VOUS ÊTES PRÊTS
à qui des naïfs comme toi, s'ils les rencontrent avec leur mari, feraient mille salamalecs ! Les mêmes, je te d:s !... Depuis que je les pratique, tu comprends bien ue j'en ai fait causer plus d'une... Les femmes ne m'intéressent pas seulement pour ce que tu crois... mais... pour les comprendre... pour les analvser... Eh bien ! ce que i'ai rencontré romme cela de petits êtres qui se jetteraient dans la Seine si on découvrait leur jeu !...
Ponceteau l'interrompit :
— - Et tu as le courage d'abuser de leur misère ?... C'est du propre !
— .Leur misère î Tu veux rire...
Il ne s'agit pas de misère Elles ne manquent que du superflu, d'un peu de toilette, d'un peu de confort à la maison. Et je n'abuse de rien du tout. Si ce n'était pas moi. ce serait un autre, n'est-ce pas? Je ne fais de tort à personne. A l'heure où je les rencontre, même si c'est leur r?oup d'essai, elles ont pris leur parti, va, endoctrinées par quelque amie ou par quelque enjôleuse subalterne. Ma responsabilité est nulle.
Ponceteau médita quelque temps.
Il fumait avec méthode, à la façon flamande.
— Et cela te suffit, dit-il, cela te suffit comme plaisir, qu'on te subisse, pour ton argent ?
— Encore des phrases toutes faites !
s*éciia Delzanne, que l'obscurité, décidé-
. ment, enhardissait. Je n'ai jamais voulu être subi, comme tu dis... Je me donne la peine d'être bon, généreux, caressant. Ça te fait rire ? Tant pis pour toi... Je ras sure que ces rencontres ont leur attrait... et même... leur poésie... Oui. leur ] D'abord, un cadre élégant, le luxe de Pa-
La paille dans l'acier
ris... rien qui rappelle les tournées de régiment, je t'assure. Et puis... le charme de l'inconnu... de l 'anonymat. On ne saura jamais, l'un l'autre, qui l'on est. Si l'on se voit deux ou trois fois dans l'année, c'est le maximum. Quand vient l'été, l'on se dit au revoir, sans .conviction. Tout est fini... complètement fini. Entendu, cela ne vaut pas le mariage, mais à condition que ce soit un mariage comme le tien. Je te réroète que Charlotte est l'exception...
Qu'est-ce que tu fais ?...
— Eh bien ! mais... j'allume, répondit Ponceteau. On n'y voit goutte.
Avec la clarté ressuscitée, la faconde de Delzanne tomba subitement. Il rougit même, en songeant à tout ce qu'il venait de raconter, de révéler de sa vie cachée. Ponceteau, venant à lui, lui ,tapa lourdement sur l'épaule :
■ — Satyre ! va...
Il plaisantait, avec un bon rire de gros homme indulgent. Mais le mot heurta tout de même une secrète sensibilité chez Delzanne et laissa une petite cuisson pénible.
— Neuf heures trois quarts, fit Ponceteau en consultant sa montre. Il faut nous grouiller. La revue des Ambassadeurs commence à dix heures. Tout le spectacle d'avant ne vaut pas la peine de se presser. Mais je ne voudrais pas manquer la revue.
— Et Charlotte ?...
— Je vais l'appeler... Tiens, la voilà. Charlotte rentrait, pimpante, coiffée à
ravir d'une immense capote de paille à plumes de marabout, gainée dans une toilette de soie en foulard clair, très moderne, qu'un léger manteau ouvert laissait bien voir.
— Vous êtes prêts ? fit-elle. Le taxi est en bas.
— Allons ! dit Ponceteau.
Les hommes décrochèrent leur chapeau, leur canne. Delzanne, frileux, enfila son pardessus. Charlotte prit les devants et descendit l'escalier, tout en se gantant minut:eusement. Delzanne la suivait, s'étudiant à ne pas la dépasser. Ponceteau fermait la marche.
En voila uxe façon de me irai.
a Un satyre ! » — grommelait Delzanne tout en suivant d'un pas de flânerie morose le boulevard des Capucines, vers le Cercle militaire. « Un satyre... » En voilà une façon de me traiter ! Pense-t-il ce qu'il dit. vraiment?
Depuis la veille, l'épithète lui restait agrafée dans la chair comme une écharde ; il avait beau se secouer, il n'arrivait pas à s'en délivrer. Le spectacle, aux Ambassadeurs, ne l'avait pas déridé ; il s'était couché et réveillé maussade. Vers dix heures, il avait téléphoné à Ponceteau qu'il n'irait pas déjeuner avec lui, qu'il avait un rendez-vous d'affaires. Il avait mangé sans appétit, querellant Mme Govain, stupéfaite, sur la médiocrité de la cuisine, sur le sans-soin du service, sur les vitres mouchetées de crasse et les meubles feutrés de poussière. .Ensuite, il avait essayé de se distraire en raclant un peu de violon. L'archet, grinçant sur les cordes, répétait ironiquement : « Satyre !... Satyre !... »
Agacé, il avait jeté l'instrument sur un fauteuil, et, pour ne plus voir les murs fumeux, les tapis troués, les sièges fourbus de son logis, il avait pris le parti de sortir vers trois heures.
a C'est le 17 juin... Lee revues ci® quin-
zaine viennent de paraître. Allons les lire au Cercle. »
Arrêté en chemin devant un magasin de gravures, il faisait semblant de regarder une reproduction en noir de V Optique, par Boilly ; mais c'était toujours la discussion d'après-dîner, rue Raynouard, qui le tracassait. Inquiet par nature, avec un fond de scrupules qu'afin de ne pas molester son égoïsme il endormait adroitement — comme la plupart ses hommes — il connaissait bien le point critique de ses mœurs. Profiter des tares secrètes de la grande ville tentatrice ; user de ces louches complaisances qui mettent en présence, dans les logis d'apparence bourgeoise, la cupidité de femmes soucieuses de garder façade honnête et le libertinage d'hommes résolus à limiter au plus juste les risques de l'amour — évidemment, ce n'était pas héroïque... Mais, criminel !... ou même répugnant... Satyre !... Ponceteau était dur !
a Je suis sûr, pensa Delzanne en reprenant sa promenade, je suis sûr que le mot est de Charlotte. Ponceteau lui aura parlé de moi... de mon horreur des liaisons, de mon goût pour le changement. Et elle aura dit tout de suite : — Ton ami est un satyre... Pimbêche ! Est-ce ma faute si je n'ai pas trouvé l'occasion de me marier ?... Elle m'agace, Charlotte. J'ai bien envie de ne plus remettre les pieds chez elle... »
La paille dans l'acier
Il s'excita contre elle ; tous ses griefs lui remontèrent. Ah ! si Ponceteau ne l'avait pas rencontrée !... La chaude fraternité d'avant continuerait,, la vie en confiance, où, lorsqu'un nuage obscurcissait momentanément le ciel de 1 amitié, on se disputait, on se jetait des injures, et, tout de suite après, on faisait la paix. Maintenant, bien que les rites de cordialité fusset maintenus, quelque chose était changé dans l'intime des relations. Ponceteau et D-.-izanne n'étaient plus deux êtres pareils, égaux l'un en face de l'autre. Ponceteau était deux, et Delzanne n'était qu'un. Ce que Ponceteau confiait à Delzanne. Delzanne seul le recueillait. Ce que Delzanne confiait à Ponceteau devenait la propriété de Ponceteau et de Charlotte. Delzanne parlait à Ponceteau en son nom à lui tout seul : Ponceteau parlai-: à Delzanne au nom de Charlotte en même temps qu'au sien. L'opinion de Ponceteau sur son vieil ami ne serait plus jamais que l'opinion moyenne du ménage.
« Et elle ne m'aime guère, évidemment.
Elle est correcte avec moi parce qu'elle nous sait inséparables, Robert et moi. Mais si elle pouvait me le prendre tout à fi.it... »
Arrivé au Cercle, il monta à la bibliothèque, ouvrit les revues. Il feuilleta un article sur la fabrication du papier en Autriche, la seconde partie d'un roman italien, quelques pages de critique littéraire et enfin des vers mythologiques, fort bien faits, mais qu'il lui sembla avoir lus déjà plusieurs fo:s. Un habitué, le capitaine en retraite Marguson , du 20e d'infanterie. : vec qui les deux camarades jouaient quelquefois au bridge, entra, désireux de consulter le Bottin. Ils causèrent, parlèrent de Ponceteau. se promirent une partie prochaine... Delzanne bâillait d'ennui. Une envie obscure sourdait en lui. activée probablement par les pensées qu'il ruminait depuis sa conversation de la veille au soir... Il rêvait, chassant de temps en temps son rêve comme une mouche obstinée, à la seule distraction qui pût combler pour lui les heures de solitude où l'absence de Ponceteau le désorientait. Etait-ce étrange !
Quand Ponceteau était avec lui. quand ils ohemina:ent ensemble dans les rues, quand ils discutaient, ou même quand, au café, ils lisaient tranquillement chacun son journal en dégustant un apéritif, jamais une tentation féminine n'effleurait Delzanne. Resté seul, les après-midi se faisaient longues ; le démon féminin venait le teruter.
Pas le démon brutal, tourment de saint Antoine ou de saint Jérôme ; plutôt une sorte de farfadet léger, papillotant, évecateur de la grâce des femmes, de leur voix, de leurs gentilles attitudes, de leurs chatteries étudiées, et aussi de leurs mensonges, de leurs querelles et de leurs larmes, de toute cette fanfreluche sentimentale qui les entoure, les enguirlande, les fait à la fois si agaçantes et si mangeuses d'heures. Tout en échangeant avec le capitaine Marguson des propos vides sur la température, sur les vacances prochaines, sur les méfaits des anarchistes, son désir se précisait, devenait impérieux, comme l'envie de la piqûre pour les morphinomanes. Il tira sa montre.
— Excusez-moi, mon capitaine... J'ai un rendez-vous assez important, vers quatre heures.
— Avec une belle petite, pour sûr !
Ah ! mon gaillard... Prenez garde ! Vous arrivez à l'âge où il convient de se modérer...
— Mais non, mais non, protesta Delzanne en rougissant. Une signature à donner chez un notaire...
— Donnez Iui-en deux, pendant que vous v serez, répliqua le capitaine avec un gros rire.
Delzanne ne répondit pas. quitta le cercle et. sautant dans le premier fiacre qui passait, donna une adresse imprécise :
— Au coin de la rue Lord-Byron et de l'avenue Friedland !
La maison où il pénétra — après être descendu du fiacre à l'angle indiqué, l'avoir laissé repartir et avoir fait quelques pas dans la rue — ne se distinguait en rien, par l'extérieur, des hôtels privés du voisinage. Façade un peu en retrait derrière une grille limitant un jardinet : perron discret surmonté d'une marquise : persiennes repliées sur les embrasures de fenêtres, comme il convient à un logis qui n'a rien à dissimuler ; brise-bise et stores de filet aux croisées. Point de porte cochère : une porte en chêne à un seul vantail, franchement ouverte en haut du perron, et derrière celleci. faisant le fond d'un vestibule, une seconde porte à carreaux Louis XVI. Delzanne passa le seuil, ouvrit et referma sur lui la seconde porte avec la hâte maladroite d'un homme qui eût souhaité dissimuler sous une nuit profonde les moindres actes de sa vie amoureuse. Cette fn's. plus que jamais, il se sentait mal à l'aise, comme s- Ponceteau et Charlotte l'eu --sent guetté.
La paille dans l'acier
Une femme de chambre qui le reconnut, l'introduisit sans rien dire dans un boudoir vide, où bientôt le rejoignit une dame, mince et mûre, vêtue de noir avec correction et même avec une certaine recherche. Elle aussi le salua comme un familier et lui déclara volubilement qu'elle se réjouissait de sa visite, particulièrement opportune aujourd'hui.
— Figurez-vous, monsieur... une étrangère... une comtesse espagnole de passage à Paris... Tout ce qu'il y a de jeune, de distingué et de joli. Par exemple, elle ne consentirait pas à faire la connaissance du premier venu... Elle ne veut entendre parler que d'un homme bien élevé et bien de sa prsonne, comme vous.
Ce bavardage officieux, qui souvent avait amusé Delzanne, l'irrita aujourd'hui. Il l'interrompit :
— Oui... c'est entendu. Dépêchons.
Il eût préféré s'esquiver ; la honte
l'étranglait. « Ponceteau et Charlotte ont raison, pensa-t-il. J'en suis un... » Mais il suivit tout de même l'élégante robe noire, monta derrière elle un escalier un peu trop étouffé de tentures, pénétra dans un autre boudoir.
— Cette dame est là, murmura la gérante en montrant une porte. Elle avait chaud. Elle a désiré se reposer... Dois-je vous annoncer ?
— Non. laissez-moi.
Seul, avant verrouillé la porte, iî s'assit un instant ; sa gorge serrée lui coupait l'haleine. Mais déjà le désir de l'aventure nouvelle s'affirmait en lui. plus fort que la honte. Pauvre aventure, certes, agencée par de bases complaisances, avilie par le salaire. Pourtant, derrière cette porte, quelque chose palpitait de ce mystère féminin qui, touite sa vie, avait tracassé Delzanne, l'attirant et le paralysant à la fois, lui donnant l'envie d'épreuves sans cesse renouv< !ées; sans l'affranchir d'une incurable timidité à provoquer la femme, à l'aborder, à lui exprimer l'admiration, le désir. Comme pour beaucoup d'amoureux, il fallait que l'entente préliminaire fût d'avance conclue par d'autres que par lui, que le fait de La conquête ne fût plus en question, qu'il ne risquât pas d'être repoussé. Alors les femmes ne l'intimidaient plus ; il savait même leur parler et les faire parler ; plusieurs le trouvaient à leur goût et lui disaient, sincèrement : « Vous devez avoir une petite anre qui vous adore... »
Oui, derrière cette porte, un jjeu de l'adorable mystère féminin se cachait, et lui, Delzanne, allait s'en emparer. L'inconnu étreindrait l'inconnue... et puis tout s'effacerait comme v dans une fantasmagorie, comme dans un rêve... Cela ne passaitil pas en élégance tant de lia:sons avachies par l'habitude, dénouées dans les que-
P:gurez-vous, Monsieur .. une étrangère.
relies, ou simplement dans la lassitude et l'ennui ?
Il se remit debout rasséréné. Il sourit^en évoquant le boniment de la dame en noir : « Comtesse... comtesse espagnole... Pourquoi toujours ce battage d'exoti-me ou d' aristocratie ? Il y a donc des gens que ça aiguillonne ? »
Il ouvrit la porte. Voici ce qu'il vit :
La paille dans l'acier
Une vaste chambre à deux fenêtres, stores baissés et rideaux tirés pour masquer la lumière du jour, qui, cependant, filtrait par le double entre- bâillement. A gauche, un large lit de milieu, point défait, recouvert d'un dessus de dentelle blanche. Et, sur cette dentelle, une femme étendue, tournant le dos, de qui l'on ne voyait que les cheveux bruns, une ligne de nuque, le moulage du corps un peu replié sous un a kimono » de soie à ramage rose, les chevilles enrésillées de mailles noires, et les deux petits pieds croisés, sans chaussures.
Bien que Delzanne eût lieu d'être blasé sur de telles mises en scène, celle-ci lui valut une agréable surprise. Vraiment, on ne pouvait mieux simuler l'aventure merveilleuse, rêvée par tous les amants, d'être le prince, l'éveilleur d'une Belle-au-Bois-dormant. Si capiteuse que fût l'illusion, il se défendit d'en être dupe. « C'est une frime, pensa-til^; elle ne dort pas... » Il s'amusa pourtant à jouer son rôle dans la comédie. Il avança sur la pointe du pied... Le gracieux corps roulé dans le kimono rose ne bougea pas. Alors il fit le tour du lit et, sans approcher encore du chevet, essaya.de distinguer le visage. La dormeuse — sincère ou simulatrice — le cachait de son bras replié ; on n 'entrevoyait, sous la chevelure également partagée, qu'un bout du front, la pointe d'un sourcil, le haut d'une joue. L'autre bras s'allongeait mollement vers le bord du lit ; par l'ouverture de la large manche de soie rose, l'oeil de Delzanne en suivait la ligne jusqu'à l'épaule, et il en distinguait assez pour comprendre que, sous ce voile souple, la dormeuse était nue.
Afin de la réveiller ou de lui donner l'occasion de mimer l'éveil, il saisit un des rideaux de fenêtre, et lentement, prenant son temps, le releva par-dessus l'attache de l'embrasse. Il entendit que l'inconnue remuait ; il devina qu'elle se mettait sur son séant et s'arrangeait une attitude qu'il lui laissa le loisir de préparer. Puis, tout d'un coup, il se retourna.
— Vous...
— Vous...
Le même mot leur explosa des lèvres, au même instant, et les pétrifia l'un devant l'autre. Charlotte Ponceteau avait ramené tiv. ment contre son col les bords du kimono rose ; ses prunelles ambrées se rivaient sur celles de Delzanne, qui avait reculé vers la fenêtre. Chacun des deux ne trouvait aucune parole à dire et comprenait que l'autre n'en dît point. Leurs yeux ne
parvenaient pas à se quitter. Ceux de Delzanne signifiaient l'effarement, le désastre : mais ils sondaient tout de même les yeux de Charlotte avec une curiosité de juge, et Charlotte comprit qu'ils lisaient dans les siens... Et d'abord ces yeux de femme prise au piège dirent la surprise, la déroute, l'envie de fuir... Puis brusquement, Delzanne y lut — et cela lui fit peur et horreur — l'espoir insensé d'échapper au danger en captant qui la capturait, en enlaçant l'homme dans son affreux secret. Oui, Delzanne, merveilleusement lucide durant les quelques secondes que dura la 'scène, comprit cela très nettement. Les mains de Charlotte lâchèrent le col du pagne, qui s'échancra mollement, largement.
Ses paupières jouèrent sur -ses veux : l'inquiétude s'y fondit dans un muet appel, encore anxieux, mais convaincu de son pouvoir, à demi rassuré déjà.
Delzanne put se rendre plus tard le témoignage que la tentation ne l'effleura même pas. Dans cette crise aiguë et brève, il ne pensait qu'à Ponceteau ; il éprouvait une horreur comparable à celle qu'il eût ressentie s'il eût trouvé sa propre femme à la place où il trouvait Charlotte. Il recouvra la parole pour bégayer :
— Mais allez... allez-vous-en donc !
Le regard de Charlotte se durcit. Sa bouche remua comme si elle aillait parler. Son mat visage s'empourpra... Soudain, elle bondit à terre, de l'autre côté du lit ; les jambes gantées de noir voltigèrent. t< u chèrent le sol : le kimono rose s'engouffra dans la porte brusquement ouverte. Delzanne fut seul dans La chambre.
Quelques minutes plus tard, il se re trouva marchant à pas mesurés, à pas di géomètre qui résout un problème, sous le platanes de l'avenue Friedland. Et d.'ab n cette attitude méditative ne correspondit aucune méditation. Assommé par le choc im prévu, il ne pensait exactement à rien. I avait fui, comme une maison qui brûle l'hôtel de la rue Lord-Byron, bousculant 1 dame en noir, qui essayait de le retenii qui voulait lui arracher une promesse d discrétion. « Elle espérait bien qu'un hon me comme lui ne causerait pas de s<\ar dalle... Ces rencontres-là sont bien ennuvei ses. mais on ne peut pas empêcher qu'elle n'arrivent, quelquefois... » Cheminant sar hâte, il commença de rassembler ses idées
« Voilà... C'est formidable !.... La fen me de Ponceteau!... Ah! la gueuse,
— Mais allez... allez- vous-en donc!
-^rV.^?~r
La paille dans l'acier
gueuse !... Après deux années de mariage !... Et ce n'est pas son coup d'essai, bien sûr ! Avec quelle impudence de professionnelle elle a repris son aplomb... El cette façon de me provoquer !... Parbleu ! si j'avais cédé, elle était tranquille : j'étais son complice ; elle me tenait. Tandis qu'à présent c'est moi qui la tiens. Et qu'elle n'aille pas s'imaginer que j'aurai des scrupules à la démasquer ! »
Des scrupules là-dessus, vraiment il n'en ressentait guère. L'insulte, le dommage subi par Ponceteau le touchaient comme s'il les avait endurés lui-même. Et il lui semblait intolérable que la femme de Ponceteau, dépositaire du nom et de l'honneur de son ami. pût continuer ce commerce at minable, risquer de se trouver ]ue jour face à face avec un camarade, un chef, une relation de Ponceteau, qui n'auraient sans doute rien de plus pressé que de raconter la chose à tout le monde... « Donc une seule solution acceptable :
que Ponceteau la renvoie le plus tôt possible et divorce sous un prétexte quelconque. Il souffrira certainement ; mais il souffrirait bien davantage d'un scandale public, toujours à craindre. Et puis je serai là p<ur le consoler, pauvre vieux Robert. N'a-l-il pas vécu douze années à Paris célibataire et heureux ? »
La séduisante reprise de la vre à deux, rien ne les séparant plus, fit aussitôt flotter sa pensée, qui glissa tout doucement à imaginer leur future cohabition... « Un autre appartement, plus gai, plus moderne... Refaire le mobilier... Remplacer !a mèie Govain par une gouvernante très expérimentée ; adjoindre un groom pour le service... Nous sommes bien assez riches, lui et moi, pour nous paver un peu de confort ! » Il se surprit en plein dans ces pros ; il rougit en constatant ou 'il les accueillait avec une sorte de délectation mo îose. Comme il avait l'âme honnête, il fut aussitôt désemparé. , Le conflit de devoirs s'affirma en lui. non pas comme une brillante matière à controverse, mais plutôt comme une crise douloureuse, analogue aux luttes internes de l'organisme : le calcul trop gros nui pénètre dans le vaisseau trop étroit du néphrétique. Sa souffrance en devint bientôt si intolérable qu'il ne put continuer à marcher. Il héla un fiacre et se fit ramener rue des Saussaies.
Là. tantôt roulé sur un canapé, tantôt effondré sur un fauteuil, tantôt piétinant dans son cabinet et dans son salon, il subit,
une heure durant, de véritables angoisses de parution sans accoucher d'un projet définitif. Il s'efforçait pourtant, tendait toutes ses facultés de penser et de vouloir. Suivant une habitude où se prolongeait son passé d'élève scientifique, à mesure qu'une évidence se manifestait à lui, il la notait. Ainsi inscrivit-il successivement les apophtegmes suivants, après les avoir f^gés indiscutables :
« Premièrement : Je n'ai nul devoir envers Charlotte en tant "qu'isolée de Robert. Elle n'est mon amie à aucun titre. Elle ne s'est point confiée à moi. Tout ce que je lui dois, je le lui dois à cause de Robert. Je ne peux donc pas hésiter entre son intérêt et celui de Robert.
« Secondement : Si c'est trahir Charlotte que d'avertir son mari, c'est trahir Robert que c- ne pas l'avertir. La chose répugnante serait de continuer à fréquenter Robert avec ce secret-là sur la conscience, et de m'asseoir à leur table, entre elle et lui... Ah ! non ! par exemple ! je ne ferai pas ça !
« Troisièmement : Je ne dois pas me laisser entraver par le scrupule que je sers mon intérêt en dénonçant Charlotte et que je verrais avec plaisir Charlotte e»t Robert divorcer. Ce n'est pas exact. Ce divorce me fera beaucoup de peine, parce qu'il en fera à Robert. En outre. Robert est fort capable de m'en garder rancune. Mais c'est mon devoir... c'est mon devoir !
« Quatrièmement... »
La liste des notes s'allongea ainsi, jusqu'au moment où Delzanne s'aperçut qu'il était près de cinq heures et demie. Or, vers six heures, Ponceteau quittait la rue Saint - Lazare — où se trouvaient les bureaux du Crédit mutuel. De là, il descendait, par un itinéraire invariable, jusqu'à ha place de l'Opéra. S'il n'avait pas rencontré Delîanne montant au-devant de lui, Delzanne 'attendait au café du Cerc'e militaire.
Aujourd'hui, dans son désarroi, clans son angoisse, dans l'incert'tude de son devoir, Delzanne se sentit incapable d'affronter son ami. Mais Ponceteau. s'il ne trouvait pas au Cercle, s'inquié'erait, voudrait s'informer rue des Saussaies. Delzanne, pris de panique,, courut vers sa chambre à coucher, empila dans un petit sac quelques objets de toilette, puis, ayant annoncé à Mme Govain, consternée, qu'il s'absentait pour vingt-quatre heures, il se fit conduire à la gare Saint-Lazare. Bien que six heures n'eussent pas encore sonné.
il se dissimulait dans l'angle du fiacre, comme un malfaiteur, crainte d'être aperçu par Ponceteau. De la gare, il téléphona au Cercle militaire un message pour son ami ; qui, viendrait sans faute au Crédit mutuel le- lendemain, après rnidi... Son message expédié, il prit le premier train pour Versailles et alla s'installer à l'hôtel des Réservoirs.
La vieille cité royale offrit à ses méditations, par cette calme et chaude soirée, les espaces de ses trop larges avenues, ses rues muettes, sa place d'Armes, son parc, tout ce cadre démesuré où fait si mince figure la vie contemporaine, même depuis que le snobisme parisien l'a élu pour villégiature. Delzanne se coucha tout de suite après dîner, convaincu qu'il ne fermerait pas l'œil de la nuit, tellement il se sentait empêtré dans ce problème : dire „. ou ne pas dire.
« Seulement, pensait-il, grâce à l'obscurité, grâce à l'immobilité, je réfléchirez mieux. »
A peine au lit. il s'endormit pesa n ment, ne rêva pas. Quand il se réveilla ie lendemain matin, avant d'avoir ressaisi le volant de sa pensée il nna de sentir poindre en lui quelque chose qui ressemblait à une timide allégresse...
« Pauvre vieux Robert! je le dorloterai bien... Auprès de moi, il oubliera... Et s'il tient absolument à la vie en ménage, eh bien!...
il se remariera !... »
Son parti était pris : il allait raconter à Ponceteau.
« Oh! je sais bien que j'y risque quelque chose. Elle se défendra. Elle est capable d'inventer des horreurs sur moi !... Nous verrons ben qui croira Robert, d'elle ou de moi... »
Maintenant qu'il était décidé, l'ardeur de son entreprise lui fouettait le sang. Tl se promena dans le parc jusqu'au déjeuner. Après le déjeuner, il rédigea trois ou quatre brouillons ; puis, enfin, la lettre définitive pour Ponceteau. Car il avait arrêté de lui remettre un rapport écrit. « Ainsi, se disait-il, je ne risquerai pas d'être interrompu, de dévier ; et je ne dirai que le --t le nécessaire. » En réalité, il ne pouvait s'imaginer racontant à Ponoeteau. face à face, la scène de la rue Lord-Byron.
Tl prit le train vers quatre heures, fut à la gare Saint-Lazare à cinq. Aussitôt, sa
lettre dans sa poche, il gagna le Crédit mutuel. Tout le personnel l'y connaissait comme « l'ami de M. Ponceteau ». Il monta droit au bureau de celui-ci, et, avisant le garçon de l'antichambre :
— M. Ponceteau est là ?
— Oui, monsieur Delzanne.
— Il est seul ?
— Oui, monsieur Delzanne. Vous pouvez entrer.
— Non, reprit Delzanne arrêtant l'hom-
— Je ne peux donc pas hésiter entre son intérêt et celit de piobert.
me qui se levait de sa chaise pour l'introduire. Je n'ai pas le temps de le voir. Remettez-lui seulement ce mot en mains propres, tout de suite.
— Entendu, monsieur Delzanne.
Le garçon prit la lettre. Dés qu'il l'eut vu pénétrer dans le bureau du directeur. Delzanne se sauva comme un incendiaire qui vient de jeter une fascine allumée dans une grange.
Charlotte avait r\ espfzt neï Mais court.
Depuis vingt-quatre heures, depuis la scène de la rue Lord-Bvron. Charlotte Ponceteau vivait dans l'état d'une belette qui flaire, tout au fond de son terrier, un relent de fumée, et tend tout son effort instinctif à choisir entre l'asphyxie ou la fuite périlleuse.
Charlotte avait un esprit net, mais court. De son éducation entre un père besogneux et une m'ère légère, elle n'avait recueilli ni sensibilité ni moralité. Ce qu'elle avait vu de ses yeux, au foyer de ses parents, l'avait dégoûtée p r avance de la vie galante : il ne lui en restait pas moins, inculqué dans l'âme, que le luxe est -aire au bonheur d'une femme, que le travail ne le donne pas. et que les hommes sont prédestinés à y pourvoir. Or, ce qui lui répugnait dans la galanterie, ce n'était pas la soumission d'un instant au caprice des hommes : elle avait ries sens inertes, incapables de désir comme d0 dégoût. Mais elle avait souffert pour elle-même du mépris que l'homme marque presque infailliblement à l'esclave passagère qu'il pave de ses deniers... Aussi, dès la quinzième année, s'était élaboré dans la tête étroite, mais bien ordonnée de la jeune fille, un
plan de carrière exécuté .ensuite avec méthode e*" énergie : le métier honorable, le mariage avec un homme mûr et bren posé: la galanterie réduite au strict indispen sable et dissimulée comme un mal secret
S.i Ponceteau eût été vraiment riche, Charlotte, peut-être ne l'eût jamais trahi Elle n'avait de fantaisie que pour la toilette, pour le luxe de la maison, pour leç plaisirs chers de Paris : spectacles, pesage aux courses, restaurants coûteux... Lourde corvée pour elle, ces tête-à-têt- avec des in connus, une fois par semaine, deux fois au plus ! Justement parce qu'elle s'y rendait selon ses t e» ans d'argent et à contrecœur, elle ne se sentait nullement coupable envers Ponceteau. N'en prefita't-i! pas comme elle, après tout ? « Ce n'est pas avec les neuf cents francs par mois qu'il me remet qu'on peut entretenir un intérieur élégant, une table fine, une femme bien mise pour sortir avec soi, sans connaître jamais le moindre tracas pour une note de fournisseur ! » Ponceteau é'ait certainement l'être que Charlotte aimait le mieux au monde : elle lui savait gré de l'avoir épousée sans chercher de détours tandis que d'autres, avant lui, proposaient tout, sauf le mariage. Oui. autant qu'elle pouvait aimer quelqu'un, elle aimait son m'ari
La paille dans l'acier
■ — comme une chatte ronronnante aime le foyer et le maître du foyer. Quand à Delzanne, c'était un bon compagnon dans les parties en trio, où il payait toujours plus que sa part, sans compter les cadeaux dont il comblait Charlotte. Elle appréciait, en outre, son utilité pour occuper Ponceteau. Grâce à lui, Ponceteau ne déjeunait guère à la maison, rentrait seulement pour dîner et passait au moins deux soirs par semaine au Cercle. Ce qui laissait à Charlotte le loisir nécessaire pour administrer le domaine mystérieux de sa vie.
La rencontre avec Delzanne, rue Lord- Byron, cette surprise en flagrant délit par l'homme qu'elle eût le moins souhaité rencontrer, lui fit l'effet d'une injustice du sort, d'un désastre immérité... « Mais il ne parlera pas, ce serait trop ignoble... » EHe se persuada qu'un honnête homme ne peut dénoncer une femme, ni surtout ('ainsi exprima-t-elle sa pensée) « faire perdre sa situation à une femme qui ne lui a rien fait ». Pourtant l'angoisse lui pinçait le cœur : Delzanne n'était pas un homme pareil aux autres : il s'était dérobé à l'invite qu'elle avait esquissée. Avait-il refusé ou n'iavait-il pas compris ? De toute manière, c'était inquiétant.
Le soir de la mauvaise aventure, elle attendit son mari dans l'anxiété, mais parée à tout, les muscles du visage contractés ; elle imaginait sans relâche, malgré elle, le choc avec Ponceteau averti, interrogateur.
D'ailleurs elle ne prépara pas de plan de défense ; c'est un jeu masculin que ces échafaudages, à l'avance, de questions et de réponses hypothétiques. La femme, plus instinctive, compte sur les événements. Elle a une première ligne de retraite : nier. Après, on avise. Les larmes, les nerfs, les Oaresses... Elle pensait au fond : « Quoi qu'il arrive, Robert ne se passera pas de moi... Alors!... » Dès qu'il rentra, elle comprit qu'il ne savait rien encore. Tl parla tout de suit de Delzanne, mais sur un ton de confidence ironique :
— Satané Louis !... Croirais-tu qu'il m'a fait faux bond à déjeuner d'abord, et puis, ce soir, une affaire l'oblige à quitter Paris vingt-quatre heures, me dit-il. Je les connais, ses affaires... Des jupons, encore...
Il raconta à sa femme leur conversation de la veille tandis qu'ils fumaient leurs cigares. S'il avait eu la moindre perspicacité, il aurait connu le trouble de Charlotte à ses rires exagérés, à ses distrayions
soudaines, à ses répliques vagues, personne n'était moins connaisseur de finîmes que Robert Ponceteau, outre que irréprochabilité de la sienne était un ci dans sa vie, comme la fidélité de Delzanne. Tandis qu'il bavardait, Charlotte se demandait si le départ momentané de Delzanne devait la rassurer ou l'inquiéter.
Mieux eût valu, évidemment, Delzanne retrouvant Ponceteau comme à l'ordinaire, et qu'il ne lui eût parlé de rien... Avec son flair de petite bête traquée, elle pressentit. à une heure où Delzanne lui-même ne l'avait pas choisie, la solution qu'il choisirait: la lettre. Angoissée par cette divination, elle n'eut plus la force de prolonger la soiprétextant une migraine, elle entraîna Ponceteau à se mettre au lit de bonne heure, et n'eut un peu de paix que quand l'ombre les enveloppa tous les deux, elle
Elle guetta longtemps a l'avance le betocr de son mari.
blottie contre son géant comme dans un sûr asile.
Tout le lendemain, elle ne bougea pas de chez elle. Dans sa solitude, elle sentait, de plus en plus, s'épaissir l'atmosphère d'asphyxie. Et pourtant rien de nouveau. Si Delzanne avait été à Paris, elle fût allée le voir, elle lui eût écrit. Mais, évidemment, il se dérobait exprès. Vers quatre heures,
La paille dans l'acier
n'y tenant plus, elle téléphona à son mar; &ous le prétexte d'une course urgente qu'i risquait d'oublier. Elle entendit sa bonne voix naturelle, et fut rassurée... « Il n'a pas vu Delzanne... Delzanne n'a pas écrit... » Vingt-quatre heures avaient passé depuis le face-à-face tragique sans amener aucnn événement. Elle commença d'espérer.
Penchée au balcon de sa chambre, qui surplombait la rue Raynouard, elle guetta longtemps à l'avance le retour de son mari. Un fiacre automobile arrêta devant la porte. Ponceteau en descendit et s'embarrassa, s'attarda quelque temps à payer le chauffeur. Charlotte comprit que la crise allait éclater, que son mari savait ; jamais il ne revenait de la banque qu'à pied ou en a métro ». Sa réelle énergie se ramassa soudain en elle. Elle regagna sa chambre, la volonté cabrée, la bouche scellée sur son secret, toutes ses forces instinctives de dé fense ramassées pour la lutte.
Ponceteau entra dans la chambre quelques instants après, si rouge, si essouflé qu'il pouvait à peine parier. Rien qu'à voir sa face en congestion et à entendre son souffle court, elle sut qu'elle ne courait pas de danger immédiat, le danger des coups, du meurtre.
Il' tomba lourdement sur un fauteuil bas qu'il fit gémir.
— Ecoute, balbutia-t-il sans préambule.
Je crois que Delzanne devient fou.
Elle eût voulu se forcer à sourire, répondre des mots indifférents : « Ah ! Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il a fait ? » Mais les gros yeux bleus inquiets de Ponceteau l'intimidaient. Elle ne dit rien, et ne bougea pas.
Ponceteau, en apparence plus décontenancé qu'elle, poursuivit :
— Oui... Il déraille, notre ami. D'abord, l'autre soir, cette discussion sur 'es femmes... Il y a mis une âpreté, une passion... Et puis, tu as remarqué ? tout le reste de la soirée, aux Ambassadeurs, comme il était sombre, hargneux... Hier donc, il me téléphone pour m'avertir qu'il ne déjeunera pas avec moi ; je trouve à six heures, au Cercle, un message m 'informant qu'il s'absente pour vingt-quatre heures, sans indiquer l'endroit où il va... A ver moi, cette cachotterie, à quoi ça rimait-il? je te le demande... Bon ! Ce matin, à déjeuner, pas de Delzanne ; c'était prévu. L'après-midi, au Crédit mutuel : toujours pas de Delzanne. J'étais en train de comtrô-
er le relevé journalier des dépôts, quand, vers cinq heures, mon garçon de bureau entre et me remet une lettre. Delzanne venait de l'apporter, puis s'était esquivé sans crier gare.
A ce moment seulement, Ponceteau tira la lettre de sa poche, la montra à Charlotte sans la déplier. Et il poursuivit, plus ■gêné, plus hésitant :
— La voilà... Après l'avoir lue, je me suis prie la tête dans les mains et je me suis dit : « Voyons, voyons, qui des deux est en train de devenir maboul, Delzanne ou moi ?.... » Je ne pouvais pas croire que ce que je lisais avait été écrit par Delzanne. Pourtant, il n'y a pas de doute.
Il déplia la lettre ; puis, cherchant ses mots, coupant ses phrases de silences :
- — Ma première idée a été de jeter cette... cette élucubration au panier... de ne pas t'en parler. Néanmoins... comme elle te... comme elle te met... comme, enfin, il y est question de toi...
— De moi ? fit assez naturellement Charlotte, qui s'était ressaisie, rassurée par le ton de son mari.
N'avait-il pas l'air de s'excuser ?
— Oui, et de quelle façon ! répondit-il en essayant de rire.
Mais son rire cassa dans sa gorge et finit comme un sanglot.
— Lis donc ! fit Charlotte nerveuse.
— Tu ne m'en voudras pas ?
— Allons ! lis... ou donne-moi la lettre !
— C'est cela... lis toi-même.
Il lui tendit le papier, et, tandis qu'il
s'épongeait le front avec son mouchoir, Charlotte lut, articulant les mots à demivoix.
a. Mon vieil ami,
a. Je vais te faire beaucoup de peine. Pour que je m'y décide, il faut (tu le comprendras) que je considère mon devoir comme bien impérieux. Après de longues heures d'Indécision, l'évidence de ce devoir s'impose à moi.
« Il s'agit de Charlotte. Détache-toi d'elle su r-le champ ; quitte la. Elle est indigne de toi. Elle te déshonore secrètement, et le déshonneur peut devenir public d'un instant à l'autre. Si je te parle ainsi, tu comprends bien que je suis sur. Pardonne-moi le coup que je vais te porter r T'ai rencontré Charlotte dans un de ces
La paiile dans 1 acier
endroits de rendez-vous dont précisément nous parlions l'autre soir. Cette rencontre a eu lieu hier, vers quatre heures, 13 bis, rue Lord-Byron.
« Je n'ai pas eu le courage de te dire cela de vive voix. Mais, bien entendu, je prends vis-à-vis de Charlotte la responsabilité de ce que j'affirme. Confrontemoi avec elle si tu le juges utile.
« Après t'avoir fait remettre la présente lettre, je rentrerai chez moi ; te n'en sortirai pas de la soirée, à moins que tu ne me fasses mander. Et demain aus i je serai à ta disposition... Veux-tu le conseil de mon ami-
bien à contre-cœur, ne demande qu'à te consoler.
« Tout à toi bien tristement,
« Louis Delzanxe. *
Ayant achevé sa lecture, Charlotte n'eut
Chablotte lut, articulant les mots a demi-voix.
tié? Fuis ta maison et viens tout de suite auprès de moi. Rien ne sert de traîner, de discuter. Tu ne peux pas rester le mari de Charlotte. Viens ; je t'attends. Mon affection, qui te cause ce mal
pas à chercher une réplique adroite : ce fut son mari qui parla tout de suite.
— Tu comprends bien, dit-il précipitamment, que cela ne m'a causé aucune inquiétude... ni même aucune... émotion...
La paille dans l'acier
•à ton sujet. J'ai la plus grande confiance... Je suis parfaitement tranquille.
Son pauvre visage, pâle maintenant comme celui d'un patient qu'on opère, sa bouche convulsée, ses veux désorbités démentaient ses paroles. Charlotte, sans autre art de défense que d'obéir absolument à son instinct, le laissait parler, ne l'aidait pas, ne protestait pas. A bout de force, il perdit pied : il ne sut plus que dire, comment formuler les interrogations qui lui' brûlaient le cœur et la langue, après avoir déclaré qu'il était tranquille, qu'il ne croyait pas à ce que racontait la lettre ?
Il balbutia :
- Ce qui m'inquiète, c'est Delzanne...
Evidemment, il tourne à La folie... l'abus des femmes, probablement... Cela devient son ï'iée fixe... Il ne voit plus que des histoires de femmes dans tout.
— Delzanne est un drôle, fit sèchement Charlotte.
— Oh ! ma chérie... tu, ne penses pas qu'il ait pu, dans son bon sens...
— Delzanne est un voyou abject, accentua Charlotte. S'il est devenu gâteux à force de courir, ça ne l'excuse pas... Prendre pour la femme de son ami une coquine quelconque, entrevue dans un endroit suspect — je suppose que c'est ce qui a dû 'arriver - — puis écrire tout chaud une dénonciation au mari... tu m'avoueras que c'est un genre de gâtisme dangereux pour ceux et pour celles qu'il fréquente...
— Mais oui ! interrompit Ponceteau la figure subitement éclairée... C'est évidemment ce qui est arrivé. Il a été trompé par une ressemblance...
— Peu importe, reprit Charlotte qui avait lancé cette hypothèse à tout hasard e: qui ne la sentait pais très solide. Quand ses yeux lui auraient montré ce qu'il te dit, il aurait dû ne pas le croire, puisqu'il me connaît. Et quand même il en aurait été sûr, c'est encore quelque chose d'ignoble que de dénoncer une femme.
— Cependant... risqua Ponceteau.
— Oui, quelque chose d'ignoble, répéta Charlotte avec une ardeur sincère... Mais je s^is bien ce qu'il poursuit, ton ami. Nous séparer à tout prix... pour te reprendre... Parbleu ! sans toi il n'est qu'une moitié d'homme ! Il a besoin de toi pour ne pas crever d'ennui et de dégoût... lesoin de ton intelligence, de ton activité, de ta bonté. Ainsi, depuis que tu m'as épousée, il me hait...
— Mai:-' non, Charlotte.
— Mais si, mais si ! Nous avons des intuitions, nous autres femmes. Ce n'est pas avec des cadeaux et des politesses qu'on nous donne le change. Je te dis que Delzanne m'écraserait s'il le pouvait. Par tous les moyens, en sournois qu'il est, il a essayé de te détourner de moi...
— Je t'assure que jamais...
— Est-ce qu'avant -hier même, oui, le soir du dîner ici, il n'a pas essayé de '.'insinuer que les dactylographes, les employées de commerce, enfin toutes les jeunes travailleuses qui s'habillent proprement sont des gourgandines ? C'est toi-même qui me l'as raconté. Oui. je sais bien, il me mettait à part... Toutes mes pareilles, ces gourgandines, sauf moi... Le truc est cousu de fil blanc. Et toi, nigaud, tu n'as même pas compris qu'il attaquait ta femme...
— Si j'avais compris cela, tu peux compter que...
— Je n'en doute pas... Mais il a dû se rendre compte que sa petite infamie d'insinuation n'avait pas réussi... Alors, niécontent (tu as vu sa tête, toute la soirée, aux Ambassadeurs), il a cherché quelque chose de plus direct. Coanrnent une femme peut-elle prouver qu'elle n'était pas, à telle heure, tel jour, dans une maison de rendez-vous ? Delzanne ne risquait donc rien en m'aecusant. Si cette maison existe
lement et que tu fasses une enquête, il est bien clair qu'on niera m'\ avoir reçue ; mais si tu es soupçonneux, tu penseras que cela ne prouve rien... Alors... toute notre vie... même si tu as confiance en moi, même si tu m'aimes, tu garderas ce soupçon écœurant... Ah ! c'est bien joué. Et il n'est pas si gâteux que cela, ton camarade. Il est même très malin... très malin... mais rudement malfaisant.
Elle s'était montée, montée tout en par liant, et l'explosion de larmes parut toute naturelle au bout de cette période haletante, ardente. Ponceteau courut à elle, prit dans ses mains de géant la petite tête brune, la releva, baisa les veux et les joues noyés, et baisa la bouche fiévreuse qui se dérobait en balbutiant :
— Non, non... je sais bien que c'est fini... tu ne m'aimeras plus comme avant, tu ne peux pas !
— Mais je te jure que si... Je ne crois pas à cette idiotie, je n'y ai pas cru une minute.
— Tu ne m'aimeras plus, c'est fini.
Il fadhit nu'il l'assît sur ses genoux, qu'il la calmât par des assurances de foi
et de tendresse. Plus il se dépensait ainsi, plus il se sentait solidaire de sa femme, irrité contre celui qui, pour une apparence fortuite, avait condamné Charlotte et la f ai ait souffrir. Il eut envie de voir Delzanne le plus vite possible ; il imagina leur entrevue ; il l'injuriait : il avait envie de le frapper. Soudain Charlotte se redr?ssa, les yeux secs :
— J'espère bien, fit-elle, que Delzanne ne remettra plus les pieds ici et que tu n"auras plus de rapports avec lui...
— Si tu l'exiges, dit Ponceteau d'une vcix où Charlotte perçut de l'indécision.
— Je n'exige rien. Je n'ai le droit de rien exiger. Mais, si tu es capable de serrer encore la main de l'homme qui m'a insultée, c'est qu'entre lui et moi tu as fait ton choix. Et alors — c'est bien entendu — garde-le !...
Elle se leva comme pour sortir. Scr mari la retint.
— Voyons, sois raisonnable... Il ne s'agit pas de choisir entre Delzanne et toi. Mais quant à ne pas le revoir... tu comprends que je ne peux pas empocher cette lettre et rompre .sans demander d'explications.
— Pourquoi?
— Parce que j'aurais l'air de souscrire à cette calomnie dégoûtante... et même... j'aurais l'air d'un mari complaisant, à qui cette lettre n'a rien révélé de nouveau, qui savait, mais qui est embêté qu'on sache, et qui se tient coi.
— Par exemple ! Delzanne te connaît.
— On ne se connaît jamais... La preuve, c'est que je n'aurais jamais cru Delzanne capable d'écrire ce papier. Il l'a écrit, pourtant. Pourquoi l'a-t-il écrit ? Mettons que tu a'es deviné juste, qui] désire nous- séparer et que ça l'ait induit à t'accuser à la légère. Crois-tu que les choses puissent se terminer de cette façon entre lui et moi ? Je veux la r-étracSon formelle de cette infamie-là. Ou bien il me la donnera, ou bien...
Son geste accentua la menace. GbarloÊfce fut inquiète. Tout à l'heure, bercée par son mari comme une enfant, elle avait cru esquiver l'orage. Voilà qu'il revenait, plus menaçant. Contre ce nouveau péril elle se sentit moins S'assure .ce.
— Laisse donc ce fou et son papier, dit-elle. Qu'est-ce que cela nous fait, les divagations d^ Delzanne ? Moi, je t'assure que cela ne m'agite guère, pourvu que tu
n'y croies pas. Sème-le et que tout soit dit.
Elle lui jeta se3 bras autour du cou : — Je ne veux pas que tu le re\ fit-elle. Vous vous disputerez... Tu seras violent. Si vous alliez vous battre! Ah! mou chéri! mon chéri! Je ne veux pas que tu risques ta vie pour des folies pareilles.