à personne. Mais il vaut mieux que tu ne rentres pas chez toi.
Ponceteau ne retint de cette phrase que les premiers mots, dits avec une effrayante «implicite : « Je n'en ai pas pour longtemps... » Il protesta :
— Tu es fou de parler comme ça. Bien d'autres sont revenus de plus loin que toi. Tu vivras ; je ne retournerai jamais chez moi, et notre bonne vie à deux recommencera ici.
Delzanne remercia Ponceteau du regard, mais il ne répondit pas.
A partir de cet entretien, il alla, d'heure en heure, s'affaiblissant. Les médecins commencèrent la lutte suprême, les rites qu'on applique scrupuleusement aux désespérés : les ventouses, les ballons d'oxygène, les piqûres... Mais la descente vers la mort n'en fut pas ralentie. A certains moments, Delzanne semblait même ne plus reconnaître son ami. Au milieu de la nuit, il se mit à parler abondamment, et Ponceteau fut épouvanté : Delzanne disait des choses sans suite, des mots qui ne se soudaient pas ensemble pour exprimer une idée. Les troubles circulatoires atteignaient le cerveau. Ponceteau, bouleversé, regardait cette bouche et ces veux, ces cheveux, cette face, cette barbe, ces mains, tout ce corps qui était son ami et où déjà n'habitait plus tout ce qui avait été son ami.
Vers six heures du matin la température monta à quarante degrés, incoercible ; l'agonie commença. Delzanne reçut les sacrements. Ponceteau, effondré, sanglotait à petit bruit sur un fauteuil... Dès lors ni l'interne ni lui-même ne le quittèrent plus : ils guettaient le dernier sursaut de la flamme vivante. Neuf heures venaient de sonner à coups précipités à la pendule du petit salon quand Delzanne redressa un peu la tête, cherchant à voir à travers le brouil-
lard qui déjà s'interposait entre les choses et lui.
— Je suis là, fit Ponceteau sursautant d'espoir.
— Ah ! murmura le blessé... C'est toi... Ecoute... Tu me... Tu me promets... de ne pas... retourner 1 à-bas ?...
— Je te le jure, dit Ponceteau.
— Embrasse-moi.
Ils s'embrassèrent. Puis Ponceteau sentit que son ami l'écartait avec une certaine force.
— Laisse, maintenant, murmura- 1- il...
On va... on va...
Il n'acheva pas, ne murmura plus que des syllabes confuses où Ponceteau crut encore percevoir certains mots : « régiment... douze années. . la vérité... » Un peu après midi, il passa.
Ponceteau veilla son ami mort comme il l'avait veillé agonisant, sans vouloir prendre aucun repos. Il regardait la forme rigide que la mort sculptait dans une attitude d'éternité ; il se disait sans relâche :
a C'est moi qui ai fait cela. Et ce doit être maintenant la pensée de toute ma vie, que je l'ai fait. »
Il sentait que vraiment quelque chose de lui, et non le moins important de lui. était mort avec Delzanne. D'un bon gros garçon laborieux et jouisseur .sensible et égoïste à la fois, le drame où il venait de jouer le rôle du Destin avait fait en quelques journées une sensibilité plus vibrante, un esprit plus affiné, une volonté plus infllexible.
« Je vivrai toute ma vie avec ton soû venir, murmura-t-il tout haut, un moment qu'il était seul, en présence du mort. Rien qu'avec ton souvenir... Ah ! quelle misère !... Nous pouvions être si heureux.
Qu'est-ce qu'une femme avait à faire dans une" vie comm^ la nôtre ?... »
Vers cinq heures, comme il fallait déjà s'occuper de prévenir les cousins du défunt et d'organiser les funérailles, l'interne remit lui-même une lettre à Ponceteau.
— Mme Govain n'osait pas vous la donner, dit-il.
Ponceteau reconnut l'écriture de Charlotte. Il ne lut que les premières lignes.
« Je n'ai pas voulu vous troubler avant la fin, bien que je sois venue ici chaque jour. J'espère que vous m'en saurez gré. Mais vous comprendrez que j'aie le droit de m'adressert à vous pour connaître vos intentions... »
— Cette dame est là, dit l'interne.
Ponceteau n'acheva pas la lettre :
— J'y vais, dit-il.
Il gagna l'antichambre sans la moindre •émotion : cette visite était tellement prévue, -et il était tellement sûr de sa résolution !
Charlotte l'attendait, simplement, élégamment vêtue de noir. Elle esquissa un élan vers lui. Il l'arrêta. Elle lui avait paru ■encore plus étrangère qu'il ne l'imagina. t par avance en méditant au chevet de Deîzanne.
— Robert ! fit-elle...
— Charlotte, dit Ponceteau fermement sans élever la voix, il faut me laisser et vous en retourner chez vous tout de suite. Nous n'avons rien à nous dire.
— Mais... vous ?
— Moi. je îeste où je suis.
V o i 1 à... Les hommes d'affaires arrangeront les choses.
Vous aurez tout ce qu'il vous faut, largement, plus que je ne vous dois, soyez tranquille. Et je
ne vous accuserai de rien. Mais il faut me laisser.
Elle se tut un instant. Sa petite figure aiguë devint livide. Elle murmura sourdement, hachant les mots :
— Quelles chiffes que les hommes ! Tu as eu confiance en moi tant que je ne t'ai pas quitté. Et parce que tu es resté seul avec ce...
Ponceteau ne la laissa pas finir. Il étreignit son mince poignet ganté de no'.r dans l'étau de sa main droite et, ouvrant la porte de la main gauche, la conduisit sur le palier sans violence. Là, il lui dit, d'une voix presque basse :
— Je te défends de parler de lui... Tu entends ? Ne parle jamais de lui, jamais!... Va !
Et. du seuil, il fixa sur sa femme un œil si résolu, si terri bl e, qu'elle descendit l'escalier humblement, n'osant retourner la tête vers le justicier qui ne la quittait pas du regard.
Le divorce de Charlotte.